Il marchait à longues enjambées, à travers la machinerie, en proie à une perplexité profonde; on sentait qu'un violent combat se livrait en lui.
Tout à coup il s'arrêta net, et jetant sur Gontran un regard courroucé:
—Monsieur de Flammermont, dit-il, je ne vous cacherai pas combien je suis navré de votre attitude et de votre langage; votre seule excuse, à mes yeux, est la passion à laquelle vous obéissez.
Et il ajouta d'une voix sourde:
—Fatale passion!
Gontran haussa prodigieusement les sourcils.
—Eh! quoi, monsieur Ossipoff, est-ce vous qui me reprochez l'affection que je porte à votre fille?
—À Dieu ne plaise! riposta vivement le vieillard; mais, en moi, voyez-vous, il y a deux êtres bien distincts: le père qui s'applaudit du choix qu'il a fait d'un gendre tel que vous, et le savant qui déplore de s'être adjoint un collaborateur dont le feu sacré va s'éteignant de jour en jour, un collaborateur qui se transforme en obstacle,... un collaborateur...
D'un geste énergique de la main, M. de Flammermont l'interrompit:
—Un collaborateur, reprit-il d'un air peiné, dont vous me paraissez par trop oublier les services... À la fin du compte, si vous êtes ici, c'est grâce à moi, mon cher monsieur—sans moi, sans mon imagination si prodigieusement féconde, jamais vous n'auriez trouvé le moyen de remplacer le système de locomotion que vous avait dérobé ce gredin de Sharp, pour vous rendre de la Terre à la Lune. Et pour gagner Vénus, qui donc a pu améliorer le système de locomotion sélénite? moi. C'est encore grâce à moi que nous avons pu nous élancer de Vénus dans la direction de Mercure et, toujours grâce à moi, que nous avons voyagé sur la planète mercurienne.—Dois-je vous rappeler que, sans moi, qui, le premier ai songé à utiliser notre sphère de sélénium, vous seriez encore sur la comète de Tuttle? enfin que si présentement vous naviguez dans ce fleuve cosmique qui vous a porté dans l'atmosphère de Jupiter et vous porte vers Saturne, c'est parce que j'ai trouvé, dans ma cervelle, le moyen de locomotion dont nous usons depuis plus de cinq mois?...
Et après avoir prononcé tout cela d'une seule traite, Gontran, à bout de souffle, eut cependant la force d'ajouter:
—Décidément, vous n'êtes qu'un ingrat.
Sous cette accusation, qu'au fond il savait méritée, le vieillard bondit comme s'il eut été soudainement cinglé par la lanière d'un fouet.
—Eh bien! vous vous trompez, répliqua-t-il; non, je ne suis pas un ingrat, et la preuve, c'est qu'en considération de tous les services que vous venez d'énumérer, je me résigne à ne point aborder sur Saturne ni sur aucun de ses satellites, je me contenterai de les étudier au passage, et, après avoir vu Neptune, je prends l'engagement solennel de virer de bord et de revenir à toute vitesse.
Attendri par ce sacrifice dont il sentait toute l'étendue, M. de Flammermont se précipita vers les mains du vieillard.
—Vous êtes bon! murmura-t-il.
—Mais peu sérieux, reprit Fricoulet; vous-même, tout à l'heure, avez reconnu qu'il était indispensable d'aborder sur Saturne pour nous ravitailler, et voilà que, maintenant, vous venez dire tout le contraire... Quant à moi, je le déclare, je ne prends plus la responsabilité de la manœuvre du bateau si l'on ne me fournit pas l'électricité nécessaire au moteur...
—À quoi voulez-vous en venir? demanda Ossipoff, non sans aigreur.
—À ceci: Que votre combinaison, tout en étant inspirée par un bon naturel, n'est cependant pas suffisante.
—Que concluez-vous donc?
—Je conclus qu'il faut aborder sur Saturne, y remplir nos soutes d'électricité, d'air respirable, d'aliments, liquides ou solides, à votre choix, et ensuite de reprendre directement la route de notre patrie terrestre...
À mesure que l'ingénieur parlait, le visage d'Ossipoff s'empourprait sous le coup d'une violente colère; ses lèvres tremblaient, blêmissantes, et, dans ses yeux, brillaient de fulgurants éclairs.
Il marcha droit à Fricoulet, les poings serrés, comme s'il le voulait battre:
—Arrêter mon voyage interplanétaire en son milieu! s'écria-t-il d'une voix rauque, voir les espérances de toute ma vie près de se réaliser, et y renoncer de moi-même, briser en plein essor mon rêve sublime pour revenir sur ce mondicule grotesque que je méprise! Mais vous êtes fou, monsieur Fricoulet, oui, vous êtes fou!... Demandez-moi tout ce que vous voudrez, demandez-moi ma vie,... mais un pareil renoncement!... jamais,... tuez-moi plutôt!
—Vous m'accusez de folie! riposta l'ingénieur; n'est-ce pas plutôt vous qu'il en faut accuser?... La lumière et la chaleur solaires vont sans cesse diminuant, et bientôt nous serons soumis à la température même de l'espace, c'est-à-dire quelque chose comme cent trente ou cent quarante degrés au-dessous de zéro... Poursuivre cette exploration, c'est courir au devant d'une mort aussi certaine qu'épouvantable,... je sais que votre âme de savant est assez vaillante pour tout supporter; aussi, est-ce à votre cœur de père que je fais appel, et je vous demande si vous aurez la cruauté de voir votre fille expirer dans ces terribles souffrances que vous-même aurez provoquées?
Ossipoff ne répondit pas: il avait caché son visage dans ses mains, et, à certains mouvements convulsifs, on pouvait deviner qu'il pleurait.
Fricoulet poursuivit:
—En outre, le fleuve cosmique dans lequel nous naviguons ne s'étend pas jusqu'à Neptune, vous le savez bien; son aphélie correspond seulement à l'orbite d'Uranus, et son appui nous fera défaut bien avant que vous n'ayez atteint le but vers lequel vous tendez... C'est encore une considération—toute matérielle, celle-là—et qui vaut bien les considérations morales.
Nouveau silence de la part d'Ossipoff.
L'ingénieur lança à Gontran un regard qui signifiait:
—Nous le tenons!
Le jeune comte remercia d'un coup d'œil son ami, pour le fier coup de main qu'il venait de lui donner.
Le vieillard s'écria soudain, montrant aux deux jeunes gens son visage sillonné par les larmes qu'il avait versées, mais animé d'une volonté indomptable:
—Messieurs, vous pouvez avoir raison; aussi, je ne discute pas vos arguments,... mais je crois n'avoir pas tort. Ne me demandez pas sur quoi je base ma croyance, je ne saurais vous répondre,—il s'agit de pressentiments.
Et comme il voyait Gontran hausser légèrement les épaules, tandis qu'il surprenait sur les lèvres de Fricoulet un sourire railleur, il ajouta:
—Des pressentiments!... oui, moi, l'homme des sciences exactes, je crois aux pressentiments... Oh! vous pouvez vous moquer, vous pouvez me traiter de fou, rien n'ébranlera ma résolution; je suis décidé à pousser de l'avant, toujours et quand même.
Sur ces mots, il tourna les talons et quitta la machinerie, en fermant avec violence la porte derrière lui.
Une fois seuls, Gontran et Fricoulet se regardèrent un moment silencieux, littéralement abasourdis.
—Eh bien? fit le premier.
—Eh bien? répéta le second.
—Je trouve qu'il nous traite un peu trop par dessous la jambe.
—Il nous considère absolument comme des zéros.
—Libre à lui, grommela le comte de Flammermont; mais, comme je trouve que, dans le plateau de la balance, ma peau a le même poids que la sienne, nous nous passerons de sa permission pour faire ce que la raison nous commande de faire...
—Si je ne me retenais, ajouta Fricoulet, je l'enfermerais avec ce fou de Farenheit.
Et il ajouta:
—Alors, que décidons-nous?
—Ce que nous avons décidé tout d'abord; aborder sur Saturne, et ensuite mettre le cap sur la Terre.
—Sur Saturne, ce sera bien le diable si je ne trouve pas moyen de tirer parti des forces naturelles qui doivent exister sur cette planète comme sur les autres mondes,... et, une fois ravitaillés...
Gontran paraissait pensif.
—À quoi songes-tu? demanda l'ingénieur.
—Je me demande en ce moment si l'atmosphère de Saturne est de la même composition chimique que l'atmosphère terrestre... Je t'avoue qu'il me serait fort pénible d'être obligé, pour aller et venir sur cette planète, d'endosser nos maudits respirols.
Fricoulet leva les bras au ciel dans un geste de complète ignorance.
—Je ne pourrai te renseigner à ce sujet, répondit-il, que lorsque nous y serons.... tout ce que je puis te dire, c'est que je soupçonne fort ce monde annulaire de nous réserver bien des surprises.
—Le fait est, ajouta M. de Flammermont, qu'avec une densité semblable et une atmosphère aussi épaisse que celle de Jupiter, nous allons encore en voir de grises...
Il haussa les épaules.
—Enfin! murmura-t-il sur un ton rempli de philosophie, à la grâce de Dieu!
Ce fut sur ce mot que se termina la conversation.
Fricoulet retourna à son moteur et Gontran s'en fut sur son hamac où il se mit à feuilleter avec ardeur lesContinents célestes, cherchant à lire entre les lignes et à deviner ce que le célèbre astronome, son homonyme, pensait du monde nouveau où la nécessité de la situation les contraignait d'aborder.
Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la scène regrettable que nous avons rapportée plus haut.
Saturne, qui grossissait, pour ainsi dire, à vue d'œil, présentait maintenant un disque énorme.
Gontran l'ayant mesuré au micromètre, lui trouva un diamètre double de celui qu'offre le disque lunaire aux regards des Terriens.
Bien que ce rôle de savant, imposé par les circonstances, lui pesât fort et l'eût dégoûté entièrement du penchant qu'il eût pu avoir pour l'astronomie, il ne pouvait cependant, malgré toutes ses préoccupations, malgré tous ses déboires, se désintéresser tout à fait des merveilles célestes qui l'entouraient.
Et de toutes ces merveilles, Saturne, sur lequel il venait de lire, dans lesContinents, des détails surprenants, Saturne l'intriguait beaucoup; il lui était possible de distinguer maintenant, avec assez de netteté, les anneaux qui entourent la planète, et à chaque instant il interrogeait Fricoulet.
Celui-ci lui ayant dit, un jour, que ces anneaux présentaient tour à tour l'une et l'autre face aux rayons solaires, le jeune comte, ébahi, demanda:
—Comment entends-tu cela?... je dois t'avouer que je ne comprends pas très bien.
—C'est fort simple, cependant; l'année saturnienne est égale à vingt-neuf années terrestres, il en résulte que chaque face de l'anneau se trouve plongée dans la nuit durant quatorze ans et six mois.
Séléna, qui était occupée à un travail de couture, dit alors:
—Monsieur Fricoulet, ces anneaux ne sont pas transparents, n'est-ce pas?
—Non, mademoiselle; on suppose,—car le monde scientifique n'a jusqu'à présent, à ce sujet, que des données fort vagues—on suppose que ces anneaux sont formés d'une infinité de corpuscules, peu séparés les uns des autres et arrivant, vu leur éloignement, à former, aux yeux des habitants de la planète, une masse compacte.
La face obscure de l'anneau venait de paraître phosphorescente; on eût dit un gigantesque incendie.
Et l'ingénieur ajouta avec un sourire:
—Mais cela vous intéresse-t-il beaucoup, mademoiselle?
—Oh! seulement à ce point de vue: du moment que ces anneaux sont compactes, ils doivent intercepter la lumière du soleil aux contrées qui se trouvent au-dessous d'eux.
—Vous avez parfaitement raison, et non seulement ils empêchent les rayons solaires de parvenir jusqu'à ces contrées, mais encore ils projettent derrière eux une ombre portée telle que ces contrées se trouvent plongées dans la nuit.
—Ce doit être une nuit d'une certaine durée? fit Gontran qui réfléchissait.
—Cela dépend des latitudes, car l'ombre projetée sur la planète est d'autant plus large que la latitude est plus élevée; ainsi, les contrées saturniennes dont la latitude correspond à celle de Madrid subissent une éclipse totale de Soleil qui dure plus de sept ans, tandis que celles dont la latitude correspond à celle de Paris, la subissent pendant cinq ans seulement... Pour l'Équateur, cette éclipse est moins longue et ne se renouvelle que tous les quinze ans. Mais il y a, toutes les nuits, des éclipses de lunes les unes par les autres et par les anneaux, si bien que ces étranges pays demeurent plongés dans une obscurité profonde et de laquelle il nous est impossible, à nous autres Terriens, de nous faire la moindre idée.
Pour passer le temps, M. de Flammermont avait entrepris de se livrer à une étude approfondie des huit satellites saturniens qui scintillaient avec une clarté douce et mystérieuse sur le fond obscur du ciel.
Fricoulet, auquel le jeune comte fit part de son projet, sourit imperceptiblement, le regardant d'un air sceptique faire ses préparatifs d'observation; lorsque Gontran eut descendu, de la chambre du haut dans la machinerie, le télescope qui lui était nécessaire, ajusté ce télescope dans l'embrasure de l'un des hublots, apporté un siège, disposé, sur une table, une plume et du papier pour jeter ses impressions, l'ingénieur lui dit d'un ton narquois:
—Te voici bien avancé!
—Que veux-tu dire?
—Que tu agis toujours avant de réfléchir;... il en faudrait de plus malins que toi, pour arriver à débrouiller quelque chose dans l'impénétrable mystère qui enveloppe ces mondes.
—S'ils sont aussi considérables que tu l'as prétendu, qu'ils le veuillent ou non, il faudra bien qu'ils se laissent prendre, de profil ou de face, dans l'objectif.
Fricoulet haussa les épaules.
—Mon pauvre ami, dit-il, tu parles comme un étourneau! ce n'est cependant pas la première fois que pareil cas se présente, et toujours je t'ai donné la même explication: la visibilité d'un corps dépend non pas tant de sa dimension que de la manière plus ou moins vive dont sa face est éclairée; or, les satellites saturniens ne reçoivent, à surface égale, que la quatre-vingt-dixième partie de la lumière solaire reçue par notre lune à nous; il en résulte que tous ces satellites étant aussi voisins que possible de la pleine phase, et tous au-dessus d'un même horizon, ne reçoivent pas la centième partie de la lumière lunaire.
Gontran fit la grimace.
—En effet, murmura-t-il, pour distinguer quoi que ce soit, il faudrait avoir des yeux de lynx.
—Ou suppléer à l'acuité de la vue par la profondeur des connaissances.
—Mon cher, bougonna M. de Flammermont, à chacun son métier; tu es savant, moi je suis diplomate, et permets-moi de croire, sans aucune fatuité d'ailleurs, que si les circonstances s'étaient présentées pour toi comme elles se sont présentées pour moi, tu n'aurais peut-être pas joué ton personnage avec autant de désinvolture que j'ai joué le mien.
—Parbleu! riposta l'ingénieur, avec un souffleur tel que moi!
Il ajouta sur un ton comiquement inspiré:
—Et puis, l'amour est un divin maître, grâce auquel on acquiert rapidement l'omniscience!
Gontran était resté debout, près de son télescope qu'il considérait d'un air indécis.
—Tu aurais bien dû me dire tout cela, fit-il, avant mon aménagement... M. Ossipoff m'a vu, m'a interrogé sur mes intentions...
—Tu lui as répondu que tu voulais étudier les anneaux de Saturne?...
—Et il s'est frotté les mains, ajouta Gontran, en disant: «Bonne affaire... je descendrai, dans la journée, voir où vous en êtes».
Fricoulet frappa impatiemment du pied.
—Tu es toujours le même, gronda-t-il; tu ne sais pas nager, tu te lances à l'aveuglette dans un fleuve que tu ne connais pas, et, lorsque tu perds pied, lorsque tu barbotes, il faut que je fasse le terre-neuve et que je me jette à l'eau pour te tirer de là...
Gontran lui serra énergiquement les mains.
—Cher ami, dit-il.
—Oui,... oui,... je sais bien, dit l'ingénieur en hochant la tête.
Puis, brusquement:
—Allons, retire-toi, fit-il en poussant de côté M. de Flammermont; va rejoindre ton hamac... pendant ce temps-là, j'observerai à ta place.
—Et si Ossipoff arrive?...
—Je lui dirai que tu m'as chargé de quelques études préliminaires sans importance.
Gontran fit la moue.
—Si cela t'es égal, dit-il, je préfère rester ici.
—À ton aise.
Et, pendant que le jeune comte allait s'étendre dans un coin, rêvassant, la paupière baissée, mais l'oreille au guet, afin de ne point se laisser surprendre par le vieux savant, Fricoulet s'apprêtait à jouer en conscience son rôle de sauveteur.
De temps en temps, il abandonnait l'oculaire de la lunette, jetait quelques notes sur le papier et reprenait son poste d'observation, silencieusement, sans prononcer une syllabe.
De temps en temps aussi, Gontran demandait:
—Eh bien?
—Ça marche, répondait laconiquement l'ingénieur.
Cependant l'heure du repos arrivait, et Fricoulet ne faisait pas mine de gagner son hamac.
—Dis donc, demanda M. de Flammermont, est-ce que tu n'as pas l'intention de te coucher?
—Nullement, il faut que j'achève mes observations sur la seconde lune,... j'ai encore deux heures à attendre.
—Deux heures! murmura Gontran avec un formidable bâillement.
—Tu n'es pas obligé d'attendre,... au contraire; puisque je travaille pour toi, le moins que tu puisses faire est d'aller dormir pour moi...
Le jeune comte s'était levé.
—Où en es-tu? demanda-t-il.
—J'ai déjà constaté, d'une façon générale, que les satellites saturniens sont, comme les satellites joviens, animés d'un rapide mouvement de rotation autour de leur planète et présentent, en peu de temps, des phases successives... Comme je te le disais à l'instant, j'ai achevé d'étudier le mouvement de Mimas...
—Mimas, répéta Gontran d'un air profondément étonné, qu'est-ce que c'est que cela?
—La lune la plus rapprochée de Saturne; eh bien! sais-tu combien elle a mis de temps pour passer de l'état de croissant le plus faible à celui de demi-lune?... non, n'est-ce pas?... eh bien! elle a mis cinq heures et demie.
Il ajouta:
—Tu as eu bien tort de me céder ta place, rien n'est curieux comme de suivre cette transformation, aussi visible que la marche de l'aiguille sur un cadran.
—Baste! ce n'est pas mon métier.
—Mais c'est le tien, maintenant, puisque tu as abandonné la diplomatie, répliqua en riant l'ingénieur.
—Abandonné,... abandonné... bougonna M. de Flammermont, ce n'est point l'expression exacte;... j'ai demandé un congé...
—Comptes-tu donc réendosser jamais l'habit brodé des ambassadeurs?
Le jeune comte hocha la tête.
—Qui peut se vanter de connaître l'avenir? murmura-t-il.
Puis, changeant de ton:
—Alors, tu ne viens pas te coucher?
—Non... pas encore; dans deux heures...
—Pourquoi, dans deux heures?
—Parce que, si mes calculs sont exacts, j'aurai achevé mon étude sur la seconde lune, laquelle doit arriver à la quadrature en huit heures...
—Trois heures de plus que la première.
—Du moment que son éloignement de la planète est plus grand, sa rapidité est moindre... comprends-tu?
—Oui, je comprends;... mais, as-tu l'intention d'étudier, successivement, les huit satellites de Saturne?
—Nullement,... les deux premiers me serviront de bases pour établir une proportion entre l'éloignement et la rapidité des six autres, voilà tout...
—Eh bien! je te laisse, murmura Gontran,... à demain.
—À demain, répondit l'ingénieur, en retournant à son télescope.
En s'éveillant, M. de Flammermont trouva passé, dans une des mailles de son hamac, un petit papier soigneusement roulé, sur lequel il s'empressa de jeter les yeux.
Il haussa les épaules en riant.
—Satané Fricoulet! murmura-t-il.
—Voici ce qu'avait lu le jeune comte:
«Résultats des études astronomiques de M. de Flammermont sur les satellites de Saturne.
«Ces satellites, au nombre de huit, arrivent à la pleine lune respectivement, en 5, 8, 22, 32, 53 heures, et 8, 11 et 40 jours terrestres.
«Mais les éclipses ne doivent pas être aussi fréquentes que dans Jupiter, car l'équateur de Saturne s'inclinant sur son orbite de manière à former un angle de 27 degrés, il s'ensuit qu'aux solstices, le Soleil doit paraître s'éloigner de l'Équateur, où est confiné le mouvement des satellites, sauf pour le huitième, et que les Lunes s'éloignent du cône d'ombre projeté par leur planète, au lieu d'y pénétrer et de s'y éclipser.
«S'il existe une humanité saturnienne, ce mouvement des satellites doit engendrer pour elle huit espèces de mois, variant depuis onze heures jusqu'à soixante-dix-neuf jours, c'est-à-dire depuis un jour saturnien environ, jusqu'à 167... C'est assurément ce dernier qui doit être le plus employé comme division du temps, car l'année saturnienne, qui se compose de 25,217 jours, ne compte pas moins de 151 mois de cette longueur.»
Fricoulet ajoutait:
«Nota bene.—Ne pas oublier que ces satellites tournent, autour de la planète, de la même façon que la Lune, c'est-à-dire lui présentent toujours la même face.
«Deuxième nota bene.—Si M. le comte de Flammermont constatait, un jour, la disparition soudaine des satellites saturniens, qu'il n'en manifeste aucun étonnement, surtout en présence de M. Ossipoff; par suite de la position occupée dans le ciel par notre véhicule, les satellites doivent s'éclipser en perspective.
«Troisième nota bene.—Prière à M. de Flammermont de déchirer le présent billet, après en avoir digéré le contenu.»
Est-il utile de dire que Gontran, après avoir, de point en point suivi les recommandations de son ami, transcrivit, de sa propre main, la note ci-dessus, et que cette note augmenta davantage encore, si possible, l'estime scientifique en laquelle Ossipoff tenait son futur gendre.
Cependant l'Éclairpoursuivait impassiblement sa route à travers l'espace, dévorant des milliers de lieues avec une vertigineuse rapidité, déchirant, d'heure en heure, le voile mystérieux qui masquait aux Terriens l'univers merveilleux vers lequel ils couraient.
Un soir,—on se trouvait alors à deux millions de lieues à peine de Saturne—Fricoulet, l'œil au télescope, s'amusait à regarder tomber, à travers l'atmosphère saturnienne, où ils s'enflammaient, suivant la loi qui veut que le mouvement se transforme en chaleur, les corpuscules composant le courant astéroïdal dans lequel l'Éclairnaviguait.
Et c'était d'un merveilleux effet, cette pluie d'étoiles filantes sur cette Lune gigantesque, dont le bleu pâle se distinguait à peine du noir velouté de l'espace.
Tout à coup, l'ingénieur poussa une exclamation de surprise telle, que ses compagnons accoururent.
Ossipoff lui-même abandonna son observatoire et descendit quatre à quatre l'escalier qui conduisait à la machinerie, balbutiant, tout ému:
—Qu'arrive-t-il?
En entrant, il aperçut le visage bouleversé de Fricoulet, et, croyant à un malheur, s'élança vers lui, demandant:
—Par grâce, parlez!... que voyez-vous?
—La face obscure de l'anneau vient de me paraître toute phosphorescente,... répondit l'ingénieur; on dirait un formidable incendie.
Le vieux savant asséna sur le plancher un coup de talon furieux.
—En vérité, mon pauvre monsieur Fricoulet, dit-il, on voit bien que, malgré toutes vos prétentions scientifiques, vous n'entendez pas un traître mot à cette belle science de l'astronomie; autrement vous ne trouveriez nullement extraordinaire un phénomène aussi simple et ne resteriez pas, bouche bée, devant des aérolithes qui rayent l'atmosphère saturnienne.
Et il ajouta, en haussant les épaules avec mépris:
—Il y a beau temps que l'on a vu cette phosphorescence que vous croyez avoir découverte.
L'ingénieur se permit de ricaner.
—En vérité, dit-il... et pourriez-vous me citer le nom de l'astronome à qui est due cette trouvaille?
—Mais, intervint timidement Gontran, n'est-ce point l'avis de l'auteur desContinents célestes?
—Précisément, répliqua le vieillard; c'est à votre célèbre homonyme que je faisais allusion.
—Pardon, pardon... fit l'ingénieur, l'auteur desContinents célestesn'est point aussi affirmatif que vous le prétendez... et, quoique vous en puissiez dire, je demeure convaincu que je suis le premier à avoir aperçu,de visu, cette phosphorescence.
—Parbleu! bougonna le vieillard, si mon télescope eût été dirigé de ce côté, je l'eusse aperçue tout comme vous.
—D'accord... aussi, je n'en tire pas autrement de vanité, mais seulement cette conséquence que la chaleur qui règne à la surface de Saturne est tout simplement due à l'anneau qui, exposé pendant quinze années consécutives à la chaleur solaire, doit, alors même que ses particules constitutives tourneraient sur elles-mêmes, s'échauffer sensiblement et renvoyer, sur la planète voisine, une partie de cette chaleur emmagasinée.
—Possible,... possible... bougonna le vieux savant;... du reste, à quoi bon pronostiquer, nous le verrons bien quand nous y serons.
Et sur ces mots, prononcés d'une voix rageuse, il quitta la machinerie.
Chaque jour, la distance qui séparait l'Éclairde la planète saturnienne allait diminuant et les voyageurs, Gontran lui-même, empoignés par la majesté du spectacle qui s'offrait à eux, s'immobilisaient, durant des heures entières, devant les télescopes.
Ossipoff ne pouvait contenir son admiration qui se trahissait par des exclamations brusques lancées d'une voix brève au milieu du silence.
Par prudence et pour tenter d'esquiver les questions dangereuses, M. de Flammermont s'était installé tout à l'autre bout de la pièce, le plus loin possible du vieux savant, à côté de son ami Fricoulet, sur l'aide duquel il comptait pour sortir d'embarras.
Les heures cependant s'écoulaient et Ossipoff, absorbé dans sa contemplation, semblait avoir oublié la présence de ses compagnons lorsque, tout à coup, repoussant son télescope il se leva et jetant ses bras au plafond dans un geste de satisfaction profonde.
—Parbleu! s'écria-t-il, cela, je le savais bien.
Gontran eut un serrement de cœur et baissa la tête; Fricoulet, au contraire, redressa la sienne et demanda:
—Qu'est-ce que vous saviez bien, monsieur Ossipoff?
Celui-ci jeta, sur l'ingénieur, un regard méprisant et répondit, s'adressant à M. de Flammermont:
—Mon cher Gontran, vous rendez-vous compte exactement de la constitution des anneaux?
—Mais ils me semblent être gazeux, répliqua le jeune comte avec une certaine hésitation dans la voix.
Ossipoff tressaillit et ses sourcils eurent un froncement significatif, tandis qu'il prononçait ces deux mots d'un ton agressif:
—Pourquoi, gazeux?
—Parce que le dernier anneau permet d'apercevoir le disque de la planète.
—D'abord, qu'appelez-vous le dernier anneau?
Gontran jeta un regard suppliant sur Fricoulet qui arriva à la rescousse.
—Le dernier anneau, dit-il, est l'anneau intérieur, celui qui est le plus rapproché de la planète et qui a été découvert par l'astronome américain Bond en 1850.
—Je suis fâché de vous donner un démenti sur ce dernier point, repliqua sèchement Ossipoff, l'anneau intérieur de Saturne, obscur et transparent tout à la fois, a été découvert par un astronome allemand, Galle, de Berlin; et ce, en 1838.
—Cela se peut, répondit Fricoulet énervé par cet acharnement du vieillard à le prendre en défaut.
—Comment! cela se peut... je vous dis, moi, que cela est.
L'ingénieur haussa les épaules.
—Pardon, nous ne sommes pas ici pour faire un cours d'histoire astronomique; donc, que cet anneau ait été découvert en 1850 ou en 1838, cela ne change rien à sa transparence.
Ossipoff eut un ricanement railleur.
—Eh bien! voyez comme vous êtes dans l'erreur, dit-il, depuis sa découverte, l'anneau a changé d'aspect; au lieu d'être entièrement transparent comme en 1850, il ne l'est plus que dans sa moitié intérieure.
—Peut-être, objecta Gontran, sont-ce les premiers observateurs qui se sont trompés.
Ossipoff sursauta.
—Pourquoi supposer cela, fit-il, alors que tous les observateurs constatent dans le système saturnien des changements surprenants... Ne vous rappelez-vous plus cette analyse faite en 1852 par M. O. Strune, d'après laquelle le bord intérieur des anneaux paraît s'approcher peu à peu de la planète, tandis que leur largeur totale s'accroît...
—Dites donc, monsieur Ossipoff, s'écria Gontran, il n'y aurait rien d'impossible à ce que nous assistassions, un de ses jours, à la dislocation des anneaux et à leur chute sur la planète.
Le vieillard fit la moue.
—Un de ces jours!... comme vous y allez!...
—C'est une façon de parler... il est certain qu'un semblable spectacle ne pourra avoir pour spectateurs que nos arrière-petits-neveux.
—En admettant que notre mondicule existe encore à cette époque, grommela Ossipoff, avec le pessimisme qui lui était habituel. Puis, changeant de ton:
—Mais pour en revenir à notre point de départ, dit-il, vous supposez que ces anneaux sont gazeux.
—Je suppose... oui,... c'est-à-dire qu'il me semblait, à cause de la transparence de ce dernier...
—Et c'est précisément parce que ce dernier seul est transparent que vous ne pouvez attribuer cette transparence à un état gazeux, car les autres sont assurément de la même matière que celui-là et ils sont opaques.
—Les croyez-vous donc liquides? murmura M. de Flammermont.
—Vous oubliez que le mouvement se transformerait en chaleur et que, le mouvement venant à diminuer, les anneaux ne tarderaient pas à tomber sur la planète.
Séléna qui, jusqu'alors n'avait pas pris part à la discussion, demanda:
—Mais, pourquoi chercher si loin?... n'est-il pas plus naturel de supposer ces anneaux de la même constitution que la planète même,... c'est-à-dire solides.
Pour le coup, Ossipoff éclata.
—Comment! s'écria-t-il, c'est toi qui parles ainsi, toi que j'ai élevée au milieu de mon laboratoire, entourée de mes livres, de mes instruments, toi qui m'as entendu traiter toutes ces questions, vingt, cinquante, cent fois peut-être!... tu as donc perdu la mémoire?
Séléna courba la tête, honteuse; le vieillard poursuivit:
—Mais, malheureuse enfant, si ces anneaux étaient solides, il y a beau jour que les variations constantes de l'attraction de la planète combinées avec celle des huit satellites, les auraient disloqués, pulvérisés, jetés aux quatre coins de l'espace;... et d'abord, elles auraient commencé par les empêcher de se former... Non, ces anneaux sont élastiques—ou ils ne seraient pas.
M. Ossipoff, muni d'une paire d'ailes, comme les anges, et armé d'un télescope.
—Dame! grommela Fricoulet, à moins de les supposer en caoutchouc, je ne vois pas trop comment...
Le vieillard haussa les épaules.
—Vous ne voyez pas comment! répliqua-t-il, cela prouve que la nature ne vous a pas doué d'une grande dose d'observation et de réflexion... Et si ces anneaux étaient composés d'un nombre infini de particules distinctes, tournant autour de la planète avec des vitesses différentes, selon leurs distances respectives—verriez-vous comment?...
—Oui, je verrais comment ces anneaux ont assez d'élasticité pour se prêter aux exigences des attractions diverses qui les sollicitent,... mais je ne verrais pas comment l'un d'eux peut permettre d'apercevoir le disque de la planète, alors que les autres s'y opposent.
Ossipoff eut un sourire de pitié.
—Pour une raison toute simple: c'est que les deux anneaux extérieurs sont composés de particules en assez grand nombre pour que, serrées les unes contre les autres, ces particules empêchent toute transparence.
—Vous avez réponse à tout, monsieur Ossipoff, déclara Fricoulet, et je me déclare satisfait.
—Si j'ai bien compris, dit Séléna, ces anneaux seraient comparables, par leur composition, au courant astéroïdal dans lequel nous naviguons?
—Absolument.
—Sauf, fit la jeune fille, que notre agglomération des molécules est toujours en mouvement... tandis que les anneaux...
Ossipoff bondit, la main en avant:
—Pas un mot de plus! s'écria-t-il, tu vas dire une énormité!
Et comme Séléna le regardait stupéfaite...
—Comment! petite malheureuse! s'écria-t-il, comment voudrais-tu que ces anneaux se tinssent en équilibre s'ils étaient immobiles?... mais, ce n'est qu'à condition de tourner, et même de tourner plus vite que la planète elle-même, que tous ces astéroïdes dont sont formés les anneaux, arrivent à lutter victorieusement contre l'attraction saturnienne.
—Or, commença Gontran, le globe de Saturne tourne sur lui-même en 10 heures 16 minutes.
—L'anneau intérieur, poursuivit le vieillard, tourne donc sur lui-même en une période qui varie de 5 heures 50 à 7 heures 11; la rotation de l'anneau central s'effectue entre 7 heures 11 et 11 heures 9 et celle de l'anneau extérieur entre 11 heures 36 et 12 heures 5.
Séléna, qui avait baissé la tête, pensive, la releva tout à coup, demandant:
—Mais ces anneaux, quelle est leur origine?
—La planète même; ils se sont échappés de l'équateur saturnien comme s'en sont échappés les satellites... et à proprement parler, ils nous sont une image de la formation des mondes.
—Alors interrogea Séléna, d'où vient que ces corpuscules ont conservé cette forme annulaire, au lieu de se condenser en des globes comme les satellites?
—Parce que les huit satellites, déjà formés avant eux, changent à chaque instant, par leurs révolutions, l'équilibre de ces corpuscules, et s'opposent à tout travail continu d'agrégation.
Ossipoff se tut un moment, attendant de Gontran une approbation quelconque; mais le jeune comte, qui fuyait à dessein ce terrain de discussion, avait repris position devant sa lunette et paraissait absorbé dans sa contemplation.
Ce que voyant, le vieillard rejoignit son télescope et reprit la suite de ses études.
Alors M. de Flammermont se pencha à l'oreille de Fricoulet:
—Il est toujours convenu, n'est-ce pas, que nous nous arrêtons sur Saturne? lui dit-il tout bas.
—Avant quarante-huit heures nous foulerons le sol saturnien, répondit l'ingénieur.
—Et, dis-moi, crois-tu que nous ayons chance de rencontrer sur ce monde une humanité quelconque?
—Mon cher ami, répondit l'ingénieur, mes principes, en matière de philosophie générale, me poussent à croire que toute création a été faite dans un seul but: la vie. Supposer que l'Univers céleste soit peuplé d'astres qui sont autant de mondes et que ces mondes soient déserts, est aussi éloigné de mon esprit que l'Éclairest, en ce moment-ci, éloigné de notre planète natale.
—Alors, tu crois à une humanité saturnienne?
—Certes, oui; mais ne va pas augurer de ma réponse que nous nous trouverons, là-bas, face à face avec des êtres similaires aux Terriens,... la constitution de Saturne est tellement différente de celle de la Terre que les êtres auxquels cette merveilleuse planète a donné naissance,—que ce soit dans le règne animal ou dans le règne végétal,—que ces êtres doivent n'avoir, avec nous, aucun point de ressemblance; pour moi, je considère la légèreté spécifique des substances saturniennes et la densité de l'atmosphère comme deux causes primordiales pour que l'organisation vitale se soit faite dans des conditions extra-terrestres; c'est pourquoi je ne crois pas possible à l'esprit humain d'imaginer les formes sous lesquelles la vie se sera manifestée.
—Il se pourrait alors, fit observer Gontran, que nous nous trouvions, sans nous en douter, en présence de spécimen de l'humanité saturnienne.
—Cette supposition est absolument logique; admets, pour un moment, que la loi qui régit cette planète soit l'instabilité, qu'à sa surface il n'y ait rien de fixe, que cette surface soit liquide, que la planète elle-même n'ait pas de squelette, et que toutes les manifestations de vie soient gélatineuses...
—Cette supposition est du domaine de la fantaisie pure, répondit Gontran.
—Pas autant que tu pourrais le croire, mon cher ami; considère, en effet, que sur ce monde étrange, non seulement les conditions de pesanteur sont tout autres que sur la Terre, mais encore qu'elles varient d'une latitude à l'autre.
—J'ai lu, dans lesContinents célestes, certains détails sur les Saturniens et leur mode d'existence.
Fricoulet se prit à sourire.
—Ah! oui, dit-il, je me rappelle: les Saturniens seraient des êtres à corps transparents, au travers duquel on voit circuler la vie; ils ne sentiraient pas le poids de la matière et voleraient, sans air, au sein d'une atmosphère nutritive qui les dispenserait de la grossièreté de l'alimentation terrestre et de ses grossières conséquences.
—Ô poésie! s'écria plaisamment M. de Flammermont, l'auteur ne suppose-t-il pas aussi que les Saturniens jouiraient, dans un état quasi angélique, d'une longévité qui rendrait des points à celle de Mathusalem, naissant avec la science infuse et passant leur temps à étudier les mystères des mondes et des cieux.
—Tu as une mémoire excellente, risposta l'ingénieur.
Puis, tout à coup:
—Crois-tu à la métempsycose?
—C'est selon la façon dont tu la comprends.
—Je la comprends comme l'existence sur un nouveau monde, d'un être qui a déjà vécu sur une autre planète...
—Eh bien?
—Eh bien! j'imagine que, si le Créateur est juste, il doit envoyer dans Saturne l'âme de tous les humains férus d'astronomie...
Et, éclatant de rire:
—Vois-tu d'ici M. Ossipoff, muni d'une paire d'ailes comme les anges et armé d'un télescope.
—Sans compter que de là-bas, on doit jouir d'un panorama féerique... lesContinents célestescontiennent des détails qui vous font venir l'eau à la bouche.
Fricoulet hocha la tête.
—Eh! eh! fit-il, je ne sais si l'ensemble des suppositions de ton célèbre homonyme est exact, en ce qui concerne le spectacle céleste auquel assistent les Saturniens; mais je sais que je me métempsycoserais volontiers pour en voir seulement la moitié...
Le jeune comte regarda son ami, doutant qu'il parlât sérieusement.
—Oui, oui, fit l'ingénieur, c'est comme je te le dis.
Puis changeant de ton.
—Mais, malheureux ignorant que tu es, fit-il, songe donc que là-bas durant l'été, l'anneau apparaît sous la forme d'un gigantesque arc-en-ciel dont le sommet est sur le méridien et dont les extrémités reposent sur l'horizon, à des points également distants du méridien.
—Ce doit ressembler à un gigantesque pont suspendu, dit M. de Flammermont.
—Oui, quelque chose comme le pont jeté par l'ingénieur Eiffel sur le Douro; seulement le pont saturnien, au lieu de mesurer, comme le pont portugais, 166 mètres d'écartement, mesure plusieurs centaines de kilomètres; en outre, au lieu d'être construit en fer, il paraît être bâti en argent, puisqu'il offre, aux yeux saturniens, une teinte assez semblable à celle de la face lunaire.
M. de Flammermont se passa, d'un air gourmand, la langue sur les lèvres.
—Et dire que c'est grâce à nous que M. Ossipoff jouira d'un semblable spectacle; après avoir vu cela, il pourra se consoler de ne pas visiter Uranus et Neptune.
L'ingénieur eut un petit claquement de langue.
—Reste à savoir, murmura-t-il, si nous pourrons le lui faire voir ce merveilleux spectacle.
Gontran regarda son ami tout ébahi.
—Mais, puisqu'il est convenu que nous abordons sur Saturne, objecta-t-il.
—Tout dépend du point où aura lieu notre descente.
—Qu'importe?
—Il importe tellement que si, au lieu d'aborder sur l'équateur, nous abordons dans les parages de l'un ou de l'autre pôle, par exemple, vers le 63edegré de latitude nord ou sud, bonsoir le pont suspendu!
—Ah! bah!... et pourquoi cela?
—Parce que c'est à l'équateur seulement que les anneaux apparaissent ainsi, semblables à un arc gigantesque, ayant son point culminant le plus large au zénith, et s'abaissant vers l'est et vers l'ouest, en diminuant progressivement de largeur, suivant les lois de la perspective.
Si tu quittes l'Équateur pour aller vers l'un ou l'autre pôle, tu sors du plan des anneaux dont le sommet s'abaisse vers l'horizon progressivement jusqu'à ce qu'il se trouve au même niveau et disparaisse totalement du ciel. Comprends-tu?
—À merveille, c'est simple comme tout; mais alors, ceux des Saturniens qui habitent les régions polaires et que la nature n'a pas doués du goût des voyages, ignorent jusqu'à l'existence de cette merveille?
—Bien entendu, et ils se trouvent en savoir moins sur leur propre planète que nous n'en savons nous, placés à un million de lieues de Saturne.
L'entretien se termina là; Fricoulet reprit ses observations télescopiques et Gontran alla s'étendre sur son hamac où maintenant il passait la plus grande partie de son temps.
Quand il s'éveilla, quelques heures plus tard, il vit l'ingénieur debout à côté de lui.
L'anneau apparaît sous la forme d'un gigantesque arc-en-ciel.
Surpris, il s'élança hors de sa couchette, mais, à sa grande surprise, il tomba lourdement sur le plancher, et son étonnement fut si considérable, qu'il demeura dans la position où il se trouvait, sans même songer à se relever.
—T'es-tu fait mal? demanda Fricoulet.
—Non, balbutia-t-il, mais je me sens lourd comme du plomb, et puis cette chute... mais d'où cela vient-il?
—Tout simplement que pendant ton sommeil nous avons pénétré dans la zone d'attraction de Saturne et que la puissance de cette planète géante se fait sentir sur le fleuve cosmique dans lequel nous naviguons, et sur le morceau de métal qui nous porte. Voilà pourquoi la pesanteur qui était nulle depuis notre départ de Jupiter, est redevenue subitement aussi forte qu'à la surface de la Terre.
—Ah! dit Gontran, encore tout étourdi de sa chute, nous avons pénétré dans la zone d'attraction de Saturne?
—Oui, répondit flegmatiquement l'ingénieur; c'est même à ce sujet que je t'ai éveillé;... nous allons probablement toucher le sol saturnien avec une vitesse de quatorze kilomètres dans la dernière seconde.
—Tu dis! s'exclama Gontran en tressaillant.
—Je dis: quatorze kilomètres dans la dernière seconde.
Ces mots firent, sur le jeune comte, l'effet d'un coup de fouet. Il bondit et considérant son ami avec une inquiétude visible:
—J'espère, dit-il, que tu trouveras le moyen d'atténuer le choc.
L'ingénieur ne put s'empêcher de rire de la mine effarée de M. de Flammermont.
—Tu oublies que nous pouvons faire machine en arrière, répondit-il, et, par conséquent, ralentir notre chute jusqu'à ce qu'elle devienne presque insensible.
Et il ajouta:
—Encore l'espace d'un jour et nous respirerons l'air pur des campagnes saturniennes.
—Campagnes liquides, à t'en croire, riposta Gontran; mais peu m'importe,... du moment que c'est le pointterminusde notre voyage, je suis décidé à tout trouver charmant.
Fricoulet lui posa la main sur le bras.
—Parle moins haut, lui murmura-t-il à l'oreille; si ce pauvre Ossipoff t'entendait...
—C'est juste,... mais ne m'as-tu pas éveillé parce que tu avais besoin de moi?
—En effet; il devient indispensable, vu notre proximité de la planète, de surveiller attentivement la marche de l'appareil.
—Alors, tu veux que je prenne le quart?
—Dame! tu viens de te reposer,... tandis que moi, je ne te cacherai pas que je me sens très fatigué.
En prononçant ces mots, l'ingénieur se dirigea droit vers le hamac que venait de quitter son ami, tandis que celui-ci, sortant de la cabine, gagnait la machinerie.
Une fois installé devant le moteur, il appliqua son œil au télescope de vigie, saisit d'une main les commutateurs de la machine, et se mit à surveiller attentivement le fleuve blanchâtre au sein duquel l'Éclairnaviguait depuis tant de mois.
Devant l'appareil, circulant à travers l'espace assombri comme une gigantesque coulée de lave, le fleuve coupait au loin l'orbite de Saturne, pour s'enfoncer ensuite dans les noires profondeurs de l'infini.
N'ayant rien de mieux à faire, et pour se tenir éveillé, Gontran remarqua que le courant astéroïdal englobait tout entière la planète géante, ses multiples anneaux et jusqu'à sa constellation de satellites.
Saturne, maintenant, avait envahi la moitié du ciel de son disque aux teintes bleuâtres, et, malgré lui, le jeune comte ne pouvait s'empêcher d'admirer les évolutions multiples et variées des huit satellites qui passaient et repassaient à l'horizon saturnien, enchevêtrant leurs routes, ainsi que les balles avec lesquelles jouent les jongleurs, pour le grand ébahissement des badauds.
Et l'admiration de M. de Flammermont était si profonde qu'il en oubliait et l'Éclairet la mission qui lui était confiée.
Subitement, et sans qu'il s'en aperçût, le ciel s'obscurcit, ou plutôt prit une apparence laiteuse qu'il n'avait pas eu jusqu'alors, une pluie de feu zébra l'atmosphère saturnienne, en même temps que le courant cosmique parut avoir doublé de compacité.
Le soleil avait encore diminué d'éclat et ses rayons ne donnaient plus qu'une faible lueur que combattait l'irradiation de la planète elle-même.
Mais, tout à son étude des satellites saturniens, Gontran ne remarquait aucun de ces changements surprenants. Autrement, en dépit de son ignorance, il eût eu le pressentiment que quelque chose d'anormal venait de se passer.
—Déjà, fit-il, en entendant entrer dans la machinerie Fricoulet qui venait le remplacer.
—C'est donc bien intéressant? demanda l'ingénieur.
—Tu vas en juger toi-même, répondit le jeune comte, en abandonnant à regret son télescope.
—Et rien de nouveau? fit Fricoulet, qui s'approcha pour appliquer son œil à l'oculaire.
—Absolument rien.
Il achevait à peine cette réponse que l'ingénieur, jetant une exclamation stupéfaite, bondit en arrière:
Un coup d'œil lui avait suffi pour constater la brusque transformation de l'horizon sidéral.
—Les anneaux! s'écria-t-il en secouant M. de Flammermont, où sont les anneaux?
Tout interloqué par cette brusque et brutale interrogation, le jeune comte riposta:
—Tu me la bailles belle avec tes anneaux!—est-ce que tu me les avais donnés à garder?
—Non, répondit d'une voix ferme l'ingénieur, mais ce sont nos existences à nous que je t'avais donné à garder!
—Eh bien?
—Eh bien! Dieu veuille que par ta coupable négligence, elles ne se trouvent sérieusement compromises.
Gontran pâlit.
—Que veux-tu dire?
—Que tu t'es endormi et que, pendant ton sommeil, le wagon s'est égaré.
—Je le jure sur ce que j'ai de plus sacré, riposta gravement Gontran, que mon œil n'a pas quitté un seul instant l'oculaire du télescope.
—Alors, tu n'as pas remarqué ce qui se passait autour de nous?
Le jeune comte secoua négativement la tête.
Fricoulet se croisa les bras.
—Sais-tu ou nous sommes?
—Ma foi!... je n'en sais rien.
—Eh bien! tu as laissé tout simplement l'Éclairdévier de la route qu'il devait suivre.
—C'est-à-dire?...
—Que nous ne sommes plus dans le courant cosmique.
Gontran jeta un cri d'effroi.
—Grand Dieu! fit-il,... et où sommes-nous donc?
—Dans les anneaux de Saturne! cria l'ingénieur d'une voix furieuse.
Au moment où il prononçait ces mots, Ossipoff apparut sur le seuil de la machinerie.
Il avait le visage tout pâle, tout bouleversé; ses yeux brillaient d'un feu étrange, et ses lèvres tremblantes balbutiaient d'incompréhensibles exclamations...
—Ah! mes amis, dit-il, mes enfants!
Les deux jeunes gens s'approchèrent du vieux savant, ne comprenant rien à ces paroles.
Il saisit les mains de Fricoulet et les serra avec énergie, en disant:
—Quel bien vous venez de me faire!
—Moi? riposta l'ingénieur, ébahi.
—Ne venez-vous pas de dire que nous étions dans les anneaux de Saturne? demanda le vieillard.
—En effet,... mais je ne comprends pas...
—Comment! vous ne comprenez pas que de la sorte nous allons pouvoir étudier, dans son ensemble, la configuration de la planète, bien mieux que nous n'eussions pu le faire, en demeurant dans le courant astéroïdal.
L'ingénieur lança à Gontran un regard d'intelligence.
—Eh bien! monsieur Ossipoff, dit-il, ce n'est pas moi qu'il faut remercier.
Et désignant Gontran.
—C'est lui,... oui, c'est lui qui, étant de quart cette nuit, a eu cette excellente idée.
Ossipoff se précipita, prit le jeune homme entre ses bras et le pressa sur sa poitrine, en disant:
—Oh! mon fils,... mon fils!... seul, un savant tel que vous pouvait avoir cette sublime inspiration et l'audace nécessaire pour l'exécuter...
Tout confus, Gontran se dérobait aux remerciements chaleureux du vieillard.
Celui-ci, enthousiasmé, s'écria:
—Ne trouvez-vous pas que ce serait un crime que de passer ainsi à portée de ce monde merveilleux et de n'y point aborder?
Gontran jeta à Fricoulet un regard qui voulait dire:
«Eh! eh! ma bévue n'est déjà pas si blâmable, puisqu'elle a pour résultat de faire changer d'avis ce vieil entêté.»
Mais, comprenant que pour mieux engager le vieux savant dans cette voie, le mieux était de lui faire un peu d'opposition, le jeune homme répliqua:
—Certes, mon cher monsieur Ossipoff, ce serait mon plus ardent désir; mais comment ferions-nous pour gagner le sol saturnien, entre les anneaux et la planète?...
—Il existe une atmosphère dans laquelle nous pourrons naviguer à notre fantaisie, répondit triomphalement le vieillard; ainsi donc rien ne s'oppose à ce que nous mettions un si beau projet à exécution.
—Rien, en effet, répondit Fricoulet, rien, excepté votre propre parole...
Le savant se recula.
—Ma parole! dit-il.
—Oui, répondit l'ingénieur; avez-vous oublié déjà notre dernière discussion au sujet de notre voyage, discussion qui s'est terminée par l'engagement formel, pris par vous, de ne plus nous arrêter sur aucun monde nouveau et de revenir vers notre planète natale en suivant le courant cosmique...
—À moins, dit M. de Flammermont, que vous ne préfériez faire une halte sur Saturne et regagner la Terre immédiatement après...
—Sans avoir vu ni Uranus ni Neptune? gémit le vieillard.
Fricoulet leva les bras au plafond.
—Ce sont les termes mêmes de votre engagement, répondit-il.
—Mais, puisque nous avons abandonné le fleuve cosmique...
—Baste! dit l'ingénieur, ne vous tourmentez pas outre mesure;... du train dont nous marchons, nous aurons fait le tour de la planète en cinq heures; c'est-à-dire que dans une vingtaine de minutes nous arriverons au point d'intersection des anneaux et du fleuve cosmique...
Il ajouta:
—Au lieu de gémir, vous auriez mieux fait d'employer votre temps à étudier la configuration de la planète.
—Malheureusement, fit Gontran, qui regardait par un hublot, il y a une telle épaisseur de nuages qu'il est impossible de rien distinguer.
Ossipoff, en proie à un désespoir profond, s'arrachait véritablement les cheveux.
—Père, implora Séléna, je vous en supplie, ne vous chagrinez pas ainsi.
—Eh! gémit le vieillard, tu ne peux comprendre cela, toi!... passer si près...
Et se tournant vers Gontran, auquel il lança un regard chargé de reproche.
—Mais vous, un savant! oh! c'est un crime!
M. de Flammermont prit la main de Séléna.
—Voici près de quatre ans que je la délaisse pour l'astronomie... Je trouve juste qu'aujourd'hui l'astronomie cède le pas à l'amour.
Ossipoff courba la tête.
—Allons, dit Fricoulet, qui, l'œil au télescope de vigie, surveillait l'espace, il faut prendre une décision, monsieur Ossipoff: ou brûler Saturne et continuer notre voyage par le fleuve cosmique,... ou bien aborder sur Saturne et nous en retourner directement vers la Terre.
Et il ajouta en consultant sa montre.
—Vous avez cinq minutes pour vous décider.
Le vieux savant hésita, puis, à voix basse, avec un accent plein de regret, il répondit:
—Continuons le voyage!