CHAPITRE VIII

—Bien répondu, chuchota Fricoulet à l'oreille de son ami: c'est vrai d'abord, et ensuite, c'est peu compromettant.

En ce moment, en dehors du véhicule, un brusque changement se produisit.

Le voile lourd que faisaient les nuages autour de l'Éclairs'était déchiré soudain, sous l'effort d'une brise titanesque qui en emportait les effilochures par delà l'horizon, et à quelques kilomètres à peine, le sol jovien apparaissait dans toute son horreur et toute sa terrible splendeur.

C'était comme un immense océan de fer en fusion, envoyant, dans l'espace, des lueurs d'incendie et des vapeurs d'une chaleur étouffante; par moments, une poussée se produisait du centre même de la planète; les vagues se gonflaient, montaient, s'élevaient dans l'atmosphère en jets formidables, pour retomber en une pluie d'étincelles.

Puis, comme soufflées par le cratère de quelque invisible volcan, des volutes noirâtres se tordaient, ainsi que d'immenses fumées volcaniques, pour se condenser en stries liquides, qui tantôt s'élevaient dans l'espace, volatilisées par la chaleur, tantôt retombaient en torrents d'eau sous lesquels, durant quelques secondes, l'océan métallique en ignition, bouillonnait formidablement.

Les Terriens, muets de stupeur et d'admiration, assistaient à cette lutte titanesque des forces naturelles.

Puis soudain, les nuées accourant de l'horizon, comme un escadron formidable de chevaux au galop, envahirent de nouveau l'espace et, se réunissant, s'enchevêtrant, se soudant les unes aux autres, s'étendirent comme un impénétrable rideau sur la genèse grandiose de ce monde en formation.

L'Éclair, jusque-là bien en équilibre, fut pris dans un vertigineux tourbillon et, pirouettant comme un tonton autour de son axe vertical, fut entraîné par l'ouragan.

—Une tempête! dit Fricoulet avec un calme imperturbable.

Sa voix se perdit au milieu du fracas des éléments déchaînés.

Aussi impassible qu'il l'était sur la plate-forme de son aéroplane, le jeune ingénieur suivait, par un hublot, la marche du cataclysme, la main sur les manettes commandant le moteur et le gouvernail, l'œil sur la boussole.

Ossipoff étudiait l'espace et prenait des notes.

Gontran et Séléna, assis l'un près de l'autre, se taisaient.

Profitant d'une accalmie, Fricoulet leur jeta ces mots:

—Nous faisons plus de dix mille lieues à l'heure,... dans vingt minutes, nous serons dans la nuit.

—Qu'y a-t-il à faire? demanda le comte.

—Rien; on ne peut lutter contre un ouragan 1,100 fois plus rapide que les plus violents cyclones terrestres... Nous n'avons qu'à obéir, en nous estimant heureux de n'avoir pas à craindre la rencontre de quelque montagne contre laquelle nous nous briserions comme verre.

Ossipoff, en ce moment, quitta sa lunette, et s'adressant à M. de Flammermont.

—Je me rappelle, dit-il, que l'un de vos compatriotes, l'astronome français Trouvelot, a assisté, en 1856, à un bouleversement semblable à celui-ci; depuis l'Équateur jusqu'aux pôles, Jupiter était en proie à une révolution générale: les bandes et les taches que, de la Terre, l'on aperçoit sur son disque, se transportaient de l'Est à l'Ouest, parcourant le diamètre entier en l'espace d'une heure, tandis que la bande équatoriale, dont l'existence est constante, s'étendait vers le Sud, de deux fois sa largeur primitive. En analysant ces mouvements si rapides, Trouvelot arriva à ce résultat, à peine croyable, que ces nuages emportés par l'ouragan couraient avec la vitesse de 178,000 kilomètres par heure.

—Allons! s'écria Gontran, qu'arrive-t-il encore.

Brusquement, l'obscurité s'était faite, et c'est ce qui avait provoqué cette exclamation surprise du jeune comte.

—Ce n'est rien, répondit Fricoulet, nous venons d'entrer sur le côté obscur du disque.

Alors, le spectacle auquel, pendant plusieurs heures, assistèrent les Terriens, emportés par la course vertigineuse de leur véhicule, fut véritablement merveilleux et terrifiant tout à la fois.

Au milieu de l'obscurité, la lueur rougeoyante des continents en formation crevaient les nuages, et l'on apercevait des volcans aux cratères immenses, vomissant des fleuves incandescents, des océans d'eau bouillante et des geysers aux jets brûlants, empanachés de vapeurs sanglantes.

Par moments, des éclairs rayaient l'ombre sur une étendue de plusieurs milliers de kilomètres; puis, tout retombait dans une obscurité plus épouvantable encore, au milieu de laquelle retentissait le fracas non interrompu de la lutte des éléments; parfois lugubre, assourdissante, la foudre éclatait.

À l'intérieur de l'appareil, la chaleur avait encore augmenté, et les voyageurs avaient dû quitter, l'un après l'autre, toutes les pièces de leurs vêtements, ne conservant que le strict nécessaire.

Le thermomètre marquait 58 degrés centigrade et Fricoulet déclarait qu'il ne s'en tiendrait pas là.

À la réverbération de ces foyers, qui rayonnaient leurs flammes de sang à travers l'atmosphère embrasée, les parois de lithium s'étaient échauffées terriblement et une vapeur épaisse emplissait la cabine où les Terriens étaient réunis.

Séléna, étendue sur son hamac, semblait évanouie; assis à son chevet, Gontran, anéanti, les yeux sanglants, la gorge sèche, la poitrine en feu, lui tenait la main pour lui donner du courage.

Ossipoff, auquel son amour de la science, faisait oublier les souffrances physiques comme les douleurs morales, continuait ses études télescopiques, et l'ingénieur surveillait la marche de l'appareil.

Tout à coup, un cri d'horrible souffrance retentit: c'était Farenheit qui, oublié dans la cabine qui lui servait de prison, était en train de rôtir, ni plus ni moins qu'un simple gigot.

Mais chacun était trop préoccupé de lui-même pour songer à porter secours au malheureux Américain, qui continua de hurler pendant toute la nuit.

Enfin, on revit le jour, après avoir fait, en deux heures, les trois quarts du tour de Jupiter, soit 25,000 lieues environ.

Les voyageurs saluèrent par un hurrah! la réapparition du Soleil; comme si les rayons de l'astre central avaient pu apporter un remède à leur situation.

Le thermomètre marquait 70 degrés.

Ossipoff, vaincu lui aussi, avait abandonné ses instruments, et se traînant jusqu'à son hamac, s'était étendu sur ses matelas brûlants.

Fricoulet, le visage en feu, les veines du cou gonflées à éclater, la respiration sifflante, les yeux voilés de sang, ne tenait plus que d'une main vacillante le levier du gouvernail.

Quant à Séléna et à Gontran, ils ne donnaient plus signe de vie.

En quelques minutes, le thermomètre avait encore monté, et marquait 80 degrés.

Quelques degrés encore et c'était la mort.

On sait qu'il est possible à l'organisme humain de résister à des températures qui paraissent excessives; le nombre est grand des personnes qui endurent impunément la chaleur d'un four ordinaire c'est-à-dire plus de 100 degrés, et la chronique a enregistré les hauts faits de plusieurs prétendus hommes incombustibles prenant place dans un four et y demeurant jusqu'à la cuisson complète de la viande placée à côté d'eux.

À ceux de nos lecteurs qui trouveraient surprenant que Ossipoff et ses compagnons eussent pu s'acclimater à la grande variété des températures rencontrées par eux, depuis la banlieue du Soleil jusqu'à près de deux cent mille lieues de cet astre, nous ferons remarquer que l'on a, sur Terre, de continuels exemples de cette élasticité de l'organisme.

Ainsi, en Afrique, les températures maxima observées, sont de 55° centigrades au-dessus de la glace; en Sibérie, le plus grand froid remarqué est de 60° au-dessous de zéro. C'est donc une différence de 115°, et cependant quantité d'individus se plient à ces énormes variations de climats et de température.

C'est ce qui explique comment, en dépit de la proximité de Jupiter, Ossipoff et ses compagnons ne devaient pas encore périr.

Cependant, la position devenait critique, et l'ingénieur prévoyait l'instant où l'intérieur de l'appareil serait à la température de l'eau bouillante... et même la dépasserait.

Tout à coup, rapide comme l'éclair, une pensée lui traversa l'esprit; il se précipita vers les leviers de la machine sur lesquels il pesa de toutes ses forces.

—Au diable! murmura-t-il en même temps, mourir ainsi ou autrement...

Une vibration intense secoua l'appareil par toute sa charpente, les parois intérieures craquèrent, le plancher gémit, il sembla que tout allait voler en éclats.

Une poussée énergique parut se produire.

Plusieurs minutes se passèrent, pendant lesquelles, penché sur le thermomètre, l'ingénieur étudiait, avec angoisse, la marche du mercure dans le tube de verre.

Bientôt, il poussa un cri de joie: le mercure descendait.

—Victoire!... victoire!... nous sommes sauvés!

Ces mots firent sortir Ossipoff et Gontran de la prostration dans laquelle ils étaient tombés.

—Sauvés!!! articula péniblement le vieillard en tournant, vers l'ingénieur, un regard atone.

—Oui, sauvés!... répéta Fricoulet, nous nous éloignons de Jupiter.

À ces mots, le savant secoua entièrement sa torpeur et se précipitant vers le jeune homme.

—Nous nous éloignons de Jupiter! gronda-t-il.

—Nous sommes déjà sortis de son atmosphère.

Ossipoff leva les bras au plafond.

—Sans essayer d'y atterrir.

—Nous y serions arrivés complètement calcinés...

—Mais tout au moins, y aurait-il eu moyen de compléter nos études...

Fricoulet haussa les épaules.

—Quelques minutes de plus, ricana-t-il, et vous n'auriez plus eu besoin de l'Éclairpour vous transporter sur Jupiter—votre âme s'y fût envolée toute seule.

Le vieillard parut accablé.

Ce fut au tour de Gontran d'interroger son ami.

—Nous sommes sortis de l'atmosphère jovienne? as-tu dit tout à l'heure.

—Effectivement.

—Mais nous ne pouvons flotter dans le vide, et nous allons infailliblement retomber.

—Pas le moins du monde! j'ai imprimé à notre véhicule, une vitesse initiale telle que, de ce seul élan, nous pouvons rejoindre l'anneau cosmique et continuer notre voyage.

M. de Flammermont fixait sur l'ingénieur des regards incrédules.

—Tu ne me crois pas, dit Fricoulet, regarde le thermomètre.

Le mercure, en effet, était descendu à 45°.

—Si cela ne te suffit pas, poursuivit l'ingénieur, jette un regard au dehors.

Le disque de la planète diminuait à vue d'œil.

—Hurrah! pour Fricoulet s'écria Gontran en se jetant sur les mains de son ami.

—Peuh! fit celui-ci avec modestie, je n'ai guère de mérite à ce sauvetage; et si tu n'avais eu la tête toute remplie du danger que courait ta fiancée, tu aurais certainement songé à cela.

—À quoi?...

—Ne sais-tu pas, tout comme moi, répondit l'ingénieur, que la chaleur diminue la résistance intérieure des piles primaires et secondaires, augmentant, par suite, dans une notable proportion, le débit électrique... Le souvenir de cette loi physique m'est revenu soudain à l'esprit, et j'ai songé à utiliser, pour décupler notre force motrice, cette chaleur mortelle... je risquais de faire sauter l'appareil, c'est vrai, mais la mort était là qui nous guettait, alors, j'ai préféré donner à l'Éclairla plus grande vitesse possible et, prenant comme point d'appui l'atmosphère même de la planète, j'ai gouverné droit sur le courant astéroïdal, échappant par la tangente à l'attraction jovienne.

Gontran considérait son ami avec une admiration sincère.

—C'est merveilleux! balbutia-t-il.

—Mais non, c'est de la physique, tout simplement.

UUn mois s'était écoulé depuis que l'ingéniosité de Fricoulet avait, une fois encore, sauvé la petite colonie.

Emporté par le courant astéroïdal, l'Éclairavait repris sa vitesse initiale de dix-huit cent mille lieues par jour.

Là-bas, tout là-bas, le Soleil apparaissait avec son disque, dont le diamètre diminuait de plus en plus sensiblement, absorbant dans son rayonnement, très pâle cependant, la Terre, Vénus et Mercure.

On distinguait encore, à l'œil nu, Mars qui, semblable à une étoile de première grandeur, oscillait de droite à gauche du disque solaire, jouant alternativement le rôle d'étoile du matin et du soir.

À l'avant apparaissait déjà au-dessus de l'horizon, Saturne, lune d'un bleu pâle, auréolée d'argent.

Et dans le noir de l'infini, étincelant comme des diamants sur un écrin de velours, brillaient Orion, la Grande-Ourse, Pégase, Andromède, la Petite-Ourse, les Gémeaux.

Cet aspect du ciel, semblable à celui qu'elle avait eu de la Terre, n'était pas pour peu dans l'étonnement non interrompu de MlleOssipoff.

—Cependant, dit-elle un jour à Fricoulet, nous nous trouvons à près de deux cent cinquante millions de lieues de l'observatoire de Poulkowa.

—Ce qui vous prouve, mademoiselle, répondit le jeune ingénieur, que lorsqu'il s'agit d'infini, la distance ne compte pas plus que le temps, lorsqu'il s'agit d'éternité.

—La belle phrase! fit Gontran avec un petit ricanement moqueur.

—Je ne m'en attribue nullement la paternité, répliqua en riant Fricoulet; je l'ai trouvée dans lesContinents célestes... que,—soit dit entre nous,—tu m'as l'air de joliment négliger.

M. de Flammermont eut un mouvement d'épaules plein de mauvaise humeur.

—Parlons-en desContinents, bougonna-t-il.

—Qu'as-tu contre eux?

—J'ai, qu'ils sont cause d'une scène épouvantable entre M. Ossipoff et moi.

—Hier soir, n'est-ce pas? fit l'ingénieur en souriant; je vous ai entendus, la conversation paraissait vive.

—Ce n'était point une conversation,... c'était une discussion.

Fricoulet haussa les épaules.

—Toujours à propos de notre retour, n'est-ce pas?

—Erreur!... il s'agissait de Jupiter.

L'ingénieur regarda son ami avec des yeux pleins d'ébahissement.

—Oui, poursuivit Gontran, je faisais monquart, bien tranquillement, sans songer à mal, lorsque, tout à coup, la porte de la machinerie s'entr'ouvrant, je vis paraître Ossipoff.

—«C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit», déclama narquoisement Fricoulet.

—Si tu m'interromps à chaque instant, grommela Gontran, je n'arriverai jamais à la fin de mon récit; donc, je vis apparaître Ossipoff, il tenait à la main un rouleau de papier, et son visage portait toutes les traces d'une évidente satisfaction.

—Qu'est-ce que c'était que ce rouleau de papier? demanda l'ingénieur,... un projet de contrat de mariage, je parie.

M. de Flammermont frappa du pied avec impatience.

—Alcide, déclara-t-il, tu es assommant,... ce que M. Ossipoff m'apportait, c'était des notes écrites par lui sur la planète Jupiter,... tu vois cela d'ici!

—Que voulait-il que tu fisses de cela?

—Il voulait que je lui donne mon avis.

—Eh bien! tu n'avais qu'à approuver.

—C'est ce que j'aurais fait, s'il avait commencé par me faire connaître son opinion; malheureusement, il a débuté en me demandant la mienne...

—Aïe!... voilà qui était dangereux!

—Parbleu!... je me suis emballé sur une fausse piste; pour lui faire plaisir, pour flatter son amour-propre national, je lui ai déclaré que je partageais entièrement l'opinion émise sur Jupiter par M. Brédichin, directeur de l'Observatoire de Moscou; d'après M. Brédichin, la planète serait déjà solidifiée; il y aurait, près de l'Équateur, une zone solide très élevée, ne dépassant cependant pas les limites de l'atmosphère et l'écorce de l'hémisphère austral transmettrait dans l'atmosphère plus de chaleur que celle de l'hémisphère boréal. Cet état de choses exercerait une grande influence sur la direction des courants d'air et de vapeur qui passent d'un hémisphère sur l'autre. Quant à la tache rouge, elle ne serait autre chose que la surface même de la planète, vue à travers l'atmosphère brumeuse, tracée par un courant ascendant d'air chaud...

—Tu as une mémoire prodigieuse, déclara Fricoulet; eh bien! qu'a-t-il répondu à cela?

—Il est entré dans une colère épouvantable, déclarant que Brédichin était un âne et que je ne valais guère mieux que lui, que la vérité, c'était M. Hough, directeur de l'Observatoire de Dearborn (Chicago) qui l'avait proclamée: que la surface jovienne est couverte d'une masse liquide semi-incandescente; que les bandes, la tache rouge et les autres endroits foncés sont composés d'une matière relativement refroidie, que les calottes polaires blanchâtres sont des ouvertures dans la croûte semi-fluide, et que les taches blanches équatoriales sont des nuages en suspension dans l'atmosphère, que,... bref, il m'a accablé, pendant une demi-heure, sous une avalanche d'arguments, de preuves irréfutables selon lui.

—Et toi, que disais-tu?

—Moi! je paraphrasais les théories du directeur de l'Observatoire de Moscou, les augmentant de mes observations personnelles; mais il soutenait que Hough et lui avaient seuls raison.

Fricoulet haussa les épaules.

—Il est fâcheux, dit-il, que je n'aie point assisté à cette discussion; car j'aurais pu prétendre avec Russell, directeur de l'Observatoire de Sidney, que Jupiter, en dépit de ses zones nuageuses et de sa tache rouge, est une planète analogue à la Terre qui, vue de loin dans l'espace, doit offrir le même aspect que Jupiter, avec des zones éclairées et vides atmosphériques plus ou moins sombres...

Séléna qui, jusqu'alors n'avait rien dit, demanda:

—Comment se fait-il que vous ne puissiez tomber d'accord, après vous être approchés si près de la planète? n'avez-vous donc rien vu?

—À vous dire vrai, ma chère Séléna, répondit Gontran, je n'y ai vu que du feu...

Il ajouta, en s'adressant à Fricoulet:

—Cependant, je crois que la théorie que tu viens d'exposer doit être écartée; il est impossible, en effet, que notre planète natale offre, à celui qui l'examinerait de quelques kilomètres de haut, le spectacle fantastique auquel nous avons assisté.

—Crois-tu, répliqua Fricoulet, que l'observateur qui aurait plané au-dessus de l'Amérique centrale, au moment de notre départ du Cotopaxi, n'aurait pas vu quelque chose d'approchant?

—Je te l'accorde; mais il est peu probable que Jupiter ait, jusqu'à présent, donné naissance à des êtres assez hardis pour faire ce que nous avons fait.

—D'abord, dit Séléna, Jupiter n'est pas habité.

—Ce n'est pas l'opinion de l'astronome autrichien Litrow, dit Fricoulet.

—Il croit à l'habitabilité de Jupiter? s'écria la jeune fille.

—Non seulement, il y croyait, mais il avait supputé quelles différences profondes devaient exister entre leur vie et la nôtre, par suite de la succession rapide des jours et des nuits. Selon lui, les Joviens devaient posséder une singulière élasticité d'esprit et de corps. «Combien peu de nous, dit-il, seraient satisfaits si les nuits ne duraient que cinq heures et si nous devions nous éveiller aussi rapidement. Les gourmets, surtout, doivent être fort embarrassés si, dans l'espace de cinq heures, ils sont obligés de prendre trois à quatre repas. Et nos femmes, donc, combien n'auraient-elles pas à se plaindre de ces nuits si courtes, et des bals plus courts encore! elles qui demandent, pour les préparatifs de leur toilette, presque le double d'une nuit de Jupiter! Mais, par contre, les astronomes officiels des observatoires de ce monde doivent être enchantés—si même l'atmosphère jovienne leur permet de travailler;—ils ne doivent jamais être fatigués!»

—Est-ce que vous croyez à cela? demanda naïvement MlleOssipoff.

—Non, mademoiselle, s'empressa de répondre en riant le jeune ingénieur; et Litrow lui-même, s'il vivait de nos jours, ne l'écrirait plus; car depuis lui, la science astronomique a fait des progrès et l'on sait aujourd'hui bien des choses que l'on ignorait il y a quelques années.

—Ce qui n'empêche pas M. Victorien Sardou d'avoir décrit les habitants de Jupiter! riposta Gontran.

—L'auteur dePatriea non seulement dépeint l'humanité jovienne, dit Fricoulet avec un sérieux imperturbable, mais en neuf heures, bien que ne sachant pas dessiner, il a gravé, à l'eau-forte, une vue de la planète avec ses habitants et ses animaux.

Séléna regardait fixement l'ingénieur, doutant qu'il parlât sérieusement.

—Voilà ce que c'est que d'êtremédium, ajouta-t-il.

Il se fit un silence; puis Gontran s'écria:

—En tout cas, si la planète elle-même est inhabitée, ses satellites doivent être peuplés!... des globes aussi gros que Mars et Mercure.

—Leur dimension ne serait pas une raison suffisante, répondit Fricoulet, et tu devrais faire attention à la différence énorme de situation qui existe entre les planètes que tu cites et les quatre satellites joviens,... songe que ces derniers sont dix fois plus éloignés du Soleil que ne l'est Mercure.

—Je te prends en flagrant délit de contradiction! riposta M. de Flammermont; ne m'as-tu pas dit, récemment, qu'il y a une analogie indéniable entre les distances et les volumes relatifs de Jupiter et de ses quatre satellites d'une part, et les quatre premières planètes et le Soleil?... tu m'as bien dit aussi—et je ne l'ai pas rêvé—que Jupiter est le véritable Soleil de ses quatre satellites, lesquels reçoivent de lui un supplément de chaleur non à dédaigner, vu le peu de calorique que leur envoie le Soleil?

—Assurément, répondit l'ingénieur, je t'ai dit cela, et, en le disant, je n'ai fait que t'exposer les théories de la plupart des savants. Il n'est pas douteux que Jupiter est beaucoup plus utile à ses satellites que ceux-ci ne peuvent lui être utiles à lui-même, en raison du peu de lumière qu'ils lui envoient. D'ailleurs, les conjonctions supérieures de ces trois astres s'opérant dans le cône d'ombre que Jupiter projette derrière lui, sont entièrement perdues pour lui; en outre, comme les lunes tournent dans le plan de l'Équateur, les régions polaires qui auraient le plus besoin de lumière, ne les voient jamais, et jusqu'au 80edegré parallèle Nord et Sud, on ne peut voir ni le lever, ni le coucher de ces satellites.

Gontran haussa les épaules.

—Alors, que voit-on? ricana-t-il,... rien!

Et il ajouta, bougonnant:

—C'était bien la peine que Galilée se donnât tant de mal pour découvrir des mondes qui ne servent à rien.

—Pardon, répondit en riant Fricoulet, ils servent tout au moins à ceux qui les habitent.

Séléna s'était levée et avait pris dans un tiroir un carton qu'elle apporta mystérieusement aux jeunes gens.

—Je vais vous montrer quelque chose d'intéressant, dit-elle.

Elle défit les cordons qui fermaient le carton et en tira une feuille parcheminée qu'elle déplia soigneusement; alors apparut une épreuve photographique jaunie, passée, qu'elle prit du bout des doigts, avec mille précautions.

—Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Gontran.

—Ça, répliqua la jeune fille en appuyant à dessein sur cette syllabe prononcée trop dédaigneusement à son avis, par le comte, ça fait partie du petit musée de mon père. C'est dans ce carton, qu'avant de quitter notre petite maison de Pétersbourg, j'ai serré toutes les choses auxquelles il tient plus qu'à sa vie peut-être.

—Mais ceci, plus particulièrement, fit M. de Flammermont, qu'est-ce que ça représente?

—Ça a l'air d'une lunette, dit Fricoulet; oh! mais par exemple, d'une lunette primitive.

La jeune fille sourit.

—Mon père a acheté cette épreuve très cher, à un Anglais qui visitait en même temps que lui le musée de Venise et qui, à l'insu des gardiens, avec un appareil de dimensions microscopiques, photographiait tous les objets dignes d'attention.

—Et ceci, répéta Gontran, sans prendre la peine de dissimuler sa surprise, ceci représente quelque chose digne d'attention?

—Mon Dieu! répondit la jeune fille d'un ton d'indifférence très affecté,... il paraît que c'est la première lunette dont usa Galilée, et qu'il se fabriqua lui-même...

M. de Flammermont hocha la tête d'un air entendu.

—En ce cas, murmura-t-il avec un sérieux imperturbable, je comprends que cette épreuve ait un intérêt considérable aux yeux de votre père.

—Je ne sais comment l'Anglais qui lui servait de compagnon de voyage s'y est pris,... mais il paraît qu'il avait réussi à gratter avec son canif une petite parcelle de la lunette et qu'il l'avait mise dans le médaillon pendu à sa chaîne de montre.

Les deux jeunes gens ouvraient des yeux énormes.

—C'était un fou, cet Anglais...

—Non, c'était simplement un astronome qui avait fait le voyage, de Londres à Venise, dans l'unique but de venir contempler la lunette de Galilée... Mon père lui a proposé des sommes relativement considérables pour partager avec lui la parcelle de plomb qu'il avait dérobée... L'autre n'a jamais voulu y consentir.

—Une parcelle de plomb! avez-vous dit, s'écria Gontran; c'était donc une lunette en plomb?

—Mais oui, dit Fricoulet; c'était un tube de plomb au bout duquel il adapta une lentille plano-convexe et une lentille plano-concave;... c'était rudimentaire, mais il faut songer que Galilée fabriqua cet instrument sur le simple ouï-dire d'une invention faite par un Belge tendant à rapprocher les objets.

—Mais comment arriva-t-il à ce résultat?

—Il supposa que ce rapprochement devait résulter de l'agrandissement causé par la réfraction de l'image à travers la lentille.

Et Fricoulet ajouta, en examinant d'un œil attendri l'épreuve photographique qu'il avait prise des mains de Séléna.

—Dire que c'est avec cet instrument informe que ce grand savant a fait la plupart des découvertes célestes!

—Parbleu! riposta Gontran quelque peu narquois,... tout était à découvrir dans le ciel.

Puis se penchant vers l'épreuve:

—Qu'est-ce que c'est que cette date que je vois là, dans un coin, inscrite à l'encre: 7 janvier 1610.

—C'est la date à laquelle Galilée, grâce à cette lunette rudimentaire, aperçut, pour la première fois, les satellites de Jupiter.

—Comment! murmura Gontran, les satellites de Jupiter datent de cette époque-là?

Voyant Fricoulet sourire, il reprit:

—Je veux dire que je croyais leur découverte plus récente.

—Non pas, le 7 janvier 1610 Galilée remarqua, à gauche de Jupiter, deux petites étoiles et une à droite; il crut, tout d'abord, qu'il s'agissait simplement là d'étoiles fixes; mais, le lendemain, les trois étoiles étaient passées à droite; le surlendemain, il n'en vit plus que deux, et toutes les deux à gauche; enfin, le 13, c'est-à-dire six jours après sa première observation, il fut donné à Galilée d'apercevoir les quatre satellites. À partir de ce moment, ses études marchèrent rapidement, et bientôt après, les mouvements des satellites joviens étaient réglés et leurs orbites calculés... Hein! qu'en penses-tu?

M. de Flammermont répliqua:

—Je pense, tout simplement, que si Galilée n'avait point fait ce que tu dis là,... il ne serait pas Galilée.

Fricoulet leva les épaules.

—Et s'il n'avait fait que cela, s'écria-t-il.

Puis, frappant de la main le carton dans lequel Séléna avait déjà resserré la précieuse relique.

—Dire que c'est grâce à ce bout de plomb que la science astronomique fit si soudainement et si rapidement un pas de géant;... car, dans cette même année, Galilée, après avoir découvert les satellites de Jupiter, découvrit également les anneaux de Saturne.

Séléna se prit à sourire.

—Je crois, dit-elle doucement, que vous faites erreur, monsieur Fricoulet.

L'ingénieur regarda la jeune fille avec surprise.

—Comment, répéta-t-il, ce n'est pas pendant l'été de cette même année de 1610 que Galilée...

D'un geste de la main, MlleOssipoff l'arrêta:

—Excusez-moi, fit-elle, si je me permets de vous interrompre, mais c'est dans l'intérêt de mon bonheur que je vous parle.

—Mon Dieu! mademoiselle, répliqua Fricoulet de plus en plus ébahi, je vous serais très reconnaissant de vouloir bien me dire quelle relation il peut bien y avoir entre Saturne et votre bonheur.

—C'est bien simple, mon bonheur est tout entier suspendu aux lèvres de M. de Flammermont; que mon père ait seulement des soupçons sur les connaissances scientifiques de mon fiancé, et voilà tout mon rêve détruit;... il importe donc que ce cher Gontran n'entende rien qui puisse l'induire en erreur et, précisément, il me semble que vous vous trompez lorsque vous attribuez à Galilée la découverte des anneaux de Saturne...

Fricoulet fit un bond sur lui-même.

—Comment! s'exclama-t-il.

—Vous comprenez, reprenait Séléna souriant toujours avec son même calme, que j'ai maintes fois entendu mon père parler de Saturne. À son retour d'Italie, il a même fait une conférence sur Galilée et ses découvertes... cette conférence, c'est moi qui en ai mis les notes au net... il a même fallu que je serve d'auditoire à mon père avant qu'il se décide à parler en public... car il est aussi timide que savant...

—Mademoiselle, répondit respectueusement Fricoulet, tout ceci est fort bien, mais...

—Vous ne vous rappelez donc plus ceci?

Et MlleOssipoff, prenant sur la table un carré de papier, y inscrivit rapidement la ligne suivante.

Smaismrmilmepoetaleumibunenugttaoiras.

Et elle tendit le papier à l'ingénieur qui s'écria:

—Vous avez raison... ou, du moins, c'est moi qui me suis mal expliqué; j'ai voulu dire simplement que Galilée avait, le premier, découvert que Saturne n'était point une planète ordinaire et isolée, comme on l'avait cru jusqu'alors.

—En ce cas, nous sommes d'accord, murmura la jeune fille.

Cependant Gontran avait jeté les yeux, lui aussi, sur le papier.

—Qu'est-ce que c'est que ce galimatias? demanda-t-il, on dirait un logogriphe.

—C'en est un aussi... Galilée était de nature cachotière et lorsqu'il n'avait pas l'explication bien nette d'un phénomène scientifique, il en prenait note de façon à ce que personne ne pût se servir de ses premiers travaux pour marcher sur ses brisées.

—Tout cela ne me dit pas ce que signifie ce chaos de lettres, fit M. de Flammermont.

—Dans la pensée de leur auteur, il signifiait que la planète lui était apparue ayant, de chaque côté, un appendice lumineux; c'est pourquoi il la désignait sous la dénomination de tricorbs... Après avoir, pendant fort longtemps, cherché à découvrir le secret caché sous cette énigme, Kepler crut avoir trouvé et assembla les lettres brouillées de la manière suivante:Salve umbistineum geminatum Martia Proles!Ce qui veut dire: Saluez les Gémeaux qui sont la progéniture de Mars... et il annonça urbi et orbi que Galilée venait de découvrir à Mars deux satellites.

Aussitôt l'astronome de Florence démentit cette fausse nouvelle en donnant à ce chaos alphabétique sa forme véritable:altissimum planetam tergeminum observavi. Traduction: j'ai observé que la planète la plus élevée est trijumelle.

—Ce qui est faux, déclara Gontran; je m'étonne qu'un grand savant comme Galilée...

—Mon cher, répondit l'ingénieur, il ne faut pas accuser les hommes sans bien connaître les faits. Or, tu ne sais sans doute pas que, par suite des mouvements de Saturne et de la Terre, les anneaux se présentent à nous par la tranche, tous les 15 ans et deviennent invisibles. C'est ce qui arriva en l'année 1612, où Galilée vit soudainement disparaître ses deux étoiles... il en chercha vainement l'explication, et, découragé, cessa de s'occuper de ce problème.

—Il n'avait qu'à supposer, dit plaisamment Gontran, que Saturne, fidèle aux traditions mythologiques, avait dévoré ses enfants.

Et il ajouta:

—Tu m'induisais donc en erreur, tout à l'heure, en prétendant que Galilée était l'inventeur des anneaux de Saturne.

—Je l'ai reconnu, répondit sèchement l'ingénieur; tu ne contestes pas, je suppose, l'errare humanum est?

—Bref,... quel est le véritable inventeur?

—C'est Huygens qui, en 1659, publia la vérité sur les mystères de Saturne; mais, trouvant sans doute que Galilée avait été trop clair dans son mode de publication, il adopta celui-ci.

Et Fricoulet traça, sur le même papier où se trouvait déjà l'anagramme de Galilée, les bizarres assemblages de lettres qui suivent:

aaaaaaa, ccccc, d, eeeee, g, h, iiiiiiii, llll, mm, nnnnnnnnn; oooo, pp, q, rr, s, ttttt, uuuuu.

Les yeux de Gontran s'agrandirent, épouvantés:

—Et cela veut dire? balbutia-t-il.

—Annulo cingitur, tenui, plano, nusquam cohœrente, ad eclipticam inclinato,... tu saisis?

M. de Flammermont ricana:

—Je n'ai pas encore tellement perdu le souvenir de Molière que je ne puisse comprendre son latin! ton galimatias signifie simplement: il est entouré d'un anneau léger, n'adhérant à l'astre en aucun point et incliné sur l'écliptique.

—Mon cher Gontran, dit alors Séléna, voulez-vous me permettre de vous donner un conseil?

—Parlez fit le jeune homme avec empressement.

—Vous devriez vous mettre un peu au courant de la question, de façon à pouvoir soutenir victorieusement, avec mon père, la conversation qui, d'un moment à l'autre, ne peut tarder à tomber sur Saturne.

M. de Flammermont regarda sa fiancée d'un air piteux.

—Vous croyez, balbutia-t-il, que c'est bien utile?

—C'est plus qu'utile, c'est indispensable.

Le jeune comte ne put retenir un formidable bâillement.

Fricoulet se mit à rire et s'adressant à MlleOssipoff.

—Vous le rendrez fou, ce pauvre Gontran, dit-il, avec toutes ces planètes et tous ces satellites.

—Sans compter, riposta le fiancé de Séléna, que monvade mecum—lesContinents célestes—s'étend longuement sur ce sujet et que, d'un moment à l'autre, votre père peut arriver, mepousser une colle, et alors...

Il eut un geste qui signifiait qu'alors c'était le rêve de bonheur détruit.

La jeune fille demeura un moment pensive; puis un sourire effleura ses lèvres, et elle dit:

—Attendez un moment.

Légère comme un oiseau, elle sortit de la machinerie, gravit les degrés qui conduisaient aux cabines supérieures et revint, au bout de cinq minutes, tenant à la main un mince rouleau de papier qu'elle tendit à M. de Flammermont, avec ces mots:

—Voici votre affaire.

—Qu'est-ce que cela? demanda le jeune homme en détachant une faveur bleue, fanée, fripée, qui servait d'attache aux papiers. À peine y eût-il jeté les yeux qu'il s'écria:

—Votre écriture.

Et aussitôt, lisant les lignes écrites en tête des premiers feuillets.

CONFÉRENCE FAITE PAR M. MICKHAIL OSSIPOFFsur le système de saturnele 15 février 1878.

—Oui, dit Séléna, c'est la fameuse conférence dont je vous parlais tout à l'heure, et que mon père a faite à son retour d'Italie: leurs Altesses Impériales, les grands-ducs, y assistaient. C'est même à cette occasion que mon père a été décoré de l'ordre de l'Aigle rouge.

Et elle ajouta:

—Vous trouverez là-dedans tout ce qu'il est indispensable de savoir: car mon père ne m'y a fait écrire que les points principaux qui devaient lui servir de points de repère dans ses développements scientifiques et philosophiques;... en moins de vingt minutes, vous pouvez avoir lu et relu ces quelques feuillets suffisamment pour vous en assimiler le contenu.

Docilement, M. de Flammermont était allé s'asseoir dans un coin de la machinerie; puis il ouvrit le registre et commença sa lecture.

Ossipoff débutait par un résumé historique; il établissait que, des cinq planètes connues des anciens, Saturne était celle qui avait dû être découverte une des dernières à cause de son éclat inférieur à celui de Vénus, de Jupiter et de Mars. Mercure venait après; il passait ensuite en revue le rôle joué par cet astre chez les différents peuples de l'antiquité suivant leur religion, il répétait l'opinion de l'astronome Purtos, d'après lequel l'anneau de Saturne était connu des anciens, parce qu'on aurait retrouvé dans les ruines de Ninive le dieu assyrien Nisroch (Saturne) enveloppé d'un anneau.

Gontran passa rapidement là-dessus pour arriver à ce qui avait pour lui un intérêt immédiat.

«Saturne, disaient les notes du savant russe, constitue, avec ses anneaux multiples et ses huit lunes tournant autour de lui en des périodes diverses, un véritable univers.

Cette planète se meut autour du Soleil, suivant un orbite de 720 millions de lieues de diamètre et de 2 milliards 215 millions de tour, c'est-à-dire presque dix fois plus longue que l'orbite terrestre. Pour parcourir cette distance immense, Saturne, qui ne franchit que 9,500 mettes à la seconde, met 29 années terrestres et 67 jours; quant à l'orbite parcourue, elle est d'une excentricité telle qu'à son périhélie, Saturne est plus rapproché du Soleil de quarante millions de lieues qu'à son aphélie.

«De l'observatoire de Poulkowa, poursuivait Ossipoff, j'ai mesuré l'arc sous-tendu par Saturne et cet arc, suivant les distances de la planète, varie de quinze à vingt secondes, ce qui me permet d'attribuer à Saturne un diamètre dix fois plus long que celui de la Terre, soit 30,000 lieues. Saturne est donc d'un volume à peu près égal à celui de Jupiter: sa circonférence, à l'équateur, est de 100,000 lieues, ce qui constitue une surface quatre-vingt-dix fois plus considérable et un volume sept cent vingt fois plus grand que la surface et le volume terrestres.

«Mais, tandis que le diamètre équatorial est de 30,500 lieues, l'axe vertical n'en mesure que 27,450, si bien que la planète est encore plus aplatie aux pôles que Jupiter; et l'on peut établir, en ce qui concerne l'aplatissement polaire, la proportion suivante:

Terre: 1/289.—Jupiter: 1/15.—Saturne: 1/10.

«De tout ce qui précède, il résulte que les conditions physiques, à la surface de Saturne, sont totalement différentes de ce qu'elles sont sur la Terre; elles se rapprochent plutôt de celles de Jupiter. Ainsi, non seulement la pesanteur y est plus faible que sur notre planète, mais encore cette pesanteur varie du pôle à l'équateur par suite de la force centrifuge développée par le mouvement rapide de rotation, dans de telles proportions que, si la planète tournait seulement deux fois plus vite, les objets ne pèseraient plus rien dans les régions équatoriales.»

Gontran suspendit sa lecture et s'adressant à Fricoulet, lui dit:

—Voilà une chose que je ne comprends pas.

Et il lui répéta le paragraphe précédent.

—Tu as dû voir, répondit-il, qu'il y a une grande différence entre le diamètre équatorial et le diamètre polaire?

—Oui, quelque chose comme 3,000 lieues.

—Eh bien! c'est ce qui produit cette différence dans la pesanteur; ajoute à cela l'attraction contraire de l'anneau qui contribue encore à diminuer la pesanteur; d'ailleurs, si tu veux en avoir une preuve...

Il prit Gontran par le bras, l'amena devant le télescope braqué sur le disque saturnien et lui dit:

—Aperçois-tu des bandes nuageuses analogues à celles de Jupiter qui coupent le disque, parallèlement à l'équateur.

—Oui, répondit le comte après quelques secondes d'observation.

—Maintenant, aperçois-tu, le long de l'équateur même, une bande un peu plus forte et un peu plus foncée?

Sur un grognement affirmatif de M. de Flammermont, l'ingénieur ajouta:

—Ceci est une preuve de l'attraction considérable exercée par l'anneau sur la planète, car on suppose fortement cette bande de n'être pas autre chose qu'un bourrelet, un gonflement nuageux énorme,... il doit exister, sur ce monde étrange, des marées atmosphériques et maritimes prodigieuses.

—Mais, objecta M. de Flammermont, je viens de voir que la rotation de Saturne était extrêmement rapide; comment le sait-on?

—Ossipoff n'en parle-t-il donc pas?

—Il a mis simplement, souligné au crayon rouge: durée de rotation 10 heures 16 minutes... et c'est tout.

—On a opéré pour Saturne comme pour d'autres planètes, en suivant, d'un bord à l'autre du diamètre, une tache de l'atmosphère. Cette durée de 10 heures 16 minutes a été établie en 1793 par Herschell et confirmée plus récemment, en 1877, par l'astronome Hall, de Washington.

—Mais, fit observer M. de Flammermont, s'il existe des Saturniens, ils doivent avoir un nombre considérable de saints et de saintes.

—Pourquoi?

—Dame! avec un calendrier comme le leur: 25,215 jours par an.

—C'est juste, dit en souriant Fricoulet.

Séléna demanda:

—Eh bien! avancez-vous?

—Cela ne va pas vite, répondit Gontran; si ce que je lis n'était pas écrit de votre charmante écriture, je crois bien que je m'endormirais.

—Où en êtes-vous? fit la jeune fille.

—Aux saisons.

Il allait reprendre sa lecture; l'ingénieur lui dit:

—Tu peux passer les feuillets qui traitent de cela, si tu veux te rappeler ceci: axe de rotation incliné sur le plan de l'orbite de 64° 18' ce qui donne à l'obliquité de Saturne sur l'écliptique 25° 42', à peu près la même chose que pour la Terre: saisons saturniennes et saisons terrestres se ressemblent donc quant à la division des zones; pour ce qui est de la durée, c'est une autre paire de manches. Sur Saturne, le printemps, l'été, l'automne et l'hiver durent chacun sept ans: chaque pôle et chaque côté de l'anneau restent, durant quatorze ans et huit mois, sans soleil!

—Eh bien! s'écria M. de Flammermont, voilà des latitudes qui ne me plairaient guère à habiter.

—Parce que?...

—Parce qu'il me faut la chaleur à moi... et que...

L'ingénieur se mit à sourire..

—Ce n'est pas le Soleil qu'aperçoivent les habitants de l'équateur saturnien, répondit-il, qui doit leur brûler la peau... étant quatre-vingt-dix fois moins étendu en surface, il envoie forcément à Saturne quatre-vingt-dix fois moins de chaleur.

—Alors,... on doit grelotter...

—Non, car il faut supposer que la planète dont l'énorme volume a retardé le refroidissement, tire d'elle-même la chaleur qui lui est nécessaire...

—Ça, ricana M. de Flammermont, c'est une supposition due à ton imagination fertile.

—Non pas, c'est une déduction logique des faits scientifiques reconnus.

—Et ces faits scientifiques sont?...

—L'existence indubitablement constatée de la vapeur d'eau dans l'atmosphère saturnienne.

—Eh bien! en quoi cela prouve-t-il qu'il fasse là-bas une température supportable?

—Crois-tu donc que, si le monde de Saturne ne recevait que la chaleur solaire, l'eau pourrait y subsister autrement qu'à l'état solide de la glace? partant, plus de vapeur d'eau, plus de nuages, conséquemment plus de ces variations météorologiques remarquées dans Saturne et semblables à celles observées sur Jupiter, quoique moins intenses.

—Et dans l'anneau, demande Séléna, existe-t-il aussi de la vapeur d'eau?

—Jusqu'à présent, la spectroscopie n'en a relevé aucune trace, ce qui fait supposer que les anneaux n'ont point d'atmosphère, ou du moins une si faible qu'elle n'impressionne pas les instruments terrestres.

—Ce qui n'empêchera pas Ossipoff, bougonna le jeune comte, de nous proposer—et au besoin—de nous imposer une promenade dans les anneaux, si la fantaisie lui en prend.

Et il retourna dans son coin, reprendre sa lecture interrompue.

Dix-huit millions de lieues restaient à franchir avant d'arriver à Saturne dont le disque, à présent, ne mesurait pas moins de quatre degrés, et allait grossissant, d'heure en heure, détachant sa face d'un bleu pâle sur l'obscurité veloutée de la voûte céleste.

C'était encore une dizaine de jours de navigation, et Gontran s'amusait, comme un enfant, à effacer d'une sorte d'horaire qu'il s'était fabriqué, chaque centaine de mille lieues parcourues, qui le rapprochaient d'autant du moment où il lui serait possible de sortir de sa cage en lithium et de s'étirer un peu les membres.

—Il me semble que je me racornis! disait-il en plaisantant à Fricoulet,... j'ai même une crainte sérieuse, c'est de ne plus savoir me servir de mes membres—songe donc, cinq mois de captivité!... il n'en faut pas davantage pour perdre l'usage des bras et des jambes.

—Tu plaisantes, n'est-ce pas? répondit l'ingénieur.

—Non pas; je parle sérieusement. Est-ce que tu ne penses pas, toi aussi...

—Je pense que l'histoire est là pour nous prouver que des individus, après avoir pourri durant, non des mois, mais des années à la Bastille, au Châtelet ou en tout autre lieu de délices de même nature, en sont sortis aussi ingambes que lorsqu'ils y étaient entrés.

M. de Flammermont se frappa la poitrine.

—Et mes poumons, dit-il, penses-tu que cela leur fera du mal de respirer un peu d'air naturel? depuis si longtemps qu'ils se nourrissent d'air frelaté.

Fricoulet fronça comiquement les sourcils.

—Eh! dis donc, répliqua-t-il,... tu me la bailles belle avec ton air frelaté! tu oublies que je suis le fabricant de cet air-là!... ensuite, depuis cinq mois que tu l'absorbes, tu me parais te porter à merveille.

Le jeune comte hocha la tête.

—Oui, murmura-t-il, le coffre est bon... mais c'est ceci qui est malade.

Et son doigt se posait sur le côté gauche de la poitrine.

—Le cœur! ricana l'ingénieur.

Gontran poussa un soupir formidable.

—C'est long,... diablement long ces fiançailles.

—Mon cher, répondit gravement l'ingénieur, il est des nations chez lesquelles les fiançailles durent des années...

—Mais c'est que voilà précisément des années que Séléna et moi sommes fiancés... et moi je n'appartiens pas aux nations dont tu parles,... si bien que j'endure le supplice de Tantale.

Il prit la main de l'ingénieur, et, la serrant avec énergie:

—Voyons, dit-il avec un accent navrant, mets-toi à ma place; crois-tu que ce soit gai de vivre côte à côte avec une jeune fille aussi adorable que MlleOssipoff, dont la main vous est promise, qui doit être un jour votre femme, et de n'avoir pas même le droit de la baiser au front!...

Le globe des Saturniens est très vieux, puisque sa création se perd dans la nuit des temps.

Et s'animant soudain:

—Ah! non, fit-il d'une voix courroucée, j'en ai assez, moi, de cette existence-là... il faut que ça cesse ou, sinon...

Fricoulet haussa philosophiquement les épaules.

—Mon cher, répondit-il, ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela,... c'est à M. Ossipoff.

—Eh! je le sais bien... Mais, voyons, toi qui connais tant de choses, ne peux-tu trouver un moyen d'abréger ce voyage,... de me faire entrevoir, à plus brève échéance, cette conclusion à laquelle j'aspire si ardemment?

—Mon cher, répliqua l'ingénieur, je ne suis pas sorcier et ne puis faire que ce que me permettent les faibles connaissances scientifiques que j'ai acquises. Or, nous sommes dans une impasse; ou bien nous arrêter sur Saturne pour nous ravitailler, c'est-à-dire voir l'usage que l'on peut tirer des forces physiques existant à la surface de ce monde; ou bien, passer outre et continuer le voyage. Dans le premier cas, nous perdons du temps, mais nous avons de fortes probabilités pour trouver là-bas des moyens de satisfaire nos poumons et notre estomac. Dans le second cas, nous abrégeons la durée du voyage, c'est vrai, mais alors, c'est la mort, la mort certaine, la mort par l'asphyxie qui nous attend.

Et alors l'ingénieur mit Gontran au courant de la situation: Pour ce qui concernait les vivres, il restait une provision d'azote liquéfié et de liquides martiens suffisante pour nourrir et abreuver les cinq voyageurs pendant cinq mois encore.

Les matières pour la fabrication de l'air respirable étaient en assez grande quantité pour permettre de n'envisager les probabilités d'asphyxie qu'après une période de temps semblable.

Mais ce dont on pouvait manquer, d'un jour à l'autre, c'était d'électricité.

Les accumulateurs ne cessaient de fonctionner; depuis quelque temps, on leur demandait non seulement la force nécessaire pour actionner le propulseur, mais encore de la lumière et de la chaleur, cette dernière, indispensable pour compenser l'abaissement de la température: à la distance à laquelle ils se trouvaient du Soleil, les rayons qu'ils en recevaient ne leur apportaient plus qu'une lueur douce, assez semblable à un clair de lune affaibli; quand au calorique, il n'existait pour ainsi dire pas.

Si bien que les accumulateurs, surmenés, ne contenaient plus que pour quinze jours de fluide, en admettant que des circonstances imprévues n'obligeassent pas les voyageurs à leur demander un nouvel effort.

—Tu le vois, mon cher, dit Fricoulet après avoir terminé cet exposé, la situation est fort nette: ou nous arrêter pour nous ravitailler, et Dieu sait quand nous serons de retour, ou continuer à aller de l'avant, et alors chaque lieue nous rapproche de la famine et de l'asphyxie.

—Oh! c'est à se casser la tête, grommela Gontran.

Et il ajouta:

—En ce qui me concerne, je préférerais continuer le voyage sans arrêt.

—Sans arrêt! répéta derrière les deux jeunes gens une voix courroucée.

Ils se retournèrent: Ossipoff était là, immobile, les bras croisés, les couvant d'un regard plein d'indignation.

—Ainsi, dit-il, nous nous serons proposé un but grandiose: parcourir l'immensité céleste! Ce but, nous l'avons atteint en partie, et nous nous arrêterions en si beau chemin!... Ah ça! monsieur de Flammermont, êtes-vous bien certain d'avoir toute votre raison? Comment! vous renonceriez de gaieté de cœur à toutes les merveilles que nous promet la visite de ce monde étrange que l'on appelle Saturne?... Mais songez donc que tout ce que vous avez vu jusqu'à présent n'est rien en comparaison de ce que nous promet l'avenir.

—De gaieté de cœur! repartit Gontran, non, monsieur Ossipoff. Vous vous trompez, si vous croyez que j'abandonne ainsi les rêves merveilleux qui m'avaient hanté... Cependant, il est un autre rêve, bien antérieur à tous ceux-là, dont la réalisation est le but de ma vie...

Ossipoff, devinant que le jeune homme allait lui parler de son mariage, lui coupa la parole.

—D'ailleurs, M. Fricoulet a dû vous démontrer qu'un arrêt sur Saturne était indispensable pour nous permettre de continuer notre voyage.

Gontran, irrité de n'avoir pu achever sa phrase, haussa légèrement les épaules.

—Sérieusement! monsieur Ossipoff, s'écria-t-il, comptez-vous trouver, sur Saturne, tout ce dont vous aurez besoin?

—En douteriez-vous? demanda le vieillard qui tressaillit.

—Oui, j'en doute,... et il me semble imprudent de spéculer sur des probabilités aussi hasardeuses que celles-là.

Le vieux savant poussa un petit ricanement railleur.

—En vérité!... eh bien! moi, vous m'entendez bien, je vous affirme que l'univers de Saturne est habité et habité par une race probablement beaucoup mieux conformée et beaucoup plus intelligente que la nôtre. C'est dans cette sphère supérieure que doit exister le vrai bonheur.

—Ce n'est pas une raison pour qu'il y existe les éléments,... qui nous sont indispensables. Ce n'est pas au vrai bonheur que nous aspirons,... c'est à de l'électricité et à de l'air respirable.

Ces paroles parurent suffoquer Ossipoff qui, dans un geste de stupéfaction indignée, jeta ses bras au plafond.

Puis il se pencha vers Fricoulet et lui murmura à l'oreille:

—Le pauvre garçon n'a pas sa raison.

—Pourquoi cela? répondit à haute voix l'ingénieur; je trouve, au contraire, qu'il raisonne fort juste; et, quant à moi, je ne cache pas que je serais curieux de savoir si, en effet, ces messieurs les Saturniens répondent au portrait que vous nous en faites, s'ils sont, en réalité, autant supérieurs aux Martiens que les Martiens sont supérieurs à la majeure partie de l'humanité terrestre.

—À en croire M. Ossipoff, ricana irrévérencieusement M. de Flammermont, ce serait, dans l'Univers céleste, comme chez Nicolet: toujours de plus fort en plus fort!

—Vous me direz, continua l'ingénieur, que le globe des Saturniens est très vieux; c'est très vrai, puisque l'époque de sa création se perd dans la nuit des temps, époque à laquelle notre planète, pas plus que Jupiter ni Mars n'existaient encore... Reste à savoir comment nous parviendrons à nous entendre avec ces philosophes extra-humains.

Ossipoff secoua la tête d'un air confiant.

—Ce qui nous est arrivé sur la Lune, Vénus et Mars devrait vous donner espoir pour la manière dont nous nous tirerons d'affaire en ces circonstances nouvelles, répondit-il.

Gontran haussa les sourcils d'un air effaré.

—Mais réfléchissez-vous, répliqua-t-il, au temps qu'il nous a fallu pour surprendre la clef du langage des Sélénites, des Vénusiens et des habitants de Mars, et avez-vous l'intention de prolonger votre séjour indéfiniment?

—Non pas... Le chemin que nous avons parcouru depuis le Soleil n'est rien en comparaison de celui qui nous reste à parcourir pour accomplir, en son entier, notre voyage interplanétaire!... Songez qu'il nous faut visiter, après Saturne, les trois derniers mondes de notre système solaire: Uranus, Neptune et la planète transneptunienne de Babinet. Il faut donc nous hâter...

—Si nous ne voulons pas mourir en route, acheva Fricoulet avec un rire ironique.

Et comme le vieillard s'était brusquement tourné vers lui avec un regard interrogateur:

—Avez-vous réfléchi à ceci, mon cher monsieur Ossipoff? demanda tranquillement l'ingénieur: En donnant à notre appareil toute la vitesse dont il est capable, et en utilisant le courant cosmique qui nous sert de point d'appui, nous pouvons obtenir une rapidité de 81,000 mètres par seconde, soit 72,000 lieues à l'heure ou, en nombre rond, 1,800,000 lieues par jour. Or, je ne vous apprendrai rien de nouveau en vous disant que, si Saturne gravite à une distance moyenne de 355 millions de lieues du Soleil, Uranus se trouve à 700 millions de lieues, Neptune à un milliard cent millions et la planète transneptunienne à un milliard 850 millions de lieues du centre du système planétaire...

—Après? après? bougonna le vieillard,... vous n'avez pas, que je pense, l'intention de nous faire un cours d'astronomie, à M. de Flammermont et à moi?

—À Dieu ne plaise! riposta Fricoulet avec un imperturbable sérieux; seulement, vous autres savants, qui vivez continuellement dans les nuages, vous vous emballez sur la théorie, sans vous préoccuper le moins du monde de la pratique. Voilà pourquoi je me permets, moi, humble mécanicien-constructeur, qui ne connais rien aux étoiles, mais auquel ces questions terre à terre de la pratique sont familières, d'attirer votre attention sur certains détails.

M. Ossipoff donnait des marques non équivoques d'impatience.

—Au fait, dit-il.

—Si donc, poursuivit l'ingénieur, nous avons mis 166 jours ou cinq mois et demi pour venir de Mars à Saturne, il est facile de calculer et de se rendre compte que, pour atteindre Uranus—et en raison de la situation astronomique de cette planète,—il nous faudra 300 jours, c'est-à-dire dix mois entiers; reste Neptune à laquelle nous arriverons en 218 jours ou sept autres mois. Quant à la planète transneptunienne, je n'en parle pas, et pour cause; sa situation étant absolument inconnue.

Gontran paraissait positivement atterré.

—Pour me résumer, continua Fricoulet, et pour récapituler tout ce voyage, nous avons mis vingt mois pour visiter les planètes inférieures et atteindre Mars; voici cinq mois que nous sommes enfermés dans ce véhicule pour atteindre la zone saturnienne; cela fait un peu plus de deux ans que nous avons quitté la Terre... Eh bien! franchement, monsieur Ossipoff, croyez-vous qu'il soit possible de demeurer dix-huit mois encore cloîtrés dans ces cloisons de métal, surtout si vous voulez bien réfléchir à ceci: c'est que, dans dix-huit mois, nous serons à plus d'un milliard de lieues de la Terre et qu'il nous faudra encore nous résigner à une existence semblable pendant 611 jours, soit un an et huit mois, pour regagner notre planète natale.

—Cela fera un total de cinq années et plus! gémit Gontran.

Ossipoff haussa les épaules, et, jetant sur son futur gendre un regard de pitié:

—En vérité! dit-il, est-ce bien vous que je vois en un semblable état d'abattement, vous, mon collaborateur de la première heure, vous qui devez partager avec moi la gloire de ce voyage merveilleux... Cinq ans!

Il se croisa les bras, et, d'une voix vibrante:

—Qu'est-ce que cela, en comparaison de ce que nous avons déjà vu, de tout ce que nous verrons encore!... Combien de savants envieraient notre situation et passeraient sur les légers inconvénients qu'elle comporte, pour avoir l'ineffable joie de soulever, ainsi que nous le faisons, le voile mystérieux qui dérobe à la vue et à la compréhension terrestres, les secrets impénétrables des mondes et des humanités célestes...

Le vieillard s'animait au fur et à mesure qu'il parlait:

—Vous citerai-je un exemple? Voyez Sharp qui a été jusqu'au vol, jusqu'à la trahison, jusqu'au crime pour pouvoir entreprendre et poursuivre ce voyage! et vous êtes là à vous désoler, vous qui avez la chance d'exécuter, le premier et le seul d'entre les humains, ce voyage prodigieux, de planète en planète.

—Eh! riposta M. de Flammermont, si j'avais rencontré seulement sur l'une de ces planètes un officier de l'état civil, ou même un consul de ma nationalité, qui pût m'unir à votre fille vous me verriez rire au contraire, et je serais le premier à souhaiter que cette excursion s'éternisât... Un voyage de noces ne dure jamais assez longtemps,... mais pour un voyage de fiançailles... c'est trop, monsieur Ossipoff, je vous le dis,... c'est trop... Et puis, avez-vous réfléchi qu'à notre retour sur la Terre, mademoiselle Ossipoff, que j'espérais épouser jeune fille, aura coiffé sainte Catherine... Eh bien! voyons, je vous le demande, est-ce drôle?

Le vieillard avait baissé la tête, comme écrasé sous la logique de ces paroles.

—Mon Dieu! dit Fricoulet, il faut convenir que mon ami Gontran n'a pas tout à fait tort. S'il ne s'agissait que de moi,—bien que, comme vous le répétez souvent, je ne sois pas un savant, un initié aux beautés astronomiques,—je ne me plaindrais pas...

De ma nature, je suis curieux, et il me semble que le plaisir de rendre visite à tous ces mondes et de constaterde visutoutes les bêtises que savants et philosophes ont écrit à leur sujet, que ce plaisir-là n'est point trop payé par quelques mois de réclusion. D'ailleurs, moi, je suis seul, je n'ai ni parents qui me pleurent, ni fiancée qui soupire, ni carrière qui me réclame, et je ne sens aucune hâte de retourner sur cette misérable planète où j'ai vu le jour, où j'ai vécu vingt années durant, et où la première carte de visite que je recevrai, à mon retour, sera celle de mon propriétaire, transformée en papier timbré, me réclamant quinze termes échus et impayés.

—À la bonne heure, murmura Ossipoff, voilà qui est parlé.

—Malheureusement, poursuivit l'ingénieur, je ne suis pas seul, ou plutôt, nous ne sommes pas seuls, mon cher monsieur Ossipoff, et nous n'avons pas le droit d'enchaîner à notre existence celles de nos compagnons de voyage. Gontran et Farenheit ont leurs raisons—raisons qui sont, en somme, assez plausibles pour vouloir, au plus tôt, rentrer dans leurs foyers;—et en ce qui me concerne, je vous le déclare très net, ma conscience ne serait pas tranquille si, étant chef de l'expédition, j'avais réduit, par mon entêtement, un de mes compagnons à la folie, et l'autre au désespoir!

Fricoulet avait prononcé ces derniers mots d'une voix ferme; M. de Flammermont lui prit la main et, la secouant avec énergie:

—À la bonne heure! dit-il à son tour, voilà qui est parlé!

Ossipoff s'écria, en frappant du pied avec impatience:

—Et puis, à quoi aboutit ce beau langage? Quelle conclusion donnez-vous à ce beau raisonnement? Proposez-vous de reconduire M. de Flammermont et l'Américain sur la Terre avant que nous ayons terminé notre voyage?


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