SIX MILLE KILOMÈTRES EN HUIT HEURES
Unedes choses les plus singulières du système céleste et, en même temps, des plus remarquables, est la différence qui existe dans la marche des deux satellites de Mars autour de leur planète.
Tandis que l'un,Deimos, le satellite extérieur, tourne en trente heures dix-sept minutes, cinquante-quatre secondes, la planète tourne sur elle-même en vingt-quatre heures, trente-sept minutes, vingt-trois secondes; il s'ensuit que ce satellite paraît marcher très lentement de l'est à l'ouest dans le ciel de Mars. Si la durée de sa révolution était égale à la durée de rotation de Mars, il serait constamment visible pour les habitants du même hémisphère, et inconnu des habitants de l'hémisphère opposé.
La différence entre cette révolution et cette rotation étant de cinq heures quarante-une minutes, il en résulte queDeimossemble accomplir en cent trente-une heures, soit cinq jours martiens, son circuit autour du ciel de Mars; si donc, les habitants de cette planète ont, à l'instar de leurs frères terrestres, un calendrier réglé d'après la période d'évolution de leur satellite, les mois n'ont pas plus de cinq jours, ce qui, pour une année de 668 jours martiens, fait un total de 133 mois.
Dans de toutes autres conditions s'opère la révolution dePhobos, le satellite le plus proche qui, tournant de l'ouest à l'est, accomplit son cycle entier dans l'espace de sept heures trente-neuf minutes; de la différence de ce mouvement avec celui dont Mars est animé pour tourner sur lui-même, dans le même sens en 24 heures 37 minutes, il résulte que ce satellite se lève à l'occident et se couche à l'orient après avoir traversé le ciel martien avec une vitesse correspondant à la différence des deux mouvements, c'est-à-dire en onze heures environ. C'est là un exemple unique dans le système du monde.
Cette condition spéciale de révolution était particulièrement favorable à l'examen que Mickhaïl Ossipoff voulait faire de Mars; emporté par Phobos comme par un coursier céleste lancé au galop, il courait tout autour de ce monde nouveau pour lui, dont les faces défilaient peu à peu à ses yeux ravis.
Le jour se levait sur la partie du continent Huygens que baigne la mer Huggins et le satellite, devançant, dans sa course rapide, la planète plus lente en sa rotation, suivait l'astre du jour.
Comme s'il eut été en ballon, le vieux savant planait au-dessus des océans bizarrement découpés au milieu de continents jaunâtres, zébrés en tous sens par de nombreux courants se coupant dans toutes les directions. Vers la partie équatoriale, les continents Herschell et Copernic lui apparurent nettement; puis au nord, les Terres de Fontana, de Laplace et de Le Verrier; au sud les îles de Green, Jacob, Cassini, de Rosse, de Secchi et l'isthme de Niester rattachant la terre de Hall à celle de Green.
Sombres, au milieu des continents plus clairs, baignant les côtes équatoriales, s'étendaient l'océan Newton et les mers Maraldi et Flammarion.
Ensuite, ce fut l'étrange mer du Sablier qui, après avoir circulé par de bizarres contours entre les continents Herschell et Copernic, se reliait aux mers Delambre et Beer.
Enfin, brillant sous le soleil, d'un admirable éclat, la tache blanche des neiges polaires s'étendait du cinquantième degré, presque de la pointe de la terre Le Verrier, jusqu'au pôle austral.
Et, durant de longues heures, le savant demeura immobile, la poitrine étrangement angoissée, les regards fixés dans une sorte d'hypnotisme, sur ce monde aperçu par lui, de l'observatoire de Poulkowa, à une distance de 19 millions de lieues et dont maintenant quelques milliers de kilomètres à peine le séparaient.
Il vit successivement apparaître et disparaître à l'occident oriental, l'océan Kepler avec le golfe de Kaiser et la curieuse baie du Méridien si bizarrement découpée par les eaux; puis ce furent les continents de Galilée et de Huygens, baignés au sud par la mer Schiaparelli, et au nord par la mer Oudemans.
À ce moment, Phobos, entraîné par sa rotation, présenta au Soleil la face sur laquelle les Terriens s'étaient arrêtés, et brusquement, sans transition, le jour se fit.
Mickhaïl Ossipoff poussa un soupir de regret d'être ainsi arraché à ses études contemplatives; puis il se redressa et seulement alors, le souvenir de ses compagnons lui revint.
Il tourna les regards vers eux; étendus à terre dans la même position où le sommeil les avait surpris quelques heures auparavant, ils dormaient toujours.
Un moment, il hésita à les éveiller; eux n'avaient pas, comme lui, pour oublier leurs fatigues, la passion scientifique qui dévorait tout son être, ils étaient brisés.
Mais il songea à Fricoulet, à Fricoulet qui, peut-être, avec sa connaissance de la navigation aérienne, avait réussi à atterrir sur le monde qui les portait, et à la recherche duquel il fallait se lancer au plus tôt.
Il s'approcha de Farenheit qui se trouvait être le plus près de lui et, appliquant son parleur à l'ouverture du casque du dormeur:
—Ohé! cria-t-il, debout.
Cet appel résonna dans le casque de sélénium avec un bruit terrible, si terrible même que l'Américain, épouvanté, se dressa d'un bond, mais ce même bond, en vertu du peu de pesanteur de son individu, le lança à un millier de mètres dans l'espace.
—By God!grommela le citoyen des États-Unis en apercevant au-dessous de lui ses compagnons qui lui semblaient réduits de moitié, je suis un homme perdu ou tout au moins bien endommagé.
Et, instinctivement, il ferma les yeux pour ne point assister à sa chute.
Mais, à sa grande surprise, plusieurs secondes se passèrent, puis une... deux... trois... quatre minutes, et aucun point de contact n'avait encore eu lieu entre Phobos et lui.
Alors, il se risqua à ouvrir les yeux.
Quelle ne fut pas sa stupéfaction, son ahurissement, en constatant qu'il était encore distant du sol d'une dizaine de mètres au moins, et qu'il descendait avec la même rapidité qu'une plume abandonnée dans l'espace.
Au-dessous de lui, Mickhaïl Ossipoff, Séléna et Gontran agitaient désespérément les bras.
Enfin, avec une lenteur qui ne manquait pas de majesté, l'Américain arriva à leur portée et fut aussitôt happé au pied par le comte de Flammermont, impatient de reprendre possession de son compagnon de voyage.
Aussitôt, Ossipoff lui fit signe qu'il voulait se mettre en communication avec lui.
Quand les deux parleurs furent ajustés:
—Hein! s'écria victorieusement le vieillard, sir Jonathan vient de nous donner la preuve que Proctor avait pronostiqué juste en ce qui concerne les satellites de Mars.
Gontran sentit un léger frisson lui courir le long de l'épine dorsale, à la pensée qu'il allait peut-être prendre fantaisie à Ossipoff d'engager une discussion astronomique, et il ouvrait déjà la bouche pour répondre par un «Ah!» non compromettant, lorsqu'il se souvint tout à coup du mutisme dont sa prudence lui avait suggéré, la veille, l'idée de se déclarer affligé.
Il retint donc l'interjection prête à s'échapper de ses lèvres et se contenta d'esquisser, avec la tête, un geste vague, qui pouvait passer pour une affirmation aussi bien que pour une dénégation.
Mais, Ossipoff, qui avait la science expansive, continua:
—Se basant sur ce que le diamètre de Phobos pourrait être, au maximum, de 32 kilomètres, c'est-à-dire atteindre le centième du diamètre lunaire, l'astronome anglais a établi que la surface de Phobos devait être à celle de la Lune comme un est à dix mille, et que son volume, comparativement à celui du satellite de la Terre, devait être dans la proportion de1/1,000,000.
Grandeurs comparées de la Terre, Mars, Mercure et la Lune
Il se tut un moment, puis ajouta:
—Vous voyez tout de suite les conséquences, n'est-ce pas; l'intensité de la pesanteur à la surface d'un monde étant proportionnelle à sa masse et à sa densité, comme Proctor prend la Lune pour terme de comparaison, en ce qui concerne le volume de Phobos, il ne nous est pas interdit de l'imiter pour la masse et pour la densité... il s'ensuit donc que l'intensité de la pesanteur est ici cent fois plus faible qu'à la surface de la Lune, ou six cents fois plus faible qu'à la surface de la Terre... avez-vous saisi?
Gontran inclina affirmativement la tête à plusieurs reprises.
—Voilà pourquoi, dit Ossipoff en terminant, sir Jonathan, dont le poids terrestre est de 74 kilos, ne pèse plus ici que 115 grammes, ce qui lui a permis de s'élever, ainsi qu'il vient de le faire, d'un simple appel du pied...
Sans doute, le vieillard, prenant ce fait pour point de départ, allait-il se lancer dans une de ces dissertations philosophico-astronomiques dont il était coutumier, lorsqu'une main, se posant sur son épaule, le fit se retourner.
Il se trouva nez à nez avec Farenheit qui, se mettant aussitôt en communication avec lui, demanda d'un ton bougon:
—Et maintenant, qu'allons-nous faire?
—Continuer notre exploration; nous ne pouvons songer à abandonner Phobos avant d'avoir fait tout ce qui est en notre pouvoir pour retrouver M. Fricoulet,... ne pensez-vous pas comme moi, sir Jonathan?
—Pouvez-vous me poser une semblable question? répliqua l'Américain; non seulement l'humanité nous fait un devoir de cette recherche, mais encore notre intérêt propre.
Se méprenant au sens de ces paroles, Ossipoff haussa les épaules, et, d'un ton méprisant, répondit:
—À ce point de vue-là, vous n'avez rien à craindre et, pour notre intérêt personnel, il est cent fois préférable que la Providence nous ait séparés de M. Fricoulet et nous ait laissé Gontran, dont la science et l'ingéniosité nous ont plusieurs fois tirés d'embarras... Charmant garçon, peut-être, M. Fricoulet; mais c'est la cinquième roue d'un carrosse...
Farenheit secoua la tête.
—Vous ne m'avez pas compris; je voulais dire qu'en retrouvant l'ingénieur, nous retrouverons en même temps le garde-manger. Or, je ne sais si votre estomac est muet, mais le mien réclame ses droits avec une énergie sans pareille,By God!seize heures sans manger!
Le vieillard se frappa le front avec désespoir.
—Ma pauvre Séléna! murmura-t-il...
Puis, à l'Américain:
—En route! dit-il, il nous faut marcher jusqu'à ce que notre provision d'air soit épuisée... la Providence, qui, jusqu'à présent, ne nous a point abandonnés, veillera encore sur nous, espérons-le, et nous fera retrouver M. Fricoulet avant qu'il soit trop tard.
Sur ces mots, il assujettit sonrespirolet donna le signal du départ.
En quelques bonds, ils descendirent le flanc de la colline sur le sommet de laquelle ils avaient passé la nuit, et se trouvèrent dans une plaine d'aspect étrange.
Aussi loin que portait la vue, s'étendaient des champs immenses, fouillés et retournés de fond en comble, formant de ci de là des monticules de douze à quinze mètres de hauteur; on eût dit, mais dans de gigantesques proportions, de ces terrains vagues où, dans la banlieue des grandes villes, viennent se déverser les détritus de toutes sortes.
Mais tout était désert, stérile, inculte; ni végétaux ni animaux; un silence profond, sinistre, implacable, couvrait de son aile lourde et terrifiante ces plaines bouleversées.
Pendant plusieurs heures, les Terriens se débattirent au milieu de ce chaos inextricable; leurs forces, cependant, s'épuisèrent, en même temps que la faim, la soif surtout, les torturaient épouvantablement, et que, dans leurs poumons essoufflés, un air rare et vicié apportait, non plus la vie, mais l'asphyxie.
Suspendue au bras de Gontran, Séléna se traînait avec peine à la suite de son père qui semblait ne se ressentir aucunement des souffrances endurées par ses compagnons, et marchait en avant d'un pas allègre; fermant la marche, trébuchant à chaque pas, et ne cessant de maugréer, s'avançait Jonathan Farenheit.
Enfin, on sortit de ce pays dévasté et désolant, et la marche devint moins pénible.
Soudain, Gontran poussa un cri de terreur et s'arrêta; la main de Séléna venait d'abandonner le bras auquel elle se soutenait, et la jeune fille, glissant à terre, demeurait étendue, sans mouvements.
Affolé, M. de Flammermont tomba à genoux et, dévissant en toute hâte l'appareil de sélénium qui l'emprisonnait, aperçut alors son visage pâle et décoloré, ses paupières closes dont les longs cils mettaient une ombre sur la joue, ses lèvres blêmies et ses fines narines, immobiles maintenant et aux contours légèrement noircis par un commencement d'asphyxie.
—Séléna! gémit-il, Séléna!!
Mais ce tendre appel se brisa contre les parois de son casque de sélénium; en même temps, un voile épais lui passa devant les yeux et, dans un incroyable effort, pour aspirer les dernières bouffées d'air respirable, ses poumons se dilatèrent, mais en vain.
La provision était épuisée; le soufflet respiratoire se tendit, se referma, se tendit de nouveau; son visage se contracta, ses doigts se crispèrent sur le sol, dans un geste d'agonie, puis il se renversa en arrière, ayant encore, même aux approches de la mort, la pensée suprême de saisir les mains de sa fiancée et de les serrer sur sa poitrine.
—By God!grommela Farenheit qui s'était attardé à l'arrière de la petite troupe et qui, en quelques bonds, arriva près des deux jeunes gens, morts! ils sont morts!
Et, sans songer à sonrespirolqui étouffait le son de sa voix, il se remit à appeler à pleins poumons, Mickhaïl Ossipoff qui, tranquillement, insouciant de ce qui se passait derrière son dos, continuait son chemin.
Partagé entre le désir de prévenir le vieillard et une répugnance bien compréhensible à laisser seuls Gontran et Séléna, l'Américain demeurait là, hésitant, auprès des deux corps étendus à ses pieds, lorsque soudain il vit Mickhaïl Ossipoff s'arrêter, chanceler en portant ses mains à son front, puis battre l'air de ses bras et tournoyer plusieurs fois sur lui-même pour, finalement, tomber à la renverse.
Farenheit crut qu'il allait devenir fou, saisi brusquement par le sentiment de l'épouvantable solitude en laquelle il se trouvait, sur ce monde inconnu, entre les cadavres de ses compagnons; dans un mouvement de désespoir, il leva les yeux vers l'espace pour implorer la miséricorde divine et, comme une réponse à sa prière, un point noir apparut à l'Orient, grossissant à vue d'œil et semblant se diriger vers Phobos.
—Mon Dieu! murmura l'Américain, le cœur serré par une inexprimable angoisse, serait-ce un secours que votre générosité et votre bonté nous envoient!...
Comme il achevait ces mots, il éprouva à respirer une incroyable difficulté et une sorte de sifflement se produisit dans ses poumons qui se dilataient à vide.
—By God!pensa-t-il, voilà de quoi ces malheureux sont morts; voilà de quoi je vais mourir moi-même... faute d'air.
Il reporta ses regards vers le point noir et ses yeux, qu'un léger brouillard obscurcissait déjà, crurent distinguer, au milieu de l'irradiation solaire, un appareil étrange se mouvant dans l'espace avec une rapidité magique.
—Pourvu qu'on nous aperçoive! murmura-t-il... de quelques minutes de retard peut dépendre notre vie à tous les quatre.
Et alors, une idée lui vint, à lui qui n'en avait guère d'habitude, mais l'instinct de la conservation fit la lumière dans son épaisse cervelle de marchand de suif.
Rapidement, il déboutonna son vêtement et déroula une large et longue ceinture de flanelle qui lui entourait le corps, à la manière de nos zouaves; seulement, par une originalité qui ne pouvait venir qu'à un homme rempli, comme Farenheit, du sentiment patriotique poussé à outrance, cette ceinture était de couleur bleue, toute parsemée d'étoiles, ainsi que le pavillon des États-Unis.
Il agita désespèrément cette manière de drapeau.
Il agita désespérément, à bout de bras, cette manière de drapeau, épuisant, dans ce dernier effort, les quelques forces que lui laissait l'asphyxie.
Puis, comme par un éclair, son esprit fut illuminé; il venait de se souvenir soudain de l'aventure qui lui était survenue, quelques heures auparavant, en vertu de son incroyable légèreté; il ploya les jarrets, et mettant à les détendre tout ce qui lui restait d'énergie et de courage, il s'élança dans l'espace, semblable à une flèche, traînant après lui sa longue ceinture.
Dans le peu de lucidité que lui laissait son épouvantable agonie, il avait pensé de la sorte, non pas à atteindre le point sauveur qui s'avançait vers Phobos... mais tout au moins se faire apercevoir plus facilement de lui.
Avait-il calculé juste? C'est ce dont il ne put se rendre compte; car, tout à coup, vaincu dans sa lutte contre l'asphyxie, ayant épuisé jusqu'à la dernière parcelle d'air contenue dans sonrespirol, il ferma les yeux, ouvrit la bouche toute grande, dans une aspiration suprême; puis ses membres convulsés se raidirent dans une immobilité de mort.
Et le corps de Jonathan Farenheit, roulé dans les plis de la ceinture étoilée, comme en un linceul, commença sa chute lente et presque insensible sur Phobos.
—By God!grommela l'Américain en se dressant sur son séant et en se frottant énergiquement les yeux, quel mauvais rêve je viens de faire!
—Un mauvais rêve!... pas le moins du monde, mon cher sir Jonathan, vous avez bel et bien manqué de passer l'arme à gauche.
Au son de cette voix, Farenheit tressaillit et se frotta les yeux de plus belle.
—Alors! exclama-t-il, c'est maintenant que je rêve... car, du diable! si ce n'est pas la voix de M. Fricoulet que je crois entendre.
—Ne croyez pas, ne croyez pas... mais soyez certain, mon cher sir Jonathan... car c'est bien M. Fricoulet en chair et en os qui vous parle.
Ce disant, l'ingénieur souriant gouailleusement, suivant son habitude, serrait énergiquement les mains de Farenheit.
Celui-ci sauta à bas du siège sur lequel il était étendu, et considérant le jeune homme avec des yeux pleins d'ahurissement:
—C'est ma foi vrai! murmura-t-il comme s'il avait besoin du témoignage de ses yeux pour croire aux paroles de l'ingénieur.
Puis, après un moment de stupeur, hébété, l'Américain promena ses regards autour de lui et son visage refléta l'étonnement le plus profond.
—Mais où suis-je donc? fit-il.
—Dans un appareil appartenant à MM. les Martiens.
—Mais alors, le point noir que j'avais aperçu dans l'espace...
—Le point noir, c'était moi qui accourais à votre secours et qui, grâce à votre ingénieuse idée, n'ai point eu besoin de me livrer à des recherches longues et dangereuses pour vous retrouver.
Les traits de Farenheit s'assombrirent, et avec un soucieux froncement de sourcils il demanda:
—Mais les autres!... que sont-ils devenus?... Êtes-vous arrivé, comme pour moi, à les rappeler à la vie?
En posant cette question, la voix de l'Américain avait un léger tremblement.
—Me verriez-vous de si joyeuse humeur, sir Jonathan, répondit Fricoulet d'un ton un peu sec, s'il était arrivé quoi que ce fût à nos amis...
Étendant la main vers un coin sombre qui avait échappé aux investigations de l'Américain:
—Voici déjà M. de Flammermont, dit-il; il se repose en ce moment, car il a, plus que les autres, souffert de cette crise, et même j'ai eu bien peur de ne pouvoir le rappeler à la vie... Heureusement, grâce à son énergique constitution, je l'ai arraché au sombre royaume de Pluton.
—M. Ossipoff et sa fille?...
—Ils sont dans une pièce voisine où il faut même que j'aille leur rendre visite.
—Je vous accompagne, si vous le permettez.
—Malheureusement, je ne vous le permets pas... vous êtes très fatigué d'abord et un petit somme vous fera grand bien; ensuite, forcé de m'absenter, je ne veux pas laisser Gontran tout seul...
L'Américain étouffa un bâillement formidable.
—By God!murmura-t-il, j'ai une faim de tous les diables!
Fricoulet alla à une tablette sur laquelle était posé un petit flacon qu'il prit et qu'il déboucha.
—Tenez, fit-il en le tendant ensuite à Farenheit, buvez une gorgée de ceci, mais une gorgée seulement, autrement, vous pourriez vous donner une indigestion.
L'Américain crut que l'ingénieur voulait rire; mais l'ingénieur parlait fort sérieusement et il ajouta:
—C'est sous la forme liquide que les Martiens absorbent la substance nécessaire à l'entretien de leurs forces musculaires... Ceci est le produit quintessencié, élevé à la dernière puissance, d'un des aliments en usage sur la Planète.
Farenheit considérait d'un œil méfiant le flacon qu'il tenait à la main.
—Ces gens-là ne sont donc pas gourmands? demanda-t-il; car, par ce système, ils se privent d'un des plus grands plaisirs qui soient à la surface de notre monde, le plaisir de la table.
Fricoulet secoua la tête:
—Ces gens-là n'ont qu'une passion, mais une passion folle, désordonnée, poussée jusqu'à ses dernières limites: la curiosité. Arracher à la Nature le plus grand nombre possible de secrets, voilà le but vers lequel, de génération en génération, depuis des siècles, tendent leurs efforts.
Il eut un petit rire moqueur et poursuivit:
—Ah! sir Jonathan, combien, malgré tout votre sens pratique de la vie, vous vous trouvez distancé par ces gens-là et comme votre fameuse devise:Time is moneyest rococo à côté de la leur! c'est-à-dire que, comparativement aux Martiens, le Yankee le plus agile, le plus travailleur, le plus remuant, n'est qu'un loir... un escargot.
—Permettez! permettez!
—Pour eux, le temps est si précieux que c'est à peine s'ils se reposent; quant aux repas, ils les suppriment, les remplaçant par ce que vous tenez à la main: le temps de déboucher le flacon, de lever le coude et tout est dit... Même, pour aller plus vite, ils ont quintessencié le liquide... jugez un peu.
L'Américain ne disait plus rien; il était convaincu et, au fond, un peu humilié; l'activité des citoyens des États-Unis était dépassée.
Il porta le flacon à ses lèvres, avala, en faisant la grimace, une gorgée de son contenu et le rendit à Fricoulet.
—Je le mets ici, dit l'ingénieur en le replaçant sur la tablette; si Gontran se réveillait avant mon retour, vous lui feriez avaler de cela, car lui aussi doit avoir de prodigieux tiraillements d'estomac.
Sur ce, le jeune homme se dirigea vers l'extrémité de la pièce, souleva la tenture et se trouva nez à nez avec Mickhaïl Ossipoff.
Le vieillard lui demanda aussitôt avec inquiétude:
—Et M. de Flammermont?
—N'ayez aucune crainte, il se repose; mais, je ne vois pas MlleSéléna?
—Me voici, dit la jeune fille en apparaissant.
Puis, portant ses mains à sa poitrine, avec une contraction douloureuse du visage:
—Mon Dieu! gémit-elle, mon Dieu! que j'ai faim!
L'ingénieur hocha la tête d'un air entendu et, comme il avait fait pour Farenheit, fit boire à Séléna et à son père une gorgée du contenu d'un flacon qu'il tira de sa poche.
—Maintenant que vous voici sustentés, dit-il...
Ossipoff ne le laissa pas continuer.
—Avant toutes choses, fit-il, apprenez-moi où nous sommes.
—Sur le ballon national qui fait le service entre Mars et ses satellites.
Le vieillard eut un haut-le-corps de stupéfaction.
—Ça! dit-il, ça! un ballon... mais je ne vois rien qui y ressemble.
L'ingénieur sourit et, tirant son carnet, crayonna rapidement, sur une page blanche, un croquis qu'il mit sous les yeux d'Ossipoff.
Le visage du vieux savant reflétait l'ébahissement le plus profond.
—Certes, déclara Fricoulet, voilà un appareil qui vous produit le même effet qu'il m'a produit tout d'abord: cette espèce de grand cylindre détruit toutes les idées de navigation aérienne que nous avons sur terre... et cependant rappelez-vous ces nombreux modèles affectant la forme d'un cigare, que vous avez pu voir aux différentes expositions; il y avait entre eux et l'appareil qui nous emporte quelque analogie.
—C'est bien possible, murmura Ossipoff.
—Je reprends mon explication, dit l'ingénieur: ce cylindre que vous voyez là et qui m'a paru être fait d'une sorte d'étoffe métallique, ne mesure pas moins de cent soixante mètres de long sur douze mètres de diamètre; il est traversé, de part en part, dans le sens de la longueur, par un tube dans lequel se trouve un axe autour duquel l'appareil, actionné par un moteur électrique placé dans la nacelle, tourne à raison de quatre à cinq tours par seconde: ce que vous voyez là, à la surface extérieure de l'appareil, est une hélice de vingt-cinq mètres de diamètre, faisant trois tours complets, ce qui lui donne un pas de cinquante mètres. Il s'ensuit que l'appareil avance de deux cents mètres à la seconde, soit, en moyenne, de sept cents kilomètres à l'heure.
Mickhaïl Ossipoff était littéralement abasourdi et comme hypnotisé par le dessin de Fricoulet.
Séléna, que son ignorance mettait à l'abri des trop grands étonnements et qui, du reste, était blasée sur l'extraordinaire, demanda à l'ingénieur:
—Alors, nous avons quitté Phobos?
—Oui, mademoiselle, depuis trois heures environ; en sorte que, dans cinq heures, nous arriverons à Mars.
La jeune fille frappa des mains.
—Nous avons quitté Phobos!... quelle chance!... nous ne risquons plus de voir ces êtres épouvantables.
Puis, s'interrompant brusquement:
—C'est vrai, dit-elle à Fricoulet, vous ne pouvez comprendre, vous n'avez pas vu... Figurez-vous que nous avons abordé, non sur le sol même du satellite, mais sur une sorte de cage gigantesque dans laquelle des monstres hideux étaient enfermés.
L'ingénieur se mit à rire.
—Oui, oui, répondit-il; je sais ce que c'est, ou du moins, je le crois; si j'ai bien compris ce qui m'a été expliqué, Phobos ne serait autre chose qu'une colonie pénitentiaire, sorte de bagne céleste, où les Martiens relèguent ceux d'entre eux que leurs vices rendent d'une société dangereuse.
—Mais, ce filet, quelle est son utilité?
—D'empêcher les prisonniers de s'envoler jusqu'à la planète. Étant munis d'ailes, cela ne leur serait peut-être pas impossible.
—Alors! s'écria Séléna dont les mains se croisèrent dans un geste d'épouvante, ces monstres ailés, à l'aspect sinistre, ce sont les Martiens?
—Oui, et en dépit du dégoût et de la terreur qu'ils paraissent vous inspirer, mademoiselle, ces monstres me paraissent arrivés à un degré de perfection bien supérieur à celui de notre monde. Vous ne tarderez pas, d'ailleurs, à en avoir la preuve. Maintenant, il est probable que les types aperçus par vous, à travers le grillage, sont le résumé de toutes les laideurs morales et physiques de ce globe.
—Mais comment peuvent-ils vivre dans un air aussi raréfié, poursuivit la jeune fille? sans votre arrivée miraculeuse, c'en était fait de nous.
—Votre raisonnement pourrait être faux, mademoiselle; en ce sens que les poumons de ces gens-là n'ont sans doute pas les mêmes exigences que les nôtres; d'un autre côté, il se peut parfaitement qu'on les relègue à Phobos, précisément à cause de la raréfaction de l'air, afin de leur enlever, insensiblement et sans souffrances, toute force musculaire. C'est un supplice comme un autre que cette asphyxie qui rend les forçats apathiques et sans énergie.
—Mon cher monsieur Fricoulet, dit en ce moment Ossipoff, serait-il possible de visiter ce véhicule?
—Assurément! mais, pour cela, munissez-vous de vosrespirols.
—Eh! quoi! fit Séléna, il faut nous emprisonner de nouveau dans ce casque?
—Sans doute; mais, cette fois, il n'y a plus aucune crainte à avoir, car nous avons ici notre provision d'oxygène solidifié; et puis, en quelques minutes, la curiosité de votre père sera satisfaite...
Ils allaient visser leur appareil; l'ingénieur ajouta:
—Une dernière recommandation: soyez le plus sobre possible de mouvements, car le moindre geste un peu exagéré vous jetterait par dessus bord et, cette fois, vous seriez irrémissiblement perdus.
Sur ces mots, il gravit une petite échelle, suivi d'Ossipoff et de Séléna et, quelques instants après, tous les trois se trouvaient debout sur une sorte de pont servant de toiture au logement dont ils sortaient et autour duquel courait un bordage en métal.
Au-dessus de leur tête, tournant avec une rapidité vertigineuse, le gigantesque cylindre étendait sa masse énorme et mouvante qu'entourait l'hélice que l'on n'apercevait que sous l'aspect d'un linéament diaphane.
À l'avant, la nacelle s'effilait, ainsi que la proue d'un navire, et le ballon s'allongeait en pointe, fendant l'espace presque sans bruit; ce fut par là que, grâce à une petite échelle, haute de trente mètres environ, les Terriens pénétrèrent dans le tube au milieu duquel se mouvait l'axe central; puis, après l'avoir parcouru dans toute sa longueur, ils ressortirent par l'arrière, près du gouvernail, vaste surface circulaire qui s'inclinait à volonté, dans tous les sens.
Une fois là, Ossipoff se mit en communication avec Fricoulet:
—Mais cet appareil ne se meut ni ne se dirige seul... il doit y avoir un équipage?
L'ingénieur fit à ses compagnons signe de le suivre et, s'engageant dans une étroite ouverture percée à la poupe de la nacelle et qu'une sorte de couvercle fermait hermétiquement, il pénétra à l'intérieur.
Une fois là, tous les trois se débarrassèrent de leurrespirolet Fricoulet fit alors admirer à Ossipoff la salle des machines où d'incompréhensibles appareils, n'ayant aucun rapport avec ce que le vieillard avait pu voir sur la Terre, fabriquaient, sans chaleur et sans bruit, l'électricité qui agissait sur les moteurs pour faire tourner sur son axe le gigantesque ballon cylindrique et sa voilure hélicoïdale.
Une demi-douzaine d'êtres étranges allaient et venaient autour des appareils, indifférents, en apparence du moins, à la présence des Terriens.
Comme l'avait dit l'ingénieur, il y avait une différence considérable entre les forçats de Phobos, ces êtres immondes, demi-reptiles et demi-oiseaux qu'ils avaient aperçus à travers les mailles du filet protecteur et ceux qu'ils avaient là, devant eux, avec leur tenue pleine de fierté, leur démarche noble, et la remarquable intelligence qui se lisait dans leurs regards.
Ils avaient un peu plus de deux mètres de haut: la tête ronde se rattachait à un cou puissant; les yeux, remarquablement grands, brillaient d'un vif éclat qui, à la longue, devenait fatigant; les mâchoires, dépourvues de dents, avançaient en forme de bec; les oreilles, courtes et profondes, étaient velues, comme les joues et le crâne.
Les membres étaient longs et paraissaient robustes, quoique grêles, et une membrane, semblable à celles des chauves-souris, les réunissait; comme l'expliqua Fricoulet, cette membrane leur servait à la fois d'ailes et de parachute.
Au repos, comme ils étaient en ce moment, cette membrane remplaçait pour eux tout vêtement, semblable à une sorte de toge dans laquelle ils se drapaient, non sans noblesse; l'ingénieur ajouta que certains d'entre eux, ceux appartenant aux hautes sphères intellectuelles, enduisaient cette membrane de couleurs fort artistiques.
—Et vous osiez dire, tout à l'heure, que ces gens-là ne sont pas laids! fit Séléna...
—À votre point de vue, sans doute, sont-ils affreux, répliqua l'ingénieur; mais la beauté n'est pas tout, non seulement en ce monde, mais encore dans l'Univers entier... Or, ce que j'ai vu de leur planète me suffit pour affirmer que ces gens ont atteint un degré de civilisation auquel nous n'arriverons, nous, que dans plusieurs siècles.
Tout en causant, les Terriens étaient rentrés dans l'intérieur de la nacelle et s'acheminaient vers la cabine où Gontran était demeuré sous la garde de Farenheit.
Fricoulet, qui devançait le vieillard et Séléna, allait franchir le seuil, lorsque des éclats de voix, parvenant jusqu'à lui, l'immobilisèrent; de la main il fit signe à ses compagnons de demeurer silencieux et tous les trois prêtèrent l'oreille.
—By God!hurlait Farenheit, je vous, dis, moi, que c'est un Américain qui a découvert ces satellites... ou bien M. Ossipoff ne sait pas ce qu'il dit.
—D'accord, répliquait M. de Flammermont... qui songe à contester à Hall le mérite de cette découverte?... je dis seulement que si lui, favorisé par le rapprochement maximum de la Terre et de Mars, a aperçu les deux satellites de cette dernière planète, d'autres, avant lui, les avaient pressentis.
—Allons donc! grogna l'Américain.
—Il n'y a pas de «allons donc» et ces lignes que je trouve citées dans lesContinents célestes, de mon illustre homonyme, n'ont certes pas été écrites par Hall... elles sont dues à la plume de Voltaire, qui les écrivait dans son roman deMicromégas, en l'an 1750.
«En sortant de Jupiter, nos voyageurs traversèrent un espace d'environ cent millions de lieues et côtoyèrent la planète Mars. Ils virent deux lunes qui servent à cette planète et qui ont échappé aux regards de nos astronomes. Je sais bien que le P. Castel écrira contre l'existence de ces deux lunes; mais je m'en rapporte à ceux qui raisonnent par analogie. Ces bons philosophes savent combien il serait difficile que Mars, qui est si loin du Soleil, se passât à moins de deux lunes...»
Gontran ferma bruyamment le volume et demanda ironiquement:
—Que pensez-vous de cela, sir Jonathan.
—Je pense que votre Voltaire, n'étant pas astronome, a dit cela par pur hasard et qu'une chance inespérée lui a fait prédire la vérité.
—Il faut avouer, en tout cas, riposta Gontran, que c'était là une vérité dans l'air—sans jeu de mot—car Swift, le célèbre auteur desVoyages de Gulliver, non seulement parle de deux «étoiles inférieures ou satellites qui tournent autour de Mars», mais donne encore sur ces satellites des renseignements précis; c'est ainsi que, d'après lui, le satellite le plus proche de la planète «tourne autour d'elle en dix heures, tandis que le plus éloigné tourne en vingt et une heures.»
—Je vous répondrai la même chose que pour Voltaire, Swift a dit cela au hasard.
—Non pas, déclara M. de Flammermont, ils ont procédé tous les deux par analogie.
—Qu'entendez-vous par là? bougonna Farenheit.
—J'entends que du moment que la Terre a un satellite, Jupiter quatre et Saturne huit, il était présumable que Mars, situé entre la Terre et Jupiter, en eût deux... cela était mathématique.
Comme aveuglé par l'évidence de ce raisonnement, Farenheit se tut durant quelques secondes; puis, enfin, il grommela:
—Il n'empêche que ce soit un Américain qui a découvert les satellites de Mars.
La porte alors s'ouvrit et Ossipoff répliqua:
—Non pas un Américain, sir Jonathan, mais une Américaine; il est avéré, en effet, qu'après avoir passé plusieurs nuits à rechercher infructueusement les satellites présumés de Mars, Hall, désespéré, allait renoncer à continuer ses recherches, lorsque sa femme survenant, insista vivement pour qu'il y consacrât encore «une soirée.»
—Peu importe, répliqua l'Américain, ce qu'il faut établir c'est que l'honneur de cette découverte revient bien aux États-Unis.
—Eh! personne ne songe à vous le contester, mon cher sir Jonathan, dit à son tour Fricoulet.
—La morale de cette histoire, fit Séléna en jetant à l'ingénieur un regard malicieux, c'est que les femmes peuvent quelquefois être bonnes à quelque chose.
Fricoulet allait répondre, sans doute, mais Gontran s'avançant vers lui, le serra dans ses bras.
—Ah! dit-il d'une voix émue, je ne m'attendais plus à te revoir.
—Miracle! miracle! s'écria Ossipoff, vous avez retrouvé votre voix!
—En retrouvant Fricoulet, j'ai retrouvé tout ce que j'avais perdu! répliqua le jeune comte avec un sourire à l'adresse de Séléna.
Puis, après une nouvelle accolade:
—Mais par quel miracle nous as-tu rejoints?
L'ingénieur haussa doucement les épaules et répondit en prenant un petit ton fat qui fit froncer légèrement les sourcils d'Ossipoff:
—Pas besoin de miracles, mon cher ami; un peu d'intelligence et d'habileté ont suffi... À peine le ballon métallique eût-il repris le chemin des airs que je m'aperçus vite de l'impossibilité matérielle où je me trouvais de redescendre près de vous... alors je m'abandonnai à la Providence et me laissai emporter pendant plusieurs heures. Après avoir franchi plusieurs centaines de kilomètres, le ballon fit une évolution à laquelle je reconnus que je venais de pénétrer dans la zone d'attraction de Mars... À partir de ce moment, j'avais quelque chance d'être sauvé.
—Comment, d'être sauvé!... interrompit Farenheit.
—Assurément, car à défaut de Phobos, je pouvais atterrir sur Mars et je manœuvrai aussitôt dans ce sens: je tirai violemment le câble qui commandait la soupape et celle-ci, ouverte toute grande, laissa s'échapper les trois quarts du gaz. Alors commença une chute effrayante, vertigineuse, formidable; en moins d'une demi-heure, je tombai de cinq mille kilomètres... j'avais dû endosser monrespirolpour n'être point étouffé et, cramponné au bordage, j'étais comme fasciné par ce monde dont la force d'attraction allait croissant à chaque seconde et contre lequel j'allais inévitablement me briser.
—Pauvre monsieur Fricoulet, murmura Séléna; par quelles terribles émotions vous avez dû passer...
—Mon Dieu! mademoiselle, dussé-je vous paraître fanfaron, je vous avouerai en toute sincérité que, pas un moment, la pensée de la mort ne s'est présentée à mon esprit; j'étais très calme, au contraire, et tout en tombant, je calculais la vitesse avec laquelle allait s'établir le contact entre ma pauvre personne et la surface de Mars; je cherchais aussi à pronostiquer ce qui allait résulter de cette rencontre.
—Ah! je te reconnais bien là, s'écria Gontran, tout fier lui-même du courage de son ami.
—Bref, poursuivit l'ingénieur, j'étais à peine à six cents mètres du sol lorsque soudain je m'arrêtai dans cette chute verticale et me trouvai entraîné dans le sens horizontal par une force inconnue et avec une vitesse inouïe; je fis ainsi une quarantaine de kilomètres et, bientôt, apparut au-dessous de moi une nappe d'eau de vaste étendue et miroitant au soleil; c'était l'océan Kepler; si le hasard voulait que ma chute s'opérât dans cet élément liquide, j'avais quelque chance de m'en sortir...
Je me trouvai entraîné dans le sens horizontal.
—De l'élément? demanda Gontran.
—Non, de la situation en laquelle je me trouvais... malheureusement, je continuais à filer, toujours dans le sens horizontal et, après avoir franchi cet océan, je recommençai à planer au-dessus du sol ferme... cependant, peu à peu, ma vitesse se ralentit et j'arrivai à une sorte d'appareil métallique où je m'arrêtai.
—Qu'est-ce que c'était que cela? demanda Ossipoff, vivement intéressé.
—J'ai compris, par quelques explications sommaires qui m'ont été fournies ensuite, que les Martiens ont établi à la surface de leur monde un moyen de locomotion de grande rapidité basé sur la formation de courants d'air violents, poussant, de relais en relais, des véhicules; j'avais été pris dans un de ces courants d'air et, mon ballon formant véhicule, j'avais ainsi miraculeusement échappé à la mort qui m'attendait... Comme bien vous pensez, mon premier soin fut d'essayer de vous rejoindre... Ah! ce ne fut pas facile, je vous le jure; enfin, après bien des efforts, je réussis à faire comprendre à ces gens en quelle situation vous vous trouviez; j'obtins alors qu'ils frétassent ce ballon pour me permettre de vous aller chercher... et voilà...
Puis, se laissant tomber sur un siège, tout essoufflé de sa narration, l'ingénieur ajouta:
—Voilà, certes, un récit auprès duquel celui de Théramène est peu de chose, j'en suis tout époumonné.
Farenheit qui avait écouté toutes ces explications avec une grande attention, s'approcha de Fricoulet:
—Mon cher monsieur, dit-il, je voudrais vous poser une question.
—Posez, sir Jonathan, posez.
—Tout à l'heure vous avez parlé d'océan... en existe-t-il donc sur cette nouvelle planète?
—Indubitablement, cher sir Jonathan, depuis longtemps, d'ailleurs, l'aréographie est connue de tous.
—L'aréographie? répéta interrogativement Séléna.
—La géographie de Mars, si vous préférez, mademoiselle, du grec —La géographie de Mars, si vous préférez, mademoiselle, du grec αρησ, Mars.
Farenheit fit entendre un ricanement moqueur:
—Eh! s'exclama-t-il, depuis longtemps aussi on connaît la géographie de la Lune, la sélénographie, comme vous dites dans cet impossible langage de savant! Sur les cartes qui en ont été dressées, il s'y trouve desmers; mais il paraît qu'en astronomie les mots changent de sens, puisque les espaces désignés sur la carte lunaire sous le nom demers, ne sont que d'immenses plaines arides et desséchées, sans la moindre trace d'eau.
—Mais puisque je vous dis que j'ai vu, de mes yeux vu, l'océan Kepler, s'écria Fricoulet.
Mickhaïl Ossipoff riposta d'un ton rogue:
—Vous êtes comme saint Thomas, vous ne croyez qu'aux choses que vous voyez, mais si jamais, dans votre existence terrienne, il vous était arrivé de regarder dans un télescope, vous eussiez été persuadé de l'existence des mers martiennes sans avoir, pour cela, besoin de faire le voyage.
—Un petit voyage qui peut compter, ricana M. de Flammermont, 19 millions de lieues.
—Quatorze seulement, s'il vous plaît, observa le vieux savant, pour étudier un astre, on ne choisit pas le moment où il est le plus éloigné de vous.
—Mettons quatorze millions,... dit Farenheit en se croisant les bras, et vous me ferez croire qu'à une semblable distance il est permis de constater la présence de l'eau sur une planète?
—Vous admettez bien, vous, qu'un de vos compatriotes ait découvert Deimos et Phobos, deux mondicules de quelques kilomètres de largeur, et vous mettez en doute que l'on ait pu étudier Mars dont le diamètre a près de 1700 lieues, soit une circonférence de 5375 lieues, si vous vous donniez la peine de réfléchir un peu, vous vous éviteriez bien des paroles inutiles.
L'Américain frappa du pied avec violence.
—Ne me faites donc pas dire des choses que je n'ai pas dites, grommela-t-il. Autre chose est de reconnaître dans l'espace des corps existants—les lunettes sont faites pour cela—autre chose est de prétendre étudier les détails infiniment petits.
—Mais, mon cher sir Jonathan, dit Gontran malicieusement, les lunettes sont faites pour cela également.
—M. de Flammermont a raison, ajouta Ossipoff, grâce aux instruments merveilleux que le progrès a mis à la disposition de la science moderne, on peut affirmer l'existence de faits se passant à plusieurs millions de lieues de nous avec autant de certitude que si on les touchait du doigt. Ainsi, je vais plus loin encore dans mon affirmation: non seulement il y a de l'eau à la surface de Mars, mais cette eau est de même composition chimique que la nôtre... Non seulement il y a des mers, mais nous connaissons encore leur profondeur et nous savons, par exemple, que les plus profondes avoisinent l'équateur et la zone torride, comme la mer Schiaparelli, la mer Flammarion, les océans Kepler et Newton, tandis qu'aux environs du pôle elles ont moins de profondeur, telles sont les mers Madler, Faye, Beer.
L'ébahissement de Farenheit était profond, indescriptible.
—On dirait, ma parole d'honneur! s'écria Ossipoff, que vous n'êtes jamais allé en ballon!
—Ma foi, non, répliqua Farenheit; mon commerce de suifs n'exigeait pas d'ascensions et mon goût pour la terre ferme m'a toujours empêché de me livrer à d'aussi périlleux exercices.
—Eh bien! mon cher sir Jonathan, si vous étiez allé en ballon, vous ne vous étonneriez pas que l'on puisse, en dépit des quatorze millions de lieues qui nous séparent de Mars, connaître la plus ou moins grande profondeur de ses mers... tout cela dépend de la teinte plus ou moins foncée que présente l'aspect des masses liquides, plus la teinte est sombre et plus la profondeur est grande.
—N'en peut-on pas déduire également, demanda Fricoulet, le degré de salure des différentes mers, car il est prouvé que plus une étendue d'eau est salée et plus elle est sombre, or, comme la salure dépend de l'évaporation, il est tout naturel que les mers les plus sombres, c'est-à-dire les plus salées, se trouvent dans les régions équatoriales.
Ossipoff inclina doucement la tête dans un mouvement plein de condescendance approbatrice.
L'Américain demeura quelques instants silencieux, puis, soudain, faisant claquer ses doigts:
—Au surplus, bougonna-t-il, peu m'importe que les mers soient salées et profondes, ou qu'elles ne le soient pas! Le principal, pour moi, c'est que l'on puisse respirer à son aise, librement, sans être obligé de s'enfermer encore dans cette cage de sélénium.
Et il lançait un mauvais regard du côté desrespirolsempilés dans un coin.
—À ce point de vue là, répondit Fricoulet en riant, vous pouvez être tranquille, mon cher sir Jonathan; la planète Mars est pourvue d'une atmosphère de composition identique à la nôtre: les études spectrales ne laissent aucun doute à ce sujet... si même vous aimez la pluie et les nuages, vous aurez de quoi vous contenter, car l'atmosphère martienne est riche en vapeur d'eau.
—Mais, objecta Gontran, en vertu du peu d'intensité de la pesanteur à la surface de Mars, la densité de son atmosphère doit être à peu près nulle et il s'ensuit probablement une raréfaction semblable à celle qui existe sur le sommet des hautes montagnes terrestres.
Le visage déjà radieux de l'Américain s'assombrit de nouveau.
—Alors, grommela-t-il, encore lesrespirols!
Fricoulet fit entendre un petit clappement de langue impatienté:
—S'il en était ainsi que tu le dis, répliqua-t-il à M. de Flammermont, les mers martiennes seraient à sec, tout leur contenu s'étant depuis longtemps volatilisé dans l'espace au lieu de se transformer, après leur évaporation, en vapeurs, en nuages, en brouillards, pour retomber ensuite, sous forme de pluie, à la surface de la planète; d'un autre côté, les neiges qui entourent les pôles, au lieu de former une simple calotte dans les régions polaires, enseveliraient la planète tout entière dans un linceul, transformant Mars en un bloc de glace.
Gontran parut fort ennuyé de cette explication fournie devant Ossipoff; quant à Farenheit, son visage se dérida de nouveau.
—Maintenant que vous avez rassuré sir Jonathan, dit à son tour Séléna en souriant, je voudrais bien que vous me rassuriez moi aussi, monsieur Fricoulet.
L'ingénieur s'inclina.
—Tout à votre disposition, mademoiselle, murmura-t-il.
—Vous savez que je suis frileuse, dit la jeune fille.
—Oui, je le sais, et votre séjour cométaire a dû certainement développer en vous cette disposition naturelle... mais pourquoi me dites-vous cela?
—Parce que je suppose qu'il doit faire rien moins que chaud sur votre Mars.
Les yeux de l'ingénieur s'agrandirent.
—Je serai curieux, par exemple, de savoir sur quoi vous basez cette supposition?
—Sur ce que m'a dit Gontran.
À peine l'ingénieur avait-il posé cette question qu'il la regretta, car il eut presque aussitôt le pressentiment de la réponse; aussi étouffa-t-il la fin de la phrase sous une toux bruyante et opiniâtre.
Puis il s'écria:
—Oui, oui, je vous vois venir; vous êtes de ceux qui croient que la température des planètes est déterminée par leur distance du Soleil et, alors, comme Mars est de dix-neuf millions de lieues plus éloignée que la Terre de l'astre central, il s'ensuit que pour vous, on y doit jouir d'une température sibérienne.
D'un signe de tête, la jeune fille indiqua que c'était bien cela.
—Eh bien! c'est là une erreur, poursuivit Fricoulet; la température dépend de la composition de l'atmosphère qui agit comme une serre; au point de vue de la chaleur solaire, elle la laisse arriver jusqu'à la surface du sol et, ensuite, la retient, s'opposant à ce qu'elle se dissipe dans l'espace... Or, l'air proprement dit, c'est-à-dire l'oxygène et l'azote, ne jouent qu'un rôle insignifiant dans le mécanisme que je viens de vous expliquer, la vapeur d'eau seule a une influence sur la chaleur, en raison de son pouvoir absorbant seize mille fois supérieur à l'air sec!
Séléna battit des mains.
—J'y suis, s'écria-t-elle, j'y suis, vous avez dit tout à l'heure que la spectroscopie avait découvert dans l'atmosphère martienne une quantité considérable de vapeur d'eau, donc, la température...
—...Est plus froide ou plus chaude que sur la Terre, ou peut-être même égale, cela dépend,... mais, en tout cas, je crois bien que nous n'aurons pas trop à souffrir.
—D'ailleurs, reprit Farenheit, si ces Martiens sont aussi avancés dans leur civilisation que vous le prétendez, ils doivent certainement avoir des moyens infaillibles de se préserver du froid comme de la chaleur.
—C'est probable.
Cela dit, Fricoulet endossa sonrespirol, vissa son casque de sélénium et monta sur le pont; il y retrouva Ossipoff qui, penché sur la rambarde, dévorait des regards le pays qui s'étendait au-dessous de lui.
—Hein! dit le savant en se mettant aussitôt en communication avec l'ingénieur, comme on se rend bien compte de la topographie martienne.
—Il est bien certain, repartit le jeune homme, qu'à quelques centaines de kilomètres on a des choses une vue plus nette que lorsqu'on les aperçoit à plusieurs millions de lieues.
—Quelle différence avec notre globe!... tandis que les trois quarts de la superficie terrestre sont envahis par les eaux et que nos plus vastes continents ne sont, à proprement parler, que des îles gigantesques; ici, c'est tout le contraire: les eaux et les continents sont dans des proportions à peu près égales... il semble même que la proportion doit pencher en faveur des continents.
—Et puis, regardez donc, poursuivit Fricoulet, c'est fort curieux; toutes ces mers ne sont vraiment que des méditerranées.
Comme il achevait ces mots, une main se posa sur son épaule; il se retourna et vit Gontran qui lui fit signe qu'il voulait lui parler.
Aussitôt, les deux parleurs s'ajustèrent sur les deux casques.
—Qu'y a-t-il?
—Il y a, répondit le jeune comte, que je m'écarquille en vain les yeux pour découvrir cette lueur sanglante qui a fait de Mars la planète guerrière, et que je ne vois absolument rien.
—Ce qui n'a rien d'étonnant, attendu que cette teinte rougeâtre, ou, pour être plus dans la vérité, jaune orangée, est plus appréciable à l'œil nu que dans une lunette... on a remarqué dans les observatoires que cette teinte diminuait d'intensité à mesure qu'on augmentait le grossissement des instruments, voilà pourquoi tu ne la distingues même pas.
—Cependant, une atmosphère rougeâtre devrait donner à tout ce qui l'entoure un aspect de même teinte.
—Hérésie, mon cher,... hérésie,... car, si cette coloration était due à l'atmosphère, elle serait plus intense sur les bords qu'au centre, en raison de l'épaisseur atmosphérique traversée par les rayons lumineux.
—Faut-il donc l'attribuer au sol lui-même?
—Si le père Ossipoff t'entendait, il en ferait un bond, s'écria l'ingénieur; car cette hypothèse est en contradiction flagrante avec ce que nous savons du monde de Mars... Comment, en effet, admettre que l'action séculaire des quatre éléments qui engendrent la vie: l'eau, l'air, la terre, le feu, soit demeurée nulle, et qu'aucune végétation n'ait revêtu la surface de Mars.
—Ce serait donc cette végétation!... Mais, au fait, tu dois en savoir quelque chose, puisque tu en arrives.
—À ce sujet, je ne puis te donner aucun renseignement... D'abord, j'ai abordé, de nuit, sur Mars... ensuite, eût-il fait grand jour, que j'étais trop ému, trop angoissé, pour faire aucune remarque.
Gontran demeura silencieux un moment.
—Alors, dit-il, jusqu'à nouvel ordre, ce que j'ai de mieux à faire, c'est d'adopter la théorie de la végétation?... au cas ou Ossipoff m'interrogerait.
—Peuh!... cela n'est d'aucune importance... rappelle-toi seulement que Mars a 5,375 lieues de tour, que, comparativement au globe terrestre, sa surface est des 27 centièmes, son volume des 16 centièmes, son poids du demi-dixième, et sa densité des 69 centièmes, ce qui donne à l'intensité de la pesanteur à sa surface, le tiers de ce qu'elle est à la surface de la terre... Retiendras-tu cela?
—Je le pense... mais est-ce tout?
—Non, rappelle-toi encore ceci: que Mars tourne sur lui-même en vingt-quatre heures, trente-sept minutes, vingt-sept secondes, et autour du soleil en six cents soixante jours, ce qui lui fait une année double de la nôtre.
—Et conséquemment des saisons.
—Je t'arrête... car c'est là une des différences caractéristiques de ce monde avec le nôtre. Non seulement la durée des saisons est plus longue, mais elle est plus inégale, en raison de son orbite très allongée... ainsi, tandis que le printemps et l'été durent cent quatre-vingt-onze et cent quatre-vingt-un jours, l'automne et l'hiver ne durent que cent quarante-neuf et cent quarante-sept jours.
L'ingénieur allait sans doute continuer ses explications, lorsqu'un Martien s'approchant, lui fit signe qu'il fallait descendre dans la cabine.
LA PLANÈTE GUERRIÈRE
Enabordant sur ce nouveau monde, la première impression ressentie par notre âme n'est pas une impression étrangère à celle que les spectacles de la nature nous imposent. Nous nous trouvons transportés sur un monde singulièrement analogue au nôtre. Les bords de la mer y reçoivent, comme ici, la plainte éternelle des flots qui se brisent en s'éteignant sur le rivage car là, comme ici, le souffle du vent ride la face de l'eau et donne naissance aux vagues qui se succèdent et retombent. Si le ciel est pur et l'atmosphère calme, le miroir des eaux reflète, comme ici, le soleil éblouissant et le ciel lumineux.
«Le villageois européen qui, jeté par le flot de l'émigration sur les rives de l'Australie, se réveille un beau jour au milieu d'un pays inconnu où le sol, les arbres, les animaux, les saisons, le cours du Soleil et de la Lune sont d'un aspect tout différent de ce qu'il a vu jusqu'alors dans son pays natal, n'est pas moins surpris ni moins dépaysé que nous ne le sommes en arrivant sur la planète Mars. Se transporter de la Terre sur Mars, c'est simplement changer de latitude.»
Ainsi s'exprime, à propos de la planète où abordaient nos voyageurs, le célèbre propagateur de la science astronomique, et Gontran, en analysant ses propres sensations, ne pouvait s'empêcher de reconnaître combien elles concordaient avec les pensées contenues dans ce passage desContinents célestesreproduit plus haut.
Il faisait nuit, cependant, lorsqu'un signe du Martien, qui paraissait commander à bord, les invita à sortir de la nacelle et, dans une obscurité profonde, tout le paysage se noyait autour des Terriens: de ci, de là, pourtant, des ombres plus épaisses se dressaient, confuses, intriguant par leur masse ou par leur hauteur, nos voyageurs dont les yeux s'écarquillaient en vain pour percer l'obscurité.
La seule chose dont ils eussent réellement conscience était une nappe d'eau qui s'étendait à leurs pieds, bruissant doucement, comme font les vagues minuscules de notre Méditerranée, poussées par une brise de printemps; dans ces eaux, ainsi que dans un miroir d'argent bruni, le ciel se reflétait avec ses myriades d'astres étincelants.
L'on eût dit d'une étoffe moirée, toute pailletée d'or.
Instinctivement, nos amis relevèrent la tête.
—Mais le ciel n'a pas changé! exclama Gontran; ce sont les mêmes étoiles, les mêmes constellations... telles qu'on les voit de l'observatoire de Paris.
Ossipoff se tourna vivement vers lui en ripostant:
—Les mêmes étoiles, peut-être,... mais les mêmes planètes!...
Au ton dont furent prononcés ces quelques mots, le jeune comte pressentit une embûche et, prudemment, fit entendre une petite toux sèche pour attirer l'attention de Fricoulet.
Mais l'ingénieur était bien trop occupé à examiner la manœuvre du ballon, pour songer à son ami; aussi l'embarras de celui-ci devenait-il de plus en plus grand.
Le nez en l'air, les regards fixés sur la voûte étoilée, il pivotait lentement sur ses talons, appelant à son aide tous les dieux dont la mythologie s'est plue à peupler l'immensité sidérale. Mais les dieux dormaient sans doute, car aucune inspiration ne venait à l'infortuné Gontran.
Soudain, derrière lui, une voix, légère comme un souffle, chuchota:
—Là bas,... sur votre droite,... Jupiter,... puis Saturne... et puis, de l'autre côté,... la Terre...
Cependant, étonné de ce silence incompréhensible pour lui, Ossipoff fit entendre un «Eh bien?» rempli de soupçons.
Comme tiré d'un rêve, M. de Flammermont tressaillit; il passa la main sur son front, ramena ses regards vers le vieillard et, d'une voix vibrante:
—Excusez-moi, cher monsieur, dit-il... mais la vue de ma planète natale a évoqué en moi des souvenirs qui se sont emparés de mon esprit tout entier.
—Des souvenirs seulement?... demanda Séléna.
—Méchante, répondit-il en lui prenant la main qu'il baisa affectueusement,... non pas seulement des souvenirs, mais des espoirs aussi... puisque c'est là-bas seulement que notre bonheur doit être complet...
Ossipoff toussa légèrement, car il était toujours fort embarrassé lorsque Gontran faisait allusion à son problématique mariage avec Séléna; puis, pour changer la conversation, il étendit la main vers la brillante étoile.
—En vérité! s'exclama-t-il, ne jurerait-on pas voir Vénus?... c'est la même clarté douce,... c'est la même situation...
—Nous jouons probablement pour Mars le même rôle?
—Si par là, vous entendez dire que la Terre soit pour Mars l'étoile du soir, vous aurez raison.
—Du soir, dit Jonathan Farenheit, croyez-vous que cette étoile que vous admirez, soit une étoile du soir?
Et, sans attendre la réponse, il fit sonner son chronomètre.
—Il est une heure et demie à New-York, dit-il, après un moment de silence.
—Six heures à Pétersbourg, ajouta Séléna.
—Cinq heures à Paris, fit à son tour Gontran.
—En sorte qu'il est ici quatre heures du matin, conclut Mickhaïl Ossipoff; vous avez raison, sir Jonathan.
—Ne serait-ce donc pas la Terre? balbutia Gontran.
—Quel empêchement voyez-vous à cela?... Vénus n'est-elle pas pour nous une étoile du soir et du matin tout à la fois? elle précède l'aurore et suit le crépuscule... c'est selon...
—Oui, répéta Gontran machinalement,... c'est selon...
—Selon quoi? lui demanda Farenheit.
Pour le coup, le jeune comte se trouva fort embarrassé, d'autant plus que Mickhaïl Ossipoff le regardait fixement.
Instinctivement, il se pencha en arrière pour mettre son oreille plus à portée des lèvres de Séléna; puis, se redressant:
—Selon les saisons, mon cher sir Jonathan, répliqua-t-il; parbleu! nous vivons si singulièrement depuis quelque temps, que c'est à peine si je sais en quel mois nous sommes.
—Nous sommes en mai, répondit Ossipoff,... le 8 mai; depuis hier la Terre est à sa plus longue élongation occidentale, 37° 37', et restera étoile du matin jusqu'en octobre.
—Ouf! pensa M. de Flammermont en poussant un léger soupir, c'est là le c. q. f. d. du problème; lacolleest terminée.
Fricoulet arrivait en ce moment.
—Mes amis, dit-il, si vous voulez, nous allons nous mettre en route.
—Pour quel endroit? demandèrent aussitôt les Terriens d'une même voix.
—Pour la Ville-Lumière, ainsi qu'ils appellent la capitale de la Planète.
—Et, est-ce loin d'ici, votre Ville-Lumière? demanda Farenheit déjà épouvanté par la perspective de faire usage de ses jambes.
—Si j'ai compris les explications sommaires d'Aotahâ... dit Fricoulet.
Gontran l'interrompit:
—Qui cela, Aotahâ? demanda-t-il.
—Un Martien fort aimable et fort instruit, dont j'ai fait connaissance et qui me paraît jouer, sur cette planète, le rôle de Grand-Maître de l'Université.
M. de Flammermont ne put s'empêcher de faire entendre un petit éclat de rire moqueur.
—Si tu as bien compris, dis-tu; ces gens-là parlent-ils donc comme on parle au boulevard Montparnasse?
—Peuh! fit l'ingénieur avec une moue de dédain, il y a beau jour que les Martiens ont laissé loin derrière eux la syntaxe et tout ce qui s'ensuit; le temps étant pour eux la chose la plus précieuse du monde, ils ont cherché un système de langage permettant d'exprimer la pensée presque aussi rapidement qu'elle jaillit dans leur cerveau.
—Une sorte de langage sténographique?
—Précisément: les cinq voyelles servent de base à ce système fort simple, puisque, suivant le ton sur lequel elles sont prononcées, elles expriment telle ou telle pensée.
—Mais cela leur fait un vocabulaire fort restreint, objecta MlleOssipoff; songez que la voix n'a que deux octaves et demie, ce qui donne, par la division en demi-tons, un total de trente sons différents... Ces gens-là n'auraient donc, pour exprimer leur pensée, que des moyens des plus imparfaits.
L'ingénieur sourit.
—Vous n'êtes pas sans savoir, mademoiselle, répondit-il, que ce sont les vibrations qui forment les sons; ainsi, la note la plus grave de la voix humaine correspond à 160 vibrations, tandis que la plus élevée en a 2048; eh bien! en allant de 160 à 2048, le son se modifie à chaque vibration ajoutée, ce qui donne 1888 sons différents,... vous voyez que le langage des Martiens est plus riche que vous ne pensiez.