Alors, fit l'ingénieur en jetant sur ceux qui l'entouraient un regard circulaire, alors c'est bien décidé, nous «brûlons» Saturne?
—Oui, déclara Gontran avec fermeté.
—Oui, répéta Séléna d'une voix plus douce, mais non moins assurée.
—Oui, dit à son tour Ossipoff en poussant un profond soupir.
—Et il courut s'enfermer dans sa cabine pour cacher sa rage et son désespoir.
—Pauvre père, murmura la jeune fille en le suivant d'un œil attendri.
M. de Flammermont eut un haussement d'épaules significatif.
—Il est encore temps, dit Fricoulet, de revenir sur notre décision.
—Et sur nos pas, bougonna Gontran.
—C'est ce que je voulais dire.
Séléna secoua la tête.
—Non, monsieur Fricoulet, répondit-elle, poursuivons notre route... puisque c'est la volonté du plus grand nombre. Elle soupira et s'en fut s'asseoir, toute triste, dans un coin de la machinerie.
—Allons, c'est fait, déclara l'ingénieur en pesant de toutes ses forces sur les commutateurs.
Le véhicule frémit dans toute son ossature et sembla bondir en avant.
—Tu ne crains pas de tout faire sauter? demanda le jeune comte, un peu ému de la trépidation terrible qui agitait l'Éclair.
—Baste! nous en avons vu bien d'autres, lorsqu'il s'est agi de sortir de l'atmosphère jovienne, riposta insoucieusement l'ingénieur.
Il avait ses regards attachés sur la boussole, tenant d'une main ferme la barre du gouvernail.
—Nous quittons les anneaux, déclara-t-il au bout d'un quart d'heure de silence.
—Alors, tout va bien? nous sommes en bonne route? demanda le jeune comte.
Fricoulet ne répondit pas; penché sur les accumulateurs, il les considérait attentivement, les sourcils froncés et les lèvres contractées d'une façon qui lui était familière lorsque se produisait un incident incompréhensible.
—Gontran! fit-il d'une voix brève.
Le jeune comte s'approcha.
—Tiens un moment la barre du gouvernail.
Et il alla rapidement vers l'arrière, colla son visage à un hublot et demeura quelques minutes, examinant attentivement le fonctionnement de l'hélice.
Il revint ensuite et pesa de nouveau sur les leviers des accumulateurs.
—Que fais-tu donc? demanda M. de Flammermont.
—Je cherche à parer aux conséquences de ton erreur d'hier, répondit sèchement l'ingénieur.
—Et ces conséquences... quelles sont-elles?
—Pendant que nous faisions le tour de Saturne, le gros du bataillon des astéroïdes défilait avec sa rapidité ordinaire,... si bien que les corpuscules, qui nous servent de point d'appui se font plus rares et que, si nous avions tardé seulement de quelques heures, nous nous trouvions dans le vide.
—Alors? demanda Gontran.
—Alors, tu le vois; je force d'électricité pour rattraper le temps perdu et rejoindre, si possible, le centre du fleuve cosmique dans lequel nous avons navigué jusqu'à présent.
Puis, voyant que son ami dissimulait avec peine sa formidable envie de dormir.
—Tiens! tu me fais de la peine, dit-il... va-t-en te coucher.
—Mais, c'est mon tour de quart.
Fricoulet, malgré son inquiétude, se mit à rire.
—Merci bien, fit-il, pour que tu commettes quelque nouvelle erreur, ou que tu t'endormes, le nez sur le levier du gouvernail; non, je préfère veiller toute cette nuit s'il le faut; comme cela, je serai certain de la marche de l'Éclair.
—Si tu préfères cela, bougonna le jeune comte d'un ton un peu piqué, moi aussi.
Et, sans serrer la main de son ami, il tourna les talons et fut s'étendre sur son hamac où le sommeil ne tarda pas à s'emparer de lui.
Lorsque M. de Flammermont s'éveilla le lendemain, son chronomètre marquait dix heures.
Il se précipita hors de sa cabine, honteux de sa paresse, mais espérant que les émotions et les fatigues de la veille avaient prolongé dans les mêmes proportions, le sommeil de ses compagnons de voyage.
Quand il entra dans la machinerie, il trouva Ossipoff et Fricoulet, debout devant l'un des hublots et discutant avec animation.
—Je vous affirme que si, disait le vieillard.
—Je ne nie point la chose, ripostait l'ingénieur, mais je ne puis, en conscience, vous dire que je vois, lorsque je ne vois pas.
À cette réponse, le vieux savant frappa du pied avec impatience et s'écria, en apercevant Gontran.
—Ah! monsieur de Flammermont, vous ne pouvez arriver plus à propos!
Et lui tendant la lunette qu'il tenait à la main.
—Examinez avec soin la constellation de Cassiopée!
Une légère grimace crispa les lèvres du jeune comte.
—Vous voulez, balbutia-t-il, que je...
—Que vous vérifiiez, lequel a raison, de M. Fricoulet ou de moi?
L'ingénieur se récria.
—Permettez, mon cher monsieur, fit-il, je ne prétends point que vous ayez tort; je dis seulement que je ne vois pas... Et s'adressant au jeune comte:
—M. Ossipoff, dit-il, prétend apercevoir, dans la constellation de Cassiopée, un astre nouveau, non marqué sur les cartes célestes, et dont il ignore la nature.
—Je ne prétends pas, monsieur, gronda le vieillard, tout rouge de colère, j'affirme...
—En ce cas, murmura Gontran, il n'est nullement besoin que je contrôle le bien fondé de votre affirmation.
Et il rendait la lunette à Ossipoff qui la repoussa en disant:
—Permettez: de savant à savant, ces choses-là se font, surtout en astronomie, où l'on est si souvent victime d'illusions d'optique.
Force fut bien au jeune homme d'obéir à l'injonction du vieux savant; il prit la lunette et, absolument ignorant de la situation occupée dans le ciel par Cassiopée, il braqua son instrument sur un point quelconque de l'espace.
—Je ne vois rien, déclara-t-il hardiment, après quelques instants d'examen.
Ossipoff se mit à ricaner.
—Cela ne m'étonne pas, dit-il, je vous parle de Cassiopée et vous cherchez dans le baudrier d'Orion.
Gontran se frappa le front.
—Je ne sais vraiment où j'ai la tête, murmura-t-il.
Et, tout de suite, il ajouta:
—D'ailleurs, l'oculaire n'est pas à mon point, et je ne distingue que très vaguement.
Fricoulet, une fois encore, se dévoua.
—Eusses-tu le grand télescope de l'observatoire de Nice, dit-il en riant, que cela ne t'avancerait pas beaucoup; là où il n'y a rien, les lunettes les plus puissantes ne peuvent rien faire apercevoir.
Ossipoff lança au jeune ingénieur un regard furieux et, arrachant l'instrument des mains du comte:
—Nous verrons dans quelques heures, grommela-t-il.
Et il reprit sa place au hublot, duquel il lui était permis de contempler, en toute facilité, la fameuse constellation.
Fricoulet retourna à son gouvernail.
—Eh bien! lui demanda Gontran à voix basse, où en sommes-nous? Nous avons marché un train d'enfer toute cette nuit et nous avons rejoint la grande marée astéroïdale; aussi, tu le vois, l'Éclaira repris son allure normale.
Le jeune comte se pencha à l'oreille de son ami.
—Et cet astre nouveau qu'il prétend avoir découvert, qu'y a-t-il de vrai là-dedans?
Fricoulet hocha la tête.
—Je n'en sais trop rien, répondit-il; on a de si singulières surprises avec ces satanées étoiles.
—Si vous, des savants, vous vous laissez surprendre, comment voulez-vous qu'un ignorant comme moi...
Fricoulet se mit à rire:
—Il y a une chose très simple à faire, dit-il; rends à Ossipoff ton tablier astronomique.
—Et il me répondra, comme dans leChapeau de paille d'Italie: «Mon gendre, reprenez votre myrte, tout est rompu.»
L'ingénieur fixa sur son ami un regard singulier.
—Franchement, cela te ferait-il grand peine, s'il te rendait ton myrte?
Gontran coula vers Séléna un regard rapide; puis, se penchant encore davantage à l'oreille de son ami.
—Ce que c'est que la nature humaine, murmura-t-il; il y a quelques mois, tu m'eusses posé cette question que, pour toute réponse, je t'aurais sauté à la gorge!
—Tandis qu'aujourd'hui... répliqua l'ingénieur avec un petit sourire.
—Tandis qu'aujourd'hui, sans être affirmatif...
—Tu es dubitatif, n'est-ce pas? continua Fricoulet.
Et posant sa main sur l'épaule de son ami.
—Mais sois tranquille, ajouta-t-il, avant quelques semaines, tu ne conserveras plus aucun doute à ce sujet et, de toi-même, si cela est possible, tu restitueras ton myrte...
Gontran prit un air offensé.
—Alcide, déclara-t-il, c'est là une chose que je ne ferai jamais; j'ai engagé ma parole et, à moins qu'on ne me la rende... Je suis gentilhomme, mon cher...
—Tu ferais bien mieux d'être astronome, mon vieux, riposta l'ingénieur, car, si je ne me trompe, voici Ossipoff qui va te retomber sur le dos.
Le vieillard, en effet, qui, depuis quelques secondes, donnait toutes les marques d'une agitation extrême, quitta tout à coup le hublot auprès duquel il était installé et, brandissant triomphalement sa lunette, s'écria d'une voix vibrante:
—Victoire... Victoire!... je la tiens!
—Qui ça? demanda Fricoulet.
—Eh! mon étoile, parbleu!... ma planète nouvelle!... celle que j'avais aperçue tout à l'heure, déjà, dans la constellation de Cassiopée et dont vous avez nié l'existence.
—Permettez, dit l'ingénieur, je n'ai rien nié,... j'ai déclaré, simplement, que je ne voyais pas...
Et s'emparant de la lunette que le vieux savant offrait à M. de Flammermont, il la braqua dans l'espace.
—Quelle est sa situation? demanda-t-il.
—Par XII heures d'ascension droite et 30 degrés de déclinaison boréale, répliqua l'astronome.
Tout aussitôt Fricoulet s'orienta.
Mais, après quelques instants d'observation, il eut un brusque haut-le-corps et murmura:
—Certes, voilà quelque chose de très curieux.
Il quitta le hublot, et courut à une carte céleste pendue à l'une des cloisons de la machinerie; puis, après l'avoir consultée attentivement, il revint au hublot et, de nouveau, examina le ciel.
—Eh bien! avais-je raison? demanda Ossipoff en se croisant les bras et en laissant tomber sur l'ingénieur un regard dédaigneux.
—Assurément, répondit Fricoulet, il y a quelque chose, mais quoi?
—Eh! que voulez-vous que ce soit, sinon une étoile?
—Ce pourrait être une planète, déclara Gontran, qui crut prudent de placer son mot dans la conversation.
Le vieillard hocha la tête.
—C'est douteux, murmura-t-il.
—Parce que?...
—Parce qu'il ne me paraît pas qu'une planète puisse exister au point de l'espace où nous nous trouvons, à une si grande proximité de Saturne.
Ossipoff regardait M. de Flammermont.
Celui-ci crut bien faire en paraissant ne pas partager l'opinion du vieux savant, sans doute pour lui faire supposer qu'il en avait une personnelle.
Il allongea les lèvres dans une moue dubitative.
—Peuh! fit-il laconiquement.
—Vous en penserez ce que vous voudrez, répondit le vieillard d'un ton un peu sec, comme toutes les fois qu'il rencontrait une contradiction; quant à moi, je persiste à croire que Saturne eût empêché la formation d'un semblable monde; en outre, en admettant même qu'il ne s'y fût pas opposé, il y a longtemps que les astronomes connaîtraient cette planète.
—En ce cas, que supposez-vous?
Ossipoff leva les bras au plafond.
—Jusqu'à présent, je ne suppose rien,... j'attends...
—Vous attendez! quoi?
—Que nous nous soyons assez rapprochés de cet astre pour pouvoir l'étudier plus en détail.
—Voici une idée sage, déclara Fricoulet, et si tous les savants de la Terre raisonnaient ainsi, il y aurait bien moins de temps perdu en discussions oiseuses.
—Avant quelques heures, nous saurons à quoi nous en tenir, monsieur Ossipoff.
-Si nous les consacrions à baptiser cet astre nouveau, proposa Gontran.
—Voilà une bonne idée, dit Séléna en intervenant.
—Eh bien! demanda Fricoulet, puisque tu as eu l'idée, c'est à toi que doit revenir l'honneur de désigner le nom dont on va affubler le nouveau-né...
—Ce nom ne doit-il pas être celui du savant qui l'a découvert?
Ossipoff, tout ému, serra les mains du jeune homme.
—Merci, mon cher Gontran, balbutia le vieillard, mais je n'accepte pas le grand honneur que vous me faites...
Il ajouta avec un sourire:
—Il y a déjà, sur les cartes du ciel, une quantité assez grande de noms difficiles à écrire et à retenir, sans en mettre un de plus; désignons tout simplement cet astre, et jusqu'à plus ample informé, par une lettre de l'alphabet grec.
—Soit, dit Gontran, va pourOmicron.
—OuOméga, ajouta Fricoulet.
Le vieux savant secoua la tête.
—Cela n'est pas possible, répondit-il; vous oubliez que des étoiles de cette même constellation de Cassiopée portent déjà ces noms sur les cartes astronomiques.
—C'est juste, observa l'ingénieur.
—Mais rien ne prouve que ce corps brillant appartienne à la constellation de Cassiopée, fit observer Gontran qui en revenait à son idée première.
Ossipoff haussa les épaules et retourna à son hublot; Fricoulet rejoignit ses leviers; quant à Gontran, il fut s'étendre dans un coin et les yeux mi-clos, il se mit à rêvasser, tout en sifflotant une réminiscence de la dernière opérette à laquelle il avait assisté avant son départ de la Terre.
Un cri poussé par Ossipoff l'arracha aux douceurs de son farniente; il bondit sur ses pieds et se précipita vers le savant.
Celui-ci avait le visage tout bouleversé.
—Vous aviez raison, dit-il d'une voix rauque au jeune comte.
—Raison!... moi!... à quel sujet?
—Au sujet de ce corps nouveau découvert par moi dans la constellation de Cassiopée.
—Il n'existe pas?... une illusion d'optique?
—Il existe parfaitement, seulement...
—Seulement?
—Il n'appartient pas à la constellation.
Le jeune comte eut un sourire victorieux.
—Quand je vous le disais? s'écria-t-il,... c'est une planète!
—Jamais de la vie...
—Alors... quoi?
—C'est un bolide.
Fricoulet et Séléna accoururent et s'écrièrent en même temps.
—Un bolide!
—Qui traverse l'infini et se dirige vers le Soleil.
—Eh bien! demanda M. de Flammermont, je ne vois là rien qui vous puisse causer une semblable émotion.
—Mais songez donc que c'est la première fois, depuis nos voyages successifs, qu'il nous est donné d'étudier ces corps étranges.
Gontran sentit qu'il pourrait, par une trop grande indifférence, éveiller les soupçons de son futur beau-père: il étendit donc la main vers la lunette en disant:
—Puis-je voir aussi?
Ossipoff changea l'oculaire de l'instrument.
—Regardez, dit-il après avoir terminé cette petite opération.
L'ancien diplomate commençait à avoir l'habitude des instruments, il régla donc la lunette suivant sa vue et augmenta le grossissement de l'objet encadré dans l'oculaire jusqu'à ce qu'il en distinguât nettement les contours.
Alors, intéressé malgré lui, par le spectacle qui s'offrait à sa vue, il poussa un cri de surprise.
—En effet, murmura-t-il; ce n'est pas une étoile,... mais pas une planète non plus,... c'est un morceau, un débris,... tiens, vois plutôt.
Et il s'apprêtait à se retirer pour céder sa place à Fricoulet; mais la main d'Ossipoff, s'appuyant sur son épaule, le maintint immobile.
—Attendez quelques instants encore, dit le vieux savant.
Le bloc rocheux, qui scintillait comme une étoile, sur le fond noir du ciel, pivotait rapidement autour d'un axe qui paraissait fortement incliné et le jeune homme distinguait à merveille les irrégularités de ce polyèdre lancé dans l'infini, comme une flèche.
—Si j'ai bien vu, disait Ossipoff, cet astéroïde doit mesurer, suivant son grand axe, près d'un kilomètre et demi de large et un kilomètre suivant sa plus petite dimension... n'est-ce pas votre avis?
—Cela dépend de sa rotation sur lui-même, répondit Gontran.
—Elle est d'une heure et demie,... je l'ai calculée grâce à une tache extrêmement lumineuse qui s'aperçoit presque au pôle boréal.
—Une tache lumineuse? murmura M. de Flammermont qui écarquillait vainement les yeux.
—Ne la cherchez pas inutilement, répondit Ossipoff,... elle se trouve sur la face actuellement invisible.
—Avez-vous remarqué la rapidité avec laquelle marche ce corpuscule? demanda Gontran au bout de quelques minutes.
—J'ai calculé que nous nous précipitions au devant l'un de l'autre avec une vitesse de 130,000 mètres par seconde.
—130,000 mètres! s'écria Séléna.
—Dame! ma chère enfant, le calcul est simple à faire; notre vitesse à nous est de 85,000 mètres, la sienne est de 45,000,... cela nous donne plus de 40,000 lieues à l'heure.
M. de Flammermont s'étant écarté, Fricoulet prit sa place à l'oculaire de la lunette pour examiner, lui aussi, ce monde étrange.
Tout à coup, il poussa une exclamation étouffée.
Ossipoff, qui rédigeait ses observations, releva la tête et demanda d'un ton narquois:
—Auriez-vous fait, par hasard, quelque constatation intéressante?
L'ingénieur ne répondit pas tout de suite; il était plongé dans une attentive contemplation.
—Il se pourrait, dit-il enfin avec une légère émotion dans la voix.
—Et quel est votre avis? fit Ossipoff, toujours narquois... sommes-nous en présence d'une étoile,... d'une planète,... ou d'un bolide?
—D'un bolide, assurément.
—Ah! vous me voyez tout joyeux de me rencontrer avec vous,... et, sur la nature de ce bolide, avez-vous quelque opinion?
L'ingénieur, qui feignait de ne pas s'apercevoir du ton de persifflage qu'employait, pour lui parler, le vieux savant, répondit avec un grand calme.
—D'une nature cométaire.
Le vieillard éclata de rire.
—En vérité,... et pourriez-vous préciser, s'il vous plaît?
—Qu'entendez-vous par préciser?
—Mais... indiquer, par exemple, à quelle comète appartiendrait, selon vous, ce fragment?
—À la comète de Tuttle, répondit l'ingénieur sans hésiter.
Ossipoff haussa les épaules.
—Quoi d'impossible à cela? riposta Fricoulet; serait-ce le premier exemple que nous aurions d'une fragmentation cométaire?... pareille aventure n'est-elle pas arrivée, en 1846, à la comète de Biéla? la comète se brisa en deux parties qui naviguèrent pendant quelques temps de conserve, mais qui ne revinrent jamais au périhélie, depuis l'époque de la catastrophe;... il n'y aurait rien d'extraordinaire à ce que semblable accident fût survenu à la comète de Tuttle.
Le vieux savant frappa du pied avec impatience.
—L'imagination vous emporte, mon cher monsieur Fricoulet, dit-il,... en admettant que votre supposition fût exacte, comment expliqueriez-vous que nous rencontrions ici un fragment de Tuttle?
—Mais de la manière la plus simple du monde, mon cher monsieur Ossipoff!... l'aphélie de Tuttle ne se trouve-t-il pas précisément au delà de Saturne et juste au point de l'espace où nous sommes actuellement?
—D'accord, vous oubliez seulement que la comète n'y parviendra que dans plusieurs années, la durée de sa révolution étant de treize ans,... elle ne passera à son aphélie qu'en 1890; ce ne peut donc être elle...
Et, certain d'avoir écrasé l'ingénieur sous cet argument sans réplique, Ossipoff enveloppait Fricoulet d'un regard triomphant.
Fricoulet se redressa et regardant le vieillard bien en face.
—Quant à moi, dit-il, sans avoir la prétention de vouloir vous expliquer comment, ni à quel point de l'espace a pu avoir lieu la fragmentation, je vous affirme que c'est bien un fragment de la comète Tuttle que nous avons là sous les yeux.
Ossipoff ricana.
—Une affirmation de vous ou rien, dit-il, c'est à peu près la même chose.
—Et si je vous donnais une preuve?
—Une preuve! fit le vieux savant en écarquillant les yeux,... et laquelle?
—Ce point brillant qui vous a servi à établir la durée de rotation de ce mondicule, savez-vous ce que c'est?
—Quelque pic neigeux, sans doute!...
Fricoulet secoua la tête.
—Erreur, monsieur Ossipoff, erreur, répondit-il, c'est... l'obus que nous avait volé Sharp sur la Lune.
—L'obus! s'écrièrent plusieurs voix.
—Oui, répéta l'ingénieur, l'obus qui nous a servi d'habitation pendant les longs mois que nous avons vécus sur la planète.
Ossipoff s'était précipité vers la lunette et l'avait braquée sur le bolide.
Longtemps il demeura immobile, comme pétrifié, le visage collé à l'oculaire, les membres agités d'un tremblement nerveux.
—C'est vrai, murmura-t-il enfin.
Puis, après un nouveau silence.
—Mais comment se peut-il faire?
Fricoulet leva les bras au plafond, en signe d'ignorance complète.
—Il suffit que cela soit, répondit-il.
Gontran poussa un cri.
—Mais si l'obus se trouve là, dit-il, il n'y aurait aucune impossibilité à ce que Fédor Sharp s'y trouvât également.
Ossipoff eut un haussement d'épaules significatif.
—Il doit être mort depuis longtemps, répondit-il.
L'ingénieur avait sorti son carnet de sa poche et, rapidement, sur une page blanche, avait jeté quelques calculs.
—Je ne sais, dit-il en s'adressant à Ossipoff, si vous avez raison en ce qui concerne le décès—probable, en effet—de Fédor Sharp; mais, en tout cas, vos calculs sont exacts.
—Avaient-ils donc besoin d'être vérifiés? demanda railleusement le vieillard.
—Je ne pense pas,... en tout cas, j'ai pensé, moi, à une chose à laquelle vous n'avez pas pensé, vous!
—Laquelle?
—C'est que ce bolide coupe notre route en biais.
—Et après?
—Après!... mais que diriez-vous, s'il nous heurtait au passage?
—Peuh!... c'est improbable...
—Si peu improbable, mon cher monsieur, que nous sommes, en ce moment, éloignés de lui de six cent mille lieues et que, comme nous courons l'un sur l'autre, à raison de 460,000 lieues à l'heure, le choc aura lieu dans une heure vingt minutes.
Gontran étouffa un juron, Séléna poussa une exclamation et Ossipoff pâlit légèrement.
—Mais nous serons réduits en miettes! murmura M. de Flammermont.
L'ingénieur secoua la tête.
—Je crois, plutôt, répondit-il avec un imperturbable sang-froid, que nous nous en irons en fumée, tout simplement.
Il se frotta les mains et ajouta, avec une satisfaction admirablement simulée:
L'Américain avait entrebâillé la porte de sa cabine.
—Le mouvement brusquement anéanti et transformé en chaleur fera de nous un petit soleil.
Gontran se tourna vers Ossipoff dont le visage avait repris sa placidité accoutumée:
—Vous avez entendu, monsieur? demanda-t-il.
—M. Fricoulet a parfaitement raison, répondit le vieillard; mais il oublie que nous avons un moyen bien simple d'éviter la mort.
—Et ce moyen, dit le comte, c'est?...
—C'est de ne pas aller au devant d'elle; répondit l'ingénieur, nous n'avons qu'à stopper et à laisser passer devant nous ce train express dont la rencontre ne laisserait pas que de nous endommager radicalement!
—On peut encore forcer d'électricité et devancer l'astéroïde, suggéra Ossipoff.
—Ce serait dangereux; les accumulateurs débitent le maximum d'électricité, et nous ne pouvons aller plus vite, déclara l'ingénieur. Le propulseur est lancé à toute vitesse, nous franchissons 80 kilomètres par seconde, soit la largeur de l'Atlantique en une minute, 72,000 lieues à l'heure.
—En ce cas, s'écria Gontran, nous n'avons qu'à faire ce que tu disais tout à l'heure,... c'est-à-dire à stopper.
Ossipoff murmura d'un air résigné:
—Stoppons, quoique, cependant, cela m'eût fait un sensible plaisir de m'approcher de ce bolide le plus près possible.
—Au risque de nous casser le nez,... comme une chauve-souris qui s'aplatit contre un mur.
—Ou encore de nous transformer en Soleil, reprit gaiement Fricoulet.
—Je ne sais si MlleSéléna aspire beaucoup au rôle d'étoile, dit le comte, quant à moi, je n'ai aucun goût pour celui que me réserve une rencontre avec Fédor Sharp.
—Alors, dit l'ingénieur,... c'est bien décidé, nous stoppons?
Il promena un regard circulaire autour de lui, pour interroger ses compagnons.
--- Une fois,... deux fois,... trois fois,... ajouta-t-il,... rien ne va plus?... Eh bien! stoppons.
Et pendant qu'Ossipoff, suivi de Séléna et de Gontran, quittaient la machinerie et remontaient sur le carré, Fricoulet se dirigea vers le moteur.
—C'est dommage, dit-il à mi-voix, j'eusse éprouvé un grand plaisir à revoir ce coquin de Sharp,... seulement pour savoir comment il faisait pour vivre...
Penché sur l'appareil, le jeune ingénieur ne s'apercevait pas que, derrière lui, une porte s'entr'ouvrait imperceptiblement.
Cette porte était celle de la cabine dans laquelle était enfermé Jonathan Farenheit.
Depuis plus d'un mois, c'est-à-dire depuis sa tentative folle et criminelle pour faire sauter l'Éclairet ceux qu'il portait, l'Américain vivait enfermé dans une cabine de l'arrière, où ses compagnons lui portaient régulièrement la dose de liquide nutritif indispensable à sa misérable existence. Misérable, en effet, que la vie de cet homme, encagé ainsi qu'une bête fauve, respirant à peine, et condamné à ne revoir jamais, avant sa mort, la lumière du Soleil et l'espace étoilé.
En souffrait-il? C'était peu probable.
Il était tombé dans un état physique quasi-comateux, et il semblait que son intelligence eût sombré dans un anéantissement complet, où ne survivraient que les seuls instincts de la brute.
La plupart du temps, il demeurait accroupi dans un coin—le plus sombre de sa cellule,—il y demeurait des journées entières sans faire un mouvement, comme s'il était mort.
Puis, brusquement, il se levait et arpentait sa cabine à grandes enjambées, marchant sans discontinuer durant de longues heures en poussant des cris rauques et des gémissements; après quoi, épuisé par la fatigue de cet exercice inaccoutumé, il se jetait sur son hamac où il restait étendu plusieurs jours de suite, sans faire un geste, sans proférer une parole.
La veille du jour où Ossipoff croyait avoir découvert une nouvelle étoile dans la constellation de Cassiopée, Farenheit avait fait, autour de son logement, une promenade acharnée qui l'avait jeté, au bout de quelques heures, harassé sur son hamac, et il somnolait, lorsque tout à coup le nom de Fédor Sharp, prononcé à quelques pas de lui, derrière la porte de sa cellule, l'avait fait tressaillir.
Il sembla que le nom de son ennemi, frappant soudainement ses oreilles, eût galvanisé son intelligence. Il passa la main sur son front d'un air égaré.
—Sharp! balbutia-t-il. Sharp!
Ce nom évoquait, dans son esprit, tout un monde de souvenirs; peu à peu son visage perdit l'expression de bestialité qu'il avait depuis plusieurs semaines, le regard devint moins fixe, moins terne, la bouche, continuellement tordue dans un tiraillement nerveux, reprit son immobilité première.
Il se redressa sur son coude et prêta l'oreille. Pour la première fois, depuis longtemps, il écoutait et il comprenait.
—By God!grommela-t-il, que se passe-t-il donc?... il me semble que je m'éveille d'un long sommeil... Si je n'ai point été fou, je n'ai pas dû en être loin.
Les voix, dans la cabine à côté, s'élevaient un peu, et maintenant le bruit de la conversation parvenait presque distinctement à l'Américain.
Tout à coup, il se coula hors de son hamac et rampant sur le plancher, vint coller son oreille contre la porte.
—Oui, murmura-t-il au bout d'un instant, je ne m'étais pas trompé, ils parlent de Sharp,... mais à quel sujet?
Tout à coup un rire muet lui fendit largement la bouche.
—Eh! eh! fit-il, ils le voient... il est près de nous.
Et il se frottait les mains l'une contre l'autre avec une évidente satisfaction.
Mais presque aussitôt son visage se rembrunit subitement et ses sourcils se froncèrent.
—By God!grommela-t-il, le laisser passer devant!... Nous arrêter! Mais ces gens de l'Ancien continent n'ont décidément pas de sang dans les veines!...
Ses joues tremblaient de colère et un feu sombre brûlait au fond de ses prunelles.
—Ah!by God!ajouta-t-il avec un hochement de tête furieux, ils ont peur de mourir!... Comme si l'existence que nous menons depuis plusieurs mois était une existence... Comme si la mort n'était pas cent fois préférable à cette réclusion idiotisante!... et puis mourir en se vengeant... mais c'est vivre en quelques instants tout ce qui vous reste à vivre... Ah!by God!non, il ne s'échappera pas, et, dussions-nous...
De nouveau, il se mit à ricaner.
—Oui, oui... continua-t-il d'une voix sifflante, stoppez tant que vous voudrez, de peur de culbuter cet honorable coquin!... Vous le culbuterez quand même, et que vous le veuillez ou non, je vengerai, sur la peau de ce misérable, toutes mes tribulations, tous mes déboires...
Il prêta l'oreille, et ses joues, hâves et décavées, se colorèrent d'un flot de sang.
—En Soleil, murmura-t-il, ce Fricoulet dit que nous pourrions nous transformer en Soleil.
Il fit claquer ses doigts avec impatience et grommela:
—C'est cela qui assurerait mon élection à la présidence de l'Excentric-Club, si l'on savait, à New-York, que sir Farenheit est un de ces astres devant lesquels les savants de la Terre se pâment d'admiration! En ce moment, la conversation avait cessé entre les voyageurs, puis Ossipoff ayant quitté la machinerie avec Séléna et Gontran, le silence s'était fait.
C'est alors que l'Américain avait entrebâillé la porte de sa cabine, que l'on négligeait de fermer depuis qu'il était tombé dans cet état comateux qui le rendait inoffensif, et, sans que l'ingénieur s'en doutât, il surveilla tous ses mouvements.
Il le vit s'approcher des appareils producteurs de l'électricité et du système qui composait le moteur, puis consulter attentivement les indications de débit du générateur, calculer la vitesse du propulseur, examiner les divers instruments de précision; après quoi, il se dirigea vers l'appareil moteur.
Contre des tablettes se trouvaient disposées une série de poignées, se mouvant à la façon de leviers ordinaires.
L'ingénieur repoussa une de ces poignées et abaissa verticalement un levier horizontal qui commandait la distribution de force motrice.
Aussitôt la vibration continue du propulseur dans son tambour diminua d'intensité, alors Fricoulet repoussa successivement toutes les poignées et progressivement le moteur se ralentit jusqu'au moment où il s'arrêta tout à fait.
Après quoi, l'ingénieur donna à l'ensemble de l'appareil un dernier coup d'œil et sortit de la machinerie.
En haut, Ossipoff, l'œil de nouveau vissé à sa lunette, examinait l'astéroïde qui s'avançait dans l'espace avec une rapidité vertigineuse.
—Eh bien! mon cher monsieur, demanda Fricoulet, avez-vous fait d'intéressantes découvertes? demanda l'ingénieur.
—Mon père cherche Sharp, dit Séléna.
L'ingénieur eut un petit sourire.
—Cette recherche est peut-être prématurée, répondit-il; songez que nous sommes à quatre cent mille lieues...
—D'autant plus, dit à son tour Gontran, que la présence de notre obus sur ce caillou n'implique nullement la présence de ce coquin!
—En tout cas, observa Fricoulet, ce doit être un séjour bien singulier que cet astéroïde dont l'équateur mesure à peine trois quarts de lieues de tour...
Il ajouta:
—Si j'ai bien calculé, les méridiens ne doivent pas avoir plus de cinq kilomètres d'un pôle à l'autre.
—Un caillou, quoi! ajouta M. de Flammermont avec dédain.
—Eh! eh! riposta Ossipoff en se retournant vers eux, un caillou qui a une surface de vingt kilomètres carrés et cube plusieurs centaines de mille mètres, est un caillou encore fort respectable.
—Peuh! répliqua le jeune comte avec une moue fort accentuée, la dixième partie de Phobos.
—La millionnième de la Lune, ajouta Fricoulet.
—Pour un homme seul, cela me paraît suffisant, répliqua le vieillard.
Et il reprit ses observations.
—Une chose qu'il m'intéresserait de savoir, dit Séléna, ce sont les moyens employés par Sharp pour prolonger sa misérable existence.
—Au moment où nous avons abandonné la Comète, poursuivit Fricoulet, les soutes du wagon étaient à peu près vides; quant aux réserves d'air respirable, il s'en fallait de peu qu'elles ne fussent épuisées.
—Eh! répliqua le comte, Sharp n'est pas un imbécile, et s'il est là-dessus, c'est qu'il a certainement trouvé le moyen d'y subsister.
Fricoulet éclata de rire.
—Voilà, où je ne m'y connais pas, une vérité de La Palisse: si Sharp n'est pas mort, c'est qu'il a réussi à vivre.
L'hilarité devint générale; l'ingénieur ajouta:
—En ce qui concerne Sharp, je suis entièrement de l'avis de Gontran. Je vais même plus loin, je déclare que c'est un homme supérieur. Malheureusement, si son intelligence est vaste, sa conscience est nulle et ses scrupules sont en raison absolument inverse de ses capacités. Aussi, si dans le cataclysme qui a engendré la fragmentation cométaire de Tuttle, il n'a pas péri, je parierais ma tête qu'il vit encore,... C'est un gaillard énergique et d'un entêtement dont rien n'approche, comme nous avons pu le constater d'ailleurs... S'il a mis dans sa tête de rejoindre la Terre et de déposer, avant M. Ossipoff, sur le bureau de l'Académie des sciences de Pétersbourg, la relation de ses voyages, rien ne l'en empêchera...
À ces dernières paroles prononcées par l'ingénieur, le vieux savant se redressa et, faisant brusquement volte-face, montra à ses compagnons son visage tout pâle et tout bouleversé.
—Je n'avais point songé à cela, dit-il d'une voix rauque.
—À quoi n'aviez-vous pas songé, père? demanda Séléna qui, la première, fut frappée de l'altération des traits du vieillard.
—Que le bolide que nous apercevons et qui, dans moins d'une heure, va couper notre route, atteindra l'atmosphère terrestre avant cinq mois, en sorte que si Fédor Sharp a trouvé le moyen d'échapper à la mort...
—Il sera le premier à recueillir la gloire de ce voyage merveilleux dont j'ai eu la pensée, et dont il m'a volé les moyens d'exécution...
Fricoulet haussa les épaules.
—À cela il n'y avait qu'un remède, dit-il.
—Lequel?
—Risquer le tout pour le tout et poursuivre notre route; nous heurtions le bolide, c'est vrai, et nous courrions la chance d'être mis en pièces, volatilisé même, mais nous risquions aussi de disloquer le monticule sur lequel nous supposons notre ennemi, et peut-être la Providence eût-elle permis le triomphe de la justice...
Gontran hocha la tête.
—Tu es bon, toi! murmura-t-il, j'estime ma vie un peu plus que la vaine gloriole terrestre, et je ne donnerais pas le bout de mon petit doigt pour le rapport d'un secrétaire, fut-il aussi perpétuel que tu voudras...
—Cependant, murmura Séléna avec un regard suppliant du côté du jeune comte.
Ossipoff saisit la main de sa fille.
—Brave petite, dit-il, tu te dévouerais, toi, tu te sacrifierais;... mais je serais un monstre d'ingratitude si j'acceptais...
Il poussa un profond soupir, et, se retournant, remit son œil à l'oculaire de la lunette.
—Dévouement filial et abnégation paternelle tout platoniques murmura Fricoulet gouailleur, le voulût-on que, maintenant, il serait trop tard pour tenter de rencontrer ce fragment de Tuttle.
Et il ajouta, après un instant de silence:
—Il n'y a plus qu'une chose à souhaiter.
—Laquelle?
—Que Sharp ait rendu sa vilaine âme au diable.
—Amen, dit Gontran.
—D'ailleurs, poursuivit l'ingénieur, le bolide va passer à une assez courte distance, pour que rien de ce qui se trouvera à sa surface n'échappe aux investigations de M. Ossipoff.
Il tira sa montre.
—Dans quatre heures et vingt minutes, il coupera exactement notre route, dit-il.
—À combien de kilomètres sera-t-il alors? demanda Séléna.
—À huit cents environ, mademoiselle, soit deux cents lieues; la lunette de votre père ramènera cette distance à moins de deux kilomètres.
—Pensez-vous que, si Sharp existe, interrogea MlleOssipoff, il puisse nous apercevoir?
L'ingénieur allongea les lèvres dans une moue dubitative.
—Voilà qui est moins que certain, répondit-il; nous marchons à l'opposé du Soleil et nous nous en éloignons, tandis que le bolide s'en rapproche en suivant une direction absolument contraire. Si nous le distinguons aussi parfaitement, c'est parce qu'il est éclairé en plein par la lumière solaire: pour lui, au contraire, notre appareil se confond avec l'obscurité de l'espace, puisque la face éclairée n'est pas tournée de son côté: Si Sharp est là-bas, il est probable, il est même certain qu'il ne s'est aucunement aperçu de la présence de notre wagon.
—C'est égal, répliqua Gontran en secouant la tête, j'aurai bien de la peine à admettre qu'un être humain puisse exister à la surface d'un corps aussi microscopique.
—Il est certain, fit l'ingénieur, que ce doit être là, pour un être humain, un séjour des plus singuliers et que la vie, sur un si petit monde, ne doit pas marcher sans des particularités étranges. La pesanteur y doit être infiniment plus faible que sur les satellites de Mars; et tu sais cependant si elle s'y fait peu sentir. Sharp ne doit pas peser, là-dessus, plus de quelques grammes et il doit s'abstenir du moindre mouvement un peu trop brusque, qui l'enverrait en dehors de la zone d'attraction de sa planète. Au besoin, si cette fantaisie le prenait, il pourrait jongler avec le wagon-obus qui lui sert d'habitation.
—Mais pour vivre, il faut respirer, et un morceau de roche tel que celui-là doit manquer totalement d'atmosphère.
—Totalement! non, mais il doit y en avoir fort peu, aussi, s'il s'aventure hors de l'obus, ne peut-il le faire que casqué d'un respirol.
—Par exemple, dit Séléna, une chose à laquelle je ne pourrais m'habituer, c'est à la courte durée des jours et des nuits.
—En effet, leur durée est à peu près dix fois moindre de celle qu'elle est sur Terre, mais, s'il veut se donner le luxe des nuits et des jours terrestres, rien n'est plus facile à Sharp.
—Ah bah! et de quelle façon?
—En habitant près du pôle, et en se déplaçant au fur et à mesure que la rotation s'accomplit; il a même ce grand avantage de pouvoir régler, à sa fantaisie, la longueur de ses jours et de ses nuits.
Pendant cet entretien, Ossipoff avait gardé le plus profond silence.
—Eh bien! lui demanda tout à coup Gontran, apercevez-vous quelque vestige humain?
Le vieillard secoua négativement la tête.
—Tu es par trop impatient, fit alors Fricoulet; nous ne sommes point encore assez près;... songe, qu'à cette distance, le bolide ne doit pas mesurer plus de 15 à 20'.
Comme si ces mots l'eussent rappelé à la réalité, le vieux savant s'écria:
—Vous êtes dans l'erreur, monsieur Fricoulet, l'arc sous-tendu mesure au moins le double.
—Ce n'est pas possible!
—Si vous voulez vous en convaincre par vous-même, murmura le vieillard, un peu piqué que l'on se permît de mettre en doute une affirmation de lui.
Et il s'écarta de la lunette pour donner sa place au jeune ingénieur.
À peine celui-ci eut-il appliqué son œil à l'oculaire, qu'il fit un bond en arrière, en poussant une exclamation de surprise.
—Fichtre! dit-il, voilà qui est singulier.
—Si singulier que cela? demanda Gontran...
—Dame! à moins que je n'aie la berlue... et M. Ossipoff également!
Il fouilla dans sa poche, prit un micromètre qu'il ajusta à l'instrument et dit à M. de Flammermont:
—Mets-toi là, vise le bolide, et fais jouer la vis du micromètre.
Au bout de quelques minutes, Gontran s'écarta en disant:
—C'est fait...
Fricoulet examina le micromètre et son visage, soucieux déjà, se rembrunit davantage encore.
—Trente-trois minutes, dit-il.
—Eh bien! demandèrent ses compagnons?
—Je n'y comprends rien, j'ai fait machine en arrière, et la force du moteur neutralisant la force du courant, nous maintient immobile dans l'espace, en sorte que ce bolide, marchant avec une vitesse normale devrait être à 200 kilomètres encore de nous,... or, le micromètre marquant 31', il en faut conclure que nous ne sommes séparés que par une distance moitié moindre de celle qui devrait exister.
Il réfléchit quelques secondes et murmura:
—C'est absolument comme si le moteur fonctionnait à toute vitesse.
—Peut-être, insinua MlleOssipoff, vos calculs sont-ils faux?
—Qu'entendez-vous par là, mademoiselle?
—J'entends que, peut-être, le bolide marche plus rapidement que vous ne l'aviez établi tout d'abord.
Le vieux savant secoua la tête.
—Si les calculs avaient été faits par M. Fricoulet seulement, dit-il, on pourrait mettre en doute leur exactitude...
—Mais du moment que vous les avez contrôlés,... ajouta l'ingénieur aucune erreur ne peut s'y être glissée; l'errare humanum estne vous est pas applicable.
Alors, Gontran qui, de nouveau, avait appliqué son œil à l'oculaire s'écria:
—Si les calculs sont exacts et si l'on fait bien machine en arrière, il se produit un phénomène inexplicable.
Et il ajouta d'une voix un peu émue:
—Le bolide a grossi prodigieusement depuis cinq minutes, il semble que nous nous précipitions dessus.
Un éclair de joie passa dans la prunelle d'Ossipoff.
—Si cela pouvait être vrai! murmura-t-il entre ses dents, nous aurions au moins la chance d'empêcher ce misérable Sharp d'arriver avant nous sur Terre et de déflorer la gloire qui nous attend...
Mais secouant la tête:
—Hélas! ajouta-t-il avec un accent de regret dans la voix; nous sommes certainement victimes d'une illusion d'optique.
—Vous êtes, en vérité, d'un égoïsme féroce, mon cher monsieur Ossipoff, gronda Gontran;... pour satisfaire votre futile amour-propre de savant, vous préférez nous briser les os!...
Séléna, qui s'était approchée d'un hublot, joignit les mains dans un geste terrifié.
—Messieurs, implora-t-elle, c'est effrayant!... monsieur Fricoulet,... mon père,... je vous en supplie, sauvez-nous, sauvez-moi!..
Et se précipitant vers son père, elle l'enlaça de ses bras, gémissante et tremblante.
—J'ai peur,... j'ai peur de mourir!...
M. de Flammermont, ému par cet appel désespéré de sa fiancée, s'élança hors de la cabine et, se précipitant par la petite échelle qui reliait l'un à l'autre les deux étages du véhicule, arriva à la porte de la machinerie.
Il voulut l'ouvrir, elle résista.
—Morbleu! gronda-t-il, que se passe-t-il donc?
Il fit un nouvel effort qui rencontra la même résistance.
Alors, comme un éclair rapide, une idée subite traversa la cervelle du jeune homme.
—C'est ce damné Américain, murmura-t-il.
Puis se ruant contre la porte avec toute la violence du désespoir, il tenta de l'enfoncer.
Mais la cloison de lithium ne bougea pas; Gontran ne fit que se meurtrir inutilement.
—Farenheit! rugit-il, Farenheit.
De l'autre côté de la porte, une voix calme demanda.
—Que me voulez-vous?
—Ouvrez... au nom de Dieu!... ouvrez sans perdre un instant.
Farenheit eut un sourire moqueur.
—En vérité! fit-il, vous êtes si pressé que cela?
—Sir Jonathan, je vous en supplie, écoutez-moi!... comprenez-moi, il y va de votre vie,... de notre vie à tous... ouvrez, ouvrez! vous ne savez pas que chaque minute de retard nous rapproche de la mort!
Gontran eut un cri de désespoir.
—Je ne sais qu'une chose, c'est que chaque minute nous rapproche de ce gredin de Sharp!
—Ah! gronda-t-il,... nous sommes perdus!... sa folie n'a pas cessé!
—Pardon, riposta très flegmatiquement Farenheit, je ne suis plus fou,... j'ai parfaitement compris que ce misérable qui, après m'avoir volé, a tenté de m'assommer, que ce gredin de Sharp est près de nous et je veux le rejoindre...
—Mais vous n'y pensez pas,... si vous avez entendu cela, vous avez entendu également que nous serions brisés, si l'Éclairvenait à se rencontrer avec ce bolide! et d'ailleurs, rien ne prouve que Sharp s'y trouve,... vous risquez donc votre vie,... la nôtre, pour une vengeance chimérique... et d'ailleurs, cette vengeance, vous n'avez plus le droit de l'exercer, nous avons pardonné...
—Vous peut-être, répliqua Farenheit,... mais moi, non pas...
Gontran ne savait plus quel argument invoquer.
—Sir Jonathan! implora-t-il, sir Jonathan,... ouvrez, je vous en conjure,... le bolide est à moins de quarante lieues de nous,... chaque minute écoulée nous rapproche de deux lieues, au nom du ciel, ouvrez...
même instant, un craquement formidable se fit entendre, secouant, à le briser, le wagon de lithium.
—Ce serait au nom du diable que je n'ouvrirais pas, répondit l'Américain.
En ce moment, Fricoulet et Ossipoff, étonnés de la longue absence de M. de Flammermont, apparurent en haut de l'escalier.
—À moi, Fricoulet! à moi! cria Gontran... Farenheit a fermé la porte de la machinerie.
—C'est lui qui a touché aux leviers! hurla l'ingénieur.
Et, en deux bonds il fut près de son ami.
—Mais il faut enfoncer la porte, dit-il.
—Enfoncer, riposta Gontran... je l'ai tenté.
L'ingénieur regardait autour de lui, semblant chercher un instrument quelconque,... un outil,... mais rien.
Tout à coup, il poussa un cri de joie, tira son revolver et, ajustant les gonds, fit feu successivement trois fois...
—À nous, maintenant, cria-t-il.
Et il se rua, en même temps que Gontran, sur la porte qui, cédant sous le choc, se rabattit brusquement dans l'intérieur de la pièce.
Farenheit avait bondi en arrière et se tenait devant le moteur, replié sur lui-même, les poings en avant, prêt à repousser celui qui oserait s'avancer.
—Gontran!... monsieur Fricoulet, cria MlleOssipoff, restée seule dans la pièce du haut,... hâtez-vous!... hâtez-vous!... le bolide se précipite sur nous!...
Et, véritablement affolée, elle cria d'une voix étranglée:
—Au secours!... au secours!...
Il est, dans la vie, certains moments critiques, où la parole est inutile pour communiquer la pensée, un regard suffit.
Ce regard, Fricoulet le jeta sur Gontran et sur Ossipoff; puis, il se précipita sur l'Américain.
Celui-ci l'attendait et, tandis que sa main gauche empoignait l'ingénieur par le collet de son vêtement, le poing droit se levait et terrible comme un maillet, s'abattait. Mais Fricoulet, entre autres qualités physiques, possédait une étonnante souplesse; d'un mouvement du torse, il évitait le coup qui allait lui fracasser le crâne et aussitôt, avant que le poing se fût relevé, il s'y cramponnait des deux mains.
À ce moment, Ossipoff arriva à la rescousse et se suspendit au bras gauche, pendant que Gontran, passant lestement derrière l'Américain, lui jetait au cou sa ceinture de cuir et lui faisait le «coup du père François» si connu des voleurs à la tire; c'est-à-dire qu'il se suspendait de tout son poids au licol improvisé.
L'effet fut instantané, un flot de sang empourpra le visage de Farenheit, les yeux semblèrent sortir de l'orbite, la bouche se tordit, écumante.
D'un effort surhumain, il envoya rouler, à l'autre bout de la pièce, Ossipoff et Fricoulet; mais étranglé, à demi asphyxié, il dressa ses bras au-dessus de sa tête, battit l'air désespérément, comme cherchant quelque point d'appui auquel se raccrocher, puis ses genoux se dérobant sous lui, il s'abattit en arrière, râlant.
Fricoulet, qui s'était relevé, enjamba le corps de l'Américain, arriva au moteur et abattit les leviers; toute trépidation cessa aussitôt.
—Il était temps, dit-il.
Gontran et Ossipoff avaient étendu Farenheit sur son hamac, et, après lui avoir enlevé la courroie qui l'étranglait, s'occupaient à lui faire reprendre connaissance.
—Mon cher Gontran, dit l'ingénieur en souriant, toutes mes félicitations... ton coup du père François nous a sauvés!
En ce moment Séléna arriva toute défaillante:
—Nous sommes perdus, gémit-elle,... le bolide est sur nous!
Gontran se précipita vers un hublot.
—Tonnerre! gronda-t-il.
En ce moment, par les hublots, la lumière que reflétait l'astéroïde entrait à flots dans la machinerie, jetant des panaches bleuâtres, d'un sublime, mais sinistre effet.
Le rocher semblait se précipiter avec une rapidité vertigineuse sur l'Éclairqui, bien qu'ayant son moteur arrêté, tremblait dans toute son ossature, comme aspiré par un souffle de géant.
Fricoulet ne perdit pas la tête: il bondit vers le moteur et mit les leviers sur la marche en arrière, forçant d'électricité pour que le véhicule pût tenir tête un instant au courant astéroïdal qui l'emportait.
—Si nous pouvons demeurer immobiles pendant deux minutes, cria-t-il, nous sommes sauvés!
Anxieux, immobiles à leur place, se regardant avec des regards pleins de terreur, les Terriens attendaient.
Mais l'élan du véhicule était trop grand pour pouvoir être enrayé par la manœuvre désespérée de l'ingénieur.
Comme ces papillons qui, pendant les soirées d'été, pénètrent par les fenêtres dans les appartements éclairés et viennent, dans une course folle, se brûler les ailes à la flamme des bougies et des lampes, l'Éclair, emporté dans une vitesse vertigineuse, se précipitait à travers l'espace, sur la masse rocheuse qui l'attirait.
—Perdus! dit Fricoulet, qui avait jeté un rapide coup d'œil au dehors.
Au même instant, un craquement formidable se fit entendre, secouant à le briser, le wagon de lithium: les ferrures des cloisons volèrent en éclats, le moteur et le générateur furent projetés dans toutes les directions et les Terriens, renversés par la violence du choc, demeurèrent étendus sur le plancher métallique, sans mouvements, peut-être bien sans vie.
Pendant une seconde, une lumière étrange, totalement différente de celle rayonnée par le bolide éclaira le wagon; puis, brusquement, sans transition, comme un rideau qui s'abaisse, la nuit se fit, intense, absolue, la nuit de la mort et du néant, en même temps qu'une odeur singulière envahissait la machinerie.
Durant plusieurs minutes, un silence profond régna dans la cabine; puis, un bruit imperceptible se fit entendre: c'était comme le grattement d'une allumette que l'on frotte contre un corps dur; enfin, une faible lueur rompit l'obscurité et Fricoulet apparut, étendu sur le sol, le buste relevé sur une main, l'autre main dressée au-dessus de sa tête et brandissant un bâton de magnésium.
—Ah! ah!... balbutia-t-il d'une voix pâteuse, après avoir jeté autour de lui un regard circulaire, tous ces gens-là paraissent bien malades!
Il fit un effort et réussit à se mettre sur ses pieds.
—Pourvu, ajouta-t-il, en se traînant le long des cloisons, que l'Éclairait pu résister!... mais, d'abord, où sommes-nous?
Il s'approcha d'un hublot, mais il eut beau écarquiller les yeux, il ne vit que du noir... rien que du noir... le noir le plus prodigieux qu'il eût jamais aperçu...
—Étrange! murmura-t-il laconiquement.
Il porta les mains à son front, chancela, s'appuya contre une paroi.
—On étouffe ici,... balbutia-t-il... l'air ne manque pas,... mais on se croirait dans un four...
Intrigué et poussé par son naturel investigateur, il revint au hublot, fit flamber une nouvelle allumette, l'approcha tout contre la vitre et recula tout surpris en constatant, au dehors, une sorte de scintillement produit par la lumière sur des corps paraissant appartenir au règne minéral ou végétal.
Quelques secondes de réflexions suffirent à l'ingénieur pour approfondir ce mystère.
—Parbleu! fit-il, l'Éclair, emporté par sa prodigieuse vitesse, aura donné de l'avant contre le bolide et aura perforé sa masse friable, sans doute, comme une aiguille pénètre dans une motte de beurre, seulement...
Fricoulet n'acheva pas sa phrase: mais il fit entendre un Brrr! singulier qui eut certainement communiqué quelques appréhensions à M. de Flammermont, s'il eût été en mesure d'entendre quoi que ce fût.
L'ingénieur hocha la tête.
—Malheureusement, murmura-t-il, notre force n'a pas été suffisante pour nous faire traverser de part en part le bolide sur lequel chevauche ce coquin de Sharp et nous nous trouvons ensevelis dans sa masse, ni plus ni moins qu'un fossile antédiluvien.
Il eut un ricanement qui n'avait rien d'humain, et ajouta:
—Cette fois, nous sommes bien perdus.
Il se reprit et poursuivit, avec un regard jeté sur ses compagnons:
—Quand je dis nous, j'ai tort, car ceux-là me paraissent avoir déjà accompli le grand voyage... donc, je suis...
Il s'interrompit, se toucha le front du doigt et murmura:
—Mais comment se fait-il que je n'aie pas suivi leur exemple?... un méchant génie m'aurait-il condamné à vivre éternellement ici, en compagnie de ces cadavres?... que je suis bête!... est-ce que ça existe, les génies?... non, il n'y a pas de miracles, il n'y a que les conséquences naturelles de faits...
Il s'interrompit, se traîna jusqu'à Ossipoff qui se trouvait être le plus près de lui, posa la main sur sa poitrine; le cœur du vieux savant battait d'une façon normale.
L'ingénieur examina successivement Gontran, Séléna, Farenheit.
Tous les trois semblaient, comme le vieillard, dormir d'un sommeil calme et paisible.
—Ça, c'est trop fort! s'exclama Fricoulet,... mais comment font-ils pour respirer?
Alors, seulement, il constata la singulière odeur qui régnait dans la machinerie.
—Ah! ah! fit-il, voilà qui est bizarre!
Il frotta une troisième allumette, la dernière, et inspecta minutieusement les parois de la cabine.
L'une de ces parois, celle de la soute où se trouvait emmagasiné le liquide nutritif emporté de la planète Mars, avait, dans sa partie supérieure, une large fissure qui faisait communiquer cette soute avec le réservoir d'air respirable.
L'ingénieur laissa échapper un petit rire.
—Parbleu! fit-il, nous sommes dans une atmosphère nutritive, et nous allons vivre, respirer et manger par la peau, jusqu'à ce que...
Il s'arrêta, se saisit la tête à deux mains et balbutia:
—Eh! eh! que me prend-il donc?... on dirait que j'étouffe!... est-ce que je m'en vais faire comme ces braves amis?... est-ce que...
La voix lui manqua, il tomba sur les genoux, la face légèrement convulsée, les membres agités dans un tremblement nerveux.
Néanmoins, par l'horreur instinctive des moribonds pour les ténèbres, il tenait, dans ses doigts crispés, l'allumette de magnésium, dont la lueur vacillante jetait une clarté sinistre.
Au milieu de plaines, dont le sol moins aride se veloute en une mousse d'un vert sombre.
Mais, bientôt, Fricoulet n'eut même plus la force de se tenir sur les genoux, il tomba à la renverse et lâcha l'allumette qui continua de brûler sur le plancher, éclairant, comme un cierge funéraire, la machinerie de l'Éclair, semblable à un caveau emportant, dans les profondeurs sidérales, les cadavres des hardis explorateurs des contrées planétaires.