—Comment! sans doute, se récria Fricoulet; c'est certainement qu'il faut dire... et savez-vous à quoi est due cette illusion d'optique? tout simplement à l'épaisseur de la couche atmosphérique terrestre qui produit le phénomène de la scintillation des astres... Ici, nous flottons dans le vide et la lueur des étoiles nous apparaît telle qu'elle est réellement, c'est-à -dire fixe ou à peu près...
Gontran, qui écoutait distraitement son ami, ayant toute son attention attirée vers le spectacle merveilleux de l'infini, objecta:
—Mais la lueur de Mars, de Vénus, de la Lune même ne scintille pas, et cependant, pour nous parvenir, elle traverse bien, tout comme celle des étoiles, la couche atmosphérique terrestre.
—C'est à cela que l'on distingue les planètes, répondit Fricoulet; maintenant—et, ce disant, il s'approcha de M. de Flammermont, à l'oreille duquel il parla bas,—si jamais Ossipoff t'interrogeait sur ce sujet, tu pourrais lui dire que ce sont les étoiles blanches qui scintillent le plus et les étoiles rouges ou orangées qui scintillent le moins.
—Les premières, dans le spectre desquelles on retrouve les sept couleurs du prisme, avec les raies noires caractéristiques de l'hydrogène; les secondes, dont le spectre est traversé par de larges bandes nébuleuses obscures formant comme une espèce de colonnade.
Ces mots, c'était Ossipoff qui venait de les prononcer, arrêté sur la dernière marche de l'escalier d'où il avait entendu la fin seulement de la phrase de l'ingénieur; persuadé comme il l'était des connaissances scientifiques de son futur gendre, la pensée toute naturelle qui se présenta à son esprit fut que Fricoulet répondait à une «colle» que venait de lui pousser son ami; aussi souriant d'un air sarcastique:
—Savez-vous aussi quel est, en moyenne, le nombre par seconde des variations de couleurs pour toutes les étoiles observées et ramenées à une même hauteur de 30 degrés au-dessus de l'horizon?...
Fricoulet cligna malicieusement de l'œil vers son ami et répliqua avec une assurance imperturbable:
—Je n'aurai pas grand mérite à vous répondre, mon cher monsieur Ossipoff, car Gontran vient de m'apprendre la chose à l'instant: ce nombre est de 86 pour les étoiles blanches et de 56 pour les rouges.
Puis, prenant un air à dessein naïf, pour bien donner le change au vieillard:
—Chez nous, en France, les paysans prétendent que les fortes scintillations d'étoiles annoncent la pluie... et généralement, ils ne se trompent pas.
—Ce qui n'a rien d'étonnant, puisque c'est la présence de l'eau dans l'atmosphère, en quantité plus ou moins grande, qui exerce l'influence la plus marquée sur la scintillation...
Cela dit, le visage d'Ossipoff se transforma complètement; une ride profonde se creusa entre ses sourcils brusquement froncés, ses lèvres se plissèrent dans une moue soucieuse et, prenant Gontran par le bras:
—Mon cher enfant, dit-il à voix basse et comme honteux, je désirerais vous entretenir d'un sujet grave...
Le jeune homme coula un regard inquiet vers Fricoulet qui fit avec ses bras un geste dont la claire signification était «À la grâce de Dieu» et morne, silencieux, tête basse comme une victime, il suivit le vieux savant qui montait lentement l'escalier.
Une fois sur le palier, il ouvrit la porte de sa cabine, s'effaça pour laisser passer son compagnon, se pencha afin de s'assurer que ni Fricoulet ni l'Américain ne pouvaient se mettre à l'écoute et, étant entré à son tour, referma soigneusement la porte derrière lui.
—Sapristi! se disait mentalement M. de Flammermont en regardant à la dérobée son futur beau-père, sapristi! qu'est-ce qu'il peut bien me vouloir?
Et son inquiétude était d'autant plus grande qu'ayant fermé soigneusement la porte, le vieillard était venu se planter devant lui et l'examinait à travers ses lunettes, d'un air singulier, tout en passant distraitement sa main sur sa longue barbe blanche; on eût dit qu'il éprouvait quelque appréhension à parler et qu'avant de s'y résoudre il voulait tâcher de découvrir par avance comment son interlocuteur allait prendre la communication qu'il avait à lui faire. Enfin, se décidant, il toussa à deux ou trois reprises, et posant, dans un geste paternel, sa main sur le bras du jeune comte:
—Mon cher enfant, balbutia-t-il d'un air embarrassé et d'une voix dans laquelle il y avait une intonation pleine d'humilité, mon cher enfant, j'ai un aveu pénible à vous faire.
Il se prit le crâne à deux mains, dans un geste vraiment désespéré (p. 84).
Pour le coup, Gontran sentit une sueur froide lui perler subitement sur le front et, tandis que son buste se rejetait en arrière, dans un mouvement brusque, il s'exclamait avec indignation.
—Encore!
Il pensait que le vieux savant avait cédé à quelque nouvel accès de folie scientifique, compliquant plus encore qu'elle ne l'était la situation des voyageurs.
—Mon cher enfant, poursuivit le vieillard sans se troubler, je viens faire appel à toute votre science et à toute votre mémoire...
Cette fois, Gontran sentit un petit frisson lui courir par tout le corps, à fleur de peau, les quelques mots d'Ossipoff lui ayant fait pressentir sur quel terrain allait se trouver placée la conversation.
—Je vous ai prié de monter, expliqua le vieillard, pour une raison que vous, savant, vous comprendrez; je n'ai pas voulu vous faire part de la singulière défaillance de cerveau dont je suis en ce moment victime, devant ce Farenheit et ce Fricoulet qui n'y entendent rien...
—Ah! cependant, protesta Gontran, Fricoulet est un garçon trop modeste pour n'être pas indulgent.
Ce dernier mot était malheureux; il faillit mettre le feu aux poudres et les vitres des lunettes d'Ossipoff étincelèrent subitement, tandis que d'une voix brève, sèche, coupante, il ripostait:
—Je n'ai que faire de l'indulgence de M. Fricoulet.
Gontran demanda:
—D'ailleurs, peu importe: nous sommes seuls... de quoi s'agit-il?
Le vieillard hésita encore; sans doute ce qu'il avait à dire lui apparaissait-il comme une chose énorme et n'était-il pas certain que sa confiance fût bien placée. Mais, d'un autre côté, la nécessité impérieuse le poussant, il se décida en poussant un petit soupir.
—Voyons,... je n'ai pas besoin de vous demander, n'est-ce pas, si vos calculs sont exacts?
—Quels calculs?...
—Ceux qui vous ont servi à établir la route suivie par l'Éclair?
Gontran eut un violent haut-le-corps, tout comme si la seule idée que l'on pouvait mettre en doute l'authenticité de ses calculs suffît à l'indigner.
—Plaisantez-vous? se contenta-t-il de répondre avec une dignité parfaitement simulée.
Ossipoff protesta.
—Ne vous froissez pas, mon cher ami, fit-il, car il était loin de mon intention de suspecter votre science... mais ce qui arrive est si extraordinaire, si invraisemblable que lorsque je vous aurai dit... vous trouverez ma question excusable...
L'inquiétude du jeune homme allait grandissant, car pour qu'un savant de la force d'Ossipoff ne s'y retrouvât plus, il fallait qu'il s'agît en effet d'un problème ardu, pour la solution duquel toute sa «roublardise» serait inutile.
—Parlez, monsieur Ossipoff, dit-il d'une voix qu'il chercha à affermir, et si mes modestes lumières peuvent vous être de quelque utilité...
—Donc, vos calculs sont justes, vos observations sont exactes, nous avons atteint la Voie Lactée et dépassé l'étoile la plus proche de notre système solaire.
—Α (alpha) du Centaure... c'est parfaitement cela.
—À notre droite, se trouve bien l'amas de soleils que les astronomes terrestres ont relevé dans cette constellation et nous sommes à proximité de laCroix-du-Sud?
Ces derniers mots n'étaient plus aussi assurés que le commencement de la phrase; mais ils étaient prononcés sur un ton interrogatif qui ne laissa pas que de rendre le jeune homme quelque peu perplexe...
Néanmoins, comme il lui était impossible de garder le silence, il répondit de manière énergiquement affirmative.
—C'est parfaitement cela.
Ossipoff poussa un profond soupir comme si un poids énorme lui eût été enlevé de dessus la poitrine.
—Ah! mon cher enfant, balbutia-t-il, vous ne sauriez croire combien je suis heureux de vous voir en communion d'idées avec moi sur ce point... seulement, je vous demanderai de vouloir bien m'expliquer ce phénomène.
Il prit le jeune comte par la main, l'amena près du télescope et, par une douce pression sur les épaules, le contraignit à s'asseoir devant l'instrument en disant:
—Regardez.
Totalement ahuri, Gontran appliqua son œil à l'objectif, regarda, et, croyant que le vieillard était déconcerté par les colorations étranges des mondes parsemés dans l'espace, il allait se lancer dans des variations faites sur les explications que Fricoulet venait de lui donner à l'instant, touchant les différences de teintes observées dans le rayonnement des étoiles, lorsque Ossipoff s'exclama:
—Hein!... vous la cherchez!... comme moi; mais vous pouvez bien vous user les yeux et fouiller les coins et recoins du ciel, vous ne la trouverez pas...
Gontran, en lui-même, se disait:
—Je donnerais bien des choses pour savoir de quoi il parle.
Mais il avait beau sonder l'infini pour découvrir ce que le vieillard pouvait bien chercher dans cette fête vénitienne céleste; c'était en vain.
—Inutile, allez, dit enfin Ossipoff, voici cinq heures que je remue toutes les constellations... pas plus deCroix-du-Sudque sur ma main...
—C'est laCroix-du-Sudqu'il veut, pensa le jeune comte; du diable si je l'aurais jamais trouvée, je ne la connais pas...
Il se redressa et dit du ton le plus naturel du monde:
—Du moment que vous l'avez cherchée, mon cher monsieur Ossipoff, je m'en rapporte à vous,... et alors?
—Comment! alors?... mais où est la Croix-du-Sud? où est l'amas de soleils que nous devrions avoir sur notre droite? où est même Alpha?
Il se prit le crâne à deux mains dans un geste véritablement désespéré et ajouta:
—J'y perds la tête, mon enfant; je ne retrouve plus l'aspect du ciel et moi qui connaissais, ou, du moins, qui croyais connaître mon univers céleste sur le bout du doigt, je suis obligé de vous confesser que je suis semblable à un Kurde où à un Kirghise que l'on transporterait sur la Perspective Newsky... C'est pourquoi j'ai recours à vous pour m'assurer que nous sommes bien dans le droit chemin et ensuite pour m'expliquer par quel phénomène...
Durant qu'Ossipoff parlait, le jeune homme avait repris possession de lui-même; aussi fut-ce avec cette belle assurance dont il avait déjà donné tant de preuves au cours de cet aventureux voyage qu'il répondit:
—Tranquillisez-vous, mon cher père, nous sommes bien dans la Voie Lactée, c'est bien à notre droite ω (oméga) du Centaure que nous devrions voir, comme nous devrions apercevoir encore à notre arrière α (alpha) de la même constellation.
—Mais laCroix-du-Sud, mon pauvre Gontran, laCroix-du-Sud?...
—C'est fort simple; il en est d'elle comme des autres; par suite de notre rapprochement de ces mondes, leur aspect a changé, leur position a varié au point de vue optique et c'est assurément à la différence d'angle sous lequel nous les voyons actuellement qu'il faut attribuer la dislocation de laCroix-du-Sud.
Gontran, s'il n'avait aucune connaissance scientifique, était doué, par compensation, d'une forte dose de logique et de bon sens; c'est pourquoi, en cette circonstance, comme en bien d'autres d'ailleurs, tout aussi difficiles, eût-il pu réussir à donner le change au vieillard, si la Providence, qui veillait sur lui, ne lui eût envoyé son sempiternel sauveteur juste à temps pour le tirer d'embarras...
Ossipoff en effet ouvrait la bouche pour protester contre l'explication que venait de lui fournir le jeune homme, explication un peu vague et qui ne lui paraissait pas—fort justement d'ailleurs—s'appliquer à la situation, lorsqu'on frappa rudement à la porte et la voix de Fricoulet retentit:
—Monsieur Ossipoff! cria le jeune homme, c'est à votre tour de prendre le quart...
Avant que le vieillard eût pu s'y opposer, Gontran avait ouvert et, suivi de Farenheit, l'ingénieur faisait irruption dans la cabine.
—Pas un mot devant lui, dit rapidement Ossipoff à l'oreille de son futur gendre.
—Soyez tranquille, répondit Gontran de même.
À son autre oreille, Fricoulet murmurait:
—J'arrive à temps; tu allais dire une énormité qui eût tout brisé.
—Comment sais-tu?
—J'écoutais à la porte... par prudence...
Ossipoff, cependant, les sourcils froncés et la mine renfrognée, dit à Fricoulet:
—Je vous remercie de votre empressement... mais je désirerais, avant de descendre à la machinerie, terminer une conversation...
Alors, Gontran, sans lui laisser le temps d'achever, dit à Fricoulet avec ce sérieux imperturbable qui était sa grande force:
—Nous allons voir si tu te souviens des explications que je t'ai données hier sur le changement auquel il fallait nous attendre dans l'aspect du ciel...
Se retenant pour ne pas pouffer de rire, l'ingénieur répondit aussitôt, du même ton qu'un écolier qui répète une leçon...
—Il y a à ce changement deux raisons: la première est la différence de distance existant entre les deux points d'observation, c'est-à -dire la Terre et le wagon dans lequel nous nous trouvons; il y a là une règle d'optique sous le coup de laquelle tombent les astres; la seconde raison est due à la rapidité avec laquelle la lumière franchit la distance qui sépare de la Terre les constellations dans le voisinage desquelles nous nous trouvons, et entre autres, la Croix-du-Sud.
Ossipoff plissa les paupières, cherchant à deviner où voulait en venir le jeune ingénieur et murmura d'une voix revêche.
—Je ne comprends pas...
—Laissez-le achever, dit Gontran avec un sourire rassurant et vous comprendrez.
—C'est pourtant bien simple: le rayonnement de la Croix-du-Sud met environ cinq ans à parvenir aux télescopes terrestres; or, étant donné le mouvement dont sont animées les constellations, il est tout naturel que nous ne les trouvions plus, étant si près d'elles, à la même place où elles semblent toujours être aux yeux de nos astronomes.
Le vieux savant se toucha le front de son index osseux.
—C'est, ma foi, juste, murmura-t-il.
Il ajouta avec un sourire de pitié:
—Rien n'était plus simple, cependant, que de songer à cela... mais où donc avais-je la tête?
Gontran voulut parler; d'un imperceptible battement des paupières, Fricoulet lui fit signe de le laisser continuer.
—Ce n'est pas tout,... ne m'as-tu pas dit que la précession des équinoxes était pour quelque chose là -dedans?...
Pour le coup, le jeune diplomate jugea à propos de jouer un peu la comédie.
—Pour quelque chose! répéta-t-il, eh bien! comme tu y vas!... mais c'est d'une importance capitale...
Il s'adressa à Ossipoff, en haussant les épaules:
—Ah! ces ignorants! s'écria-t-il; c'est comme M. Farenheit, qui, l'autre jour, parlait de passer par profits et pertes les secondes qui servent de mesure pour la parallaxe des étoiles...
—Eh bien! bougonna Farenheit qui, jusqu'alors, n'avait rien dit, qu'est-ce que c'est que ça, la procession des équinoxes?...
—Précession, monsieur Farenheit, rectifia ironiquement Fricoulet: c'est le nom que l'on donne à l'oscillation et au balancement de la Terre sur son axe... balancement qui fait que le pôle du monde se déplace lentement parmi les constellations.
Ossipoff, qui écoutait depuis quelques secondes, en donnant de visibles signes d'impatience, s'écria:
—Se déplace!... se déplace!... c'est bien la peine d'en parler... un cercle de 23 degrés de rayon, qui ne demande pas moins de 25,765 années pour être parcouru entièrement, est-ce que c'est appréciable?
Fricoulet, piqué au vif, riposta:
—Comment!... si c'est appréciable!... mais tellement qu'il y a 14,000 ans, Véga était l'étoile polaire des terriens et que dans 12,000 ans, elle le redeviendra également.
—Ce sont les cartes célestes de l'époque qui nous l'apprennent! s'exclama narquoisement l'Américain.
—Non, monsieur Farenheit, mais ma simple jugeote, de même que ma jugeote, ou plutôt celle de mon ami Gontran, me permet de vous donner un aperçu de ce qu'était l'aspect du ciel il y a soixante-quatre siècles, c'est-à -dire au temps des Pharaons et des premières civilisations chinoises; presque toutes les constellations du ciel austral étaient visibles de l'hémisphère boréal, à la latitude de Paris: le Centaure, la Croix-du-Sud, Canopus, Achernar, l'Autel, l'Indien, tandis que Sirius, Orion, l'Éridan demeuraient invisibles, cachées sous la Terre... cherchez un peu maintenant les constellations australes!... disparues! évanouies!... sous l'horizon, tandis que nous voyons parfaitement le Grand-Chien, l'Éridan, Rigel et autres.
Farenheit se croisa les bras et s'écria:
—Alors, qu'aviez-vous donc à protester si énergiquement, tout à l'heure encore, lorsque M. de Flammermont vous déclarait que l'astronomie était la dernière des sciences...
—Gontran! s'exclama Ossipoff suffoqué...
Il répéta, sur un ton qui trahissait une profonde, une sincère douleur:
—Oh! Gontran...
Fricoulet protesta.
—Mais, vous avez mal compris, monsieur Farenheit.
—M. de Flammermont n'a pas dit cela? cria l'Américain, hors de lui, croyant voir un démenti dans ces paroles.
—Il a dit cela, mais ne l'a point dit avec le sens que lui donne M. Ossipoff; dans sa pensée, l'astronomie est assurément la première des sciences, au point de vue intérêt,—puisqu'il y a consacré sa vie—mais il estime, chacun a le droit d'avoir son opinion, n'est-ce pas? que c'est aussi la dernière, au point de vue des résultats qu'elle donne...
Littéralement ahuri, le vieux savant écoutait, sans bien comprendre, tandis que l'ingénieur clignait malicieusement de l'œil vers son ami, d'un air qui voulait dire: «À toi, maintenant... et hardiment».
Gontran comprit et, avec une mauvaise humeur parfaitement jouée:
—Franchement, mon cher père, me nierez-vous que ce qui vous arrive ne soit une preuve de plus à l'appui de mon raisonnement?... Comment! vous voilà , vous, un des princes de l'astronomie moderne, dont la vie, tout entière, sans un instant d'interruption, a été consacrée à l'étude des astres, vous voilà arrivé pour ainsi dire aux confins de la vie, et tout aussi embarrassé, en ce moment, qu'un enfant, qui n'aurait approché son œil d'un télescope!...
Une furtive rougeur empourpra le visage d'Ossipoff qui balbutia:
En même temps, elle lui quittait le bras et agitant des étoffes... (p. 94).
—Gontran... vous m'aviez promis...
—Bast! riposta le jeune homme, en haussant les épaules, étant donné ce que vient de vous répondre Fricoulet, ne pensez-vous pas qu'il sache aussi bien que vous et moi l'impossibilité matérielle dans laquelle vous vous trouvez de reconnaître l'état du ciel!... en dehors du mouvement propre aux astres qui les déplace, en dehors du balancement de la Terre sur son axe, qui vous dit que la Croix-du-Sud ou du moins les mondes qui la composent ne sont pas allés, depuis longtemps, rejoindre les vieilles lunes...
—Oh! s'exclama Ossipoff, estomaqué par une théorie si audacieuse; il y a trois ans encore, je l'apercevais de l'observatoire de Pulkowa.....
—Êtes-vous bien sûr que vous ne voyiez pas seulement un rayon de lumière, en route depuis cinq ans, le dernier éclat peut-être de cette constellation à son agonie...
Ossipoff courba la tête et demeura silencieux dans une posture méditative.
Mais cette méditation, Farenheit ne fut pas long à l'interrompre par un juron lancé d'une voix tonitruante.
—Ce que je vois de plus clair, là -dedans, clama-t-il, c'est que nous sommes bel et bien égarés à des milliards de lieues de notre patrie et que notre retour chez nous devient de plus en plus problématique.
—Eh! riposta le vieillard, chez vous! chez vous!... Vous n'avez que ces mots-là à la bouche... Franchement, tous nos voyages ne vous ont-ils pas donné le goût...
—De mon foyer! interrompit l'Américain... Oh! parfaitement si, plus que jamais.
—D'ailleurs, mon cher monsieur Ossipoff, dit à son tour d'une voix ferme M. de Flammermont, notre retour sur terre n'est plus en question: ce point a été tranché depuis longtemps et nous ne saurions admettre aucune nouvelle discussion à ce sujet.
—Alors, pourquoi sir Farenheit y revient-il? bougonna le savant.
—Pourquoi... pourquoi!... s'écria l'Américain, parce que plus nous allons et moins vous me semblez d'accord et que je me demande si en nous enfonçant davantage encore à chaque seconde dans l'infini...
—Nous nous rapprochons de la cinquième avenue?... dit Fricoulet en riant, rassurez-vous, mon cher Farenheit, car c'est le seul moyen pour nous de revenir à notre point de départ. Quant à être perdus, ainsi que vous le dites, crainte vaine: bien que les constellations aient disparu, le calcul permet très bien de retrouver la position qu'elles occupaient dans le ciel... Mais parle donc, Gontran, tu restes là , muet, comme si tu te faisais un malin plaisir d'augmenter l'angoisse de ce cher ami!... Répète-lui donc ce que tu me disais il n'y a qu'un instant... Nous sommes en pleineCroix-du-Sud.
Ossipoff, sans remarquer l'air ahuri de Gontran, releva la tête et regarda Fricoulet, tandis que Farenheit incrédule, s'approchait du télescope, disant:
—En ce cas, montrez-moi les quatre étoiles qui la composent.
Le vieux savant s'esclaffa et d'un ton plein de pitié:
—Quatre étoiles!—Mais il y en a plus de quatre cents visibles du lieu de l'espace où nous nous trouvons... Et puis, de la terre, on a constaté que ce n'étaient pas quatre, mais huit étoiles qui forment la Croix, quatre de première grandeur et quatre autres un peu moins brillantes.
—Sans compter, ajouta Fricoulet, que certaines, telle que χ et θ 2, peuvent être dédoublées...
—Comment savez-vous ça? interrogea Ossipoff.
—Voici monvade-mecumscientifique, dit l'ingénieur avec un imperturbable aplomb, en montrant Flammermont.
Il ajouta, en paraissant interroger son ami du regard, pour bien assurer sa mémoire, en apparence défaillante:
—Je sais même que, sur ces huit étoiles, il y en a deux d'un rouge rubis éclatant, une bleu marine, deux vert émeraude et trois d'un vert pâle... Est-ce bien ça, Gontran?
Le jeune comte inclina la tête, murmurant:
—Tu es un merveilleux élève...
Attendri, Ossipoff saisit les mains de son futur gendre.
—Ah! mon cher enfant, s'écria-t-il, quelle gloire vous attend à votre retour sur la terre! et combien je remercie la Providence de m'avoir donné, pour achever et poursuivre mes travaux, un collaborateur tel que vous!
Gontran esquissa une grimace qui aurait pu prouver au savant, s'il l'avait aperçue, que la joie du jeune homme n'était pas égale à la sienne.
C'était le tour d'Ossipoff de prendre le quart, et Fricoulet, à qui était dévolue plus particulièrement la délimitation du temps, ayant déclaré que, sur terre, il devait être dix heures du soir, chacun rejoignit son hamac où il ne tarda pas à s'endormir.
À peine le sommeil s'était-il emparé de lui, que Gontran devint la proie d'un cauchemar qui ne le lâcha pas de la nuit et ne prit fin que lorsque la main de Fricoulet, qui le secouait assez rudement, l'éveilla: sous l'impression des explications scientifiques fournies par Fricoulet sur les différentes colorations des mondes inconnus au travers desquels l'Éclairles emportait, il rêva qu'il était de retour sur la terre.
Mais, durant son absence, une révolution inexplicable s'était faite dans les conditions d'éclairage de sa planète natale: les rayons du soleil, au lieu d'être blancs, étaient devenus subitement bleus, et cette transformation de lumière produisait des effets aussi stupéfiants que terrifiants, les choses et les êtres changeaient d'aspects et la vie quotidienne se trouvait, de ce fait, complètement bouleversée.
Puis, brusquement, aux rayons de ce soleil bleu venaient se mêler ceux d'un soleil écarlate, subitement monté au-dessus de l'horizon et ces deux soleils s'augmentaient bientôt d'un troisième, puis d'un quatrième, qui ajoutaient chacun une tonalité différente à celles des précédents.
Tour à tour, la terre recevait un jour bleu d'azur, jaune d'or et rouge sang; mais bientôt, le jaune l'emportait sur le bleu, se mariait à lui pour produire un vert éclatant dont l'atmosphère se trouvait baignée jusqu'au moment ou le vert se transformait en violet, par suite de l'apparition d'un nouveau soleil qui irradiait dans l'espace une lumière couleur rubis.
C'était un monde caméléon que Gontran habitait maintenant: à chaque seconde, c'était une transformation soudaine qui rompait étrangement la monotonie de l'existence et la peuplait de surprises multiples et d'étonnements non interrompus.
Entre temps, le jour attendu depuis de si longues années, s'était enfin levé, un jour bleu, mais d'un bleu très pur, très doux, très limpide et dans lequel Séléna, sa fiancée, lui apparaissait dans son voile nuptial tout baigné d'une vapeur d'or, ressemblant à ces saintes que l'on voit dans les vieux missels, la tête auréolée de rayons.
Le cortège des parents et des amis déroulait par les rues ses longs anneaux multicolores, alors que Séléna et lui gravissaient lentement l'escalier de la mairie du huitième arrondissement et, chose bizarre, due à un capricieux jeu de lumière qu'il ne cherchait d'ailleurs point à s'expliquer, le visage de la jeune fille était baigné d'un rayon rubis, qui semblait être le reflet de sa pudeur de vierge, tandis que lui-même était rayonnant écarlate, en signe de la joie qui le transportait; par contre, monsieur Ossipoff, dont ce jour de fête interrompait les chers travaux, trahissait une colère concentrée par des traits d'un jaune violent, et que Fricoulet, subitement sombre depuis que le mariage était irrévocablement décidé, dissimulait mal une jalousie aiguë sous un masque d'un vert pâle.
Puis tout à coup, voilà que, par suite d'une incompréhensible hallucination, il lui semblait entendre arrivant jusqu'à lui, en échos très doux, les sons harmonieux de l'orgue annonçant son arrivée à l'église... Et ces sons eux-mêmes se transformant insensiblement, tandis que le «oui» traditionnel prononcé, il redescendait l'escalier de la mairie pour se rendre à l'église; maintenant, ce n'était plus une musique sacrée qu'il entendait, mais un orchestre joyeux qui exécutait une valse aux mouvements tantôt rapides, tantôt lents, permettant aux valseurs de se lancer dans des tournoiements rapides ou de se laisser aller à un bercement délicieux.
Et comme il tournait les yeux, tout surpris, vers Séléna, pour lui faire part de ce qu'il entendait et lui demander si, elle aussi, entendait la même chose, voilà que ses vêtements blancs se colorèrent subitement de teintes différentes qui la faisaient passer soit successivement, soit simultanément, par toutes les couleurs du prisme, comme si elle eût été dans le rayonnement de projections électriques multicolores.
En même temps, elle lui quittait le bras, et agitant du bout des doigts ses vêtements d'une souplesse et d'une légèreté telle, qu'ils semblaient faits d'une étoffe impalpable ou plutôt des rayons lumineux eux-mêmes, elle se mit à danser, suivant le rythme de l'orchestre, dont les échos arrivaient jusqu'à elle, portés sur les ailes de la brise.
Ce fut à ce moment que la main de Fricoulet l'arracha au sommeil.
—Hein! quoi!... qu'y a-t-il? s'exclama le jeune homme.
Puis, se frottant les yeux, il regarda autour de lui, demandant:
—Où est-elle?
—Qui? elle?... interrogea l'ingénieur, ahuri.... Séléna?
Gontran partit d'un grand éclat de rire.
—Non... la Loïe Fuller...
Et, comme son ami écarquillait les yeux, le jeune comte ajouta:
—Figure-toi que toutes ces histoires de mondes multicolores me trottaient tellement par la cervelle que j'en ai rêvé... si bien que, conformément à cette théorie de transformation de colorations, il me semblait épouser la Loïe Fuller... et c'est elle que je cherchais en m'éveillant...
—Pauvre Séléna, murmura comiquement Fricoulet...
—Preuve, ajouta Gontran d'un ton moitié plaisant, moitié sérieux, que je n'ai vraiment pas la tête assez solide pour m'occuper de science...
En ce moment, Farenheit entra précipitamment dans la cabine: il paraissait fort agité et son visage tout congestionné, ses regards flambants trahissaient une de ces colères furieuses dont il avait déjà , au cours du voyage, donné de multiples exemples.
—Allons, bon, s'exclama Flammermont, qu'y a-t-il encore?
—Il y a, gronda l'Américain, que ce damné Ossipoff nous a encore joué un tour de sa façon.
—Que se passe-t-il?
—Vous aviez déclaré, n'est-ce pas, que le moyen le plus sûr de rejoindre la Terre était d'aller de l'avant, toujours de l'avant.
—Certes... et cela par la bonne raison que la vitesse qui nous emporte rend matériellement impossible tout retour en arrière...
—Eh bien! il faut croire que M. Ossipoff, lui, a trouvé un moyen de virer de bord... car nous n'allons plus de l'avant...
—Pas possible...
—C'est comme je vous le dis... cria l'Américain qui ne supportait pas qu'on mît en doute ses affirmations... je ne suis pas un enfant, je suppose, et je sais ce que je dis, n'est-ce pas?...
Fricoulet se précipita dans la machinerie, entraînant sur ses talons Gontran et Farenheit, et colla son œil au télescope.
—Eh bien, quoi?... demanda-t-il au bout d'un instant d'observation.
—Cette étoile, répondit l'Américain, cette étoile qui inonde le wagon d'une si grande lueur, la voyez-vous?
—Dame... à moins d'être aveugle... eh bien! c'est η (êta) de la constellation duNavire... Après?...
—Après? répéta Farenheit... ne pouvant dormir, j'avais quitté mon hamac et j'étais venu m'étendre ici, pensant que le changement de place me serait favorable... ah bien! oui, le sommeil ne voulait pas de moi... alors, pour passer le temps, je m'étais mis au télescope et, tout de suite, mon attention avait été attirée par cette étoile qui brillait d'un éclat extraordinaire.
—Pas étonnant, murmura Fricoulet, c'est l'une des plus importantes du ciel austral, après le Centaure.
—À mesure que les minutes s'écoulaient, poursuivit l'autre, ses dimensions augmentaient dans des proportions vraiment stupéfiantes, preuve que nous poursuivions notre route, lorsque, soudain, il y a un quart d'heure à peine—elle s'est mise à diminuer avec non moins de rapidité... preuve...
—...que nous reculons, parbleu!... dit avec assurance Gontran qui commençait à s'émouvoir, lui aussi.
—Preuve que vous n'entendez rien aux choses astronomiques, monsieur Farenheit, déclara ironiquement l'ingénieur; autrement, vous sauriez que η (êta) du Navire est une étoile variable et même la plus variable qui soit, car depuis 1677, époque à laquelle l'astronome anglais Halley l'a aperçue pour la première fois, jusqu'à ces temps derniers, où Gould l'a étudiée, elle n'a cessé de varier d'éclat, tombant de la première jusqu'à la huitième grandeur, pour se relever ensuite et reprendre son premier rang...
Puis, s'adressant ironiquement à Gontran, sur l'épaule duquel il frappa.
—Hein!... ce que c'est que de n'être pas de la partie, ricana-t-il; on s'émeut pour un rien, et d'un point on fait une montagne... donc, mon cher monsieur Farenheit, rassurez-vous... Ossipoff n'est pour rien dans le phénomène qui vous a tant effaré et l'Éclaircontinue bien sa course vers l'infini.
Une voix derrière lui—celle du vieux savant—dit alors:
—Puisque vous êtes si fort sur ce sujet, monsieur Fricoulet, vous auriez pu ajouter, pour l'édification complète de M. Farenheit, que toutes les étoiles du ciel sont variables, car, conformément aux lois qui régissent l'univers, les soleils naissants ont un éclat de plus en plus vif jusqu'au moment où, après être demeurés stationnaires, ils décroissent, puis finissent par s'encroûter et s'éteindre...
Les mains croisées, le vieillard demeurait immobile (p. 101).
—On pourrait en dire autant des savants, pensa à part lui l'Américain en lançant à Ossipoff un mauvais regard.
—Mais, poursuivit doctoralement le vieillard, la vie humaine est trop courte pour que l'homme puisse enregistrer ce genre de changement et je pense que M. Fricoulet n'a voulu parler que des étoiles à variations périodiques d'éclat, causées soit par le passage d'une planète ou d'un anneau obscur devant le disque de l'étoile, soit par un phénomène analogue à celui de la périodicité des taches solaires... n'est-ce pas, mon cher Gontran?
Directement pris à partie, le jeune homme s'empressa de répondre.
—Certainement... certainement; c'est dans ce sens que j'avais expliqué la chose à Fricoulet, hier soir... Mais, vous savez, quand on n'a l'habitude de ces choses, il arrive que l'on s'embrouille et que la mémoire fait défaut...
Il avait dit cela avec un aplomb si stupéfiant que l'ingénieur ne put s'empêcher de l'admirer.
—Joignez à cela, ajouta Ossipoff enchanté d'avoir un auditoire en présence duquel il pût exécuter ce que Farenheit appelait irrévérencieusement ses acrobaties astronomiques, qu'il y a des étoiles qui ont brillé à certains moments et se sont éteintes plus ou moins complètement, en dehors bien entendu de celles dont l'éclat varie périodiquement...
—...telle cette étoile qui, en 1572, brillait d'un tel éclat que Sirius, Wega, Jupiter même pâlissaient auprès d'elle, et qu'on la voyait en plein jour, trônant dans la constellation de Cassiopée.
C'était Fricoulet qui venait de parler ainsi, se hâtant par sa réponse de devancer la question qui allait immanquablement tomber comme une tuile sur la tête du pauvre Gontran, auquel il demanda:
—N'est-ce pas Tycho Brahé qui donne des détails à ce sujet...
Le jeune comte inclina la tête affirmativement et ajouta:
—On trouve bien d'autres exemples de semblables phénomènes dans le catalogue d'Hipparque et dans l'encyclopédie chinoise de Man-Tuan-Lin, qu'a traduite Édouard Biot.
Fricoulet joignit les mains admirativement.
—Quelle érudition!... s'exclama-t-il.
—Avec l'aide des «Étoiles», le livre de mon homonyme, répondit tout bas le jeune comte.
Ce qu'il oubliait d'ajouter—car sa mémoire ne le servait pas toujours fort à propos,—c'était l'émotion universelle produite par l'apparition de cet astre extraordinaire: l'astrologue Cardan déclare que cette étoile n'était autre que celle qui avait guidé les rois mages au berceau de Jésus, et de Bèze, poursuivant la même hypothèse, proclama que cette apparition annonçait le second avènement du Messie: l'Antéchrist devait être né, affirma Leovetius, la fin du monde approchait et les étoiles allaient tomber du ciel. Cette émotion ne tarda pas heureusement à se calmer: l'étoile avait surgi le 11 novembre; moins de quinze mois plus tard, elle s'évanouissait complètement et, comme les lunettes astronomiques n'étaient pas encore inventées—elles ne devaient l'être que trente-sept ans après,—on ne put savoir ce qu'était devenue la fameuse étoile.
—Et y a-t-il beaucoup d'exemples de semblables apparitions? demanda Fricoulet à Ossipoff.
—Une cinquantaine, environ, depuis l'origine des temps jusqu'à nos jours; la dernière date de quelques années à peine et était située dans la constellation d'Andromède...
Il allait poursuivre; mais il fut interrompu par un bruit sonore qui partait d'un coin de la cabine: Farenheit, assis sur un escabeau, le dos appuyé à la paroi du wagon, ronflait à poings fermés.
Le savant ne put retenir un mouvement de dépit et grommela:
—Ce marchand de suif ne sera jamais autre chose qu'un marchand de suif et c'est peine perdue que vouloir lui dévoiler les mystères de la nature.
Gontran répliqua avec indulgence:
—À chacun son lot; les étoiles ne l'intéressent pas plus que les porcs ne vous intéresseraient, vous...
Les lèvres d'Ossipoff se plissèrent dans une moue indignée.
—Singulière comparaison! murmura-t-il.
—C'est pour le coup, ajouta Fricoulet en riant, que l'on peut lui appliquer les paroles latines:margaritas ante porcos...
Ossipoff lança, vers le hublot, son bras, dans un geste plein d'enthousiasme.
—Et je vous demande un peu, s'écria-t-il, si jamais joaillier terrestre a pu former un écrin aussi merveilleux.
De fait, la région céleste traversée, en cet instant, par l'appareil, offrait aux yeux des voyageurs le spectacle le plus admirable qui se pût rêver, tel que jamais décorateur n'en eût osé concevoir un semblable pour la plus idéale des féeries.
Il y avait là une telle condensation d'étoiles que, dans l'espace, il semblait que fût tendu un impalpable mais radieux rideau de lumière; c'était ce point précisément dans lequel Herschell avait compté jusqu'à 250 étoiles, circonscrites par un seul champ télescopique de 15 secondes de diamètre, soit plus de 5,000 astres pour un degré carré de surface.
L'observateur, sur une étendue de 47 degrés carrés, avait vu passer sous ses yeux près de 150,000 astres multicolores; qu'on juge quel aspect pouvait présenter, à une distance relativement aussi faible, cette armée formidable de soleils, dont l'ensemble constituait une irradiante palette formée de toutes les couleurs...
L'étoile variable qu'avait signalée Farenheit étincelait d'un vertigineux éclat au milieu de cette agglomération diaprée, derrière laquelle, découvrant un réseau de dentelle sur le noir de l'infini, une vaste nébuleuse étendait ses méandres, étrangement déchiquetée et parsemée, comme de pierreries rutilantes, d'autant de soleils, aussi éloignés des voyageurs qu'eux-mêmes se trouvaient éloignés de leur planète natale.
—Et dire qu'on ne saura jamais... soupira le vieillard, que la vue de cet incompréhensible et vertigineux spectacle avait fait tomber en une profonde rêverie.
—Quoi? demanda Fricoulet... qu'est-ce qu'on ne saura jamais?
—Comment se forment ces mondes, balbutia Ossipoff.
—Est-ce des nébuleuses que vous parlez?
—Eh! de quoi serait-ce, si ce n'est de cette substance disséminée par l'espace sans aucune espèce de loi apparente et n'offrant, en aucune partie de son étendue, la moindre apparence de résobilité en étoiles... Combien de centaines de siècles met sa lumière pour nous parvenir?... mystère; à l'instant où nous la voyons... est-ce elle-même ou simplement le dernier rayon projeté dans l'espace, au cours de son agonie?... autre mystère...
Et, se prenant la tête à deux mains, il ajouta:
—Pourquoi Dieu a-t-il fait à l'homme un cerveau d'envergure impuissante à embrasser toutes les merveilles dont l'univers est rempli?... Pourquoi ne lui a-t-il donné qu'une intelligence impuissante à sonder tous ces mystères qui remplissent la nature...
Les bras abandonnés, les mains croisées, le vieillard demeurait immobile, les yeux rivés sur le scintillement multicolore dont la nébuleuse parsemait l'espace, bien loin par delà les soleils qui brillaient au premier plan.
Profitant de la méditation en laquelle était tombé M. Ossipoff, Fricoulet avait pris Gontran par-dessous le bras et, sans bruit, l'avait entraîné hors de la cabine: une fois dans la machinerie, il lui dit:
—Mon cher ami, à l'heure actuelle, je crois pouvoir t'affirmer que nous reverrons la Terre, à moins cependant qu'il ne nous arrive un accident imprévu.
—Et sur quoi te bases-tu pour faire une semblable affirmation?
—Sur ce que, maintenant, je n'ai plus aucune incertitude concernant la route que nous suivons: l'Éclairse trouve actuellement au pôle austral du monde et nous planons au-dessus de toutes les constellations de cette région. Le pôle sud de la Terre aboutit entre la Grande-Nébuleuse, vers laquelle nous nous dirigeons et les astérismes de l'Octant; nous avons laissé à notre droite la Croix-du-Sud et le Centaure et bientôt tu verras grandir à notre horizon du sud-est, Canopus...
Ce nom parut éveiller chez Gontran quelque souvenir lointain.
—Canopus... Canopus... répéta-t-il; attends donc un peu...
Il se gratta légèrement le bout du nez, puis, son visage s'éclairant peu à peu, il dit:
—J'y suis... Canopus n'était-il pas le pilote de Ménélas?...
—Au point de vue histoire antique, oui; au point de vue astronomique, c'est une étoile de première grandeur, la seconde, par son éclat, de tout l'univers céleste; elle appartient d'ailleurs à la constellation du Navire, dont elle forme la proue.
—Mais alors, dit Gontran, je n'ai pas dit une si grosse bêtise en parlant du pilote de Ménélas?
—Assurément non, puisque c'est lui qui a servi de parrain à l'étoile en question.
Un silence se fit, au bout duquel le jeune comte demanda:
—Et alors, tu crois que nous aurions quelque chance de retour?
—Assurément oui; maintenant nous ne sommes plus perdus et nous suivons un itinéraire qui doit forcément nous ramener dans la zone terrestre; tu comprends, nous quittons à toute vitesse la Voie Lactée, nous remontons vers l'hémisphère boréal, nous cinglons droit sur Sirius et...
Gontran posa, en souriant, sa main sur le bras de Fricoulet qui s'arrêta.
—Tu sais, dit-il, le père Ossipoff n'est pas là , donc, inutile de me rabattre les oreilles de tes petites explications... tu m'affirmes que nous avons retrouvé notre chemin, cela me suffit et, sans avoir besoin de plus amples explications, je vais annoncer cette bonne nouvelle à Séléna.
Comme il achevait ces mots, la jeune fille apparut dans l'encadrement de la porte.
—Qu'y a-t-il, mon ami? interrogea-t-elle.
—Grande nouvelle!... Bonne nouvelle! s'exclama comiquement Gontran, nous partons pour Sirius...
Et comme ces mots ne paraissaient pas apprendre grand'chose à la fille d'Ossipoff, le jeune comte ajouta:
—Route des voyageurs pour le Soleil, la Lune et la Terre...
Les mains des deux jeunes gens s'unirent dans une douce étreinte, tandis que Fricoulet murmurait à part lui, en regardant son ami d'un air de pitié pleine de commisération:
—Allons, bon... le voilà qui en repince pour la mairie du VIIIe!
DANSLEQUEL LES CHOSESSE BROUILLENT
insique Fricoulet l'avait si joyeusement annoncé à son ami, la région que traversait l'Éclairse trouvait exactement située par VI heures d'ascension droite et 50 degrés de déclinaison australe, sur les confins de la zone d'attraction de Canopus, dont il s'éloignait avec une vertigineuse vitesse.
C'était le point céleste auquel aboutirait—s'il était indéfiniment prolongé—l'axe autour duquel tourne notre planète, en un mot, le pôle sud de l'univers; et ce point, c'était la constellation de l'Octant; en consultant la carte céleste qui se trouvait à bord, épave précieuse sauvée par Ossipoff des différentes catastrophes dont les voyageurs avaient été victimes depuis leur départ de la Terre, Gontran vit que les constellations voisines les plus remarquables étaient lePetit-Nuage, leToucan, lePhénix, l'Hydre, l'Horloge, leRéticule, laDorade, lePoisson-Volant, leNavire, leCaméléon, l'Abeille, laCroix-du-Sud, l'Oiseau, leTriangle, leCompas, l'Autel, lePaon, l'Indienet laGrue.
L'ingénieur s'occupait à ajuster les différentes pièces du spectroscope (p. 110).
—L'histoire naturelle a, pour la plus grande partie, fourni le vocabulaire astronomique, ricana le jeune homme en s'adressant à Fricoulet.
Celui-ci, sans répondre, indiqua à son compagnon un point de l'espace sur la gauche du wagon.
—Là -bas, du côté desNuées de Magellanet de laMontagne de la Table, leGrand Nuage.
—Ah! dit Gontran, sur un ton indifférent, et qu'a-t-il de particulier, tonGrand Nuage?
—Oh! pas grand'chose... ceci seulement: à la distance qui nous sépare du système solaire, distance qui, naturellement, nous rapproche d'autant d'elles, ces nébuleuses ont à peine grandi; j'en conclus donc qu'elles doivent se trouver vertigineusement éloignées.
—Mon Dieu, l'univers est très grand...
Ces mots avaient été prononcés d'une voix qui trahissait un tel désintéressement de la question que l'ingénieur ne put retenir un éclat de rire.
—Je ne parle pas des dimensions de l'univers, répliqua-t-il, mais simplement de l'éloignement d'un monde ou plutôt d'un amas de mondes, car dans leGrand Nuage, Herschell n'a pas compté moins de 284 nébuleuses, 66 groupes d'étoiles, 582 étoiles isolées, de même que dans lePetit Nuage, il a relevé l'existence de 52 nébuleuses, 6 groupes d'étoiles et 200 étoiles...
—Dieu! que c'est intéressant! balbutia Gontran en étouffant avec peine, à l'aide de sa main, un formidable bâillement...
Le visage de Séléna s'attrista.
—Mon pauvre Gontran, dit-elle, jamais vous ne vous y ferez...
—Ah! jamais, déclara le jeune homme énergiquement.
—Tu n'as pas besoin de l'affirmer, dit alors Fricoulet, cela se voit: seulement, permets-moi de te dire—et cela en présence de mademoiselle—que tu me parais être dans de très mauvaises conditions pour affronter le mariage...
Séléna protesta.
—Monsieur Fricoulet! s'exclama-t-elle.
—Permettez; ce n'est point à vous que je fais allusion... mais bien à M. Ossipoff... Vous aurez bien entendu une vie commune et, tous les soirs, pour remplacer la classique partie de piquet ou de nain jaune, il faudra que Gontran s'astreigne à jouer aux étoiles avec son beau-père... Est-ce vrai?
La jeune fille répondit, en souriant, d'un air embarrassé:
—Vous avez peut-être raison... Mais Gontran n'a rien à craindre; je suis assez forte à ce jeu-là , je me tiendrai derrière lui et je lui «soufflerai».
—Comme lorsque je récitais mes leçons, au lycée... Ce sera charmant. Il avait dit cela avec une aigreur assez peu dissimulée pour que Séléna la remarquât; attristée, elle murmura:
—Hélas!... Gontran... il est encore temps de vous dédire et de renoncer aux projets que nous avions formés.
Sans répondre directement, M. de Flammermont soupira:
—D'ici que nous atteignions la Terre—si nous devons jamais l'atteindre—nous avons largement le temps de défaire et de refaire nos projets.
Par la cage de l'escalier, la voix d'Ossipoff se fit entendre, toute émue:
—Gontran... Gontran... le voyez-vous?...
—Quoi?... de quoi parlez-vous? cria le jeune homme, sans bouger de place et avec un froncement de sourcils de mauvaise humeur.
—Eh! leSac-à -charbon, parbleu!
Gontran regarda tour à tour Fricoulet et Séléna, d'un air effaré, balbutiant:
—Lesac-à -charbon!
—Réponds: «oui... très curieux», lui souffla rapidement à l'oreille Fricoulet.
Et, docilement, sans comprendre, le jeune homme répondit:
—Oui... très curieux...
Satisfait par ces mots, le vieillard appela:
—Séléna... viens donc un peu...
La jeune fille quitta les deux amis qui l'entendirent gravir les marches de l'escalier, légère comme un oiseau...
—Et maintenant? interrogea M. de Flammermont...
L'ingénieur s'approcha de la longue-vue braquée devant le hublot de la machinerie, y colla son œil, la fit tourner sur son pivot jusqu'au moment où il dit:
—Viens voir...
Gontran, ayant remplacé son ami, poussa une légère exclamation et ne put retenir ces mots:
—Voilà qui est bizarre!...
Dans la Voie Lactée, il y avait comme une déchirure que semblait produire l'absence totale d'astres; alors qu'en certains endroits, il y en avait un fourmillement qui illuminait l'espace, là , c'était une vaste solitude, morne, obscure, faisant dans le scintillement merveilleux des étoiles un trou, noir, profond, par lequel le regard stupéfait pouvait plonger dans l'infini des cieux, à d'incommensurables distances...
À quelle cause attribuer ces contrées désertes aujourd'hui? Furent-elles autrefois, comme le sont leurs voisines, fécondes en astres, elles aussi, et leur solitude présente est-elle imputable à d'incompréhensibles catastrophes sidérales?
Est-il au contraire indispensable à la pondération de l'univers que des steppes immenses demeurent désertes au milieu des constellations précisément les plus peuplées et les plus brillantes?
Dilemme dans lequel l'esprit humain se perd et se perdra probablement jusqu'à la consommation des siècles.
Et précisément, comme pour former contraste avec ces solitudes, l'œil découvrait au milieu d'elles la constellation duToucan, amas de soleils qui faisaient comme une île de lumière.
—Voilà qui te prouverait—si tu étais du métier—à quelle distance prodigieuse nous nous trouvons de notre système, dit alors Fricoulet, qui regardait par-dessus l'épaule de son ami; car, de la Terre, leToucannous apparaît à l'œil nu, semblable à peine à une petite tache laiteuse, tandis que, actuellement, pour nous, c'est un véritable écrin de diamants dont la beauté et l'éclat ne sont comparables qu'à l'éclat et à la beauté duCentaure.
Durant quelques instants, les deux jeunes gens demeurèrent immobiles, silencieux, intéressés par l'étrangeté du spectacle.
—Et c'est cela que les astronomes appellent le «trou à charbon», murmura enfin Gontran... je ne reconnais plus leur vocabulaire habituel... si plein de poésie.
Il y avait dans ces mots un accent de moquerie que Fricoulet surprit fort bien et auquel, d'ailleurs, il fut le premier à s'associer.
—Monsieur Fricoulet?
C'était Séléna qui appelait à mi-voix et l'ingénieur qui s'était avancé jusqu'au seuil de la machinerie, vit, en levant les yeux, le charmant visage de la jeune fille qui s'encadrait en haut, dans la cage de l'escalier.
—Monsieur Fricoulet, demanda-t-elle avec un gentil sourire, je voudrais vous demander un petit service.
—À votre disposition, mademoiselle, s'exclama l'ingénieur en se précipitant et en escaladant les marches.
Gontran se mit à le suivre, grommelant entre ses dents, dépité, et—disons-le—quelque peu jaloux de voir que sa fiancée, ayant besoin d'un service, s'adressait à un autre qu'à lui...
Il arriva presque en même temps que Fricoulet dans la cabine d'Ossipoff, et la première chose qu'il vit fut le vieillard étendu sur son hamac et dormant à poings fermés; auprès du télescope, Séléna et l'ingénieur causaient devant une petite table sur laquelle se trouvaient différents objets dont la forme était inconnue de Gontran et dont l'usage, par conséquent, lui échappait.
—Figurez-vous, disait Séléna, dont le visage était coloré d'une légère rougeur, que pour les observations, je m'y reconnaîtrai bien; mais voilà que je ne me rappelle plus comment cela se monte...
Et, remarquant à l'expression des traits de M. de Flammermont qu'il n'était pas content, elle ajouta:
—Il ne faut pas m'en vouloir, Gontran; il s'agit d'un petit service que vous n'êtes pas à même de me rendre... remonter un «spectroscope».
Elle ajouta avec une pointe de malice:
—Et puis, c'est bien assez que mon père vous tourmente, quand il est éveillé, pour que vous puissiez prendre un peu de repos, pendant son sommeil.
Le jeune homme haussa imperceptiblement les épaules et, sans dire mot, demeura debout près de la table, tandis que l'ingénieur s'occupait à ajuster avec une extraordinaire dextérité les différentes pièces du «spectroscope».
On sait que cet appareil se compose de quatre pièces essentielles: 1º un «système dispersé», formé de un ou plusieurs prismes; 2º un «collimateur», disposé pour envoyer sur le prisme un faisceau de rayons parallèles et formé d'un tuyau de lunette fermé par un bouchon percé d'une fente, et d'une lentille; 3º une lunette dont l'axe est dirigé de manière à recevoir les rayons émergents du prisme; 4º un micromètre pour mesurer les déviations et déterminer la position des différentes raies spectrales.
Le spectroscope a été imaginé par MM. Kirchhoff et Bunsen et perfectionné notamment par M. Duboscq et par M. Pellin.
Mais celui dont se servait Ossipoff, et au montage duquel travaillait Fricoulet, était d'une fabrication tout spéciale, imaginée par M. Thollon pour faciliter l'analyse des astres: à vision directe, il suffit de le diriger sur une étoile pour en décomposer la lumière et relever les raies qui caractérisent le spectre de ce corps.
Il est constitué par un «prisme composé», c'est-à -dire formé d'une partie en cristal (crown-glass) et d'une partie liquide (sulfure de carbone), ce qui lui donne une précision et une puissance telles que si l'on examine le Soleil avec cet instrument, il donne un spectre d'une longueur apparente de quinze mètres, où l'on compte plus de 4,000 raies obscures.
—Et avec ça? se décida enfin à demander Gontran, fort intrigué, au fond, par cet instrument d'aspect bizarre.
—Avec ça, mon cher Gontran, dit Séléna parlant à voix basse pour ne pas éveiller Ossipoff toujours dormant, on caractérise la nature des astres; vous savez, n'est-ce pas, qu'en faisant passer un rayon de lumière solaire à travers un prisme de cristal, cette lumière est décomposée en ses éléments et qu'on peut reconnaître qu'elle est constituée de sept couleurs différentes dont la superposition produit le blanc.
Le jeune comte inclina la tête, dans un geste affirmatif, murmurant:
—Violet, indigo, bleu, vert, jaune, orange, rouge... Oui, oui, je me rappelle ça du temps de mon bachot—un vers de Newton, vers riche, car il a un pied de trop.
—Un pied de trop! fit l'ingénieur en se redressant.
—Assurément: violet..... trois syllabes..... mais, peu importe.....
Et, s'adressant à Séléna:
—Alors?
—Quand on eut reconnu que le spectre émis par la vapeur incandescente d'un métal était formé de raies brillantes et que ces raies, constantes pour le même métal, différaient d'un métal à l'autre, on en conclut qu'en examinant le spectre des astres, on pouvait arriver à connaître leur constitution, pour ainsi dire, géologique; on compara donc le spectre solaire avec celui des métaux et on déclara que dans le Soleil existaient du sodium, du magnésium, du calcium, du fer, du nickel... et bien d'autres choses encore...
—Comme vous êtes forte! s'exclama Fricoulet.
—Je n'ai pas grand mérite à cela, répondit modestement la jeune fille; car, à Pétersbourg, j'aidais mon père dans ses études spectroscopiques et, à force d'entendre répéter les mêmes choses...
—En sorte qu'en ce moment?... interrogea Gontran.
—Mon père, étant fatigué, m'a prié, durant qu'il se reposerait quelques instants, de monter le spectroscope et de commencer à examiner les raies de laCroix-du-Sud.
—Curieuse, laCroix-du-Sud? interrogea le jeune comte.
Séléna comprit très bien avec quel genre d'esprit il l'interrogeait et répondit, un sourire réservé aux lèvres:
—Oh! monsieur Gontran, vous savez bien que, moi personnellement, je ne suis point aussi fervente d'astronomie que mes occupations pourraient le faire croire au premier venu; mais vous, vous n'êtes pas le premier venu; vous connaissez très bien la raison qui me fait délaisser les travaux coutumiers aux femmes pour m'occuper de sciences et d'instruments d'optique. J'aime mon père par-dessus tout, je l'aime de toutes les forces de mon cœur filial et de toutes les forces de ma reconnaissance pour la manière dont il m'a élevée, ma mère étant morte.
Elle ajouta d'un ton plus ferme:
—Et il n'y a rien que je ne sois prête à faire pour lui éviter une peine et lui procurer une satisfaction.
Durant cette déclaration très nette, Gontran avait paru embarrassé, car les paroles de la jeune fille contenaient, à peine dissimulé, un blâme à son adresse; quand elle eut fini, néanmoins, il répliqua d'un ton légèrement piqué:
—Que vous aimiez votre père, ma chère Séléna, rien de mieux, et personne assurément ne songerait à vous en blâmer; mais j'espère que vous ne nierez pas non plus l'affection que j'ai eue pour vous... affection qui m'a fait abandonner la Terre, qui m'a engagé dans une voie de duplicité et de dissimulation peu en rapport avec la franchise de mon caractère...
—Des reproches! fit en souriant un peu amèrement la jeune fille.
Gontran protesta avec vivacité:
—C'est mal me connaître, Séléna, dit-il; mais enfin la nature humaine est la nature humaine et vous devriez être indulgente lorsqu'il m'échappe parfois quelque parole ou quelque geste qui trahissent, un peu trop clairement peut-être, l'irritation où je suis de voir retardé toujours l'instant du bonheur auquel j'aspire depuis si longtemps.
Les étoiles sont divisées en quatre catégories (p. 115).
Ces derniers mots amenèrent un rayonnement sur le visage de Séléna, elle tendit la main au jeune homme, en murmurant, d'un ton vraiment apitoyé:
—Pauvre Gontran!
Et Fricoulet répéta railleur avec une pointe d'imperceptible amertume:
—Pauvre Gontran!
Le jeune comte, conservant entre ses mains l'extrémité des doigts fuselés de MlleOssipoff, lui dit sur un ton de soumission tout à fait charmante:
—Tenez, voulez-vous que, pour vous faire plaisir, je m'initie aux beautés des études spectroscopiques?... parlez, je vous écoute...
—Sérieusement? fit la jeune fille.
—Sérieusement.
Elle enveloppa son fiancé d'un regard affectueux, plein de reconnaissance, puis prenant un air sérieux, elle dit d'un ton doctoral:
—L'étoile Y de laCroix-du-Sudqui, ainsi que vous avez pu le constater déjà , présente une coloration orangée claire, a un spectre très caractéristique; il appartient à la troisième catégorie, remarquable par l'aspect cannelé et il est assez analogue à celui deBételgeuseet deAlphad'Hercule. On y a reconnu les raies produites par la présence du magnésium et du fer; mais ce qui en fait la grande originalité ce sont les «raies d'absorption» qui indiquent indubitablement la présence, dans cet astre, de la vapeur d'eau.
—Je vous ferai observer, mademoiselle, dit Fricoulet, que M. Ossipoff n'a rien découvert là de bien nouveau; car il y a longtemps déjà qu'un astronome de la Nouvelle-Zélande, M. Pope, a signalé ces raies dont la présence est déjà affirmée d'ailleurs dans notre Soleil, à nous.
—Assurément! mais ce qui distingue les études de mon père ce sont les conclusions qu'il en tire: pour lui, cette étoile de laCroix-du-Sudest de beaucoup plus avancée dans son histoire que le Soleil terrestre, et, de la vapeur d'eau qui domine actuellement dans son atmosphère, il déduit que l'hydrogène s'y combine en masse avec l'oxygène.
Elle ajouta en souriant:
—Saurez-vous retenir tout cela?
—Aisément, je crois, et je paraîtrai être tout aussi savant que vous, quand vous m'aurez expliqué une expression dont vous vous êtes servi tout à l'heure.
—Laquelle?
—Vous avez dit que l'étoile en question appartient à la troisième catégorie.
La jeune fille allait entrer dans de nouvelles explications, lorsque Fricoulet tendit à son ami son carnet sur une page duquel il avait, tout en écoutant Séléna, griffonné rapidement quelques lignes.
—Tiens, dit-il, lis ça, au besoin apprends-le par cœur, j'ai résumé le plus succinctement possible ce qu'il est indispensable de savoir.
Voici ce qu'il y avait sur le carnet de l'ingénieur:
Étoiles divisées en quatre catégories, au point de vue spectroscopique:
1º Étoilesblanches, telles que Sirius, Véga, Procyon, Altaïr—spectre presque continu avec raies de l'hydrogène, du sodium, du magnésium—température très élevée, atmosphère hydrogénée très dense—catégorie la plus nombreuse et comprenant plus de la moitié des étoiles connues.
2º Étoilesjaunes, telles que Aldébaran, Capella, Arcturus, dont les raies, semblables à celles de notre Soleil, trahissent la présence de l'hydrogène, du fer et du magnésium.
3º Étoilesorangéesourougeâtres: Antarès, Miraceti, etc.—spectre composé de fortes lignes sombres et de points brillants lui donnant l'apparence de colonnes cannelées vues en perspective, d'où la supposition que l'on a, là , deux lumières distinctes superposées—atmosphère très absorbante, hydrogène presque absent, carbone abondant.
4º Étoilesrouges—spectre en colonnade, démontrant l'existence des composés du carbone, probablement d'oxydes gazeux, ce qui indiquerait une température très basse.
Et Fricoulet ajoutait ennota bene:
«On peut donc supposer, avec quelque vraisemblance, que les étoiles blanches sont les plus nouvelles, étant donnée la violence de la combustion, que les jaunes sont à l'état stationnaire et, enfin, les rouges des soleils qui s'oxydent et près de s'éteindre...»
Cependant, l'ingénieur, depuis que l'Éclairavait été lancé dans l'infini, n'avait—suivant l'expression populaire—dormi que d'un œil; il tombait de fatigue et, imitant la sagesse d'Ossipoff, il avait rejoint sa cabine, laissant Séléna à ses études spectroscopiques et Gontran à l'étude des catégories d'étoiles.
L'appareil emporté par une vertigineuse vitesse obéissait à l'attraction des astres vers lesquels il courait et il n'était nul besoin de surveiller une marche qu'aucune puissance humaine n'était capable d'enrayer ni de diriger...
Il dormait donc à poings fermés, sans se douter que Gontran, après avoir lu une première fois, puis une seconde fois, avec beaucoup de conscience, la note relative aux étoiles, avait fini par s'endormir, le nez dessus.
Séléna, non plus, ne se doutait pas de l'effet soporifique produit sur son fiancé par la prose laconique de l'ingénieur; absorbée par son travail, elle ne songeait qu'à satisfaire, autant qu'il était en son pouvoir, les désirs de son père, et son attention était tout entière concentrée sur les astres.
Maintenant, Sirius étalait dans l'infini des cieux, au milieu du fourmillement des mondes, un disque immense présentant une surface grande quatre fois à peu près comme celle de la pleine lune et inondant la machinerie d'une clarté blafarde qui eût été aveuglante, sans les stores dont l'ingéniosité de Fricoulet avait prudemment garni les hublots.
Bien que gravitant à environ 39 trillions de lieues de la Terre—ainsi que l'ont établi les différentes parallaxes mesurées par Maclear, en 1837, et par Gylden en 1870,—Sirius apparaît cependant, aux habitants de notre planète, comme un soleil, tellement sa lumière est intense.
On se rend compte de la chaleur qui devait rayonner de ce disque formidable, alors que le wagon de lithium se trouvait maintenant à une distance diminuée de moitié.