CHAPITRE VI

—Vraiment, est-ce vivre que d'avoir continuellement un astre de Damoclès suspendu au-dessus de la tête?

Néanmoins, et quoi qu'on puisse penser des sentiments de Fricoulet pour son ami, d'après ce qui précède, nous devons dire qu'il était aussi fermement résolu qu'auparavant à tenir la promesse faite; aussi fut-ce, non seulement par curiosité mais par intérêt, qu'il quitta la machinerie pour s'en aller voir, dans la cabine d'Ossipoff, comment les choses se passaient.

Quand il entra, un silence profond régnait et les deux jeunes gens, Séléna et son fiancé, assis l'un près de l'autre, se tenant les mains, indiquèrent, d'un double hochement de tête, au nouveau venu, Ossipoff, à demi dressé sur son escabeau, sondant l'espace avec une fièvre dont il avait rarement, jusqu'à ce jour, donné l'exemple.

Devant lui, sur un carré de papier, ses doigts armés d'un crayon dessinaient une figure étrange, sans contours précis et au milieu de laquelle deux groupes de points—des étoiles sans doute—l'un de quatre l'autre de trois, étaient indiqués.

Et tout autour, sur la marge blanche du papier, c'était une accumulation folle de chiffres algébriques, des dessins géométriques à faire trembler.

Comme Fricoulet, faisant mine d'avancer, le plancher avait légèrement craqué sous son poids, la main du vieillard eut un petit mouvement sec et autoritaire, pour lui intimer l'ordre de demeurer en place, le moindre bruit pouvant le troubler dans ses calculs.

Mais l'ingénieur, outre les différentes qualités dont le lecteur a eu les échantillons au cours de ces aventures, était doué d'une certaine dose d'entêtement; si bien qu'au lieu de s'immobiliser, il poursuivit sa route jusqu'à ce qu'il fût tout contre le dos du vieillard.

Alors, il s'arrêta, se pencha par-dessus son épaule et durant quelques secondes examina attentivement le dessin.

Quand il se redressa, il avait sur le visage les traces d'une évidente perplexité qu'il traduisit plus clairement encore en tortillant nerveusement les poils follets qui ornaient son menton.

—Hein? souffla tout bas Gontran, qu'est-ce que c'est que ça?

Les lèvres de l'ingénieur se plissèrent dans une moue dubitative.

—Encore une étoile pour moi, au moins? murmura le comte.

—J'en ai peur, répondit de même Fricoulet.

Les traits de son ami se contractèrent et il dit d'une voix légèrement inquiète:

—Tu sais ce que tu m'as promis?...

—C'est convenu... mais encore faut-il que je sache moi-même sur quelle matière doit porter le prochain examen... et puis je n'ai pas la science universelle, moi...

Gontran le regarda fixement.

—Alcide, dit-il, tu me lâches...

—Moi! s'exclama Fricoulet, tu ne me connais pas.

Cet entretien avait lieu à voix basse entre les deux jeunes gens—l'ingénieur étant allé rejoindre son ami—et Séléna les regardait, les yeux agrandis, ne comprenant pas bien ce dont il était question.

L'ingénieur eut un petit haussement d'épaules plein de pitié.

—Te lâcher! répéta-t-il, mais, si j'avais dû le faire, il y a longtemps que cela serait fait, mon pauvre ami.

Ayant dit, il retourna, toujours sans bruit, vers Ossipoff, reprit sa place derrière lui, se baissa et, après avoir cherché quelques instants, parvint à placer un rayon visuel dans l'axe du télescope.

Il eut un brusque tressaut et murmura:

—C'est bien cela.

Mais il demeura à sa place, subitement immobile, silencieux, l'œil dilaté, les lèvres pincées, le visage empreint d'une expression singulière, indéfinissable, conquis par le merveilleux et mystérieux spectacle qui s'offrait à lui, l'esprit saisi de vertige tandis que le traversaient les multiples considérations suggérées en lui par la contemplation de ce qui s'offrait à ses yeux.

Le jeune homme l'empoigna par le bras (p. 167).

C'était, envahissant l'horizon presque tout entier, comme un immense nuage, ou plutôt comme un amas gazeux, sans contours précis, qui paraissait se fondre avec l'infini même et qui, cependant, sans offrir de limites précises, en donnait la sensation.

Fricoulet avait le sentiment d'un foyer incandescent qui brûlait derrière ce voile de gaze dont le tissu apparaissait lui-même fait de points lumineux, tellement léger, ce tissu, que par derrière lui, et en dépit de l'incandescence intérieure, d'autres points lumineux, mais placés dans le fin fond de l'infini, transparaissaient.

NÉBULEUSE D'ORION

Il comprenait que, cette fois, il n'était pas le jouet d'une illusion lui montrant une agglomération de taches, formant comme un rideau tendu en travers des cieux; cette masse gazeuse était elle-même un corps, corps bizarre, mystérieux, dont les composantes ne paraissaient avoir entre elles aucun système d'attache, et que reliaient cependant entre elles des liens cachés.

Ce monde extraordinaire n'était autre que la fameuse nébuleuse d'Orion, et la lumière des astres composant cette dernière constellation située bien au-delà, à l'horizon de l'infini, empruntait à cette masse gazeuse qu'elle traversait une teinte verte, lavée de rouge, de fort singulier aspect.

C'étaient des étoiles qu'Ossipoff avait représentées dans son croquis, par les petits points noirs situés au milieu du dessin.

Vue de la Terre, la nébuleuse d'Orion semble aussi éloignée—quoiqu'en réalité elle le soit moins—que Rigel; et sa grandeur apparente étant de 5 degrés, cela permet de croire à une étendue de plus de 10 trillions de lieues de gaz phosphorescent ou de matière cosmique incandescente.

Un train express, faisant 60 kilomètres à l'heure, mettrait plus de cent millions d'années à aller d'un bout à l'autre de ce singulier et mystérieux brouillard.

On juge, étant donné le grand rapprochement de l'Éclair, de quel prodigieux effet devait être, pour les Terriens, la grande nébuleuse.

C'est-à-dire que Fricoulet, assez sceptique cependant, en matière astronomique, en était abasourdi; il réfléchissait mentalement à ces mondes qui gravitent dans l'infini, si étranges que la raison de l'homme n'en peut comprendre ni la genèse, ni le but, et en même temps enveloppés d'un si grand mystère que l'humanité doit perdre à jamais l'espoir de voir satisfaits ses appétits curieux.

Un monde tellement grand qu'il faudrait des millions d'années pour en parcourir la surface!

Un monde tellement éloigné que sa lumière met des millions d'années à nous parvenir!

Mais qui lui affirmait, qu'au moment même où il la contemplait, avec des yeux si ardents, cette nébuleuse existait encore? ne pouvait-il supposer que le corps duquel était parti, plusieurs milliers d'années auparavant, le rayon lumineux qui le frappait, avait changé non seulement d'aspect mais encore de constitution?

N'était-il pas, à l'heure présente, résolu en étoiles? était-ce, plutôt, un embryon de soleil ou un système planétaire en formation?

Il était plongé dans ces réflexions lorsqu'un appel discret de Gontran détourna son attention; il vit alors son ami qui, du doigt, lui faisait signe de le rejoindre.

—Eh bien? interrogea le comte.

—C'est la grande nébuleuse d'Orion que M. Ossipoff examine.

—Celle aperçue par Gysatus? interrogea Séléna.

—En 1618?... oui, mademoiselle; seulement je vous ferai observer que c'est à un Français, Picard, que sont dus les premiers dessins de cette nébuleuse.

—Bast! riposta la jeune fille en riant, cela n'a pas grande importance, puisque tous les dessins, faits jusqu'à nos jours, n'ont pas entre eux la moindre ressemblance et qu'il a fallu les perfectionnements de la photographie pour parvenir à fixer la silhouette de ce monde étrange...

Fricoulet haussa les épaules.

—Cela n'a, comme vous le dites, qu'une importance très relative, mademoiselle; d'autant plus que ce que vous voyez n'est qu'une illusion, une pure illusion et nullement la réalité des choses... En des milliers d'années, l'aspect des mondes change... Croyez-vous, par exemple, que s'il existe une humanité sur les astres dont se compose la constellation d'Orion, cette humanité a la perception de la Terre telle que nous la connaissons?... jamais de la vie! les habitants d'Orion aperçoivent l'amas gazeux incandescent qu'était notre planète natale, le lendemain de sa création...

—Et les Ossipoff d'Orion se demandent en regardant la Terre: sera-t-il dieu, table ou cuvette? ricana Gontran...

—Sans se douter qu'un collègue à eux se pose une question semblable en ce qui les concerne, répliqua Fricoulet.

En ce moment, le vieillard abandonna le télescope et se mit à arpenter la cabine, gesticulant et monologuant, absolument comme s'il avait été seul: le visage congestionné, les yeux hors la tête et luisant d'une flamme fiévreuse, il agitait les bras, au bout desquels les doigts noueux se crispaient, comme s'ils eussent voulu saisir dans l'espace un corps invisible.

Par moments ils s'arrêtait, se saisissait la tête à deux mains, dans un geste fou et poussait un gémissement douloureux; puis il reprenait sa promenade, passant et repassant, sans les voir, devant Séléna et les deux amis qui le considéraient, tout ahuris, ne comprenant rien à cette exaltation croissant, d'instant en instant.

Soudain, il fit halte devant le hublot où se trouvait braqué le télescope et dressant, menaçant l'espace, son poing fermé:

—Oh! interrogation folle! s'exclama-t-il, d'une voix qui vibrait; oh! mystère insondable!... oh! Univers trop vaste pour ma cervelle trop étroite!... qui soulèvera pour moi les voiles qui l'enveloppent?... qui me dira le pourquoi des choses?... qui m'apprendra la fin de tout!...

Inquiète, Séléna s'approcha de lui, posa sa petite main sur son épaule et, sans qu'il opposât d'ailleurs la moindre résistance, l'écarta du hublot.

—Mon père, dit-elle avec cette douceur angélique qui avait le pouvoir de calmer les colères du vieillard et d'apaiser ses exaltations, mon père, vous êtes très fatigué et il serait bon que vous prissiez quelques heures de repos!

—Du repos! répéta-t-il, du repos! mais c'est du temps perdu, un temps précieux et que jamais plus je ne pourrai retrouver...

—Et si vous tombez malade!

—Dieu me donnera la force de résister... je veux savoir... oui, savoir...

Il tremblait en disant ces mots, ses jambes fléchissaient sous lui et ses paupières battaient fébrilement, masquant et démasquant le regard, dont la pupille brillante décelait une fièvre intense.

—Monsieur Fricoulet!... Gontran!... appela la jeune fille qui eut peur.

Le vieillard, à peine Séléna avait-elle appelé, se trouva soutenu sous les bras par les deux jeunes gens qui le portèrent jusqu'à son hamac où il demeura étendu dans un état voisin du coma.

—Est-ce dangereux? interrogea Séléna.

Fricoulet, qui tenait le poignet du vieillard entre ses doigts, l'index appuyé sur son pouls, secoua négativement la tête.

—Une fièvre assez forte motivée par une surabondance de travail... le surmenage, comme on dit en langage universitaire; mais un peu de repos effacera tout cela.

Puis, se tournant vers Gontran qui avait pris la place du vieillard devant l'objectif de la lunette, il dit en souriant à Séléna:

—Le voilà qui mord à l'astronomie...

Elle poussa un petit soupir.

—Si vous pouviez dire vrai, murmura-t-elle; moi, j'en doute...

—L'amour est un grand prestidigitateur, répondit l'ingénieur: vous lui donnez un diplomate et il le transforme en savant.

—Je ne pense pas...

Fricoulet eut un petit claquement de langue et, avec un accent singulier, répliqua:

—L'amour est capable de bien d'autres miracles; ainsi, moi...

Il s'arrêta, se mordant les lèvres, rougissant un peu.

—Vous? interrogea curieusement la jeune fille.

—Rien, répliqua l'ingénieur avec une brusquerie destinée à masquer son trouble.

Il tourna les talons, s'approcha de Flammermont et, ricanant:

—Qu'est-ce que tu fais là?

—Je cherche le bonhomme que tu m'as dessiné en bas... et je ne trouve rien du tout.

—Il est certain que si tu cherches un bonhomme, tu dois avoir de la peine à le trouver...

Gontran se retourna, mécontent.

—Me prends-tu pour un imbécile? Quoique n'ayant pas l'honneur d'appartenir au docte corps des astronomes, je n'ai pas encore celui de compter au nombre des gâteux et il faudrait être gâteux, dis-je, pour s'attendre à voir dans le ciel des images d'Épinal...

Fricoulet se mit à rire.

—Tu es dur pour moi! image d'Épinal, une académie qu'un élève des Beaux-Arts eût signée!... Enfin... Alors tu cherches les étoiles d'Orion?

—Oui, le fameux quadrilatère... Où est-il?... et Rigel et Bételgeuse... Les épaules... les jambes... parties chacune d'un côté. C'est à croire que le géant est écartelé... Quant aux trois étoiles qui forment la ceinture... inconnues...

Puis, se frappant le front:

—Que je suis bête!... la perspective, parbleu!... n'est-ce pas ce qui cause la déformation de la constellation?

L'ingénieur hocha la tête d'un air de doute.

—Il y a peut-être de ça, dit-il; mais ce qu'il y a de plus important, c'est que tu vois Orion, tel qu'il est actuellement, tandis que sur Terre nous ne le voyons que tel qu'il était il y a des milliers d'années, c'est-à-dire lorsque est parti le rayon lumineux que nous enregistrons...

Notre wagon court en sens inverse de la lumière et avec une vitesse beaucoup plus grande, c'est ce qui t'explique ce phénomène...

—Mais alors, dit le jeune comte, plus nous avancerons...

—Et plus l'aspect du ciel changera; c'est-à-dire plus nous aurons la sensation de la vérité céleste.

Il ajouta en riant:

—Les collègues terriens de M. Ossipoff me font l'effet, toutes proportions gardées, de ces coquettes de province qui étonnent les bons habitants des sous-préfectures, avec les modes portées à Paris, quatre ou cinq ans auparavant. Au point de vue astronomique, c'est la même chose, et ton digne homonyme lui-même est d'un arriéré qui le ferait rougir, s'il en avait le sentiment...

Cette comparaison excita l'hilarité des deux compagnons de l'ingénieur; mais bientôt Gontran revint à la situation.

—Une nébuleuse, interrogea-t-il, ça a-t-il quelque rapport avec les autres astres... j'entends au point de vue constitution?

Comiquement, Fricoulet leva les bras au plafond.

—Malheureux! s'exclama-t-il, si Ossipoff t'entendait... je crois que tu pourrais bien dire adieu à tout jamais à la mairie du VIIIe.

Séléna pâlit légèrement, tandis que Gontran, que la seule évocation de l'arrondissement où devait se faire son mariage suffisait à mettre de mauvaise humeur, bougonnait:

—Au lieu de jouer la comédie, tu ferais bien mieux de tenir tes engagements.

—La comédie!... mes engagements!... répéta l'ingénieur, quelque peu ahuri... que veux-tu dire?

Le jeune comte l'empoigna par le bras, l'entraîna dans un coin et avec un hochement de tête furieux vers le hamac sur lequel reposait Ossipoff:

—Crois-tu, fit-il, que je ne lise pas dans ton jeu?... gros malin, va!... tu feins de t'intéresser à mon bonheur conjugal... et tu donnerais... ce que tu pourrais pour qu'il s'éveille et t'entende.

Fricoulet, amusé par l'allure tragique de son ami, éclata de rire.

—Mais, mon pauvre vieux, répondit-il, si c'était véritablement mon intention qu'Ossipoff s'aperçût de ta nullité...

—Alcide!... interrompit Gontran froissé.

—... De ta nullité scientifique, bien entendu, rectifia l'ingénieur, je n'aurais qu'à te laisser barboter, tout simplement, la première fois qu'il te «poussera une colle».

—Et tes engagements! répliqua le jeune comte.

En même temps, Séléna, qui avait entendu, s'approcha, suppliante, de Fricoulet.

—Ah! vous ne feriez pas une chose semblable, monsieur Alcide, dit-elle de sa voix caressante et en attachant sur lui ses beaux yeux, humides de pleurs...

L'ingénieur prit un air digne.

—Fi! mademoiselle, c'est bien mal me connaître que me supposer de semblables pensées; je puis n'être qu'un ingénieur mécanicien... mais, dans la partie, nous avons le cœur aussi bien placé que dans la diplomatie...

Et frappant narquoisement sur l'épaule de Gontran, il ajouta:

—Tranquillise-toi, mes engagements je les tiendrai jusqu'au bout; mais la rupture ne viendra pas d'Ossipoff... c'est toi qui la provoquera!...

—La rupture!... s'exclama la jeune fille, quelle rupture?

—Ne faites pas attention à ce qu'il dit, ma chère Séléna, s'empressa de répondre Flammermont, c'est un fou!...

Et à Fricoulet:

—Si tu comptes là-dessus, tu peux t'apprêter à déchanter, mon vieux; maintenant que je sais à quoi m'en tenir sur ton compte, je vais jouer serré... Je serai savant, astronome, tout ce qu'on voudra... plutôt que de te céder ma place...

Il avait parlé suffisamment bas pour que la fille d'Ossipoff n'entendît qu'un chuchotement vague; Fricoulet, lui, pinça les lèvres et se tut, tandis que sous ses paupières mi-baissées, il attachait sur son ami un regard perçant, inquisiteur.

—Cela dit, poursuivit Gontran, parle-moi des nébuleuses.

L'ingénieur passa la main sur son front, comme pour chasser les mauvaises pensées qui obscurcissaient son cerveau.

Farenheit étendit le bras et son poing vint frapper en pleine poitrine (p. 179).

—Tu me demandais, il n'y a qu'un instant, si les nébuleuses avaient quelque rapport avec les autres astres: je te répondrai qu'il n'y en a aucun; Huggins a constaté dans le spectre des nébuleuses, dans celui de la nébuleuse du Dragon qu'il a particulièrement étudiée, trois raies brillantes, ce qui prouvait son état gazeux et la présence de l'azote comme principal élément constitutif, le second élément était l'hydrogène; quant à la troisième, elle n'a pu être identifiée avec celle d'aucun corps connu.

—Probablement un corps qui n'existe que dans cet astre... observa Gontran... mais, au fait, est-ce un astre, une nébuleuse?

Les sourcils de Fricoulet se haussèrent.

—Tu touches là, sans t'en douter, à l'un des problèmes astronomiques les plus discutés: les uns prétendent que les nébulosités remarquées autour de certaines étoiles, au lieu de faire corps avec elles, sont des amas de matière parcourant le ciel d'un mouvement propre et venant, à certains moments, s'interposer entre les étoiles et nous; les autres, tels que Herschell, Kant, voient dans les nébuleuses les types des états successifs par lesquels passe la matière cosmique pour former, par sa condensation, des soleils semblables au nôtre... est-ce tout ce que tu voulais?

Gontran haussa les épaules.

—Comment veux-tu que je sache, moi?... c'est à toi de me dire ce qui est nécessaire... Ainsi, pour la forme... eh bien?

—Ah! la forme... la forme... très variable et très différente: les unes ont des allures de disques arrondis ou elliptiques, uniformément éclairés, tantôt pleins, tantôt percés comme des écumoires; les autres offrent au milieu ou sur certains points du disque un noyau où la lumière se condense; d'autres apparaissent comme une véritable étoile ayant un spectre semblable à celui du soleil, tandis que le nimbe nébuleux projette une lumière presque simple.

—C'est tout?...

—C'est assurément plus qu'il ne t'en faut pour répondre victorieusement à M. Ossipoff.

Puis, baissant la voix, il ajouta railleusement:

—Mais, je te le répète, tout cela est inutile, car, lorsque tu te seras bien farci la mémoire d'étoiles, de soleils, de comètes, de nébuleuses, tu en auras une telle indigestion que tu seras le premier à demander grâce...

Gontran lança à son ami un regard furieux et lui répondit, d'une voix énergique, par ce significatif monosyllabe:

—Zut!

LES RAPPORTS ENTRE LES PASSAGERS SE TENDENT DE PLUS EN PLUS

Etje vous dis, moi, qu'il n'y a aucun doute à ce sujet...

—Pour vous peut-être, mais pour les autres...

—J'ai pour moi les travaux faits par tous ceux dont la science s'enorgueillit à juste titre et qui tous ont déclaré que les Égyptiens possédaient les connaissances les plus étendues dans les diverses branches de la science, et tout particulièrement en astronomie.

—Mais je crois que j'ai avec moi, pour soutenir mon opinion, des hommes non moins savants et non moins éminents que les vôtres.

—Et le zodiaque d'Esneh... et celui de Denderah,... alors, pour vous, ils ne comptent pas?...

—Je ne prétends pas cela...

—Trouvez-m'en donc d'aussi anciens!... Savez-vous que dans celui d'Esneh, le solstice d'été est dans le signe du Lion et, dans le zodiaque de Denderah, il est dans le signe du Cancer.

—Et après, qu'est-ce que cela prouve? Biot n'a-t-il pas calculé que le zodiaque de Denderah ne datait que de l'an 716 avant l'ère chrétienne; tandis que l'Inde a quelque chose de mieux que cela à vous offrir...

Le vieil Ossipoff éclata d'un rire homérique.

—Oui... je sais... le fameux zodiaque trouvé dans les ruines de la pagode du cap Comorin et qui remonterait à 30,000 ans avant notre ère, disent les uns, à 10,000 seulement, disent les autres...

Il prit un air de condescendance pleine de pitié.

—Eh!... ne voyez-vous pas, mon pauvre monsieur de Flammermont, que c'est précisément l'exagération de ces chiffres qui en démontre l'inanité... Trente mille ans avant notre ère?... vous vous figurez qu'à cette époque l'homme s'occupait d'astronomie!... c'est fou... vous dis-je... c'est fou!... et je m'étonne qu'un esprit sérieux comme le vôtre...

Gontran, mal préparé pour une controverse aussi âpre, crut devoir, pour masquer une retraite indispensable et prudente, jouer la dignité offensée; il se dirigea vers la porte, disant du ton froid de l'homme qui se contient malaisément:

—Dans ces conditions, mon cher beau-père, il est préférable d'en demeurer là; car j'estime que pour discuter sur un point, il convient d'être, en principe, d'accord sur ce point... et nous en sommes loin...

Ossipoff tourna les talons et rejoignit en bougonnant son télescope.

—D'accord... d'accord... murmura-t-il; plus nous allons et moins nous le sommes... Moi qui me figurais m'attacher par les liens du sang un collaborateur avec lequel je serais en communion parfaite d'idées...

Gontran, avant de franchir le seuil de la cabine, lança ces mots d'une voix indignée:

—Un collaborateur n'est pas un esclave!

Et il descendit l'escalier qui conduisait au logement commun, où il trouva Fricoulet assis sur son hamac, se frottant les yeux gonflés de sommeil et bâillant...

—Ce doit être le moment de mon quart? interrogea-t-il.

—Je crois que oui, répondit d'un ton sec M. de Flammermont, qui s'en fut s'asseoir, morose, à l'écart.

Durant un moment, l'ingénieur regarda son ami.

—Allons! bon! fit-il, qu'arrive-t-il encore?

Gontran demeura quelques secondes sans répondre; mais tout à coup, bondissant de son siège:

—Il arrive!... gronda-t-il... il arrive que la vie devient de plus en plus impossible... À chaque instant ce sont des discussions nouvelles... et, ma foi, si cela doit continuer...

—Eh bien! interrompit Fricoulet en se penchant vers lui...

Mais, subitement, comme si l'éclair du regard que lui jetait l'ingénieur eût produit sur son irritation l'effet d'une douche d'eau glacée, Gontran se calma et répondit avec un calme extraordinaire:

—Eh bien! si cela doit continuer... il faudra que je m'arme de patience... plus encore que jusqu'à présent... et l'amour aidant, j'y parviendrai...

Les paupières de Fricoulet battirent fébrilement, tandis que ses lèvres se plissaient dans une involontaire grimace; il se tut un moment et demanda:

—Vous avez eu encore un attrapage avec le père Ossipoff?... j'ai entendu des éclats de voix...

—Eh! oui, au sujet de la plus ou moins grande antiquité de l'astronomie en Égypte et dans l'Inde... Il tenait pour l'Égypte, et moi pour l'Inde...

—Pourquoi ne pas dire comme lui?

M. de Flammermont se croisa les bras.

—Ah! celle-là est forte, par exemple!... Comment! mais n'est-ce pas toi-même, ce matin, qui m'a dit que dans la pagode du cap Comorin...

—Assurément, je l'ai dit, et bien d'autres plus savants l'ont dit avant moi;... mais du moment que ce pauvre homme tenait à son Égypte... il ne fallait pas le contrarier...

—C'est cela... pour avoir l'air d'un écolier... ou d'un imbécile...

—Tu finiras par t'aliéner ses bonnes dispositions... tu verras...

—Et il verra, lui, que je l'enverrai promener...

—Seulement, tu oublies une chose: c'est que, dans ce cas, Ossipoff n'irait pas seul à la promenade...

Fricoulet ajouta, ricanant:

—D'ailleurs, que tu le veuilles ou non, les choses finiront fatalement comme ça... est-ce que tu es du bois dont on fait les astronomes, voyons... rends-toi donc à l'évidence...

Mais, précisément, parce que peut-être, en dedans de lui-même, le jeune homme s'y rendait, à l'évidence, il n'en était que plus irrité lorsque l'ingénieur abordait cette question-là.

—Si cela était aussi évident que tu veux bien le prétendre, répliqua-t-il, il y a beau temps que j'aurais renoncé à mes projets...

L'ingénieur haussa doucement les épaules.

—Entêté, va, murmura-t-il.

Il ajouta avec un accent tout particulier:

—Il est vrai que tu as une excuse: le charme de MlleOssipoff!

Flammermont se dressa devant lui.

—Alcide, déclara-t-il, tu m'énerves sensiblement et, si tu veux que nous continuions à vivre bons amis, ne mets jamais la conversation sur ce chapitre-là; pense ce que tu veux... c'est ton droit; mais garde tes pensées pour toi..

Cette déclaration, très énergique, à peine faite, ils entendirent la voix de Farenheit qui sortait de la machinerie.

—Monsieur de Flammermont!... si vous n'avez rien de mieux à faire, vous seriez bien aimable de venir un instant...

Enchanté d'avoir un prétexte de fausser compagnie à Fricoulet, Gontran sortit de la cabine; mais, en pénétrant dans la machinerie, il s'arrêta tout surpris sur le seuil: Farenheit était penché en avant, les mains crispées sur le télescope, à l'oculaire duquel son nez s'écrasait.

Farenheit regardait le ciel! Voilà, par exemple, qui était de nature à causer au jeune homme une profonde stupéfaction.

—Vous cherchez quelque chose, monsieur Farenheit? demanda Gontran avec une ironie non dissimulée.

—Mais oui, le Zodiaque.

—Et vous ne le trouvez pas?

—Non; alors comme je serais très curieux de voir ça...

Assez embarrassé, Gontran se grattait le bout du nez, ne sachant trop comment s'y prendre pour satisfaire la curiosité de son compagnon de voyage, sans lui avouer son ignorance totale en la matière.

Gontran, bercé par la voix de son ami, s'était assoupi (p. 189).

Du Zodiaque, il ne savait que ce que Fricoulet lui avait dit le matin, assez succinctement d'ailleurs, c'est-à-dire que le Zodiaque est le nom donné à une zone céleste idéale, large de 18° environ, qui fait le tour du ciel et se trouve coupée en deux par l'écliptique; le nom de Zodiaque lui vient de ce que presque toutes les constellations qui l'occupent portent des noms d'animaux.

On a vu, par la discussion qui commence ce chapitre, à quelle haute antiquité on fait remonter l'origine du Zodiaque et cela composait, avec la nomenclature des douze signes ou parties en lesquelles cette zone se trouve divisée, tout ce que Fricoulet avait eu le temps d'apprendre au jeune homme.

—Mon Dieu, cher monsieur Farenheit, dit-il enfin, sans être indiscret, je voudrais bien savoir ce qui peut exciter ainsi votre curiosité...

—Oh! ma foi, c'est très simple... depuis le commencement du voyage je vous avouerai que la contemplation de vos visages à tous n'est pas que de m'assommer par sa monotonie... alors, de voir des animaux, ça me changerait un peu.

—Un peu... seulement!... vous êtes aimable!

—Je voulais dire;... enfin, vous me comprenez bien...

—Oui... seulement ce que je ne comprends pas... c'est comment vous comptez voir des animaux.

Farenheit se retourna, tellement la question de Flammermont lui paraissait étonnante et il le regarda un moment, comme s'il doutait qu'il eût son bon sens.

—Des animaux!... eh bien!... dans le Zodiaque donc?...

—Dans le Zodiaque?

—Le Bélier, le Taureau, l'Écrevisse, le Lion!... est-ce que ce ne sont pas des animaux?...

—Certes oui... mais...

—Et le Scorpion... le Capricorne... le Verseau... les Poissons... ce ne sont pas des animaux, aussi?...

Gontran comprit alors combien énorme, invraisemblable était l'erreur de l'Américain et il eut toutes les peines du monde à ne pas lui éclater de rire au nez.

—Mais alors, vous devriez éprouver quelque plaisir à contempler la physionomie de la Vierge, des Gémeaux, du Sagittaire... qui, avec la Balance, complètent les douze signes du Zodiaque? demanda-t-il non sans ironie.

Farenheit serra ses gros poings, tandis que ses sourcils touffus se hérissaient.

—Dites donc, monsieur de Flammermont, grommela-t-il, est-ce que je me trompe en me figurant que vous vous moquez de moi...

—Monsieur Farenheit, je ne me moque pas de vous; mais votre méprise est si divertissante...

Et, cette fois, l'éclat de rire partit, d'autant plus formidable qu'il était retenu depuis plus longtemps.

La riposte ne se fit pas attendre; la face empourprée d'un flot de sang, Farenheit étendit le bras et son poing vint heurter en pleine poitrine Flammermont qui chancela, et finit par tomber à la renverse sur le plancher, où il demeura assis, ayant peine à retrouver son souffle.

Au bruit Fricoulet accourut et, voyant son ami à moitié pâmé, se précipita, demandant:

—Gontran... monsieur Farenheit!... qu'arrive-t-il?

Le pauvre Flammermont, la respiration coupée en deux, était bien en peine de répondre, et l'Américain, déjà honteux de sa violence, balbutiait:

—Une discussion, mon cher monsieur, une simple discussion...

—Vous avez frappé?... c'est vous qui l'avez jeté à bas?... continua d'interroger l'ingénieur.

—Monsieur de Flammermont s'est permis de se moquer de moi et nous autres, Américains, ne permettons jamais cela... jamais...

Fricoulet regarda Gontran, comme pour lui demander la confirmation de ces paroles et le jeune homme, encore incapable de parler, secoua la tête.

—Alors, j'en ai menti! clama le marchand de suif, saisi de nouveau par sa colère.

Gontran secoua la tête négativement.

—Alors, expliquez-vous...

—C'est vrai, explique toi...

M. de Flammermont, qui avait enfin réussi à ressaisir son souffle, balbutia péniblement:

—Eh! que diable! pour s'expliquer, il faut pouvoir parler!... je veux dire que M. Farenheit s'est trompé en croyant que je me moquais de lui... alors que je riais simplement, tellement ce qu'il me disait me semblait drôle...

—C'est bien subtil, grogna l'Américain.

Gontran, qui avait repris tout à fait possession de lui-même, se releva alors et d'une voix nette:

—Au fait, déclara-t-il, prenez-le comme il vous plaira...

—Merci de la permission, riposta narquoisement l'Américain; je l'ai déjà pris... et mal, comme vous avez pu le constater.

Cette allusion de mauvais goût à sa brutalité fit monter au visage du jeune comte une légère rougeur.

—Vous n'entendez pas, je suppose, monsieur Farenheit, que cette affaire en restera là?... dit-il en se maîtrisant.

—Parfaitement...

Puis, se frottant les mains:

—Un duel!... s'exclama-t-il subitement joyeux, very well!... voilà qui va me désennuyer... Un petit duel à l'américaine!... hein!... ça vous va... chacun une carabine et en chasse...

Il se frottait les mains, tandis que Fricoulet s'écriait:

—Ah! ça... vous perdez la tête!...

Le visage radieux de Farenheit s'assombrit.

—C'est vrai!... j'oubliais que la caisse d'armes a été jetée par-dessus bord, pour alléger la sphère de sélénium lors de notre départ de Mercure...

Mais ses traits s'éclairèrent à nouveau.

—Pas besoin de carabine... au couteau, ça peut marcher...

Gontran, impassible, répondit:

—Au couteau... soit!...

Fricoulet s'emporta.

—Ah! ça... vous avez perdu la tête tous les deux!... et vous croyez que nous autoriserons une boucherie semblable?...

—Une boucherie! répéta Farenheit indigné... Aux États-Unis...

—Nous ne sommes pas aux États-Unis! interrompit brutalement l'ingénieur; nous sommes à bord de l'Éclair, que M. Ossipoff commande; un capitaine est maître à son bord et M. Ossipoff refusera d'autoriser une chose semblable...

—J'ai été frappé et j'exige une réparation, dit Gontran.

—Je suis le premier à vous l'offrir, déclara impassiblement Farenheit...

—C'est entendu, c'est convenu, fit l'ingénieur: mais c'est une chose que vous réglerez à terre.

—Cependant, essaya de dire l'Américain.

—Je ne vous permets qu'une chose, c'est de m'écouter: les mœurs, en France, ne sont pas les mêmes qu'aux États-Unis; chez nous, on se bat à l'épée ou au pistolet, avec des témoins... avez-vous des épées?... non; des pistolets? non; des témoins? pas davantage...

—Mais, M. Ossipoff? vous-même?...

Fricoulet sursauta.

—Êtes-vous fou!... d'ailleurs, les circonstances présentes à défaut de ces impossibilités, vous font un devoir de remettre à plus tard le règlement de cette affaire: chacun de nous se doit à ses compagnons pour coopérer, dans les limites de ses moyens, au sauvetage général...

Et s'adressant plus particulièrement à Farenheit:

—Admettez, poursuivit-il, que nous prêtions les mains, M. Ossipoff et moi, à un semblable duel; admettez que la chance vous favorise et que vous tuiez M. de Flammermont, il faudra que vous renonciez à l'espoir de revoir jamais et la Terre et New-York et la Cinquième Avenue... car lui seul sait allier à la science pure un esprit suffisamment pratique pour nous sortir du mauvais pas où nous a mis la folie d'Ossipoff.

Cet argument frappa vivement, comme bien on pense, l'Américain; et bien qu'il lui en coûtât d'être obligé de devoir la vie à celui qu'il voulait tuer, il murmura:

—Soit donc, monsieur Fricoulet.

Et à Gontran:

—N'oubliez pas, monsieur de Flammermont, que je suis à votre disposition partout où il vous plaira et quand il vous plaira...

Il salua très correctement et sortit de la machinerie; mais tandis qu'il s'en allait, l'ingénieur l'entendit soupirer:

—Cela aurait pourtant bien agréablement rompu la monotonie du voyage.

Quand les deux amis furent seuls, Fricoulet demanda:

—Maintenant, raconte-moi un peu ce qui s'est passé.

—Pas grand'chose de grave: Farenheit s'attendait à voir dans le ciel toute une ménagerie composée des signes du Zodiaque et l'idée m'a paru si cocasse que je n'ai pu m'empêcher de rire; c'est alors que, comme une véritable brute qu'il est, il m'a détaché un coup de poing formidable qui m'a jeté par terre...

Et le jeune comte grommela entre ses dents:

—Ah! décidément... l'astronomie, je commence à en avoir plein le dos, tu sais...

—Tu ne fais que commencer! plaisanta Fricoulet.

—Examens d'Ossipoff... discussions avec toi... coups de poing avec l'autre...

—Et, tout cela dans la balance, le charme de Séléna ne l'emporterait pas?...

Gontran fronça les sourcils et murmura:

—Ah! s'il n'y avait pas cela.

—S'il n'y avait pas cela!... mais tu serais encore attaché d'ambassade à Pétersbourg... mon pauvre vieux!... Il est vrai qu'avec tes relations, tu pourras trouver, à ton retour, un poste équivalent...

L'autre se croisa les bras.

—Alors... j'aurais, pendant plusieurs années, roulé ma bosse dans l'espace, à travers les aventures les plus incroyables, parcourant les contrées les plus invraisemblables, supportant avec une patience angélique la monomanie astronomique d'Ossipoff, avalant, jusqu'à en avoir la nausée, des décoctions de quintessence scientifique, tout cela pour avoir le plaisir de rédiger un journal de voyage qu'un éditeur refusera peut-être de publier!... ah! non... mille fois non... je veux avoir au moins la compensation légitime de toutes mes fatigues, de toutes mes rancœurs, de tous mes bâillements...

—Tu tiens à la prime,... quoi!

—Parfaitement... et la preuve, c'est que j'attends ta conférence sur le Zodiaque qui fera probablement les frais du prochain examen d'Ossipoff.

Ce disant, le jeune comte s'asseyait et prenait une attitude si parfaitement résignée que Fricoulet ne put s'empêcher de rire.

—Tu y tiens? interrogea-t-il.

—Comment!... si j'y tiens!... Parbleu! toi, tu ne demanderais pas mieux qu'Ossipoff mette le nez dans le pot aux roses et me renvoie à ma diplomatie,... mais, moi, c'est autre chose; j'en ai trop fait jusqu'ici pour perdre le bénéfice des résultats acquis... Donc, au Zodiaque...

L'ingénieur le regarda un moment en silence d'un air quelque peu dépité, car il s'attendait à chaque instant à ce que son rival—car Gontran maintenant était son rival—renonçât à ses projets; mais, heureusement pour lui, Fricoulet, quand il avait une idée en tête, ne l'abandonnait pas facilement; en outre, c'était un sage qui savait que tout arrive à point à qui sait attendre et qui comptait que le temps et Ossipoff travailleraient pour lui.

—Ce qui est convenu est convenu, dit-il; je t'ai promis mon concours et je tiens ma promesse... Tu veux faire connaissance avec le Zodiaque... à ton goût... Mais, d'abord, comment cette discussion avec Ossipoff est-elle venue?

—Comme sont venues jusqu'à présent toutes les discussions du même genre, bougonna Gontran; j'ai voulu faire le malin avec ce que tu m'avais dit, et, comme Ossipoff, en s'éveillant, me demandait la route suivie par l'Éclair, je lui ai dit que nous traversions la constellation du Bélier,—d'un mot en est venu un autre... et voilà...

Fricoulet hocha la tête.

—C'était bien imprudent, fit-il; car j'avais oublié de te prévenir que, par suite de la précession des équinoxes, la position des signes ne répond plus aux constellations de même nom; ainsi, au temps d'Hipparque, les premiers points duBélieret de laBalancerépondaient aux équinoxes de printemps et d'automne, comme ceux duCanceret duCapricorneaux solstices d'été et d'hiver... voici déjà un premier point, et très important, sur lequel il était indispensable que tu fusses fixé.

—Mais les noms donnés à ces constellations?...

—Oh! aucun rapport avec les constellations mêmes; les Chaldéens, les Égyptiens et les Grecs les ont baptisées ainsi, soit à cause d'une forme très vague avec les objets en question, soit pour perpétuer le souvenir d'un héros... mais, à cela près...

Il s'interrompit, l'attention soudainement attirée vers le hublot par lequel venait de pénétrer un rayon de lumière singulier qui paraissait réunir toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.

—Aldébaran! dit-il en se levant et allant mettre son œil au télescope.

—Aldébaran! répéta Flammermont.

—Étoile de première grandeur qui sert d'œil auTaureau; la tête est formée par un assemblage d'étoiles connues, depuis la plus haute antiquité, sous le nom deHyades, et la queue par lesPléiades...

En donnant cette explication, l'ingénieur continuait de regarder l'espace, vivement intéressé, malgré son scepticisme, par la vue de cette étoile dont la teinte rougeâtre formait, tout autour d'elle, un nimbe mystérieux.

—Sodium, magnésium, hydrogène, calcium, fer, tellure, bismuth, mercure, antimoine, murmura-t-il, se rappelant la composition du spectre de cet astre, si éloigné de la Terre qu'il a toujours été impossible d'établir sa parallaxe...

Puis, il se prit à sourire, haussant les épaules.

—Elle est bien bonne!... poursuivit-il... du satellite découvert par Herschell!... pas la moindre trace!... c'est-à-dire qu'il s'est laissé prendre à un effet de perspective... tout bonnement...

Mais Gontran, que les études particulières de Fricoulet n'intéressaient que médiocrement, vint le tirer par le bras.

—Dis donc, fit-il, si nous reparlions du Zodiaque; tu oublies que, d'un moment à l'autre, Ossipoff peut me tomber sur le dos...

L'ingénieur abandonna à regret le télescope et revint prendre place devant son ami.

—Inutile d'entrer dans des détails bien considérables sur les Pléiades, car, depuis 3,400 ans avant l'ère chrétienne, tous les astronomes s'en sont occupés, Ptolémée, Sûfi, Ulugh-Beigh, Copernic, Tycho-Brahé, et bien d'autres, sans qu'aucun de leurs dessins coïncident entre eux...

—Passons, passons... fit Gontran...

—Dans le Taureau, je te signalerai encore leCrab-Nébula, ou nébuleuse écrevisse, découverte en 1758 par Messier et ainsi baptisée par les Anglais, en raison de ses franges et de ses curieux appendices qui lui donnent une vague ressemblance avec le crustacé dont elle porte le nom.

Fricoulet allait continuer, lorsque Gontran s'écria:

Qu'est-ce que cela? s'exclama Séléna (p. 196).

—Dis donc!... mais s'il y en a autant sur chacun des signes du Zodiaque, jamais je n'arriverai à me mettre tout cela dans la cervelle...

—Tranquillise-toi; j'ai commencé par la constellation la plus intéressante...

—Alors, que doivent être les autres? murmura Flammermont étouffant un formidable bâillement.

—...Et par conséquent la plus chargée comme renseignements, poursuivit Fricoulet en souriant: dans leBélier, rien à signaler; plusieurs systèmes d'étoiles doubles et l'étoile triple nº14, blanche, bleue et lilas, dans lesPoissons, un certain nombre d'étoiles variables, des couples en mouvement orbital rapide, tels que les nos55 et 51, l'un orange et bleu saphir, l'autre blanc de perle et lilas pâle; dans leVerseau, qui se compose d'une multitude d'étoiles de cinquième grandeur, à signaler ζ, étoile double de troisième grandeur, observée pour la première fois en 1777 par Christian Mayer et dont le mouvement orbital s'effectue en mille ans, plus un fourmillement de soleils, pris tout d'abord par Messier, en 1746, pour une nébuleuse et résolu ensuite par Herschell, et enfin une nébuleuse, d'aspect planétaire, composée de gaz incandescent, monde en formation que l'on estime être 264 milliards de fois plus gros que le Soleil.

Ce chiffre parut formidable à Gontran, qui ne put retenir une exclamation.

—Mais le Soleil étant lui-même 1.283.700 fois plus volumineux que la Terre...

—...Tu vois ce que cela représente à peu près; duCapricorne, peu de choses à dire; il contient très peu d'astres... jusqu'à présent, car il se peut qu'avec la puissance chaque jour croissante des instruments d'optique, on en découvre de nouveaux. Dans leSagittaire, composé de cinq étoiles disposées suivant une ligne courbe, ce qui a donné aux anciens l'idée d'un arc dont serait armé un centaure—un grand nombre d'étoiles rouges et d'éclat variable; d'après Jules Schmidt, d'Athènes, ce seraient des soleils couverts de taches, commençant à s'oxyder; à remarquer une étoile double et plusieurs systèmes triples et quadruples... Nous arrivons maintenant auScorpion...

Flammermont se prit le front à deux mains, avec une angoisse tellement marquée que l'ingénieur s'arrêta.

—Tu souffres? demanda-t-il.

—... De la tête, oui, beaucoup; car tout ce que tu me racontes passe au travers de ma cervelle comme l'eau à travers une écumoire... Il ne me restera rien de ta conférence...

—Le fait est que c'est une nomenclature assez aride, constata Fricoulet, et que pour quelqu'un qui n'est pas de la partie...

—Voilà un quart d'heure que tu parles et tu n'en es qu'au Scorpion! observa le jeune comte avec découragement.

—Veux-tu que nous suspendions la séance?

—Non, continue... il vaut mieux avaler le remède d'un coup... on en sent moins l'amertume...

—À ton aise... LeScorpion, ainsi que tu pourras t'en rendre compte de visu, dans quelques heures, est, de tous les signes du Zodiaque, celui qui rappelle le plus exactement la forme de l'animal qui lui a servi de parrain; c'est lui qui possède, à la place du cœur, la fameuse étoile Antarès, dont les composantes sont: rouge orange et vert émeraude, toutes deux sont des soleils en voie de refroidissement, ainsi que l'indique leur spectre dans lequel domine l'oxyde de carbone: variations fréquentes dans la lumière et dans la chaleur; mouvement propre peu rapide. Ce qu'il y a de particulier dans le Scorpion, c'est la façon dont se comportent vis-à-vis les unes des autres les composantes des nombreux systèmes ternaires qu'on y remarque: tandis que les deux premières, très rapprochées, tournent autour l'une de l'autre en 98 ans dans une orbite elliptique, la troisième a un mouvement rétrograde relativement à celui des deux autres... Comment cela se fait-il? comment expliquer un mouvement si étrange, si contraire aux lois de la nature? On n'en sait rien! on se contente de constater le phénomène sans l'expliquer.

—Ce qui est plus simple et plus commode, murmura Gontran.

—À signaler aussi beaucoup d'étoiles temporaires et une nébuleuse en forme de rayon cométaire, située non loin de l'étoile Alpha et enfin, parmi les systèmes multiples, V, qui est quadruple et dont les composantes, assemblées deux à deux, sont animées d'un mouvement assez rapide.

—Mais on trouve de tout, dans ce Scorpion! s'exclama Flammermont, c'est le bazar de l'astronomie...

—Maintenant, nous passons à laBalance, fabriquée vers leiiiesiècle, avec les serres de Scorpion; peu de choses à dire, car on n'y compte que 21 étoiles visibles au télescope et 8 seulement à l'œil nu... LaViergecontient la fameuse constellation de l'«Épi» qui, au mois de mai, brille en plein sud; l'«Épi» jouit d'une grande notoriété, car c'est grâce à lui et à «Régulus» que, 127 ans avant notre ère, Hipparque découvrit la loi de la précession des équinoxes... C'est une des constellations dans lesquelles il s'est produit, depuis trois mille ans, le plus de changements, ainsi que l'atteste un simple coup d'œil jeté sur les anciennes cartes; dans ce district céleste, on a relevé plus de 500 nébuleuses, dont beaucoup sont doubles, en mouvement autour l'une de l'autre, et notamment celle qui porte le matricule M 99, qui a l'aspect des soleils tournants des feux d'artifices; elle compte plusieurs milliers d'étoiles... enfin, j'aurai tout dit sur la Vierge, lorsque j'aurai ajouté, à la nomenclature de ces curiosités, la très intéressante étoile double γ (gamma), l'une des premières découvertes à l'aide du télescope et dont la période de rotation est de 175 ans; on a constaté que les deux soleils qui la composent tournent sur eux-mêmes et autour de leur centre commun de gravité: en raison de leur éloignement, ils n'offrent pas de parallaxe et...

Fricoulet s'arrêta net et regarda Gontran: le jeune homme, bercé par la voix de son ami, s'était assoupi et c'était le souffle régulier, un peu fort, qui s'échappait, semblable à un bourdonnement, de ses lèvres entr'ouvertes, qui avait attiré l'attention de l'ingénieur.

Il se mit à rire, haussa les épaules et, se levant:

—Si c'est là l'effet que lui produit le Zodiaque, du diable s'il sera capable de tenir tête à Ossipoff... Tant pis pour lui, je suis en règle avec mes engagements et, s'il se fourvoie, il n'aura à s'en prendre qu'à lui-même.

Cela dit, il sortit de la machinerie, gagna la cabine dans laquelle Farenheit dormait, étendu sur son hamac et il allait sans doute imiter l'exemple que lui donnait l'Américain, lorsqu'il fut pris d'un remords. Est-ce qu'il n'aurait pas dû éveiller le jeune comte et le contraindre à écouter le reste de sa conférence?

En toute autre circonstance, il l'eût laissé goûter en paix les douceurs du sommeil; mais, à son réveil, Gontran ne serait-il pas en droit de lui reprocher ce qu'il pourrait, à la grande rigueur, considérer comme une trahison de sa part?

L'intérêt de l'ingénieur n'était-il pas, en effet, de le livrer, sans défense, aux interrogatoires d'Ossipoff? certes, et pour l'honneur de Fricoulet, il devait agir de manière à ce que son ami ne pût formuler un semblable reproche.

D'un autre côté, Gontran avait le réveil mauvais et rien ne prouvait que Fricoulet fût accueilli de façon aimable, même étant donné ses bonnes intentions...

Le jeune homme demeura un moment perplexe: un secret pressentiment lui disait que la Providence seconderait ses projets. Mais, précisément à cause de ce pressentiment, il ne voulait pas que ni sa conscience ni Gontran pussent rien lui reprocher...

Alors, il prit un moyen terme: au lieu de se coucher, il s'assit sur le bord de son hamac et, prenant son carnet, il se mit à rédiger hâtivement quelques notes en lesquelles il résuma le plus succinctement possible ce qu'il lui parut indispensable d'incruster dans la cervelle de son ami, pour le mettre à même de répondre victorieusement au vieux savant, au cas où il lui prendrait fantaisie de disserter sur le Zodiaque avec son jeune «collègue».

Voici ces notes:

«LeLion. L'étoile maîtresse de cette constellation est «Régulus», dont l'éclat est magnifique; distance du système solaire: environ 100 trillions de lieues, eu égard à la lumière dont elle rayonne, volume gigantesque—elle s'éloigne de nous à raison de 37 kilomètres à la seconde, escortée d'une étoile double de huitième grandeur, connue seulement depuis une centaine d'années.—À remarquer: plusieurs nébuleuses d'aspect bizarre, notamment le nº65 de Messier, en spirale elliptique, et le 56 de forme ovale.

«LeCancer, le plus petit et le plus pauvre des signes du Zodiaque: on n'y aperçoit à l'œil nu qu'une pâle nébulosité laiteuse, agglomération d'étoiles de faible éclat, désignée par les anciens sous le nom de: «La Crèche».

«LesGémeaux, remarquables par «Castor» et «Pollux», deux étoiles considérées pendant fort longtemps comme liées l'une à l'autre, théorie dont la spectroscopie a démontré la fausseté. Tandis que Pollux arrive vers la Terre avec une vitesse de 64 kilomètres par seconde, Castor s'en éloigne à raison de 45 kilomètres; depuis Hipparque, ces deux soleils se sont écartés l'un de l'autre de plus de 2 trillions 500 milliards de lieues et leur intensité lumineuse n'a pas varié pendant ces vingt siècles,—dans leur course Castor et Pollux sont suivis par un autre astre plus éloigné, ce qui induit à penser qu'on est en présence d'un système non pas double, mais triple.—D'après les études d'Herschell, l'évolution de Castor et de Pollux autour l'un de l'autre ne demanderait pas moins de mille ans.—Dans les Gémeaux, à signaler plusieurs étoiles doubles colorées, un certain nombre d'étoiles variables, plusieurs nébuleuses.

«Persée. L'étoile principale est «Algol», qui marque, dans le ciel, la place de la tête de la «Méduse»; étoile variable, descendant de la 2eà la 4egrandeur en deux jours, 20 heures, 40 minutes, 53 secondes, et cette sorte d'éclipse ne dure que 6 minutes, sans doute à cause du passage d'un corps obscur devant le disque de l'étoile.—Grand nombre d'étoiles doubles et deux petites nébuleuses.

«Le Cocher et la Chèvre, visible surtout au retour du printemps, ce qui l'a fait associer, dès la plus haute antiquité, aux travaux agricoles.—«Capella», étoile de première grandeur, presque aussi blanche que Véga, à une distance de 170 trillions de lieues, la principale du groupe, plane en décembre et janvier au zénith de Paris;—rien d'intéressant à signaler, si ce n'est, non loin de ce groupe, la constellation duLynx, où brillent un grand nombre d'étoiles doubles fort intéressantes et particulièrement les nos38, 15, 12, 19 et 20, systèmes ternaires à révolution très lente.»

Fricoulet en était là de la rédaction de ses notes, lorsque, par la cage de l'escalier, la voix d'Ossipoff se fit entendre, formidable, tonitruante.

—Gontran!... Gontran!... appelait-il.

L'ingénieur tressaillit en même temps que Farenheit, éveillé en sursaut, se jetait au bas de son hamac.

—By god! grommela-t-il en regardant son voisin d'un air effaré.

—Tranquillisez-vous, lui dit Fricoulet en souriant, c'est M. Ossipoff qui appelle M. de Flammermont, pas autre chose...

En ce moment, le jeune comte entrait en se frottant les yeux.

—Tu as entendu, fit-il.

—Cette question...

—Encore une dissertation qui se prépare! maugréa Gontran.

—Probable.

Le vieillard appela de nouveau:

—Gontran!... Gontran!...

Flammermont se croisa les bras.

—Ah! tu es encore gentil, toi! fit-il; tu m'as laissé dormir...

—C'était ce que j'avais de mieux à faire...

Le jeune homme eut un hochement de tête vers le plafond, où l'on entendait trépigner d'impatience les pieds du savant.

—Qu'est-ce que je vais lui dire? murmura-t-il d'un ton navré.

—Tiens! répondit l'ingénieur en lui remettant les notes qu'il venait de griffonner à la hâte... parcours ça,... moi, je vais le faire patienter...

Et il s'élança dans l'escalier.

En entendant le bruit de ses pas, le vieux savant, courbé vers le télescope, demanda, sans se retourner:

—Arrivez donc vite, Gontran... vous dormiez donc?

—M. de Flammermont ne dort pas, monsieur Ossipoff, répondit alors Fricoulet... mais il tient en ce momentAndromèdeau bout du télescope et il m'envoie vous dire qu'il ne peut se déranger en ce moment...

Le vieillard eut un frisson qui lui agita le corps tout entier.

—C'est précisément au sujet d'Andromède que je voulais l'interroger, car, moi aussi, je m'en occupe et j'ai des incertitudes que j'aurais voulu éclaircir, en causant avec lui...

Séléna, debout près de son père, tourna vers l'ingénieur un visage tout assombri par l'inquiétude, et, dans le regard qu'elle attachait sur lui, il y avait, nettement compréhensible, cette question:

—Est-il prêt?

Fricoulet secoua négativement la tête; mais, en même temps, il lui fit de la main un signe rassurant, car une idée venait de lui traverser la cervelle.

—Il serait, en effet, très rassurant, dit-il en s'adressant à Ossipoff, de contrôler vos observations par les siennes; mais il y a, pour cela, un moyen fort simple qui vous permettra de ne vous déranger ni l'un ni l'autre.

Et, à Séléna:

L'audace de Thésée et le féerique Pégase (p. 205). 197]

—Mademoiselle, ajouta-t-il, seriez-vous assez aimable pour aller trouver M. de Flammermont et lui demander de vous dicter ce qu'il a déjà observé d'Andromède; vous remettrez la note à M. Farenheit en le priant de nous l'apporter.

—Pas mal imaginé, murmura Ossipoff, d'un ton satisfait, tandis que sa fille, après avoir remercié l'ingénieur par un charmant sourire, s'enfuyait hors de la cabine, légère comme un oiseau.

Fricoulet, lui, ne perdit pas son temps, et, sur une feuille arrachée à son carnet, écrivit quelques lignes; il avait fini au moment où Farenheit arrivait avec un papier qu'il lui remit.

—Voici, dit l'ingénieur en tendant à Ossipoff la feuille de son carnet substituée à ce qu'envoyait Gontran.

—Lisez... lisez... dit Ossipoff qui, pour rien au monde, n'eût interrompu son observation.

—«γ (gamma), avec son soleil orangé et ses deux satellites émeraude et saphyr!... quelle merveille!... les yeux éblouis... le cerveau fatigué...»

—Passez, s'écria le vieillard... ce pauvre Gontran s'arrête à des considérations qui n'ont aucun intérêt!... on connaît cela depuis 1777... Gontran oublie que Bradley est venu avant lui pour dédoubler Gamma...

Puis, sur un ton d'ardente curiosité:

—Et la nébuleuse!... il ne dit rien de la nébuleuse de Lucien Marius de Franconie?

—Ma foi, non... mais...

Et, à Farenheit:

—Courez vite dire à M. de Flammermont que nous attendons ses observations sur la nébuleuse.

L'Américain sortit bougonnant de ce rôle de commissionnaire auquel on l'astreignait et Fricoulet dit au savant:

—Si, pendant ce temps, vous notiez vos observations... M. de Flammermont pourrait les contrôler pendant que vous contrôlez les siennes...

—Écrivez donc... murmura le vieillard d'une voix fébrile; d'ici, comme de Poulkowa, la nébuleuse a l'apparence d'une immense lentille de gaz, vue par la tranche, de silhouette par conséquent elliptique... je remarque un foyer central de condensation et deux foyers secondaires... l'un rond, l'autre ovale... avec deux fissures noires longitudinales...

Farenheit rentrait en ce moment et tendait un papier à Fricoulet qui s'écria:

—Attendez... attendez... monsieur Ossipoff... Ce cher Gontran vous envoie quelque chose de très intéressant...

—En vérité...

—Il a étudié le spectre de la nébuleuse... nulle trace d'étoiles... pas la moindre trace ou raie caractérisant une masse gazeuse...

—C'est bien cela... c'est bien cela, poursuivit le vieillard en proie à une agitation extraordinaire;... spectre continu, sans raies transversales...

—... En résumé, poursuivit Fricoulet, feignant toujours de lire les notes de Gontran, M. de Flammermont n'est pas plus avancé que sur Terre... il compte bien, dans les environs de la nébuleuse, plus de 1,500 étoiles; mais, en dépit de tous ses efforts, il ne peut s'assurer si leur proximité est réelle ou seulement due à la perspective.

Ossipoff poussa un soupir à fendre l'âme.

—Et j'espérais qu'il serait plus heureux que moi...

—Par exemple, il a réussi à mesurer la superficie de ce monde étrange: il a trouvé pour la longueur un minimum de 300 milliards de lieues... ce qui lui fait estimer, à vue de nez, les dimensions à trois cents fois celles du système solaire tout entier...

Bien qu'Ossipoff eût constaté, de visu, tous ces détails, il leva les bras au plafond, dans un geste désordonné, balbutiant:

—Fabuleux!... Fabuleux!

—... En admettant, dit encore l'ingénieur, que cette nébuleuse ne soit pas plus éloignée de nous que les étoiles les plus voisines—ce qui n'est nullement prouvé...

Ossipoff laissa retomber sa tête sur la paume de ses mains, l'air profondément accablé, tandis que ses lèvres murmuraient:

—À quoi bon... alors... à quoi bon?...

Depuis plusieurs heures déjà—trente-trois, pour être exact—l'«Éclair» naviguait à travers le zodiaque; le truc inventé par Fricoulet pour permettre à M. de Flammermont d'esquiver l'interrogatoire d'Ossipoff sur la nébuleuse d'Andromède, avait remis un peu de cordialité dans les rapports des deux jeunes gens; quant à l'altercation de Gontran et de Farenheit, il avait été décidé, d'un commun accord, qu'on n'en soufflerait mot, afin de ne pas inquiéter Séléna.

On réglerait cette question-là à Terre—si toutefois le bonheur voulait que les voyageurs revissent jamais leur planète natale; mais, jusque-là, on ferait comme si rien ne s'était passé.

L'ingénieur, qui achevait son quart, venait de signaler la constellation desChiens de chasse, dont les étoiles s'apercevaient, brillantes, à l'avant du wagon, lorsque Flammermont, qui venait prendre la place de son ami dans la machinerie, aperçut un dessin étrange à côté de l'ingénieur; il ouvrait la bouche pour demander une explication, quand Fricoulet le devançant:

—C'est bien en 1863 que tu es né, n'est-ce pas? interrogea-t-il.

—Oui... mais pourquoi?...

—Le 28 septembre, si je ne me trompe?...

—Encore, oui!... mais est-ce que tu aurais l'intention de me souhaiter ma fête?...

Pour toute réponse, Fricoulet se mit à rire, en considérant le dessin qui avait, dès son entrée dans la cabine, attiré l'attention du jeune comte.

Et son hilarité était telle que Séléna et Farenheit accoururent.

—Y aurait-il indiscrétion, monsieur Fricoulet, fit la jeune fille, à vous demander la permission de rire un peu avec vous?...

L'ingénieur parut un peu déconcerté et tenta de dissimuler derrière son dos la feuille de papier qu'il tenait à la main; mais l'œil malin de Séléna avait surpris son mouvement.

—Ah! qu'est-ce que c'est que cela? s'exclama-t-elle.

—Rien... une chose que j'ai crayonnée, tantôt, pour me tenir éveillé...

—Peut-on voir?...

Fricoulet eût eu mauvaise grâce à se dérober plus longtemps; il tendit le papier à MlleOssipoff, se disant qu'après tout il ne courrait pas grand risque à leur mettre sous les yeux une chose à laquelle elle ne comprendrait sans doute rien.

Aussi, sa stupéfaction et aussi son désappointement furent-ils grands en entendant Séléna s'écrier:

—Mais c'est un thème de nativité, cela!...

—Le mien alors! s'exclama à son tour Gontran...

L'ingénieur parut embarrassé et balbutia, tendant la main, pour reprendre le papier:

—Une plaisanterie, je vous dis... une simple plaisanterie...

Cependant, Séléna qui étudiait le dessin de très près s'exclama:

—Vous êtes né sous l'influence de Mercure, qui était alors à 17° exposant dans les Poissons, Vénus se trouvant dans la Balance, Mars dans les Gémeaux et Saturne dans le Cancer.

—Mais vous êtes très forte! balbutia Fricoulet avec un sourire contraint.

—Vous y connaissez donc quelque chose? interrogea Gontran incrédule.

—Comment!... tenez, ces douze triangles-là représentent les douze maisons du ciel, avec leur situation dans l'espace, au moment de votre naissance...


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