—Nous serons de retour, interrompit Farenheit.
—Nous serons dans un autre univers, différent de celui que nous abandonnons, et dans lequel nous serons appelés à faire une inépuisable moisson de découvertes.
Durant que le vieillard parlait, le visage de l'Américain avait successivement passé par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel; mais quand Ossipoff se fût tu, sa colère éclata, et, après avoir lâché une kyrielle de jurons d'une énergie telle que la pudeur nous défend de les reproduire, il s'écria:
—Ça! jamais!... Si nous nous laissions plus longtemps conduire par un fou, nous serions plus fous que lui-même! et du moment que vous autres, par une faiblesse imbécile, vous encouragez sa folie, je vous sauverai malgré vous.
Il courut vers la porte en disant:
—Dans une seconde, l'Éclairvoguera vers New-York.
Fricoulet étendit la main.
—Un moment, voulez-vous m'écouter? et quand vous m'aurez entendu, vous ferez ce que vous voudrez: bien que le commerce des suifs, dans lequel vous vous êtes enrichi, ait peu dû vous ouvrir l'esprit sur les choses de la navigation, vous comprendrez cependant aisément que, pour mettre le cap sur un port quelconque, il faut, quand on ne le voit pas, avoir une boussole ou un phare. Or, notre phare à nous, c'est le Soleil qui éclaire la Terre et il se trouve que, par suite de notre éloignement, ce Soleil, qui doit nous servir de point de direction, est tombé au rang d'étoile. Je vous demanderai, en conséquence, sur quel point de ce ciel fourmillant d'étincelles—qui sont autant de Soleils—vous dirigerez l'appareil.
L'ancien commerçant de Chicago s'était immobilisé, les pieds cloués au plancher, frappé de stupeur par la justesse de ce raisonnement.
—Alors, interrogea Gontran d'un air véritablement navré, il n'y a plus aucun espoir de revoir jamais la Terre, et il nous faut nous accoutumer à l'idée que l'Éclairnous servira de tombeau!
Puis, exaspéré par les paroles que lui-même venait de prononcer:
—Non, non! s'exclama-t-il, ce n'est pas possible. Voyons, Fricoulet, il doit bien y avoir un moyen de revenir en arrière!
Ossipoff pivota sur son escabeau, et d'un ton qui trahissait une douleur véritable:
—Comment! c'est vous, mon fils, qui parlez ainsi! n'êtes-vous donc plus l'ardent collaborateur du début?
—Monsieur Ossipoff, répondit le jeune homme d'un air visiblement énervé, il n'y a plus ni collaborateur, ni ami, ni fils; il n'y a qu'un homme lassé de toutes ces tergiversations, de tous ces retards, de tous ces manques de bonne foi, et, n'était votre âge, j'ajouterais de tous ces mensonges.
—Oh! Gontran! soupira Séléna sur un ton de reproche.
—Il ne l'a pas dit! ricana Fricoulet, mademoiselle, il ne l'a pas dit.
—Nous ne sommes pas éternels, que diable! outre que ma patience est à bout, nos vivres ne sont pas loin d'être épuisés et je dis, comme M. Farenheit: retournons-nous-en!...
De tout ce que venait de dire le jeune homme le vieillard n'avait retenu qu'une chose: c'est ce qui avait trait à l'impossibilité matérielle de continuer le voyage.
—C'est ce qui vous trompe, répondit-il, nous avons encore pour trois mois d'air respirable, de boissons et d'aliments; voyons, accordez-moi ces trois mois... serait-ce trop payer de quelques semaines de retard la joie ineffable que nous éprouverons à contempler des mondes si merveilleux?
Gontran eut un geste énergique et il ouvrait la bouche pour répondre par un refus catégorique à la demande suppliante du vieillard, lorsque Fricoulet, se penchant vers lui, murmura rapidement à son oreille:
—Ne le contrarie pas et accepte; il n'y a pas moyen de faire autrement...
—Hein! sursauta le jeune homme.
—Impossible de virer de bord, ajouta tout bas l'ingénieur.
Mais, si bas qu'il eût parlé, Farenheit l'avait entendu; il se dressa tout debout, comme si ses jambes eussent été mues par un ressort, et, jetant ses grands bras au plafond:
Aimait-il ou n'aimait-il pas Séléna? (p. 45).
—Impossible! vociféra-t-il d'une voix de Stentor, impossible! je croyais que ce mot-là n'était pas français.
Fricoulet haussa les épaules.
—Et je vous dis, moi, déclara-t-il, que si Napoléon s'était trouvé à notre place, il ne se serait jamais hasardé à prononcer une phrase semblable. J'aurais été curieux de voir comment il s'y serait pris pour virer de bord avec l'épouvantable vitesse qui nous emporte.
L'Américain poussa un rugissement.
—Mais alors, s'écria-t-il, il n'y a aucune raison pour que nous ne continuions pas, de la sorte, jusqu'au fin fond de tous les mondes!
—Dame, riposta Fricoulet, je n'en sais pas plus que vous, mon cher monsieur Farenheit; tout ce que je puis vous dire, c'est ce que je constate, et je constate malheureusement que nous sommes entraînés avec une rapidité qui, pour une raison que je ne m'explique pas, va toujours en augmentant.
—Et rien à faire?... rien à tenter?
—Pour le moment, rien: misérable corpuscule, l'Éclairest soumis à des influences stellaires inconnues de nous et contre lesquelles, par conséquent, il est difficile de lutter.
L'Américain était abasourdi, promenant ses regards successivement sur toutes les personnes qui se trouvaient là, comme s'il attendait que l'une d'elles prît la parole pour démentir l'ingénieur et affirmer que tout espoir n'était pas perdu; malheureusement ce n'étaient ni Séléna, ni Gontran et encore moins Ossipoff, qui étaient capables de lui regaillardir l'esprit sur ce point.
D'ailleurs, M. de Flammermont, obéissant au conseil que Fricoulet lui donnait, en clignant de l'œil du côté d'Ossipoff, dit en ce moment au vieillard:
—Soit donc, qu'il soit fait ainsi que vous l'avez voulu: poursuivons notre route insensée et souhaitons que la responsabilité que vous avez prise, en agissant ainsi que vous l'avez fait cette nuit, ne pèse pas, à certain moment, trop lourdement sur vos épaules.
Le vieillard, l'esprit tout rempli de ses turlutaines scientifiques, ne voulut voir, dans les paroles de Gontran, qu'un pardon généreux accordé à sa trahison, et, pour le remercier, il tendit les mains vers lui.
Mais le jeune homme se souciait peu, pour l'instant, des étreintes amicales du vieux savant, et, faisant mine de ne point voir le geste de celui-ci, il tourna les talons et rejoignit Fricoulet qu'il avait entendu descendre dans la salle de la machine.
—Mon vieux, fit-il d'un ton grave, je suis homme et prétends avoir la force d'apprendre, sans trembler, le sort qui nous est réservé; donc, j'exige de toi la franchise la plus absolue.
—Eh bien! franchement, je ne sais rien. Ainsi que je l'ai déclaré tout à l'heure à Farenheit, nous subissons, actuellement des forces attractives dont je ne me rends aucun compte. Nous voguons en plein inconnu. Je doute que le père Ossipoff lui-même y comprenne quelque chose, et cependant lui qui est resté pendant presque toute sa vie le nez collé à l'objectif des télescopes...
Cette fois, Gontran parut réellement accablé, car il avait une foi absolue dans l'ingéniosité de Fricoulet qui, tant de fois déjà depuis le commencement de ce voyage insensé, les avait tirés des situations désespérées où les avait mis les idées folles d'Ossipoff.
Aussi, du moment que l'ingénieur lui déclarait qu'il ne pouvait rien, c'est qu'il n'y avait plus qu'une chose à faire: attendre stoïquement la mort.
Il sortit de la machinerie sans ajouter un mot, gagna sa cabine et s'étendit sur son hamac, où il ne tarda pas à s'endormir, en dépit de l'angoisse fort naturelle qu'avait mise en lui la réponse très franche de son ami.
Il s'éveilla en entendant prononcer son nom tout près de son oreille, et ses yeux, soudainement ouverts, virent Fricoulet debout à son chevet et penché vers lui.
—Eh bien! tu t'en payes un somme! plaisanta l'ingénieur.
—J'ai dormi longtemps? interrogea M. de Flammermont en se dressant sur son séant.
—Peuh! quelque chose comme six heures.
—Pas possible! s'écria Gontran en sautant sur le plancher.
Pour toute réponse, l'ingénieur tira sa montre et la mit sous le nez de son ami.
—C'est ma foi vrai, murmura celui-ci.
Puis le souvenir de la réalité, un moment évanoui pendant le sommeil, lui revenant soudain:
—Rien de nouveau? demanda-t-il.
—Si, quelque chose... et de très important...
—Tu as réussi à nous faire virer de bord?
—Pas précisément: toujours en avant et d'une vitesse toujours croissante.
—Ah! dit Flammermont d'un air morne; alors qu'y a-t-il de nouveau et de si important?
—Mais ma parallaxe, parbleu! tu sais bien... je l'ai établie.
—Alors?
—Eh bien! nous savons où nous allons. Tu trouves que ce n'est rien, cela?
—Peu m'importe où nous allons, du moment qu'on ne va pas où je veux.
Fricoulet haussa insouciamment les épaules.
—Baste! plaisanta-t-il, tout chemin mène à Rome...
Il ajouta, en frappant amicalement sur l'épaule de Gontran:
—... Et aussi à la mairie du VIIIearrondissement, mon vieux.
M. de Flammermont poussa un soupir qui en disait beaucoup sur l'état de lassitude auquel il en était arrivé, et, baissant les yeux pour fuir le regard inquisiteur de l'ingénieur:
—Ah! mon cher Alcide, répondit-il, si tu savais comme j'y pense peu, en ce moment, à la mairie du VIIIe..., et tiens, veux-tu que je t'avoue une chose, je n'y pense même pas du tout, et j'ai une peur, c'est que plus j'irai et moins j'y penserai...
Fricoulet se mit à rire, et, frappant sur l'épaule du jeune apprenti diplomate:
—Farceur! va, s'exclama-t-il; voilà au moins dix fois, depuis le commencement du voyage, que tu me racontes la même chose... Tu ne penses pas un mot de ce que tu dis...
—Je te jure...
—Pas de faux serment! ça porte malheur.
—Alcide...
—Allons donc! à qui feras-tu croire qu'un amour assez grand pour vous emmener dans la Lune à la suite de la femme aimée, puisse s'en aller ainsi en fumée, sans qu'il n'en reste pas au moins une parcelle!...
—Je n'ai pas prétendu qu'il n'en restât pas.
—En ce cas, tu sauras qu'en matière d'incendie, un feu n'est considéré comme éteint que lorsqu'il ne subsiste aucune étincelle; autrement, il suffit de la plus petite brise pour tout rallumer...
Gontran courba la tête, un peu confus de la perspicacité de son ami, bien qu'au fond il se demandât si cette perspicacité était capable de démêler exactement ce que lui-même ne pouvait arriver à démêler, c'est-à-dire: aimait-il ou n'aimait-il pas Séléna?
Qu'il eût éprouvé pour la jeune fille une passion réelle, profonde, cela ne pouvait être mis en doute; ainsi que venait de le dire fort justement Fricoulet, on ne se lance pas ainsi qu'il l'avait fait dans d'aussi abracadabrantes aventures, sans qu'un lien puissant vous attache à la femme qui vous entraîne à sa suite.
Et bien qu'en effet, écœuré par les retards successifs apportés au retour sur la Terre, énervé par les continuelles discussions que soulevait Ossipoff, il eût préféré bien des fois renoncer à son amour; cet amour était plus fort que sa volonté et triomphait sans peine de ses irritations et de ses mauvaises humeurs.
Certes, quoi qu'il eût dit à Fricoulet, il aimait encore Séléna; oui, il en était sûr, il l'aimait assez pour l'épouser et pour trouver, dans ce mariage, le bonheur rêvé depuis si longtemps.
L'aimait-il assez pour continuer à jouer, une fois qu'elle serait devenue sa femme, le rôle qu'il jouait depuis des mois? Voilà la question qu'il se posait, question à laquelle, même en dehors des moments d'irritation, il croyait devoir répondre négativement.
Il en avait assez des planètes, des bolides, des comètes, des étoiles et des soleils! Il avait eu beau se saturer de la lecture desContinents Célestes, son esprit s'était montré absolument réfractaire au calcul des orbites, des aphélies et de tout cet appareil scientifique avec lequel Fricoulet jonglait aussi facilement que s'il n'eût jamais fait que cela toute sa vie; il refusait énergiquement de mordre à l'astronomie et la vue seule d'Ossipoff le mettait dans un état d'irritation difficile à dissimuler.
En outre, l'engagement qu'il avait pris quelques jours auparavant de consacrer sa vie à la continuation des études du vieux savant sur Hypérion, et de léguer à son fils aîné le soin de continuer ses propres études, cet engagement pris à la légère, sous l'influence d'un tendre sourire de Séléna, l'épouvantait maintenant qu'il y réfléchissait froidement.
Comment! il ne suffisait pas à la folle curiosité d'Ossipoff qu'il sacrifiât à la recherche de mondes problématiques les quelques années qui lui restaient à vivre, il fallait encore que cette curiosité le poursuivît lui-même et la première génération issue de lui! Ah çà! était-il donc fou l'autre jour quand il avait juré de se conformer au désir du vieillard.
Ce fut sous l'influence de ces pensées que, relevant la tête, il dit à Fricoulet:
—Je te jure que tu es plus malin que moi si tu crois pouvoir affirmer quelque chose sur ce qui se passe en moi: Certes, Séléna est une fille charmante, qui ferait une non moins charmante compagne, mais l'astronomie... non, décidément, il y a trop d'astronomie à la clé...
—Baste!... tu as bien réussi à donner le change à Ossipoff depuis trois ans;... pour quelque temps à peine que le voyage va encore durer, tu ne vas pas faire la bêtise d'enlever ton masque...
Gontran se croisa les bras.
—Alors! exclama-t-il, tu t'imagines que le vieux désarmera le jour de mon mariage!... On dirait, ma parole, que tu ne le connais pas;... mais, mon cher, après, ce sera bien pis encore: il m'aura tout le temps sous la main et il ne se passera pas une journée qu'il ne me tourne et retourne sur son gril astronomique.
Fricoulet ne put s'empêcher de sourire, tant son ami mettait, à prononcer ces mots, d'animation acerbe.
—Tu pourrais bien ne pas te tromper, fut-il obligé de répondre.
—Alors, comme tu ne peux pas être continuellement là pour me servir de souffleur, je serai bien obligé d'avouer la vérité et il est trop peu homme pour comprendre ce qu'a de sublime, au point de vue amour, un mensonge comme le mien, soutenu, trois années durant, sans défaillance... Tu vois d'ici l'existence qu'il faudra mener jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de me rappeler à lui...
—Et cet amour qui t'a donné la force de jouer si merveilleusement ton rôle de faux savant, n'a pu te donner celle d'apprendre réellement ce que tu ne savais pas?... c'est ça qui aurait sauvé la situation...
Les yeux de Gontran s'arrondirent effarés.
—Astronome!... moi! clama-t-il... Ah çà! tu deviens fou, toi aussi! Oh! non, j'aimerais mieux renoncer...
Le visage de Fricoulet prit une expression singulière.
—Dis-tu cela sérieusement... et songes-tu au chagrin de cette enfant?
—Certes, répondit Flammermont avec une fatuité ingénue qui fit courir un sourire sur les lèvres de son ami, je ne puis me cacher que Séléna m'aime beaucoup et que ce serait pour elle un coup cruel que de renoncer à l'espoir, si longtemps caressé, d'être ma femme... mais, d'un autre côté, je ne tiens pas à me ramollir le cervelet avec ce fatras scientifique qui m'idiotise...
Puis, après un silence:
—Ah! si Ossipoff pouvait disparaître! soupira-t-il.
—Tais-toi donc, tu es féroce!
—Eh! mon cher, c'est mon bonheur que je défends.
Ils se turent un moment; ensuite Fricoulet dit à son ami:
—Il ne sert à rien de précipiter les choses et, tant que tu m'as là, comme terre-neuve, pour sauver les situations compromises, tu peux continuer à jouer ton rôle... Revenons toujours sur Terre,... ensuite, tu aviseras...
—Revenir sur Terre?... nous n'en prenons pas le chemin, puisque, à l'instant, tu m'annonçais que nous filions dans l'espace en lui tournant le dos.
—C'est la vérité; seulement, maintenant, nous savons une chose que nous ignorions lorsque nous nous sommes aperçus que l'Éclairavait dévié de sa route.
—Ah oui! cette chose importante... eh bien?
—Eh bien!... l'étoile que tu prenais pour Vénus, c'est tout simplement α (alpha) du Centaure.
Gontran écarquilla les yeux.
—α (alpha) du Centaure! répéta-t-il, d'un ton qui révélait si clairement son ignorance, que Fricoulet ne put s'empêcher d'éclater de rire.
—Ne saurais-tu pas, par hasard, demanda-t-il, ce que c'est que la Voie Lactée?
On se remit en marche, tandis que Séléna pour reconforter son fiancé lui disait gentiment... (p. 53).
—Dame, j'en sais ce que tout le monde en sait: c'est une agglomération d'étoiles tellement dense qu'elle forme dans le ciel une longue traînée blanchâtre, dont l'aspect a certainement donné lieu à la légende mythologique qui veut que ce soit là une tache de lait produite par la chèvre qui nourrissait je ne sais plus quel dieu...
—En effet, dit l'ingénieur avec un petit hochement de tête plein de condescendance, c'est là ce que tout le monde sait; mais comme toi, tu n'es pas tout le monde....
—Comment ça?...
—Non, le futur gendre de Mickhaïl Ossipoff n'est pas tout le monde et, en conséquence, la Voie Lactée doit être, pour toi, autre chose que ce que tu viens de me raconter...
Gontran esquissa un geste éloquent d'indifférence.
—Si tu savais, répondit-il, ce que cela m'importe peu... Je trouve mon bagage scientifique suffisant tel qu'il est et je n'éprouve nullement le besoin de l'augmenter...
Le visage de Fricoulet prit un air comiquement tragique.
—Imprudent! s'exclama-t-il, tu ignores que cette question de la Voie Lactée est d'une actualité palpitante, brûlante... et que, d'un moment à l'autre, Ossipoff peut mettre la conversation là-dessus...
—Eh bien! je le laisserai causer—ce qui sera de ma part une preuve de déférence due à son grand âge et à son savoir—et puis, j'ai lesContinents célestes...
—Rien, dans lesContinents Célestes, répondit l'ingénieur en secouant la tête; donc écoute et retiens bien...
—Je t'écoute et je tâcherai de retenir, répondit M. de Flammermont d'un ton résigné.
—Ce ne sera pas long: tu sais d'abord, n'est-ce pas, que notre système solaire, avec les huit planètes gravitant autour de lui, n'est qu'une île de l'Océan céleste et que chaque étoile est elle-même un Soleil comme le nôtre, centre, comme lui, d'autres ensembles planétaires...
—Je sais cela depuis ma plus tendre enfance; continue.
—Il faut d'abord que tu saches que la Voie Lactée entoure complètement la Terre et par conséquent le système solaire tout entier;... retiens ensuite que Herschell a évalué à 18 millions le nombre d'étoiles dont se compose la Voie Lactée, en outre, que ces étoiles, si serrées les unes contre les autres—semble-t-il—sont au contraire séparées les unes des autres par des intervalles de plusieurs millions de lieues; ce qui permet de supposer, à cette agglomération de Soleils, une immensité fantastique; enfin, que notre Soleil, à nous, notre planète natale et presque toutes les étoiles visibles de chez nous font partie de la Voie Lactée... Est-ce compris et retenu?...
—Mais oui, mais oui; seulement, je ne saisis pas bien pourquoi tu me racontes tout cela et en quoi la question de la Voie Lactée est d'une actualité si brûlante?
—C'est vrai! s'exclama Fricoulet, je ne t'ai pas dit: nous sommes en ce moment dans la Voie Lactée et le point vers lequel nous voguons en droite ligne se trouve situé dans la région où les Soleils sont les plus denses: ce point c'est α (alpha) du Centaure... Eh bien! quand on est perdu, c'est déjà un fameux avantage, je trouve, que d'avoir un moyen de se retrouver...
Gontran frappa du pied avec impatience.
—Ah! tu es énervant, à la fin, avec ton optimisme; je te demande un peu de quelle importance peut être un phare qui vous annonce que le seul chemin à suivre est précisément celui qu'il vous est impossible de prendre... Et puis, tu viens de dire toi-même que nous nous dirigeons vers l'endroit le plus compact de la Voie Lactée! Une fois que nous nous serons fourrés au milieu de ce fouillis inextricable de Soleils, qui certainement se ressemblent tous, veux-tu me dire, s'il te plaît, comment nous nous y prendrons pour savoir quel est celui sur lequel nous devons nous guider.
Cette question était trop pleine de bon sens pour que l'ingénieur pût dédaigner d'y répondre; mais d'un autre côté, sans doute ne l'avait-il pas prévue, car il garda quelques secondes le silence.
Alors, Gontran s'écria d'un ton tragique:
—Nous voici donc condamnés à errer à travers tous les systèmes planétaires de l'Infini, véritables juifs-errants de l'espace, jusqu'à ce que nous ayons trouvé notre Terre natale... c'est-à-dire jusqu'à la consommation des siècles... ou de nos provisions...
—Mais non,... mais non,... fit l'ingénieur en souriant avec cette belle assurance qui ne l'abandonnait jamais... on ne se perd pas comme ça... et puis quelque immense que soit l'Univers, en allant toujours droit devant nous, nous finirions toujours bien par en voir la limite.
En cet instant, Séléna entra dans la machinerie et, s'avançant vers M. de Flammermont, lui dit d'un air tout timide:
—Gontran, mon père demande si vous voudriez être assez aimable, pour le venir rejoindre; il n'ose quitter son télescope et, d'un autre côté, il veut vous consulter...
Le visage du jeune homme s'assombrit.
—Me consulter! diable, murmura-t-il, tandis que ses regards s'attachaient avec inquiétude sur la fille du savant, et... savez-vous sur quoi doit porter la consultation?
Séléna esquissa un geste vague.
—Je ne saurais trop vous dire, répondit-elle, à moins qu'il ne soit embarrassé sur les régions que traverse l'appareil...
Fricoulet regarda son ami d'un air de triomphe.
—Qu'est-ce que je te disais! s'exclama-t-il; est-elle brûlante, la question de la Voie Lactée?
—Mais, c'est que je n'en sais pas un mot, balbutia Gontran du ton piteux que prend un écolier auquel le professeur va demander sa leçon...
La voix de M. Ossipoff se fit entendre dans la cage de l'escalier.
—Gontran, appelait-elle, Gontran...
Le jeune homme se tournait alternativement vers Fricoulet et vers Séléna, comme pour leur demander conseil...
—Voyons, rappelle-toi, fit l'ingénieur tout en le poussant vers l'escalier, Voie Lactée... amas de soleils... centres eux-mêmes de systèmes planétaires...
—Mais les constellations, monsieur Fricoulet, dit Séléna en arrêtant la marche du groupe, lui avez-vous dit les constellations qu'elle traverse?
—Non, je n'ai pas eu le temps... j'allais justement lui en parler, quand vous êtes arrivée...
—Vite... dites vite... demanda angoisseusement le jeune comte.
—Eh bien! voilà: la Voie Lactée traverse, en partant du nord—note bien que je te parle d'observations prises de la Terre—l'Aigleoù elle se partage en deux branches,Antinoüs, l'Écu de Sobieskiet leSagittaire. Les deux rameaux de la Voie se réunissent dans l'hémisphère austral, dans la constellation duScorpion; après quoi ils franchissent leCentaure, leTriangle Austral, laCroix-du-Sud...
Gontran se prit la tête à deux mains, dans un geste absolument fou.
—Jamais je ne me rappellerai tout cela...
—Nous te soufflerons, MlleSéléna et moi, affirma Fricoulet, je continue: nous trouvons ensuite leGrand Chien, laLicorne, leTaureau, lesGémeaux, leCocher,Persée,Cassiopéeet enfin leCygne, où elle arrive, après avoir fait le tour entier du Ciel;... maintenant, allons...
Et il entraîna Gontran qui répétait à mi-voix:
—Antinoüs... leScorpion... leGrand Chien... leCygne... Non, je ne me rappellerai jamais...
S'arrêtant, il s'exclama:
—Tiens... je ne me souviens plus du nom du Soleil, vers lequel nous nous dirigeons.
—LeCentaure... à trois trillions de lieues du Soleil;... n'oublie pas que sa lumière met trois ans et demie à nous arriver...
On se remit en marche, tandis que Séléna, pour réconforter son fiancé, lui disait gentiment:
—N'ayez crainte... je suis là et je vous aiderai.
—Je bafouillerai, c'est certain...
—Baste! ricana Fricoulet, tu songeras à la mairie du huitième et tu ne bafouilleras pas...
Ossipoff, l'œil toujours collé au télescope, ne bougea pas en entendant le bruit des pas qui franchissaient le seuil de sa cabine...
—Ah! c'est vous, mon cher ami, se contenta-t-il de dire, je vous attendais avec une vive impatience.
On voit par ce langage que, tout entier ressaisi par ses préoccupations scientifiques, le vieillard avait déjà oublié le sujet de mécontentement qu'avaient contre lui ses compagnons de voyage, et plus particulièrement Gontran.
Celui-ci, s'approchant, demanda:
—Que désirez-vous, monsieur Ossipoff?
—Avoir votre avis sur la situation; voici près de vingt-quatre heures que je suis en observation et mes idées commencent à ne plus être très nettes;... mais vous avez dû réfléchir, de votre côté,... où pensez-vous que nous nous trouvons actuellement?...
—Mais dans la Voie Lactée, répondit le jeune homme avec assurance; n'est-ce pas, Fricoulet...
—Ce n'est pas M. Fricoulet que j'interroge, mais vous, mon cher ami, répliqua Ossipoff avec un petit claquement de langue impatienté.
Et il ajouta, plissant les lèvres pour mieux marquer en quel médiocre estime il tenait les connaissances scientifiques de l'ingénieur:
—Pourquoi, pendant que vous y êtes, ne demandez-vous pas aussi l'avis de M. Farenheit?
Celui-ci entrait précisément en cet instant et s'écria:
—Mon avis! jamais..... pour le cas que l'on en fait... Ah! si on l'avait toujours suivi, mon avis... on aurait commis moins de bêtises qu'on en a commises... Et, d'abord, nous ne serions pas ici...
L'Américain avait prononcé ces mots tout d'une traite, avec une volubilité telle que l'on eût vainement tenté de l'arrêter; mais quand il eut fini, Ossipoff lui dit dédaigneusement:
—Vous ne savez ce que vous dites; mon cher monsieur... vous n'êtes pas au courant de la conversation.—Et, à Gontran:
—Alors, suivant vous, nous sommes dans la Voie Lactée?
—Il n'y a pas l'ombre d'un doute.
Cette réponse, le jeune comte l'avait faite d'un ton un peu moins assuré, car le savant lui avait adressé la parole sur le ton qu'il prenait d'ordinaire, quand il lui semblait surprendre Gontran en flagrant délit d'ignorance ou de divergence d'opinion avec lui.
—Ah! la Voie Lactée! répéta-t-il encore, après l'avoir considéré d'un air singulier, à travers ses lunettes... Eh bien! je suis fâché de vous donner un démenti formel, mon cher ami.
Ce mot de démenti entra dans la peau, déjà fort irritée du jeune homme, comme une pointe d'aiguille; il devint tout rouge et s'écria d'une voix furieuse:
—Un démenti!... à moi!...
—Mais, farceur... murmura Fricoulet à son oreille, entre savants ces choses-là ça n'a pas d'importance...
—C'est juste, observa Gontran.
Et s'adressant à Ossipoff.
—Sans indiscrétion, pourrait-on savoir pourquoi; car, enfin, de deux choses l'une, ou vous m'interrogez pour avoir mon avis, ou bien pour me faire passer un examen...
—Permettez...
—Rien, jusqu'à ce que j'aie fini: si vous avez voulu vous amuser à me «pousser une colle», je vous dirai tout net que le moment est mal choisi et que je trouve la chose de mauvais goût...
—Oh! loin de moi...
—Si, au contraire, vous voulez connaître mon avis, c'est que vous-même n'en avez pas et alors j'ai lieu de m'étonner que vous me démentiez si énergiquement...
Il était vraiment emballé, le brave Gontran, emballé pour rien, il faut en convenir, et l'ingénieur, comme l'Américain d'ailleurs, le regardaient avec une véritable stupéfaction.
—Maintenant que vous avez fini, je m'en vais vous répondre, fit très placidement le vieillard.
Il se leva, indiqua le télescope à Gontran, prononçant ce seul mot:
—Regardez...
Le jeune homme s'assit, mit son œil à l'oculaire et murmura, quelque peu déconcerté, il faut en convenir.
—Eh bien?
—Vous avez bien regardé?
—Mais oui.
—L'étoile la plus brillante que nous avons devant nous, qu'est-ce que c'est, d'après vous?
—α (alpha) du Centaure, répondit hardiment M. de Flammermont, après avoir jeté un regard en dessous à Fricoulet...
Puis, voyant Ossipoff dresser vers le plafond ses doigts écarquillés, avec tous les signes les plus évidents de l'horreur:
—Qu'est-ce qui vous prend? demanda-t-il.
Le vieillard, dont les lèvres s'agitaient muettement, commençait à parler, comme en extase (p. 62).
Ossipoff ne fit qu'un bond jusqu'au coffre où il enfermait les objets les plus précieux, qu'il avait pu sauver des différentes catastrophes dans lesquelles il avait perdu la plus grande partie de son matériel scientifique; il revint, brandissant une carte céleste qu'il déploya sous les yeux de Gontran.
—Voyez-vous aucun point de ressemblance, fit-il, entre ce qui est sur cette carte et ce qui se trouve dans l'espace. Voici le Centaure... là... sous mon doigt;... si ce que vous me prétendez être alpha l'était réellement, cet assemblage d'étoiles se présenterait-il à nous sous un semblable aspect...
Le jeune comte, après avoir regardé la carte, mit de nouveau l'œil à l'oculaire et, déjà, il ouvrait la bouche pour convenir qu'en effet les points de ressemblance entre ce qui était et ce qui devait être, étaient peu nombreux, lorsque Fricoulet, qui manœuvrait vainement pour se rapprocher de son ami, mais qui n'y pouvait parvenir, parce qu'Ossipoff ne le quittait pas des yeux, se décida à intervenir.
—Mon Dieu, monsieur Ossipoff, balbutia-t-il en s'efforçant de prendre un air ingénu, vous m'excuserez si je dis une bêtise; moi, vous savez, je ne suis guère au courant de ces questions-là. Seulement, il me semble que dans cette différence d'aspect, la perspective doit être pour quelque chose.
—La perspective! s'exclama le vieillard en sursautant.
—Dame, poursuivit l'ingénieur, est-ce que vous ne croyez pas qu'une distance de trois trillions de lieues soit susceptible de changer un peu l'angle sous lequel on aperçoit les choses; il est tout naturel que la forme des constellations ne soit plus la même, les étoiles, qui nous paraissent de la Terre si pressées les unes contre les autres, se sont écartées... Qu'en penses-tu, Gontran?
—Je pense, répondit hardiment celui-ci, tandis qu'il remerciait, d'un clignement d'yeux, son ami de lui avoir, une fois encore, tendu la perche, je pense que ta logique a vu plus juste que la science de M. Ossipoff et que tu n'as fait que formuler l'opinion que j'allais lui faire connaître, au moment où tu as pris la parole.
L'ingénieur se détourna un peu pour dissimuler le sourire provoqué par le toupet de son ami, tandis que Ossipoff bousculait presque Gontran pour prendre place devant le télescope, murmurant d'une voix tremblante d'émotion:
—Alpha!... Alpha!...
Farenheit se pencha à l'oreille de Fricoulet et désignant le savant d'un hochement de tête:
—Le voilà parti! murmura-t-il d'un ton dédaigneux...
Mais brusquement, sans se déranger, Ossipoff demanda:
—Gontran, ne m'avez-vous pas dit que vous aviez établi la parallaxe de cette étoile?
Prestement, Fricoulet passa à son ami un feuillet de son carnet, sur lequel il avait fait ses calculs.
—En effet, monsieur Ossipoff.
—Et cela vous a donné?
—Des résultats qui établissent l'exactitude de la parallaxe faite par les astronomes terrestres: c'est-à-dire 0,92, soit près d'une seconde.
Et pour l'édification de Farenheit et de Séléna, il ajouta:
—Ce qui correspond à 222,000 fois la distance de la Terre au Soleil.
—Ou huit trillions de lieues, dit à son tour Fricoulet; ce qui fait que la lumière d'Alpha met trois ans et trois mois à arriver à la Terre et qu'un train express, faisant 60 kilomètres à l'heure, parcourrait cette distance Ossipoff n'écoutait pas; il était plongé dans l'admiration de cet astre qu'il n'avait jamais pu apercevoir de l'Observatoire de Pulkowa, n'ayant pas eu la chance d'être choisi par ses collègues pour aller dans les régions australes du Globe—desquelles seules il est visible—l'étudier dans tous ses détails.
Et il répétait, en proie à un trouble inexprimable:
—Alpha!... Alpha!...
—Attention, murmura Fricoulet en se penchant vers Gontran, je veux que le diable me croque si avant peu Alpha ne te tombe pas, sous forme de tuile, sur la tête: donc, étoile de première grandeur... lumière égale à la 27.000epartie de la Pleine Lune.
—C'est peu...
—Et, cependant, on conclut qu'Alpha est beaucoup plus brillant et beaucoup plus lumineux que notre Soleil.
—Comprends pas.
—Facile cependant: il ne faut pas oublier que, s'il faudrait 22 millions d'étoiles de l'éclat d'Alpha pour nous donner la même lumière que le Soleil, Alpha se trouve à 32 milliards de kilomètres et qu'en conséquence...
—Compris; mais pour vous autres, on dirait que c'est un amusement de jongler avec les chiffres; en quoi est-il intéressant, je te demande, de savoir qu'un train marchant, etc., etc.. On pourrait prolonger indéfiniment ces exemples et, après avoir établi le record du train pour la vitesse, établir celui de la tortue pour la lenteur.
Sans répondre, l'ingénieur poursuivit:
—Jusqu'en 1689, Alpha passait pour être une étoile simple: c'est Richaud qui, à Pondichéry, l'a dédoublé pour la première fois...
—Dédoublé! répéta Gontran surpris de cette expression.
—C'est-à-dire qu'Alpha a un compagnon, de couleur jaune orange, éloigné de lui de 18 secondes, soit environ 723 millions de lieues...
—Et tu appelles cela être accompagné?...
—Mon cher, étant donné l'infini dans lequel se meuvent les astres, cette distance est minime; en tout cas, que l'expression soit ou non juste, les faits constatés sont ainsi... La révolution de ces deux Soleils autour de leur centre de gravité s'effectue en 84 ans, durée exactement semblable à celle de la révolution d'Uranus autour du Soleil... Retiendras-tu ça?
—Oui... oui... répondit Gontran, que ces répétitions mystérieuses d'astronomie énervaient toujours et qui lui semblaient, dans les circonstances présentes, plus énervantes encore, est-ce tout?
—Non, ce n'est pas tout; il y a encore quelque chose qu'il faut que tu retiennes, car c'est un des points les plus importants, en ce qui concerne les étoiles: Alpha du Centaure est animé d'un mouvement propre très rapide...
—Comment! d'un mouvement propre!...
—C'est-à-dire que, non contents d'opérer leur révolution sur eux-mêmes et autour de leur centre de gravité, ces deux Soleils se déplacent dans l'espace suivant 0"477 en ascension droite vers l'Ouest et 0"776 en déclinaison vers le Nord. Ce qui donne comme résultante, en mouvement vers le Nord-Ouest, un arc de 3"643 par an, 6' par siècle, ou 1 degré en dix siècles par rapport au système solaire.
—Mais alors, les constellations se déplacent!
—Parfaitement.
—En ce cas, les cartes célestes établies par les astronomes de l'antiquité...
—...ne ressemblent en rien aux nôtres... pas plus que les nôtres ne ressembleront à celles que dresseront tes petits-fils..., dit Fricoulet, faisant allusion à l'engagement solennel qu'avait pris Gontran.
Celui-ci grommela entre ses dents.
—S'il n'y a jamais que mes héritiers pour s'occuper de Centaure et Cie... la science risque fort de demeurer stationnaire.
Farenheit qui, n'ayant pas autre chose à faire, écoutait les explications fournies par l'ingénieur, dit alors:
—Cela doit finir par mettre le Ciel sens dessus dessous, ces sempiternels déplacements?... et moi qui croyais qu'il n'y avait que l'humanité qui changeait...
—Tout change dans la nature, monsieur Farenheit, riposta Fricoulet: dans douze mille ans, l'Alpha du Centaure fera partie de la Constellation de laCroix-du-Sud, dont la figure va, d'ailleurs, se disloquant de siècle en siècle et elle continuera à se diriger versSirius...
—Mais dans douze mille ans, laCroix-du-Sud, elle-même, n'existera peut-être plus.
—Ça, c'est bien possible.
Gontran haussa les épaules.
—Alors, à quoi bon se donner tant de mal pour étudier des choses qui, demain, ne seront plus?
En ce moment, Ossipoff poussa une exclamation qui groupa autour de lui ses compagnons de voyage.
—Gontran!... Fricoulet!... Séléna!... fit-il d'une voix admirative... Ah! mes amis! mon enfant!... Je le vois... Je le vois!... c'est lui!... il n'y a pas d'erreur possible!... que c'est beau! que c'est beau!...
—Eh! mon Dieu! monsieur Ossipoff, ricana Fricoulet, si vous ne nous laissez pas voir, faites-nous part, au moins, de ce que vous voyez...
—Oméga!... mon cher Fricoulet, c'est Oméga que je tiens là dans le champ du télescope...
Et le vieillard, empoigné par son admiration, se tut de nouveau, l'esprit absorbé totalement par la contemplation de l'astre.
—Oméga!... répéta Farenheit qui, pour faire fortune dans les suifs, n'avait pas eu besoin de se livrer à l'étude des langues mortes...
—Une lettre de l'alphabet grec, mon cher monsieur, répondit Fricoulet, sous laquelle les catalogues astronomiques désignent un des plus beaux amas de Soleils qui existent dans l'univers céleste.
—Un amas!
—«L'œil émerveillé de l'observateur, dit sir John Herschell, voit apparaître un véritable fourmillement de plusieurs milliers de Soleils, entassement prodigieux, de forme sphérique, mesurant plus de vingt secondes de diamètre, c'est-à-dire près des deux tiers du disque de la Pleine Lune.
Gontran hocha comiquement la tête vers le vieux savant.
—En ce cas, Ossipoff doit être à la joie de son âme! murmura-t-il.
Il se tut; le vieillard, dont les lèvres s'agitaient muettement, commençait à parler, comme en extase.
—Oui... oui... Flammarion avait raison, lorsque, de la Terre, d'après la netteté de ces petits points lumineux et de l'étendue considérable de cet amas entièrement résoluble en étoiles, il concluait que c'est là un des univers célestes les plus proches de nous... Oh! merveille!... Oh! spectacle vraiment sublime! et que Dieu est bon de m'avoir laissé vivre assez pour l'admirer dans ce qu'il a fait de plus merveilleux.
Farenheit grommela entre ses dents.
—Cela dépend de la manière d'envisager les choses; Dieu eût été bien meilleur, s'il m'eût permis d'admirer la 5eavenue...
—Et moi la mairie du huitième, murmura M. de Flammermont.
Séléna prit la main du jeune homme entre les siennes et dit d'une voix douce en lui montrant le vieillard dans un geste attendri.
—Ah! Gontran... il est si heureux!...
—Seulement, vous oubliez, mademoiselle, objecta Fricoulet, que son bonheur est fait du malheur des autres;... mais le fait est qu'il paraît être au comble du bonheur...
Ossipoff, soulevé sur son siège, les mains crispées sur le télescope contre lequel il s'écrasait le visage, le corps agité d'un tremblement convulsif, semblait vouloir prendre son élan pour se jeter dans l'espace, attiré qu'il était par la splendeur du spectacle qui s'offrait à lui.
Mais, tout à coup, on l'entendit se demander à mi-voix.
—Est-ce nous qui marchons?... sont-ce ces mondes qui marchent?... ou obéissent-ils, comme nous, à un mouvement de translation générale?...
—Que dit-il? chuchota Gontran à Fricoulet...
Celui-ci sourit et, faisant à son ami signe de le suivre, sortit de la cabine sur la pointe des pieds.
—Étant donné la manie féroce qu'a Ossipoff de t'interroger à tout bout de champ, expliqua l'ingénieur quand ils furent seuls dans la machinerie, évite autant que possible de te tenir à portée quand tu n'y es pas tout à fait obligé... C'est de la prudence élémentaire... surtout lorsque tu risques d'être entraîné sur un terrain que tu ne connais pas...
—Mais,... que voulait-il dire? demanda à nouveau M. de Flammermont.
—Oh! c'est très simple, mais encore faut-il être au courant: les étoiles, dans quelque partie du ciel que ce soit, paraissent, à première vue, se mouvoir dans toutes les directions et avec toutes vitesses possibles; cependant, une étude attentive a fait constater que tous ces mouvements, d'apparence si divers, sont soumis à une loi... et cette loi, c'est notre Soleil à nous qui la régit.
—Pas très clair,... murmura laconiquement le jeune comte.
—Mais si, très clair: n'as-tu jamais, étant en wagon, mis ton nez à la portière.
—Cette question!
—Alors, tu as dû remarquer qu'en regardant les poteaux télégraphiques posés le long de la voie, ces poteaux semblent accourir au devant du train avec une vitesse d'autant plus grande que le train est plus rapide!
—Parfaitement juste.
—Eh bien! il en est de même—prétendent certains astronomes—pour le mouvement dont paraissent animées les étoiles: notre système solaire est emporté à travers l'infini suivant une ligne déterminée et avec une vitesse que l'on est parvenu à établir; or, les mondes stellaires vers lesquels court notre Soleil, semblent, au contraire, se précipiter au devant de lui, s'écartant les uns des autres au fur et a mesure qu'il avance, tandis que le phénomène contraire se produit pour ceux qu'il a dépassés: de là, cette sorte de courant qui semble emporter les étoiles, du point d'arrivée vers le point de départ du Soleil... As-tu compris, maintenant?
—C'est fort simple.
—Seulement, cette théorie de l'apparence de mouvement des étoiles n'est pas admise par tout le monde et a même soulevé des discussions passionnées: or... d'après les quelques paroles qu'a prononcées Ossipoff tout à l'heure, je vois qu'il n'a pas d'idées bien arrêtées là-dessus...
Il y eut un silence au bout duquel l'ingénieur ajouta:
—Tu pourrais, je pense, aller proposer à Ossipoff de te céder le quart!...
—C'est au tour de Farenheit de marcher, riposta Gontran avec un bâillement sonore, vainement dissimulé derrière sa main.
Tous trois se jetèrent sur le malheureux qu'ils réussirent à ligoter et à maintenir immobile sur un siège (p. 67).
Comme il achevait ces mots, un bruit de pas légers se fit entendre dans l'escalier et presque aussitôt le gracieux visage de Séléna apparut dans l'encadrement de la porte.
—Mon père s'est endormi, monsieur Fricoulet, dit-elle tout bas; et je venais vous prévenir que M. Farenheit a dit qu'il prenait le quart...
—À merveille; au surplus, pour ce qu'il y a à faire, il pourrait dormir lui aussi; la vitesse qui nous emporte rend inutile toute manœuvre...
Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que tout le monde, à bord, était plongé dans un profond sommeil, sauf l'Américain dont les lourdes bottes martelaient en cadence le plancher de lithium...
Combien de temps dormirent-ils ainsi?
Soudain, un effroyable cri, les éveillant en sursaut, fit accourir en même temps dans la cabine d'Ossipoff, Fricoulet, Gontran et Séléna: un spectacle terrifiant les attendait.
À travers la cabine qu'incendiait une intense lumière entrant par les hublots et formée de toutes les couleurs du prisme, Farenheit errait comme un fou, le visage dans ses mains crispées, courant, sautant, se heurtant rudement aux cloisons contre lesquelles il venait donner tête baissée, tandis qu'Ossipoff, accroché aux pans de son habit, tentait vainement de l'arrêter.
Et il poussait de véritables hurlements, ainsi qu'en eût poussés une bête blessée, secouant la tête, comme s'il n'entendait pas les objurgations du vieux savant qu'il entraînait à sa suite, sans même s'apercevoir de son poids.
—Qu'y a-t-il donc... monsieur Ossipoff? interrogea Fricoulet, immobile sur le seuil.
—Le sais-je?... je m'étais assoupi, les yeux fatigués par l'étincelante clarté qui venait de l'espace, lorsque tout à coup des cris m'ont éveillé en sursaut... Je n'en sais pas davantage...
—C'est peut-être un nouvel accès de folie... murmura Séléna apitoyée.
—Il faudrait l'enfermer de nouveau dans sa cabine... proposa Gontran...
Mais il sembla que ces mots portassent à son comble la surexcitation de l'Américain: ses cris devinrent plus aigus, ses gestes plus désordonnés et il balbutia ces mots:
—Mes yeux!... mes yeux!... aveugle!...
Ce fut pour Fricoulet comme un trait de lumière.
—Ah! le malheureux! s'écria-t-il... vite... vite... Gontran! bouche les hublots... et vous, monsieur Ossipoff, gardez-vous d'approcher du télescope...
Prestement, avec l'aide de Séléna, Gontran avait aveuglé les hublots avec tout ce qui lui était tombé sous la main: couvertures, coussins, tapis et, tout de suite, dans l'obscurité relative qui régnait maintenant, les voyageurs s'étaient sentis soulagés.
—Mon cher monsieur Farenheit, dit alors l'ingénieur d'une voix ferme, en s'avançant vers le forcené, voulez-vous me laisser regarder vos yeux...
En parlant, il étendait les bras pour arrêter l'Américain au passage; mais l'autre bondit à l'extrémité de la pièce, continuant de pousser des cris effroyables. Alors, l'ingénieur fit signe à Gontran, à Ossipoff et, à un muet signal, tous les trois se jetèrent sur le malheureux qu'ils réussirent à ligoter et à maintenir immobile sur un siège.
—Tenez-lui les mains, ferme, derrière le dos, ordonna Fricoulet à Ossipoff, et toi, Gontran, empêche-le de bouger la tête.
Pendant que le vieillard empoignait les bras de l'Américain, le second lui saisissait la tête et Fricoulet, pinçant habilement entre ses doigts les paupières supérieure et inférieure de l'œil, les écartait, mettant largement l'œil à découvert.
—Ah! le pauvre diable! murmura-t-il, tandis que ses sourcils se contractaient d'un air de mauvaise humeur...
Et, répondant aux regards interrogateurs que ses compagnons attachaient sur lui:
—La rétine est bien malade, fit-il.
—Mais la raison?
—Ce maudit télescope, parbleu!... étant de quart, pour se désennuyer un peu, M. Farenheit aura voulu regarder Alpha du Centaure et la chaleur, concentrée au foyer de l'oculaire, lui aura cuit la rétine... Est-ce bien cela?...
L'Américain poussa un soupir formidable.
—Hélas!... oui, gémit-il... et alors, je suis aveugle?...
—Espérons que non... Comme vous y allez!... peut-être l'autre œil a-t-il moins de bobo que celui-ci...
—Mais celui-là?... celui-là?... cria Farenheit tout secoué de rage, à la pensée que son œil était perdu...
Fricoulet frappa du pied avec impatience.
—Tenez-vous donc en paix, morbleu! Je ne peux rien dire pour l'instant;... voyons l'autre...
Il saisit les paupières de l'œil gauche, les écarta, et, durant quelques secondes, examina attentivement la rétine; alors, son visage s'éclaira et il murmura d'un ton de véritable soulagement.
—Avec des soins, nous sauverons celui-là...
—Mais l'autre? persista à demander l'Américain.
—Je n'en sais rien... en tout cas, quoi qu'il arrive, vous pourrez vous estimer heureux de n'être que borgne... alors que vous aviez toutes les chances d'être aveugle...
Et Farenheit, sursautant violemment, se débarrassa d'un coup d'épaules de ceux qui le tenaient.
—Mademoiselle Séléna, dit alors l'ingénieur à la fille d'Ossipoff, voudriez-vous bien m'apporter sans tarder ma boîte à pharmacie.
Ces mots eurent pour résultat de mettre de nouveau l'Américain en fureur, tandis qu'Ossipoff, soucieux depuis quelques instants, demandait tout bas au jeune ingénieur.
—Mais, dans ces conditions, l'usage du télescope est impossible.
—Dame! répliqua l'autre en riant, il va falloir vous priver, jusqu'à nouvel ordre, de vos chères études!
Le vieillard poussa un gémissement douloureux auquel Fricoulet répondit par un ricanement moqueur et, frappant de la main sur l'épaule du savant:
—Allons, rassurez-vous... on va l'arranger, ce cher télescope; mais je vous donne ma parole que, s'il ne nous était indispensable pour assurer notre route, je le laisserais chômer un peu.
—Vrai! vrai!... mais comment allez-vous vous y prendre?
—Parbleu! est-ce que les verres fumés sont faits pour les chiens?
Tout en parlant, l'universel Fricoulet étendait une mixture rapidement composée sur un foulard dont il recouvrait les yeux de l'Américain grognant et jurant.
—Ah! le beau spectacle! s'écria tout à coup Gontran qui venait de soulever la couverture qui masquait l'un des hublots.
Une lumière vertigineusement intense diaprait l'espace et il semblait que l'Éclairvolât dans une poussière de feu.
AU PÔLE AUSTRAL DU MONDE
C'estégal, et tu diras ce que tu voudras, mais je commence à en avoir par-dessus la tête, de l'astronomie.
Un silence se fit, coupé seulement par un petit ricanement moqueur de Fricoulet, et Gontran ajouta:
—Si je connaissais celui qui, le premier, a eu l'idée de cette maudite science, je vouerais son nom à l'exécration...
—... Des générations à venir?
—Des générations d'amoureux, seulement... maisin secula seculorum...
Cela avait été dit avec une conviction tellement profonde et en même temps sur un ton si visiblement navré, que l'ingénieur ne put faire autrement que de donner un libre cours à son hilarité.
—Tu avoueras cependant, dit-il quand ses éclats de rire lui permirent de formuler sa pensée, que vous autres amoureux vous vous trouveriez singulièrement gênés si personne avant vous n'avait songé à examiner le Ciel! Que deviendrait alors tout ce vocabulaire qui vous est propre et dans lequel il n'est question que du rayonnement des cieux, du scintillement des étoiles, de la clarté lunaire, etc., etc., bref, de tout ce tas de fariboles niaises au moyen desquelles vous hypnotisez celle à laquelle vous vous adressez...
À cet argument, le diplomate répondit par un simple haussement d'épaules, tandis que Farenheit, qui paraissait somnoler dans un coin, s'exclamait:
—Vous me permettrez cependant de vous dire, mon cher monsieur Fricoulet, que les amoureux ont existé depuis la création du monde...
—Ou à peu près, dit l'ingénieur, car vous me concéderez également que, pour qu'Adam fût amoureux, il était au moins indispensable que MmeÈve fût créée.
L'Américain répliqua à cette plaisanterie par un indistinct grognement,—car il n'aimait pas beaucoup la contradiction—et poursuivit:
—Or, quand Dieu a créé l'homme, je n'ai pas entendu parler qu'il eût créé en même temps, pour son amusement, les télescopes, les méridiennes, les équatoriaux, bref, toute cette quincaillerie qui fait la plus grande joie de M. Ossipoff.
Et le buste légèrement penché en avant, les deux poings fermés sur les genoux, l'Américain attachait, d'un air victorieux, son œil sur l'ingénieur, attendant, dans une pose de défi, la réponse qu'il allait lui faire; nous disons son œil et non ses yeux, car Fricoulet n'avait pas encore voulu l'autoriser à retirer le bandeau qui lui coupait diagonalement la figure, depuis l'accident qui lui était survenu.
—Parbleu! riposta Fricoulet, je n'ai point la prétention de soutenir que l'invention de l'astronomie remonte à Adam et Ève; au surplus, on pourrait soutenir qu'à cette époque—c'est-à-dire avant que le serpent n'eût invité Ève à croquer la pomme—le séjour terrestre était si délicieux que les pensées de nos premiers parents n'avaient nul besoin de s'élever au-dessus de la cime des arbres du Paradis.
Gontran se prit à ricaner:
—Penserais-tu me faire croire qu'Adam n'inventa l'astronomie que pour se distraire des infortunes dont il se trouva soudainement accablé?...
—Comme les journaux du temps n'en parlent pas, fit l'ingénieur, tu me permettras de demeurer aussi muet qu'eux sur ce sujet. Seulement, ce qui est prouvé, c'est que l'astronomie est certainement la science la plus ancienne qui soit...
—Ce ne sont pas ses chevrons qui la rendent plus intéressante! maugréa Gontran. Farenheit sursauta.
—Alors, interrogea-t-il tout surpris, pourquoi vous y être adonné?
—Comment! pourquoi?... mais parce que...
Le jeune homme s'arrêta net, voyant les regards singuliers que l'ingénieur attachait sur lui, et une seconde de réflexion lui montra la bêtise qu'il allait commettre en révélant à Farenheit le secret de la comédie que l'amour lui faisait jouer depuis si longtemps.
Il répondit d'un ton pénétré:
—Parce que j'étais irrésistiblement entraîné vers elle.
—À la bonne heure, fit Farenheit; car, que moi je parle de la sorte, cela se comprend, je suis marchand de suif et il n'y a rien dans les astres qui me puisse attirer...
—Rien... rien, ricana Fricoulet... eh bien! alors, qu'alliez-vous faire dans la Lune?
À cette question qui lui rappelait l'origine de toutes ses mésaventures, l'Américain se dressa tout debout et, le visage subitement congestionné, lança subitement son poing dans l'espace:
—By God!... vous me demandez ça!... Mais c'est Sharp... ce coquin de Sharp qui m'a fourré dedans... Ah! les diamants de la Lune!... la bonne plaisanterie... et l'on prétend que nous sommes des gens pratiques!... Mais ce Russe!... ce Russe de malheur...
—Permettez, Sharp n'est pas un véritable Russe; c'est un métis chez lequel l'élément allemand domine...
Ayant dit, Fricoulet, dont la langue bien pendue ne pouvait demeurer en repos, poursuivit en s'adressant à Gontran:
—Savais-tu que les Aryas pasteurs passaient les nuits à contempler les astres; que les Chinois et, après eux, les Égyptiens des premières dynasties ont laissé l'inscription d'un grand nombre d'observations astronomiques de haute valeur?
—J'ignorais...
—Progressivement, de siècle en siècle, la science de l'univers s'est perfectionnée avec l'amélioration des appareils d'optique...
Farenheit poussa un gros rire.
Avant peu la carte photographique de toutes les étoiles, obtenue par voie directe, donnera la position exacte des astres (p. 75).
—Et puis, interrogea-t-il, quelle est la conséquence pratique de tout cela? Vous nous dites que des générations d'yeux, depuis des milliers d'années, se sont usées contre les oculaires des télescopes... la belle avance...
L'ingénieur pinça les lèvres, tandis qu'une flamme courte s'allumait dans ses prunelles pleines de malice.
—Dites donc, mon cher monsieur Farenheit, demanda-t-il d'un ton narquois, est-ce que vous aimez le café?...
À cette question, l'Américain fit un brusque soubresaut, et, après avoir passé sur ses lèvres une langue gourmande, il répondit:
—En auriez-vous, par hasard, une tasse à m'offrir?... non, n'est-ce pas; alors, qu'a de commun le moka avec les étoiles?
Un fin sourire égaya le visage de Fricoulet.
—Ce qu'il y a de commun! s'exclama-t-il; écoutez-moi et vous verrez si, en l'absence de la science astronomique, nous pourrions, nous autres habitants de l'Ancien Continent, boire du café: n'est-ce pas de la connaissance exacte des mouvements des astres que l'on est arrivé à déduire la division du temps, l'estimation de la durée, l'établissement des longitudes et leur calcul en pleine mer; supprimez tout cela et dites-moi un peu dans quelles conditions pourraient s'effectuer les voyages au long cours?... Or, sans les traversées auxquelles l'astronomie assure une sécurité relative, comment s'effectuerait l'importation, dans nos pays où ils ne pourraient arriver à maturité, des produits des régions équatoriales?
Il termina triomphalement par la formule classique:
—C. Q. F. D.
—Pardon, dit en riant M. de Flammermont, «ce qu'il fallait démontrer», ce n'est pas que la science astronomique est favorable aux importantes affaires qui se traitent au Havre, sur les «Rio» ou les «Martinique», mais bien favorable à elle-même.
Fricoulet arrondit ses yeux.
—À elle-même? répéta-t-il interrogativement.
—J'entends par là que plus on avance dans la science astronomique et moins on est avancé... C'est la science caméléonesque par excellence, qui défait le lendemain ce qui était fait la veille, vous empêche de rien reconnaître dans les travaux de vos devanciers, ou si peu que, ma foi, ce n'est pas la peine d'en parler, et j'avoue très franchement qu'il faut à messieurs les astronomes une foi joliment enracinée, pour qu'ils continuent à travailler dans de semblables conditions...
—Comprends pas.
—C'est facile, cependant, riposta Gontran; prenons, si tu veux, M. Ossipoff; voilà un homme qui s'est usé, on peut le dire, dans la recherche d'Hypérion,—la planète n'existe pas, je le sais, mais supposons qu'elle existe,—il lui assigne une place dans le ciel, fait le tracé de son orbite, établit les lois de sa rotation, pose son poids, son volume, sa densité... Ossipoff est un grand homme, et crac! voilà que, dans cent ans, dans deux cents ans d'ici, les astronomes cherchent Hypérion... disparu, Hypérion... ou bien changé de place... changé d'orbite... de poids... de densité, etc... Voilà Ossipoff traité d'halluciné, à moins qu'on ne le traite d'âne, tout simplement...
Le jeune homme se tourna vers Farenheit.
—Est-ce vrai? est-ce juste? interrogea-t-il.
—Je n'y entends rien, répondit l'Américain imperturbablement; mais cela me paraît fort logique...
Fricoulet haussa les épaules.
—Et moi, dit-il, je t'affirme que le Ciel est tout aussi connu, mieux connu même que la Terre tout entière: des cartes très précises ont été dressées de toutes ses parties par de nombreux astronomes, et, avant peu, la carte photographique de toutes les étoiles, obtenue par voie directe, donnera la position exacte des astres que les astronomes, pour faciliter les recherches, ont associés en constellations...
Cette conversation se tenait dans la machinerie où Gontran terminait son «quart», ayant pour compagnons de veille Fricoulet, intéressé malgré lui par l'étrangeté de ce désert intersidéral dans lequel flottait le wagon, et Farenheit qui, surexcité par cette pensée que l'on tournait le dos à la Terre, au lieu d'avoir le cap dessus, ne pouvait dormir...
Ossipoff, lui, enfermé dans sa cabine, prenait un repos bien gagné par près de trente heures de veille consécutives, et Séléna mettait au net, suivant sa coutume, les notes prises par le savant, au cours de ses observations.
Fricoulet venait de prononcer les paroles rapportées plus haut, lorsque l'Américain, qui regardait distraitement par l'un des hublots, auprès duquel il était assis, hublot passé au noir de fumée, par précaution, s'écria sur un ton admiratif:
—Voilà qui est véritablement superbe!... Venez donc voir, monsieur de Flammermont...
Gontran, blasé depuis longtemps sur toutes les surprises que lui réservait l'immensité céleste, rejoignit nonchalamment Farenheit et colla son visage à côté de celui de l'Américain, trop intéressé pour lui céder sa place et, malgré son scepticisme, le jeune homme ne put s'empêcher de s'écrier lui aussi:
—Épatant!...
C'est qu'en vérité le spectacle qui s'offrait à la vue des voyageurs tenait de l'enchantement, de la féerie: la profondeur noire de l'infini était toute constellée d'astres aux multicolores reflets: ici, c'étaient des globes entièrement blancs qui rayonnaient dans l'espace des teintes laiteuses d'une délicatesse de ton extraordinaire; là, des mondes mystérieux éclairaient d'une lueur passant par toutes les gammes du rouge, depuis l'écarlate violent jusqu'au jaune orangé le plus fin, les profondeurs de l'infini; un peu plus loin, c'était un assemblage d'étoiles aux différents reflets qui semblaient les couleurs d'une extraordinaire palette.
Quelques-uns de ces mondes apparaissaient, estompés d'une brume lumineuse, ainsi que des lanternes vénitiennes dont la flamme, vers la fin des fêtes qu'elles ont illuminées, vacille, prête à s'éteindre; un grand nombre, au contraire, envoyaient dans l'espace des rayons aussi crus, aussi ardents que la plus lumineuse des lampes électriques, et tous ces rayons se croisant, se confondant, finissaient par former autour du wagon de lithium une atmosphère si étrangement multicolore que les yeux des Terriens, tout surpris, ne pouvaient arriver à en comprendre la composition.
—Sapristi! murmura Gontran, si les organisateurs de la Fête des Fleurs, qui se tient annuellement au Bois-de-Boulogne, pouvaient voir ça, ils donneraient leur démission, à moins qu'ils ne meurent de honte.
Et Farenheit, de son côté, d'ajouter:
—L'Electric-Club a donné, depuis sa fondation, bien des raoûts et bien des redoutes qui eussent surpris les gens du vieux Continent; mais voilà qui dépasse de beaucoup notre luxe de mise en scène...
Puis, au bout d'un moment employé à contempler ce merveilleux spectacle, l'Américain demanda:
—Tout cela, ce sont des étoiles?
—Assurément, répondit Fricoulet; que trouvez-vous de surprenant à cela?
—Ceci, tout simplement, c'est que je croyais les étoiles animées d'un scintillement continu, tandis que toutes les lueurs que nous voyons en ce moment sont fixes...
—Il en était de même lorsque nous les examinions de Mars, ajouta Gontran.
Il dit presque aussitôt, d'un ton dégagé:
—Illusion d'optique, sans doute...