Ala surface du bolide, dans l'ombre vague qui enveloppe ce mondicule, un être étrange se meut, lentement, péniblement, rampant sur le sol qu'il inspecte minutieusement.
Courbé en deux, difforme, gonflé comme ces bonshommes de baudruche que lâchent les aéronautes, pour la plus grande joie des badauds de fêtes foraines, cet être paraît avoir des formes humaines: ses jambes, longues, sont couvertes de guenilles; les bras, longs également, sont terminés par des mains aux doigts osseux; l'une tient une lampe bizarre—petite ampoule de verre dans laquelle brille une blanche, étincelante lumière, semblable à une étoile—l'autre se crispe sur un levier d'acier, qui paraît servir à assurer la marche de cet être innommable.
Est-ce un homme?... fait-il partie de cette humanité bizarre dont l'imagination des poètes et la philosophie des penseurs se sont plues à peupler ces mondes étincelants qui parsèment l'azur profond des cieux?
Il va, vient, s'arrête, repart, pour s'arrêter plus loin encore, il se meut sans bruit et ses pieds, qui semblent ne pas toucher le sol, n'éveillent aucun écho dans le froid silence de la nuit.
Par moments, il se courbe, penchant vers le sol, comme pour l'examiner plus attentivement, sa tête énorme, monstrueuse, faite d'un cuir rugueux, et dont la face s'éclaire de deux points scintillants à la lueur de la lampe; il brandit le levier métallique qu'il tient à la main, en frappe vigoureusement le sol qui s'écaille sous le choc, s'effrite en impalpable poussière ou jaillit dans l'espace en blocs énormes, qui semblent aussi légers que des flocons de neige.
L'être secoue la tête, et, se traînant, va plus loin faire une nouvelle halte et recommencer le même manège.
L'astéroïde qui lui sert d'habitation est nu, désert, morne, désolé; pas un souffle de vent ne court à travers son atmosphère raréfiée; pas un animal n'anime du bruit de ses pas ou de son vol cette solitude plus sombre, plus désespérante que celle dont sont enveloppées les plaines lunaires.
Par moments, cependant, l'être traverse des contrées couvertes d'une végétation luxuriante, et au milieu de plaines dont le sol, moins aride, se veloute en une mousse d'un vert sombre, des arbres majestueux, d'une essence inconnue et d'un aspect bizarre, dressent vers le ciel noir leur tête chevelue, d'où tombent des rameaux flexibles.
Mais, chose singulière, incompréhensible, cette apparence de vie est plus attristante, plus terrifiante encore que les contrées désolées de tout à l'heure, car elle semble avoir été frappée de mort par la main d'un malfaisant génie.
Ces arbres, dont les troncs paraissent de marbre, répandent sur le sol une ombre glacée, et leur feuillage immobile a une rigidité métallique.
Un ruisseau a tracé son lit à travers la plaine, mais aucun susurrement ne s'élève de ses rives, on dirait que ses eaux ont été soudain pétrifiées au milieu de leur course.
Peu à peu, cependant, le soleil a émergé de l'horizon, dissipant, sous ses rayons empourprés, les ténèbres de la nuit; en quelques minutes, le jour a fait place à l'aube, et, maintenant, le sol entier de l'astéroïde est baigné d'une clarté douce et lumineuse.
L'être a éteint sa lampe; à présent, on distingue à merveille les moindres détails de son costume et de son individu.
Il paraît de haute taille, mais aucune proportion n'existe entre les différentes parties de son corps: le buste, énorme, comme boursouflé, est monté sur des jambes, longues il est vrai, mais sèches et grêles; aux épaules, monstrueuses, sont attachés des bras qui ressemblent, par leur maigreur, aux pattes d'un gigantesque faucheux; ce qui, dans l'ombre, semblait être sa tête, apparaît maintenant comme un casque de peau dans lequel, à la partie faciale, se trouvent encastrées deux plaques transparentes.
Il va toujours, s'arrêtant à chaque protubérance du sol, creusant avec acharnement et reprenant chaque fois sa course, avec des marques évidentes de découragement.
Sa marche est de plus en plus lente, ses haltes de plus en plus fréquentes et de plus en plus longues, il semble ne se traîner qu'avec peine, et, par moments, ses mains s'appuient sur sa poitrine, dans un geste d'indicible souffrance.
Tout à coup, au sommet d'une sorte de colline boisée, apparaît, étincelant sous les rayons du soleil, élevé dans le ciel maintenant, une chose étrange: c'est un cône métallique, haut de plusieurs mètres et brillant comme de l'argent.
C'est le point lumineux dont s'est servi Mickhaïl Ossipoff pour établir les coordonnées du bolide, et sur la présence duquel Fricoulet s'est basé pour affirmer audit bolide une origine cométaire.
Ce point brillant, ce cône métallique, c'est l'obus qui a transporté, de la Terre à la Lune, Ossipoff et ses compagnons, celui-là même que Fédor Sharp leur a volé et dans lequel il a abordé sur la comète de Tuttle, après ses pérégrinations autour du Soleil.
En l'apercevant, l'être a eu comme un mouvement de joie, il a dressé ses bras dans l'espace et sa marche a paru se précipiter.
Il fait cinq cents pas encore, il est à mi-chemin du faîte de la colline; mais il s'arrête brusquement, chancelle et tombe sur les genoux.
Alors, s'aidant des pieds et des mains, il se traîne encore, s'arrêtant, presque à chaque pas, égratignant le sol de ses doigts qui s'écorchent, s'ensanglantent, mais se rapprochant avec une incroyable énergie du but de sa course.
Soudain, il tombe sur le flanc et demeure étendu, sans mouvements.
Dans cette lutte de la vie contre la mort, cette dernière l'a-t-elle donc emporté?
Mais non, l'instinct de la conservation, soutenu par une indomptable énergie, triomphe.
L'être rampe de nouveau—oh! lentement, bien lentement; le soleil, maintenant, a décrit dans l'espace sa course presque entière, son disque touche presque à l'horizon et, dans quelques minutes, la nuit va demeurer seule maîtresse du mondicule.
Dix mètres encore séparent l'être de l'obus dont le rayonnement s'est éteint et dont les contours s'estompent déjà dans les brouillards du soir.
L'être râle, il se tord dans d'épouvantables convulsions, il pousse des gémissements désespérés, mais il avance, il avance toujours—la mort le tient déjà—il avance encore.
Enfin, il touche à l'obus, ses doigts, dans une convulsion suprême, se crispent sur le levier qui commande au «trou d'homme» qui sert d'entrée.
Le trou d'homme s'entr'ouvre, d'un élan désespéré, l'être se précipite à l'intérieur et, d'un coup de pied violent, referme la porte.
Il est là sur le plancher, agonisant, terrassé par l'asphysie; il retrouve, dans son indomptable volonté, la force suffisante pour dévisser, de ses doigts tremblants, le casque de cuir qui emprisonne sa tête.
Le casque roule à terre et la tête de Sharp apparaît, pâle, d'une pâleur mortelle, les yeux sanguinolants et hors de la tête, mais aspirant par ses lèvres violettes déjà, le bienfaisant oxygène dont est plein l'obus.
Cette fois encore, le Terrien l'emporte; la mort est vaincue.
Pour que le lecteur puisse comprendre comment se trouvaient si exactement justes les déductions d'Alcide Fricoulet concernant le bolide cométaire, contre lequel était venu se briser l'Éclair, il faut qu'il consente à revenir de quelques mois en arrière, c'est-à-dire au moment où Farenheit, coupant à l'improviste le câble qui retenait le ballon métallique à la comète Tuttle, abandonnait sur cette dernière son ennemi Fédor Sharp.
Le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences avait roulé comme une boule jusqu'en bas de la colline mercurienne, où un tronc d'arbre avait mis fin à sa dégringolade, un peu rudement, peut-être, car il demeura un bon moment, étendu sur le dos, les paupières closes et la bouche grande ouverte.
Heureusement pour lui, ce Slave mélangé de tudesque, était d'une complexion robuste et, après un évanouissement un peu long, il revint à lui, fort contusionné sans doute, mais les membres intacts et la cervelle bien en équilibre.
Tout d'abord, il fut fort étonné de se trouver là, couché dans la poussière charbonneuse de la comète, il regarda tout autour de lui, cherchant ses compagnons pour leur demander l'explication de cette situation étrange.
Puis, soudain, ses idées, un peu brouillées par la chute qu'il venait de faire, se remirent en ordre et le souvenir de ce qui s'était passé lui revint.
Alors, surexcité par la colère, il se redressa d'un bond et, toujours courant, gravit la pente douce de la colline jusqu'au faîte que couronnait l'obus.
Quatre à quatre, il monta les marches du petit escalier qui conduisait à la partie ogivale du véhicule et, une fois-là, braqua sur l'espace la grande lunette qu'Ossipoff y avait installé.
Le cœur battant à coups précipités, la poitrine écrasée sous une anxiété profonde, il fouilla, d'un œil ardent, l'immensité radieuse, espérant y découvrir quelque trace de ses compagnons.
Mais rien, absolument rien que le bleu désespérément uniforme des profondeurs célestes dans lequel le soleil mettait un embrasement magique.
Là-bas, cependant, tout là-bas, à des milliers de lieues déjà, un point, un simple point étincelait, tout blanc dans l'irradiation dorée.
—Ce sont eux! gronda Sharp.
Et, fou de rage, il lança, vers le ciel, son poing fermé, menaçant, mais impuissant aussi, heureusement pour nos amis.
Pendant près d'une heure, l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences s'abandonna à sa rage, allant et venant à travers l'obus, montant, descendant, ne cessant de proférer les plus horribles blasphèmes et de faire les plus terribles serments.
Ah! si jamais Ossipoff et ses amis lui tombaient sous la main!
Étrange chose que la nature humaine!
Cet homme abandonné, seul et sans ressources, sur ce monde vagabond, errant dans l'espace, soumis à toutes les perturbations des grosses planètes, ne suivant même pas de route régulière, cet homme, que la mort guettait à chaque minute de son existence, cet homme ne songeait qu'à une seule chose: la vengeance.
Peu lui importaient les millions de lieues qui le séparaient de la Terre; qu'il ne dût jamais revoir sa planète natale, voilà qui ne le préoccupait aucunement.
Ce que son âme mauvaise souhaitait de toutes ses forces, ce à quoi il aspirait, c'était qu'un jour, dans des semaines, dans des mois, dans des années mêmes, en quelque endroit de l'infini que ce fût, il se trouvât face à face avec ces misérables traîtres qui l'avaient indignement joué et abandonné sans pitié.
Et ce malheureux, dont l'existence n'avait été, jusqu'à présent, qu'une suite non interrompue de fourberie et de trahison, trouvait, dans son cœur, des épithètes épouvantables pour qualifier la conduite des autres à son égard.
Cependant, quand il eut bien juré, bien tempêté, bien crié, la nature réclama ses droits et, brisé de fatigue et d'émotion, il s'assit sur le divan circulaire qui courait autour du wagon.
Peu à peu, le calme revint dans son esprit et il comprit la nécessité d'aviser, le plus tôt possible, aux moyens de vivre sur cette parcelle de terre mercurienne où le hasard l'avait jeté.
Son premier soin fut de dresser l'inventaire des ressources sur lesquelles il pouvait compter.
On se rappelle que Gontran et Fricoulet avaient fait un dénombrement très exact de l'humanité comestible qui les avait suivis de la planète Mercure sur la comète; cette humanité était de deux sortes ou, du moins, appartenait à deux espèces: volatiles et léporoïdes.
Il suffit à Sharp de jeter un coup d'œil sur une sorte de tableau où Séléna enregistrait chaque hécatombe de ces êtres intéressants, pour se savoir à la tête de 53 représentants de la race à poils, et 29 représentants de la race à plumes.
C'était peu... mais cela lui représentait toujours quelques mois de vivres assurés, sans compter les cas de reproduction qui auraient pu se produire et augmenter, à l'insu même des Terriens, la colonie mercurienne.
À cela, il fallait ajouter une bonbonne entière de la pâte nutritive fabriquée par Ossipoff, avant son départ de la Lune, et une soute presque pleine d'eau distillée.
Les voyageurs, comme on le sait, n'avaient emporté avec eux que le strict nécessaire en vêtements, armes, instruments, de peur de surcharger par trop la sphère métallique qui les véhiculait; Sharp trouva donc une garde-robe des plus complètes et des plus variées, un laboratoire de physique et de chimie très bien monté; seuls, tous les objets ayant trait à l'astronomie avaient été emportés par Ossipoff, à l'exception de la grosse lunette de la partie supérieure du wagon, trop lourde et trop embarrassante pour avoir pu pouvoir prendre place dans la nacelle du ballon, une jumelle marine, un sextant, un micromètre; dans la bibliothèque, une collection complète de tous les ouvrages traitant d'astronomie que Mickhaïl Ossipoff connaissait par cœur et qui eussent alourdi inutilement le ballon.
Jusqu'à ce jour, Fédor Sharp avait vécu sans se préoccuper grandement de tous ces détails; maintenant, chaque objet nouveau qu'il découvrait lui arrachait un cri de joie; il le prenait, l'examinait comme s'il ne l'eut jamais vu, s'attendrissait même en le plaçant avec soin en un endroit où il ne pût ni se gâter, ni se détériorer.
—Allons! Allons! murmura-t-il en se frottant les mains avec satisfaction, si aucun incident nouveau ne se produit, je pourrai vivre encore passablement.
Cependant, une vive déception l'attendait au réservoir à air, et il poussa une exclamation presque terrifiée, lorsque, consultant le manomètre indicateur, il constata que le réservoir était à peu près vide.
Il courut aux soutes, espérant y découvrir quelques-uns de ces petits barils d'acier remplis d'oxygène liquide qu'Ossipoff avait emportés de la Terre; il en restait exactement une demi-douzaine.
C'était une quinzaine de jours à vivre et encore fallait-il ne point faire de prodigalités, c'est-à-dire n'exécuter aucun travail fatigant exigeant une respiration plus abondante et, conséquemment, une surabondance d'oxygène.
À la grande rigueur, Sharp eût pu, avec cette provision, vivre pendant un mois, six semaines peut-être, mais à la condition de demeurer étendu sur son hamac et d'employer son temps à des lectures, sorte de travail qui ne fatigue pas les poumons et ne les force pas à une consommation extraordinaire.
Mais l'immobilité ne pouvait convenir à un tempérament comme Sharp dont l'esprit, toujours en mouvement, exigeait une activité corporelle que condamnait la minime réserve d'air sur laquelle il pouvait compter.
Il secoua la tête pour chasser jusqu'à la pensée de cette existence de moine que venaient de lui suggérer les six bidons d'oxygène liquide.
—Il faudra trouver autre chose, murmura-t-il d'une voix ferme,... car je veux vivre...
Oh! oui, il voulait vivre, il le voulait ardemment, et cela pour satisfaire les deux seules passions que se partageassent son âme; la vengeance et la gloire.
Vivre assez pour mettre la main sur Ossipoff!
Vivre assez pour revenir sur Terre et être, ne fût-ce que durant quelques heures, l'objet de l'admiration de ses contemporains.
Il se coucha et s'endormit profondément, l'esprit aussi calme, aussi dispos que s'il eût été dans le petit appartement qu'il occupait sous les combles, à l'institut de Saint-Pétersbourg.
Quand il se réveilla, le lendemain, sa première pensée fut pour cette question d'air qui était, pour lui, une question de vie ou de mort, et qui l'avait tourmenté pendant son sommeil.
Il se munit d'éprouvettes dans lesquelles il avait fait le vide, endossa son respirole, et descendit la colline mercurienne.
Arrivé sur le sol même de la comète, il s'agenouilla, déboucha l'une des éprouvettes et la reboucha aussitôt; puis, se relevant, il fit la même opération, et ainsi cinq fois de suite, en gravissant la croupe de la colline, à différentes hauteurs.
Après quoi, regagnant l'obus, il s'enferma dans le laboratoire et analysa, avec le plus grand soin, les échantillons d'air récoltés par lui; il constata alors, comme l'avait fait Ossipoff, avant lui, qu'il régnait au niveau du sol cométaire, et jusqu'à une hauteur de quatre à cinq mètres, une couche dense de gaz acide carbonique irrespirable; au-dessus de cinq mètres, l'oxygène pur, plus léger, surnageait.
Il s'agissait donc d'emmagasiner cet oxygène pur, de façon à pouvoir s'en faire une réserve et constituer une atmosphère artificielle.
Heureusement, Sharp avait à sa disposition la pompe à compression et tous les ustensiles dont on s'était servi pour remplir de gaz la sphère métallique.
Il prit les longs tuyaux qui avaient fait communiquer entre eux, pour la fabrication du gaz, les énormes tonneaux construits par Gontran et par Farenheit, et les conduisit à la couche d'oxygène pur qui flottait à une vingtaine de mètres au-dessous du wagon; leur extrémité aboutissait à la soute inférieure, dans laquelle il avait résolu d'emmagasiner cet oxygène en aussi grande quantité que possible.
À l'aide de la pompe, il poussa la compression aussi loin que la prudence le lui permettait; du reste, il ne s'arrêta que lorsque ses forces musculaires devinrent insuffisantes pour vaincre la résistance de l'air comprimé. Tout ce qu'il avait pu obtenir était une pression d'environ vingt atmosphères et il jugea qu'il avait dû emmagasiner une centaine de mètres cubes: c'était une provision d'air qui pouvait, étant économisée très parcimonieusement, durer plusieurs mois.
Cette réserve constituée pour parer aux éventualités les plus improbables, il établit, communiquant avec la partie ogivale de l'obus, un conduit qui, plongeant dans la couche d'oxygène pur, fournissait, grâce à un système de ventilation des plus simples, l'air respirable nécessaire à son existence.
Mais ce n'était pas suffisant que d'assurer le bon fonctionnement des poumons au moyen de cet air pur, il fallait encore se débarrasser des résidus méphitiques de la respiration et de la combustion pulmonaire; or, le wagon était pauvre en soude caustique; c'est à peine si, dans le laboratoire, il en restait un demi-sac. Force fut donc à Sharp de s'en contenter et, pour cela, il dut se résoudre à n'épurer son air de l'acide carbonique qu'il contenait, que lorsque la dose devenant trop forte en constituait un toxique véritablement mortel.
Peu à peu, il s'habitua à respirer impunément un mélange de 90 parties d'oxygène pour 10 d'acide carbonique, au lieu d'un air composé, comme sur Terre, de 79 parties d'azote pour 21 d'oxygène.
À ce singulier régime, lorsqu'il s'y fut acclimaté, Fédor Sharp constata, non sans un certain étonnement, que sa santé s'améliorait, loin de se détraquer, comme il l'avait craint tout d'abord.
Il engraissa rapidement, il devint même bouffi, gonflé d'une graisse jaunâtre et molle, lui dont les os crevaient les pommettes et dont on eut pu compter les côtes. Chose singulière, par exemple, son visage et son buste seuls subirent cette transformation; les bras et les jambes conservaient la sécheresse de squelette qui leur était naturelle.
Sans s'expliquer cette différence de transformation entre les parties de son corps, Sharp attribua la transformation graisseuse de son visage et de son buste à son mode de respiration.
Pendant que l'ex-secrétaire de l'Académie des sciences de Pétersbourg se livrait à ces travaux d'installation, la comète qui le portait poursuivait invariablement, mais avec une vitesse décroissante, son chemin vers l'aphélie.
Mars s'était perdu au fond des cieux et n'était plus, pour l'unique habitant du noyau cométaire, qu'une belle étoile du soir et du matin; la Terre, Vénus, Mercure n'existaient plus pour lui, noyés qu'ils étaient dans l'irradiation solaire; quant à l'astre central, l'arc sous-tendu par son disque allait diminuant de jour en jour.
Au moment même où Ossipoff et ses compagnons étaient emportés vers le pôle austral de Mars, par l'épouvantable tempête qui ravageait la planète rouge, Fédor Sharp traversait la zone des petites planètes et se dirigeait sur Jupiter dont la masse titanesque perturbait la marche de la comète de Tuttle.
Et, loin de s'épouvanter de la déviation formidable exercée sur l'ellipse de Tuttle par l'attraction de la planète géante, Sharp en conçut, au contraire, une satisfaction intense.
—Eh! eh! dit-il en se frottant les mains, un soir que son micromètre accusait une augmentation prodigieuse du disque jovien, encore quelques jours et je saurai à quoi m'en tenir sur les mystères du titan de notre univers.
Et son contentement se doublait de cette pensée qu'Ossipoff et ses compagnons, si toutefois ils avaient pu atteindre le but de leur voyage, étaient enchaînés sur le sol de Mars, sans aucun espoir de retour vers leur planète natale.
Lui, au contraire, allait, dans peu de temps, arriver à l'aphélie de la comète, contourner, à quelques millions de lieues à peine, Saturne, et reprendre, avec une vitesse croissante, le chemin du Soleil... et de la Terre.
La Terre!... atteindre la Terre!... voilà quel était l'objet de toutes ses pensées, le sujet de tous les rêves qui, durant ses longues nuits, troublaient son sommeil.
Quel moyen emploierait-il pour quitter le noyau cométaire qui lui servait de monture?
Cela, il ne le savait pas, il ne pouvait le savoir; tout dépendrait des circonstances dans lesquelles sa planète natale passerait à proximité; mais il était, dès à présent, résolu à tout tenter pour aller jouir, ne fût-ce que quelques mois, quelques heures même, de la grande auréole de gloire dont devait l'entourer le merveilleux voyage qu'il avait entrepris.
Une seule chose l'inquiétait, c'était le temps que mettrait la comète à parcourir dans l'espace les millions de lieues qui la séparaient de l'orbite terrestre.
Près de dix ans, Sharp devait demeurer sur le noyau de Tuttle, avant d'arriver en vue de la Terre!
Dix ans! Trouverait-il le moyen de prolonger son existence pendant aussi longtemps? Aurait-il la patience d'attendre?
Un moment, un projet insensé lui avait traversé la cervelle: augmenter la rapidité de sa course en diminuant le volume du corps qui le portait.
C'était risquer le tout pour le tout.
Mais ce moyen, admissible en théorie, était impraticable, vu que Sharp n'avait, à sa disposition, aucun explosif capable de disloquer le noyau cométaire.
Ah! s'il avait eu à sa disposition son laboratoire de Pétersbourg, il n'eût pas été embarrassé pour fabriquer, en quelques jours, une centaine de kilogr. de cette poudre dont il avait dérobé la formule à Ossipoff et qui lui avait permis d'exécuter son voyage céleste!
En désespoir de cause, il avait abandonné cette idée, remettant à une époque ultérieure le soin de chercher quelque autre combinaison.
Pendant qu'il se creusait ainsi la tête, il ne se doutait pas que Jupiter se chargeait de mettre à exécution ce projet que lui-même taxait d'impossibilité.
Desséché par l'intense chaleur qu'il avait reçue lors de son passage à l'aphélie, pierreux jusqu'à son centre, le noyau cométaire de Tuttle n'était plus qu'un sphéroïde composé d'éléments simplement juxtaposés et reliés les uns aux autres par la simple attraction du centre.
Peu à peu, par une attraction continue, augmentant lentement, au fur et à mesure que la comète de Tuttle se rapprochait d'elle, la planète géante exerçait sur ces éléments une action de dissociation; c'était comme un craquellement général dont Sharp se fût certainement aperçu s'il n'eut passé son temps enfermé dans la partie ogivale de l'obus qui lui servait de cabinet de travail: là, il rédigeait ses notes, il observait les astres.
Bientôt l'attraction de Jupiter fut telle que les différents éléments constitutifs de Tuttle ne furent plus reliés entre eux que par un miracle d'équilibre, équilibre que devait détruire un rapprochement, si petit fut-il, de la planète géante.
Là, où la veille encore se dressaient des arbres géants, un ravin profond se creusait.
Ce fut un soir, pendant que Sharp reposait tranquillement dans son hamac, que se produisit une catastrophe, semblable à celle qui amena, il y a quelques années, la dislocation de la comète de Biéla.
Tout à coup il se fit un déchirement épouvantable dans l'enveloppe extérieure, et des craquements stridents ébranlèrent les lourdes couches atmosphériques.
Le noyau cométaire, semblable à l'enveloppe métallique d'une bombe qui éclate sous la poussée violente de l'explosif qu'elle renferme, fendu, disloqué, se disséminait dans toutes les directions et, tandis qu'une partie de ses débris tombait avec une rapidité vertigineuse sur le disque jovien, le fragment qui portait Sharp était repoussé, avec une force inimaginable vers les noires profondeurs de l'espace.
Fédor Sharp, à la première secousse de ce tremblement de comète, avait été jeté hors de son hamac sur le plancher du laboratoire; une fois là, il roula, pendant quelques secondes, de droite et de gauche, sous l'impulsion d'un roulis semblable à celui d'un navire que battent les flots furieux.
Il réussit enfin à s'accrocher à une paroi et, durant près d'un quart d'heure il demeura dans la même position, à genoux sur le plancher, la tête courbée, meurtri par le choc des meubles et des instruments qui roulaient sur lui, l'âme remplie d'un indicible effroi, ayant à peine assez de présence d'esprit pour se recommander à saint Serge, son patron.
Enfin, tout redevint calme, les convulsions qui agitaient le sol cessèrent en même temps que les sifflements qui remplissaient l'espace, et, peu à peu, Sharp reprit son sang-froid.
Avec mille précautions, il se mit sur ses jambes et, d'un pas prudent se dirigea vers l'un des hublots; malheureusement, au dehors, il faisait noir comme dans un four et il lui fut impossible de se faire aucune idée de ce qui avait pu se produire.
Il tira sa montre: elle marquait trois heures.
—Dans cinq minutes il fera jour, murmura-t-il, attendons.
Tout à coup, en effet, les rayons du soleil pénétrèrent dans le wagon et, de nouveau, Sharp se précipita au hublot.
Rien n'avait changé autour de lui; l'obus se dressait toujours au sommet de la colline mercurienne dont la croupe boisée descendait, en pente inclinée, jusqu'au sol même de la comète.
Alors, pris de curiosité, il endossa son respirole et sortit, décidé à aller à la découverte.
Il n'avait pas atteint le bas de la colline, sur la rive du petit ruisseau qui roulait ses eaux noires et charbonneuses, qu'il s'arrêta stupéfait, terrifié, une sueur froide au front et les cheveux hérissés sur la tête.
La lisière de la forêt mercurienne avait disparu: là, où la veille encore se dressaient des arbres géants, un ravin profond se creusait; Sharp se pencha sur le bord et se rejeta en arrière, frappé de vertige; son regard aigu, pénétrant, n'avait pu sonder la profondeur de l'abîme; il semblait qu'une hache de géant eut entamé le sol cométaire, si complètement, que le fragment sur lequel il se trouvait, fut prêt à se détacher du noyau lui-même.
Bien que cette crevasse mesurât près de quinze mètres, Sharp la traversa d'un bond, d'un simple appel de pied, aussi légèrement qu'un oiseau.
Cette légèreté même lui sembla surprenante et il y trouva l'indice d'une transformation radicale du monde qui le portait.
En effet, lorsqu'il eut marché pendant une heure à peine, constatant à chaque pas les changements produits sur la surface de la planète par le cataclysme de la nuit, il s'arrêta de nouveau et poussa un cri de terreur.
Là-bas, miroitant au soleil, un point brillant lui apparut, et bien qu'il fût trop loin pour le distinguer nettement, il eut cependant le pressentiment que c'était l'obus qu'il voyait.
L'obus qu'il avait quitté depuis une heure et qu'il retrouvait déjà! il avait donc mis, à parcourir le noyau cométaire, une heure, alors que, précédemment, ses compagnons et lui avaient mis plus de deux jours à en faire le tour!
Qu'est-ce que cela signifiait?
Il revint toujours courant au wagon, monta quatre à quatre l'escalier du laboratoire et se jeta sur la lunette qu'il braqua sur Jupiter: le micromètre accusait une diminution sensible du disque jovien.
Donc, la comète s'éloignait: Sharp était de plus en plus perplexe.
Pendant qu'il examinait l'espace, voilà qu'il aperçut comme une pluie de corpuscules qui tombait sur Jupiter et tout de suite il songea que c'étaient peut-être des fragments cométaires qu'attirait la planète.
Il se livra alors, sur plusieurs de ces astéroïdes, à des observations spectrales qui le convainquirent de la justesse de ses pressentiments.
Oui, ces atomes infinis qu'il avait là devant les yeux étaient bien des fragments de la comète de Tuttle.
Mais alors, la comète elle-même, qu'était-elle devenue?
Brisée, pulvérisée, anéantie sans doute.
Et l'épave qui le portait, cette épave d'une lieue de tour, sans force attractive sensible et qui pirouettait sur elle-même avec une extraordinaire rapidité, quel allait être son sort?
Elle s'éloignait de Jupiter, ainsi que le démontrait le micromètre; mais où allait-elle être jetée, quel chemin allait-elle suivre?
Plusieurs jours se passèrent,—et pour l'habitant de l'obus, le jour comptait seulement deux heures—pendant lesquels Sharp vécut en proie à une angoisse terrible.
S'il n'eût été d'une nature lâche et pusillanime, il eût renoncé à cette existence, pleine d'incertitudes et de périls, où la mort, une mort effroyable, le menaçait à tous moments.
Mais il avait trop peur de la mort, pour se la donner lui-même.
Il attendit.
Un soir, comme il scrutait la profondeur noire de l'espace, un rayonnement passa soudain dans le champ de sa lunette et, à sa grande surprise, ce rayonnement lui parut être celui de la comète.
Tout d'abord, il n'en crut pas ses yeux; dans sa pensée, l'épave qui le portait était tout ce qui restait du noyau cométaire de Tuttle; force lui fut cependant de se rendre à l'évidence, lorsqu'un examen attentif lui eut fait reconnaître que cette tête empanachée suivie d'une queue lumineuse qui zébrait l'espace, occupait bien, à angle droit avec le Soleil, la place que devait occuper la comète de Tuttle.
Plusieurs jours et plusieurs nuits, il demeura l'œil soudé à sa lunette, étudiant l'astre errant avec une attention profonde, relevant minutieusement sa marche dans le ciel, et bientôt il acquit la persuation que le bloc qui le portait, lancé en avant de la comète avec une vertigineuse rapidité, suivait avec une précision mathématique l'orbite tracé par elle au milieu des espaces célestes.
Quand il eut constaté, puis contrôlé à diverses reprises cette circonstance, Sharp fut pris d'une fièvre délirante, folle, il se mit à danser au milieu de son laboratoire, criant, chantant, pleurant, adressant à saint Serge, son patron, les remerciements les plus chaleureux, les plus extravagants.
Songez donc: ce plan que son imagination affolée par le désir qu'il avait de revoir la Terre, ce plan, Jupiter venait de le mettre à exécution: le fragment cométaire qui le portait filait dans l'espace à raison de mille lieues à la seconde, ce qui ajournait à six mois seulement, l'époque à laquelle il couperait l'orbite terrestre. Six mois! mais c'était la vie assurée, c'était la perspective, à brève échéance, de récolter cette moisson glorieuse que lui promettaient ses extraordinaires aventures.
Oh! oui, Sharp était bien en délire.
Et pour donner à sa joie une manifestation en rapport avec certaine passion qu'il n'avait pu satisfaire depuis longtemps, il alla chercher, dans la soute aux provisions, une bouteille de rhum, avec laquelle il confectionna un punch gigantesque, qu'il absorba.
Lorsque, après plusieurs jours employés à cuver son ivresse, Sharp revint à lui, son premier soin fut de chercher la comète.
Elle avait disparu.
Alors il se frotta les mains avec énergie: cette disparition était la meilleure preuve qu'il pût avoir de la rapidité avec laquelle roulait, dans l'espace, l'épave qui le portait.
En quelques semaines, cette épave parvint à l'orbite de Saturne; alors Sharp s'apprêta à examiner avec soin et dans tous ses détails, ce monde que l'on a pu, sans exagération, qualifier de merveille céleste.
Malheureusement, il avait sans doute oublié de donner rendez-vous à Saturne, qui se trouvait précisément à 30 millions de lieues de celui qui le voulait observer, si bien que celui-ci, même à l'aide de son télescope, n'en pût distinguer autre chose que ce que les astronomes terrestres en peuvent voir, sans quitter leurs observatoires.
Une chose vint faire diversion à la mauvaise humeur du savant: la route suivie par l'épave cométaire s'arrondissait autour d'un foyer invisible, tout en se rapprochant d'Uranus qui apparaissait, maintenant, comme un disque bleuâtre, d'une minute de diamètre environ.
Le froid était devenu très vif; au dehors, le thermomètre à déversement de Walferdin indiquait dix degrés centigrades au-dessous de glace au soleil, et 75 degrés à l'ombre. L'atmosphère semblait se condenser, se solidifier et se troublait, comme envahie par des vapeurs laiteuses se dégageant des fissures du sol.
Sharp, en dépit de la rigueur excessive de la température, se contraignait à faire, tous les jours, le tour entier du monde qui le portait; un peu d'exercice lui paraissait indispensable à maintenir sa santé dans un état à peu près satisfaisant, il endossait par dessus son respirol, toutes les fourrures qu'il avait trouvées dans la garde-robe du véhicule et marchant lentement, pas à pas, il donnait à ses membres l'élasticité suffisante à les empêcher de s'ankyloser.
De même, pris de la crainte terrible de devenir muet, à force de vivre dans la solitude, il s'astreignait, chaque jour, à une lecture à haute voix.
Triste existence, en somme, que celle de ce malheureux.
Dans son laboratoire, il lui était impossible de se chauffer, l'atmosphère torrifiéene contenait plus que de l'acide carbonique impropre à entretenir la combustion.
Bientôt même, il dut renoncer à ses promenades quotidiennes, qui avaient le grave inconvénient de donner trop de jeu à ses poumons, et, par suite, épuisaient plus rapidement sa provision d'oxygène.
Pendant trois semaines il demeura donc étendu sur son hamac, tapis sous ses fourrures, dans un état comateux assez semblable à celui des Lapons pendant les longues nuits boréales, aspirant au moment où l'astéroïde qui le portait reprendrait le chemin du périhélie.
Enfin, ce moment arriva, et Sharp, oubliant dans sa joie, et l'intensité du froid et la raréfaction de l'air, sauta à bas de son hamac pour suivre, dans l'espace, le changement de direction du fragment cométaire.
En moins de cent heures, le bolide s'inclina, décrivit une courbe accentuée et reprit le chemin du Soleil.
Pour la seconde fois, depuis qu'il avait été abandonné par ses compagnons, Fédor Sharp tira de la soute aux vivres un flacon d'eau-de-vie à l'aide duquel il se livra à de copieuses libations; il but au Soleil, source de vie et de lumière, à la Terre, sa planète natale, que bientôt il reverrait sans doute, à la gloire qui l'attendait et,... ivre-mort, il roula sur le plancher.
Quelle que fut sa joie de reprendre enfin le chemin du bercail, c'est-à-dire de sa planète natale, Fédor Sharp était inconsolable de n'avoir pu se livrer, sur le monde de Saturne, à l'étude approfondie qu'il méditait; c'était là une lacune profonde dans la série d'observations qu'il rapportait de son voyage intersidéral et il sentait, par avance, la rougeur lui monter au front en pensant que dans l'ouvrage qu'il se proposait de publier, il lui faudrait mettre, à la place du chapitre relatif à la merveille céleste, Saturne, ces simples mots:
«L'auteur ayant passé à trente millions de lieues, n'a rien pu distinguer.»
Quelle honte!
Et ces regrets, le poursuivant dans son sommeil, lui occasionnaient d'épouvantables cauchemars, toujours les mêmes, dans lesquels il se voyait, revenu sur la Terre, reçu triomphalement par un Congrès de toutes les gloires scientifiques du globe; il parlait, et chacune de ses phrases soulevait des tonnerres d'applaudissements.
Tout à coup, devant lui, se dressait une sorte de spectre, aux formes d'abord indécises mais s'accusant peu à peu pour devenir bientôt Mickhaïl Ossipoff.
Et son ennemi lui disait ces simples mots:
—Fédor Sharp, parle-nous de Saturne?
Alors, il balbutiait, se troublait, demeurait muet et quittait le Congrès couvert de honte, accompagné jusqu'à la porte par les huées des assistants.
Invariablement, c'est à ce moment de son cauchemar que l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences s'éveillait, les membres tremblants et couverts d'une sueur glacée. Il se dressait sur son séant, regardait autour de lui d'un air vague, l'oreille encore bourdonnante des rires satiriques et des sifflets moqueurs; puis, il reconnaissait son wagon et poussait un profond soupir de satisfaction, souriant à chacun des objets qui lui étaient familiers, heureux de ce grand silence qui l'enveloppait.
Bientôt à cette hallucination vint s'en ajouter une autre; après le regret de n'avoir pu étudier Saturne, la terreur le prit de ne pouvoir étudier Uranus.
Alors, bien que plusieurs jours dussent s'écouler avant que le bolide qui le portait pût couper l'orbite de la planète, Sharp se livra à de fantastiques calculs pour savoir, par avance, à quelle distance il passerait d'Uranus.
Cette distance il parvint à l'évaluer à trois cents millions de lieues environ et, comme son télescope grossissait trois cents fois, c'était donc à un million de lieues seulement qu'il se trouverait pour faire ses études.
Ce résultat le combla de joie et, dès lors, ses nuits furent plus calmes. Cependant il se produisait en lui une singulière transformation: lui, jadis si froid, si indifférent, si impassible, il devenait enthousiaste, s'émotionnant au souvenir des grandes découvertes scientifiques dont s'enorgueillissent les siècles passés, vibrant à la pensée des choses sublimes que réservent aux générations qui viendront après nous, les siècles futurs.
Un soir que, pour passer le temps, il feuilletait un des traités philosophiques qui se trouvaient dans la bibliothèque parmi les livres d'astronomie, il ferma violemment le bouquin, l'envoya rouler dans un coin de la salle, en proie à une colère froide.
—Les insensés! s'écria-t-il en haussant furieusement les épaules, prétendre assigner des limites à l'Univers! n'ont-ils donc jamais lu l'histoire de la science pour poser, comme principe, que telle ou telle planète sert de borne au système solaire? Borne mobile alors, et provisoire, puisque chaque année qui s'écoule emporte une partie des errements de la précédente année, étendant plus loin encore le champ des connaissances humaines!
Il eut un ricanement strident, se leva et arpenta à grandes enjambées, l'étroit laboratoire dans lequel il se trouvait; sa fureur, loin de se calmer, allait grandissant; au point que, passant à proximité du malheureux bouquin, il lui envoya un coup de pied qui le fit voltiger jusqu'à plafond.
—Écrire des choses semblables en 1880, à la fin de cexixesiècle qui a vu se déchirer un si large pan du voile qui cache la nature à l'esprit humain!... les misérables! mais s'ils eussent vécu au siècle dernier, ils eussent fait brûler Herschell pour avoir reculé de 320 millions de lieues les limites du système solaire.
Il s'arrêta, croisa les bras et s'adressant à un auditoire invisible.
—Oui, messieurs, depuis l'antiquité jusqu'à la fin duxviiiesiècle, Saturne était resté, pour le monde des astronomes, ce qu'étaient les colonnes d'Hercule pour les premiers navigateurs, la limite extrême de l'Univers céleste; c'est à peine si au delà de cette distance vertigineuse, déjà dix fois supérieure à celle qui sépare la Terre du Soleil, quelques esprits audacieux osaient placer des étoiles... Tout à coup, cette quiétude au milieu de laquelle vivait le monde savant convaincu de la non-existence d'unau delà, est troublée, bouleversée... les routines astronomiques sont démolies... une planète nouvelle vient d'être découverte à 733 millions de lieues du Soleil.
«Ah! ne croyez pas, messieurs, que le premier mouvement des savants fut un mouvement d'admiration et d'enthousiasme pour celui dont le persistant travail et le génie hardi venaient de révolutionner ainsi le monde; loin de là, William Herschell dut lutter et publier rapport sur rapport concernant la petite étoile qu'il avait découverte et qui, selon lui, présentait un disque planétaire sensible.
«De leur côté, tous les astronomes cherchèrent et observèrent le nouveau corps. Chose singulière, tous, ils voulurent que ce corps nouveau fût une comète et qu'en cette qualité, il suivît une courbe très allongée dont le sommet arrivait près du Soleil.
«Mais tous les calculs faits à cet égard étaient sans cesse à recommencer; on ne parvenait jamais à représenter l'ensemble de ses positions, quoique l'astre marchât avec une grande lenteur.
«Les observations d'un mois se trouvaient en contradiction flagrante avec celles du mois précédent.
«C'était à devenir fou.
«Et cette situation dura plusieurs mois, durant lesquels personne ne se douta qu'il s'agissait là, non pas d'une comète mais d'une véritable planète.
«Enfin, lorsqu'on eut reconnu que toutes les orbites ellipsoïdales, déterminées comme suivies par la comète, étaient toutes aussi fausses les unes que les autres, lorsqu'il fut dûment constaté qu'on avait sous les yeux une orbite circulaire beaucoup plus éloignée du Soleil que celle de Saturne, alors il fallut bien se rendre à l'évidence et consentir—encore, ne fut-ce que provisoirement et en attendant mieux,—à regarder cette étoile comme une véritable planète, tournant, à l'instar de la Terre, autour du foyer central du système.
«Le provisoire, sur Terre, est ce qui dure le plus;—c'est pourquoi, messieurs, plus d'un siècle après la découverte sublime de William Herschell, la planète Uranus est toujours de ce monde.»
Fédor Sharp s'arrêta net, passa d'un mouvement nerveux la main sur ses yeux, regarda autour de lui, se regarda lui-même, parut tout étonné de se voir là, debout, appuyé au dossier de son fauteuil, pérorant à haute voix.
Alors, il eut conscience de son égarement, eut un petit rire sec et continua sa promenade en murmurant:
—Les philosophes ont bien raison d'appeler l'imagination: la folle du logis.—Je me croyais déjà à Pétersbourg, faisant, au monde savant, la conférence préliminaire sur l'historique des planètes, qui doit précéder le récit de mes voyages.
Il s'arrêta près de son télescope, colla son visage à l'oculaire et anxieusement fouilla l'espace, cherchant la planète tant désirée.
—Oh! Uranus!... Uranus! répéta-t-il par deux fois.
Mais l'astre en quadrature demeurait invisible, alors l'ex-secrétaire perpétuel regagna son fauteuil et, le coude sur sa table de travail, le front dans la main, il se laissa emporter au courant de ses souvenirs.
Il se vit à l'observatoire de Poulkowa, passant des jours, des semaines, des mois, à la recherche de cette incompréhensible planète, toujours sur le point de l'atteindre et toujours la manquant d'une minute, même d'une seconde.
Enfin, il avait pu la saisir, grâce à un équatorial grossissant quatre-vingt-dix fois et il se rappelait, encore maintenant, l'émotion profonde qui s'était emparée de lui, lorsque son âme, glissant dans le rayon visuel, s'était envolée à travers l'espace jusqu'à sept cent millions de lieues du Soleil, sur le confin de cet infini peuplé d'astres étincelants, mille fois plus considérables et plus resplendissants encore que ceux de notre système solaire.
Et quand il songeait que cette planète merveilleuse, il allait dans quelques jours dans quelques heures, peut-être, la voir là, à sa portée, dans toute sa splendeur mystérieuse, il lui semblait, tellement sa joie était grande, que son cœur cessait de battre et que son sang s'arrêtait dans ses veines.
Pendant plusieurs jours, accroupi contre un hublot, l'œil à l'oculaire de son télescope, il demeura aux aguets, surveillant l'espace comme le chat qui, tapi dans un coin, guette la souris qu'il sait être dans le voisinage et que son instinct lui indique comme devant passer à portée de sa griffe.
De temps en temps, pour se délasser, il lisait les ouvrages traitant plus spécialement d'Uranus et prenait des notes en vue de cette grande conférence sur l'histoire des mondes célestes qu'il se proposait de donner comme prologue au récit de ses propres aventures et à l'exposé des nouvelles théories basées sur ses constatations personnelles.
C'est ainsi qu'il trouva, en feuilletant un ouvrage hindou traitant de l'astronomie, la mention d'une huitième planète nomméeRahuet qu'il établit que cette huitième planète, connue dans les temps les plus reculés, ne pouvait être autre chose que celle découverte par Herschell; seulement, pour les savants hindous, ceRahun'était nullement une planète lointaine, mais bien un monstre céleste qui avait pour mission de produire les éclipses.
Il nota encore le nom des astronomes qui, suivant les errements hindous concernant la nature planétaire d'Uranus, en avaient cependant, à une époque plus rapprochée, constaté l'existence et trouva que de 1690 à 1771, l'intéressante planète avait occupé la vie de quatre astronomes.
Peu s'en fallut même que le dernier, Lemonnier, n'enlevât à William Herschell la gloire de sa découverte; cela eût même été, si l'astronome eût eu un caractère plus ordonné, et s'il eût transcrit régulièrement ses observations; mais il avait une si singulière façon de tenir ses écritures que l'on retrouva, à l'Observatoire, une de ses observations écrite sur un sac en papier qui avait contenu auparavant de la poudre de riz.
Sic transit gloria mundi!
Un matin, Fédor Sharp ayant, suivant sa coutume en sautant en bas du divan qui lui servait de couchette, couru à son télescope, poussa un cri de joie.
Uranus était là, à la place que lui-même, par ses calculs, lui avait assignée, offrant à l'œil ravi du savant son disque auquel le micromètre accusait un diamètre de 58 secondes, près d'une minute.
Connaissant la distance exacte qui le séparait de l'astre, ce diamètre apparent lui suffit pour obtenir les dimensions du diamètre réel et il nota sur son carnet le chiffre de 53,000 qui se trouva être exactement celui de Herschell et de ses successeurs.
Pour évaluer la distance du fragment cométaire à Uranus, il lui avait suffi d'établir un rapport proportionnel entre le diamètre visible de la Terre qui est de 4", la distance de la planète à la Terre et ce diamètre de 58" sous lequel lui apparaissait maintenant le disque d'Uranus.
Rien de plus simple, comme on voit.
Un diamètre de 53,000 kilomètres.
Uranus, bien que la plus petite des planètes extérieures, avait cependant bien droit de prendre place parmi les mondes géants, puisqu'à elle seule, elle l'emportait sur le diamètre qu'on eut obtenu en mettant côte à côte les quatre planètes intérieures: Vénus, Mars, Mercure et la Terre.
De la place qu'il occupait dans le ciel, Sharp ne pouvait apercevoir Neptune; il lui fut donc impossible de déterminer, d'après les perturbations exercées sur cette planète par Uranus, la masse de cette dernière.
Mais une ressource lui restait, c'était d'étudier la vitesse de rotation imprimée à ses quatre satellites par la planète elle-même.
D'abord quatre, était-il bien le nombre des satellites uraniens?
Herschell, en effet, en avait découvert six et, plus récemment, en 1851, Lassell en avait découvert deux autres, plus rapprochés que ceux de Herschell; cela en faisait donc huit.
Il est vrai que, sur les six de Herschell, Lassell, en dépit de ses recherches les plus assidues, n'avait pu en découvrir que deux, ce qui, avec les deux siens propres, portait à quatre seulement les satellites d'Uranus.
...S'il avait là, sous les yeux, des chaînes de montagnes ou bien des océans.
Ce nombre avait été confirmé, en 1875, par les astronomes de Washington; mais, bien que cette confirmation eut été adoptée par la suite comme l'expression de la vérité, Sharp, comme saint Thomas, ne croyait que ce qu'il voyait de ses propres yeux.
Cependant, après de longues heures d'examen, il dut se rendre à l'évidence et reconnaître que les astronomes de Washington avaient vu juste dans leur grand équatorial de 66 centimètres.
Il inscrivit donc sur son carnet l'état civil de ces quatre satellites, leur conservant le nom, à eux donné, par les astronomes terrestres et établit leur distance à la planète en prenant, comme points extrêmes, leur centre propre et celui d'Uranus. Ariel: 49,000 lieues—Umbriel: 69,000—Titania: 112,500—Obéron: 150,000.
Cela fait, rien ne lui fut plus facile que de calculer la durée de leur révolution autour de la planète, et voici les résultats qu'il obtint en jours terrestres de vingt-quatre heures:
Un des côtés nouveaux et surtout intéressants que présenta cette étude fut la dimension de ces satellites.
Si Sharp, de l'observatoire de Poulkowa, avait éprouvé de réelles difficultés à saisir, dans le champ de sa lunette, la planète elle-même, à plus forte raison lui avait-il été, pour ainsi dire impossible, d'avoir la perception exacte des quatre points mathématiques que représentaient ces satellites.
Ce n'avait été qu'après des mois entiers d'observation patiente, acharnée, entêtée, qu'il avait pu parvenir à établir les données précédentes contrôlées à coup sûr, de son fragment cométaire.
Une folie l'avait prise ensuite; augmenter ces données de la dimension et du poids des satellites uraniens.
Mais à cette tâche insensée, il avait perdu son temps et usé ses yeux vainement.
Rapproché comme il l'était du système uranien, cette besogne ne devenait plus qu'un jeu d'enfant et il lui fallut dix minutes à peine pour reconnaître à Ariel un diamètre de 500 kilomètres; quant au dernier, qui lui parut être aussi le plus gros, il sous-tendait un arc de 1,200 kilomètres: sans être de dimensions phénoménales, ces quatre globes l'emportaient donc encore sur un grand nombre de petites planètes gravitant entre Mars et Jupiter.
Était-ce grâce à sa grosseur ou grâce à sa construction spéciale, Obéron lui parut présenter une topographie particulière, parsemée, de ci, de là, de points lumineux dont il s'efforça de reconnaître la nature.
Pendant des jours, il demeura les yeux fixés, avec une intense curiosité, sur le satellite uranien; mais le fragment cométaire qui le portait, filait avec une telle rapidité, que l'observation était des plus difficiles et que Sharp ne put arriver à distinguer s'il avait là, sous les yeux, des chaînes de montagnes ou bien des océans.
Quand Sharp eut irréfutablement établi ces données concernant les satellites d'Uranus: distance, rotation et poids, il revint à la planète elle-même pour continuer l'étude qu'il en avait commencée.
Allant du connu à l'inconnu, il put alors, se servant comme bases de ce qu'il connaissait sur les satellites, établir rigoureusement la masse de la planète qui lui parut être de quinze fois supérieure à celle de la Terre, ce qui donne aux matériaux constituant son écorce une densité cinq fois moindre de celle des matériaux terrestres.
Après avoir vérifié les calculs des astronomes relatifs à l'orbite parcouru par Uranus dans l'espace et avoir reconnu l'exactitude de ces calculs, il posa les chiffres suivants:
Et, bien que ces observations récentes ne lui apprissent rien de nouveau, confirment seulement ce qu'il savait déjà de la planète, ces chiffres le plongèrent en un étonnement profond.
Ainsi Uranus était bien de 67 millions de lieues plus près du Soleil, à son périhélie qu'à son aphélie, ce qui faisait varier sa distance à la Terre de 638 à 705 millions de lieues.
67 millions de lieues de différence! quelle existence singulière devait être celle de l'humanité uranienne, en admettant que la planète d'Herschell en fût arrivée au point suffisant pour être le séjour d'une humanité quelconque!
Et l'ex-secrétaire perpétuel supputait, en de longues rêveries, la bizarre conformation de ces imaginaires habitants d'Uranus, contraints de passer par de si terribles et de si profonds changements de température.
Il est vrai que ces changements ne s'opèrent pas sans transition, comme sur la Lune; bien au contraire.
Sharp constata, avec une surprise toujours croissante—bien qu'il sût déjà à quoi s'en tenir sur ce sujet—la lenteur du mouvement d'Uranus sur son orbite.
Quelques minutes d'observation lui suffirent pour établir que la marche de la planète s'effectue à raison de 7,500 mètres par seconde, soit 144,700 lieues par jour.
Si bien que, pour parcourir son orbite dont le diamètre égale 1,500 millions de lieues et la longueur 400 millions, la planète n'emploie pas moins de 40,668 jours terrestres, soit quatre-vingt-quatre de nos années.
Quatre-vingt-quatre années pour passer de 675 millions de lieues à 742 millions!
En vérité, les Uraniens ont largement le temps de s'acclimater aux nouvelles saisons!
Et puis, existe-t-il réellement des saisons sur Uranus? ou, du moins, si elles existent, est-ce bien véritablement la chaleur solaire qui les produit?
La chaleur solaire! Que doit-elle être à une semblable distance?
Il prit fantaisie à Sharp de résoudre cette question plus intéressante pour sa curiosité propre que pour la science.
C'était fort simple à résoudre, d'ailleurs; Uranus se trouvant, dix-neuf fois plus que la Terre, éloigné du Soleil, il s'ensuit logiquement que le diamètre du Soleil, vu d'Uranus, est dix-neuf fois plus petit que vu de la Terre, en sorte que l'astre central offre à la première de ces planètes un disque 390 fois plus petit qu'à la seconde.
Il en résulte forcément que la chaleur solaire est 390 fois plus faible.
Mesuré au micromètre par Fédor Sharp, le disque solaire offrit un diamètre de 1'40" et l'ex-secrétaire perpétuel inscrivit sur son cahier de notes que les Uraniens recevraient de l'astre central une lumière égale à celle que leur eussent envoyée 1,584 lunes.
Cette chaleur est-elle suffisante pour développer et entretenir la vie à la surface de la planète? tel est le problème, à la fois scientifique et philosophique que se posait Sharp.
N'est-il pas plus logique d'admettre qu'Uranus, ainsi que d'autres contrées célestes, tire de lui-même la chaleur nécessaire à son humanité? Pour élucider ce point, l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences se livra à une étude approfondie sur l'atmosphère uranienne.
Au moyen de son spectroscope, il tenta d'analyser cette atmosphère et, tout d'abord, ses observations marchèrent à merveille: successivement il trouva la trace de certains éléments constitutifs reconnus par lui dans l'atmosphère de Jupiter.
Mais, tout à coup, alors qu'il croyait toucher au but, il découvrit des raies qu'il lui fut impossible d'assimiler à aucune de celles fournies par la spectroscopie terrestre.
C'étaient des nuances inconnues, résultant de combinaisons nouvelles que ses connaissances, approfondies cependant en physique, ne le mettaient pas à même d'élucider.
Il pensa tout d'abord que les études acharnées auxquelles il venait de se livrer, durant plusieurs jours consécutifs, lui avaient affaibli la vue; et il se condamna à un repos absolu de plusieurs heures.
Il lui en coûta assurément de perdre ainsi, de gaieté de cœur, un temps aussi précieux; mais il se résigna, songeant combien il serait récompensé de ce sacrifice, s'il parvenait à élucider une question aussi intéressante pour l'astronomie.
Il laissa passer plusieurs jours—plusieurs jours des siens s'entend, qui, on se le rappelle, ne mesuraient que deux heures vingt-six minutes.
Ensuite, se sentant l'esprit plus calme et les yeux bien reposés, il recommença ses observations, mais sans plus de succès, hélas! que précédemment.
Toujours, dans le spectre uranien, les mêmes raies déconcertantes.
Cinq fois, dix fois, vingt fois, il recommença et toujours le même résultat.
De dépit, alors, il renonça à ses études spectroscopiques, et inscrivit sur son carnet que l'atmosphère d'Uranus contient des gaz qui n'existent pas sur notre planète.
Il était temps d'ailleurs qu'il passât à d'autres observations, s'il voulait remporter un travail à peu près complet concernant la planète.
Le fragment cométaire qui le portait poursuivait, à travers l'espace, sa course rapide, semblable à une pierre lancée par la fronde de quelque géant, et, de son côté, Uranus courait sur son orbite dans un sens opposé à celui du bolide; si bien que chaque jour le micromètre accusait une diminution sensible du diamètre de la planète et qu'avant peu celle-ci se serait perdue au fond des cieux.
À force de ténacité patiente et d'attention scrupuleuse, l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences de Pétersbourg avait réussi à découvrir, sur le disque uranien, quelques petites taches.
Tout d'abord, il avait cru à des nuages flottant dans l'atmosphère, mais bientôt il put se convaincre que ce qu'il apercevait appartenait au sol même de la planète.
Et sa joie fut grande; car, grâce à cette circonstance, il allait lui être possible d'établir exactement la durée du jour uranien; et, ce calcul n'ayant pu être fait avec exactitude ni avec précision par aucun astronome terrestre, il pensait devoir en retirer, une fois de retour sur sa planète natale, grand profit et grande gloire.
Deux jours d'observations non interrompues lui permirent d'ajouter à ses notes que le jour uranien comptait 10 heures 40 minutes 58 secondes.
Avons-nous dit qu'entre temps, Sharp avait contrôlé l'exactitude de la donnée scientifique concernant l'orbite d'Uranus, qui se confond avec le plan de l'écliptique suivant lequel la Terre se meut elle-même?
Les deux grandes singularités d'Uranus, singularités qui distinguent cette planète de toutes ses sœurs du ciel, sont l'inclinaison de son axe de rotation et la marche de ses satellites.
L'axe autour duquel se meut Uranus n'est pas incliné sur le plan de l'écliptique de moins de 76 degrés, alors que celui de la Terre n'est incliné que de 29 degrés et celui de Vénus de 55.
Et dans une page véritablement bien inspirée, Fédor Sharp partit de cette constatation pour se lancer dans des considérations astronomiques et philosophiques, remplies de profondeur sur ce qu'il appelait «un monde renversé».
Le lecteur nous saura gré de ne point le faire descendre dans les profondeurs de la philosophie de Fédor Sharp; mieux vaudrait pour lui, descendre sans lampe dans un puits de mine; il s'y reconnaîtrait certainement avec plus de facilité qu'au milieu du pathos alambiqué et incompréhensible de l'ex-secrétaire de l'Académie des Sciences.
Mais, nous qui avons le don d'ubiquité, nous lisons par dessus l'épaule du savant et, dans les lignes dont il noircit son carnet, nous choisissons celles dont la substance scientifique peut intéresser le lecteur:
«75 degrés d'inclinaison!... que de choses étranges contenues dans ces quelques mots!... Aspect singulier que celui du Soleil, vu de la planète!... Pour l'humanité uranienne, l'astre central paraît tourner d'Occident en Orient, au lieu de tourner d'Orient en Occident...»
Si le Soleil abandonnait les tropiques pour aller fondre les glaces du Groënland.
Plusieurs lignes consacrées aux conséquences morales d'un semblable état de choses; puis:
«Le Soleil, pendant le cours de la longue année uranienne, doit s'éloigner jusqu'à la latitude du 76edegré... Que diraient les Terriens si le Soleil abandonnait subitement l'Afrique et les Tropiques pour aller fondre les glaces du Groënland!... et vous, Parisiens, seriez-vous assez étonnés, si le Soleil désertant vos régions tempérées, émigrait vers le pôle pour y tourner sans se coucher jamais; pendant un été de 21 ans, et demeurer ensuite invisible, pendant un hiver de même durée?»
Passant ensuite aux Satellites, Fédor Sharp écrivit:
«Ils tournent dans le sens de l'Équateur; mais en raison de l'inclinaison de cet Équateur sur le plan de l'orbite, ils voguent dans un plan à peu près perpendiculaire à celui où se meut la planète, et, contrairement à tous les autres satellites du système planétaire, tournent de l'Est à l'Ouest.»
Et emporté par l'enthousiasme, Sharp ajoutait:
«Ah! pourquoi n'existe-t-il plus de génies,... bons ou mauvais, qui puissent m'enlever sur leurs ailes et me faire aborder sur ce monde étrange!»
Certes, dans cette invocation, il entrait pour une bonne partie de curiosité.
Sharp, nous l'avons dit, était un savant, et ses actes avaient, en grande partie, pour but de soulever le voile mystérieux enveloppant les mondes.
Mais tandis que, chez Ossipoff, cette curiosité était sans mélange, purement scientifique et que le père de Séléna eut donné volontiers sa vie pour la possession, durant cinq minutes seulement, de l'omniscience, chez Sharp, au contraire, cette curiosité avait un but pratique.
Il ne se serait pas écrié, comme son collègue de l'Académie des Sciences.
—Savoir et mourir après s'il le faut!
Il pensait qu'il était préférable de savoir, parce que de la science découlent le profit et la gloire.
Aussi, après avoir tracé le vœu enthousiaste dont nous avons parlé plus haut, posa-t-il sa plume et, se croisant les bras, la tête renversée sur le dossier de son fauteuil, se prit-il à réfléchir.
Ses réflexions ne furent pas longues et leur résultat se traduisit par une grimace.
Non, décidément, le séjour d'Uranus ne lui souriait qu'à moitié: un calendrier de soixante mille jours, un soleil presque invisible et marchant à rebours à travers les épais nuages d'une atmosphère inconnue, des lunes d'allure étrange et incorrecte, non, décidément, tout cela ne ferait pas son bonheur.
Mieux valait la Terre, avec le triomphe qui l'y attendait.
Et sous l'empire de cette pensée, il se leva, prit son télescope, le changea de place et le braqua sur l'espace pour y chercher sa planète natale.