CHAPITRE V

Et Séléna, tout en poursuivant ses observations, était véritablement stupéfaite des résultats obtenus: ces résultats donnaient, comparativement à notre Soleil, une surface 144 fois plus grande, un volume 1700 fois plus gros et un diamètre 12 fois plus large.

Par la pensée, elle mettait en présence les dimensions de ce colosse de l'espace et celles de sa sphère natale, cette sphère 108 fois moins large et 1280 fois moins volumineuse que le Soleil qui l'éclaire, et elle demeurait épouvantée de «l'infiniment petit» auquel appartenait le globe terrestre.

Au fur et à mesure qu'elle avançait dans son examen, la jeune fille, subjuguée par une curiosité de plus en plus grande, obéissait à une sorte d'emballement qui la poussait à des recherches de plus en plus ardues, de plus en plus pénibles, mais qui l'amenaient à une connaissance plus approfondie encore de ce soleil merveilleux.

Elle avait allumé une bougie et, au spectre solaire obtenu par la flamme, elle avait superposé le spectre de Sirius, ce qui lui permit de constater que celui-ci se déplaçait du côté de l'extrémité rouge du spectre fixe, preuve que l'astre s'éloignait du système solaire.

Quant à la vitesse avec laquelle s'opérait cet éloignement, il lui fut facile de la calculer: elle n'était pas moindre à 35 kilomètres par seconde, 700,000 lieues par jour, 268 millions par an!!!

C'était vertigineux!

Aussi ne put-elle retenir une exclamation qui fit sursauter Gontran, qui s'écria, les yeux écarquillés et les paupières rouges de sommeil:

—Hein!... quoi!... qu'arrive-t-il?

D'un ton exclamatif, la jeune fille qui ne s'était aperçue de rien, répondit:

—Oh! Sirius!... Gontran... Sirius!...

Encore mal éveillé, le comte s'élança, croyant à un cataclysme.

—Encore un qui fait des siennes, grommela-t-il.

Mais au premier pas qu'il fit, il s'arrêta aveuglé par l'étincelante lumière dont la cabine était pleine, en dépit des précautions prudentes de Fricoulet.

Il mit l'une de ses mains devant ses yeux, pour les préserver de l'éclat qui lui avait causé, inopinément, une vive douleur et murmura en même temps, tandis que de l'autre main il essuyait son front trempé de sueur:

—Dieu! qu'il fait chaud...

Séléna, elle, qui s'était habituée progressivement à la lumière et à la chaleur dues à la proximité à chaque seconde croissante de l'astre, se mit à rire.

—C'est Sirius, dit-elle, sans pour cela se déranger.

Pour l'instant elle inscrivait rapidement ses observations, tandis que le jeune homme, qui s'était approché d'elle, lisait par-dessus son épaule.

—268 millions de lieues! s'exclama-t-il pour paraître s'intéresser au travail de sa fiancée... jamais je n'aurais cru qu'une étoile pût marcher aussi vite...

Séléna sursauta.

—Ne parlez donc pas si haut, fit-elle; si mon père vous entendait.

—Eh bien!... qu'aurait-il à dire? je ne suis pas obligé de connaître des résultats que lui-même ignore encore à l'heure qu'il est, puisque vous venez de les obtenir à l'instant.

—Sans doute, répondit la jeune fille en riant, mais ce qu'un astronome, comme vous, doit savoir, c'est que toutes les étoiles sont animées de mouvements extrêmement rapides dont beaucoup ont été, depuis longtemps, calculés avec une précision extrême. Celle qui, jusqu'à présent, est connue, comme ayant la vitesse la plus grande, est l'étoile 1830 du catalogue de Groombridge, qui atteint 5"78 en déclinaison vers le Sud, et 0°,344 en ascension droite vers l'Est, soit au total 7"03 vers le Sud-Est, par an...

Gontran écoutait, bouche bée, parler la jeune fille; mais l'expression de son visage prouvait surabondamment que tout ce qu'elle disait était pour lui lettre close.

—7"03 vers le Sud-Est, par an, répéta-t-il.

Il avait l'air si ahuri que Séléna ne put s'empêcher de rire et, lui prenant les mains, lui dit tendrement:

—Mon pauvre Gontran, faut-il que vous m'aimiez, tout de même, pour que vous résistiez à l'aridité de toutes ces choses auxquelles vous êtes si réfractaire!

—Si je vous aime! s'écria-t-il avec feu.

Il ajouta sur un ton un peu triste:

—Et cependant, il y a des moments où j'ai peur que mon amour, quelque fort qu'il soit, ne puisse m'aider à jouer ce rôle de faux savant si contraire à ma nature et à mon caractère...

Une main se posant sur son épaule le fit se retourner et il se trouva face à face avec Fricoulet qui lui dit:

—L'amour est le plus fort des dieux... Il peut ce qu'il veut et, de tous les maîtres de l'Olympe, c'est assurément celui qui a fait le plus de miracles..

—En attendant, fit Séléna, dont les paroles de M. de Flammermont avaient assombri le visage, vous ne savez toujours pas ce que représente 7"03 par an?

—Vous parlez de 1830, Groombridge! s'exclama Fricoulet.

Et s'adressant à Gontran:

—Cela représente tout simplement la bagatelle de 2600 millions de lieues ou 300 kilomètres par seconde.

Mais M. de Flammermont, que commençait à énerver quelque peu l'emballement auquel étaient en proie et son ami et sa fiancée, se croisa les bras, et posa, d'un ton narquois, cette question fort logique en somme:

—Et après?

—Comment! après?

—Oui, vous savez que cette étoile court avec une rapidité de 300 kilomètres par seconde, c'est quelque chose, mais ce n'est pas tout. L'intéressant serait de savoir d'où vient ce soleil colossal, où il va, dans quel but il a été créé, quel rôle il joue dans l'Univers et de quelle influence il peut être dans la marche de l'humanité et de la civilisation célestes.

Fricoulet pinça les lèvres, pour retenir une violente envie de rire.

—Oh! oh! fit-il, l'humanité céleste!

Gontran sursauta et étendant la main vers le hublot:

—Tu ne prétends par insinuer que cet Univers soit un univers mort et qu'il ait été créé dans le seul but d'éclairer nos nuits terrestres.

—Assurément non.

Les étoiles, les soleils, les planètes étaient emportés dans un vol d'ouragan (p. 125).

—Eh bien! alors... j'ai donc raison quand je te demande si un semblable colosse n'est pas de nature à influencer prodigieusement les humanités qui animent les surfaces des mondes dont il effleure les rivages dans sa course...

L'ingénieur lança ses bras vers le plafond, dans un geste étrangement comique.

—Oh! poète! s'écria-t-il... veux-tu que je te dise une chose?... par ton envolée lyrique, tu me rappelles ton savant homonyme, l'auteur desÉtoiles.

«Quelle est l'origine d'une telle véhémence? qui l'a lancé ainsi dans les sphères éthérées? dans quel abîme se précipite-t-il?... autant de questions! autant de mystères!... Et quand on songe que ce boulet prodigieux pourrait, si nulle influence étrangère ne venait modifier sa marche, continuer de courir en ligne droite avec cette même vitesse constante, pendant des millions et des milliards d'années—pendant l'éternité entière—sans jamais approcher d'aucun terme, sans pouvoir atteindre l'horizon de l'infini!... l'esprit s'arrête épouvanté devant une telle contemplation; l'imagination suspend son vol et tombe évanouie devant la splendeur de l'absolu!»

L'ingénieur avait prononcé ces paroles sur un ton un peu emphatique, faisant ressortir à dessein l'allure par trop redondante des phrases dont le tour pathétique masquait un peu le vague de la pensée.

Gontran l'avait belle pour riposter et il n'y manqua pas.

—Fort bien, marchez, répliqua-t-il narquoisement; mais tout cela ne m'apprend rien de bien nouveau; mon homonyme procède par interrogations, auxquelles il se garde bien de répondre et son imagination, au lieu de «s'évanouir» devant les mystères de la nature, ferait bien mieux de tenter de les expliquer... Si un astronome se contente d'interroger, compte-t-il donc sur un ignorant comme moi pour lui apprendre ce qu'il ignore?...

L'ingénieur, pour toute réponse, se contenta d'allonger les lèvres avec une expression qui semblait indiquer qu'au fond il n'était pas éloigné de partager la manière de voir de son ami; mais ce fut Séléna qui s'exclama:

—Si mon père vous entendait parler ainsi!... oser toucher à ce savant pour lequel il a une si profonde admiration...

—Mais, moi aussi, je l'admire, répliqua le jeune homme; seulement, je trouve qu'il met trop de poésie dans son encrier et je suis déçu lorsqu'au lieu de trouver un chiffre ou une explication scientifique, je ne trouve qu'une envolée qui berce ma raison, sans la satisfaire complètement.

Sans doute la conversation se fût-elle prolongée sur ce terrain; mais, en entendant craquer, au-dessus de sa tête, le plancher de la cabine d'Ossipoff, Gontran prévoyant que le savant allait venir rejoindre sa fille et ne se souciant nullement de passer un examen sur Sirius, s'esquiva sur la pointe des pieds et gagna sans bruit son hamac.

Non loin de lui, Farenheit dormait comme une brute, les poings fermés, la face congestionnée, soufflant par ses lèvres entr'ouvertes, une haleine puissante qui faisait dans la pièce un bruit semblable au bourdonnement d'un énorme moustique.

—En voilà un que les lois astronomiques ne tourmentent guère, songea le jeune homme en jetant un regard d'envie sur son voisin; et comme il a raison!

Il ajouta, avec un soupir qui—si elle eût pu l'entendre—en eût appris long à Séléna sur l'état d'âme de son fiancé:

—«Amour, amour, quand tu nous tiens...»

Il n'acheva pas; il prit, sur une planchette, le livre desContinents Célestesdont il parcourait toujours quelques feuillets avant de s'endormir—habitude qu'il avait prise depuis le commencement du voyage, moins pour compléter son instruction que pour détourner momentanément son esprit des mille inquiétudes qui lui bourrelaient la tête.

Mais, soit que les explications astronomiques lui eussent fatigué le cerveau, soit plutôt que la chaleur extraordinaire due à la proximité de Sirius l'eût accablé plus que de coutume, Flammermont laissa aller en arrière sa tête qui tomba sur l'oreiller et il s'endormit, tenant encore entre les doigts le livre dont il avait parcouru une dizaine de feuillets à peine.

Alors, par suite d'une hallucination très compréhensible, voilà que, dans une sorte de rêve, les suppositions philosophiques du savant auteur desContinents Célestess'animèrent, rendant réelles à ses yeux les descriptions contenues dans les feuillets qu'il venait de parcourir.

Miraculeusement, et sans qu'il cherchât d'ailleurs à s'expliquer par suite de quelles transformations cela pouvait être, voilà que sa vue, dépassant les limites de la vision télescopique, avait acquis une puissance surnaturelle, que ses sensations de durée et de temps lui permettaient de resserrer et de comprendre les plus grands intervalles de temps.

Et alors, comme par enchantement, disparut cette apparente immobilité dans laquelle est figée la voûte azurée des cieux: les étoiles innombrables, semblables à ces tourbillons de poussière que soulèvent sur nos routes, durant l'été, les rafales de vent, dont sont précédés les grands orages, s'envolaient dans toutes les directions, éparpillées à tous les coins de l'infini; les nébuleuses, arrachées, déchiquetées, lacérées, n'étaient plus que des lambeaux informes qui, tournoyantes, disparaissaient dans les profondeurs du ciel, ainsi que de gigantesques oiseaux que la violence de la tempête eût plumés, ou bien encore, emportées; roulées sur elles-mêmes, condensées pour ainsi dire, elles changeaient d'aspect, dévorant des mondes, elles aussi, comme les autres; la Voie Lactée se disloquait et, déformée, disséminée, était méconnaissable.

Bref, c'était dans l'espace, une agitation, un mouvement, une vie, semblables à ceux dont la Terre donne l'exemple, mais dans des proportions tellement colossales que Gontran en était épouvanté.

On eût dit que des mains de géants s'acharnaient après les astres, les prenaient, les jetaient aux vents de l'Infini où ils disparaissaient sous un souffle colossal.

Miraculeusement, l'esprit du dormeur s'était déchiré de l'enveloppe charnelle qui l'étreignait, empêchant l'expansion de ses forces, le contraignant au terre à terre et alors il avait la compréhension de l'Infini comme espace et comme temps. Ce n'était plus la nuit silencieuse d'un ciel morne, immobile et comme mort qu'il contemplait, mais bien une immensité effroyable dans laquelle se mouvaient des myriades de Soleils étincelants, désorbités, n'obéissant plus à aucune règle de la gravitation des corps, mais lancés suivant le caprice d'une volonté inconnue, semant par l'espace les formes multipliées d'une vitalité inextinguible et universelle.

Les regards effarés de M. de Flammermont, doués d'une acuité incompréhensible, plongeaient, à chaque instant, plus avant dans les profondeurs insondables de l'espace, il semblait qu'il y eût comme une infinité de voiles superposés, qui se tiraient les uns après les autres, masquant toujours le fond du gouffre céleste dans lequel Gontran pensait apercevoir la vérité de toutes choses.

Mais les étoiles, les soleils, les planètes étaient emportés dans un vol d'ouragan et pas une minute, pas une seconde, l'aspect du ciel n'était semblable et devant ces métamorphoses non interrompues le jeune homme ne cessait de s'extasier.

Enfin, il arriva un moment où le vertige occasionné par cette sarabande d'astres lui causa une angoisse si épouvantable qu'il s'éveilla en sursaut, en poussant un cri.

Assis sur son séant, le visage trempé de sueur, il vit, groupés autour de son hamac, tous ses compagnons de voyage qui le regardaient avec inquiétude.

Alors il comprit qu'il avait été simplement la proie d'un cauchemar et il demeura silencieux, quelque peu honteux de cette faiblesse, cependant indépendante de sa volonté.

—Eh bien! quoi donc? ricana Fricoulet, est-ce que tu as encore rêvé de la Loïe Fuller?

Gontran rougit un peu et murmura d'une voix de mauvaise humeur:

—Encore quelques semaines de cette existence et je deviendrai fou...

Et, machinalement, il se palpait le crâne, comme s'il eût voulu se convaincre qu'il ne s'y était produit aucune fêlure.

—Un cauchemar? interrogea Farenheit.

Mais comme Ossipoff était là, lui aussi, le jeune comte eut honte d'avouer la vision astronomique qui avait troublé son sommeil et, recouvrant immédiatement la lucidité de sa pensée, il répondit:

—Oui, un cauchemar, et un cauchemar causé par ce misérable Sirius; je ne pouvais admettre que Sirius s'éloignant de la Terre, depuis des temps incommensurables, à raison de 35 kilomètres par heure, sa lumière non seulement n'eût pas diminué d'intensité, mais fût encore visible.

Ossipoff sourit avec indulgence et murmura:

—Très singulier, cet état spécial dans lequel le rêve met un esprit lucide et savant! Ainsi vous voilà, vous, un astronome dont nul, pas même moi, n'oserait discuter la science, vous voilà tout ému par une objection qu'un raisonnement enfantin suffit à réfuter... Si vous aviez été dans votre état normal, n'auriez-vous pas compris que ce qui vous paraissait un phénomène était dû tout simplement à l'énorme distance qui nous sépare de Sirius... L'éloignement qui s'est opéré depuis quatre mille ans n'est pas la cinquantième partie de la distance qui sépare Sirius de la Terre; dans de semblables conditions...

Gontran inclina la tête affirmativement.

—Si votre cauchemar ne vous a pas trop fatigué, ajouta le vieillard, je vous serais bien obligé devenir m'aider dans certaines études que je veux faire...

Une ombre s'étendit sur le visage de M. de Flammermont qui murmura d'une voix accablée:

—Le temps de me passer un peu d'eau sur la figure et je suis à vous...

—Hâtez-vous... car, du train dont marche l'Éclair, nous ne tarderons pas à être hors de vue...

Il avait, tout en parlant, fait quelques pas vers la porte; mais il revint et, frappant sur l'épaule du jeune homme, il lui dit à mi-voix, sur le ton dont un gourmet parle d'un plat délicieux et qui lui fait venir l'eau à la bouche:

—Nous saurons peut-être à quoi nous en tenir, cette fois... et si l'on a affaire à une planète ou à un soleil...

Sans remarquer l'espèce d'ahurissement produit sur Flammermont par ces mots, il sortit...

—Si c'est une planète ou un soleil, répéta Gontran..

Ses yeux se promenèrent, effarés, interrogateurs, de Farenheit à Fricoulet.

—Cette fois-ci, déclara-t-il, je crois bien que je suis perdu.

L'ingénieur écarta les bras dans un geste de complète ignorance.

—Si encore on savait ce qu'il veut dire...

Et tous les trois demeuraient immobiles, silencieux, se regardant, lorsqu'on heurta doucement à la porte et la voix de Séléna se fit entendre.

—Monsieur Gontran, fit-elle, mon père demande si vous le rejoindrez bientôt?

—Eh! qu'il aille au diable! grommela le jeune comte...

—Lui, soit, mais pas elle, dit Fricoulet.

Et, allant ouvrir la porte, il invita la fille d'Ossipoff à entrer.

—Figurez-vous, lui dit-il, que nous voici fort perplexes et peut-être, comme vous êtes au courant des travaux de votre père, pourrez-vous nous tirer d'embarras... Voici ce dont il s'agit...

Ayant écouté l'explication, rapidement donnée par l'ingénieur, Séléna se mit à sourire:

—Je crois que mon père a voulu faire allusion au satellite de Sirius...

Fricoulet frappa l'une contre l'autre ses mains, en signe de joie.

—Parfaitement... j'y suis, maintenant... s'écria-t-il.

Mais Gontran, atterré, murmura:

—Ah! si les étoiles se mettent à avoir des satellites... à présent...

Mais Fricoulet ne lui laissa pas le loisir de s'apitoyer... le temps pressait, le père Ossipoff attendait et l'ingénieur ne voulait pas l'exposer, sans l'avoir au préalable bardé de notions scientifiques, au tournoi astronomique auquel le vieillard daignait le convier.

—En quelques mots, voici la chose: le mouvement propre de Sirius, au lieu de se produire uniformément, subissant certaines altérations, un astronome nommé Bessel n'a pas hésité à les attribuer à l'action d'un corps invisible de masse considérable, corps obscur, débris de mondes éteints, circulant dans l'espace. En 1854, Le Verrier préconise cette théorie, s'appuyant sur les inégalités périodiques présentées par Procyon, à qui on n'avait jamais pu découvrir de satellite... Ce qui n'empêchait pas M. Peters, en 1851, de donner à l'orbite de ce corps inconnu et invisible la forme d'une ellipse très allongée sur laquelle il se meut en un espace de cinquante ans...

Farenheit ne put retenir un formidable éclat de rire.

—On ne connaît pas le corps, on ne l'a jamais vu... on ne sait même pas s'il existe; mais ça n'empêche pas les astronomes de déclarer dans quelles conditions il se meut.

—S'ils ne déclaraient que cela, poursuivit Fricoulet; mais, en 1862, MM. Auwers et Safford indiquaient au problématique satellite un angle de position de 85",4, à une distance angulaire de 10",6.

L'Américain leva les bras au plafond en s'exclamant ironiquement:

Sur quoi vous basez-vous? demanda-t-il d'une voix sifflante (p. 131).

—Incommensurable!...

—Riez tant que vous voudrez, monsieur Farenheit, déclara Séléna; cela n'empêche pas qu'en 1862, le 31 janvier, M. Alvan Clark fils, en essayant un télescope de 18 pouces, aperçut à gauche de Sirius un point lumineux, dont l'angle de position était exactement égal à 84°,6... c'est-à-dire une différence de 1 degré seulement avec l'observation de MM. Auwers et Safford.

—Et c'est là que se borne ce que l'on sait de ce satellite? interrogea ironiquement Gontran.

—Point: son éclat est à peu près égal à celui d'une étoile de neuvième grandeur et sa masse à environ la moitié de celle de Sirius, c'est-à-dire sept fois celle du Soleil, bien que sa lumière soit environ cinq mille fois moindre que celle de l'étoile principale... Maintenant que te voilà renseigné...

Et, en disant cela, l'ingénieur poussait Gontran vers la porte, car il entendait M. Ossipoff qui appelait à grands cris son jeune «collègue»; mais celui-ci, qui n'affrontait jamais, sans appréhension, ces sortes de conversations, demanda encore avant de sortir:

—Alors, la question est de savoir si ce fameux satellite est planète ou soleil?

—Oui; d'après ce qu'a dit Ossipoff.

—Et... as-tu une idée personnelle à ce sujet?

—Aucune; vu que, jusqu'à présent, ce sujet m'a laissé fort indifférent; mais, si tu veux me croire, dans l'incertitude, tu le laisseras parler, et, s'il t'interroge, tu peux soutenir hardiment la théorie qui te conviendra...

Dans sa cabine, le vieillard trépignait d'impatience en attendant Gontran, tout en fouillant l'espace pour arracher ses secrets au monde mystérieux qui l'intriguait si fort.

Était-ce là en effet un Soleil, brillant de son propre éclat, ou bien n'avait-on affaire qu'à une planète énorme de ce lointain système?

Ossipoff tenait pour cette seconde hypothèse et M. de Flammermont avait à peine franchi le seuil qu'il lui cria:

—Vous savez, mon cher, pour moi il n'y a plus maintenant l'ombre d'un doute, c'est bien une planète.

—En vérité!

—Et vous allez comprendre mes raisons: voici un monde d'un grand volume auquel rien ne m'empêche de supposer un sol très blanc, qu'éclaire un soleil deux fois plus intense par unité de surface et ayant une surface cent quarante fois plus étendue que le soleil terrestre; qu'y a-t-il d'impossible à ce que cette planète, même éloignée à plus d'un milliard de lieues du flambeau central, soit perceptible à 39 trillions de lieues de distance?

Pour ne pas se compromettre, Gontran crut devoir approuver, d'une inclinaison de tête, cette théorie qui ne lui importait pas plus, au fond, que celle contraire et qui avait l'avantage de lui permettre de conserver un mutisme absolu.

D'ailleurs, le savant paraissait avoir oublié la présence de son compagnon, tout entier saisi par l'intérêt croissant de son étude, laquelle prenait, à chaque instant, une étendue de plus en plus grande; après avoir examiné minutieusement Sirius et son satellite, il parvint à distinguer plusieurs autres points lumineux, l'un par 114° et 72", l'autre par 159° et 104", qu'il n'hésita pas à déclarer comme appartenant aussi au système sirien.

Aux exclamations de triomphe poussées par le vieillard, Fricoulet et Séléna accoururent et quand Ossipoff eut exposé le motif de sa joie:

—Mon Dieu, mon cher monsieur, dit l'ingénieur, je ne voudrais certainement pas m'inscrire en faux contre vos affirmations; cependant, outre que votre théorie de sol blanc du fameux satellite sirien me semble très discutable, je trouve également que vous augmentez le système de Sirius avec une légèreté un peu bien juvénile...

Le vieux savant eut un haut-le-corps prodigieux; il abandonna le télescope, vira sur ses talons comme une toupie et, le visage subitement congestionné, les yeux lançant des éclairs à travers les verres de ses lunettes:

—Et sur quoi vous basez-vous, mon jeune ami, demanda-t-il d'une voix sifflante pour vous permettre de me démentir si catégoriquement?

Fricoulet se récria:

—Je ne me permets rien, monsieur Ossipoff; j'ai commencé par le vous dire. Seulement, il est loisible de se demander si ces points lumineux dépendent réellement du système de Sirius ou bien s'ils ne sont pas tout simplement situés au delà de cette étoile, paraissant être dans son voisinage, par le simple hasard des perspectives célestes.

Le vieillard était bien obligé, en lui-même, de reconnaître la logique de cette observation; mais il n'aimait pas la contradiction et il riposta d'une voix aigre, tout en contenant son irritation:

—Je serais curieux en ce cas de savoir quelle orbite vous assigneriez à ce satellite de Sirius... du moment que, pour vous, ce n'est pas une planète, mais un soleil...

—Mon Dieu, moi, vous savez, je n'ai pas grande opinion personnelle à ce sujet; mais Gontran—qui m'en parlait précisément hier—m'a donné des renseignements très intéressants.

—Vous! s'exclama le vieillard sur un ton d'indignation...

—Moi! se récria à son tour M. de Flammermont, moi je t'ai parlé de cela?

Mais Fricoulet, indifférent à la surprise indignée de son ami, poursuivit:

—Voyons, ne m'as-tu pas dit que, pour un système binaire, plusieurs cas étaient en présence: ou bien chaque composante peut avoir ses planètes tournant en cercle autour d'un Soleil respectif, ou bien les planètes peuvent décrire de triples spirales, symétriquement formées, avant de revenir à leur point de départ...

Ossipoff se mit à ricaner et s'adressant au jeune comte:

—Ah! ce n'est pas l'imagination qui vous manque! malheureusement entre le produit de l'imagination et les résultats d'études scientifiques, il y a de la marge... Ainsi, vous faites-vous une idée à peu près exacte des singulières années, des bizarres saisons que peuvent produire de semblables révolutions?... non, n'est-ce pas?... eh bien, moi, je vous dis...

Il s'interrompit brusquement, se rappelant l'acquiescement que, quelques instants auparavant, le jeune homme avait donné à sa théorie concernant le satellite de Sirius.

—Pourquoi ne m'avoir pas démenti tout à l'heure et ne m'avoir pas répondu Soleil, quand je vous parlais Planète?

Pris de court par cette question, le jeune homme répliqua avec un haussement d'épaules qui attestait le peu d'importance de la chose.

—Mon Dieu, mon cher monsieur Ossipoff, toutes les opinions sont respectables, en outre, je suis peu partisan de la contradiction, surtout lorsqu'elle s'adresse à une personne plus âgée que moi...

Ossipoff s'emporta.

—Il n'y a pas d'âge! cria-t-il, quand la science est en jeu; nombre de fois depuis le commencement de ce voyage, j'ai incliné ma tête blanche devant votre savoir et rien ne peut m'humilier davantage que cette condescendance à ma vieillesse...

Il se tut quelques instants, marmottant entre ses dents des paroles inintelligibles; puis, brusquement, congédiant Gontran de la main:

—Allez... puisqu'il en est ainsi... je n'ai plus besoin de vous...

Et, sans s'occuper de ceux qui se trouvaient là, il se recolla le visage à l'oculaire, ressaisi tout entier par son ardente curiosité...

Une fois sur le palier et la porte soigneusement refermée derrière lui, Gontran demanda d'un ton irrité à Fricoulet:

—Qu'est-ce qui t'a pris? en voilà une idée de raconter à Ossipoff des choses qui ne sont pas?

—Ce ne serait pas la première fois, ricana l'ingénieur.

—Soit; mais les précédentes fois, nous étions d'accord.

—Ne fallait-il pas trouver un moyen d'aller au-devant des questions qu'il t'aurait sûrement posées?...

Puis, de mauvaise humeur à son tour, comme si le reproche de M. de Flammermont lui paraissait injustifié, l'ingénieur bougonna:

—C'est bien; désormais je te laisserai tirer d'affaire tout seul.

Et, tandis que Gontran rentrait dans sa cabine, il descendit lentement les marches qui conduisaient à la machinerie, murmurant avec un singulier sourire...

—Qui sait?... on a vu des choses plus étranges...

OÙGONTRAN ET FRICOULETONT UNEEXPLICATION SÉRIEUSE

Ily avait deux jours déjà, ou plutôt deux fois vingt-quatre heures, que l'Éclair, naviguant toujours dans la Voie Lactée, avait laissé bien loin derrière lui Sirius et la constellation du Grand Chien à laquelle appartient ce brillant soleil.

Emporté par une force incommensurable, obéissant à l'attraction invincible qu'exerçaient sur lui les mondes de l'Infini, l'appareil filait droit son chemin, semblable à ce boulet hyperbolique dont l'auteur desContinents célestesparle dans un de ses ouvrages, et sans apparence qu'il dût atteindre jamais le but qu'il poursuivait, les limites de cet infini dans lequel il était lancé, reculant au fur et à mesure qu'il avançait sur sa route.

Dans l'intérieur du wagon, une certaine contrainte régnait depuis la scène que nous avons rapportée à la fin du chapitre précédent; entre les éléments plus qu'hétérogènes dont se composait la petite troupe des voyageurs, Fricoulet servait de trait d'union, sa bonne humeur naturelle calmait les fureurs de Farenheit, dissipant les soupçons d'Ossipoff et adoucissant les blessures involontairement faites à l'amour-propre de Gontran; il est inutile d'ajouter, une fois de plus, que, sans les connaissances scientifiques de son ami, l'ancien diplomate eût été incapable de soutenir avec Ossipoff un entretien, quelque court qu'il fût.

Semblable à un acteur qui, pour remplacer un camarade absent, est poussé par le régisseur, sur la scène, sans savoir un mot du rôle qu'il doit débiter, M. de Flammermont fût resté en panne, à tout moment, s'il n'eût eu affaire à un souffleur d'aussi bonne composition que Fricoulet.

Or, depuis l'incident, en apparence fort léger, auquel avait donné lieu la discussion sur le satellite de Sirius, les deux amis semblaient se bouder; peut-être eût-il été admissible, ou tout au moins compréhensible, que Gontran en voulût à l'ingénieur, car il eût pu considérer comme une mauvaise plaisanterie de sa part de lui avoir prêté une opinion diamétralement opposée à celle du vieillard, et sans qu'il y eût aucune nécessité à cela.

Car M. de Flammermont ne pouvait supposer que l'ingénieur éprouvât un plaisir quelconque à soulever des discussions entre le savant et lui, d'autant plus que, depuis le départ de la Terre, il avait fait preuve, à son égard, d'une inépuisable complaisance.

Ce n'était donc pas par pur caprice, dans l'unique désir de lui jouer un mauvais tour et de s'amuser à ses dépens que Fricoulet lui avait prêté un langage qu'il n'avait jamais tenu.

Quant aux explications qu'il lui avait données, au sortir de la cabine d'Ossipoff, il n'y ajoutait qu'une foi très médiocre; il n'eût tenu en effet qu'à l'ingénieur de fournir à son ami les explications qu'il jugeait indispensables, concernant Sirius, mais en s'y prenant d'autre façon.

L'ignorance de Gontran en matière astronomique rendait déjà fort difficile, pour ne pas dire impossible, son attitude; l'existence allait devenir insoutenable s'il prenait souvent à Fricoulet des fantaisies semblables à celle-là.

Vif comme il l'était, habitué à ne jamais conserver au dedans de lui-même son opinion concernant une personne ou un fait, partisan des explications franches et promptes, Gontran, sur le premier moment, avait pensé à demander à Fricoulet la raison qui l'avait fait agir de la sorte.

Séléna demeurait assise, résignée, dans un coin de la cabine (p. 146).

Mais un instinct, dont il ne se rendait pas compte, lui avait fait garder le silence et, ainsi qu'il arrive en semblable circonstance, la mauvaise humeur qu'un entretien de quelques minutes eût peut-être dissipée, s'était transformée en bouderie.

Et, chose bizarre, à mesure que les heures s'étaient écoulées, le jeune comte avait senti se fortifier davantage en lui l'idée de ne pas revenir sur cet incident; il sentait vaguement—mais, nous le répétons, sans pouvoir se faire à ce sujet une opinion même indistincte—que, pour agir ainsi qu'il l'avait fait, l'ingénieur avait eu une raison; mais il avait aussi le pressentiment que, cette raison, il ne la donnerait pas.

Alors, dans de semblables conditions, pourquoi provoquer une explication qui n'avait d'autre chance que de dégénérer en discussion et en discussion d'autant plus pénible, d'autant plus périlleuse que les circonstances contraignaient impérieusement les deux amis à une vie étroitement commune?

Gontran s'était donc mis à bouder Fricoulet et comme, boudant Fricoulet, il ne voulait et ne pouvait se risquer à se rencontrer avec Ossipoff sur le terrain scientifique où il craignait toujours une glissade dangereuse, il feignait une indisposition et ne bougeait pas de son hamac.

Fricoulet, de son côté, paraissait bouder également; nous disons «paraissait», car le caractère enjoué et jovial de l'ingénieur était absolument réfractaire aux bouderies; non moins franc que Flammermont, il n'aimait pas les choses qui traînaient et était partisan des situations rapidement tranchées.

Seulement, en cette circonstance, il éprouvait une retenue singulière, pour ne pas dire une sorte de répugnance à adresser la parole à son ami.

La vérité c'est que, s'il boudait—comme il y paraissait—c'était, non contre Gontran, mais contre lui-même.

Oui, contre lui; il n'était pas content de ce qu'il avait fait, bien qu'en le faisant il eût pour ainsi dire agi sans son propre consentement, obéissant à un sentiment inanalysable, poussé par un instinct qu'il ne s'expliquait pas.

Nul doute qu'en prêtant à Gontran une opinion contraire à celle manifestée par Ossipoff, il n'eût eu l'intention de brouiller les cartes et de provoquer, à la comédie qui se jouait depuis si longtemps, à l'insu du vieillard, un dénouement imprévu, non conforme aux désirs des principaux acteurs.

Seulement, il lui semblait que ce dénouement-là ne serait pas pour lui déplaire, à lui, Fricoulet, s'il déplaisait à Flammermont et à Séléna.

Pourquoi? Ah! pourquoi... il n'en savait rien. S'il eût voulu le savoir, peut-être bien, cela ne lui eût-il pas été très difficile: il n'eût eu pour cela, lui, le chimiste par excellence, qu'à analyser le mélange troublé et un peu bizarre que faisaient ses sentiments, au fond de lui-même.

S'il l'eût voulu; mais, voilà, il ne le voulait pas: un instinct secret l'avertissait que, dans son intérêt et dans celui de tous, mieux valait qu'il n'approfondît pas la question—en cela, il obéissait au même sentiment qui poussait Gontran à fuir une explication—et, enfermé dans son mutisme, il demeurait confiné dans la machinerie.

Ossipoff, fort ennuyé de l'indisposition de Gontran, qui le privait d'un partenaire scientifique devenu à présent indispensable à son existence, s'absorbait davantage encore dans la contemplation des astres, tandis que Séléna, toute déconcertée, ne sachant ce que signifiait le brusque changement survenu dans les relations des deux amis et sentant une inquiétude vague envahir son âme, s'était mise à écrire sous la dictée de son père, comme à Pétersbourg, pour passer le temps.

Nous ne parlerons pas de Farenheit, et pour cause; peu lui importait, à lui, que Fricoulet et Gontran fussent en froid, et que les conversations scientifiques du vieillard fussent interrompues. Une seule chose l'intéressait, la marche de l'Éclair; chaque seconde écoulée le rapprochait de la cinquième avenue et cela suffisait, depuis quarante-huit heures, à maintenir son visage dans un état de sérénité inconnu, depuis bien longtemps, de ses compagnons de voyage.

D'ailleurs, presque tout son temps s'écoulait dans le hamac, où il demeurait étendu, dormant à poings fermés; lorsque des tiraillements d'estomac le réveillaient, il allait à la cabine d'approvisionnement, avalait quelques gorgées de liquide nutritif et, ensuite, pour faciliter la digestion, il passait un quart d'heure ou un peu plus—suivant l'intérêt qu'offrait le ciel—auprès d'un hublot.

À moins qu'il ne recommençât, pour la vingtième fois au moins, le calcul de la somme que pourrait lui rapporter sa part dans la vente du wagon de lithium, une fois revenu à Terre.

Si des fouilles faites, depuis son départ, avaient fait découvrir de nouveaux gisements! si, par suite, la valeur du précieux métal avait diminué!... Si... Si...

Et ces inquiétudes suffisaient à rompre la monotonie de l'existence, pour une homme dont le cerveau n'avait pas, d'ailleurs, des appétits bien ambitieux.

On comprendra que, dans ces conditions, la vie à bord manquât de gaieté et que, pour Gontran, pour Fricoulet et pour Séléna, les minutes fussent longues comme des heures et les heures comme des siècles.

Cela n'empêchait pas que les centaines de mille lieues s'ajoutassent aux millions de kilomètres, derrière l'Éclair, qui poursuivait impassiblement sa route.

La proue dirigée sur Orion, il cinglait vers la constellation de laLicornequi forme, avec la province céleste dans laquelle elle se trouve située, un des coins de l'espace les plus bizarres et, en même temps, les plus intéressants à étudier.

Déjà Ossipoff pouvait, à l'aide du télescope, examiner beaucoup plus minutieusement qu'il n'eût pu le faire, de l'observatoire de Poulkowa, la fameuse étoile nº 11 ou plutôt le système ternaire dont les trois composantes apparaissaient, éblouissantes de blancheur, ainsi que trois lampes à incandescence qu'une main divine eût allumées devant le rideau diapré de l'espace.

Puis apparut ensuite le nº15 ou S avec ses deux composantes jaunes et la troisième couleur bleu d'azur, et le vieux savant put avoir, en quelques minutes, étant donnée la rapidité avec laquelle courait l'appareil, le surprenant spectacle de cette variabilité qui met 3 jours, 10 heures et 48 minutes à se révéler aux yeux des astronomes terrestres.

L'intensité de la lumière émise par ce système ternaire s'élevait alternativement de la 6eà la 4egrandeur, pour retomber ensuite à la 6e, en sorte que cela produisait une clarté vacillante dont les yeux d'Ossipoff se trouvèrent extrêmement fatigués.

Il fut même incommodé à ce point qu'il dut avoir recours à Séléna pour lui succéder au télescope, à défaut de Gontran, qui jugea fort à propos de demeurer sourd aux invites du vieux savant.

C'est ainsi que, par les yeux de sa fille, celui-ci put se rendre compte approximativement du phénomène bizarre produit par cet assemblage multiple de soleils variables: l'étoile nº8, double et très curieuse en raison de ses composantes, l'une jaune et l'autre bleue, animées d'un mouvement propre commun, bien qu'elles restent fixes, l'une par rapport à l'autre, depuis cent ans qu'on les examine.

Non loin, une nébuleuse d'allure cométaire fut signalée par la jeune fille; puis, si nombreuses, qu'il était inutile de chercher à les compter, des amas de petites étoiles de diverses couleurs et beaucoup de nébuleuses de forme très curieuse.

En dépit de la douleur que lui causait aux yeux l'éclat de tous ces astres, Ossipoff, talonné par la curiosité, ne put se contenter longtemps de n'admirer toutes ces merveilles que par l'intermédiaire de Séléna et il reprit rapidement sa place à l'oculaire; au surplus, c'était une manière peu commode, on en conviendra, de faire de l'astronomie et, très nerveux, il s'était impatienté contre la jeune fille à différentes reprises, notamment à l'occasion de Procyon...

—Ne vois-tu pas, avait-il demandé, à notre Nord-Ouest, une étoile de première grandeur?...

—J'en vois plusieurs, avait répondu Séléna, en regardant dans la direction indiquée....

—Plusieurs... assurément, mais pas comme celle-là; celle dont je te parle brille comme une lumière électrique... elle a d'ailleurs un éclat semblable à celui de Sirius... la vois-tu?... voyons, tu dois la voir, que diable!...

—Oui... il me semble... au Nord-Ouest, dis-tu?

C'est alors que, trépignant d'impatience, le vieillard avait repoussé sa fille: oui, c'était bien là l'Alpha duPetit Chien, cette étoile si curieuse, en raison de son mouvement propre, et le vieillard éprouva une joie sans mélange après avoir vérifié la parallaxe établie par Anwers, en 1862, parallaxe égale à 0"123, à étudier la vitesse de l'astre que, jusqu'alors, il n'avait pu examiner qu'imparfaitement, en raison des 62 trillions de lieues qui le séparent de la Terre.

À l'examiner, Ossipoff était, par moments, en proie à l'illusion que peut se faire le voyageur qui se trouve dans un wagon en marche; en admettant que le train qui l'emporte soit animé d'une vitesse de 60 kilomètres à l'heure et que, parallèlement à lui, coure un second train animé d'une vitesse semblable.

Les wagons du second train pourront paraître au voyageur contenu dans le premier, immobiles, à moins que, se considérant lui-même comme immobile, il lui semblera voir filer en sens inverse, et avec une vitesse de 60 kilomètres, les poteaux télégraphiques, les gares, les stations et les différentes constructions bordant la voie.

Enfin, s'il arrive en sens inverse, sur l'autre voie, un train marchant, lui aussi, d'une vitesse égale à celle du premier, on pourra, ayant l'illusion de sa propre immobilité, croire que ce nouveau train est du double plus rapide que le premier, c'est-à-dire court à raison de 120 kilomètres.

Eh bien! quoique le vieux savant fût bronzé sur ces sortes d'illusions auxquelles peuvent se laisser prendre des astronomes novices, mais dont se méfient les vieux de la vieille de la science, cependant, étant si proche de l'astre, il lui arrivait, par instants, de croire Procyon animé d'une vitesse doublement grande, en raison de sa course dans l'espace, à l'encontre du mouvement dont est animé le système solaire.

D'une voix brève, qui s'étranglait dans sa gorge, il dictait, par phrases hachées, des notes à Séléna... notes incompréhensibles pour tout autre que pour lui... des chiffres dont il fallait avoir la clé pour qu'ils eussent une signification quelconque.

De temps à autre, lorsqu'il n'avait rien de bizarre, d'intéressant à signaler, il disait d'un ton de commandement, sous lequel ne se fût nullement reconnu l'amour paternel.

—Additionne... divise... multiplie...

Et, finalement, il demandait:

—Cela fait?

Alors, la jeune fille donnait le résultat de ses opérations et, s'il arrivait que ce résultat concordât avec ceux obtenus par Ossipoff, lors de son séjour sur la Terre, il exprimait sa satisfaction par un petit ricanement sonore; autrement, il claquait de la langue, grommelant des paroles inintelligibles qui se terminaient invariablement par un sec:

—Recommence...

Pour Procyon, heureusement, les calculs du vieillard se trouvèrent justes et il évalua la rapidité avec laquelle l'astre se trouvait emporté dans l'espace à 43 kilomètres par seconde, soit 2,580 par minute, 154,000 par heure, 3,715,000 par jour, ce qui donnait pour l'année un joli total de 1,357 millions de lieues.

Ossipoff éprouvait une indéfinissable jouissance à ces calculs qui finissaient par donner des résultats presque incommensurables devant lesquels tout autre esprit que le sien fût demeuré stupéfait, mais qui, au contraire, transportaient le sien bien par delà les limites de la compréhension humaine, lui ouvrant pour ainsi dire les profondeurs de l'infini.

—Comprends-tu, disait-il d'une voix vibrante d'enthousiasme à Séléna, comprends-tu ce que donnent, réunis ensemble, les mouvements de Procyon et de notre Soleil? 1,409 millions de lieues, pour la durée d'une année!

Et il ajouta sur le ton d'un lutteur qui entre dans l'arène, avec la ferme volonté de «tomber» son adversaire:

—Au tour de l'autre, maintenant.

—L'autre, interrogea Séléna.

—Eh! oui... le satellite de Procyon.

Il sembla qu'un ouragan se ruait par la porte de la cabine (p. 148).

À partir de ce moment, il ne prononça plus un seul mot, le corps penché en avant, tout frémissant d'impatience, l'œil dilaté collé au télescope tandis que sa main traçait fébrilement sur le bloc-notes placé devant lui, des chiffres et des signes géométriques...

Il était là depuis six heures environ, immobile, sans que ses lèvres se fussent desserrées une seule fois, ignorant la présence de Séléna qui, toute triste de l'abandon en lequel la laissait Gontran depuis deux jours, demeurait assise, résignée, dans un coin de la cabine, lorsque Fricoulet entra sur la pointe du pied.

La jeune fille mit un doigt sur sa bouche pour recommander le silence à l'ingénieur, lorsque, en ce moment même, la voix d'Ossipoff se fit entendre, découragée.

—Rien... je ne vois rien... et cependant Struve est bien affirmatif...

—Trop, monsieur Ossipoff, beaucoup trop, ne put s'empêcher de dire Fricoulet, car, à la vérification faite à l'aide de télescopes plus puissants que ceux de l'observatoire de Pulkowa, son affirmation a été reconnue erronée...

Le vieillard se dressa comme mû par un ressort et, dardant sur Fricoulet un regard flamboyant:

—Erronée! s'exclama-t-il... pendant plus de deux ans, Otto Struve a observé le compagnon de Procyon...

—Hallucination d'astronome, monsieur Ossipoff... Notez bien que je ne nie pas la bonne foi du directeur de l'observatoire impérial...

—Il ne manquerait plus que cela...

—... Mais enfin, il est bien établi que le satellite en question n'a jamais existé que dans la cervelle de M. Struve...

Il s'empressa d'ajouter, pour calmer la colère du vieillard:

—Je n'en veux pour preuve que l'inutilité de vos recherches présentes; il est certain qui si Procyon avait un compagnon, de l'endroit où nous sommes, il serait visible à l'œil nu...

Cet argument arrêta sur les lèvres d'Ossipoff le flot de paroles prêtes à déborder; mais presque aussitôt:

—Je voudrais bien savoir, en ce cas, à quoi M. de Flammermont attribue le mouvement irrégulier de Procyon et les oscillations remarquées dans sa trajectoire... Je parle de M. Flammermont, car j'imagine que ce que vous venez de dire vous a été inspiré par lui...

Séléna joignit les mains, semblant supplier le jeune homme de ne point envenimer les débats et de ne pas rendre plus tendue encore qu'elle l'était la situation...

Bien qu'avec une légère grimace qui trahissait une mauvaise humeur concentrée, l'ingénieur lui fit un signe de tête pour la rassurer, et répondit:

—Vous ne vous trompez pas sur ce point... mais sans pouvoir entrer dans toutes les explications que m'a données Gontran, je me souviens qu'il m'a dit ne pas partager là-dessus l'opinion d'Auwers...

—Fichtre! s'exclama ironiquement le vieillard, ce cher Gontran est bien dédaigneux... Auwers est cependant assez affirmatif, puisqu'il va jusqu'à dire que le satellite en question tourne dans un plan perpendiculaire au rayon visuel, non pas autour de Procyon lui-même, mais d'un centre de gravité commun... Il établit même que cette évolution s'accomplit en une période de 40 ans...

Fricoulet allongea les lèvres en forme de moue...

—Peuh!... vous faites, je crois, ce bon Auwers plus affirmatif qu'il n'est lui-même:... il dit «qu'il se pourrait...», «qu'il n'y aurait rien d'étonnant à ce que...»; mais sa phraséologie même prouve qu'entre ses suppositions et les déclarations de votre compatriote Struve...

Cette réponse parut trop péremptoire au vieillard pour qu'il jugeât utile de prolonger la discussion, discussion que ses observations elles-mêmes démontraient inutile et qu'il n'avait d'ailleurs poussée assez loin que par patriotisme et par respect pour Otto Struve, sous la direction duquel il avait travaillé à l'observatoire de Pulkowa.

Changeant de conversation, il dit à Fricoulet:

—Vous devriez bien prévenir M. de Flammermont que nous arrivons à la hauteur de l'étoile 60 d'Orion!...

Le visage de l'ingénieur s'éclaira d'un sourire ironique et sans songer trop à ce qu'il disait, il répliqua:

—Eh bien! qu'est-ce que vous voulez que ça lui fasse...

Le vieillard eut un haut-le-corps prodigieux qui trahissait autant de stupéfaction que d'indignation.

—Comment!... s'écria-t-il... ce que je veux que ça lui fasse...

Puis, il s'interrompit, laissa échapper un petit ricanement moqueur, plein de pitié et ajouta:

—Je comprends... vous parlez d'après vous;... à vous, en effet, peu doit importer que l'on quitte l'hémisphère austral pour pénétrer dans l'hémisphère boréal... mais en ce qui le concerne, lui, je ne crains pas de m'avancer en déclarant que cela doit l'intéresser de savoir que l'Éclairva couper tout à l'heure l'équateur et que, dans quelques instants, nous pourrons contempler de plus près les astres, que nous apercevons d'Europe et d'Amérique...

Une exclamation retentit au même instant et il sembla qu'un ouragan se ruait dans la cabine par la porte grande ouverte; en même temps, avant qu'il eût pu se reconnaître, Ossipoff se sentit enlevé de terre et, après avoir reçu sur chacune de ses joues une retentissante accolade, il se retrouva sur ses pieds, tandis que, devant lui, Farenheit exécutait une danse folle, criant, chantant, agitant au-dessus de sa tête ses bras démesurément longs; bref, donnant tous les signes de la joie la plus insensée.

Le vieillard jeta sur Fricoulet un regard qui trahissait clairement sa pensée.

—Allons, bon! disait ce regard, voilà sa folie qui le reprend!...

Mais l'Américain devina ce que contenait ce regard et d'une voix pénétrante il clama:

—Oui. Je suis fou!... mais fou de joie... La Terre... enfin... La Terre...

Et, comme il voyait fixés, stupéfaits, sur lui, les yeux des personnes qui se trouvaient là.

—N'avez-vous pas parlé à l'instant de l'équateur... d'un changement d'hémisphère... des étoiles qu'on apercevait d'Europe... d'Amérique... Oh! surtout d'Amérique...

—Oui... Eh bien?...

—Eh bien! c'est un signe que nous approchons... n'est-ce pas... que bientôt nous nous reverrons notre planète... que bientôt...

Il s'arrêta, suffoqué par l'émotion, épongea, avec son foulard de couleur, son front couvert de sueur, tandis que, de sa main demeurée libre, il serrait énergiquement, à la ronde, la main de Fricoulet, de Séléna et de Gontran, accouru au bruit...

Les assistants se regardaient assez embarrassés, ne sachant trop comment s'y prendre pour dissuader le brave Américain et lui expliquer que sa joie était un peu prématurée; ils savaient, par expérience, combien chez cet homme sanguin et violent les déceptions se manifestaient et ils hésitaient à parler.

Aussi, sans s'être donné le mot, tombèrent-ils tacitement d'accord pour laisser, momentanément, du moins, Farenheit dans son erreur; seulement, Fricoulet lui dit:

—Oui, c'est maintenant l'affaire de quelques quarante-huit heures.

—Tant que cela!... je croyais que notre vitesse...

—Notre vitesse va aller, diminuant un peu, en raison du changement d'hémisphère... et puis, il faut compter avec l'imprévu...

Les sourcils de Farenheit se froncèrent.

—Nous autres, Américains, répliqua-t-il rudement, nous ne comptons jamais avec l'imprévu; nous allons droit au but que nous nous sommes donné, en dépit des obstacles qui peuvent se dresser sur notre route...

—Ainsi, avons-nous toujours fait, jusqu'à présent, et continuerons-nous à faire, dit Fricoulet... Ce que j'en disais, c'est tout simplement pour vous donner à entendre que vous aviez le temps de boucler votre valise...

Il ajouta, en riant:

—Le train n'est pas encore en gare...

L'Américain poussa un soupir.

—Il est bien fâcheux, dit-il en manière de conclusion, que la soute aux provisions ne soit pas mieux fournie en liquide; on aurait pu arroser la ligne avec quelques bouteilles de Champagne!

Cela avait été dit sur un ton qui trahissait un si sincère regret que tous se mirent à rire, à l'exception d'Ossipoff; le vieillard était assis déjà devant le hublot, l'œil collé au télescope.

Ce que voyant, Fricoulet sortit de la cabine, suivi de Gontran et de l'Américain.

—C'est mon tour de quart, n'est-ce pas, interrogea M. de Flammermont.

—À peu près, répondit l'ingénieur; mais si tu n'y vois pas d'inconvénient, nous le ferons ensemble;—j'ai à te causer...

Le jeune comte acquiesça muettement de la tête et tous deux descendirent dans la machinerie.

—Mon vieux, dit alors Fricoulet, lorsqu'ils eurent pris place, l'un à côté de l'autre, devant les leviers, nous sommes, toi et moi, aussi bêtes que des gamins; nous sommes des hommes, pourtant, et nous risquons en ce moment de compromettre une amitié de plusieurs années...

Gontran garda le silence durant quelques secondes; après quoi, il dit très sincèrement:

—Je pense comme toi.

—Nous boudons depuis deux jours, au lieu de nous expliquer franchement, poursuivit l'ingénieur.

—Je suis fort souffrant, tenta d'insinuer l'autre.

Mais celui-ci frappa amicalement de la main sur l'épaule du comte en disant:

—À d'autres; tu n'es pas plus souffrant que je ne le suis, moi-même; mais tu m'en veux...

—Et quand cela serait, repartit Gontran avec un peu d'aigreur, n'aurais-je pas raison?... tu m'as joué un mauvais tour...

—Malgré moi, déclara l'ingénieur; j'ai obéi à un mouvement dont je n'ai pas été maître tout d'abord; mais, depuis quarante-huit heures, j'ai réfléchi... j'ai analysé mes sentiments et je suis arrivé à un résultat que ma franchise me fait un devoir de t'avouer...

À ces mots, Gontran tressaillit légèrement; il comprit que cette chose vague dont son instinct l'avertissait depuis l'avant-veille, sans qu'il fût cependant capable de la définir, que cette chose, il allait la savoir; et, subitement intéressé, il écouta.

—Je commence par te donner ma parole d'honneur, dit Fricoulet—et tu me connais assez pour me savoir incapable de manquer à un engagement pris—que je te suis tout acquis, avec autant de dévouement que par le passé et que, chaque fois que tu auras besoin de moi, tu me trouveras, comme tu m'as trouvé jusqu'ici.

Pour le coup, la surprise de M. de Flammermont allait croissant, en même temps qu'il se sentait envahi par un certain malaise causé par cette déclaration faite sur un ton grave.

—Cela dit, continua l'ingénieur en baissant la voix, voici ce dont il s'agit: je crains que la vie commune menée depuis le commencement du voyage ne m'ait pas laissé aussi insensible que cela aurait dû être aux charmes de MlleOssipoff...

Gontran sursauta.

—Tu aimes Séléna! s'exclama-t-il.

—Je ne vais pas jusque-là, répondit Fricoulet, en le rassurant d'un geste; mais je me sens tout disposé à l'aimer...

Un flot de sang avait empourpré le visage, d'abord tout pâle, du jeune comte.

—Et c'est à moi que tu viens raconter cela! fit-il.

—À qui veux-tu que je le raconte, si ce n'est à toi que cela intéresse le plus? Les amoureux, que l'on prétend aveugles, sont clairvoyants, en certaines occasions, surtout lorsque la jalousie se met de la partie et j'ai préféré te mettre carrément au courant de la chose plutôt que tu la surprisses, toi-même...

Un silence suivit cet aveu.

—Et... alors?... interrogea Gontran.

—Alors! répéta Fricoulet, eh bien! rien! j'ai commencé par te dire que tu pouvais compter sur moi; donc je continuerai à te soutenir de toutes mes forces dans le rôle que tu as commencé à jouer,... seulement, s'il arrivait que ce rôle finît par te lasser et que, de ton propre chef, tu renonçasses à la main de MlleOssipoff...

Là, l'ingénieur s'arrêta durant quelques secondes, s'attendant à une protestation indignée de son ami; mais, au lieu du «jamais!» énergique que ces paroles eussent dû provoquer, Gontran demanda simplement:

Le vieillard se trouva soutenu par les bras des deux jeunes gens (p. 165).

—Dans ce cas?...

—Tu ne verrais aucun inconvénient, n'est-ce pas, à ce que je me misse sur les rangs?

Le jeune comte fut touché d'une semblable délicatesse; il prit entre les siennes les mains de son ami, les serra bien fort, disant d'une voix émue:

—Mon brave Alcide!

—Alors, cela ne te froisse pas? murmura celui-ci.

—Froissé!... c'est-à-dire que je te remercie de ta franchise, mon bien cher ami, touché et reconnaissant...

Puis le menaçant du doigt, en souriant:

—Mais il est convenu que tu ne me tires pas aux jambes! fit-il.

—Alliance comme auparavant... jusqu'au jour où toi-même me rendras ma liberté...

Cette fois encore, il attendit une protestation... qui ne vint pas et, sans qu'il se rendît bien compte du pourquoi, il sentit en dedans de lui-même quelque chose qui lui fit plaisir; il ajouta:

—La meilleure preuve qu'il n'y a rien de changé, c'est que, tout de suite, je vais te mettre en garde contre un danger.

—Un danger?

—Qui va se présenter à toi sous la forme du géant des cieux, le nommé Orion.

Aux yeux écarquillés de Gontran l'ingénieur devina que ce qu'il venait de dire n'apprenait rien à son ami; alors, fouillant dans l'une de ses poches, toujours bourrées d'une foule d'objets disparates, il en tira un morceau de craie avec lequel il se mit à dessiner rapidement sur la cloison de la machinerie.

—Qu'est-ce que tu fais là? demanda gaiement M. de Flammermont; mais ce n'est pas une carte céleste... c'est une académie!

—Parfaitement; eh bien! cette académie te représente l'une des constellations les plus anciennement connues, puisque, du temps d'Hésiode, elle constituait tout le calendrier des marins et des laboureurs et que, sur les cartes les plus antiques, elle figure sous la forme d'un géant poursuivant, la massue à la main, le Taureau ou les Pléiades...

—Le Taureau!... plaisanta Gontran... quelque chose alors comme un torero, alors, voilà une constellation que «les Aficionados» devraient mettre dans leurs armoiries...

Fricoulet, sans se départir de son flegme:

—Parlons sérieusement, veux-tu, dit-il, car je doute que le père Ossipoff goûte fort une astronomie aussi fantaisiste.

—Je suis tout oreilles, répondit Flammermont, avec un bâillement.

—À l'œil de l'astronome, Orion présente simplement l'aspect d'un vaste quadrilatère dont les étoiles que je marque ici, A et Y, forment les épaules du géant, B et X les jambes, λ la tête, et, enfin, les Trois Rois, la ceinture.

Gontran secoua la tête.

—Il faut être doué d'une certaine dose d'imagination pour retrouver dans ces sept points la trace d'une académie... même sommaire.

—Ceci est laissé à l'appréciation d'un chacun, poursuivit imperturbablement l'ingénieur; mais comme cela n'a qu'une importance très relative, passons.

Et, soulignant à la craie chacune de ses explications, il apprit à son auditeur tout ce que lui-même connaissait de cette merveilleuse constellation et, en moins d'un quart d'heure, Gontran en sut autant que son professeur.

Il sut que β (ou Rigel), située à l'extrémité droite et inférieure du quadrilatère, est aussi blanche que Sirius, mais est encore incommensurablement plus éloignée que lui du système solaire, car toutes les tentatives faites pour mesurer sa parallaxe et établir son mouvement propre, sont demeurées infructueuses.

Bien que reculé dans l'espace à des centaines de trillions de lieues de la Terre, et quoique sa lumière mette à nous parvenir des milliers d'années, on est en droit de supposer ce soleil mille fois plus volumineux, plus ardent et plus formidable que le nôtre, puisqu'il nous envoie—à une semblable distance—de pareils feux.

En outre, le spectroscope démontrant dans la lumière de cet astre la prédominance de l'hydrogène, on en conclut que Rigel est un soleil naissant, tandis que α (ou Bételgeuse) avec sa teinte jaune orange et son spectre à colonnes fondamentales dans lequel domine l'oxyde de carbone, est considéré comme à son déclin.

—Je donnerais gros, murmura en ce moment Gontran, pour savoir dans quel calendrier les astronomes sont allés chercher des noms semblables... Bételgeuse!... Rigel!... ça n'existe pas!...

—Dans un calendrier, non; mais autrement ça s'explique, puisqu'en langue araberidj-al-jauzà, ou Rigel signifie: jambe du géant etibt-al-jauzà, dont on fait Bételgeuse: épaule de géant...

Poursuivant toujours sa démonstration à la craie, Fricoulet ajouta:

—Maintenant, voici, parmi les étoiles les plus intéressantes de la constellation d'Orion, le nº31, de couleur orangée, type très rare, en raison des caractères spéciaux de son spectre à bandes jaune, verte et bleue, indices presque certains d'un monde très refroidi; dans les environs, au milieu d'autres, d'éclat variable et presque toutes de teinte rougeâtre, je te signale plus particulièrement celle que je marque là, au sud de Rigel, dans la constellation du Lièvre et qui ressemble à une véritable goutte de sang. Elle a été découverte par Hind en 1845; étoile variable, allant de la huitième à la sixième grandeur en une période de 438 jours... Nous avons encore l'étoile E, double, dont le satellite est de si étrange couleur que, pour le qualifier, William Struve dut inventer un qualificatif spécial:olivaceasubrubicuda.

—Pas mal; plaisanta Gontran, pas commode à prononcer, mais d'une puissance descriptive considérable.

—Nous avons aussi, sous le nº14, un sujet non moins remarquable par sa rapidité, car, depuis 1842, époque de sa première observation, l'angle a tourné de 50 degrés; c'est le seul, d'ailleurs, de tous les compagnons de Rigel dont le mouvement ait été bien démontré, car tous les autres, récemment découverts, ne forment aucunement un système avec ces étoiles.

—En ce cas, pourquoi les associer en une même constellation?

—Parce qu'elles paraissent être liées ensemble par un simple effet de perspective; mais, en réalité, elles se trouvent bien loin derrière elles...

Gontran haussa les épaules.

—Je ne comprends pas bien; je croyais que l'astronomie était une science exacte, et tu m'apprends que les apparences jouent un grand rôle.

—Ne cherche donc pas la petite bête; d'autant que ce n'est pas cela qui changera rien aux lois inexorables de l'Univers; de même, s'il avait plu aux anciens de voir dans les étoiles qui couvrent Orion la silhouette d'un cheval, en place de celle d'un homme, je veux que le diable me croque si cela aurait modifié en rien le mouvement de Rigel et de Bételgeuse... Il faut prendre les savants tels qu'il sont et l'astronomie telle qu'elle est...

—C'est-à-dire sous forme de pilule joliment amère à avaler! murmura le jeune comte avec une significative grimace...

Puis se levant, il ajouta d'une voix comiquement enthousiaste:

—Et, maintenant que me voici bardé de science, des pieds à la tête, j'ai hâte d'aller appeler Ossipoff en champ clos.

Il s'élança hors de la machinerie, suivi par le regard anxieux de Fricoulet qui, à le voir si vibrant, si plein d'ardeur, pensait que, peut-être, n'était-ce pas le vieux savant que Gontran avait hâte de revoir, mais sa fille.

Il poussa un gros soupir.

—C'est stupide, tout de même, songea-t-il tout haut, quand il eut entendu se perdre dans l'escalier le bruit des pas de son ami. Moi, Alcide Fricoulet, amoureux!... et dans de semblables conditions... presque sans espoir... ou du moins si peu que ce n'est pas la peine d'en parler.

Il s'interrompit, hocha la tête et ajouta:

—Si peu... qu'en sais-je?... la patience de ce bon Gontran est peut-être arrivée à ses dernières limites et Ossipoff, d'ici la fin du voyage, a suffisamment le temps de le saturer et le sursaturer d'astronomie, pour le dégoûter tout à fait.

Il se mit à rire tout doucement, réconforté par cette perspective.

—Oui... cela se pourrait... et même, dans l'intérêt des uns comme des autres, ne serait-il pas à souhaiter qu'il en fût ainsi?... assurément, ce pauvre Gontran n'est pas plus fait pour être le gendre d'Ossipoff que je ne suis fait, moi, pour être diplomate... Séléna serait malheureuse... lui aussi... tandis que, s'il renonçait à ses projet... je doute qu'Ossipoff puisse jamais rencontrer un gendre qui fasse mieux que moi son affaire.

Et, secoué par une hilarité de plus en plus forte, il ajouta comiquement:

—Plaise aux dieux qu'Ossipoff l'écrase sous une pluie d'étoiles, de comètes, de nébuleuses telle qu'il ne s'en relève pas...

Il dit encore en haussant les épaules:


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