CHAPITRE XVIII

L'ÎLE NEIGEUSE

Aotahâvoletant, les Terriens bondissant, la petite troupe arriva, en moins d'une heure, au but de sa course.

Sur le bord d'un océan que Mickhaïl Ossipoff déclara être le cul-de-sac que forme, au centre même de la Lybie, l'extrémité de la mer du Sablier, une ville étrange se dressait.

C'était un enchevêtrement gracieux de tours ne mesurant pas moins de cent mètres de haut; des clochetons originalement découpés les terminaient, surmontés eux-mêmes de pointes métalliques fort élevées dont l'extrémité semblait se perdre dans les nuages.

Ce qui paraissait former le corps même de l'habitation, était percé de nombreuses baies au travers desquelles circulait toute la population ailée, comme fait un essaim d'abeilles bourdonnant autour de sa ruche.

Une animation extraordinaire semblait régner par la ville que les Terriens traversaient rapidement à la suite de leur guide; cette animation était même si grande que c'est à peine si les voyageurs excitaient la curiosité de ceux qu'ils rencontraient.

—La nouvelle de la victoire les met probablement sans dessus dessous, murmura Gontran qui, en dépit de son inquiétude au sujet de Séléna, n'avait pas, comme on dit, assez d'yeux pour regarder autour de lui.

—Sans doute, répliqua Fricoulet, va-t-on chanter unTe Deumdans une cathédrale quelconque.

Et plus on avançait, plus la foule que l'on rencontrait devenait compacte, plus les bataillons ailés qui sillonnaient l'espace devenaient épais.

—C'est bien cela... c'est bien cela, murmurait l'ingénieur tout en marchant, je ne me suis pas trompé.

Et cette persuasion s'augmenta lorsque ses compagnons et lui débouchèrent sur une vaste place à l'extrémité de laquelle s'élevait un monument, de même forme que les habitations de la ville, mais d'un tiers plus considérable.

—C'est leur Notre-Dame, sans doute, fit-il à Gontran.

La place fourmillait de monde et la façade des maisons, leurs clochetons, leurs paratonnerres même étaient couverts de Martiens tenant tous leur visage tourné vers le monument dont Aotahâ s'approchait lentement.

—Dis donc, murmura l'ingénieur, il ne te semble pas, comme moi, que tous ces gens-là n'ont pas la physionomie aussi ravie que le voudraient les circonstances?

—Ils paraissent plutôt anxieux.

—On dirait qu'ils attendent quelqu'un ou quelque chose, dit à son tour Ossipoff.

—Peut-être la proclamation officielle de la victoire, ajouta Fricoulet.

Il se pencha vers Aotahâ qui le précédait; celui-ci se retourna et levant la main vers le ciel, répliqua brièvement, puis continua sa marche.

Seulement alors les Terriens remarquèrent l'aspect menaçant de l'atmosphère; sous la calotte gris de plomb que les cieux arrondissaient au-dessus de leur tête, des nuages noirs s'abaissaient rapidement vers le sol, comme s'ils eussent voulu l'écraser, et l'atmosphère, chargée d'électricité, était devenue étouffante.

Le visage de Fricoulet, assombri lui aussi, trahissait une certaine anxiété.

—Qu'y a-t-il donc? demanda M. de Flammermont.

—Il va falloir retarder notre départ, je le crains...

Le jeune comte poussa une exclamation furieuse.

—Cela, non, par exemple! déclara-t-il... et pour quelle raison?

—Parce que la bataille à laquelle nous venons d'assister a ébranlé les couches atmosphériques si profondément, qu'un cataclysme météorologique est imminent.

—Que nous importe?

—Il nous importe que Aotahâ refuse de nous accompagner.

—Nous nous passerons de guide.

—C'est impossible.

Gontran frappa du pied avec violence.

—Impossible! gronda-t-il; c'est à moi que tu dis ce mot-là... c'est toi qui le prononces!...

—Assurément—comment feras-tu pour te conduire à travers ce monde inconnu?

M. de Flammermont ricana.

—Inconnu!... le monde de Mars... Allons donc, je croyais au contraire, que Mars était la plus connue des planètes.

—La plus connue, je ne dis pas le contraire, télescopiquement parlant, mais de là à la connaître suffisamment pour s'y promener la canne à la main, sans guide Joanne ou autre, halte-là!

—Tu parles pour toi, sans doute, grommela le jeune comte, mais je suis bien certain que M. Ossipoff... à quoi servirait d'être astronome s'il n'en savait pas plus que moi?

Et, prenant le vieillard par le bras:

—Fricoulet prétend, dit-il, qu'un cataclysme se prépare et qu'Aotahâ refusera de nous servir de guide.

Une angoisse profonde se peignit sur le visage d'Ossipoff.

—Cela ne nous empêchera pas de nous mettre à la recherche de Séléna? n'est-ce pas? continua le jeune homme.

—Sans guide! s'écria involontairement le vieux savant.

—N'avez-vous pas la carte de Schiaparelli?

Ossipoff secoua la tête.

—Ne vous rappelez-vous donc plus ce que je vous ai dit tout récemment... Mars est la plus traîtresse de toutes les planètes: nous lancer sans guide à la recherche de ces malheureux, ce serait courir à une mort presque certaine et ce, sans aucune chance de succès.

—Perdue! alors, gémit Gontran, elle est perdue!

—Mais non, fit l'ingénieur, on te la retrouvera, ta Séléna; mais laisse-nous le temps de la réflexion, que diable! et puis, les savants qui délibèrent là-dedans vont peut-être déclarer que leur terreur était vaine et leurs pronostics absolument faux.

Au mot de «savants» Mickhaïl Ossipoff avait dressé l'oreille.

—Dites donc, fit-il en tirant Fricoulet par la manche, n'y aurait-il pas moyen d'assister à cette délibération?

En ce moment on était arrivé, en dépit de la foule qui se pressait compacte sur la place, au pied du monument qui semblait être le but des efforts d'Aotahâ.

L'ingénieur communiqua au Martien la demande du vieillard.

Sans répondre, Aotahâ saisit Fricoulet par les cheveux qu'il avait fort longs et, ainsi chargé, s'éleva verticalement, d'un coup d'ailes, jusqu'au sommet de l'édifice qu'entourait une sorte de plate-forme circulaire sur laquelle il déposa l'ingénieur tout ébahi. Il fit de même pour Gontran et Ossipoff; et, en moins de cinq minutes, les trois Terriens se trouvèrent réunis dans une salle où une trentaine de Martiens, les yeux rivés à des instruments d'optique, sondaient l'espace.

Tout à coup, à l'horizon, un point noir parut, qui grossit rapidement et prit bientôt la forme d'un être ailé qui vint s'abattre au milieu d'eux.

—L'atmosphère tout entière de Mars est ébranlée, déclara-t-il; les condensations atmosphériques causées par la bataille dans les plaines Lybiennes produisent partout des perturbations considérables.

Comme il achevait ces mots, un Martien apparut venant d'une autre direction.

—Les glaces du pôle austral fondent et se dispersent, déclara ce nouveau messager...

Un troisième surgit alors qui dit:

—Un tourbillon violent s'est formé au-dessus de l'Océan du Sud, produit par le double phénomène d'aspiration et de refoulement de l'air, des régions froides aux régions chaudes.

Il achevait à peine qu'un quatrième messager entra à tire d'aile et, d'une voix plus vibrante encore que les premiers, prononça ces mots qui, traduits par Aotahâ, firent tressaillir douloureusement Gontran.

—Les eaux de l'Océan s'agitent et, sous les efforts combinés de la marée produite par l'attraction des deux satellites, du Soleil et du cyclone, elles commencent à envahir le continent.

Fricoulet se frotta les mains, d'un air de vive satisfaction.

—Allons, allons! murmura-t-il, cela se corse.

Mais un gémissement poussé à ses côtés, attira son attention sur M. de Flammermont.

—Eh! morbleu! dit-il en lui frappant amicalement sur l'épaule, que te prend-il donc?... tu parais tout déconfit.

D'une voix désolée, le jeune comte murmura:

—Séléna!... fallait-il donc la retrouver pour la perdre de nouveau?

—C'est l'histoire du bonheur... on le touche du bout du doigt,... on croit le saisir... et puis, crac... il vous fuit.

Il ajouta entre ses dents:

—Avec cette différence, cependant, que Séléna ne représente pas le bonheur.

En ce moment, il jeta un regard au dehors: comme un vol de corbeaux immenses, les nuées noires s'étaient abattues sur le sol, enveloppant, dans une obscurité pour ainsi dire complète et terrifiante, la ville entière.

—C'est singulier, murmura Ossipoff, comme je suis énervé.

—Au milieu de cette atmosphère saturée d'électricité, cela n'a rien de surprenant, répliqua Fricoulet.

—Un bon orage nous soulagerait, poursuivit le vieillard.

—Malheureusement, un orage ici est impossible, ces milliers de paratonnerres dont les habitations sont surmontées, neutralisent l'électricité de ces brumes et noient le fluide dans le sol humide.

La pluie commençait à tomber en larges gouttes, puis, bientôt, se transforma en une véritable cataracte déversant sur la ville, avec un crépitement sonore, des torrents d'eau.

—Alors, demanda Fricoulet à son guide, nous ne pouvons songer à partir d'ici?

—Il faut attendre.

—Attendre quoi?

Le Martien étendit son aile vers l'Occident.

Un grondement sourd et indistinct arrivait des profondeurs de l'horizon, porté sur l'aile d'une brise formidable: c'était comme la voix de la mer, au loin, lorsque la tempête la soulève et la jette contre les falaises.

Le buste penché en avant, l'œil inquiet, l'oreille tendue, les Terriens écoutaient.

—Qu'est-ce que cela! balbutia Gontran.

La mer a rompu ses digues et envahi les continents.

—La mer... la mer qui a rompu ses digues,... qui a envahi les continents et qui accourt jusqu'ici.

Les Terriens tressautèrent.

—Mais, c'est une inondation! s'écrièrent-ils ensemble.

Le Martien inclina affirmativement la tête.

—Et on attend ainsi, tranquillement, sans rien faire pour arrêter les eaux! balbutia M. de Flammermont.

L'émotion d'Ossipoff n'avait duré que peu d'instants; presque aussitôt il avait recouvré toute sa sérénité et Fricoulet l'entendit murmurer, d'un air satisfait:

—Par ma foi, j'ai plus de chance que je n'avais le droit d'en désirer; je m'en vais donc avoir la clé des mystérieuses transformations dont les astronomes terrestres demeurent confondus: une mer mise à sec, un continent transformé en océan... ce n'est, certes, pas un spectacle ordinaire.

Et, saisissant les mains de Gontran:

—Hein! lui dit-il d'une voix vibrante, nous allons surprendre les secrets du Caméléon.

—Eh! laissez-moi avec votre Caméléon, s'écria le jeune homme,... vous n'avez donc pas de cœur,... vous ne pensez donc pas à Séléna?

—Pas de cœur! moi! exclama le savant,... ne pas penser à ma fille! êtes-vous fou?

—C'est qu'en vérité l'inondation paraît vous préoccuper beaucoup plus que le sort de votre enfant.

—Eh! Séléna se retrouvera, j'en ai la persuasion; tandis que l'occasion d'étudier les perturbations martiennes et leurs causes ne se retrouvera pas, elle.

Sur ces mots, ne pouvant résister à l'ardente curiosité qui le dévorait, il sortit sur la plate-forme qui couronnait l'édifice.

Le grondement qui avait attiré son attention quelques instants auparavant, avait augmenté d'intensité et remplissait maintenant l'espace tout entier; sans les voir, on devinait là-bas, tout là-bas, derrière l'horizon, chevauchant comme un immense troupeau de buffles en furie, les vagues immenses, formidables, terrifiantes, qui s'avançaient, détruisant tout sur leur passage.

Tout à coup, l'épais écran de nuée qui masquait le paysage se déchira et, à travers les torrents d'eau qui zébraient la plaine éthérée, le vieillard aperçut au loin, indistincte encore, mais grandissant rapidement, une ligne blanchâtre qui rayait l'horizon dans toute sa largeur.

Bientôt cette ligne grossit, grossit, prit une forme, et les vagues écumeuses apparurent, courant avec la rapidité de la foudre, bondissant sous la rude lanière du vent.

—La mer!... la mer!... cria-t-il, en étendant les bras dans un geste d'admiration terrifiée.

Et, cramponné à la plate-forme, risquant à tout instant d'être arraché et emporté par le souffle furieux du cyclone, il attendit le terrible élément.

Au dedans, les Martiens discutaient entre eux, calmes, impassibles; on eut dit que le fléau épouvantable n'allait pas s'abattre sur eux, et, cependant, le hurlement des vagues était terrifiant, et sous le souffle puissant de la tempête, le monument vibrait de la base au faîte.

—Nous sommes depuis longtemps accoutumés à ces cataclysmes, répondit Aotahâ à Fricoulet qui l'interrogeait; il n'est pas rare de voir un de nos continents être soudainement et en totalité envahi par les eaux; aussi toutes nos précautions sont-elles prises pour éviter des complications par trop fâcheuses... Comme vous avez pu vous en rendre compte, toutes nos habitations reposent sur des caissons étanches qui leur permettent de flotter à la surface, lorsque survient une inondation.

—Je comprends, je comprends, répliqua l'ingénieur. Et ces phénomènes se produisent sans doute d'une manière régulière?

—Non pas; ces sortes de marées gigantesques—car, à proprement parler, ces inondations ne sont pas autre chose—ces marées ne se produisent qu'à la suite de circonstances exceptionnelles; il se trouve qu'aujourd'hui la condensation de l'atmosphère causée par la brusque décharge des nuages orageux coïncide avec l'attraction maxima du Soleil et de nos satellites... voilà pourquoi il est probable que cette fois-ci, les eaux...

Le Martien n'acheva pas sa phrase; les premières vagues venaient d'atteindre la ville et ses paroles se perdirent dans le fracas épouvantable des éléments en fureur.

Une violente secousse ébranla l'édifice qui oscilla sur sa base comme un navire dont les flots viennent soudainement battre la coque; il sembla un moment qu'il allait se coucher sur le côté, tant était forte la poussée du vent; mais, se redressant, il reprit son aplomb pour pencher de l'autre côté et revenir encore dans la position verticale.

Il semblait aux Terriens qu'ils fussent sur un navire en pleine mer, juchés au sommet d'un mât; le vent leur hurlait aux oreilles et les vagues envoyaient jusqu'à eux leurs embruns humides et leurs clameurs sauvages.

Ossipoff avait tenté de demeurer à son poste d'observation; mais les flots, comme irrités par le regard de ce pygmée qui semblait les défier, s'élevaient jusqu'à lui en amoncellements titanesques, l'inondant jusqu'aux os de leur écume glacée.

Il vint rejoindre ses compagnons.

—Quel spectacle sublime! s'exclama-t-il en joignant les mains dans un geste admiratif.

—Sublime! sublime! grommela Fricoulet en faisant la grimace; il me semble que le sublime va jusqu'à l'horreur.

—Ce n'en est que plus beau! riposta le vieillard.

—Pourvu que la tour puisse résister! murmura l'ingénieur.

Il n'avait pas achevé ces mots qu'au dehors, surmontant le hurlement de la tempête et le fracas des vagues, des cris terribles, des cris d'appel, d'épouvante, retentirent; en même temps, des détonations étranges se firent entendre, suivies bientôt d'un craquement sinistre qui ébranla la tour elle-même.

—Parbleu! fit l'ingénieur, ce que je craignais est arrivé.

—Que craignais-tu? demanda Gontran.

—Les saisines qui rattachent les habitations au sol et les font ressembler à des navires à l'ancre, viennent de se rompre.

—Alors?

—Alors la ville s'en va à la dérive, répondit placidement Fricoulet.

—Mais nous sommes perdus, s'écria le jeune comte.

L'ingénieur haussa les épaules.

—Pourquoi cela,... cette tour peut très bien faire l'office d'un transatlantique et nous mener à bon port.

—À bon port!... où cela?

—Où il plaira à la tempête de nous pousser!...

Toute la nuit et toute la journée du lendemain, la situation resta la même.

La ville tout entière était emportée par le cyclone vers le Sud-Est; à la place où, deux jours auparavant, s'étendaient les régions cultivées de la Lybie, un océan boueux étendait maintenant ses eaux tumultueuses, à perte de vue.

Au dire de Fricoulet, une surface de quatre cent mille kilomètres carrés—les dimensions de l'Europe tout entière—se trouvait submergée.

Aotahâ déclara que l'océan Newton devait se trouver à sec et que la mer Flammarion avait certainement diminué de profondeur.

Pendant que Fricoulet se demandait comment se terminerait cette odyssée étrange, pendant que Gontran songeait à Séléna, Mickhaïl Ossipoff continuait ses études sur le monde inconnu à la surface duquel il naviguait d'une si bizarre façon.

—Oui, pensait-il, c'est bien ainsi que le télescope me la montrait, alors que je l'examinais de l'observatoire de Poulkowa; point d'aspérités importantes,... sol usé par la rotation, à peine plus élevé que le niveau moyen des eaux, et permettant ainsi à la plus légère cause extérieure, de produire des dénivellations énormes, des inondations considérables qui changent du tout au tout l'aspect de la planète...

Et se frottant les mains avec une vive satisfaction:

—Ah! messieurs mes confrères, murmura-t-il à mi-voix, combien d'entre vous prendraient volontiers ma place...

Depuis trente-six heures que l'on flottait ainsi, on devait avoir franchi une distance considérable mais que les Martiens eux-mêmes ne pouvaient apprécier.

La direction suivie était-elle toujours la même? avait-on dévié de plusieurs degrés ou même était-on revenu sur ses pas?

Autant de questions que se posait Fricoulet et auxquelles son ami Aotahâ était impuissant à répondre.

De tous côtés à perte de vue, des vagues, encore des vagues, toujours des vagues; sur leurs têtes un ciel gris de plomb rayé par la pluie et dans lequel, semblables à une troupe de chevaux sauvages au galop, couraient de gros nuages noirs.

—C'est à désespérer d'arriver jamais, murmura Fricoulet.

—D'arriver où cela? demanda Gontran.

—Là où nous devons nous arrêter, parbleu!

Cependant vers le soir, une accalmie parut se préparer; le vent soufflant avec moins de violence, soulevait les flots avec moins de fureur, la tour avait moins de tangage et le ciel, balayé tout à coup de nuages qui l'obscurcissaient, permit aux derniers feux du soleil couchant de venir se jouer à la surface liquide sur laquelle voguaient nos amis.

Tout à coup, Gontran qui sondait l'horizon, jeta un cri.

—Terre! terre à l'avant!

Ses compagnons accoururent pour contrôler cette nouvelle.

À dix kilomètres à peine, couchée sur les flots comme un grand cétacé, une terre basse apparaissait; au loin, dans l'intérieur, se dressait, couronné d'une légère vapeur, un pic aigu étincelant.

Se tournant vers Ossipoff, Fricoulet ricana.

—Dites donc! monsieur l'astronome qui prétendiez que la planète Mars était ronde comme une boule de billard,... il me semble que vous ne l'aviez pas bien examinée ou, tout au moins, que vous ne la connaissiez pas dans tous ses coins et recoins...

—Pourquoi cela?

—Dame, parce qu'il me semble que voici une montagne, qui paraît être de taille, et même cette montagne est couverte de glace.

Le vieillard se frappa le front, comme si une idée subite lui eût traversé l'esprit et, sans répondre à l'ingénieur, il tira sa carte, la consulta et d'une voix vibrante s'écria:

—Voulez-vous que je vous dise où nous sommes?

—Cette question?

—Eh bien! nous sommes par le 33° de longitude et le 26° de latitude australe.

—C'est-à-dire?

—Presque au centre de l'océan Kepler.

—À quoi voyez-vous cela? demanda Fricoulet incrédule.

—À cette île... qui n'est autre que l'îleNeigeuse.

—Mais nous allons y aborder, dit Gontran; le vent semble nous pousser vers elle.

Fricoulet fit entendre un petit soupir de satisfaction.

—Tant mieux,... cela me permettra de me dégourdir un peu les jambes—je commençais à m'ankyloser.

M. de Flammermont se pencha vers son ami.

—Penses-tu, demanda-t-il, que le temps se mette au beau?

L'ingénieur leva le nez en l'air et examina le ciel attentivement, puis, secouant la tête.

—Hum! répondit-il: cela ne me paraît être qu'un entr'acte, il n'y aurait rien d'étonnant à ce que la tempête recommençât bientôt sur de nouveaux frais.

Gontran eut un geste plein d'énergie.

—Quoi qu'il arrive, déclara-t-il, je te préviens que si je mets le pied sur cette île, je n'en partirai que pour me lancer à la recherche de Séléna.

Fricoulet, à ce nom, demeura pensif.

—Eh! eh! murmura-t-il comme se parlant à lui-même, cela ne serait pas impossible.

Gontran tressaillit et, saisi d'un pressentiment, prit les mains de son ami.

—Tu penses à Séléna, n'est-ce pas? dit-il.

—C'est vrai, répliqua l'ingénieur.

—À quoi faisais-tu allusion en disant que cela n'était pas impossible?

—Mais à rien, je te le jure,... fit l'autre avec embarras.

Et il ajouta:

—Une idée à moi,... mais qu'il est inutile que je te communique; pourquoi te donner un faux espoir?

—Oh! je t'en supplie, insista M. de Flammermont, réponds-moi,... dis-moi quelle est cette idée.

Fricoulet parut fort ennuyé, hésita un moment, puis enfin:

—L'île neigeuse se trouve distante du point où a eu lieu la bataille de huit cents kilomètres; or, c'est précisément la distance à laquelle, tu t'en souviens, j'avais calculé que la tempête pourrait emporter l'aéronef.

Gontran demeura, quelques secondes, muet, immobile, tant son saisissement était grand.

Tout à coup il s'élança sur l'ingénieur, le serra dans ses bras, criant:

—Alcide!... Alcide!... tu es le meilleur des amis.

—Mais tu m'étouffes! exclama l'ingénieur en se dégageant de cette amicale étreinte.

Et il ajouta:

—Tu vois, j'ai eu tort de te dire cela,... tu t'emballes sur un espoir problématique et... si je me suis trompé...

Le visage de Gontran devint tragique.

—Si tu t'es trompé, gronda-t-il, je me tuerai.

En ce moment, une secousse assez forte leur faisant perdre l'équilibre, les jeta assez rudement l'un contre l'autre, puis toute oscillation cessa; la base de la tour venait de toucher le fond.

Aotahâ mit son doigt sur l'épaule de Fricoulet pour attirer son attention du côté de la terre.

À un demi-kilomètre, émergeant à peine de la nappe boueuse des eaux, une côte basse et ravagée apparaissait, sur laquelle les vagues moutonneuses venaient se briser avec une écume jaunâtre.

Fricoulet jeta un cri et saisissant le bras de Gontran.

—Regarde! fit-il d'une voix étranglée, regarde!...

M. de Flammermont s'écarquillait vainement les yeux, il ne voyait rien.

—Ah çà! grommela l'ingénieur, ai-je donc la berlue?... cependant je crois bien ne pas me tromper.

—Moi aussi, balbutia le jeune comte, la poitrine oppressée par un pressentiment, dis-moi... dis-moi,... tu vois bien que tu me fais languir...

Sa main sur les yeux en guise d'abat-jour, Fricoulet regardait toujours.

—Parbleu! exclama-t-il, je mettrai la main au feu que c'est la fameuse ceinture de sir Jonathan que j'aperçois là-bas, flottant dans les airs.

Il n'avait pas achevé ces mots qu'un cri de Mickhaïl Ossipoff le fit se retourner.

Gontran n'était plus là, mais l'ingénieur aperçut le vieillard qui, penché sur l'abîme, regardait d'un air fou, au-dessous de lui.

—Gontran!... Gontran!... balbutia Fricoulet épouvanté.

Mais le jeune homme n'était déjà plus qu'un point dans l'espace; quelques secondes encore, il atteignait la surface liquide dans laquelle il disparaissait en rejetant tout alentour des gerbes d'écume.

Puis il reparut bientôt, nageant de toutes ses forces vers la terre.

Ossipoff tourna ses regards sur Fricoulet.

—Le malheureux! murmura-t-il enjoignant les mains, que fait-il?

—Il fait tout simplement ce que nous allons faire,... il gagne le plancher des vaches qui, sans doute, lui offre plus de sécurité que cette ville sur laquelle nous naviguons depuis quarante-huit heures.

Ce disant, il enjamba la balustrade et se prépara à piquer, lui aussi, une tête.

Le vieillard hésitait.

—Voyez, fit l'ingénieur, en lui montrant de longues escouades ailées qui zébraient l'espace, ces bons Martiens nous donnent l'exemple...

—Mais, je ne sais pas nager, répliqua Ossipoff.

Fricoulet haussa les épaules.

—Petit détail, fit-il; donnez-moi la main et jetez-vous hardiment.

Le vieillard eut un moment de recul.

—Mort ou vivant, je jure de vous mener à terre.

Cette déclaration parut impressionner vivement le vieux savant.

L'ingénieur s'en aperçut et ajouta, gouailleur:

—Nécessairement, je ferai tout mon possible pour vous ramener plutôt vivant que mort.

—Vous êtes bien aimable, grommela Ossipoff d'un ton grincheux.

—Ce n'est pas rien que pour vous ce que j'en fais, ricana l'autre, c'est aussi pour votre fille à qui cela causerait une peine trop grande.

Le vieillard hocha la tête avec un geste douloureux.

—Hélas! ma pauvre Séléna,... murmura-t-il.

Fricoulet étendit la main vers la terre.

—Mais, votre Séléna! s'écria-t-il, elle est là.

Ossipoff lui saisit la main.

—Là!... là!... fit-il d'une voix étranglée,... vous l'avez vue!

—Elle!... non!... mais je parierais ma tête que j'ai aperçu la ceinture étoilée de sir Jonathan,... or, si l'Américain s'est sauvé, c'est que votre fille est vivante,... autrement, je crois le connaître assez pour affirmer qu'il serait mort avec elle...

La physionomie d'Ossipoff s'était soudain transfigurée.

—Allons! dit-il simplement.

Fricoulet le saisit fortement par le bras et tous deux s'élancèrent.

M. de Flammermont, cependant, nageait avec vigueur; à peine si son corps était immergé et, à proprement parler, il glissait sur la surface des eaux avec une rapidité inconcevable.

Tout autour de lui, emportés par un courant que créait un vent assez rude soufflant du nord, passaient des débris de toutes sortes, plantes détachées, arbres brisés, cadavres de Martiens, et jusqu'à des glaçons énormes arrachés sans doute aux banquises polaires.

Vingt fois, le nageur avait failli être écrasé par ces masses roulantes et tournoyantes desquelles il ne se garait qu'à grand'peine car elles arrivaient sur lui avec une force et une vitesse prodigieuses.

Enfin, il poussa un cri de triomphe et de joie; ses pieds venaient de rencontrer le sol et, à cent mètres à peine, sur le rivage, Farenheit et Séléna se tenaient debout, immobiles et angoissés, sondant l'immensité liquide qui les entourait, se demandant si là, sous leurs yeux, n'allaient point passer les cadavres de leurs amis.

—Séléna!... Séléna!... appela Gontran d'une voix que l'émotion et le bonheur étouffaient.

—Mon Dieu!... mon Dieu!... fit la jeune fille; mais c'est la voix de M. de Flammermont!

—By God!grommela l'Américain, je crois que vous avez raison.

Et tous deux sans même songer à ce qu'ils faisaient, s'aventurèrent dans la direction d'où leur avaient paru venir les appels du jeune comte.

Tout à coup, sans transition, le soleil s'éteignit à l'horizon, embrasant la plaine liquide de ses derniers feux et l'obscurité se fit, enveloppant l'espace et le paysage entier de ses voiles d'ombre que piquaient les étoiles ainsi qu'une multitude de clous d'or.

Les flots semblèrent alors plus noirs encore, avec une petite étincelle allumée à la crête de chaque vague par les reflets des astres.

—Mon Dieu! s'écria Séléna en se cramponnant au bras de Farenheit, je n'entends plus rien...

—N'entendre rien est un détail, répliqua l'Américain; le plus terrible, c'est que nous ne voyons rien et que M. de Flammermont pourrait passer à côté de nous, sans que nous nous en doutions.

Tous les deux, s'étaient arrêtés, ayant déjà de l'eau jusqu'à mi-jambes...

—Nous devrions retourner, fit sir Jonathan, nous risquons, dans cette obscurité, de ne plus rejoindre la terre hospitalière sur laquelle nous nous sommes réfugiés; sans compter que nous n'avons aucune chance de retrouver nos amis.

—Non, non, répondit la jeune fille énergiquement, avançons, avançons,... je vous jure que c'est bien la voix de M. de Flammermont dont l'écho m'est venu aux oreilles tout à l'heure.

Et elle ajouta d'une voix profonde:

—Le cœur ne trompe pas, voyez-vous, sir Jonathan.

L'Américain poussa un petit grognement.

—Le cœur, peut-être pas, répliqua-t-il,... mais l'oreille,... enfin...

Sur ce mot, il assujettit à son bras la main de la jeune fille et reprit la marche en avant.

Soudain, à l'orient, Phobos apparut, éclairant d'une lueur douce, comme celle d'une lampe, la plaine liquide, immense et bouleversée.

—Là!..., là!... s'écria Séléna en désignant à l'Américain un glaçon qui passait à vingt mètres d'eux.

À peine Farenheit eut-il dirigé ses regards de ce côté qu'il gronda unBy God!énergique et que, abandonnant sa compagne, il se précipita du côté indiqué par la jeune fille.

En quelques bonds il eut atteint le glaçon qui s'en allait à la dérive et revint rapidement, tenant entre ses bras le corps de M. de Flammermont, raide et inanimé.

—Mort! gémit Séléna.

—Non, rassurez-vous, miss,... le cœur bat encore, donc tout espoir n'est pas perdu, mais gagnons la côte en toute hâte.

Et, suivi de la jeune fille, sir Jonathan revint vers l'île en faisant de gigantesques enjambées.

Comme il déposait son fardeau sur le rivage, le fardeau fit un mouvement, puis poussa un gémissement et enfin, se redressant sur un coude, balbutia d'une voix éteinte ces mots:

—Où suis-je?

—Ciel!... il vit! Et il parle!... oh! Dieu soit loué!

En entendant la voix de Séléna, le jeune homme se redressa tout à fait et apercevant la jeune fille, lui tendit les bras en s'écriant:

—Ah! Dieu est bon!... puisqu'il permet que je vous revoie avant de mourir!...

—Mourir!... exclama joyeusement une ombre qui émergeait de l'eau en ce moment, qui parle de mourir?

C'était Fricoulet qui arrivait juste à temps pour entendre l'exclamation désespérée de son ami.

Il était suivi du digne M. Ossipoff qui, tantôt barbotant tant bien que mal, tantôt traîné à la remorque par l'ingénieur, avait réussi à aborder.

Le vieillard se précipita vers Séléna et la tint longtemps serrée sur sa poitrine.

Puis, se tournant vers l'Américain qui assistait impassible à cette tendre effusion, il lui secoua les mains avec énergie:

—Sir Jonathan, dit-il d'une voix vibrante, entre nous c'est à la vie, à la mort...

—Pas tant de protestations, monsieur Ossipoff, répliqua Farenheit; mais si vous croyez me devoir un peu de reconnaissance,... vous pourrez vous acquitter en me rendant, le plus tôt possible, à mon pays natal.

Le vieillard grommela mais ne répondit rien.

Gontran auquel Fricoulet venait de faire avaler une gorgée de cordial qu'il portait toujours sur lui, se pencha vers Farenheit.

—Sir Jonathan, lui dit-il à l'oreille, vous avez sauvé la vie à ma fiancée et vous venez de me sauver la mienne; c'est moi qui me chargerai d'acquitter la dette de reconnaissance de M. Ossipoff en même temps que la mienne.

L'ingénieur qui avait entendu, dit alors sur le même ton:

—Ami Gontran, tu me parais t'engager à la légère.

—Et pourquoi cela?

—Parce que les événements pourraient bien ne pas te permettre de tenir ta promesse.

—Du moins, je ferai tout ce qui dépendra de moi,... mais pourquoi ce pronostic sinistre?

Comme pour répondre à cette question, un fracas épouvantable, venant du nord, retentit soudain, emplissant l'espace; puis, les nuées se déchirèrent, le ciel lui-même sembla s'ouvrir et une lueur intense, terrifiante, incendia l'horizon, jetant sur la nappe d'eau comme des reflets de sang.

—Qu'est-ce que cela? s'écria Farenheit épouvanté.

—C'est le rideau qui se lève sur le dernier acte du drame, répliqua plaisamment Fricoulet.

Un hurlement sauvage éclata soudain; c'était le vent qui se déchaînait de nouveau, gonflant, sous son souffle formidable, les eaux qui se soulevaient en montagnes gigantesques pour se creuser en d'insondables abîmes.

—À plat ventre!... vite, tous à plat ventre! cria l'ingénieur qui se jeta aussitôt la face contre terre, pour donner l'exemple à ses compagnons.

Ceux-ci l'imitèrent, comprenant que dans cette posture ils donnaient moins de prise à l'ouragan dont l'aile gigantesque les effleurait sans les pouvoir arracher du sol où ils se trouvaient, pour ainsi dire, incrustés.

Tout de suite, Séléna avait saisi la main de Gontran.

Celui-ci enlaça fortement de son bras la taille de la jeune fille et lui murmura à l'oreille:

—Oh! ma chère âme, si nous devons mourir, qu'au moins la mort ne nous sépare pas.

—Gontran! balbutia-t-elle, heureuse malgré la mort qui les menaçait, Gontran, ma dernière pensée sera pour mon père et pour vous.

Il lui pressa la main dans une étreinte passionnée; puis, tous deux se turent, affolés presque par le rugissement de la tempête et le hurlement des flots.

Tout à coup, à un kilomètre de l'île, emportée par l'ouragan, semblable à l'ombre d'un fantôme titanesque, noyée dans l'obscurité sinistre de la nuit, passa la ville martienne avec une rapidité vertigineuse.

Pour la seconde fois, un éclair déchira le ciel et, à sa clarté livide, les Terriens purent apercevoir les tours, les tourelles et les clochetons qui dansaient sur les vagues, semblables à des bouchons, se heurtant, entrecroisant leurs faîtes élevés comme une escadre immense dont les mâts se fussent enchevêtrés sous le souffle de la tempête.

Puis, tout redevint sombre, et la fantastique apparition se fondit, disparut comme par enchantement dans des brouillards sinistres.

Maintenant l'ouragan semblait avoir atteint toute son intensité: une nuée immense, d'un noir d'encre, couvrait le ciel, d'un bout à l'autre de l'horizon, étendant, sur les horreurs du cataclysme, comme un drap funéraire.

Et, dans cette obscurité épouvantable, on entendait les vents déchaînés lutter contre les vagues qui venaient avec rage se briser sur la côte, couvrant d'écume les Terriens à demi évanouis.

Soudain, ils furent tirés de leur torpeur par un épouvantable choc: il semblait que l'île entière eut tressailli, ébranlée jusque dans ses fondations les plus profondes.

Puis, un second choc eut lieu, plus violent, plus terrible, et le sol oscilla; malgré eux, les Terriens se redressèrent, persuadés qu'un tremblement souterrain allait les engloutir dans quelque crevasse et l'épouvante de la mort les saisit.

Gontran, relevé sur un genou, tenait appuyée contre sa poitrine la tête de Séléna évanouie; Farenheit, cramponné à Fricoulet, grondait desBy God!non interrompus, enragé de trépasser sans avoir pu rendre des comptes à ses actionnaires; Mickhaïl Ossipoff, bien que sa cervelle fut un peu dérangée, cherchait néanmoins à comprendre la cause de ce déchaînement d'éléments.

Quant à Fricoulet, aux yeux duquel la vie n'avait jamais eu qu'une valeur relative, il ne regrettait qu'une chose: c'était qu'il fît noir; depuis un cauchemar horrible qu'il avait eu dans sa première enfance, il avait conservé l'habitude de dormir avec une veilleuse et il lui répugnait de s'endormir de l'éternel sommeil, sans y voir clair.

—Bast! pensa-t-il, quand on ne peut faire autrement, il faut bien prendre le temps tel qu'il est.

Cette philosophique réflexion achevait à peine de se formuler dans l'esprit de l'ingénieur qu'un troisième choc se fit sentir, plus puissant encore que les deux premiers, arrachant à ses assises séculaires l'île Neigeuse qui, semblable à un radeau immense, se trouva emportée au milieu de la tourmente vers le Pôle Austral.

FIN DU VOYAGE

au soleil et aux petites planètes


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