Les Terriens s'étaient remis en marche, foulant avec volupté ce sol martien sur lequel ils avaient désespéré, durant de si longues heures, de jamais poser le pied; ils avaient oublié leurs membres brisés par la fatigue, leur estomac détraqué par la faim, leur cerveau alourdi par l'angoisse.
Ils se sentaient revivre et aspiraient avec volupté l'air frais et vivifiant de la nuit.
Prenant comme phare, pour se diriger dans leur course, cette lueur énigmatique qui augmentait d'intensité à mesure qu'ils avançaient, ils suivaient le bord d'une nappe liquide qui s'enfonçait, ainsi qu'une baie étroite ou l'estuaire d'un fleuve, dans l'intérieur des terres.
—Penses-tu, réellement, que ce soit là une ville? demanda Gontran à l'oreille de son ami;... tout insipide que soit le mode d'alimentation en usage sur cette planète, j'ai hâte de me restaurer... voilà les tiraillements d'estomac qui recommencent.
—Que veux-tu que je te dise? mon pauvre vieux, répliqua l'ingénieur; sur ce sujet, je suis aussi ignorant que toi et j'en suis réduit à des suppositions.
Tout à coup Séléna s'écria:
—Tiens! une étoile filante!
Tous levèrent la tête et aperçurent, en effet, un point lumineux qui, d'un rayon enflammé, zébrait l'espace assombri.
Ce point paraissait s'être détaché de cette agglomération brillante que M. de Flammermont avait pris tout d'abord pour la voie lactée; en outre, on eût dit qu'il se dirigeait vers les Terriens.
En entendant l'exclamation de sa fille, Ossipoff haussa les épaules.
—Une étoile! grommela-t-il; mais ma pauvre enfant, tu n'aurais pas eu le temps de la signaler, que déjà elle aurait disparu.
—Et non seulement elle ne disparaît pas, mais encore elle devient de plus en plus brillante, déclara Farenheit.
—Ne vous semble-t-il pas apercevoir une masse sombre qui se meut dans le sillage de ce point lumineux? demanda Gontran.
Fricoulet frappa joyeusement ses mains l'une contre l'autre.
—Bravo! s'écria-t-il,—cette étoile n'est autre chose que la lampe électrique d'un Martien.
—Puissiez-vous dire vrai, Monsieur Fricoulet, fit Séléna, à laquelle il tardait, comme à ses compagnons, de se reposer enfin d'aussi longues fatigues.
Comme elle achevait ces mots, un sifflement se fit entendre, assez semblable à un bruit d'ailes fendant l'espace et, presque aussitôt, un corps s'abattit près des voyageurs.
Ainsi que l'avait pronostiqué Fricoulet, c'était, en effet, un Martien qui dirigeait sur eux la lumière de la minuscule, mais éclatante lanterne fixée à son front.
Quand il les eut considérés attentivement, il poussa deux ou trois sons gutturaux.
L'ingénieur qui, on se le rappelle, avait servi jusqu'alors d'interprète à ses compagnons, s'avança vers l'indigène et échangea avec lui quelques monosyllables rapides.
Puis, le Martien reprit son vol et disparut, léger comme une flèche, dans la nuit.
Gontran poussa une exclamation désappointée.
—Eh bien! quoi, fit-il, il s'en va, comme ça!... et nous?
—Tranquillise-toi, dit alors Fricoulet, il va revenir avec un véhicule qui, dans la situation où nous nous trouvons, sera, je pense, accueilli joyeusement...
—Mais ces lumières?... demanda Ossipoff.
—... Sont celles d'une ville aérienne où nous allons nous rendre.
—Une ville aérienne! répéta Gontran... ah ça! dans ce maudit pays, c'est de plus fort en plus fort... comme chez Nicolet.
—Vous ne savez pas de quelle façon est construite cette ville? demanda Ossipoff.
—Je vous avouerai, mon cher Monsieur, répliqua l'ingénieur, que je n'ai point pris le temps de demander des explications à ce sujet,... d'autant plus que, pour le moment, cela m'intéresse fort peu.
—Pourvu que nous trouvions de quoi nous sustenter à notre suffisance et nous reposer en toute sécurité, le reste importe peu, déclara Farenheit.
Le vieux savant lui lança un regard de travers.
—Sauvage! grommela-t-il entre ses dents.
Sans doute la faim décuplait-elle les facultés acoustiques de l'Américain, car l'épithète lui frappa les oreilles et il allait la relever de façon certainement peu agréable pour Ossipoff, lorsqu'au-dessus de leur tête, l'ombre s'illumina soudain de lueurs vives et, presque aussitôt, tombant de l'espace aussi légèrement qu'un oiseau, vint se poser sur le sol, un appareil en tous points semblable à celui qui avait déjà transporté nos voyageurs à la Ville-Lumière.
À peine y eurent-ils pris place que cette sorte d'hélicoptère s'éleva avec une vélocité incroyable et, fendant les airs, vint, au bout de quelques minutes, s'arrêter sur une vaste plate-forme toute étincelante de lumières et autour de laquelle s'élevaient, assises sur des fondations invisibles, des habitations d'un type identique à celles que nos voyageurs avaient déjà rencontrées sur la planète.
Une fois débarqués, leur guide les conduisit dans un vaste bâtiment où, après leur avoir remis des fioles de liquide nutritif et leur avoir désigné un amas de duvet étendu sur le sol, leur souhaita le bonsoir et se retira.
À son réveil, qui fut bien étonné? ce fut Fricoulet en voyant Aotahà qui, debout auprès de son chevet, le considérait en souriant.
D'un bond il fut debout, enchanté de retrouver ce brave Martien qui s'était montré si complaisant pour lui et ses compagnons, depuis leur séjour sur la planète; et tout de suite il engagea la conversation.
Il apprit alors que la Ville-Lumière, entraînée par le grand courant équatorial, et après avoir traversé la mer Érythrée, avait abordé, deux jours auparavant, à l'endroit où les Terriens, emportés par le même courant, avaient atterri la veille.
Les habitants de Tôouh, la ville aérienne, prévenus par voie télégraphique du cataclysme qui s'était produit à la suite de la bataille dans les plaines de la Lybie et avisés de la route suivie par la Ville-Lumière, arrachée de ses fondations, avaient mis à la disposition de ses compatriotes les moteurs nécessaires pour les remorquer eux et leurs habitations jusqu'à l'emplacement qu'ils occupaient primitivement dans la région de l'Équateur.
—Mais vous, demanda Fricoulet à Aotahà, lorsque le récit de celui-ci fut terminé, comment se fait-il que vous soyez encore ici.
—Je me préparais à aller à votre recherche, répondit simplement le Martien.
Après l'avoir remercié chaudement de cette bonne intention, Fricoulet demanda des explications sur le lieu singulier en lequel il se trouvait ainsi que ses amis; et le Martien lui fournit complaisamment tous les renseignements capables de satisfaire la curiosité du Terrien.
Cette terre de Noachis étant, plus que toutes les autres contrées de la planète, sujette à des inondations formidables susceptibles de durer pendant plusieurs années, les habitants avaient songé à utiliser les progrès étonnants réalisés par la science, pour se mettre à l'abri de ce fléau terrible.
Une seconde raison les empêchait d'asseoir les assises de leurs maisons sur le sol même: les miasmes pestilentiels qui se dégageaient des terrains marécageux de cette île immense.
Aussi avaient-ils suspendu leur ville dans l'espace par un moyen des plus simples: d'immenses caissons métalliques, remplis d'un gaz plus léger que l'air, jouaient le rôle de ballons et servaient de fondations aux maisons; quant aux matériaux employés à la construction, ils étaient, presque tous, composés de cellulose pure, rendue, par des procédés spéciaux, aussi dure que l'acier, quoique demeurant très mince et imperméable.
Le gaz qui remplissait les caissons était produit par la réaction de substances chimiques les unes sur les autres; au moyen des câbles rattachant la cité aérienne à la terre ferme et contenant intérieurement des fils métalliques, l'électricité produite à terre arrivait jusqu'aux habitations pour fournir la lumière, la chaleur et la force motrice, indispensables aux besoins journaliers.
Les Terriens auxquels Fricoulet émerveillé transmettait les explications du Martien sur ces admirables travaux, demeuraient immobiles d'ébahissement.
Farenheit lui-même, qui écoutait sans comprendre grand chose, était stupéfait de tant d'ingéniosité; au fond, bien qu'il n'en laissât rien paraître, il était quelque peu humilié dans son amour-propre national; les Américains lui semblaient bien petits et bien arriérés auprès de ces gens-là.
Aussi se promit-il, si la Providence lui faisait remettre les pieds sur les États-Unis, de ne jamais toucher un mot de la planète Mars à ceux qui lui demanderaient le récit de ses extraordinaires voyages.
—Ce serait, assurément, le meilleur moyen de me faire blackbouler à la réélection présidentielle de l'Excentric-Club, pensait-il.
En ce moment, Aotahâ désigna de la main une machine singulière amarrée au ponton aérien sur lequel reposait l'habitation où se trouvaient les Terriens.
—Qu'est-ce que cela? demanda Fricoulet.
—Le véhicule qui doit nous transporter dans les régions de l'Équateur.
—Ça? exclama Gontran auquel l'ingénieur venait de traduire la réponse du Martien.
L'exclamation stupéfaite et quelque peu méprisante du jeune comte, s'expliquait par la forme bizarre du véhicule?
C'était une sorte de cigare métallique, long d'environ trente mètres, terminé en pointe à chaque extrémité et paraissant avoir, à son plus fort renflement, un diamètre de quatre à cinq mètres.
À chacun de ses flancs et perpendiculairement à l'horizontale se dressait une manière de mât métallique lui aussi, servant de support à de vastes plans de toile et terminé par une double hélice; à l'avant et à l'arrière de ce véhicule se trouvaient des propulseurs actionnés par des moteurs invisibles.
Fricoulet s'était approché et examinait cet appareil avec un intérêt considérable.
—Singulière machine, hein! fit-il à Gontran.
—Si je n'avais déjà expérimenté la civilisation extraordinaire de ces gens-là, répondit M. de Flammermont, j'hésiterais à monter là-dedans, ma parole d'honneur.
Ossipoff, sa fille et Farenheit avaient déjà embarqué; l'ingénieur fit comme eux et, tout en bougonnant, le jeune comte suivit son ami.
Alors, une sorte de sonnerie électrique retentit, les attaches furent larguées, et les propulseurs furent mis en mouvement.
Après s'être élevé dans l'espace, droit comme une flèche, le bateau aérien fila un instant horizontalement; puis, à un signal, les deux mâts s'inclinèrent vers l'arrière, présentant à l'air une vaste surface de plans inclinés.
—Eh! parbleu! s'écria Fricoulet, c'est tout simplement une façon d'aéroplane à plusieurs plans superposés.
Ossipoff, en ce moment, serra énergiquement les mains de M. de Flammermont.
—Eh! qu'avez-vous donc, mon cher monsieur? demanda le jeune homme tout surpris de ce brusque attendrissement.
—Ce véhicule me rappelle mon évasion d'Ekaterimbourg, répondit le vieillard.
Et il ajouta:
—N'êtes-vous pas fier, mon cher enfant, de vous être rencontré, dans l'invention de cet ingénieux aéroplane auquel je dois ma liberté et peut-être ma vie, avec ces Martiens, les plus civilisés et les plus instruits de l'Univers.
Gontran eut un petit haussement d'épaules insouciant.
—Mon Dieu! répondit-il, pas plus fier que cela, je vous assure, monsieur Ossipoff.
Le vieux savant l'enveloppa d'un regard attendri.
—Quelle modestie, murmura-t-il.
Au-dessous d'eux, les nuages filaient avec une rapidité vertigineuse, laissant apercevoir, par leurs déchirures, le sol de Mars uniformément plat, avec ses canaux miroitant au soleil qui semblaient former autour de la planète une résille de métal étincelant.
Par moments, des points sombres, d'inégale dimension, apparaissaient; c'étaient des villages, des bourgs, des villes; mais la hauteur à laquelle planait l'appareil empêchait de les distinguer bien nettement; Ossipoff, seul, pouvait en apercevoir les détails, grâce à la lunette de l'Américain qu'il avait accaparée et à laquelle son œil demeura vissé toute la journée.
Lorsque le Soleil se coucha, on arriva à une ville aérienne en tous points semblable à Tôouh et que Ossipoff déclara être située au centre de la Terre de Secchi, appelée aussi Hellade par Schiaparelli.
Au point du jour, on se remit en marche; on longea, pendant quelques heures, le canal Alphée, on s'engagea au-dessus de l'océan Newton, et l'on coupa l'Équateur à midi précis.
Le cap fut alors mis sur l'Est et les Terriens se trouvèrent au-dessus de la Lybie; mais de la mer du Sablier au lac Mœrjs, les eaux avaient envahi le continent, et jusqu'aux confins de l'horizon l'œil des voyageurs n'aperçut, pendant de longues heures, qu'une nappe liquide, étincelant au soleil comme un immense miroir d'acier.
Cependant, la marche du navire aérien avait été activée et Fricoulet calcula que l'on ne faisait pas moins de 200 kilomètres à l'heure—la vitesse de la tempête sur terre; mais, malgré le prodigieux déplacement d'air produit par cette course vertigineuse, ni lui, ni Gontran ne voulurent quitter le pont supérieur de l'appareil, ce qui leur permit d'apercevoir, à plusieurs centaines de mètres au-dessous d'eux, les quatorze canaux signalés par Schiaparelli entre le 200eet 250edegré de longitude.
Successivement, l'ingénieur les nommait à son ami qui, penché sur la rambarde, la tête entre ses deux mains, faisait d'incroyables efforts pour contraindre sa mémoire à retenir ces noms bizarres: Lethé, Amenthès, Aethiops, Fainestos, Cyclops, Hephaestis, Galaxias, Cerberus.
Arrivé à ce dernier, le navire dévia de sa route, suivant, dans l'espace, le tracé du canal jusqu'au Trivium Charontis; puis, brusquement au loin, un faisceau de feux étincelants illumina la nuit: c'était la Ville-Lumière.
—Eh bien! sir Jonathan, dit Fricoulet en débarquant, savez-vous quelle distance nous avons parcourue depuis hier?
L'Américain secoua négativement la tête.
—Deux mille cinq cents kilomètres; pas un de plus, pas un de moins; en quarante-huit heures, c'est assez gentil. Voilà qui laisse bien loin en arrière vos fameux railroad!... qu'en pensez-vous?
Farenheit répondit par un grognement; toutes les fois qu'il était obligé de convenir d'une infériorité des États-Unis, son amour-propre national ressentait une souffrance aiguë.
Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis le retour des Terriens à la Ville-Lumière: Ossipoff s'était plongé dans une suite d'études astronomiques, que lui facilitaient les merveilleux instruments d'optique réunis dans l'observatoire martien; Fricoulet suivait de près les travaux des indigènes, prenant des notes, enregistrant chaque jour, avec un surprise croissante, les progrès réalisés sur la planète, par l'art de la mécanique; Séléna et Gontran, livrés à eux-mêmes, passaient des heures entières à parler de l'avenir, à bâtir des châteaux en Espagne pour loger leur amour; et à cette occupation, les heures paraissaient fuir avec une vertigineuse rapidité: le soir arrivait qu'ils ne s'étaient point dit le quart de ce qu'ils avaient à se dire en se levant.
LA RÉGION DES EAUX MARTIENS
Quand on s'aime, la conversation n'est qu'un continuel recommencement.
Seul, Jonathan Farenheit ne savait à quoi employer ses journées et, à défaut d'autres occupations, il passait son temps à maugréer contre Mars et les explorateurs de planètes.
Ce retour vers la cinquième avenue, auquel il aspirait depuis si longtemps, devenait de plus en plus problématique et une fureur épouvantable s'emparait de lui à la pensée que, depuis le 31 août dernier, jour de la liquidation semestrielle, les actionnaires de la Moon's diamantal Company le considéraient comme un voleur.
Si ses regards eussent été des revolvers, Mickhaïl Ossipoff fût mort depuis longtemps, car, toutes les fois que l'Américain se rencontrait avec le savant, sa haine lui jaillissait par les yeux.
Mais heureusement pour le vieillard, le regard humain est inoffensif et Ossipoff continuait paisiblement ses études.
Restaient Fricoulet et Gontran, avec lesquels Farenheit eût pu s'entendre pour concerter un retour vers la Terre; mais le premier était presque tout le temps par monts et par vaux, à l'affût de quelque étrange application scientifique et il était peu facile de lui mettre la main dessus; en outre, au point de vue astronomique, l'Américain n'avait qu'une confiance limitée dans l'ingénieur.
Il n'y avait donc plus que M. de Flammermont, sur lequel sir Jonathan pût compter: celui-là était un savant véritable, et il offrait, sur ses autres compagnons, cet incomparable avantage d'avoir un intérêt direct à rejoindre sa planète natale.
Mais, avec celui-là non plus, il n'était guère commode d'avoir une conversation secrète: il ne lâchait pas d'une semelle MlleOssipoff et, sitôt qu'il s'éloignait un peu, tout de suite elle accourait lui prendre le bras pour continuer le duo interrompu, toujours le même et toujours plein de charme pour eux.
Un soir, cependant, que Séléna appelée brusquement par M. Ossipoff avait quitté Gontran, l'Américain, aux aguets, tomba sur sa proie.
—Monsieur de Flammermont, dit-il à voix basse, j'aurais quelques mots à vous dire.
Surpris du ton tragique de Farenheit, le jeune homme s'écria:
—Eh! parlez, mon cher sir Jonathan, de quoi s'agit-il?
—Pas si haut, je vous prie, monsieur de Flammermont, fit l'autre en posant la main sur le bras du jeune comte, et tirons à l'écart, s'il vous plaît; nul ne doit entendre ce que j'ai à vous confier.
—Savez-vous que vous m'inquiétez véritablement, répliqua Gontran en suivant cependant, avec docilité, son compagnon.
Celui-ci enfin, s'arrêta et, plantant ses regards dans ceux du jeune homme, il demanda, de ce même ton tragique que prit don Diégue à demander à Rodrigue s'il avait du cœur:
C'était une sorte de cigare métallique, long d'environ trente mètres.
—Monsieur le comte de Flammermont, quelle valeur a votre parole quand vous la donnez?
Gontran fixa sur l'Américain un regard stupéfait.
—Est-ce que vous parlez sérieusement? demanda-t-il, doutant encore qu'il eût bien entendu.
—Ai-je donc l'air de plaisanter? répliqua Farenheit.
Les sourcils du jeune comte se froncèrent.
—C'est que, dit-il lentement, votre question constitue, par elle-même, une insulte grave.
—N'y voyez point autre chose que ce que j'ai voulu y mettre, riposta l'Américain, et répondez-moi par un oui ou par un non...
—Si nous étions sur terre, gronda M. de Flammermont, je ne vous répondrais que par l'envoi d'une paire d'amis...
—Chargés de demander réparation ou rétractation, n'est-ce pas?... heureusement nous ne sommes pas sur terre, car le moyen dont vous parlez n'a jamais servi à élucider aucune question.
—Enfin, me direz-vous au moins où vous voulez en venir?
—À savoir, tout simplement, si vous vous rappelez certaine phrase prononcée par vous, dans un élan de reconnaissance, lorsque, croyant votre fiancée à jamais perdue, vous l'avez retrouvée, sur l'Île Neigeuse, saine et sauve par mes soins.
—Je me souviens, sir Jonathan, que vous m'avez rendu le plus grand service qu'un homme puisse rendre à un autre et que ma reconnaissance sera éternelle.
—Je sais,... je sais... répliqua Farenheit, mais nous autres, fils du Nouveau-Monde, nous sommes gens pratiques et, comme vous m'avez promis que votre reconnaissance se traduirait par autre chose que par des paroles...
—Moi! s'écria le jeune homme surpris.
—«Sir Jonathan, m'avez-vous dit, vous avez sauvé la vie de ma fiancée et vous venez de sauver la mienne; c'est moi qui me chargerai d'acquitter la dette de reconnaissance de M. Ossipoff en même temps que la mienne...» vous rappelez-vous ces paroles?
Gontran prit la main de l'Américain et, la serrant avec énergie:
—Si je me les rappelle! s'écria-t-il,... elles sont gravées dans mon cœur.
—Vous souvenez-vous aussi que je vous répondis: «Si vous croyez me devoir un peu de reconnaissance, vous pourrez vous acquitter en me rendant, le plus tôt possible, à mon pays natal.»
Le visage de M. de Flammermont s'assombrit, car il prévoyait la suite, et il garda le silence.
—Ce à quoi, poursuivit Farenheit, vous répondîtes: «Je ferai tout ce qui dépendra de moi.»
Le jeune homme inclina, à plusieurs reprises, la tête de haut en bas.
—Oui,... oui... je me souviens maintenant.
L'Américain poussa un profond soupir, en même temps, les traits de son visage se détendirent et exprimèrent une satisfaction très vive.
—En ce cas, dit-il, quand comptez-vous mettre votre promesse à exécution?
Gontran tressaillit.
—Ma promesse,... ma promesse,... grommela-t-il; ma promesse consiste à faire tout ce qui dépendra de moi.
Farenheit lui frappa amicalement sur l'épaule.
—En ce cas, dit-il avec un sourire aimable, je foulerai bientôt du pied le sol des États-Unis; car, du moment qu'un savant tel que vous...
—Permettez,... voulut dire le jeune homme.
—Du moment qu'un savant tel que vous se met en tête de réussir, il réussit.
Il ajouta en faisant claquer ses doigts d'un air de souverain mépris.
—D'ailleurs, si je me souviens bien de ce que j'ai entendu dire par M. Ossipoff, il n'y a pas plus, entre la Terre et Mars qu'une distance de 15 millions de lieues... et pour des gens comme nous...
—Pardon, fit Gontran,... c'était il y a deux mois que la distance entre les deux planètes n'était que de 15 millions de lieues, mais, depuis ce temps-là, chacune d'elle a couru sur son orbite, et maintenant... c'est une fière enjambée qu'il faudrait faire pour passer de l'une sur l'autre.
C'est subitement que cet argument s'était présenté à l'esprit du jeune comte pour le tirer de la situation difficile où venait de le mettre Farenheit et il considérait, d'un air très satisfait, le nez visiblement allongé de l'Américain.
—Alors, grommela ce dernier, rien à faire?
—Pour le moment, pas grand chose, répondit M. de Flammermont en secouant la tête.
—Savez-vous bien que j'ai peur de devenir enragé! hurla Farenheit en secouant les bras de son compagnon à les lui briser.
Puis, soudain, se penchant vers lui et le regardant avec des yeux furieux.
—Savez-vous une chose? dit-il,... eh bien! je commence à croire que, vous aussi, vous n'êtes qu'un faux savant... comme votre ami Fricoulet.
Et il ajouta avec un soupir de regret.
—Ah! si Fédor Sharp était ici!
Gontran tressaillit et le regarda avec stupéfaction.
—C'était un savant, celui-là, un vrai savant, murmura Farenheit; d'ailleurs, pour être nommé secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de Pétersbourg, il ne faut pas être un crétin... comme cet Ossipoff de malheur qui n'a jamais eu aucun titre.
—Excepté à votre ressentiment, dit M. de Flammermont en plaisantant.
—Oh! celui-là, rugit l'Américain, je l'étranglerai un jour ou l'autre.
—Est-ce de moi que vous parlez? demanda une voix joyeuse derrière les deux causeurs.
Ils se retournèrent et virent Fricoulet qui avait disparu depuis deux jours, pour aller, en compagnie de son amiAotahâ, visiter des chantiers où l'on construisait des véhicules aériens d'un nouveau modèle et dans lesquels l'électricité jouait un rôle surprenant.
Il répéta sa question; Farenheit lui répondit d'un ton bourru:
—Vous, je ne puis vous en vouloir,... car vous n'êtes point cause si je me trouve aujourd'hui si loin de mon pays natal.
—Je puis même vous apprendre, articula Fricoulet que, s'il n'avait tenu qu'à moi, vous seriez resté dans le Cotopaxi.
Farenheit le regarda d'un air interrogateur.
—Oui, répéta l'ingénieur, le matin même de notre départ, je suis venu trouver M. Ossipoff et l'ai vivement encouragé à ne point vous donner place dans notre obus... Je craignais que cette surcharge n'entraînât des difficultés... Il a traité mes craintes de puériles... et vous êtes parti.
—Ah! plût au ciel qu'il vous eût écouté! s'écria l'Américain, je ne serais pas ici à me morfondre, si loin de mon pays natal.
Fricoulet haussa les épaules pour indiquer qu'à cela il ne pouvait rien, et il allait rejoindre sa couchette, lorsque l'espace, assombri par les voiles de la nuit, se trouva soudain rayé d'une fusée lumineuse qui s'évanouit presque aussi rapidement qu'elle avait apparu.
—Une étoile filante! s'écria l'ingénieur.
Et, s'adressant à Séléna qui était accourue, il lui dit en plaisantant:
—Faites un vœu, mademoiselle.
—Un vœu, répéta-t-elle surprise.
—Les jeunes filles russes n'ont-elles donc point, comme nos jeunes filles françaises, cette charmante superstition qui leur fait former un vœu, lorsque brille au ciel une étoile filante... on prétend que le vœu se réalise rapidement.
Séléna répondit en souriant:
—Non, monsieur Fricoulet; nous ne connaissons point cela en Russie; mais ne suis-je pas, depuis longtemps, Française par le cœur?
—Formez donc vite un vœu, dit Gontran.
—C'est déjà fait, répondit-elle.
—Et sans indiscrétion, demanda le jeune homme, pourrais-je savoir?
La jeune fille le menaça du doigt:
—Ne vous en doutez-vous pas un peu? dit-elle.
—Monsieur Fricoulet, fit Farenheit en s'adressant à l'ingénieur, avez-vous entendu dire que des vœux formés, en de semblables circonstances par des hommes, se fussent réalisés.
—Je vous avouerai, mon cher sir Jonathan, que je ne possède aucun renseignement à ce sujet... mais, pour ce que cela coûte, vous pouvez toujours essayer.
Et il ajouta:
—Je n'ai pas besoin de vous demander...
—Certes non; je le dis bien haut: je souhaite de revoir les États-Unis le plus tôt possible.
Comme il achevait ces mots, l'ombre se trouva zébrée soudain d'une, véritable pluie de feu, sans cesse éteinte et sans cesse renaissante, qui dura plusieurs secondes.
—Eh! s'écria Fricoulet, ce doit être aujourd'hui, sur Terre, le 24 novembre.
Il tira de sa poche un vieux calendrier qu'il avait emporté dans son portefeuille, et, après l'avoir consulté, il murmura:
—Oui, c'est bien cela.
Alors, se tournant vers l'Américain.
—Mon cher sir Jonathan, votre vœu est exaucé.
Farenheit regarda l'ingénieur d'un air incrédule.
—Vous vous moquez de moi, murmurait-il.
—Non pas.
Et, étendant la main vers un nouveau rayon lumineux qui venait de traverser l'espace.
—Enfourchez une de ces étoiles filantes et vous avez beaucoup de chance de revoir les États-Unis.
L'Américain haussa les épaules:
—Je pense à des choses sérieuses, maugréa-t-il, et vous me parlez de choses absurdes.
—Pas si absurdes que cela, répondit Fricoulet; ne savez-vous donc pas qu'un savant compatriote à vous, Simon Newcomb, a calculé que, par an, il ne tombe pas moins de quarante-six milliards d'étoiles filantes sur la Terre.
L'ombre se trouva zébrée soudain d'une véritable pluie de feu.
—Quarante-six milliards! répétèrent les compagnons de l'ingénieur, véritablement ahuris par ce chiffre.
—Pour vous prouver que cela n'a rien d'exagéré, sachez qu'en 1883, un astronome qui observait, à Boston, une pluie d'étoiles, les a assimilées à la moitié du nombre de flocons qu'on aperçoit dans l'air pendant une averse de neige ordinaire; en un quart d'heure, et, bien qu'il eut limité son observation au dixième de l'horizon, il n'en compta pas moins de six cent cinquante, ce qui, pour tout l'hémisphère visible, donnait un total de huit mille six cent soixante, soit, pour une heure, trente-quatre mille six cent quarante étoiles... le phénomène ayant duré plus de sept heures, c'est donc deux cent quarante mille étoiles qui se montrèrent à Boston.
—Mais, monsieur Fricoulet, demanda Séléna, sait-on, au juste, ce que c'est qu'une étoile filante?
—Tout d'abord, on prétendait que c'était un corps gazeux, une sorte de nébuleuse; mais on a été amené à conclure que, pour avoir la force de pénétrer dans notre atmosphère, il fallait que ce corps fût solide.
—By God!s'exclama l'Américain, et vous croyez que cent quarante-six milliards de corps solides peuvent ainsi tomber sur la terre sans occasionner aucun dégât?
—Permettez-moi de vous demander, sir Jonathan, ce qui arriverait d'un essaim de moucherons traversé par un boulet de canon?
Farenheit se contenta de rire en haussant les épaules.
—Il n'y aurait pas à craindre, n'est-ce pas, que le boulet de canon fût endommagé... de même, si un éléphant s'amusait à piétiner sur une fourmilière; ce n'est assurément pas la vie du pachyderme qui vous inspirerait aucune crainte... Eh bien! ces deux comparaisons sont la meilleure réponse que je puisse faire à ce que vous venez de dire.
—Cependant, objecta Gontran, sans vouloir pousser, comme sir Jonathan, les choses à l'extrême, la rencontre de la Terre avec une étoile filante doit lui occasionner un choc quelconque.
—Quand je parle de la Terre, j'entends la Terre et son atmosphère; or, lorsqu'une étoile pénètre dans notre atmosphère, sa vitesse est telle que, son mouvement se transformant en chaleur, elle s'enflamme, se volatilise pour ainsi dire, et n'arrive à la surface du sol que sous forme de poussière.
—Comment peut-on savoir alors, demanda Séléna, que les étoiles sont des corps solides?... car, tout à l'heure, vous m'avez dit que c'étaient des corps solides.
—Et je ne m'en dédis pas, mademoiselle, car c'est la vérité; mais ce phénomène d'inflammation et de volatilisation se produit seulement pour les astéroïdes minuscules; ceux, au contraire, dont le poids varie de quelques hectogrammes jusqu'à des milliers de kilos, ceux-là résistent; mais sous l'influence de la chaleur, leur surface se fond et se couvre d'une couche de vernis et cette même chaleur les retardant dans leur course, ils n'arrivent sur Terre qu'avec une vitesse insignifiante.
—Mais cela doit finir par augmenter le volume de notre planète natale, fit observer Séléna.
—Oh! si peu et surtout si lentement; songez qu'en donnant à tous ces astéroïdes une dimension moyenne de un millimètre cube environ, nos quarante-six milliards d'étoiles annuels, représentent 146 mètres cubes et 8,760 kilos; en une série de cent siècles, cet accroissement de volume serait de 1,460,000 mètres cubes, lesquels, répandus à la surface de notre globe qui ne mesure pas moins de 510,000 kilomètres carrés, formeraient une couche de 1 centimètre d'épaisseur... vous voyez que ce n'est vraiment pas la peine d'en parler.
Il se tut et se prit à considérer les rayons lumineux qui recommençaient à zébrer le manteau sombre de la nuit.
Gontran, qui se trouvait à côté de lui, se pencha à son oreille.
—Pourquoi donc, tout à l'heure, en te frappant le front, t'es-tu écrié que ce devait être aujourd'hui, sur Terre, le 24 novembre?
—À cause de cette pluie d'étoiles...
—Elle se produit donc à dates fixes?
—Parbleu!... tu n'avais jamais remarqué cela?
—Je dois t'avouer que non... jusqu'à ce que je fisse la rencontre de M. Ossipoff, toute mon attention était portée vers la diplomatie, et le concert européen...
—... T'intéressait beaucoup plus que l'harmonie des mondes: je conçois cela. Mais, pour le moment, bénis Ossipoff que ses études astronomiques maintiennent cramponné à son télescope; autrement, tu peux être certain qu'il t'aurait déjà poussé une «colle».
—Au lieu de m'adresser ce petit discours, fit Gontran d'un ton maussade, tu ferais bien mieux de me donner quelques explications.
—Eh bien! en deux mots, voici la chose: jusqu'en ces dernières années, on attribuait aux étoiles filantes une origine planétaire; c'est-à-dire qu'on supposait qu'elles formaient des anneaux circulant autour du Soleil avec une vitesse presque égale à celle de la Terre et suivant des orbites à peu près circulaires... mais tout récemment, Schiaparelli, frappé de leur vitesse analogue à celle des comètes, soupçonna que, comme ces dernières, elles devaient avoir une vitesse parabolique et, conséquemment, appartenir à un système céleste étranger à notre système solaire; en outre,...
Gontran, qui écoutait son ami avec une profonde attention, l'interrompit brusquement.
—Si je te comprends bien, dit-il, ce serait une façon de comète dont le noyau, au lieu d'être comme celui de la comète de Halley, Biéla et autres, formé d'un corps unique, considérable, serait composé par la réunion d'infinités de corpuscules, détachés les uns des autres et circulant de conserve dans l'immensité?
Fricoulet secoua la tête.
—Tu n'y es pas, répondit-il; la théorie de Schiaparelli établit que cette agglomération de corpuscules forme une chaîne non interrompue qui court, suivant une forme parabolique, dans un plan perpendiculaire à celui dans lequel se meut la Terre...
—Mais alors, s'écria Gontran dont le visage exprima tout à coup une agitation extrême, il arrive un moment où la Terre traverse cette chaîne?
—Parfaitement logique; cette sorte de fleuve corpusculaire est même si considérable, que la Terre, bien que le traversant perpendiculairement, met quatre ou cinq jours à s'en dégager.
M. de Flammermont poussa un cri de joie qui fit accourir Farenheit et Séléna qui, voyant les deux jeunes gens causer à voix basse, s'étaient retirés un peu à l'écart.
—Ah! ma chère Séléna, dit le jeune comte en pressant dans les siennes, les mains de la jeune fille, le vœu que vous avez formé tout à l'heure va peut-être pouvoir se réaliser.
—Que voulez-vous dire? exclama MlleOssipoff en attachant sur son fiancé un regard plein de curiosité.
—Je veux dire que la Terre nous reverra sans doute plus tôt que nous le pensions.
L'Américain ne trouva pas d'autre moyen, pour manifester sa joie, que de jeter en l'air sa casquette de voyage.
—Hurrah! s'écria-t-il, hurrah pour le comte de Flammermont.
Séléna regarda Fricoulet pour lui demander s'il comprenait quelque chose au langage de son ami; mais le jeune ingénieur, secouant la tête, mit son index sur son front, pour indiquer qu'il n'était pas sans concevoir des doutes sérieux concernant la raison de Gontran.
Celui-ci aperçut le geste de l'ingénieur et souriant d'un sourire indéfinissable.
—Non, dit-il, je ne suis pas fêlé... mais avant de vous exposer le plan qui vient de se former soudainement dans mon cerveau, j'ai besoin de coordonner mes idées et c'est à quoi je vais employer la nuit.
Sur ce, il souhaita le bonsoir à MlleOssipoff, serra la main de Farenheit et se retira dans le logement qu'il partageait avec Fricoulet.
Toute la nuit, l'ingénieur entendit Gontran qui se remuait, sur sa couchette, ainsi que font les gens obsédés par une idée fixe.
À l'aube, enfin, voyant son ami assis sur son séant, les yeux vagues et la mine pensive.
—À quoi songes-tu? demanda-t-il.
Comme sortant d'un rêve, M. de Flammermont tressaillit, passa la main sur son front et répondit:
—Je songe à quitter Mars et à rejoindre la Terre.
—Ah! c'est ton idée d'hier qui te reprend?
—Elle ne m'a pas quitté.
—C'est donc sérieux?
—Tout ce qu'il y a de plus sérieux.
—Et Ossipoff, tu le planteras là?
Gontran tressauta:
—Y penses-tu? demanda-t-il... n'aurai-je pas besoin de lui, une fois là-bas,... pour donner son consentement.
—Mais, jamais il ne consentira à interrompre sa circumnavigation céleste!
—Aussi, pour éviter toute discussion, toute récrimination, ne le préviendrons-nous pas; nous lui assurerons qu'il s'agit de continuer le voyage planétaire entrepris et, une fois en vue de la Terre...
Gontran compléta sa phrase par un geste signifiant clairement qu'à ce moment-là il se soucierait peu de la colère du vieux savant.
—Mais, s'il se base sur cette trahison de ta part pour refuser son consentement.
—Baste! tu es assez mon ami pour prendre cette trahison à ton compte.
Fricoulet serra plaisamment la main de son ami.
—Merci d'avoir pensé à moi, répondit-il.
Puis, affectant un sérieux qui était loin de sa pensée:
—Alors, tu as réellement un moyen de nous emmener d'ici?
—Oui, un moyen merveilleux et cependant d'une simplicité... Je m'étonne qu'un garçon intelligent comme toi n'y ait pas pensé.
—On ne saurait penser à tout, répliqua l'ingénieur avec un petit sourire,... voyons ce moyen.
Gontran prit un air grave.
—Avant de te répondre, je te demanderai d'ajouter quelques explications à celles que tu m'as fournies hier au sujet de ce grand courant d'astéroïdes qui circule dans l'espace et que la Terre traverse, as-tu dit, à certaines époques déterminées.
—Parle.
—Ce sont ces «époques déterminées» que je ne puis concilier avec «la chaîne non interrompue» se déroulant dans l'espace... faut-il comprendre que, par moments, cette chaîne a des brisures?
—Pas le moins du monde; je me suis mal expliqué... Ce fleuve d'astéroïdes coule sans interruption... mais à certaines époques, il a, comme un véritable fleuve, des crues formidables et ce sont de celles-là que je parlais hier en disant que notre planète mettait plus de cinq jours à passer d'une rive à l'autre.
—Et quelle est la périodicité de ces crues?
—Trente-trois ans!
M. de Flammermont tressaillit.
—Oui, ajouta Fricoulet, tous les trente-trois ans, au mois de novembre, il y a une marée gigantesque d'étoiles...
Le visage de Gontran exprima un abattement profond.
—Qu'as-tu donc? demanda l'ingénieur surpris du changement subit survenu dans la physionomie de son ami.
—J'ai,... que ces trente-trois ans détruisent tout mon plan.
—Parce que?...
—Parce que c'est cette marée que je comptais utiliser pour regagner la Terre et que, maintenant, il va nous falloir attendre la prochaine.
—Pardon, répliqua Fricoulet, le phénomène qui se produit sur Terre au mois de novembre, ne se produit ici que plus tard; la pluie d'étoiles que nous avons aperçue hier n'est que l'avant-garde de la grande marée qui va envahir Mars prochainement.
Gontran sauta au cou de son ami.
—Ah! mon cher Alcide, tu me sauves la vie, dit-il.
Après s'être dégagé de cette cordiale étreinte, l'ingénieur reprit:
—Tu sais que tu ne m'as encore rien dit et que je ne serais pas fâché de connaître ce plan merveilleux grâce auquel je cours chance de revoir enfin mon cher boulevard Montparnasse.
Tout en disant cela, il attachait sur Gontran ses petits yeux gris allumés d'une lueur un peu moqueuse.
—Mon cher ami, fit alors M. de Flammermont, j'ai lu, cette nuit, très attentivement lesContinents célesteset j'y ai retrouvé, longuement détaillés, les quelques renseignements que tu m'as donnés hier. Une chose surtout m'a causé un plaisir extrême: c'est cette déclaration d'un certain Vorman Lockyer, astronome terrestre qui s'est beaucoup occupé des pierres météoriques: «Dans le plan où se meut l'anneau des astéroïdes du 20 novembre, le vide de l'espace a disparu et il est remplacé par le plein météorique.»
—Oui, répondit Fricoulet en approuvant d'un signe de tête, la densité de cet anneau est plus de mille fois supérieure à celle de l'espace intersidéral, je sais cela... et après?...
Gontran leva les bras au-dessus de sa tête et les agita désespérément.
—Comment! et après?... s'écria-t-il; ne comprends-tu donc pas que nous avons là, à notre disposition, un fleuve... un véritable fleuve et qu'il nous suffira de nous abandonner à son courant...
—Tu oublies une chose, c'est que ce fleuve coule de la Terre vers Mars, pour n'y revenir qu'après avoir passé par Saturne, Uranus et autres lieux...
—Eh bien! répondit le jeune comte nullement déconcerté, nous remonterons le courant,... ce sera un peu plus long, voilà tout.
—Tu parles sérieusement?
—Tout ce qu'il y a de plus sérieusement... que vois-tu d'impossible à cela?... qu'est-ce qui s'oppose à ce qu'on navigue dans l'espace? c'est le vide, n'est-ce pas, le vide absolu... eh bien! voilà une route dont la densité, dis-tu, est mille fois supérieure à celle de l'espace, le hasard veut que, précisément, cette route passe par la Terre, où nous voulons nous rendre...
Il suspendit sa phrase et regarda fixement Fricoulet, attendant son avis...
—Soit, dit l'ingénieur après un assez long silence, je t'accorde la praticabilité de cette route... en principe; mais tu n'as pas, que je pense, l'intention de t'y engager en touriste, la canne à la main et le sac sur l'épaule?
—Bien entendu,... il faut un véhicule,... mais cette partie-là te regarde.
—Moi! exclama Fricoulet en roulant des yeux énormes.
—Dame! répondit tranquillement M. de Flammermont, ce n'est pas mon affaire à moi... je suis inventeur, ce qui demande du génie;... je ne suis pas ingénieur, ce qui ne demande que des études spéciales.
Le pauvre Fricoulet était littéralement abasourdi par l'aplomb de son ami.
—Comment! murmura-t-il, tu veux que je construise...
—Quelle impossibilité vois-tu à cela? n'as-tu pas construit l'obus qui nous a emportés vers la Lune?... la sphère de sélénium grâce à laquelle nous avons abordé sur Mercure n'est-elle pas ton fait, comme aussi le ballon métallique qui nous a amenés ici?... ton effroi provient seulement de ta modestie extrême; moi j'ai le ferme espoir qu'en te torturant la cervelle, tu trouveras quelque chose...
—Ma parole d'honneur! s'écria l'ingénieur, il n'y a que les ignorants pour ne douter de rien.
—Et pour donner confiance aux savants, riposta Gontran.
—Mais, malheureux! dit Fricoulet, tu ne sais donc pas que cette armée d'astéroïdes dont nous avons aperçu hier l'avant-garde, va défiler devant Mars dans trois semaines.
—Raison de plus pour mettre les bouchées doubles, répliqua le jeune comte, et ne pas perdre de temps;... je te laisse à tes calculs.
Et, tournant les talons, il s'en fut rejoindre Séléna, à laquelle Farenheit voulait absolument arracher des détails sur le plan de son fiancé.
La jeune fille avait beau lui assurer qu'elle n'était au courant de rien, l'Américain n'en persistait pas moins à l'interwiever.
—Ah! ma chère âme, dit Gontran en pressant la main de sa fiancée, je crois que nous touchons enfin au bonheur.
—Serait-il possible! murmura-t-elle en fixant sur lui des regards noyés de tendresse.
—C'est comme je vous l'affirme, répondit-il, dans quinze jours nous partons d'ici?
Un flot de sang empourpra le visage de Farenheit qui demanda:
—Et dans combien de temps pensez-vous que je serai à New-York?
M. de Flammermont parut réfléchir, puis enfin il répliqua:
—Un mois après notre départ.
—Mais, mon père? interrogea timidement Séléna.
—Ah! votre père, fit Gontran d'un ton plein de désinvolture,... nous lui ferons croire qu'on file sur Jupiter, Saturne et compagnie, tout en leur tournant le dos. Il se consolera de n'avoir pas vu les Mondes Géants, en contemplant le bonheur de ses enfants.
Aussitôt que M. de Flammermont l'eût quitté, Fricoulet tira son carnet et se mit à le noircir de chiffres et de croquis, pendant près d'une demi-journée; après avoir recommencé plus de vingt fois ses calculs et ses plans, il s'en fut trouver le complaisant Aotahâ avec lequel il eut une conférence qui dura jusqu'au soir.
Le lendemain, au point du jour, nouvel entretien entre l'ingénieur et le Martien, dont la conséquence fut le plan de construction d'une sorte de navire destiné à transporter, sur le fleuve astéroïdal, Fricoulet et ses compagnons de voyage.
Suivant les conseils d'Aotahâ, le jeune ingénieur avait adopté, comme propulseur, l'hélice, et comme force motrice l'électricité, dont l'application était des plus communes à la surface de la planète Mars.
Mais l'hélice n'était pas destinée à agir directement sur les corpuscules cosmiques, c'est-à-dire à prendre sur eux son point d'appui, suivant le rôle joué par l'hélice dans un véritable navire.
Dans l'appareil de Fricoulet, elle devait agir seulement comme intermédiaire: c'est-à-dire qu'elle aspirait les astéroïdes par un tube de faible diamètre et les refoulait à l'arrière par une ouverture plus large.
La forme extérieure adoptée était celle d'un cylindre de cinq mètres de diamètre et de six mètres de long; ce cylindre était intérieurement traversé, dans le sens de sa longueur, par un tuyau concentrique d'un mètre et demi de diamètre et de longueur triple, dans lequel se mouvait la vis d'Archimède à trois filets, jouant le rôle d'hélice propulsive.
À l'extrémité antérieure, ce tuyau se terminait en tronc de cône; l'autre extrémité affectait la forme évasée d'un tuyau de cheminée de locomotive.
Le logement des voyageurs devait être formé par l'espace annulaire séparant le tuyau intérieur du grand cylindre qui constituait la coque même du navire. Cet espace fut divisé, en deux parties égales, dans le sens de la hauteur, par une cloison horizontale tenant lieu de plancher, et aussi dans le sens de la longueur, par une autre cloison percée d'une porte; de cette façon, l'appareil se trouvait composé de quatre cabines, accouplées deux par deux et superposées.
Celles du premier étage furent consacrées, l'une aucarré, c'est-à-dire à la salle commune, et l'autre, divisée en deux parties, à Ossipoff et à sa fille; l'une des deux de l'étage inférieur devait être partagée entre Farenheit et Gontran; l'autre devait servir tout à la fois de cuisine, de logement pour le moteur, de réserve, de soute; en outre, Fricoulet se proposait de s'organiser une petite encoignure, tout contre le moteur, afin de le surveiller de plus près.
Une fois ce plan bien examiné et bien discuté entre Fricoulet et Aotahâ, ce dernier ce chargea de la mise en œuvre, et le jeune ingénieur eut le loisir de s'extasier à son aise sur les merveilles de l'industrie martienne.
Il avait été décidé que tout l'appareil serait en métal.
Le cylindre extérieur, d'abord fait en bois, fut moulé dans le sable, suivant les procédés métallurgiques en usage sur la Terre; puis, le moule une fois terminé, et l'âmemise en place, on fondit du même coup tout le cylindre.
Pendant que le métal refroidissait, une autre équipe de Martiens fabriquait, au moyen d'un immense tour fonctionnant à l'électricité, le tuyau du milieu destiné à servir d'enveloppe à la vis; quant à l'hélice, on la construisait en enfonçant, dans une rainure hélicoïdale tracée sur l'arbre du moteur, de minces tiges métalliques réunies ensuite les unes aux autres par des plaques également métalliques.
Cependant, le cylindre refroidi avait été démoulé et tourné.
Alors, il fallut procéder à l'ajustage.
Plus de neuf jours avaient été employés à ces différents travaux; ce qui, avec trois jours consacrés à l'étude préparatoire de l'appareil, ne laissait plus que trois jours de répit avant l'arrivée, dans la région de Mars, de la grande armée d'astéroïdes avec laquelle devait coïncider le départ des Terriens.
Trois jours! et Fricoulet calculait qu'il faudrait au moins ce laps de temps rien que pour boulonner les planchers et les cloisons.
Mais cette méthode primitive n'était point celle en usage chez les Martiens, et la surprise du jeune ingénieur fut aussi grande que sa joie, lorsqu'il put se rendre compte du moyen expéditif employé par les habitants de la planète pour ajuster les pièces entre elles.
Aussitôt tournées, les pièces à rejoindre furent mises en contact, chauffées à blanc par un chalumeau voltaïque d'une puissance énorme et soudées, sans le secours d'aucunebrasure; en moins de quelques heures, les différentes parties de l'appareil furent mises en place.
Plus de deux jours restaient pour l'installation du moteur électrique, et c'était largement suffisant.
Alors, on s'occupa de transporter l'appareil dans une des grandes sales de l'observatoire de la Ville-Lumière; c'est de là que les hardis voyageurs devaient s'élancer de nouveau à la conquête de l'espace, en présence de toutes les sommités scientifiques de la planète, convoquées à cette occasion.
D'un avis unanime, Ossipoff avait été laissé dans une ignorance absolue des projets de ses compagnons; on craignait de sa part une résistance basée sur ses observations astronomiques non terminées et que ce départ allait brusquement interrompre.
En le prévenant seulement au dernier moment, on avait cet avantage d'empêcher d'abord que la lutte s'éternisât, ensuite, d'enlever le vieux savant en faisant miroiter à ses yeux la perspective de Jupiter, de Saturne, d'Uranus, de Neptune, qu'une occasion unique s'offrait de pouvoir visiter.
Il était comme toujours, plongé dans ses études télescopiques, lorsque Gontran, lui touchant l'épaule, le força à quitter son instrument et à le regarder.
—Eh bien! mon cher monsieur, demanda le jeune homme, avancez-vous un peu et pensez-vous avoir fini bientôt vos observations?
Ossipoff secoua la tête d'un air désespéré.
—C'est véritablement effrayant, mon cher ami, répondit-il, plus je vais et plus je me rends compte de la tâche gigantesque que j'ai entreprise.
Il se fit un silence après lequel M. de Flammermont reprit:
—Mais, savez-vous bien que de ce train-là, nous risquons fort de nous éterniser ici.
—Vous y trouvez-vous donc mal? demanda le vieillard surpris.
—Non pas,... mais la vie est un peu monotone,... et puis...
—Et puis? questionna Ossipoff.
—Il avait été convenu que nous ne nous arrêterions, sur chaque planète, que le temps de reprendre haleine,... et dame, je ne serais pas fâché d'aller voir sur Jupiter ce qui s'y passe,... Vous n'oubliez pas que d'ici à Jupiter, nous avons un nombre respectable de lieues à parcourir.
Le vieux savant leva les bras en l'air.
—Jupiter! s'écria-t-il avec un éclair dans les yeux, le géant des mondes! oh! voir!... contempler!... étudier de près l'ossature de ce monstre!...
Mais l'éclair de son regard s'éteignit, et il murmura tristement:
—Malheureusement,... c'est un rêve, et Mars est bien notre dernière étape dans ce grand voyage que nous avons entrepris.
—Notre dernière étape! s'exclama M. de Flammermont, plaisantez-vous, monsieur Ossipoff? Vous nous avez promis de nous faire visiter tout le système solaire,... il faut tenir votre promesse... Voir Jupiter!... mais c'est notre rêve à tous, à MlleSéléna, à Fricoulet, jusqu'à Farenheit lui-même...
Et il ajouta:
—Vous ne pouvez vous dérober ainsi à vos engagements...
—Mais le moyen de les tenir?... vous l'avez dit vous-même tout à l'heure,... ce sont des millions et des millions de lieues qui nous séparent de Jupiter!... comment franchir une si effroyable distance?...
—Retournons sur la Terre, en ce cas, insinua Gontran.
Le vieux savant tressaillit et répliqua d'une voix nette:
—Pour cela, rien ne presse,... nous avons, pour y songer, tout le temps qu'il nous plaira.
Le jeune comte dissimula le sourire qui, malgré lui, venait plisser ses lèvres, et répondit:
—Je plaisantais, mon cher monsieur Ossipoff;... ma devise, vous le savez bien, depuis que j'ai entrepris ce grand voyage, est «en avant toujours en avant»,... eh bien! je viens vous dire aujourd'hui, fidèle à cette devise: «monsieur Ossipoff, ne nous immobilisons pas ici,... en avant!»
Le jeune homme avait prononcé ces mots d'une voix vibrante qui parut faire sur Ossipoff une profonde impression; ses lèvres s'agitèrent dans un tremblement nerveux, et ses regards s'attachèrent avec curiosité sur Gontran.
Celui-ci ajouta:
—Savez-vous quel jour marque le calendrier terrestre, monsieur Ossipoff?
Le vieillard secoua la tête négativement.
—La Saint-Michel, repondit Gontran; c'est-à-dire, monsieur Ossipoff, que c'est aujourd'hui votre fête...
—C'est ma foi vrai, murmura le savant, c'est ma fête; absorbé dans ces intéressantes études, je l'avais complètement oublié!
Puis, après un moment, il demanda, tout étonné:
—Pourquoi me dites-vous cela?
—Parce que, si vous l'aviez oublié, vous, nous nous en sommes souvenus... pour vous la souhaiter...
Un air de contentement se répandit sur le visage du vieillard.
—Ça, c'est gentil, dit-il.
Et il serra cordialement la main du jeune comte.
—Devinez un peu, fit celui-ci d'un ton mystérieux, ce que nous vous offrons?
—Vous êtes donc plusieurs?
—Pour le cadeau dont il s'agit, il a fallu nous cotiser; MlleSéléna s'est rappelé que c'était aujourd'hui votre fête.
—Chère enfant, murmura le vieillard attendri.
—Farenheit a déclaré qu'il fallait vous la souhaiter.
—C'est un brave homme, au fond, cet Américain, quoique violent.
—Moi, j'ai trouvé le cadeau qu'il fallait vous faire.
Une nouvelle poignée de main remercia le jeune homme de ses paroles.
—Quant à Fricoulet, termina Gontran, il m'a aidé.
—Peuh!... aidé à quoi?
—À vous faire le cadeau en question.
Le vieillard hocha la tête d'un air qui montrait en quelle piètre estime il avait l'aide de Fricoulet; puis il demanda:
—Et ce cadeau, qu'est-ce que c'est?
—Jupiter!
Ossipoff fit un bond en arrière, fixant sur son futur gendre un regard un peu inquiet.
—Vous dites? s'écria-t-il.
—Je dis: Jupiter.
—Vous m'offrez Jupiter en cadeau?
—Mais oui,... Jupiter lui-même,...et ipse, comme disait le bon proviseur du lycée Henri IV.
—Vous perdez la tête, riposta le vieillard dont l'inquiétude allait croissant.
Comme Gontran allait répondre, une nuée de Martiens envahit l'observatoire au milieu d'un bruit d'ailes assourdissants: c'était l'appareil que l'on apportait sous la direction de Fricoulet.
Ossipoff examinait d'un œil ébahi ce singulier instrument.
—Qu'est-ce que cela? murmura-t-il.
—Le véhicule qui va nous transporter dans Jupiter.
—Est-ce possible? balbutia Ossipoff,... mais par quel moyen?
—Par le moyen du courant parabolique d'astéroïdes qui forme un fleuve naturel sur lequel nous allons naviguer...
Le vieillard poussa une exclamation indéfinissable et, se précipitant sur M. de Flammermont, le saisit dans ses bras et le tint longtemps serré sur sa poitrine.
—Ah! mon enfant!... mon cher enfant! balbutia-t-il tout ému, il y en a dont les statues de bronze se dressent sur les places publiques, qui l'ont moins mérité que vous.
Pendant que le jeune comte faisait visiter en détail l'appareil au vieux savant, Farenheit exprimait à Fricoulet la stupéfaction profonde en laquelle venait de le jeter la légèreté de l'appareil.
—Il est pourtant construit tout entier en métal? observa-t-il.
—Tout entier...
—Si je ne me trompe,... il y a là au moins quinze cents kilos de fonte?
Fricoulet se mit à rire.
—À peine six cents... sur terre; car ici, en vertu des lois particulières de la pesanteur, ces six cents kilos sont réduits à deux cents seulement.
L'Américain tournait et retournait autour de l'appareil, ne pouvant se convaincre que l'ingénieur lui disait la vérité.
—Quel est donc le métal dont le poids est si faible?
—Le lithium.
—Le lithium, répéta l'Américain,... je ne connais pas ça.
—Il y a bien d'autres choses que vous ne connaissez pas, répliqua plaisamment Fricoulet.
Puis, tout à coup, il se mit à rire.
—Qu'avez-vous donc? demanda Farenheit d'un ton sec, car il croyait que l'autre se moquait de lui.
—Je pense à votre quartier de diamant que j'ai été obligé de jeter comme un vulgaire sac de lest, lors de mon brusque départ de Phobos,... et dont la perte vous a tant désespéré.
—Et c'est cela qui vous fait rire? grommela l'Américain, il n'y a vraiment pas de quoi...
—Quand vous saurez ce qui m'égaye ainsi, vous partagerez mon hilarité,... j'en suis certain.
—En ce cas, hâtez-vous de parler...
—Vous croyiez remporter une fortune, n'est-ce pas, avec votre morceau de carbone cristallisé?
—Dame! un million environ.
Les lèvres de Fricoulet s'allongèrent dans une moue dédaigneuse.
—Peuh! fit-il, un million, la belle affaire!
—Cela vaut toujours mieux que de revenir gueux comme Job.
D'un hochement de tête, l'ingénieur indiqua l'appareil.
—Savez-vous, dit-il, ce que vaut ceci?
—Ça... ça n'a pas d'autre valeur que le prix de la fonte.
—Quel prix, selon vous?
—Eh! comment voulez-vous que je sache cela? Je n'ai jamais été dans la ferraille, moi... je ne me connais que dans les suifs...
Fricoulet insista, en riant.
—Mais, enfin, à votre avis, quelle valeur cela peut-il avoir?
Farenheit réfléchit quelques secondes.
—Je crois, dit-il, être au-dessus de la vérité en estimant le kilog. à... à...
Et, se grattant le bout du nez, hésitant à citer un chiffre.
—Allons, s'écria l'ingénieur, dites-le donc... à soixante-dix-sept mille francs.
L'Américain fit un bond formidable.
—Soixante-dix-sept mille francs! répéta-t-il... le kilog!
—Oui,... le kilog... c'est le prix du lithium en Europe.
—Mais alors, il y a là une fortune gigantesque!
—Oui... à peu près quarante-six millions.
Farenheit n'en pouvait croire ses oreilles.
—Vous êtes bien sûr de ce que vous dites? demanda-t-il.
—Vous verrez là-bas à notre arrivée, répondit l'ingénieur que l'ahurissement de son compagnon amusait beaucoup.
L'Américain tournait autour de l'appareil, l'enveloppant d'un regard attendri, passant, avec la volupté d'un avare, sa main sur le métal poli et brillant.
Soudain une ombre inquiète assombrit son front.
—Savez-vous, dit-il en s'arrêtant devant Fricoulet, que c'est une belle chose que d'être savant.
—Pourquoi cela?
—Dame! c'est une véritable fortune que vous allez remporter en France...
—Je parie que, dans toute votre vie, répondit l'ingénieur en plaisantant, vous n'avez pas fait une seule opération sur les suifs aussi avantageuse.
—Quarante-six millions! répéta l'Américain sur un ton de regret.
Fricoulet crut comprendre le sentiment qui attristait son compagnon, et il dit en lui frappant amicalement sur l'épaule.
—Bien que partagé en cinq morceaux, l'Éclair,—car c'est ainsi que j'ai baptisé l'appareil—l'Éclairreprésentera encore, pour chacun de nous, une jolie somme.
—En cinq morceaux! s'écria Farenheit... quoi! vous seriez assez généreux pour...
—Il n'y a, de ma part, aucune générosité, mais de la justice simplement... nous sommes ici cinq individus qui avons partagé et partagerons encore—c'est à craindre—bien de la mauvaise fortune; ne devons-nous pas partager la bonne?
L'Américain se précipita sur les mains de l'ingénieur.