—Mais quarante-six millions, divisés par cinq, cela donne pour chaque part un peu plus de neuf millions, dit-il d'une voix vibrante.
—Mon cher sir Jonathan, vous calculez à merveille, déclara Fricoulet.
Et se débarrassant de l'étreinte de son compagnon, il se dirigea vers Ossipoff qui sortait de l'Éclairsuivi de Gontran et de Séléna.
—Eh bien! demanda l'ingénieur, êtes-vous satisfait, monsieur Ossipoff.
Le vieillard jeta sur son futur gendre un regard plein d'orgueil.
—Avouez, dit-il à Fricoulet, que c'est là un des cerveaux les plus admirablement organisés de notre époque... Cet appareil est un pur chef-d'œuvre.
Puis, tout à coup, se souvenant d'un détail qu'il avait négligé de demander.
—Pendant combien de temps, mon cher enfant, dit-il, ce moteur peut-il fonctionner?
Gontran, qui avait parfaitement bien entendu, mais qui était incapable de répondre à cette question, fit mine de redoubler d'animation dans sa conversation avec Séléna.
Fricoulet comprit l'embarras de son ami, et aussitôt:
—Le moteur peut fonctionner pendant six mois, sans interruption, dit-il; il y a également, dans les soutes, pour six mois d'air respirable et de vivres.
Le visage du vieux savant était radieux.
—Dans combien de temps le départ? interrogea-t-il.
Fricoulet se tourna vers Farenheit.
—Quelle heure a votre chronomètre, sir Jonathan? demanda-t-il.
—Onze heures quarante-cinq minutes.
—Monsieur Ossipoff, dit alors l'ingénieur, nous avons encore un quart d'heure à rester ici,... le départ est pour midi précis...
Depuis quelque temps l'espace était rayé en tous sens de longues traînées de Martiens qui, prévenus du départ des étranges voyageurs, accouraient de tous les points de la région de l'Équateur.
Déjà, la grande salle de l'Observatoire était pleine de notabilités scientifiques réunies en congrès et, au dehors, on entendait le bruissement d'ailes de la foule qui s'impatientait.
À un signal d'Aotahâ, la coupole de l'Observatoire se sépara en deux et se rabattit de chaque côté, formant ainsi une large baie par laquelle l'Éclairpût prendre son essor.
—Midi moins cinq, monsieur Fricoulet, dit Farenheit qui avait conservé son chronomètre à la main.
—Mes amis, dit l'ingénieur en se tournant vers ses compagnons, il est temps d'embarquer.
L'appareil avait été dressé verticalement, son extrémité conique pointée vers le ciel, en sorte que c'étaient les cloisons séparant les cabines qui servaient de plancher.
—Y sommes-nous? demanda Fricoulet après avoir jeté autour de lui un regard rapide pour s'assurer que tout était paré.
—All right!répondit Farenheit d'une voix vibrante.
Et il ajouta, sans songer à Ossipoff qui pouvait l'entendre.
—Go ahead for the United States!
En route, pour les États-Unis!
Al'aide d'un sextant, Fricoulet mesurait exactement la hauteur du soleil, pendant que Gontran et Ossipoff s'empressaient de fermer le «trou d'homme» par lequel les voyageurs avaient pénétré dans l'appareil.
Tout à coup, l'ingénieur murmura:
—Midi!
En même temps un petit timbre argentin résonna dans le silence: c'était le chronomètre de Farenheit qui sonnait l'heure.
—Nous partons, dit simplement Fricoulet.
Il poussa un commutateur: aussitôt un crépitement se fit entendre, suivi presque immédiatement d'une légère vibration qui ébranla les parois intérieures du cylindre et l'ingénieur ajouta:
—Nous sommes partis.
—Farceur! s'exclama l'Américain en se précipitant à l'un des hublots.
Mais, aussitôt, il poussa un retentissantBy Godqui attira auprès de lui les autres voyageurs.
On était parti et l'Éclairjustifiait à merveille le nom dont il avait été baptisé, car déjà, en moins de quelques secondes, il avait emporté ceux qui le montaient à plusieurs milliers de mètres au-dessus de la surface martienne qui s'étendait au-dessous de lui comme une immense carte géographique.
Les canaux, dont les eaux miroitaient aux rayons du soleil, formaient comme une résille étincelante dont eût été enveloppée la planète tout entière et les océans semblaient de gigantesques miroirs d'argent bruni qui renvoyaient jusqu'aux voyageurs la lueur intense que dardait sur eux le soleil, alors au Zénith.
Et, de seconde en seconde, l'Éclairpoursuivant sa marche rapide ainsi qu'une flèche lancée par un arc monstrueux, filait à travers l'espace, emportant ses voyageurs plus haut, toujours plus haut.
Farenheit, dont les enthousiasmes duraient peu et dont le caractère bougon trouvait toujours matière à récriminations, dit tout à coup:
—Savez-vous bien, mon cher monsieur Fricoulet, que cette position verticale de l'appareil n'a rien d'agréable,... l'homme n'est pas bâti pour marcher à la façon des mouches sur les cloisons,... les planchers ne sont pas faits pour les chiens...
—Baste! répliqua Gontran, tout cela n'est qu'une question de principe... car, en ce moment, je voudrais bien savoir quelle différence vous trouvez entre les murs et le plancher?... une boîte carrée, parfaitement identique sur toutes les faces, n'a ni haut... ni bas...
—Au surplus, cher sir Jonathan, ce n'est qu'une question d'heures; du train dont marche l'Éclair, nous pourrons, avant dix heures, reprendre la position horizontale qui vous est si chère.
—Avant dix heures! répéta Ossipoff en fronçant légèrement les sourcils.
—Alcide a raison, mon cher monsieur, dit alors Gontran d'un ton dégagé... il ne nous faudra certainement pas plus pour atteindre le grand courant astéroïdal dont nous voulons nous servir pour rejoindre... pour atteindre, veux-je dire, les autres mondes vers lesquels nous entraîne notre curiosité.
Il avait prononcé ces mots avec un si imperturbable sérieux que l'Américain s'y laissa prendre et, tirant l'ingénieur à part, il lui grommela à l'oreille ces mots d'une voix menaçante:
—By God!monsieur Fricoulet, il avait été convenu que nous tentions de regagner la Terre et voilà M. de Flammermont qui parle de continuer ce maudit voyage!—Qui trompe-t-on ici?
Fricoulet lui frappa amicalement sur l'épaule et répondit d'un ton gouailleur:
—Que vous importe, du moment que ce n'est pas vous?
Et il souligna sa phrase d'un coup d'œil à l'adresse du vieux savant.
Cette réponse dérida Farenheit qui laissa entendre un petit ricanement moqueur suivi bientôt d'un «pauvre homme» rempli de commisération.
—Et, dites-moi, mon cher monsieur Alcide—lorsqu'il était content, l'Américain appelait volontiers l'ingénieur par son petit nom—dites-moi, savez-vous avec quelle vitesse nous allons naviguer sur ce fleuve céleste vers lequel nous nous dirigeons, en ce moment?
—C'est là une question à laquelle il m'est impossible de répondre, en ce moment du moins, mon cher sir Jonathan, répliqua l'ingénieur; notre vitesse dépendra de la rapidité même de ce fleuve aérien; je vous ai dit qu'il nous fallait remonter le courant et vous comprendrez sans peine que, plus la vitesse en sera grande, plus lente sera notre marche puisque une partie de notre force sera employée à lutter contre ce courant qui tendra à nous emporter dans une direction opposée à celle dans laquelle nous voulons aller.
L'Américain hocha la tête d'un air approbatif.
—Je comprends, dit-il,... mais, encore une question,... cette force, dont vous venez de parler, êtes-vous certain de la posséder en quantité suffisante pour faire le voyage?... Cette hélice, qui nous pousse en avant, quel est le moteur qui la fait tourner? et ce moteur pourra-t-il la faire tourner jusqu'à ce que nous soyons arrivés?
Fricoulet se mit à rire.
—Votre question en contient plusieurs, dit-il; quoi qu'il en soit, je vais tenter d'y répondre... Vous avez remarqué, n'est-ce pas, ou tout au moins vous avez été, comme moi, à même de remarquer que les Martiens sont parvenus à un état intellectuel bien supérieur à celui auquel nous sommes arrivés nous-mêmes; ils ont perfectionné à un haut degré les moyens que nous connaissons d'utiliser la puissance presque infinie des forces naturelles... Bien plus, ils ont arraché leur secret à certaines de ces forces dont nous connaissons l'existence, tout en ignorant leur nature intime, par exemple la lumière, le son, l'électricité, les vents, les courants...
Se laissant emporter par ce sujet qui lui était si familier, Fricoulet menaçait de s'y étendre longuement et d'entrer dans des détails dont l'Américain bâillait à l'avance.
—Mais, en ce qui concerne plus particulièrement le véhicule qui nous transporte, dit-il pour couper court aux explications qu'il pressentait, quel procédé avez-vous appliqué?
—Le principe de l'électricité.
Farenheit parut étonné.
—J'ai cependant visité l'Éclairen détail, murmura-t-il, et je n'ai aperçu ni machines, ni piles...
Fricoulet sourit.
—C'est que les Martiens, répondit-il, gens expéditifs en toutes choses, au lieu de fabriquer le fluide, se contentent de recueillir l'électricité naturelle, toujours en action dans la nature, et de l'emmagasiner dans des sortes de réservoirs d'où ils la tirent à volonté, au fur et à mesure de leurs besoins...
L'Américain secoua la tête.
—Je n'ai pas vu de réservoir semblable, ici, dit-il.
—L'électricité nous est fournie par une sorte de batterie d'accumulateurs,... c'est le seul nom que je puisse donner à cet appareil; seulement, au lieu de lames de plomb, plongeant dans des dissolutions acidulées, ce sont des sortes de cartouches qui se dissolvent par un effet moléculaire.
—Mais alors, c'est de l'électricité solidifiée.
—En quelque sorte;... ce qui nous permet de disposer, sous un fort petit volume, d'une formidable quantité de fluide... du reste, si vous voulez me suivre, vous allez vous rendre compte, par vos yeux, du fonctionnement de l'appareil.
—Vous suivre! ricana l'Américain... c'est fort joli à dire,... mais la porte se trouve au plafond et, pour y atteindre...
—Pour y atteindre, riposta Fricoulet, vous n'avez qu'à m'imiter...
Ce disant, il plia légèrement sur les jarrets et, sans effort apparent, s'éleva jusqu'à la porte qu'il ouvrit et par laquelle il disparut.
—Toujours l'effet de la pesanteur qui diminue à mesure qu'on s'éloigne du centre d'attraction, cria-t-il en passant sa tête par l'ouverture et en riant à la vue de la mine stupéfaite de l'Américain.
Celui-ci, revenu de sa surprise, imita l'ingénieur et, au bout de quelques minutes, tous les deux se trouvaient dans un compartiment spécial de l'Éclair, arrêtés devant une rangée de tubes établis dans un coffre et que l'ingénieur déclara être remplis d'électricité.
À la sortie du coffre, tous les courants produits étaient mesurés et régularisés pour, de là, être dirigés, par des conducteurs ordinaires, vers un moteur actionnant, au moyen d'une transmission de leviers, l'axe de l'hélice.
Ce moteur, réduit à la dernière puissance, comme volume et simplicité, était, en même temps, un transformateur, car il multipliait la puissance de l'électricité, à la manière d'une bobine d'induction de Rhumkorff, tout en utilisant cette électricité par l'attraction que des aimants artificiels d'une grande force—des électro-aimants, pour être juste—exerçaient sur des pièces disposées à cet effet.
L'Américain écoutait en silence toutes les explications que lui fournissait l'ingénieur.
—Savez-vous bien, dit-il, quand Fricoulet eut terminé, qu'il y a toute une fortune dans ce système si simple et si puissant...By God!si nous sommes revenus à temps pour la grande Exposition de Philadelphie, le diable m'emporte si nous n'obtenons pas, avec ça, la grande médaille d'or...
Et, supputant à l'avance les sommes considérables que pouvait rapporter l'exploitation de ce moteur nouveau modèle, l'Américain se frottait les mains.
—Eh bien! sir Jonathan, lui dit Fricoulet, êtes-vous toujours fâché d'avoir entrepris cette petite pérégrination aérienne?
—Je vous répondrai lorsque j'aurai réintégré mon domicile de la cinquième avenue, répliqua Farenheit;... car, voyez-vous, je crains toujours un accident qui recule le moment où je mettrai le pied sur la libre Amérique...
—J'aime à croire que, cette fois, vos craintes sont vaines, cher sir Jonathan, et qu'avant un mois vous pourrez être rendu aux douceurs du commerce des suifs et aux honneurs de l'Excentric-Club.
—Que le Seigneur vous entende! répondit gravement l'Américain en soulevant sa casquette.
Ils regagnèrent la grande salle où se trouvaient leurs compagnons: Ossipoff, installé à l'un des hublots, examinait, à l'aide d'un télescope, Mars dont la surface diminuait avec une étonnante rapidité; dans un coin, à l'écart, Gontran et Séléna, assis côte à côte, causaient à voix basse, la main dans la main.
Séléna et Gontran, assis dans un coin, causaient à voix basse.
Fricoulet, une lunette à la main, alla se poster à un hublot vacant, pendant que, pour passer le temps, Farenheit rédigeait un projet d'acte de société entre lui et l'ingénieur, tendant à l'exploitation du fameux moteur.
Les heures s'enfuirent ainsi, rapides pour les voyageurs, et l'Américain s'aperçut tout à coup que le temps avait marché, à sa tête lourde de sommeil et à ses yeux tout gonflés.
—By God!grommela-t-il avec un bâillement sonore, est-ce qu'il n'est pas bientôt l'heure de se coucher.
—Pour se coucher, riposta Gontran, il faudrait pouvoir tendre les hamacs et tant que nous serons dans la position verticale...
—Un peu de patience, que diable! dit Fricoulet, nous approchons...
Et il désignait l'espace d'un noir intense que rayaient mille traits de feu.
—Le fameux anneau, n'est-ce pas? lui demanda Gontran tout bas à l'oreille.
—Que veux-tu que ce soit? répondit l'ingénieur sur le même ton.
Et, à l'Américain:
—Quelle heure avez-vous, sir Jonathan? demanda-t-il.
—Onze heure cinquante-cinq minutes, monsieur Fricoulet.
—C'est bien, dans cinq minutes vous pourrez dire deux mots à votre oreiller.
—Sommes-nous donc déjà dans le fleuve d'astéroïdes? questionna MlleOssipoff.
—Oui, mademoiselle,... mais j'attends que nous y soyons entrés plus avant pour nous laisser aller au courant et reprendre notre position normale...
Il s'élança vers la salle des machines et, la main sur le levier, attendit.
—Quelle heure? cria-t-il de nouveau à Farenheit.
—Minuit! répondit celui-ci.
Fricoulet arrêta le propulseur et l'Éclair, abandonné à la seule force du courant météorique, en travers duquel il se trouvait, évolua lentement sur lui-même, comme fait une barque placée en travers d'un fleuve et que le courant replace dans le fil de l'eau; l'effroyable distance, qui séparait maintenant de Mars le véhicule des Terriens, annulait toute pesanteur, si bien que l'Éclairétait devenu un nouvel astre de l'infini, et non plus un appareil inerte comme l'était l'obus, au sortir du Cotopaxi.
En quelques minutes, l'évolution fut accomplie et le moteur remis en action, l'Éclairfila avec le courant.
—Sapristi, murmura Gontran à l'oreille de l'ingénieur, qu'est-ce que tu viens de faire là?
—Tu le vois bien, ce me semble.
—C'est précisément parce que je le vois que je te demande si tu n'es pas fou?
—Pourquoi cette question?
Le jeune comte amena son ami à l'arrière du bateau et lui montrant, par le hublot, un astre lumineux dont les rayons irradiaient l'espace.
—Qu'est-ce que c'est que cela? fit-il.
—Tiens,... cette question!... mais c'est le Soleil.
—Très bien, et ce petit point à peine perceptible qui semble une tache sur le disque solaire,... qu'est-ce que c'est?
—La Terre.
—De mieux en mieux... et dans quel sens marchons-nous, je te prie?
Fricoulet étendit le bras vers l'avant du bateau.
—Dans ce sens-ci, répondit-il.
—C'est-à-dire qu'au lieu de nous diriger vers la Terre, comme il avait été convenu,... nous lui tournons le dos... Ai-je raison de te demander si tu sais ce que tu fais.
Fricoulet haussa les épaules et, enveloppant son ami d'un regard plein de commisération.
—Et voilà un garçon qui se prétend né pour la diplomatie! ricana-t-il.
—Réponds; tu te moqueras de moi après.
—Penses-tu, demanda l'ingénieur, que M. Ossipoff soit tellement absorbé par la contemplation des choses célestes, qu'il ne puisse se rendre compte de la direction que nous suivons? et penses-tu que, lui voulant se rendre sur Jupiter, il ne se serait pas aperçu que nous n'en prenons pas le chemin?
—Alors?...
—Alors, j'ai mis le cap sur Jupiter, mais en même temps j'ai mis le moteur en petite vitesse afin de ne pas faire trop de chemin inutile, et sitôt que l'honnête et crédule vieillard,—de la confiance duquel nous abusons outrageusement,—sera plongé dans les douceurs du sommeil, je vire de bord, donne au moteur toute sa force, nous nous élançons vers notre planète natale, et demain, à son réveil, lorsque ton futur beau-père s'apercevra de ce changement de route, il sera trop tard pour revenir sur nos pas...
Et,in petto, le jeune ingénieur ajouta:
—Si, après une farce semblable, Ossipoff persiste à vouloir donner la main de sa fille à Gontran, je veux que le diable me croque.
M. de Flammermont serra énergiquement la main de son ami.
—En effet, dit-il, voilà ce qui s'appelle de la diplomatie.
—Mais ce n'est pas tout, ajouta Fricoulet, tu vas voir.
Et quittant le petit coin dans lequel tous deux chuchotaient si mystérieusement depuis quelques minutes, l'ingénieur s'approcha des autres voyageurs.
—Mes amis, dit-il, nous allons, si vous le voulez bien, établir lesquarts; nous avons tous besoin de repos et maintenant que nous voici dans la bonne route, nous pouvons, sans danger, prendre quelques heures de sommeil; donc, étendez-vous sur vos hamacs, quant à moi, je prends le quart immédiatement.
—Pourquoi vous plutôt que moi? demanda Ossipoff.
—Parce que j'ai besoin d'étudier le moteur, de voir s'il fonctionne avec régularité, de noter sa dépense de forces.
Ce disant, il adressait à Gontran un coup d'œil d'intelligence.
—Je demande à prendre lequartaprès toi, fit le jeune comte.
—C'est entendu... à toi le numéro deux... le numéro trois sera pour sir Jonathan... Quant à M. Ossipoff, il prendra lequartavec la fin de la nuit.
Sur ce, l'ingénieur se retira dans la machinerie, tandis que Gontran et Farenheit, après avoir souhaité une bonne nuit à Ossipoff et à sa fille, regagnaient leur hamac respectif.
L'Américain n'eut pas plutôt la tête sur l'oreiller qu'il s'endormit profondément comme le témoigna un ronflement sonore et semblable à un soufflet de forge.
Fut-ce ce ronflement, fut-ce pas plutôt l'inquiétude qui empêcha le jeune comte d'imiter son compagnon; toujours est-il qu'il ne put fermer l'œil.
À la fin, lassé de se tourner sur son matelas comme une carpe dans une poêle à frire, furieux de voir le sommeil le fuir obstinément, M. de Flammermont se leva doucement et, sans bruit, se dirigea vers la machinerie.
—Puisque je ne dors pas, pensa-t-il, mieux vaut que je prenne lequarttout de suite, et que Fricoulet aille se coucher; sans doute aura-t-il plus de chance que moi.
Il ouvrit la porte, mais l'ingénieur, penché sur une feuille de papier qu'il noircissait de chiffres, était tellement absorbé dans ses calculs qu'il n'entendit point entrer son ami.
Gontran s'avança jusqu'à lui et, sans mot dire, lui mit la main sur l'épaule.
Fricoulet tressaillit et, relevant la tête, montra au jeune comte son visage, qu'un voile d'inquiétude assombrissait.
—Ah! c'est toi! fit-il d'un ton singulier.
—Oui,... c'est moi... pas moyen de dormir... alors je viens te relever... mais qu'as-tu donc?... ce front plissé... ces sourcils froncés... qu'arrive-t-il?
L'ingénieur haussa furieusement les épaules.
—Il arrive, grommela-t-il entre ses dents, que le fleuve dans lequel nous sommes immergés, marche dans un sens tout à fait contraire à la direction que nous voulons suivre; au lieu de couler vers la Terre, il en vient.
—Tu ne m'apprends rien de nouveau,... je sais cela tout comme toi; mais c'était prévu cela, il était convenu que nous remonterions le courant.
—Seulement il n'était pas prévu que la vitesse de ce courant serait égale à notre vitesse propre.
—En sorte?
—En sorte que, depuis plus d'une heure que l'Éclaira viré de bord, il est aussi immobile qu'une pierre... il ne recule pas, c'est vrai, mais il n'a pas avancé d'un millimètre.
—Je croyais cependant que ce moteur pouvait imprimer à notre bateau une vitesse considérable.
—En effet, 42,570 mètres par seconde, ce n'est pas peu de chose, j'imagine, riposta l'ingénieur avec amertume.
—Mais quelle est donc la rapidité des corpuscules qui nous environnent?
—Elle est égale à la vitesse de la translation de la Terre multipliée par la racine carrée de 2.
—Pourquoi? demanda Gontran qui n'avait conservé que des réminiscences très vagues des cours de cosmographie suivis autrefois au Lycée Henri IV.
—Pourquoi?... pourquoi?... fit l'ingénieur impatienté; te l'expliquer nous entraînerait trop loin... Qu'il te suffise de savoir que la vitesse orbitale de la Terre est de 29 kilomètres et demi par seconde, que la racine carrée de 2 est 1,414 et que ces deux nombres, multipliés l'un par l'autre, donnent un total de 42,570 mètres par secondes... As-tu compris, maintenant?
Le jeune comte agita ses bras en l'air désespérément.
—Ah! dit-il, pourquoi ce maudit courant ne tourne-t-il pas aussi bien en sens contraire?
—Il nous aurait fallu quinze jours à peine pour gagner la Terre.
—Tu avais dit un mois?
—Oui, en nous abandonnant au courant, comme un train de bois; mais en ajoutant notre propre vitesse à celle du fleuve aérien dans lequel nous nous trouvons... la durée du voyage se trouvait diminuée de moitié.
Puis, montrant à son ami les calculs au milieu desquels il venait d'être interrompu, il lui dit:
—Je viens de relever notre route depuis que nous avons quitté Mars; nous n'avons pas franchi plus de douze cents lieues... cent lieues à l'heure! quelle dérision!... Sais-tu combien de temps, de ce train-là, nous mettrions à gagner la Terre?... trois cent mille heures,... et sais-tu combien cela fait, trois cent mille heures?... Non, n'est-ce pas? eh bien! cela fait un peu plus de mille ans.
Un poids de mille kilos se serait soudainement abattu sur la tête du malheureux Gontran, qu'il n'eut certainement pas paru plus déprimé.
—Mille ans!... répéta-t-il, mille ans!... jamais je ne vivrai assez pour épouser Séléna.
—C'est peu probable, ricana Fricoulet, une semblable longévité n'est plus de nos jours, et Mathusalem lui-même n'a guère vécu plus de sept cents et quelques années.
—Mais alors, nous sommes perdus.
—Qui sait? peut-être y a-t-il un moyen de sauver la situation.
M. de Flammermont se jeta sur la main de son ami.
—Ah! ce moyen, supplia-t-il, trouve-le, Alcide, je t'en conjure.
—Pas en ce moment, par exemple, je tombe de sommeil et mes yeux papillotent tellement que tout danse devant moi;... demain, j'aurai la vue plus nette et les idées aussi.
—Mais d'ici demain, que va-t-il se passer?
—Absolument rien... La force du courant étant neutralisée exactement par notre propre force, l'Éclairva demeurer aussi immobile que s'il était à l'ancre.
Tout en parlant, l'ingénieur donnait un dernier coup d'œil au moteur, assujettissait solidement le levier qui correspondait avec le gouvernail; puis, souhaitant le bonsoir à son ami, gagna le petit logement qu'il s'était aménagé dans un coin de la machinerie.
Force fut bien à M. de Flammermont de rejoindre, lui aussi, son hamac où le sommeil se décida enfin à le visiter, en dépit des préoccupations terribles que venait de faire naître dans son esprit la révélation de Fricoulet.
Pénétrant par les hublots, les rayons du soleil emplissaient déjà la machinerie d'une lueur éclatante, lorsque l'ingénieur se réveilla en sursaut.
—Parbleu! fit-il en se frottant les paupières encore toutes gonflées de sommeil, voilà qui est singulier,... j'aurais juré que je venais d'entendre rire...
Et il demeurait là, assis sur son séant, tout hébété de ce brusque réveil, lorsqu'en effet, derrière lui, un éclat de rire moqueur retentit.
Il se retourna et vit, à la tête de sa couchette, debout, les bras croisés sur la poitrine et le considérant d'un air railleur, Mickhaïl Ossipoff.
—Bonjour, monsieur Ossipoff, dit-il; il est tard, hein?
—Quelque chose comme neuf heures du matin.
En un bond, Fricoulet fut à bas de sa couchette murmurant:
—Je suis véritablement honteux de m'être attardé ainsi.
—Il est autre chose dont vous auriez plus raison d'être honteux, monsieur Fricoulet, répliqua railleusement le vieillard.
—Et de quoi donc, je vous prie? demanda le jeune homme.
—Mais... de votre étourderie inqualifiable.
L'ingénieur attacha sur Ossipoff un regard interrogateur.
—Pouvez-vous qualifier autrement, demanda le savant, l'action d'un pilote qui dirige le bâtiment, à lui confié, dans une direction diamétralement opposée à celle qu'il doit suivre.
Fricoulet eut un geste effaré:
—Que voulez-vous dire? murmura-t-il, tout en ayant cependant le pressentiment de ce qu'allait lui répondre le vieillard.
—Il avait été convenu hier soir, n'est-ce pas, que je prenais le quatrièmequart, c'est-à-dire que je devais m'éveiller vers six heures du matin; or, vous savez, n'est-ce pas, que lorsqu'on s'endort avec l'idée bien arrêtée de s'éveiller à heure fixe, il est bien rare que le sommeil ne vous abandonne pas précisément vers cette heure-là... C'est ce qui m'est arrivé à moi;—il était cinq heures et demie environ lorsque je suis sorti de ma couchette.. et bien m'en a pris, car en passant par la cabine de nos amis, je les ai vus ronflant tous les deux, à qui mieux mieux,... quant à vous, vous dormiez non moins profondément qu'eux...
—Les forces humaines ont des limites, dit Fricoulet en manière d'excuse.
Ossipoff haussa les épaules et continua:
—Cela, d'ailleurs, n'avait pas une grande importance, et je pris la direction de la machine... mais, alors, savez-vous de quoi je m'aperçus?...
L'ingénieur ne répondit pas, mais il lança au vieillard un regard inquiet.
—Je m'aperçus, poursuivit Ossipoff triomphant, que la proue de notre appareil était dirigée vers la Terre... ah! pour un pilote, vous êtes un bon pilote, monsieur Fricoulet.
Et il se prit à ricaner.
—Alors, qu'avez-vous fait? demanda l'ingénieur d'une voix tremblante.
—Vous le demandez!—mais ce que vous eussiez fait à ma place en vous apercevant d'une si complète méprise... J'ai changé notre direction, bord pour bord... j'ai forcé le moteur à donner toute sa puissance et, en quelques heures, nous avons regagné tout le temps que votre incurie nous avait fait perdre... en ce moment, nous sommes à plus d'un million de lieues de Mars... Fricoulet se croisa les bras sur la poitrine et, enveloppant le vieillard d'un regard mi-furieux, mi-railleur.
—Eh bien! dit-il, vous avez fait de la belle besogne.
Ces mots plongèrent Ossipoff dans un ahurissement profond.
—Que voulez-vous dire par là? demanda-t-il.
À peine avait-il prononcé ces paroles que Fricoulet le regretta; mais il était trop tard.
Sans répondre à la question du vieillard, l'ingénieur s'écria:
—Alors, vous nous emmenez sur Jupiter?
—Assurément... et de là sur Saturne,... sur Uranus,... sur Neptune.
—C'est de la folie,... il nous faudra des années pour parvenir jusqu'aux dernières planètes du système solaire?
—Des années!... pourquoi cela?—nous franchissons 85,000 mètres par seconde, soit 76,620 lieues à l'heure, ou 1,850,000 lieues par 24 heures... Allez, dans deux mois, nous serons sur Jupiter et, avant cinq mois, nous atteindrons Saturne.
Comme il achevait ces mots, Farenheit apparut sur le seuil de la machinerie, il était tout pâle et ses joues tremblaient de colère.
—Monsieur Ossipoff, dit-il d'une voix où l'on devinait une colère difficilement contenue, j'aime à croire que ce que je viens d'entendre n'est qu'une plaisanterie.
—Une plaisanterie!... et pourquoi cela?
—Parce que je me moque de Saturne et de Jupiter autant qu'un poisson d'une pomme... s'écria-t-il;... parce que j'entends rejoindre au plus tôt la cinquième avenue... et que vos planètes du diable n'en sont nullement le chemin.
Ce disant, il s'était avancé et se tenait devant le vieillard, menaçant, les poings convulsivement serrés.
—Mon cher sir Jonathan, répliqua Ossipoff avec beaucoup de calme, je suis véritablement fâché de ce qui arrive; mais ce que vous demandez est de toute impossibilité.
L'Américain se tourna vers Fricoulet.
—Vous m'avez donc trompé? grommela-t-il furieusement.
L'ingénieur haussa les épaules.
—Pouvais-je prévoir, répondit-il, que la vitesse de l'Éclairserait égale à celle de ce maudit courant.
—On ne promet pas, quand on n'est pas sûr de tenir, répliqua Farenheit.
—Eh! je ne vous ai rien promis, moi, s'écria l'ingénieur, que l'entêtement de Farenheit commençait à énerver, adressez-vous à Gontran...
Celui-ci, attiré par les éclats de voix, entrait dans la machinerie.
—Pourquoi mon nom? demanda-t-il.
—Ah! vous voilà! hurla Farenheit en se précipitant vers lui,... m'avez-vous, oui ou non, promis de me faire rejoindre la Terre?
Stupéfait, le jeune comte demeura un moment sans répondre; puis, d'un coup d'œil il désigna Ossipoff à l'Américain.
Mais celui-ci s'écria:
—Eh! à quoi bon tant de mystère?... il sait tout maintenant; on peut parler devant lui.
Les sourcils du vieillard se froncèrent.
—Alors, c'était un complot? demanda-t-il, en promenant autour de lui un regard inquisiteur.
Gontran courba la tête.
—Nous voulions faire votre bonheur malgré vous, murmura-t-il; il ne faut pas nous en vouloir.
—Mon bonheur, à moi, c'est de satisfaire ma curiosité scientifique.
—Vous êtes un mauvais père... vous n'aimez pas votre fille, répliqua Gontran,... vous la sacrifiez froidement à votre égoïsme de savant.
—C'est-à-dire que si elle était votre complice en cette circonstance, c'est elle qui se conduirait comme une mauvaise fille;... elle a, pour être heureuse, toute sa vie devant elle: moi, quelques années à peine me restent,... je suis condamné à mourir bientôt.
Fricoulet que, même dans les cas graves, sa manie de plaisanter n'abandonnait jamais, ajouta:
—Et l'usage est d'accorder aux condamnés à mort tout ce qu'ils demandent... sauf la vie, bien entendu...
Séléna accourut, et, le visage tout en larmes, se jeta au cou du vieillard en murmurant:
—Pardon, père... mais je l'aime tant!
—L'aimes-tu donc plus que moi? répliqua Ossipoff dans le cœur duquel venait de se glisser subitement un sentiment de jalousie paternelle.
Cependant Farenheit ne devait pas tenir Gontran quitte à si bon compte.
—Vous m'avez dit que vous étiez un homme d'honneur! gronda-t-il: ce serait, je crois, le moment de le prouver,... vous m'avez promis de me reconduire à la Terre—reconduisez-m'y et allez ensuite au diable... si cela vous convient.
—Mon cher sir Jonathan, répliqua le jeune comte, je vous ai fait, il est vrai, cette promesse... mais je l'ai faite un peu à la légère.
—By God!... un homme de votre valeur ne s'engage pas à la légère—je vous somme de tenir votre promesse.
—Je ne m'y refuse pas, répliqua M. de Flammermont, mais je vous demande un délai.
L'Américain respira et demanda, d'un air un peu plus satisfait:
—Un délai de combien?
—De mille à douze cents ans.
À peine Gontran avait-il prononcé ces mots, que Farenheit poussant un rugissement terrible, se précipita sur lui, les mains grandes ouvertes, prêtes à la strangulation.
Mais, tout à coup, il s'arrêta net, fixa, sur le jeune homme, des yeux démesurément agrandis; puis l'expression farouche du visage disparut pour faire place à une expression niaise.
—By God! dit-il, tandis que sa bouche se fendait dans un large éclat de rire,... Jupiter,... Saturne,... voilà de belles planètes,... des mondes nouveaux, où il doit y avoir beaucoup à faire au point de vue industriel et commercial,... qu'en pensez-vous, mon cher Gontran?...
Et il s'avançait, la main tendue vers M. de Flammermont qui ne comprenait rien à ce brusque revirement.
Fricoulet appuya le doigt sur son front, pour indiquer qu'à son avis l'équilibre cérébral de l'Américain venait de se déranger soudainement.
—Vous pourrez dire que celui-là est bien une de vos victimes, murmura-t-il à l'oreille d'Ossipoff.
—Pourquoi cela? demanda le vieillard.
—Parce que c'est assurément la rage qui lui a détraqué la cervelle.
Comme il achevait ces mots, Farenheit poussa un cri strident, et portant ses deux mains à son front, recula jusqu'à la cloison, avec tous les signes de la plus profonde terreur; en même temps, ses yeux, injectés de sang, paraissaient vouloir sortir de sa tête, une légère écume blanchâtre frangeait ses lèvres, et tous les muscles de sa face étaient agités de tressaillements convulsifs.
Enfin, il s'affaissa sur le plancher où il demeura étendu sans connaissance.
—Vite, dit Fricoulet à Gontran, prenons-le, moi par les pieds, toi par les épaules et enfermons-le dans sa cabine,... qui sait si ce n'est point un cas de folie furieuse.
Qui sait si ce n'est pas un cas de folie furieuse?
Depuis la scène racontée dans le précédent chapitre, l'existence à bord avait subi une transformation complète: chacun vivait de son côté, n'adressant la parole à ses compagnons que dans les cas d'extrême nécessité et s'empressant, dès que cela se pouvait, de retomber dans son mutisme et de retourner à sa solitude.
L'échec de la tentative suprême faite par Fricoulet pour rejoindre la Terre, avait porté un coup terrible aux voyageurs qui, sans même se rendre un compte exact du pourquoi, se rejetaient réciproquement la responsabilité de cet échec, imputable à la seule fatalité.
Cependant, sans qu'ils eussent eu occasion de se communiquer leurs sentiments, il y avait, entre eux, communauté d'idée en ce qui concernait Ossipoff.
Le vieux savant était pour eux:
Le pelé, le galeux, d'où venait tout le mal.
Aussi vivait-il plus à l'écart encore que ses autres compagnons, dans une sorte de quarantaine rigoureusement observée, sauf par Séléna qui venait, de temps à autre, passer quelques minutes avec lui.
Mais, entre le père et la fille, aucune conversation, même pas l'échange du bonjour banal, seulement un baiser indifférent déposé par le vieillard sur le front de sa fille.
Puis, sans se soucier aucunement de sa présence, il se remettait à la besogne: depuis son départ de Mars, le vieillard avait entrepris de mettre au net les observations recueillies par lui, dès le jour où il avait mis le pied dans le cratère du Cotopaxi et il comptait employer à terminer cette lourde tâche les deux mois de captivité imposés par le voyage de Jupiter.
Au fond, il se rendait parfaitement compte de l'odieux du rôle qu'il jouait; il comprenait à merveille la haine qu'il avait inspirée à ses compagnons, il excusait même les reproches contenus dans l'attitude résignée et dans les regards navrés de Séléna.
Oui, poussé par cet irrésistible vent de folie scientifique, il courait à sa perte, entraînant à sa suite sa fille qu'il adorait cependant, et trois hommes pour lesquels il n'avait d'autres sentiments que ceux de la sympathie.
Mais cet amour incommensurable pour la science, cette curiosité toujours inassouvie de l'inconnu, lui avaient desséché le cœur et chassé de son esprit toute autre idée que celle ayant trait à cet infini immense qu'il avait résolu de parcourir d'un bout à l'autre.
Il opposait donc un front serein et un calme imperturbable aux regards furieux de Gontran, aux sourires sarcastiques de Fricoulet et aux hurlements menaçants de Farenheit.
Celui-ci avait été définitivement déclaré, par Fricoulet, comme atteint d'une aliénation mentale parfaitement caractérisée: depuis de longs mois déjà, l'Américain ne dérageait pas; il vivait dans un état de surexcitation non interrompue, et ce dernier effondrement de ses espérances lui avait porté un coup si terrible, qu'une fissure cérébrale s'en était suivie.
Dans l'intérêt de tous les voyageurs, le sien y compris, on avait décidé, à l'unanimité, d'enfermer Farenheit dans sa cabine où il ne cessait de vociférer contre ses compagnons et contre Ossipoff, plus particulièrement, les plus terribles menaces.
Gontran, lui, boudait Séléna, la pauvre!
Mais la nature humaine est ainsi faite, que lorsque la désespérance s'empare de nous, les êtres les plus chers vous deviennent indifférents, odieux même, et que l'égoïsme, de sa griffe aiguë, transforme tous nos sentiments.
Certes, pour avoir fait ce qu'il avait fait, pour renoncer à sa carrière, dilapider sa fortune, abandonner sa famille et sa patrie, pour s'engager en d'aussi invraisemblables aventures que celles où il avait suivi Séléna, il fallait que M. de Flammermont eût pour la jeune fille une véritable, une profonde adoration.
Et cette adoration avait résisté à tous les déboires dont il était abreuvé depuis de si longs mois.
Mais, cette fois-ci, les choses dépassaient par trop la mesure: ce n'était plus par semaines ni par mois que se chiffrait le retard apporté au mariage! Il fallait compter par années; et combien d'années? Un minimum de trente ans?
Mais dans trente ans, Gontran en aurait cinquante-sept et Séléna bien près de quarante-huit.
Cent cinq ans à eux deux! plus d'un siècle!
En vérité! cela serait du dernier grotesque!
Sans compter qu'il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent, pour que leur affection ne résistât pas à un stage d'aussi longue durée.
La prudence des parents restreint autant que possible la période pendant laquelle le fiancé fait la cour à sa fiancée; à s'étudier trop longtemps, on finit par s'apercevoir de ses défauts mutuels, on remarque que ce minois si frais, emprunte quelque agrément à la veloutine Fay, et que le corset de la célèbre faiseuse n'est peut-être pas pour rien dans la sveltesse de la taille; comme aussi, d'autre part, on constate que les cheveux laissent apercevoir le crâne, indice d'une calvitie prochaine, et que la patte d'oie, aux fils tout d'abord invisibles trahit une fatigue précoce. Au moral, il en va de même; mademoiselle est coquette, monsieur est joueur; mademoiselle est colère, monsieur est emporté, etc., etc.
Si quelques semaines suffisent pour porter atteinte à un amour, que restera-t-il donc, au bout de trente ans, d'une affection, si profonde soit-elle?
Voilà ce que s'était demandé tout d'abord M. de Flammermont.
Et puis, il y avait ce diable de siècle qu'il leur faudrait faire bénir à leur arrivée sur la terre.
Il est vrai qu'ils étaient deux pour le porter, ce siècle; mais, enfin, ce n'en était pas moins ridicule, et le ridicule tue, même l'amour.
Séléna, dont le cœur ne raisonnait pas, s'apercevait bien du changement survenu chez son fiancé, changement qui allait, chaque jour, s'accentuant et dont elle n'expliquait pas la cause.
Cette fois-ci, l'attitude de Gontran n'était plus la même, ce n'était pas de la tristesse, c'était une sorte d'indifférence, de détachement.
La pauvre enfant avait trop de dignité pour demander une explication, pour faire entendre une plainte; mais quand elle était seule, elle pleurait et maintenant elle avait constamment les paupières gonflées et rougies.
Seul de toute la bande, Fricoulet conservait son inaltérable bonne humeur; en dehors de la grande dose de philosophie qui lui démontrait l'inutilité de se mettre en fureur contre la fatalité, il n'avait point les mêmes raisons que Farenheit et Gontran de pester contre les événements.
Rien ne le rappelait sur la Terre; il n'avait pas, comme l'Américain, des actionnaires auxquels il lui fallait rendre des comptes, ni comme Gontran, un bonheur sur lequel il avait hâte d'appeler les bénédictions d'un maire et d'un curé.
En outre, son propriétaire, un homme grincheux, avare et à cheval sur la question du terme, devait avoir, depuis longtemps, vendu son pauvre mobilier du boulevard Montparnasse.
Le cœur de l'ingénieur se serrait bien un peu à la pensée de ses beaux instruments et de ses chers bouquins dispersés, par autorité de justice, aux quatre coins de Paris.
Mais à cela quel remède? aucun; donc il était préférable de prendre le temps comme il venait et de ne point se faire sauter la cervelle.
Enfin, à côté de cette incertitude de savoir où il irait reposer sa tête—les hospitalités de nuit ne lui souriant guère—il y avait encore une autre cause au peu d'enthousiasme qu'éprouvait Fricoulet de retourner sur la Terre.
Instruit par ses pérégrinations célestes, le jeune ingénieur comparait sa planète natale aux différents mondes qu'il venait de visiter, il la voyait reprendre, dans l'échelle des civilisations astrales, son rang infime et il rougissait presque pour elle, en songeant aux humanités de Vénus et de Mars.
Aussi, loin de maudire Mickjaïl Ossipoff, ce Christophe Colomb des Terres du Ciel, qui l'associait, malgré lui, à la réalisation de sa sublime chimère, lui était-il, au contraire, reconnaissant de l'arracher aux spectacles désolants qui l'attendaient sur la Terre, où la lutte pour la vie pousse le fort à triompher du faible, où l'injustice l'emporte, la plupart du temps, sur l'équité, où l'argent est tout, où la vertu compte si peu et où surtout la science de la mécanique est encore dans l'enfance...
Mais Fricoulet se contentait de penser ainsi; pour rien au monde, il n'eût fait part de ces sentiments à ses compagnons de voyage; au point de vue du principe, il trouvait que ceux-ci avaient raison d'en vouloir à Ossipoff, et que celui-ci, paternellement parlant, était d'un égoïsme épouvantable.
Néanmoins, il tentait de jouer le plus consciencieusement possible le rôle de conciliateur qu'il avait adopté; mais, jusqu'alors il n'avait obtenu aucun résultat, ce qui ne l'empêchait pas de conserver l'espoir de ramener, parmi les membres de la petite colonie, la concorde des beaux jours.
Telle était l'attitude réciproque des voyageurs, depuis le fameux jour où l'on avait dû s'incliner devant la terrible réalité qui emportait les Terriens vers Saturne, au lieu de les ramener vers leur planète natale, comme ils en avaient conçu l'espoir.
Depuis près de deux semaines qu'on avait quitté Mars, l'Éclairpoursuivait sa marche rapide à travers l'espace et son propulseur fonctionnait sans arrêt, sous l'effort de l'électricité emmagasinée dans les accumulateurs.
Tout d'abord, la lumière perpétuelle au milieu de laquelle ils naviguaient avait fort incommodé les voyageurs et bouleversé toutes leurs habitudes.
Mais Fricoulet, qui s'était accaparé le chronomètre de Farenheit, s'était chargé de régler le temps à sa façon: toutes les douze heures, il fermait les hublots par lesquels pénétrait la lumière extérieure, allumait les lampes et effaçait un jour sur le vieux calendrier contenu dans son portefeuille.
De la sorte, les Terriens avaient une notion exacte du temps et pouvaient régler leurs occupations.
Sa main droite brandissait l'oculaire d'une lunette, tandis que sa main gauche...
Un matin, comme l'ingénieur prenait lequart, pour remplacer Gontran qui venait de s'étendre sur son hamac, la porte du réduit dans lequel Ossipoff s'était enfermé avec ses papiers et ses instruments, s'ouvrit brusquement et le vieillard apparut sur le seuil; sa main droite brandissait l'oculaire d'une lunette, tandis que sa main gauche serrait fièvreusement un micromètre.
—Eh! parbleu, mon cher monsieur, s'écria Fricoulet, auriez-vous, par hasard, découvert un astre nouveau, que vous voilà si joyeux?
Le visage du vieillard était, en effet, radieux, et ses yeux brillaient d'un éclat singulier.
—Nous pénétrons dans la zone des petites planètes, répondit-il d'une voix un peu étranglée par l'émotion.
—Déjà! fit l'ingénieur, tout d'abord surpris de cette nouvelle,... en êtes-vous bien certain?...
Le vieux savant frappa sur sa lunette.
—Voilà qui ne trompe pas, répliqua-t-il, et puis, pour peu que vous ayez enregistré le nombre de kilomètres parcourus depuis notre départ de Mars, il vous sera facile de constater que nous devons être parvenus à la distance 28, établie par la loi de Titius et de Bode.
—Je vous crois, monsieur Ossipoff, je vous crois, dit Fricoulet nullement soucieux d'entamer une discussion sur ce point qui, d'ailleurs, lui importait peu.
Voyant le vieillard qui s'apprêtait à poursuivre sa route dans la direction des cabines, il lui demanda:
—Mais où allez-vous ainsi?
—Trouver M. de Flammermont;... bien que son attitude, à mon égard, ne soit pas tout à fait ce que j'avais le droit d'espérer, je ne puis pas, cependant, le laisser dans l'ignorance d'un fait scientifique aussi important et qui doit avoir, pour lui, un intérêt capital.
—C'est que M. de Flammermont vient de se coucher seulement, insinua Fricoulet,... cette veille l'a, paraît-il, extrêmement fatigué et il m'a prié, tout à l'heure, en s'étendant sur son hamac, de le laisser reposer le plus longtemps possible.
—Cependant, riposta Ossipoff avec un peu d'humeur, un événement de cette nature mérite bien qu'on s'arrache au sommeil.
Fricoulet répondit.
—Je serais d'accord avec vous sur ce point, mon cher monsieur, si nous n'avions pas le temps devant nous pour étudier à loisir ces petits mondes; mais songez que la zone où gravitent les petites planètes ne mesure pas moins de soixante-sept millions de lieues de largeur et que nous couperons deux cent trente-quatre orbites de planètes;... donc, vous pouvez laisser reposer Gontran tout à son aise, sans aucun scrupule, puisqu'il aura tout un mois pour savourer ce régal astronomique.
Le vieillard allait se cabrer sous l'ironie que contenaient les dernières paroles du jeune ingénieur; mais celui-ci le calma aussitôt:
—À quoi avez-vous reconnu, demanda-t-il, que nous avions pénétré dans cette fameuse zone?... auriez-vous aperçu quelques-uns de ces mondicules?
—Non, ce sont les calculs seulement qui m'ont amené à cette conclusion que nous venions de couper l'orbite de la première des petites planètes, Méduse.
—Vous ne l'avez pas vue?
—Non... sans doute est-elle trop éloignée encore.
Le visage de Fricoulet exprima la plus profonde stupéfaction.
—En ce cas, dit-il, que vouliez-vous faire voir à M. de Flammermont?
—Rien, je voulais lui communiquer cette nouvelle et, en même temps, étudier l'espace avec lui.
L'ingénieur retint à grand peine un sourire moqueur et répliqua:
—Sans doute, cela eut-il été pour lui un maigre régal... attendez au moins que ce que vous voulez lui montrer soit visible.
Et il ajoutaitin petto:
—De la sorte, ce cher Gontran aura le temps de repasser un peu sesContinents célestes.
Un peu déconcerté, M. Ossipoff avait tourné les talons pour rejoindre son réduit, lorsque l'ingénieur le rappela.
—Dites-moi, fit-il, avec le plus grand sérieux, avez-vous l'intention d'aborder sur chacune des deux cent trente-quatre planètes que nous allons rencontrer en route?
Ossipoff examina attentivement l'ingénieur pour se bien persuader qu'il n'était pas le jouet d'une mauvaise plaisanterie; puis il répondit d'une voix bougonnante:
—Les lunettes ne sont pas, que je suppose, faites pour les chiens, et si vous n'y voyez pas d'inconvénient; nous nous contenterons d'examiner de loin ces petits mondes.
—Pour ma part, je n'y vois aucun inconvénient; c'est affaire à vous, répondit Fricoulet, à vous et à M. de Flammermont.
Il avait ajouté ces mots d'un ton grave qui fit hocher approbativement la tête de M. Ossipoff.
Après quoi, le vieillard rentra dans son réduit.
—Si je ne me trompe, murmura Fricoulet en souriant, voilà de la tablature qui se prépare pour ce cher Gontran.
Et il se frottait les mains, songeant que c'était peut-être là l'occasion tant attendue par lui qui ferait enfin rompre un mariage qu'il considérait comme devant être le malheur de son ami.
Puis il réfléchit qu'après tout un mariage remis à trente ans avait beaucoup de chance de ne jamais se faire et il estima qu'il serait plus habile de sa part de ne point contrecarrer Gontran dans ses projets matrimoniaux et de paraître, au contraire, lui aplanir le chemin conduisant à l'autel.
Il attendit quelques heures et lorsqu'il lui sembla que M. de Flammermont s'était suffisamment reposé, il entra dans la cabine et, s'approchant du hamac, posa sa main sur l'épaule du dormeur.
Celui-ci ouvrit paresseusement les yeux, les referma, les ouvrit de nouveau, s'étira longuement les membres, bâilla, rebâilla et dit:
—Tiens! c'est toi!... tu m'as coupé en deux un bien joli rêve.
—Lequel! demanda Fricoulet.
—C'était le jour de mon mariage et le maire du VIIIearrondissement nous adressait, à Séléna et à moi, un petit discours fort bien réussi, ma foi, il nous appelait: «Les fiancés de l'espace.» Il allait conclure, lorsque tu l'as interrompu...
Il se redressa sur un coude.
—Au fait, dit-il, pourquoi m'as-tu éveillé?
—Après le rêve, la réalité, répondit gravement l'ingénieur.
Le jeune comte tressauta sur son hamac.
—Tu m'épouvantes, balbutia-t-il,... de quoi s'agit-il?
—Des Petites Planètes.
Gontran éclata de rire.
—Quelle est cette mauvaise plaisanterie?
Fricoulet secoua la tête.
—Ce n'est point une plaisanterie,... je parle très sérieusement.
Et, avec une gravité comique:
—Malheureux! s'écria-t-il, pendant que tu dors paisiblement, le flot astéroïdal qui nous emporte, pénètre dans la zone nº 28! nous avons déjà coupé l'orbite de Méduse.
—Eh bien! qu'est-ce que tu veux que cela me fasse? demanda placidement M. de Flammermont.
Fricoulet jeta les bras au plafond.
—Et ce digne Ossipoff qui voulait venir t'éveiller, il y a plusieurs heures, pour t'annoncer cette bonne nouvelle.
—Je l'aurais bien reçu, gronda le jeune comte,... qu'il me laisse tranquille avec ses étoiles, ses planètes, ses soleils et tout le reste,... maintenant, je me moque de l'astronomie comme de ça...
Et il fit, bruyamment, claquer l'ongle de son pouce contre ses dents.
—Mais, malheureux, s'écria Fricoulet, oublies-tu donc que Séléna est à ce prix.
—Oh! Séléna!... murmura Gontran en hochant la tête,... d'ici trente ans, elle a le temps de mourir, et moi aussi.
L'ingénieur prit la main de son ami.
—Tu as tort de parler ainsi, dit-il,... trente ans, en l'espèce, n'est qu'un maximum... et le hasard est si grand.
—Que veux-tu dire?
—Qu'il serait prudent à toi de te garder à carreau, comme on dit, et de ne pas compromettre, par un coup de tête, la bonne opinion qu'a de toi M. Ossipoff.
—Que faut-il faire, alors?
—Jouer ton rôle en conscience et feindre, pour les Petites Planètes, un de ces enthousiasmes...
—Comment veux-tu que je m'enthousiasme pour une chose que je ne connais même pas?
—Je te renvoie auxContinents célestes.
Gontran fit entendre un bâillement sonore et prolongé.
—C'est bon, dit-il, on verra cela... plus tard.
—C'est tout de suite, au contraire,... Ossipoff peut te tomber sur le dos d'un moment à l'autre.
—Mais nous sommes en froid!
—Les Petites Planètes l'ont réchauffé.
Gontran paraissait atterré.
—Eh! mon Dieu! s'écria Fricoulet, rappelle-toi la conversation que nous avons eue, à ce sujet, à l'observatoire de la Ville-Lumière: en 1801, l'astronome Piazzi découvre, à Palerme, la première petite planète, qu'il baptise du nom de Cérès... En 1802, un astronome de Brême, Olbers, découvre la seconde, Pallas... Puis, plusieurs années après, la quatrième, Vesta; la troisième, Junon, avait été trouvée, entre temps, par un nommé Harding;... Ensuite, on resta pendant trente-huit ans sans plus s'occuper de la zone nº 28, quand, tout à coup, le goût des recherches se réveilla, et l'on en découvrit 234.
M. de Flammermont écoutait attentivement.
—Je crois, dit-il enfin, que je ferai mieux de prendre lesContinents célestes; tu me racontes cela trop en abrégé...
—C'est aussi mon avis, fit l'ingénieur.
Le jeune comte poussa un énorme soupir, attira à lui le précieux ouvrage, caché sous le matelas même de son hamac, et, après l'avoir feuilleté, l'ouvrit au chapitre des Petites Planètes.
—Va, dit-il d'une voix de victime à Fricoulet, ferme ma porte, et, si Ossipoff t'interroge à mon sujet, dis-lui que je continue de dormir.
Depuis le moment où l'Éclairavait franchi l'orbite de Méduse, le voyage se poursuivait sans encombre, n'offrant aux Terriens, pour rompre la désespérante monotonie des heures, que la constatation de la diminution quotidienne du disque solaire.
Déjà, sur Mars, les voyageurs avaient été à même de remarquer une différence notable entre la chaleur et la lumière reçues par la planète, et celles que reçoit la Terre; à ce moment, ils arrivaient, en droite ligne, du Soleil, aux abords duquel ils avaient eu à supporter une température colossale, dépassant celle de l'eau bouillante, et ils avaient vu cette chaleur et cette lumière décroître progressivement et d'une manière proportionnelle au disque même de l'astre.
Lorsque la comète qui les emportait avait passé à son périhélie, le diamètre solaire accusait plus d'un degré, exactement 1°,44; en coupant l'orbite terrestre, ce même diamètre ne mesurait plus que 32', et, sur Mars, il avait diminué encore et était descendu à 21'.
Maintenant, au centre de l'essaim des astéroïdes, il n'accusait plus que 15' de largeur, et allait se rétrécissant chaque jour davantage.
D'après les calculs d'Ossipoff, l'appareil avait franchi, à travers l'immensité stellaire, en un mois, 216 millions de kilomètres, et sa distance du Soleil pouvait s'évaluer à 110 millions de lieues.
Il traversait alors la région où se croisent le plus grand nombre des orbites des petites planètes, et le vieux savant estimait qu'avant quatre semaines, il couperait l'orbite de Jupiter; on serait alors arrivé à 198 millions de lieues de l'astre central.
Il ne se passait guère de jour que l'œil vigilant d'Ossipoff ne signalât quelqu'astre nouveau, au sujet duquel il fallait que Gontran subît un interrogatoire, auquel il répondait victorieusement d'ailleurs.
Fricoulet connaissait l'ordre dans lequel les petites planètes se présentaient, et le jeune comte étudiait d'avance sa leçon dans lesContinents célestes.
Après Méduse, on avait rencontré Flore, Ariane, Harmonia, Melpomène, Victoria, Zélia, Uranie, Athor, Baucis, Iris.
—Demain, dit un soir Gontran, nous apercevrons sans doute Barbara.
Il avait dit cela d'un ton si singulier, que MlleOssipoff ne put s'empêcher de demander:
—Et qu'est-ce que cette planète a de si remarquable, pour que vous nous la signaliez ainsi?... sans doute, est-elle plus importante que celles qu'il nous a été donné de voir jusqu'ici.
M. de Flammermont secoua la tête:
—Cette planète est une des plus petites du système, car elle ne mesure pas plus de 50 kilomètres de diamètre; mais elle a ce côté original d'avoir été découverte exprès...
—Exprès! s'écria la jeune fille en souriant.
—Oui, mademoiselle; généralement, lorsqu'un fiancé fait sa cour, il offre, à celle que son cœur a choisie, des fleurs comme emblème de son affection... L'astronome américain Peters trouva cela par trop banal. Il était, malgré ses soixante-dix-huit ans, tombé amoureux de la fille du célèbre opticien Merz, et, pour lui prouver combien son amour différait de celui des autres hommes, il chercha, pendant deux ans, un astre inédit assez brillant, qui fût digne d'être offert à celle qu'il aimait... Cet astre, il le baptisa de son nom, Barbara.
—C'est là une attention délicate, murmura la jeune fille.
—Je regrette, croyez-le bien, répondit Gontran, de n'avoir encore rien découvert,... mais, pour une marraine telle que vous, ce serait trop peu d'une étoile, c'est un soleil qu'il faudrait...
Après Barbara, on demeura près d'une semaine sans rencontrer aucun astéroïde, puis l'Éclairarriva à une région richement peuplée; il passa d'abord à 100 lieues à peine de Æthra, qui parut aux voyageurs n'être qu'un rocher de forme irrégulière, mesurant à peine 30 kilomètres suivant son plus grand diamètre, et qu'une légère atmosphère entourait.
Ensuite, ils aperçurent Ève, Maïa, Proserpine, Lumen, Frigga, Clotho et Junon; ces deux dernières planètes semblaient naviguer de conserve, et Ossipoff déclara qu'en vertu de la faible masse de ces astres, la pesanteur était si peu sensible à leur surface, que les matériaux d'un volcan de Clotho pouvaient parfaitement bien retomber sur Junon.
Successivement furent signalées Yanthe, Brunhilda, Rodope, Félicité, Érinice, Pompéïa et Dynamène.
Une nuit, la petite colonie eut une frayeur affreuse. L'Éclairavait failli heurter au passage la planète Lamberte, et, sans la présence d'esprit de Fricoulet qui, d'un violent coup de barre fit dévier l'appareil, c'en était fait des Terriens.
Quelques jours plus tard, on put constater que Cérès et Pallas, les deux premières petites planètes découvertes, étaient de véritables mondes, de forme sphérique et entourés d'une atmosphère, tout comme Lætitia et Bellonne, qu'on aperçut quelques jours plus tard.
On avait laissé en arrière les orbites enchevêtrées d'Isabelle, Eudora, Antigone, Aglaé, Calliope, Sylla, Psyché, Vindabona, Clytemnestre, Hespérie, Pallès et Europe, lorsque Gontran qui préparait, ainsi qu'il le disait plaisamment, sa leçon du lendemain, interpella Fricoulet:
—Dis donc, fit-il, dans quelques heures, nous allons être en vue de deux planètes qui n'ont point de nom de baptême, je ne les trouve cataloguées que sous deux numéros d'ordre, 222 et 223; n'y a-t-il pas là une erreur ou un oubli?
L'ingénieur se mit à rire.
—Mon cher, répondit-il, si tu as des économies à placer dans les terrains et que tu aies le moins du monde le désir d'être propriétaire, ces deux planètes sont à vendre.
—Quelle est cette plaisanterie?
—Ce n'est point une plaisanterie, c'est l'exacte vérité; aussi, prenant comme exemple l'astronome américain dont tu parlais l'autre jour, tu devrais offrir ces deux planètes à ta fiancée, au lieu de lui acheter un petit hôtel entre cour et jardin.