CHAPITRE VI

—M'expliqueras-tu ce que cela signifie?

—Tout simplement que, pour vivre dans les étoiles, l'astronome Palisa, l'inventeur des deux planètes en question, n'en est pas moins un homme pratique, et qu'il a fixé à la somme de 1,250 francs l'honneur et le plaisir de tenir ces deux astres sur les fonts baptismaux. Si le cœur t'en dit...

Enfin, après quarante-huit jours de voyage, Hilda, la dernière planète du groupe, fut laissée en arrière; la zone, large de 67 millions de lieues, où gravitent ces mondicules, était traversée, et l'Éclairse trouvait maintenant à 90 millions de lieues de Mars qui, depuis longtemps, avait disparu dans l'infini.

Quarante-six millions de lieues restaient encore à franchir, avant d'arriver à l'orbite de Jupiter; d'après Fricoulet, cela représentait encore vingt-cinq jours de voyage.

Gontran!... eh!... Gontran!

Depuis cinq minutes, Fricoulet secouait son ami qui, étendu sur son hamac, dormait à poings fermés.

—Il ne se réveillera donc pas... l'animal! maugréa l'ingénieur; ma foi, tant pis!

Il prit dans ses bras le dormeur, l'enleva de sa couchette et le planta sur ses pieds.

—Hein!... quoi!... qu'arrive-t-il? gronda M. de Flammermont, en écarquillant démesurément ses yeux, pleins de sommeil encore et tout vagues.

Puis, apercevant Fricoulet qui le regardait en riant:

—Ah!... c'est toi, Alcide... bégaya-t-il; qu'est-ce que tu fais là?

—Tu le vois, je viens de t'éveiller.

—C'est déjà mon tour? murmura le jeune comte avec un accent de regret.

—Minuit viennent de sonner... c'est à toi de prendre le quart.

Gontran haussa les épaules:

—Le quart,... le quart... bougonna-t-il; en vérité, quel intérêt vois-tu à morceler ainsi nos nuits, au détriment de notre santé, et sans aucun profit pour notre sécurité... laquelle ne court aucun risque...

—Tu crois cela, riposta l'ingénieur.

—Dame! depuis près de deux mois que dure notre voyage, ce qui n'est pas loin de faire une soixantaine de nuits, est-il survenu un incident, si petit fût-il, qui légitimât notre faction?

Fricoulet saisit la main de son ami:

—Mais, malheureux! en ce moment, plus que jamais, notre faction est utile... songe que nous ne sommes plus qu'à quinze cent mille lieues de Jupiter, et qu'il suffirait de la moindre fausse manœuvre, du moindre arrêt de la machine, pour nous jeter contre ce géant,... comme une chauve-souris contre un mur...

—Ah! à quinze cent mille lieues, tu exagères! si tu penses que Jupiter puisse exercer sur nous la moindre attraction...

Fricoulet fit entendre un petit ricanement plein de raillerie.

—Gontran, mon ami, dit-il, tu négliges tonvade mecumet tu as tort; lesContinents célestesont du bon.

M. de Flammermont eut un mouvement de tête découragé:

—À quoi bon, murmura-t-il, me casser la tête avec toutes ces machines-là?... tant que j'ai conservé quelque espoir de voir se réaliser le rêve de bonheur que j'avais formé, j'ai pu consentir à jouer cette comédie... mais, maintenant que j'ai comme perspective une attente de trente ans, avant de pouvoir épouser Séléna,... car c'est bien trente ans, n'est-ce pas, qu'il nous faudra pour atteindre la Terre, en suivant le cours de ce fleuve qui nous emporte?

—Oui, trente ans... à quelques mois près, répondit l'ingénieur.

Puis, ému malgré lui par l'accablement de son ami, il lui posa la main sur l'épaule:

—Corbleu! mon vieux... est-ce toi que je vois ainsi découragé?... un homme vraiment fort ne perd jamais espoir... qui sait? il peut se présenter telle circonstance...

Un éclair rapide brilla dans l'œil du comte.

—Vraiment, fit-il, penses-tu qu'il puisse y avoir un moyen quelconque d'abréger cette excursion?

L'ingénieur allongea les lèvres.

—Quand on navigue, comme nous, en plein inconnu, répondit-il, on ne sait jamais... je te conseille donc, si tu tiens toujours à Séléna de rouvrir lesContinents célestes, et d'y lire, attentivement, ce qui concerne Jupiter.

—Pour en revenir à ce que tu disais tout à l'heure, dit M. de Flammermont, tu crois qu'à quinze cent mille lieues...

—Ah! riposta Fricoulet, c'est Ossipoff qui ferait un nez, s'il t'entendait parler de la sorte... Mais, malheureux, ne te rappelles-tu donc plus cet axiome fondamental qui dit que l'attraction exercée par un corps est en raison directe de sa masse... or, Jupiter et la Terre sont de la même proportion qu'une orange et un pois... Si un géant pouvait pétrir ensemble une quantité considérable de Terres, il n'en faudrait pas moins de 1,230, pour égaler le volume de ce monde formidable; quant au poids, 800 Terres, placées dans le plateau d'une titanesque balance, équilibreraient à peine la masse jovienne... Songe que son diamètre surpasse de plus de onze fois celui de notre planète natale, il atteint 141,600 kilomètres, et la circonférence, à l'Équateur, n'est pas moins de 111,100 lieues.

—Tu viens de dire: à l'Équateur, objecta M. de Flammermont; la circonférence n'est donc pas la même partout?

—Pas précisément: l'axe vertical, qui passe par les pôles de Jupiter, est de 8,000 kilomètres plus court que le diamètre horizontal, ce qui correspond à un aplatissement de 1,17.

—Voilà qui est singulier,... et sait-on d'où provient cet aplatissement?

—Tout simplement de la rapidité avec laquelle Jupiter tourne sur son axe; tu sais que la durée de la rotation est de 9 heures, 55 minutes, 45 secondes, si bien que les jours et les nuits sont de moins de cinq heures; or, cette vitesse de rotation est telle qu'un point de l'Équateur court à raison de 12 kilomètres par seconde, vingt-quatre fois plus vite qu'un point de l'Équateur terrestre; en outre, la force centrifuge développée diminue d'un douzième la pesanteur à l'Équateur: un objet qui pèse 12 kilogrammes aux pôles n'en pèse pas plus de 11 à l'Équateur...

En apercevant Farenheit, qui sortait avec précaution de la cabine dans laquelle on l'avait enfermé...

—Eh bien! riposta Gontran avec insouciance, si nous devons tomber, tâchons que ce soit sur l'Équateur, la chute sera moins rude.

L'ingénieur haussa les épaules avec pitié.

—Mon pauvre Gontran, murmura-t-il, tu ne sais rien de rien.

—Possible,... mais je me rappelle parfaitement que la densité des matériaux qui constituent Jupiter est le quart de celle des matériaux terrestres, donc...

—Donc, ricana Fricoulet, la pesanteur y est moindre, n'est-ce pas? c'est là ce que tu veux dire,... eh bien! tu es dans la plus complète erreur; sur Jupiter, la pesanteur est deux fois et demie plus considérable que sur la Terre,... un kilogramme terrestre pèse, là-bas, deux kilos cinq cents grammes,... si bien que toi, dont le poids est de 75 kilos, tu en pèseras 175, et qu'une pierre abandonnée à elle-même parcourra 12 mètres dans la première seconde, au lieu de 4m90 comme sur Terre.

Et pour compléter l'ahurissement de son ami, il ajouta d'un ton fort naturel:

—Ceci étant posé, si tu multiplies notre poids total, qui serait sur Jupiter de six mille kilos, par la hauteur de notre chute, tu arriveras au joli total de 46,000 mètres qui est la rapidité avec laquelle nous rencontrerions le sol de Jupiter,... si cette rencontre, effectuée dans de semblables conditions, te convient, tu n'as qu'à te recoucher dans ton hamac et à reprendre le somme que j'ai si malencontreusement, à ton gré, interrompu;... quant à moi, je suis brisé,... je vais me coucher...

Et, sur ces mots, Fricoulet tourna les talons pour gagner la couchette de Farenheit, qu'il avait adoptée depuis que l'Américain vivait à part...

La perspective peu séduisante que les dernières paroles de l'ingénieur venaient d'évoquer aux yeux de Gontran le réveilla tout à fait, en même temps qu'elle chassa toute velléité de paresse.

Il gagna la machinerie et s'assit, la main sur le levier qui commandait le gouvernail, les regards fixés sur les batteries d'accumulateurs.

—Fichtre! murmura-t-il en plaisantant, une chute de quinze cent mille lieues de haut,... mais nous serions réduits en poussière, en vapeur, avant que d'arriver en bas...

Un léger grincement se fit entendre, en ce moment, derrière lui; il se retourna et poussa un cri de surprise en apercevant Farenheit qui sortait avec précaution de la cabine dans laquelle on l'avait enfermé.

—Vous! s'écria Gontran en se levant.

Se voyant découvert, l'Américain s'avança vers le jeune homme, et la lumière du falot, qui tombait en plein sur lui, éclaira un visage hâve, décharné, dans lequel les yeux, luisant d'un éclat fiévreux, mettaient deux points lumineux, farouches; l'arête du nez, amincie en lame de couteau, se recourbait sur la bouche aux lèvres décolorées; les cheveux et la barbe avaient crû prodigieusement et étaient presque entièrement blancs.

La marche était hésitante et le jeu des articulations saccadé.

—Peste, pensa Gontran, la captivité ne lui est pas favorable,... mais comment diable a-t-il fait pour sortir de là?... c'est au moins cet animal de Fricoulet qui aura oublié de bien fermer la porte.

Du temps que le jeune comte monologuait ainsi mentalement, l'Américain, arrêté à deux pas de lui, les bras sur la poitrine et les paupières mi-closes, laissant filtrer un regard mauvais, le considérait en hochant la tête.

Enfin, comme s'il eût deviné les pensées de Gontran.

—Oui, c'est moi, monsieur de Flammermont, dit-il d'une voix rauque,... cela vous surprend de me voir en liberté,... mais avec de la patience, on arrive à tout... Depuis plus d'un mois que je vis enfermé là-dedans comme une bête malfaisante dans sa cage, je n'ai eu qu'un but: recouvrer ma liberté et me venger. Libre, je le suis; quant à la vengeance, tout à l'heure, je l'aurai...

—Allons, pensa Gontran, la solitude ne l'a pas calmé,... il est toujours sous le coup du même vent de folie qui a soufflé sur lui voici cinq semaines,... tâchons de le ramener par la douceur.

Et tout haut, avec un accent plein d'aménité:

—Vous venger, mon cher sir Jonathan, dit-il, mais de qui?

—De vous tous, misérables que vous êtes, qui me bernez depuis des mois et auxquels j'ai assez longtemps servi de jouet!

Le jeune homme comprit qu'il serait dangereux d'entamer une discussion à ce sujet;... il préféra dire comme l'Américain, espérant, de la sorte, l'amener à réintégrer en douceur la cabine qui lui servait de cabanon.

—Eh bien! dit-il en baissant la voix mystérieusement, vous avez raison,... oui, l'on vous a berné,... et moi avec;... il est certain que cet Ossipoff est un grand farceur et que l'on en a guillotiné sur terre qui ne le méritaient pas autant que lui,... mais, que voulez-vous?... pour le moment, il n'y a rien à faire... qu'à attendre patiemment l'heure de la vengeance.

Et il ajouta:

—Voyez moi,... est-ce que je n'ai pas, autant que vous, sujet de me plaindre?... est-ce que ce rôle d'éternel soupirant, auquel je suis condamné, ne devient pas affolant?... eh bien! mais cela ne m'empêche pas de conserver mon sang-froid et de dissimuler ma rage sous des sourires,... faites comme moi...

Il sembla au jeune homme que ce petit discours produisait un salutaire effet; les traits contractés de Farenheit se détendaient, l'œil perdait sa fixité farouche, et les lèvres crispées devenaient presque souriantes.

—Écoutez, dit-il quand le jeune homme eut fini de parler, c'est Dieu, sans doute, qui vous a fait veiller cette nuit, pendant votrequart,... si je vous avais trouvé endormi, comme la nuit dernière, c'en était fait de vous.

—Comme la nuit dernière! s'écria Gontran.

—Je vous ai dit tout à l'heure que, depuis ma captivité, toutes les forces vives de mon esprit s'étaient concentrées sur une seule idée: sortir de ma prison... Or, quand un Américain veut une chose, il est rare qu'il ne parvienne point à la conquérir,... je voulais ma liberté et je l'ai,... voici cinq nuits que je guette le moment où M. Fricoulet vous cède la place,... puis, lorsque je vous vois profondément endormi, je me glisse hors de ma cabine...

—Et que faites-vous, alors? demanda le jeune homme qui commençait à trouver que, pour un fou, Farenheit raisonnait à merveille.

—Je travaille à ma vengeance, répondit l'Américain dont les lèvres se tordirent dans un mauvais sourire.

—Votre vengeance! répéta Gontran,... mais vous êtes fou.

—Oui, gronda l'Américain, je suis fou,... mais non pas comme vous l'entendez,... je suis fou de rage,... car, non content de m'entraîner à votre suite, dans cette aventure chaque jour plus insensée, vous m'enfermez comme une bête malfaisante,... Eh bien! écoutez ceci.... vous êtes tous perdus,... le bateau est miné,... j'ai confectionné, avec la poudre que j'ai retiré des cartouches de mon revolver, une gargousse disposée de telle façon qu'en éclatant elle fera sauter en miettes l'Éclairet ceux qu'il contient.

—Mais, de ceux-là, vous en êtes aussi, répliqua M. de Flammermont qui ne pouvait se convaincre que Farenheit parlât sérieusement.

—Mourir ainsi, rapidement et tout de suite, n'est-il pas cent fois préférable que languir, durant des années? non, voyez-vous, j'ai mûrement pesé le pour et le contre,... et le parti auquel je me suis arrêté est encore le plus raisonnable.

—Savez-vous bien qu'en agissant ainsi, vous léseriez les intérêts de vos actionnaires.

—Comment l'entendez-vous?

—Au dire de Fricoulet, ce bateau représente une fortune considérable sur laquelle une part vous revient et vous permet de combler le déficit creusé dans la caisse de votre compagnie par ce coquin de Sharp.

L'Américain secoua la tête.

—Dans trente ans, répondit-il, je serai mort et, par conséquent, dans l'impossibilité de faire usage de cette fortune; non, ma résolution est bien prise, et je la mettrai à exécution, à moins que...

Gontran fixa sur lui un regard interrogateur.

—Tout à l'heure, je vous ai dit que la Providence veillait, sans doute, sur vous, puisqu'elle vous avait empêché de dormir cette nuit, comme les nuits précédentes.

—Pour me permettre de m'opposer à votre odieux projet! gronda le jeune homme,... car, pour qu'une gargousse éclate, il y faut mettre le feu, et, moi vivant, vous n'y réussirez pas...

Il s'avançait menaçant vers Farenheit.

—N'ayez crainte, fit celui-ci, mes précautions sont prises et bien prises; vous aurez beau vous débattre, vous aurez beau me ligotter, m'enfermer, l'Éclairsautera, si je le veux,... Mais, écoutez-moi,... je vous tiens pour un homme supérieur et dont l'intelligence dépasse de cent coudées celle de ce misérable Ossipoff et de ce gringalet d'ingénieur; et avec vous, il y a de la ressource...

—En vérité, mon cher sir Jonathan, vous me flattez...

—Non pas,... bien qu'ayant passé la plus grande partie de mon existence dans le commerce des suifs, je sais, tout comme un autre, juger les hommes à leur juste valeur,... dites-moi, où sommes-nous, en ce moment?

—À proximité de la planète Jupiter.

—Votre réponse n'en est pas une,... Jupiter, je ne connais pas ça,... dites-moi si nous sommes loin de la Terre?

—À plus de cent cinquante millions de lieues.

—Et, quand on aura dépassé ce... Jupiter, où vous proposez-vous d'aller?

—Mais, on parle de pousser jusqu'à Saturne,... environ douze cent millions de kilomètres...

L'Américain se croisa les bras sur la poitrine et, d'une voix toute vibrante de rage difficilement contenue:

—Monsieur de Flammermont, dit-il, persistez-vous à ne point vouloir remplir vos engagements?... persistez-vous à nier la possibilité de regagner la Terre, ainsi que vous me l'aviez promis,... persistez-vous à vouloir continuer à jouer le rôle ridicule que vous jouez?

—Sir Farenheit, répondit le jeune homme, l'impossible a été tenté,... c'est tout ce que je pouvais faire,... j'ai ma conscience pour moi.

—C'est votre dernier mot?

—Je n'ai rien de plus à vous dire.

—C'est bien,... je sais ce qui me reste à faire.

Et avant que Gontran eût pu s'y opposer, l'Américain s'approcha de la cloison et appuya le doigt sur un commutateur qui commandait aux fils du gouvernail; aussitôt, une étincelle jaillit qui se mit à courir le long du plancher comme un feu follet.

Seulement alors, M. de Flammermont remarqua une imperceptible mèche de mine qui serpentait sur le sol et semblait aboutir au moteur.

—Misérable! s'écria le jeune homme.

En éclatant, elle fera sauter en miettes l'Éclairet ceux qu'il contient.

Et il se précipita vers la mèche pour l'éteindre.

Mais, d'un bond formidable, l'Américain se jeta sur lui, l'enlaça de ses deux bras avec une force que la rage décuplait et, le renversant sur le plancher, l'immobilisa.

—À moi! à moi! hurla Gontran... Fricoulet! Fricoulet!

Farenheit lui posa sur la bouche sa large main pour étouffer ses cris, en même temps qu'il lui écrasait la poitrine sous ses genoux.

Mais les appels du jeune homme avaient été cependant entendus; il se fit, dans l'intérieur du bateau, un remue-ménage au milieu duquel les voix d'Ossipoff, de Fricoulet, de Séléna se mêlaient dans des questions épeurées et des réponses brèves.

En même temps, un bruit de pas précipités retentit.

—By God!gronda Farenheit, auraient-ils donc le temps d'arriver avant que tout soit fini!

Et, l'oreille aux écoutes, il tenait ses yeux ardents fixés sur la mèche qui flambait.

Les marches de l'escalier de fer qui conduisaient à la machinerie gémirent sous une dégringolade de pas.

—Les voilà,... les voilà! rugit l'Américain d'une voix désespérée.

Mais au moment où la porte s'ouvrait, la flamme atteignait le moteur; une détonation sourde se fit entendre, un jet de flamme fusa jusqu'au plafond, en même temps que Farenheit et Gontran étaient projetés en avant au milieu d'une grêle de débris arrachés à la pièce par la force de l'explosion.

M. de Flammermont fut le premier qui revint à lui, grâce aux soins empressés que ses compagnons lui prodiguèrent.

En quelques mots, il raconta ce qui s'était passé, et aussitôt l'on s'empressa de transporter l'Américain, encore évanoui, dans sa cellule où on l'enferma soigneusement, chargeant la Providence de veiller sur lui et de le rappeler à la vie.

On avait autre chose à faire, pour le moment, que de s'occuper de cet insensé criminel; il fallait soigner l'Éclairavant tout.

Après un examen minutieux de l'appareil en son entier, on reconnut que, en dépit de la secousse formidable qui l'avait ébranlé dans toute sa membrure, l'Éclairn'avait aucunement souffert.

Quant à la machinerie, les dégâts qu'y avait causés l'inflammation de la cartouche étaient moins grands que Fricoulet ne l'avait craint tout d'abord.

La cartouche ayant été placée sous le socle même du moteur, celui-ci avait été arraché, plusieurs bielles étaient tordues et deux batteries d'accumulateurs se trouvaient hors de service.

Les parois de lithium avaient heureusement résisté, ainsi que les cloisons, et c'était là le principal, car par la moindre fissure, tout l'air contenu dans le wagon se fût échappé, et les voyageurs eussent été perdus sans rémission.

—Eh bien! monsieur le mécanicien? demanda Ossipoff à Fricoulet, quand celui-ci eut terminé entièrement son inspection.

—Eh bien! monsieur Ossipoff, il y a là pour dix heures de travail; après quoi, il n'y paraîtra plus.

—Dix heures de travail! s'écria le vieux savant, si j'entends bien, cela veut dire dix heures pendant lesquelles nous cesserons d'avancer.

—Non pas, nous continuerons à suivre le courant.

—Oui, mais notre véhicule n'aura plus aucune force propre.

—Bien entendu, puisque le moteur ne fonctionnera plus.

Un pli profond se creusa dans le front du vieillard qui sortit en courant de la pièce.

—Où va-t-il donc? demanda Gontran en l'entendant qui s'élançait dans l'escalier.

Fricoulet haussa les épaules, ce qui signifiait qu'il n'en savait pas plus que son ami.

—Voyons, ajouta-t-il en jetant autour de lui un regard circulaire, par où allons-nous commencer?

Comme il réfléchissait, Ossipoff rentra, les sourcils froncés sous l'empire d'une inquiétude grave.

—Qu'y a-t-il donc, père? demanda Séléna.

—Il y a que la situation est terrible.

—Pas plus terrible qu'il y a cinq minutes, reprit Fricoulet.

—Assurément si, car il y a cinq minutes, je ne savais pas ce que je sais.

Et que savez-vous?

—Que Jupiter, dont nous ne sommes plus éloignés que de douze cent mille lieues, agit sur nous et nous attire!

—Il fallait s'y attendre, murmura Gontran; mais que résulte-t-il de cela?

—Si, avant deux heures, nous n'avons pas remis le propulseur en marche, la force attractive de la planète l'emportera sur la violence du courant d'astéroïdes qui nous soutient, nous arrachera au fleuve qui nous emporte, et, une fois que nous serons dans le vide, nous tomberons sur Jupiter, à la surface duquel un calcul très simple démontre que nous arriverons en vingt-deux heures trente-deux minutes.

—Eh bien! dit Séléna, qu'y a-t-il là de si terrible, mon cher papa? Après la Lune, Vénus, Mercure et Mars, n'est-il pas tout naturel que nous visitions Jupiter.

—Mademoiselle a raison, dit à son tour l'ingénieur; tant qu'à faire le voyage, autant le faire complet,... négliger d'étudier Jupiter, dans les circonstances où nous nous trouvons, c'est comme si, parcourant l'Italie, nous négligions de visiter Rome.

M. Ossipoff eut un petit clappement de langue impatienté.

—Mon cher monsieur Fricoulet, répondit-il, en mécanique vous pouvez avoir une certaine compétence, mais, pour Dieu, je vous en conjure, abstenez-vous de parler des choses que vous ne connaissez pas. Or, les questions astronomiques vous sont à peu près étrangères... et, chose singulière, vous avez la manie d'en parler.

Tout étonné de cette apostrophe, l'ingénieur fixait sur le vieillard des yeux tout ronds.

—Y aurait-il indiscrétion à vous demander, cher monsieur, fit-il, à propos de quoi vous me tenez ce langage?

Ossipoff croisa les bras:

—Vous parlez, comme d'une chose toute simple, d'une visite à Jupiter,... savez-vous seulement si Jupiter est habitable et si nous pourrons vivre à sa surface?

—Oh! ce n'est pas moi qui puis avoir là-dessus une opinion quelconque, répliqua l'ingénieur avec une feinte modestie; quoique vous en disiez, je ne me pose pas en savant et je me fie à vous pour savoir ce qu'il y a à faire.

Ce disant, il se courba vers le moteur dont il examina avec soin les parties détériorées.

Gontran, s'adressant à Ossipoff, s'écria:

—Mais pourquoi Jupiter ne serait-il pas habitable?... la base de toute atmosphère n'est-elle pas la vapeur d'eau?... or, n'a-t-on pas constaté, à la surface de la planète, des nuages,... et des nuages de cent soixante kilomètres d'épaisseur,... ce qui semblerait indiquer une atmosphère sérieuse?

—Trop sérieuse même, répliqua le vieillard; car, si vous admettez, comme il est logique de l'admettre, que cette atmosphère soit composée des mêmes éléments que l'atmosphère terrestre,—à la densité qu'elle a à dix kilomètres au-dessus du niveau de la mer,—un calcul des plus simples vous prouvera que la densité de l'air, à la surface de Jupiter, surpasserait de dix mille millions de millions de fois la densité du platine.

—Ce qui est absurde, déclara Fricoulet.

—Il faut donc supposer à cette atmosphère une composition toute autre, dit à son tour Gontran.

—À moins d'admettre, poursuivit l'ingénieur, une température très élevée, permettant de conserver, à l'état gazeux, une semblable atmosphère.

Il avait prononcé ces paroles sans y paraître attacher la moindre importance.

Mais Ossipoff avait tressailli et il le regarda curieusement.

—Où avez-vous appris cela? demanda-t-il.

—En causant, cette nuit, avec Gontran.

Le vieillard se tourna vers le jeune homme; mais Séléna devina, sans doute, que son père se disposait à poser à son fiancé quelque question embarrassante peut-être, car elle demanda:

—Cependant, d'où Jupiter tirerait-il une semblable chaleur?... pas du Soleil, assurément, puisqu'il en est cinq fois plus éloigné que la Terre... Ne m'avez-vous pas dit, mon père, que la surface du Soleil, vu de Jupiter,—étant vingt-sept fois plus petite—il s'ensuit que l'intensité de la chaleur et de la lumière reçue par la planète y est réduite au trente-six millième de l'intensité de la chaleur et de la lumière reçue par la Terre.

En écoutant parler sa fille, le visage du vieillard devint radieux.

—Ah! fillette, fillette, murmura-t-il d'une voix attendrie, tu es la joie et l'orgueil de mes vieux jours.

Il l'embrassa sur les deux joues, puis, emporté par son tempérament qui, malgré lui, le poussait à parler de cette science qu'il aimait par dessus tout, il ajouta d'un ton doctoral.

—Non, ce n'est pas du Soleil que Jupiter pourrait recevoir cette chaleur,... autrement, il faudrait admettre que ce monde géant a ou n'a pas d'atmosphère, suivant qu'il est près ou loin de l'astre central... Songe, en effet, que son orbite est d'une excentricité telle qu'il est plus éloigné de 20 millions de lieues du Soleil à son aphélie qu'à son périhélie, où sa distance est de 183 millions de lieues.

—Peste! murmura Gontran, mais pour parcourir un orbite comme celui-là, il doit falloir des années d'une longueur prodigieuse.

—Vous dites? fit brusquement le vieillard, aux oreilles duquel les paroles de Gontran étaient arrivées, mais un peu confuses.

Le jeune homme ne répondit pas tout de suite, en sorte que Fricoulet eut le temps de prendre la parole.

—Gontran me disait, fit-il, que cette différence dans les distances de Jupiter au Soleil forme les véritables saisons de Jupiter, qui ne met pas moins,—paraît-il,—de onze ans, dix mois et dix-sept jours pour parcourir son orbite.

Ossipoff fit de la tête une approbation muette; néanmoins, son regard demeura un peu soupçonneux, et il s'apprêtait à poursuivre plus loin son investigation, lorsque Séléna, s'adressant à l'ingénieur, l'en empêcha.

—Ne venez-vous pas de dire: les véritables saisons, monsieur Fricoulet? demanda-t-elle.

—Oui, mademoiselle, vous avez bien entendu.

—Y a-t-il donc, sur Jupiter, deux sortes de saisons?

Le visage grave, les sourcils froncés, il étudiait l'espace.

—Non, il n'y en a qu'une seule, celle dont j'ai parlé: car Jupiter a son axe presque perpendiculaire à l'écliptique, si bien qu'il parcourt son orbite, dans une position verticale, au lieu d'être incliné comme la Terre; si, au lieu de parcourir une ellipse autour du Soleil, Jupiter décrivait une circonférence parfaite, il n'y aurait aucune trace de saison, et la planète jouirait d'un printemps éternel. Malheureusement, cette différence de vingt millions entre les distances périhélie et aphélie est là, qui détruit l'harmonie résultant de la position même de la planète.

Tout en parlant, Fricoulet n'avait pas cessé de travailler, et Gaston, qui comprenait combien son silence était dangereux, paraissait concentrer tous ses efforts et toute son attention sur l'une des bielles que l'ingénieur lui avait donné à réparer.

Mais Ossipoff s'était approché d'un hublot et, le visage grave, les sourcils froncés, il étudiait l'espace.

Brusquement, il abandonna son poste d'observation, quitta la machinerie et on l'entendit qui montait quatre à quatre le petit escalier conduisant à la cabine où il avait installé tous ses instruments.

Aussitôt qu'il fût parti, M. de Flammermont abandonna sa besogne et, poussant un formidable soupir.

—Ouf! fit-il, encore un écueil de franchi... j'ai eu une peur terrible.

—Je t'avais conseillé de repasser tesContinents célestes, répliqua Fricoulet.

—Eh! l'ai-je pu?... avec cet animal de Farenheit...

Il s'approcha de l'ingénieur et, d'une voix calme.

—Voyons, dit-il, pendant que nous sommes seuls, donne-moi quelques détails... de manière à ce qu'à la première question, je ne demeure pas le bec dans l'eau.

—Des détails,... sur quoi?

—Sur Jupiter, parbleu!

—Mais tu sais déjà, à peu près, tout ce qu'il y a à savoir;... on ne t'en demanderait certainement pas plus si tu passais ton bachot.

—Tu crois?

—Feuillette le livre de ton homonyme... si tu doutes.

—Et les satellites, murmura Séléna en souriant...

Fricoulet se frappa le front.

—C'est ma foi vrai! s'exclama-t-il,... ce diable de moteur m'a fait perdre la tête... mais oui, il y a les satellites.

Gontran se croisa les bras avec une indignation comique.

—Comment, s'écria-t-il, Jupiter a des satellites et tu ne le disais pas! après tout, sans doute, sont-ils tellement minuscules qu'on peut les considérer comme négligeables.

L'ingénieur leva les bras au plafond.

—Négligeables!... des mondes qui ont des diamètres de 3,800, 3,400, 5,800, 4,400 kilomètres... peste! mais que te faut-il donc à toi?... songe que le plus gros égale le double de Mercure, une véritable planète... Ah bien! si Ossipoff t'entendait parler de la sorte... En vérité, l'ignorance est une belle chose!

—Voyons... voyons, dit Gontran impatienté, au lieu de m'objurguer ainsi, tu ferais mieux de me donner quelques détails sur ces mondes intéressants... et, d'abord, comment se nomment-ils? importants tels que tu les présentes, ils n'ont pas été en peine de trouver des parrains pour les tenir sur les fonts baptismaux...

—Nous avons d'abord Io, à 107,500 lieues du centre de la planète; ensuite Europe à 470,700, puis Ganymède à 270,000 et enfin Callisto à 478,500; maintenant tu connaîtras leur état civil en son entier, quand tu sauras que ces satellites tournent respectivement autour de leur planète en un jour et dix-huit heures terrestres, trois jours et treize heures, sept jours et trois heures, seize jours et seize heures; enfin leur densité et la pesanteur à leur surface sont à peu près semblables à ce qui existe sur Mars; on sait encore que ces satellites paraissent animés d'un mouvement de rotation sur leur axe, en sorte qu'ils ne présentent pas toujours la même face à la planète, comme font les satellites de la Terre et de Mars... Quant à leur constitution physique et à leur géographie, on n'en connaît encore rien.

—Tant mieux! fit Gontran.

—Pourquoi, tant mieux?

—Parce que c'est un effort de mémoire de moins pour moi... ainsi pas de montagnes, pas de cratères, pas de canaux?

—Non,... rien de rien.

—Oh! les charmants satellites!

Séléna et Fricoulet riaient encore du contentement de M. de Flammermont, lorsque Ossipoff apparut.

—Nous avons abandonné le milieu du courant, dit-il, nous nous en allons à la dérive.

—Qu'y voulez-vous faire? riposta l'ingénieur... au lieu de passer votre temps l'œil vissé à vos lunettes, vous feriez bien mieux d'empoigner une pince et de nous aider vous aussi.

Sans relever le ton un peu énervé dont étaient prononcées ces paroles, justes au fond, le vieillard se joignit à ses compagnons et tous les trois, pendant des heures, ne cessèrent de clouer, de visser, de limer.

Enfin, lorsque le chronomètre du bord marqua midi, les transmissions étaient rétablies, le moteur réparé, les accumulateurs remis en charge et Fricoulet déclara qu'on pouvait de nouveau essayer de marcher.

Mais alors, comme l'avait prévu Ossipoff, il était trop tard.

Sous l'influence de l'attraction jovienne, le wagon avait franchi plus de cinq cent mille lieues; il venait d'abandonner le courant de corpuscules cosmiques qui l'avait entraîné jusqu'à ce moment et il tombait en droite ligne, à travers le vide, vers la planète dont le disque immense s'étendait jusqu'à l'horizon.

—Monsieur Fricoulet, dit alors le vieillard, avez-vous une idée de la vitesse avec laquelle s'opérera notre atterrissage sur Jupiter.

—Oh! mon Dieu, monsieur Ossipoff, répondit l'ingénieur avec un calme étonnant, ce doit être quelque chose comme vingt-neuf mille mètres dans les dernières secondes... je ne crois pas,—si je me trompe,—me tromper de beaucoup...

—En effet, nous tombons à raison de 27,650 lieues à l'heure.

Gontran et Séléna eurent un geste effaré.

Fricoulet, lui, haussa légèrement les épaules avec une indifférence superbe.

—Baste! fit-il, au point où nous en sommes, quelques milliers de lieues en plus ou en moins...

—Je crois, balbutia le vieillard en courbant la tête, que nous sommes perdus...

Il attira à lui sa fille qu'il serra contre sa poitrine.

—Ma pauvre enfant, murmura-t-il.

Et à Gontran, en lui tendant la main.

—Me pardonnerez-vous?

—Minute, s'écria Fricoulet dont le visage s'éclaira d'un sourire énigmatique, minute,... monsieur Ossipoff; réservez votre émotion pour plus tard et toi, Gontran, attends, pour pardonner, que notre perte soit irrévocable.

Et comme ils le regardaient tous avec stupéfaction.

—J'ai idée, ajouta-t-il, que cette fois-ci, encore, nous nous en tirerons.

Ossipoff avait rejoint sa lunette et repris ses observations astronomiques; du moment que tout danger immédiat était écarté, le vieillard jugeait inutile de perdre, dans l'angoisse, un temps qu'il pouvait employer à satisfaire l'ardente curiosité qui le dévorait.

Fricoulet avait dit qu'on pouvait être sauvé, c'était là, pour lui, le principal. Quant aux moyens employés pour cela, il s'en rapportait entièrement à M. de Flammermont du soin de les examiner, de les discuter, d'en vérifier la valeur.

Pour le moment, Gontran se tenait à côté de Séléna, et tous les deux considéraient, avec une curiosité inquiète, l'ingénieur occupé à aligner des chiffres.

Enfin Fricoulet suspendit son crayon, ferma son carnet et poussa un ouf! de satisfaction.

—Eh bien? demandèrent d'une même voix les deux jeunes gens.

—Eh bien!... ça marchera comme ça... du moins, il y a tout lieu de l'espérer.

Et, en faisant cette réponse encourageante, l'ingénieur se frottait énergiquement les mains.

—Y aurait-il indiscrétion à te demander quelques explications? fit Gontran.

Le diamètre de Jupiter est de 142,000 kilomètres plus grand que le diamètre terrestre.

—Aucune indiscrétion... mais tu ne comprendrais pas.

—Je suis si bête... riposta le jeune comte avec aigreur.

—Je ne dis pas ça,... loin de là,... fichtre! Pour soutenir, depuis de si longs mois, un rôle aussi difficile que le tien, il ne faut pas être le premier venu... mais, quand on ne sait pas...

—Dites tout de même, insinua Séléna avec un petit sourire, à nous deux, nous comprendrons... ou, du moins, nous ferons tout ce qu'il faudra pour cela.

Fricoulet eut un mouvement de tête qui indiquait combien sa confiance était limitée; cependant, il se leva, s'approcha d'un hublot et appela les deux jeunes gens auprès de lui.

—Tenez, dit-il en étendant la main vers le disque énorme de Jupiter qui apparaissait au loin, rayonnant dans l'immensité sombre des cieux; nous sommes, en ce moment, à environ six cent mille lieues de la planète sur laquelle nous allons arriver, à la façon d'un aérolithe pesant dix mille livres, avec une vitesse de trente mille mètres dans la dernière seconde.

Séléna joignit les mains avec un geste d'épouvante, et Gontran poussa un «oh!» qui indiquait une certaine émotion.

—Et c'est de là, balbutia-t-il, que tu espères nous sauver?

L'ingénieur se frappa le front, rouvrit son carnet, vérifia ses calculs, refit quelques chiffres, et dit avec un sourire railleur:

—Je fais erreur... notre vitesse, dans la première seconde, sera supérieure... ou inférieure à trente mille mètres.

—Supérieure!... s'exclama Gontran; mais nous n'arriverons même pas à Jupiter... nous serons volatilisés avant.

—Tu dis juste... à moins que l'on ne parvienne à réduire à son minimum la vitesse de notre chute.

Gontran leva les bras au plafond:

—Résister à la puissance d'attraction d'un semblable géant!... s'écria-t-il; mais c'est de la folie.

—Dites-nous toujours votre projet, monsieur Fricoulet, fit Séléna.

—Voici en quoi il consiste: mais, d'abord, il faut que vous sachiez que Jupiter roule sur son orbite avec une rapidité de 12,600 mètres par seconde, et tourne sur lui-même de telle façon qu'un point de son équateur parcourt, dans le même temps, une distance presque égale;... il en résulte qu'à minuit, à l'opposé du Soleil, un point situé à son équateur se déplace avec une vitesse de 12,600 + 12,500, soit 25,100 mètres par seconde, tandis que le point situé dans un sens diamétralement contraire, à midi, en face le Soleil, ne vogue qu'à raison de 12,600-12,500 ou 100 mètres seulement par seconde, c'est-à-dire qu'il est presque stationnaire.

Fricoulet fit une pause, regardant ses auditeurs pour leur demander s'ils le suivaient bien dans son raisonnement.

Tous deux inclinèrent la tête affirmativement, alors l'ingénieur poursuivit:

—Dans le premier cas, cette vitesse de 25,000 kilomètres est à ajouter à celle du mobile qui nous porte, si bien que nous arriverions à toucher le sol jovien avec une rapidité de 53,250 mètres dans la dernière seconde.

Séléna poussa un cri d'effroi.

—En sorte, continua Fricoulet, que nous serions non seulement réduits en poussière, mais volatilisés comme une simple étoile filante, un semblable mouvement se transformant instantanément en chaleur... Dans le second cas, au contraire, nous n'avons plus qu'à considérer notre vitesse propre, et non celle de Jupiter, laquelle n'est plus que de 100 mètres par seconde; si bien qu'en faisant machine en arrière, au moment où nous arriverions dans l'épaisse atmosphère jovienne, nous pourrions annuler, ou à peu près, notre vitesse propre, et parvenir, sans secousse, jusqu'au sol qui nous attire.

D'un mouvement spontané, les mains de Séléna saisirent celles de Fricoulet et les pressèrent avec énergie.

—Ah! mon ami, dit-elle, vous nous sauvez encore une fois...

Gontran ne disait rien, mais un certain hochement de tête trahissait des préoccupations qu'accentuait encore un énergique froncement des sourcils.

—Qu'as-tu donc? demanda l'ingénieur, tu ne parais pas tout à fait convaincu?

—À parler franchement, répondit le comte, je t'avouerai que je ne le suis pas.

—Ah! bah! Et pourquoi?

—Parce que tout ton raisonnement est basé sur la rapidité de rotation de Jupiter, et que c'est là un point sur lequel il me semble impossible que l'on soit fixé.

Fricoulet haussa les épaules:

—Ah! ces ignorants! bougonna-t-il, tous plus incrédules les uns que les autres!

Il prit Gontran par le bras et le contraignit à coller son visage au hublot.

—Tu vois, dit-il, cette tache blanchâtre que l'on distingue sur le disque de la planète?

—Parfaitement, je l'ai déjà remarquée tout à l'heure; seulement, je constate qu'elle a changé de place... car, du bord du disque, elle est allée vers le centre.

—Eh bien! mon cher ami, c'est en étudiant la marche de cette tache que les astronomes sont parvenus à établir la vitesse de rotation de la planète.

M. de Flammermont fit entendre un petit ricanement railleur, puis se croisant les bras:

—En ce cas, dit-il d'une voix amère, mes craintes étaient fondées, et je félicite les astronomes terrestres de la justesse de leurs travaux, si c'est ainsi qu'ils procèdent.

—Je déclare, fit l'ingénieur, ne pas comprendre un mot à ce que tu dis.

—Cette tache, répliqua Gontran, fait partie, n'est-ce pas, de l'atmosphère de Jupiter?... or, qui dit atmosphère dit vent,... conséquemment, comme la marche du vent ne peut être réglée comme celle d'un train ou d'un omnibus, il me semble que l'on doit être réduit, en ce qui concerne la durée de rotation de Jupiter, à de simples conjectures, puisqu'on n'a, sous les yeux, que des masses nuageuses allant plus ou moins vite, suivant qu'elles sont poussées par un vent d'est ou un vent d'ouest...

L'ingénieur avait écouté, avec le plus grand sérieux, parler le comte de Flammermont; lorsque celui-ci eut fini, il répondit:

—En l'espèce, ton raisonnement ne manque pas de justesse, mais, où tu te trompes, c'est lorsque tu attribues au corps scientifique une semblable légèreté; plus que qui que ce soit, les astronomes savent qu'il ne faut pas se fier aux apparences, et les phénomènes que tu signales, ils en ont tenu compte... Ah! cela n'a pas été facile de déterminer exactement la durée du jour jovien, et cette étude, commencée auxviiesiècle, a été terminée il y a quelques années seulement.

—Auxviiesiècle! s'exclama Gontran.

—Oui, mon cher; c'est en 1665 que, pour la première fois, Dominique Cassini a songé à s'occuper de la durée de rotation du Jupiter; ses premières observations lui donnèrent une période de 9 heures, 56 minutes et quelques secondes; mais, ayant recommencé ses études en 1691 et en 1692, en prenant toujours pour base une des taches caractéristiques du disque jovien, il ne trouva plus que 9 heures 50 minutes, soit une différence de 6 minutes, différence énorme que nul ne put expliquer.

M. de Flammermont haussa les épaules.

—Six minutes! dit-il railleusement; en vérité, cela valait-il la peine que le pauvre Cassini se mit la tête à l'envers.

—Pendant plus de cent ans, on délaissa un peu Jupiter; puis, en 1773, Jacques de Sylvabelle commença une série d'observations qu'il poursuivit pendant plusieurs mois, et qui le conduisit au chiffre de 9 heures 56 minutes; en 1778, Herschel trouve une période variant de 9 heures 50 à 9 heures 54 minutes; en 1785, Schrœter de Lilienthal se prononce pour une période de 9 heures 55.

—Tous ces gens n'avaient donc rien à faire pour ergoter ainsi sur quelques secondes de différence? demanda Gontran.

—Il faut croire, mon cher, que ces quelques secondes avaient, au point de vue astronomique, une importance capitale, puisque de célèbres savants tels que Beer et Mædler, Airy de Greenwich, Jules Schmidt, Marth, Hough, et bien d'autres encore, consacrèrent à cette question de longues études.

—Et ont-ils fini par obtenir un résultat qui les satisfît tous?

—Ils ont fini par conclure que Cassini avait raison et que l'équateur de l'immense planète jovienne accomplit son tour complet en 9 heures 54 minutes 30 secondes, et les pôles en 9 heures 56 minutes environ.

L'éloignement du malheureux Gontran, pour tout ce qui avait une allure scientifique, était tel que ces explications de Fricoulet l'ennuyaient fortement, quelque importance qu'il y dût attacher cependant.

—En ce cas, dit-il, lorsque l'ingénieur eut fini, souhaitons que toute cette kyrielle d'astronomes ne se soient pas trompés en déclarant que Cassini avait raison, puisque c'est sur cette donnée que tu as basé notre sauvetage problématique.

Tout en parlant, il s'était approché d'un hublot, le regard invinciblement attiré vers ce monde géant où la mort les attendait peut-être, lui et ses compagnons.

Mais, aussitôt, il poussa un cri d'effroi et fit un léger bond en arrière.

—Qu'y a-t-il donc? demanda Fricoulet en le rejoignant.

—Il y a qu'au lieu de tomber sur Jupiter, nous nous en éloignons!

—Quelle bonne plaisanterie.

—Le disque est plus petit maintenant que tout à l'heure.

L'ingénieur haussa imperceptiblement les épaules, jeta un coup d'œil à travers le hublot et se mit à rire.

—Ça, Jupiter! déclara-t-il... Eh! mon pauvre ami, ce n'est que Callisto, le satellite le plus éloigné de la planète.

—Mais alors, c'est sur lui que nous allons tomber...

—Peuh!... Que nous ayons dans notre chute dévié de la ligne perpendiculaire, soit... l'attraction de Callisto peut être assez grande pour cela,... mais, sois tranquille, nous passerons à plus de vingt mille lieues de ce satellite.

Gontran eut une moue d'incrédulité.

—Tiens, fit l'ingénieur pour le convaincre, veux-tu que je te dise dans combien de temps nous aborderons sur le sol jovien?...

Il aligna quelques chiffres sur son carnet.

—Sachant que Callisto trace son orbite à 478,500 lieues du centre mathématique de Jupiter, dont le rayon est de 17,750 lieues, je sais conséquemment qu'actuellement, nous nous trouvons à 460,750 lieues du sol de la planète... c'est-à-dire que notre chute, qui va croissant de vitesse à chaque seconde, prendra fin dans douze heures ou à peu près.

L'assurance de l'ingénieur impressionna vivement Séléna.

—Ne pourriez-vous nous dire également, cher monsieur Fricoulet, demanda-t-elle, en quel point de la planète nous aborderons.

Gontran, croyant à une plaisanterie, se mit à rire; mais l'ingénieur répondit avec un imperturbable sérieux.

—Tout à l'heure, dit-il, je vous eusse répondu et je me serais trompé, car je n'aurais pas tenu compte des perturbations que nous feront subir les quatre satellites joviens; actuellement, je vous demanderai de réserver ma réponse jusqu'à ce que quelques calculs m'aient renseigné à ce sujet;... en tout cas, si les circonstances dans lesquelles va s'opérer notre descente le permettent, je ferai tout mon possible pour que le point de contact entre notre véhicule et Jupiter ait lieu par le 45° parallèle nord. Et alors...

L'appareil venait de pénétrer dans le cône d'ombre que Callisto projette derrière lui.

Cependant Callisto avait énormément grossi et son disque, violemment éclairé par les rayons solaires, remplissait une grande partie de l'horizon.

Pour passer le temps, M. de Flammermont avait pris une lunette et examinait le satellite.

Tout à coup il poussa une légère exclamation de surprise.

—Parbleu! dit-il à Fricoulet qui l'interrogeait, voilà qui est bizarre; la nuit vient de se faire brusquement pendant une seconde à peine et le disque s'est fondu dans le noir de l'espace pour reparaître ensuite aussi brillant.

Tout en parlant, son œil ne quittait pas l'objectif et un nouveau cri annonça la constatation d'un nouveau phénomène.

—Voilà que ça recommence, dit-il, mais moins violemment; cela ressemble aux fluctuations d'éclat de l'éclairage électrique; sait-on à quoi attribuer cette bizarrerie?

Fricoulet haussa les épaules:

—Sur ce sujet comme sur bien d'autres, répondit-il, on se perd en conjectures; non seulement Callisto paraît quelquefois absolument noir, lorsqu'il passe devant la planète, mais il semble parfois perdre sa forme sphérique pour offrir une figure polyédrique.

—Un monde caméléon, alors, murmura Gontran.

—Pour te donner une idée de la brusquerie de ces transformations inexplicables, le 30 décembre 1871, l'astronome anglais Burton, qui avait remarqué une fois ou deux Callisto comme irrégulièrement sombre et bordé au sud par un croissant brillant, le trouva tout à fait rond; par contre, le 8 avril 1872, il le trouva allongé dans le sens des bandes de Jupiter et plus aigu du côté de l'est qu'à l'ouest; en outre, il était entièrement noir. M. Erch fit la même remarque le 4 février 1872; il aperçut Callisto allongé dans la direction des bandes joviennes et d'une couleur gris foncé, tandis que son ombre était ronde et noire; le 26 mars 1873, l'astre était très sombre, mais pourtant plus clair que l'ombre et offrait une forme polyédrique.

—Et comment explique-t-on ces transformations? demanda Séléna.

—On ne les explique pas, Mademoiselle, on se contente de les constater.

—Ce qui est infiniment plus commode, ricana Gontran.

—Ce même 26 mars 1873, poursuivit l'ingénieur, un autre astronome, M. W. Roberts, qui examinait, lui aussi, le satellite jovien, mais d'un autre observatoire, fut frappé de son obscurité et de sa forme. Il le dessina également; ce n'est pas exactement la forme vue par l'observateur précédent, mais elle concorde cependant par ce fait capital que le côté oriental de Callisto était plus aigu que le côté occidental. Je pourrais encore...

L'ingénieur s'arrêta brusquement; sans transition aucune, l'obscurité la plus profonde venait d'envelopper le véhicule qui, jusqu'alors, avait flotté dans l'espace irradié.

—Sapristi! grommela Gontran, encore quelque chose de cassé!

À tâtons, l'ingénieur se dirigea vers le commutateur et aussitôt l'éclairage électrique fonctionna.

En voyant la mine déconfite de M. de Flammermont et de Séléna, Fricoulet partit d'un large éclat de rire.

—Au lieu de te moquer de nous, grommela le jeune comte, tu ferais bien de nous expliquer...

—... Que nous venons, tout simplement, de pénétrer dans le cône d'ombre que Callisto projette à 500,000 lieues derrière lui, à l'opposé du Soleil.

—Une ombre de cinq cent mille lieues!

—Eh! il faut bien qu'elle ait cette dimension pour que les astronomes terrestres aient pu constater sa projection sur le disque même de Jupiter.

—Comme j'ignorais ce détail... murmura Gontran.

MlleOssipoff demanda:

—Combien allons-nous mettre de temps à traverser cette ombre?

—Dix minutes environ.

Ce laps de temps écoulé, l'Éclairnavigua de nouveau en pleine lumière; mais Gontran constata que Callisto diminuait de volume rapidement, tandis que le disque de Jupiter croissait formidablement.

—Tiens! Ganymède! fit tout à coup Fricoulet.

Et son bras étendu vers l'Orient indiquait à ses compagnons un point brillant qui roulait dans l'espace.

—Ganymède... murmura M. de Flammermont, en se grattant le front d'un doigt préoccupé, Ganymède... voilà un nom que je connais...

—Parbleu! c'est celui du troisième satellite de Jupiter.

—Ce point à peine perceptible!... là-bas... tout là-bas!... je veux que le diable me croque si cela ressemble à un satellite.

—Eh! c'est précisément parce qu'il est là-bas... tout là-bas, qu'on ne peut le distinguer... ce qui n'empêche pas Ganymède d'être presque aussi gros que Mars et de dépasser, de près du double, le volume de Mercure.

—Mais alors, observa Séléna, cet astre-là doit être habité.

—Pourquoi ne le serait-il pas, Mademoiselle? La Lune l'est bien et ces mondes que vous avez sous les yeux sont autrement organisés que le satellite terrestre pour recevoir la vie.

—Qu'en sais-tu? demanda narquoisement Gontran.

—Je ne fais qu'émettre l'opinion de ton célèbre homonyme.

—En tout cas, dit MlleOssipoff, les habitants de ces satellites, en admettant qu'il en existe, doivent jouir d'un spectacle féerique. Jupiter doit être, pour eux, un astre bien autrement magnifique que n'est le Soleil pour nous autres Terriens.

—En cela, vos suppositions sont absolument justes, répliqua Fricoulet, songez que cette planète présente un disque dont la grandeur surpasse de 35,000 fois celle du Soleil et qui paraît aux habitants de ces satellites 1,400 fois plus énorme que ne paraît la leur aux Terriens. Mais, en dehors même de ses dimensions véritablement gigantesques, Jupiter offre encore une multiplicité réellement magique de colorations ardentes, depuis l'orange et le rouge jusqu'au violet et à la pourpre, sans compter les variations rapides d'aspect dues à son mouvement de rotation.

Et s'adressant à Gontran:

—L'expression de caméléon s'adresse bien plus exactement à Jupiter qu'à son satellite... qu'en penses-tu?

Le jeune comte ne répondit pas—et pour cause; il s'était endormi.

—Ah! mademoiselle, murmura comiquement l'ingénieur, j'ai bien peur que notre ami ne morde jamais aux choses astronomiques.

Séléna eut un sourire qui semblait indiquer que de cela elle se souciait peu; puis elle s'assit près d'un hublot par lequel elle regarda curieusement l'espace, pendant que Fricoulet reprenait ses calculs.

—Eh! Gontran!

Le jeune homme sursauta et regarda autour de lui de l'air effaré qu'a tout dormeur brusquement éveillé.

Il parut tout surpris en apercevant ses compagnons de voyage groupés à ses côtés.

Il se redressa vivement, honteux de s'être laissé dompter par la fatigue et demanda:

—Qu'arrive-t-il?

—Que l'instant critique approche, répondit Fricoulet avec une pointe de raillerie dans la voix et que je me serais fait un cas de conscience de te laisser passer sans transition du sommeil à la mort.

M. de Flammermont eut un prodigieux haussement de sourcils.

—À la mort! balbutia-t-il, mais je croyais que tu avais trouvé un moyen...

—Certainement... cependant comme nul n'est infaillible, il faut tout prévoir, aussi ai-je préféré que tu mourusses debout—si tu dois mourir—pour pouvoir serrer la main à tes amis.

—Tu plaisantes, n'est-ce pas? demanda le jeune comte.

—Eh! oui... du moins, je l'espère; je n'ai qu'à rétablir le courant et le propulseur se mettra en marche à toute vitesse... mieux que cela, j'ai déjà choisi le point où nous atterrirons et, si mes nouveaux calculs sont justes, je crois que nous pourrons toucher le sol avec une vitesse de mille mètres à peine dans la dernière seconde.

Gontran étouffa, derrière sa main, un bâillement formidable.

—Ai-je donc dormi aussi longtemps que cela? murmura-t-il à voix basse.

—Regarde, dit simplement Fricoulet.

L'espace s'était assombri; Europe et Ganymède, en quadrature, ne jetaient qu'une faible lueur et sous le véhicule le disque immense de Jupiter avait envahi tout l'horizon, se creusant comme un entonnoir formidable, prêt à engloutir les voyageurs.

—Je crois, dit Ossipoff qui étudiait la planète avec sa lunette, je crois que c'est le moment.

Le vieillard avait prononcé ces paroles d'une voix grave et solennelle, et il ajouta en se tournant vers le jeune comte.

—N'est-ce point votre avis, monsieur de Flammermont?

Celui-ci regarda Fricoulet lequel lui fit, de la tête, un imperceptible signe affirmatif.

—Je pense exactement comme vous, monsieur Ossipoff, répondit-il.

Comme il achevait ces mots, l'ingénieur poussa la tige du commutateur; aussitôt une violente trépidation ébranla l'appareil, prouvant que le propulseur fonctionnait à toute vitesse.

—Pensez-vous que nous soyons déjà dans l'atmosphère jovienne? demanda Fricoulet.

—Nous y pénétrons en cet instant même, répliqua le vieillard, et si vous m'en croyez, nous prendrons nos précautions.

Les hamacs furent dressés côte à côte, par les soins de Fricoulet et de Gontran, et chaque voyageur, s'étendant sur le sien, attendit, immobile et silencieux, que le choc d'atterrissage se produisit.

—Monsieur Ossipoff, dit tout à coup Fricoulet, combien de temps doit durer la chute, d'après vous?

—Une vingtaine de minutes.

—Savez-vous bien que voici une demi-heure que nous avons pénétré dans l'atmosphère de Jupiter...

—En êtes-vous certain? fit brusquement le vieux savant.

—Je n'ai pas quitté de l'œil mon chronomètre... voici dix minutes que nous devrions être arrivés.

—Ou volatilisés, murmura Séléna.

—Mais, fit observer Gontran, je crois que nous en prenons le chemin, de la volatilisation;... il fait ici une chaleur étouffante, je parie que le thermomètre marque au moins 60 degrés...

—Et même moins, répéta Fricoulet.

—Cela me rappelle la température que nous avons subie aux abords du Soleil, dit à son tour Séléna.

—Je vous réponds, mademoiselle, fit l'ingénieur, que vous et Gontran exagérez beaucoup;... il fait chaud,... même très chaud; mais de là à la chaleur de la zone solaire... d'ailleurs, nous allons en avoir le cœur net...

Et, avant qu'on n'eut pu le retenir, il avait sauté hors de son hamac.

—Imprudent! s'écria Ossipoff, si le choc avait lieu...

Sans écouter le vieillard, l'ingénieur avait couru au thermomètre...

L'Éclairfut pris dans un vertigineux tourbillon et, pirouettant comme un tonton...

—Quand je vous le disais! s'écria-t-il d'une voix triomphante, 40 degrés seulement!

—Seulement! bougonna Gontran, tu trouves que ce n'est pas suffisant!

Il s'élança par les degrés qui conduisaient à la machinerie: le moteur fonctionnait à merveille et l'hélice tournait à toute vitesse.

Il remonta dans la chambre commune, jeta un coup d'œil par l'un des hublots et poussa un cri:

—Nous sommes arrêtés! fit-il d'une voix sourde.

Ses compagnons furent debout aussitôt.

—Où cela, demanda Séléna, sur une montagne... dans un fleuve?

—Mais nous aurions ressenti un choc, dit Gontran.

—Et puis, nous ne pouvons être arrêtés, fit à son tour Ossipoff, puisque le moteur fonctionne toujours.

—Je vous affirme que nous sommes immobiles dans le sens perpendiculaire.

Les voyageurs avaient collé leur visage aux hublots, mais ils étaient enveloppés d'un brouillard tellement épais qu'il était impossible de rien distinguer; les instruments qu'avait consulté Fricoulet indiquaient seuls la façon dont se comportait le véhicule.

L'Éclairne tombait plus; il allait de l'avant avec une surprenante rapidité, comme si, au lieu de peser des milliers de kilogrammes, il eut été rempli de gaz et eut possédé la légèreté d'un ballon; il flottait véritablement dans l'atmosphère.

Ossipoff, immobile devant son hublot, les sourcils contractés et les lèvres froncées dans une moue soucieuse, regardait au dehors avec une persistante attention.

Quant à Gontran et à Séléna, les mains unies, ils attendaient.

Quoi? la catastrophe finale que leur ignorance leur faisait redouter.

—Ah! elle est bien bonne! s'écria tout à coup Fricoulet.

Tous se retournèrent et fixèrent sur l'ingénieur leurs yeux pleins d'interrogations muettes.

—Ce phénomène inexplicable, dit-il, voulez-vous que je vous l'explique? eh bien! comme vous le savez d'ailleurs, l'atmosphère de Jupiter est d'une prodigieuse densité, si prodigieuse même que notre véhicule, malgré son poids, joue en ce moment, le rôle d'un véritable aérostat.

Puis, à Gaston:

—N'as-tu jamais fait, demanda-t-il, une expérience qui consiste à jeter, dans un vase d'eau, un bouchon lesté d'un clou.

—Non, répondit M. de Flammermont, j'avoue, en toute sincérité, n'avoir jamais fait cette expérience.

—Tant pis, parce que tu aurais compris tout de suite ce qui nous arrive... le bouchon, ainsi lesté, descend jusqu'à ce qu'il soit parvenu à une profondeur qui équilibre son poids; alors il s'arrête et il flotte... Il en est de même pour l'Éclairqui navigue dans une zone de densité égale à la sienne...

—Alors?...

—Alors, il nous sera impossible d'atteindre jamais le sol de Jupiter.

Ossipoff asséna, sur le plancher, un coup de talon violent.

—Que faire, alors? gronda-t-il.

Il vint vers Gontran, lui prit les mains et, d'une voix suppliante:

—Mon cher ami, dit-il, mon cher enfant, il faut que vous trouviez un moyen de nous faire aborder...

—Mon pauvre monsieur Ossipoff, répondit le jeune homme, contre les lois de la nature, le génie de l'homme est impuissant.

Le vieillard s'était laissé tomber sur un siège et, le visage enfoui dans ses mains, il paraissait en proie à un désespoir profond.


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