Farenheit qui, jusqu'alors, était demeuré silencieux, se haussant sur la pointe des pieds pour regarder par-dessus l'épaule de la jeune fille, dit alors:
—Alors, par ce procédé-là, on peut connaître l'avenir?
—Mais parfaitement, répondit l'ingénieur sans sourciller; vous avez déjà entendu parler de l'astrologie, n'est-ce pas?... Eh bien! c'est ça!
—Il y a eu autrefois, au siècle dernier, je crois, un homme très savant... qui s'appelait Cagliostro, et qui lisait dans les astres...
Gontran, éclatant de rire, s'écria:
—Mais non, sir Farenheit, mais non; ne croyez donc pas tout ce que vous raconte Fricoulet; autrefois, oui, on croyait—parce que certains malins le faisaient croire—à l'influence faste ou néfaste des astres sur l'existence humaine, suivant qu'ils occupaient, l'un par rapport à l'autre, telle ou telle situation; c'était là une aimable plaisanterie de laquelle vivaient grassement les ancêtres de nos tireuses de cartes et de nos somnambules modernes...
L'ingénieur regardait son ami, railleusement, durant qu'il parlait, et un petit sourire moqueur courut sur sa lèvre quand il eut fini; sourire qui signifiait clairement: «Mon bel ami, nous verrons tout à l'heure, si ton scepticisme est aussi résistant qu'il le paraît...
Séléna, alors, intervint.
—Permettez-moi de vous dire, cependant, mon cher Gontran, qu'une foule de prédictions, basées sur la connaissance des astres, se sont réalisées de point en point;... voyez l'histoire...
Le jeune homme haussa les épaules.
—Parbleu!... vous figurez-vous que ceux qui faisaient métier d'astrologie, fussent des imbéciles?... loin de là! ils alliaient à une très grande finesse, à une très grande profondeur de vue, une connaissance très étendue des hommes et du cœur humain... sans compter qu'ils avaient dans les milieux politiques des espions qui les tenaient au courant de ce qu'on disait, même le plus secrètement... En sorte qu'il ne leur était guère difficile, sachant ce qui se méditait contre tel ou tel personnage, ce qui se préparait concernant tel ou tel événement, de prédire l'avenir, presqu'à coup sûr... en ayant l'air de baser leurs prédictions sur leurs combinaisons charlatanesques...
—Permets, cependant, essaya de dire Fricoulet.
Mais l'autre était lancé et, lui coupant la parole:
—La meilleure preuve que je suis dans le vrai, c'est que la clientèle des astrologues ne se recrutait que parmi les personnages, ceux sur le compte desquels il était facile d'avoir des «tuyaux». C'est ce qui a fait dire à Voltaire qu'il n'y avait d'étoiles que pour les grands, le reste étant de la canaille dont les astres ne se mêlaient pas.
Fricoulet répliqua ironiquement:
—Il faut donc croire que tu es un personnage, car voilà un thème de nativité tel que bien des grands de la terre n'en ont jamais eu.
Mais, sans doute, Gontran avait-il comme un pressentiment que ce thème cachait quelque tour nouveau de son ami, car il s'empressa d'ajouter:
—Et il n'y a pas que Voltaire qui ait affirmé, non seulement son incrédulité, mais son mépris, en ce qui concerne la manière dont les astrologues jonglent avec les astres... Bien avant lui, Shakespeare a dit...
—Shakespeare!... observa narquoisement Fricoulet... tu es sûr?
—Comment! si j'en suis sûr! alors que j'étais attaché à l'ambassade d'Italie, nous avons joué chez l'ambassadeur d'Angleterre un acte duRoi Lear...
—En anglais!...
—Parbleu!... nous vois-tu jouant du Shakespeare en français chez l'ambassadeur d'Angleterre!
—À la grande rigueur, je pourrais te voir... mais enfin... et alors?...
—Alors... je me souviens que je débitais cette tirade: «Quoi! lorsque nous sommes malades ou dans l'infortune (ce qui nous vient souvent de notre mauvaise conduite) nous rendrons responsables de nos souffrances le Soleil, la Lune et les étoiles!... comme si nous étions méchants par nécessité! fous par ordre du ciel! fripons, voleurs et traîtres par une prédominance des astres! buveurs et menteurs par une obéissance forcée à l'influence d'une planète!... comme si tous nos vices descendaient d'en haut!... admirable invention que de mettre nos passions sur le compte d'une étoile!... Mon père et ma mère furent unis sous le signe du «Dragon» et je naquis sous la «Grande-Ourse»... de sorte que je dois être rude et sans honte!... Bah! j'aurais été ce que je suis... alors même que la plus petite étoile n'aurait pas présidé à ma naissance!»
Emporté par son sujet, le jeune homme avait débité cette tirade, tout d'une haleine, comme s'il eût été en scène, avec le feu et l'apparente conviction qu'y eût mis un véritable acteur.
—Merci de nous avoir dit cela en français! ricana Fricoulet; car, sans cela, j'eusse été incapable d'apprécier le grand dramaturge anglais dans sa langue natale...
Puis, tendant la main vers le papier que Séléna ne cessait d'examiner curieusement:
—Cela, d'ailleurs, n'a aucune importance, quoique, sans croire à l'astrologie, j'ai, sur les lois qui président aux destinées humaines, une opinion diamétralement opposée à celle de feu Shakespeare...
—Oui... oui... la théorie nouvelle... l'irresponsabilité humaine, qui permet aux avocats des Assises de défendre la tête de leurs clients, arrêtés un couteau sanglant à la main, en disant que, s'ils ont tué, c'est parce qu'ils sont nés avec l'instinct du crime...
Et il éclata de rire.
—Vous croyez, cependant, objecta Farenheit, que l'on naît avec telle ou telle faculté... témoin, vous, qui, bien qu'ayant embrassé la carrière diplomatique, êtes venu au monde avec la bosse de l'astronomie...
À ces mots, prononcés sur un ton de conviction admirative, le jeune homme ne put s'empêcher de rougir un peu, d'autant plus qu'il sentait peser sur lui les regards moqueurs de Fricoulet et ceux, quelque peu malicieux, de Séléna.
Celle-ci, s'approchant de l'ingénieur, dit alors:
—Vous seriez bien aimable de me traduire ce que vous avez mis là...
—Mais je vous assure que ce n'est pas sérieux; et, le fût-ce, du moment que vous ne croyez pas à l'astrologie...
—Qu'importe?...—et puis on croit toujours à ces choses-là... sans y croire; cela dépend...
—Comment! cela dépend... de quoi?
—De ce que les astres nous prédisent...
L'ingénieur ne put s'empêcher de rire.
—Parfaitement: on est bien plus crédule pour les prédictions qui s'accordent avec vos secrets désirs que pour les autres...
Séléna, se voyant devinée, baissa les yeux en rougissant.
—Dans ces conditions-là, poursuivit Fricoulet, mieux vaut que je ne vous traduise pas l'horoscope de Gontran.
—Parce que?
—Parce que les astres et vous n'êtes pas d'accord...
—Allons donc! s'exclama Flammermont dont les sourcils se froncèrent.
—Dites toujours, insista la jeune fille.
Fricoulet poussa un soupir et déclara:
—Vous vous rappellerez, en tous cas, si vous n'êtes pas contents, que c'est vous qui l'aurez exigé...
Et, prenant le papier que lui tendait la jeune fille:
—M. de Flammermont étant né sous l'influence de Mercure, expliqua-t-il, a une propension marquée pour les sciences exactes, Mercure étant le dieu des mathématiciens...
La nature a fabriqué une nébuleuse, embryon de mondes futurs (p. 213).
Sans la présence de Farenheit, Gontran eût donné libre cours à son hilarité; il se contenta de sourire, tandis qu'une flamme amusée s'allumait dans les prunelles de MlleOssipoff.
—En revanche, poursuivit l'ingénieur, il a un caractère changeant, capricieux, et nullement fait pour constituer, ce qu'on appelle sur Terre, un bon père de famille, un bon citoyen, un bon garde national.
—Dis donc... dis donc... protesta Gontran avec un sourire pincé, il me semble que les astres vont un peu loin dans leur appréciation.
—M. de Flammermont a un tempérament aventureux...
—Cela n'est pas malin à deviner, ricana le jeune comte, ce que je fais depuis plusieurs années ne prouve pas des habitudes casanières...
Imperturbablement l'ingénieur poursuivit.
—Quant à l'avenir, il résulte du groupement des différentes constellations qui t'intéressent, que tu occuperas un jour une situation prépondérante...
—Directeur d'observatoire, déclara hardiment Farenheit.
—Non pas... les astres parlent d'une situation politique.
—Politique! se récria Séléna... mais mon père...
—Les astres disent encore que ta race périra avec toi...
—Et c'est tout? grommela Gontran d'un air furieux, tandis que Séléna, boudeuse, sortait de la pièce.
—Mon Dieu, oui, c'est tout...
—Eh bien! cria Flammermont, en colère, je croirai à ton astrologie lorsqu'elle t'aura prédit que tu seras un jour riche et marié.
—Cela se pourrait, répondit Fricoulet impassible.
LE CAUCHEMAR D'OSSIPOFF
Cependantl'Éclairpoursuivait sa route à travers l'espace, suivant imperturbablement une ligne conforme à sa force de propulsion et à la puissance d'attraction qui le contraignait à aller de l'avant, toujours de l'avant: tel un projectile, échappé de l'âme d'un canon, trace dans l'air une trajectoire mathématique, jusqu'au moment où les forces auxquelles il obéit l'abandonnant, il touche enfin, inerte, le sol d'où il est parti.
Déjà l'Étoile polaire était signalée et, dans le fond de la voie lactée, aux environs du point imaginaire où aboutit le prolongement de l'axe terrestre, une constellation singulière apparaissait, formant très nettement, en soleils étincelants, un W gigantesque.
C'étaitCassiopée, et ce nom éveilla chez Gontran des souvenirs mythologiques remontant à l'époque où il étudiait sur les bancs du lycée, sans se douter le moins du monde qu'un jour luirait où il pourrait admirer de si près la filleule de la malheureuse mère d'Andromède.
Un à un lui revenaient les vers charmants par lesquels Ovide, dans sesMétamorphoses, raconte les malheurs de la princesse d'Éthiopie qui, victime de la présomption de sa mère assez audacieuse pour comparer sa beauté à celle des Néréides, filles de Neptune, avait été attachée sur un rocher pour y être dévorée par un dragon marin.
Et l'audace de Thésée, et le féerique Pégase, et les détails du duel entre le héros et le monstre, et la victoire de l'antique chevalier, tout cela réapparaissait aux yeux de M. de Flammermont, aussi clair, aussi net que si une baguette de fée l'eût ramené de vingt ans en arrière, à cet âge d'or si méconnu, que l'on appelle «l'époque du Lycée».
Et, bercé par ses souvenirs, il écoutait d'une oreille distraite les explications que lui donnait Fricoulet, trouvant autrement plus captivants que ces démonstrations astronomiques, les commentaires dont le professeur accompagnait autrefois la poésie d'Ovide.
L'ingénieur avait beau déclarer, en homme convaincu, que, sur les trente étoiles que renferme Cassiopée, il en est de très intéressantes, et notamment φ, étoile triple, variable, jaune d'or, bleu d'azur et rose pâle, Gontran fermant les yeux, revoyait Persée, chevauchant Pégase et accourant délivrer Andromède.
—Puisque la nature est toute-puissante, songeait-il, pourquoi n'a-t-elle pas retracé au ciel ces charmantes et héroïques figures?... cela donnerait à l'astronomie un charme qu'elle n'a pas...
Mais Fricoulet poursuivait, voulant tenir jusqu'au bout la promesse qu'il avait faite de mettre son ami à même de faire bonne figure en présence d'Ossipoff; bien que ne croyant pas à l'astrologie, il croyait à la destinée et, si la sienne était réellement qu'il devînt le mari de Séléna, il ne voulait pas que sa conscience pût rien lui reprocher.
Et il continuait son cours, parlant successivement de η, quatrième grandeur, double, jaune d'or et rouge, tournant autour l'une de l'autre en deux cents ans, aperçue pour la première fois par Herschell en 1779, éloignée du système solaire d'environ cinquante trillions de lieues, distance que sa lumière met vingt et un ans à parcourir; puis ce fut l'étoile 3032 du catalogue de Struve, qui forme un couple très serré et dont la révolution est une des plus rapides que l'on connaisse, car elle s'accomplit en cent quatre années terrestres; ensuite, la tripleIota, jaune d'or, pourpre et lilas, formant un système ternaire en mouvement; μ est remarquable par sa vitesse propre qui s'élève à 1,700 millions de lieues par an; enfin, un magnifique amas d'étoiles, découvert, en 1783, par miss Caroline Herschell...
—La fille de l'astronome, sans doute, murmura Gontran, arraché soudain à sa rêverie...
—Précisément.
—Ô délicieuse vie de famille! s'exclama ironiquement M. de Flammermont, que celle de ces gens qui passent leur temps, l'œil collé à un télescope.
—On ne peut pas dire, en tout cas, que ce soit une vie terre à terre.
—Pas assez, à mon sens; car pendant que la maîtresse de maison est dans les étoiles, la maison marche comme elle peut... mais continue...
Il y eut un silence, durant lequel Fricoulet examina curieusement son ami, lisant, aussi clairement que dans un livre ouvert, ce qui se passait dans son âme, puis d'un ton résigné:
—Ensuite, nous passons àCéphée, voisine de laPetite-Ourseet qui, entre autres curiosités, renferme σ, étoile double de cinquième grandeur, couleur jaune orange et bleu turquoise, puis μ qu'Herschell désigne sous le nom de «garnet sidus», astre grenat, en raison de son rayonnement qui semble projeté par un rubis que frapperait une lumière électrique; dans le mêmeCéphée, nous avons δ, R, variable, β double, blanche et bleue...
L'ingénieur s'interrompit un moment, se leva et, après avoir jeté un coup d'œil dans le télescope, dit à M. de Flammermont:
—Tiens!... si tu veux voir un joli spectacle, regarde...
Et comme, en disant ces mots, il poussait Gontran par les épaules, force lui fut bien d'abandonner ses rêvasseries mythologiques, de dire adieu à Persée et à Pégase, pour venir coller son œil à l'appareil d'optique.
—Eh bien! demanda-t-il au bout d'un instant...
—La Croix du Cygne, expliqua l'ingénieur.
Et, après avoir laissé à son ami le loisir d'admirer tout à son aise, il poursuivit:
—Tu vois, n'est-ce pas, d'après la disposition des étoiles qui composent cette constellation, à quoi elle doit son nom... celle qui brille là, juste en face de toi, d'une lumière jaune d'or, c'estAlbireo, qui se double de cette autre, un peu sur la droite, et qui est bleu saphir... Si nous avions là un spectroscope, je te ferais voir l'énorme différence qui existe dans la constitution de ces deux mondes-là; tandis que le premier présente un spectre de second type, le deuxième, au contraire, laisse apercevoir un fin réseau de lignes très serrées confinant au rouge et au jaune, d'où l'on conclut que sa température est plus basse; son volume étant plus petit, il y a chance pour qu'il se refroidisse plus vite et que, dans quelques siècles, il continue à tourner, solidifié en planète, autour d'Albiréo... Tu m'écoutes?
—Je ne fais que ça... balbutia Gontran.
—J'appelle tout particulièrement ton attention sur le nº61: c'est la première étoile dont on ait calculé la distance et c'est en raison de son mouvement propre très rapide qu'on a eu l'idée de mesurer sa parallaxe, laquelle, fixée par Bessel, en 1840, à 0',511, donne environ une distance de quinze trillions de lieues; elle marche à raison d'un million de lieues par jour, au minimum... Je passe plusieurs étoiles doubles et je te signale un groupe désigné sous le nom dePetit Renard, dans lequel on remarque une nébuleuse découverte en 1764 par Messier et qui se présente avec la silhouette d'une haltère de gymnastique... les Anglais...
En ce moment, un cri échappé des lèvres de Gontran coupa la parole à l'ingénieur qui demanda:
—Qu'arrive-t-il?
—Une éclipse!... une éclipse d'étoile!...
—Qu'est-ce que tu chantes là! fit Fricoulet en haussant les épaules..
—La vérité, pas autre chose, répondit Flammermont qui n'avait pas quitté le télescope; il y avait là, à l'instant, une étoile blanche très éclatante et, tout d'un coup, elle a disparu ou plutôt s'est éteinte, comme une chandelle qu'on aurait soufflée...
—Invraisemblable!... des étoiles ne se soufflent pas comme des chandelles!...
—C'est pourquoi, riposta Gontran, aigri par les moqueries de son ami, je t'ai parlé d'éclipse... d'ailleurs, la voilà qui reparaît...
Comme le jeune homme achevait ces mots, la voix d'Ossipoff se fit entendre.
—Gontran!... avez-vous vu, là-bas, dans la direction dela Lyre?...
—Oui... oui... une éclipse... sans doute une planète qui passe devant l'étoile autour de laquelle elle gravite...
On entendit le vieillard dégringoler l'escalier comme une avalanche et il entra dans la machinerie, semblable à un ouragan.
—Non... non... s'écria-t-il, ce n'est pas cela! Dans cette direction, il n'y a pas d'étoile double!... Nous sommes en présence de quelque phénomène céleste qu'il ne tiendrait qu'à nous d'approfondir.
Le jeune comte jeta sur son ami un regard inquiet.
—Quelle nouvelle folie médite-t-il? songea-t-il.
Et sans doute Fricoulet eut la même pensée que lui, car il s'écria:
—Ah! non... vous savez, monsieur Ossipoff,... pas de bêtises...
—Un petit coup de levier, mon bon Fricoulet, implora le vieillard; un simple petit coup de levier qui nous fasse obliquer un peu à droite, de manière à nous rapprocher de ce point. Cela ne nous écartera nullement de notre route et j'ai idée que nous assisterons à un spectacle intéressant.
L'ingénieur eut un haussement d'épaules et répondit:
—Mon Dieu!.... s'il n'y a que cela pour vous rendre heureux...
Il saisit un levier, l'abaissa d'un cran ou deux et ajouta:
—Voilà qui est fait.
Sans remercier, Ossipoff tourna les talons et on l'entendit qui regagnait sa cabine, en courant.
—Qu'est-ce que tu supposes que ce puisse être? interrogea M. de Flammermont, après le départ du vieillard.
Fricoulet allongea les lèvres, dans une moue dubitative.
—Je ne m'en fais aucune idée... Je ne vois guère d'autre raison que l'occultation de l'étoile par une planète qui lui sert de satellite... D'ailleurs, inutile de nous creuser la cervelle, puisque nous serons fixés tout à l'heure. Donc, ne nous occupons plus de cela et, comme on dit au théâtre, enchaînons.
Gontran, de quart, causait avec Séléna (p. 219).
—Enchaînons, répéta Gontran, d'un ton mélancolique, plein de résignation.
—La constellation dela Lyre, dans le voisinage de laquelle s'est produit le phénomène en question, doit sa réputation à Véga dont le parallaxe a été établi par Brunnow, en 1870, et son chiffre 0",18 correspond à un éloignement de 42 millions de lieues... Véga est l'une des étoiles les plus brillantes de l'univers céleste, mais sa température n'est pas en raison de l'intensité de sa lumière; son spectre trahit la présence de l'hydrogène, du sodium et du magnésium dans sa photosphère... Véga s'approche du système solaire avec une vitesse de 71 kilomètres par seconde et, dans douze mille ans, elle reviendra prendre au pôle nord du monde la place qu'elle occupait, il y a quatorze mille ans.
—Oui, oui, je sais, murmura Gontran qui s'assoupissait, la précession des équinoxes.
—Bien quela Lyresoit l'une des plus petites constellations, elle renferme plusieurs curiosités sidérales, notamment un système quadruple magnifique: le premier couple paraît tourner en 1,800 ans et le second en 3,700 ans et on évalue à dix mille siècles la durée de révolution de ces deux couples autour de leur centre commun de gravité;... à signaler aussi ce que Herschell a appelé la nébuleuse perforée et dont la superficie est au moins égale à celle du système solaire tout entier... Dans les environs de la Lyre, nous avons du menu fretin astronomique:La Flèche,l'Écu de Sobieski,l'Aigle, sur lesquels il n'y a pas grand'chose à dire, si ce n'est que ces constellations se trouvent dans une contrée très riche en étoiles, puisque Herschell en a compté, sur une étendue de 5 degrés, trois cent trente mille...
—Quelle patience!...
Au-dessus de leur tête il y eut un bruit formidable produit par plusieurs escabeaux renversés sur le plancher et, de nouveau, les pas d'Ossipoff firent trembler les marches de l'escalier.
Quand il apparut, il était pâle, ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire et ses mains s'agitaient au-dessus de sa tête, fébrilement.
Les deux amis crurent que quelque danger inconnu menaçait l'appareil et, angoissés, ils se précipitèrent vers lui.
—Elle est jolie, votre éclipse! s'exclama le vieillard en se croisant les bras et en les toisant tous les deux, d'un regard dédaigneux... En fait de planète, c'est un globe obscur, énorme, emporté par un mouvement d'une incroyable rapidité... car je l'ai vu occulter successivement plusieurs étoiles...
Fricoulet ouvrait la bouche pour répliquer; Ossipoff ne lui laissa pas le temps de prononcer une syllabe.
—Et savez-vous ce qui se passe?... eh bien! ce globe se dirige en droite ligne vers un autre corps obscur, dont la marche est plus lente, mais dont la masse attire irrésistiblement le premier, dont la vitesse va s'accélérant, chaque seconde...
—Nous allons assister à un choc, alors! s'écria l'ingénieur.
Le vieillard se frotta énergiquement les mains.
—Je l'espère bien.
Une ombre inquiète passa sur le front de Gontran.
—N'y a-t-il pas à craindre, murmura-t-il, que l'Éclairn'obéisse à l'attraction de ces deux masses et qu'un péril quelconque...
—Nous sommes trop éloignés... répondit le vieillard.
Pendant qu'ils causaient, Fricoulet s'était assis au télescope.
—Voilà un spectacle qui ne sera pas banal, déclara-t-il; la rencontre de deux mondes lancés l'un vers l'autre avec une vitesse de plusieurs centaines de kilomètres par seconde... Il n'y a pas d'accidents de chemin de fer qui puissent donner une idée de ça...
Et appelant à tue-tête:
—Monsieur Farenheit!... Monsieur Farenheit!...
L'Américain arriva en se frottant les yeux et l'ingénieur lui dit en souriant, faisant allusion à son altercation avec Gontran:
—Vous qui aimez les duels... il y en a un qui se prépare, comme vous n'en aurez jamais vu et qui rompra certainement la monotonie du voyage...
Tout en parlant, il griffonnait sur son carnet.
—Monsieur Ossipoff, déclara-t-il, si vous voulez retourner à votre télescope, la chose va se produire dans une dizaine de minutes...
Le savant s'enfuit avec une rapidité dont on n'aurait pu croire capables ses vieilles jambes.
Et l'ingénieur, qui calculait toujours, ajouta:
—Une vitesse de cinq cents kilomètres dans la dernière seconde!... quel cataclysme!... mes amis!... cela va produire un petit feu d'artifice auprès duquel ceux de Ruggieri ne sont que des jeux d'enfant...
Farenheit, Gontran, Séléna avaient pris place devant les hublots, tandis que Fricoulet, son chronomètre à la main, comptait à haute voix les minutes qui s'écoulaient.
Enfin, d'une voix qui tremblait légèrement, il dit:
—Encore une seconde.
Après cela, il remit le chronomètre dans sa poche et colla son visage au télescope.
Il était temps: les deux corps dont les masses s'étaient augmentées au point d'envahir l'horizon tout entier, s'étaient abordés et instantanément, de ces deux sphéroïdes obscures, surgit un immense soleil, une gigantesque nébuleuse, incandescente, au centre de laquelle un tourbillon d'étincelles plus lumineuses, plus aveuglantes que les plus puissantes lumières à arc voltaïque, montait, montait toujours, envahissant l'espace où elles dispersaient en tous sens des éclairs radieux.
Ainsi que l'avait prédit Fricoulet, on eût dit un bouquet de feu d'artifice, mais poussé à la cent millième puissance, avec des intensités telles que jamais cervelle humaine ne les eût pu concevoir.
En un clin d'œil l'infini se trouva illuminé, et de ce foyer d'incandescence une chaleur telle se dégageait, que les Terriens durent se retirer des hublots, que l'on masqua de nouveau pour éviter des accidents semblables à celui dont avait été frappé Farenheit.
—Et voilà comment, des vieilles lunes, on fait de nouveaux soleils! s'écria plaisamment Fricoulet.
—Les astronomes terrestres doivent être dans un état! s'exclama l'Américain.
L'ingénieur secoua la tête.
—Pas tant que vous croyez, répliqua-t-il, par la bonne raison qu'ils n'auront connaissance du fait que dans quelques années.
—Dans quelques années!...
—Dame, vous oubliez que nous marchons plus vite que la lumière et que le rayon lumineux projeté par cette nouvelle lumineuse n'arrivera à la Terre que dans vingt-cinq ou vingt-six ans...
Cette explication parut fort égayer Farenheit.
—En sorte, dit-il, que nous pourrions très bien, nous, revoir ce qui vient de se passer...
—Dans tous ses détails, non; mais nous pourrons prévoir à un jour, à une heure, à une minute près, le moment où, au point précis que nous aurons désignés d'avance, un nouvel astre apparaîtra dans le ciel.
Fricoulet ajouta, quelque peu railleur:
—Ce qui pourrait assurer votre élection à la présidence de l'«Excentric-Club».
Et se tournant vers Gontran:
—Voilà qui rendrait crédules ceux qui ne croient pas l'astrologie! Te vois-tu, prédisant à un congrès de savants, plusieurs années à l'avance, la naissance d'un monde!... il y aurait là de quoi te faire nommer d'emblée membre de toutes les académies possibles et imaginables!
—Merci bien, répondit narquoisement le jeune comte.
Mais comme, sans vouloir l'avouer, le spectacle auquel il venait d'assister l'avait profondément frappé, il demanda:
—Et les dessous de ce phénomène, quels sont-ils?
—Très simples, comme tu vas voir: tu sais que la chaleur n'est qu'un des modes d'action du mouvement, comme la lumière et le son; les ondes sont seulement différentes et agissent différemment. L'équivalence, d'ailleurs, est parfaite entre la chaleur dépensée pour produire un travail mécanique et le travail nécessaire pour développer du calorique: ainsi, la chaleur nécessaire pour élever d'un degré la température d'un kilogramme d'eau correspond au travail que nécessiterait l'élévation à un mètre de haut un poids de 424 kilogrammes et réciproquement...
—Avocat, passons au déluge, dit plaisamment Gontran.
—Partant de ce principe, il est très compréhensible que, de l'arrêt brusque des deux corps obscurs que nous examinions, soit résultée une élévation fantastique de température: le mouvement dont ils étaient animés s'est transformé en chaleur et de deux mondes pierreux, usés, la nature a fabriqué une nébuleuse, embryon de mondes futurs, qui donnera un jour naissance à un soleil, puis à des planètes et ainsi de suite,in secula seculorum.
—C'est un éternel recommencement.
—Tu l'as dit...
—Alors, murmura Séléna, voilà la méthode employée par la nature pour la création?
—Ou, du moins, l'une des méthodes, mademoiselle, car il est à supposer que l'arsenal des procédés usités par le surnaturel pouvoir qui régit les Soleils est inépuisable... En tous cas, il est certain que c'est toujours d'une nébuleuse, formée en un point de l'espace pour une raison quelconque—et elles ne manquent pas—que proviennent les Soleils, les Étoiles et les Mondes: rien ne se perd, rien ne se crée!
Flammermont se mit à rire.
—Voilà une belle phrase!
—Qui n'est pas de moi! je l'ai ramassée, je ne sais plus dans quel bouquin; quelque part que ce soit, en tous cas, elle est juste...
Fricoulet pensait qu'il en avait fini des explications, mais il avait compté sans l'Américain, dans l'oreille duquel était tombé fort à propos ce qu'il avait dit quelques instants auparavant, relativement à l'«Excentric-Club».
Assurément, ce serait là une originalité propre à assurer son élection à la présidence, que de faire, dès son retour à New-York, une conférence dans laquelle il prédirait la naissance d'un monde.
Lui, Jonathan Farenheit, de Chicago, marchand de porcs, et pas autre chose, s'occuper d'astronomie!
À coup sûr, ce ne serait pas banal!
Mais il s'agissait de ne pas faire de bêtise et de combiner ses effets avec le plus grand nombre de chances possible; pour cela, le concours de l'ingénieur lui était indispensable.
Aussi, comme Fricoulet regagnait la cabine commune, l'Américain lui emboîta-t-il le pas, et, comme le jeune homme allait s'étendre sur son hamac:
—Un moment, monsieur Fricoulet, fit Farenheit, j'aurais quelques mots à vous dire,... quelques mots seulement...
L'ingénieur attachait sur lui un regard interrogateur; alors l'Américain ajouta:
—C'est à propos de ce qui vient de se passer...
Fricoulet était à cent lieues de supposer que son interlocuteur pût encore penser à la naissance de la nébuleuse, dont ils venaient d'avoir le spectacle; aussi demanda-t-il ingénument:
—Et... que vient-il de se passer, mon cher monsieur Farenheit?
—Mais... la nébuleuse!
—Ça vous intéresse donc!... s'écria Fricoulet, tout surpris.
—By god!... si ça m'intéresse!... mais à cause de l'«Excentric-Club!»
Cette fois, l'ingénieur comprit tout de suite et dit:
—Vous voudriez des renseignements plus précis?...
—Dame! vous comprenez: je ne peux pas me borner à faire une prédiction; je voudrais, autant que possible, donner quelques détails, quelques explications... Voyez-vous qu'on me pose des questions... qu'on me demande des explications... je serais joli!... alors, si vous vouliez...
—Vous expliquer... je ne demande pas mieux.
—Je préférerais que vous me rédigiez une petite note; j'ai la tête dure et je craindrais de mal retenir vos explications.
—Je vais toujours vous dire cela de vive voix; ensuite je vous ferai une petite note... Donc, sachez d'abord que l'attraction est une force inhérente à tout atome de matière: dans ce nuage gazeux, produit par la rencontre de deux monde usés, il existe des parties plus ou moins denses qui attireront à elles les autres portions de la nébuleuse et dans la chute lente des particules lointaines vers cette région plus attractive, il se produit un mouvement général de rotation qui entraîne la masse tout entière... Vous avez bien saisi?
—Quand ce sera écrit, je le comprendrai et surtout je le retiendrai mieux.
—Par suite, la forme arrive à être celle de la sphère, forme naturelle à toute substance, gazeuse ou liquide, abandonnée à elle-même. Les lois de la mécanique prouvent que cette sphère gazeuse, en se condensant et en se rapetissant, a dû tourner de plus en plus vite sur elle-même, en s'aplatissant aux pôles; la force centrifuge, développée par ce mouvement de rotation, a pu alors dépasser la force d'attraction du centre et détacher de l'équateur un anneau gazeux, conséquence inévitable de cette rupture d'équilibre. Cet anneau s'est lui-même condensé en sphère, tandis que la nébuleuse continuait à se resserrer et à tourner de plus en plus vite... Comprenez-vous?
—Pour comprendre, ça n'est pas difficile: mais c'est pour retenir...
—Puisqu'il est convenu que je vais vous mettre ça par écrit...
Cependant l'Américain étirait sa longue barbe d'un air si visiblement perplexe, que Fricoulet ne put faire autrement que de lui demander:
—Qu'y a-t-il encore?
—Il y a... il y a... que l'on me demandera peut-être, quand j'aurai répété comme un perroquet ce que vous venez de me raconter là, dans combien de temps les astronomes terriens pourront étudier les nouvelles planètes à la naissance desquelles nous avons assisté tout à l'heure... et qu'alors...
L'ingénieur leva les bras au plafond dans un geste d'ahurissement.
—Ah! ah! par exemple... Dieu seul le sait!... des millions d'années peut-être... il se pourrait même que ce fût davantage...
—Tant que cela!
Fricoulet se croisa les bras narquoisement.
—Ah çà! monsieur Farenheit, s'exclama-t-il, vous imaginez-vous qu'il en soit des astres comme de vos porcs de Chicago et de ce que le suif fondu met une journée à se solidifier, concluez-vous qu'il en puisse être de même des nébuleuses?
—Mais...
—Des millions d'années!... j'étais au-dessous de la vérité!... ce sont des millions de siècles qu'il faudra sans doute pour que de la nébuleuse primitive il ne reste plus que des planètes solidifiées...
L'Américain se grattait énergiquement le bout du nez, d'un air qui trahissait une perplexité profonde.
—Vous croyez? murmura-t-il; mais enfin, en admettant que vous n'exagériez pas, pourriez-vous préciser la durée?
Il eut la sensation de vivre les derniers siècles de l'humanité terrestre (p. 224).
Cette fois, les prétentions de Farenheit dépassaient par trop les limites et l'ingénieur se mit à pousser de véritables cris.
—Fou!... vous êtes fou!... où voulez-vous que je prenne les éléments nécessaires pour baser une semblable estimation?... Ai-je le poids, la masse, la superficie de cette nébuleuse?... Je sais bien que, d'après Helmholtz et Tyndall, en supposant que la chaleur spécifique de la masse condensante ait été celle de l'eau, la chaleur ou la condensation aurait suffi à produire une température de plus de 28 millions de degrés centigrades... mais encore... et puis, non, ce n'est pas cela... vous m'embrouillez avec vos questions abracadabrantes!
Farenheit était tout penaud.
—Croyez, cher monsieur Fricoulet, balbutia-t-il, que je regrette infiniment...
—Et puis, ajouta l'ingénieur, de quel intérêt pourrait-il être pour vos auditeurs de connaître la date d'un phénomène qui ne se produira que dans un ou deux millions de siècles! il y a longtemps qu'à cette époque la Terre aura été rejoindre les vieilles lunes... ou, du moins, que de la rencontre de la Terre avec quelque autre monde, sera née une nouvelle nébuleuse!
Instinctivement, le visage de Farenheit s'apeura.
—By god!... s'exclama-t-il.
L'ingénieur haussa les épaules.
—Bast!... fit-il, qu'on s'intéresse à ses petits-enfants et même à ses arrière petits-enfants, très bien,... qu'on prenne même souci, quand on appartient à l'histoire, de ce que deviendront, dans un siècle ou deux, vos descendants, passe encore;... mais que peut vous importer, à vous, gros commerçant en suifs, de Chicago, que l'humanité terrestre existe encore ou disparaisse dans un ou deux millions de siècles?
Ce fut par ces paroles, très raisonnables au fond, que Fricoulet clôtura sa petite conférence; il tourna les talons et s'en fut s'étendre sur son hamac, sans paraître prendre garde à l'attitude hébétée de son auditeur, qui semblait attendre encore quelque chose.
—Oh! oh! pensa-t-il en lui-même, il ne faut pas que l'Américain se mette sur le pied, lui aussi, de vouloir prendre des répétitions d'astronomie! tout mon temps ne suffirait pas et j'aurais plus vite fait d'ouvrir un cours public et gratuit.
Ce dernier mot amena un sourire sur ses lèvres et il s'endormit, tandis que devant ses paupières closes se dessinait vaguement la silhouette charmante de Séléna.
L'Éclair, pendant qu'avaient lieu ces diverses conversations, avait traversé laPetite-Ourseet maintenant brillaient derrière lui les sept étoiles qui la composent, parmi lesquelles l'étoile Polaire.
Il se trouvait alors, étant donné la parallaxe de cette étoile, calculée par Peters en 1842 et estimée à 0"076, à environ cent trillions de lieues du système solaire, distance fantastique qu'un express courant à raison de 60 kilomètres à l'heure, mettrait plus de 720 millions d'années à franchir.
Si Farenheit eût pu se douter de ce détail, sans doute eût-il été frappé à nouveau de folie: mais, pour l'instant, il dormait profondément, le cerveau fort fatigué par les explications que lui avait fournies Fricoulet.
Celui-ci même reposait, tandis que Gontran, de quart, causait avec Séléna et qu'Ossipoff, véritablement infatigable, continuait d'étudier.
Sur la petite table, placée près de lui, les feuillets s'entassaient, surchargés de notes hâtivement prises, notes qui devaient servir au grand ouvrage relatant la fantastique excursion accomplie depuis près de trois ans...
En traversant leDragon, le vieillard constata que α, la polaire d'autrefois, celle qui, en raison de la précession des équinoxes, formait l'extrémité de l'arc du monde 2,700 ans avant notre ère, brillait d'un éclat beaucoup moins considérable qu'il ne paraissait aux yeux des astronomes terriens et, bien qu'il fût trop éloigné pour en étudier les causes de visu, il n'hésita pas à noter que c'était là, sans aucun doute, l'indice d'un soleil qui s'éteint.
Vainement, il chercha à découvrir le mystère dont est enveloppé le système double de ν (nu) dont le compagnon est, depuis deux siècles, demeuré fixe par rapport à l'autre, bien qu'ils soient emportés dans le Ciel par un mouvement propre assez rapide: l'éloignement était trop grand et il dut conclure que la durée de révolution devait être, comme pour l'étoile polaire, de six à sept mille ans.
Ah! s'il l'eût osé, il eût bien détourné l'appareil de sa route pour se rapprocher davantage; mais il entendait le vague bourdonnement que faisaient les voix de Gontran et de Séléna, causant dans la machinerie, et il demeura à son télescope...
D'ailleurs, le panorama qui s'offrait à lui était tellement captivant qu'il y eût regardé à deux fois avant de se déranger: ce fut d'abord ο (omicron) qui formait un couple ravissant jaune d'or et lilas, puis les composantes de φ (psi) immuables depuis 1755, époque à laquelle on les a étudiées pour la première fois, ensuite la fameuse nébuleuse planétaire, de forme ellipsoïdale, au centre de laquelle brille une petite étoile, qui semble être le centre de ce monde en formation.
Cette nébuleuse, Ossipoff l'examina au spectroscope avec un soin extrême et cet examen lui confirma les études qu'il avait faites à Poulkowa: elle était de constitution essentiellement gazeuse et se trouvait dans l'une des phases de transformation planétaire.
Mais ce qui, par-dessus tout, l'intéressa, ce fut laGrande-Ourse, la plus populaire des constellations célestes, la plus reconnaissable entre toutes, grâce aux sept étoiles brillantes qui la composent et dont l'assemblage a reçu, plus particulièrement en France, le nom de «Chariot de David».
Ce fut avec une joie extrême que, rapproché comme il l'était de la constellation, il put surprendre le secret du système physique de «Mizar» et «d'Alcor», chez lesquels les astronomes terriens n'ont pu surprendre aucune trace de mouvement orbital.
Il attribua cette impossibilité à la lenteur du mouvement, si lent qu'il faudrait des siècles pour le constater; peut-être se hasardait-il beaucoup, mais, par emballement, il n'y regarda pas de si près. Peut-être, au fond de lui-même, se disait-il qu'il ne risquait pas grand'chose à être aussi affirmatif, personne ne devant venir contrôler l'exactitude de ses dires.
D'ailleurs, c'était là une chose de peu d'importance auprès de l'événement qui vint tout à coup mettre sa pauvre cervelle sens dessus dessous.
Dans le champ du télescope, au moment où il s'y attendait le moins, une étoile apparut, volant à travers l'espace avec une rapidité inconcevable, rayant l'infini bleu d'une traînée irradiante et, dans un premier mouvement de stupeur admirative, il joignit les mains, s'écriant:
—Elle!... c'est elle!...
Ce n'était autre que l'étoile marquée au catalogue de Groombridge, sous le nº1830, l'une des curiosités de la Grande Ourse, à laquelle elle appartient, ou plutôt à laquelle elle semble appartenir.
Combien de fois, durant ses nuits d'observation, à Poulkowa, l'avait-il examinée, cherchant à surprendre le secret de cet astre énigmatique, dont la vitesse foudroyante défie tous les calculs, déconcerte toutes les suppositions...
—Ah! cette fois, tu ne m'échapperas pas! grommela-t-il entre ses dents, sa première surprise passée, du ton d'un lutteur dont l'adversaire s'est dérobé pendant longtemps et qui se trouve enfin face à face avec lui.
Trois cents kilomètres à la seconde!
Est-ce qu'avec une vitesse semblable, il était possible d'admettre que 1830 Groombridge appartînt à notre univers? c'était de la folie! et une supposition semblable se trouvait en opposition flagrante avec tous les principes scientifiques admis!
«Parmi ces principes, notamment, il en est un d'après lequel un corps arrivant de l'Infini vers la Terre, toucherait le sol de cette planète avec une vitesse de 11 kilomètres 300 mètres, dans la dernière seconde!
«Si l'on connaissait exactement les masses de toutes les étoiles et leur arrangement dans l'espace, on pourrait de même calculer la vitesse maximum qu'un corps acquerrait, en tombant d'une distance infinie vers un point quelconque du système stellaire!
«Eh bien! si nous trouvions qu'une étoile se meut plus vite que cette vitesse, nous en conclurions, n'est-ce pas? que cette étoile n'appartient pas à l'Univers visible, que c'est un simple voyageur, arrivant de l'Infini et ne pouvant être arrêté par l'attraction combinée de toutes les étoiles connues!
«N'est-ce pas le cas de l'étoile 1830 Groombridge! D'après Newcomb, un corps tombant de l'Infini au centre de notre système serait animé d'une vitesse de 40 kilomètres seulement dans la dernière seconde! or, ce n'est là qu'un huitième de la vitesse propre de l'étoile en question.
«D'un autre côté, Flammarion établit qu'en supposant qu'il y ait dans notre Univers cent millions de soleils, que chacun d'eux en moyenne soit une fois plus lourd que le nôtre et que notre Univers ait pour diamètre la longueur du chemin parcouru par la lumière en trente mille ans...
«Eh bien! messieurs, pour obtenir le chiffre de 300 kilomètres, vitesse dont est animé l'astre en question, il faudrait admettre une masse attractive 64 fois plus forte que celle supposée plus haut...
«Donc, ou bien les astres qui composent notre Univers visible sont plus nombreux et plus lourds que le télescope ne semble l'indiquer, ou bien 1830 Groombridge n'appartient pas à notre univers: cette étoile le traverse sans que les attractions réunies de tous nos soleils ne puissent l'arrêter...»
Ces derniers mots, Ossipoff les avait prononcés d'une voix vibrante, triomphante, tandis que, le visage empourpré, le regard étincelant, il menaçait de son bras étendu un auditoire imaginaire.
Brusquement, l'espèce d'hallucination à laquelle il obéissait depuis quelques minutes, cessa: il lui sembla entendre derrière lui un ricanement moqueur et se retourna.
Il était seul, mais ce mouvement avait suffi pour rompre le charme; il promena autour de lui un regard ahuri, passa la main sur son front trempé de sueur, comme pour rappeler à lui ses idées un moment égarées et parut tout surpris de se trouver là, debout et gesticulant.
—J'aurais juré qu'on avait ri, murmura-t-il.
Et, assez penaud, il retourna s'asseoir au télescope; mais à peine eut-il mis l'œil à l'objectif qu'il tressauta: là, dans l'espace, une figure étrange rayonnait, sorte de tête humaine qui semblait le regarder avec ses deux yeux louches inégaux, tandis que sa bouche se fendait largement, comme pour se moquer de lui.
Mais il se mit à rire de lui-même; cette fois, il avait repris possession de lui-même; il n'était le jouet d'aucune hallucination et ce qu'il voyait là n'était autre que la petite nébuleuse qui porte le nº97 sur le catalogue des nébuleuses de Messier.
Sans y prêter grande attention, d'abord parce qu'il était encore un peu fatigué de ce qui venait de lui arriver, ensuite parce que, réellement, ces contrées célestes n'offrent qu'un intérêt fort relatif, il vit défiler devant lui, successivement, lePetit lion, lesChiens de chasseet laChevelure de Bérénice.
Seulement, il recouvra toute sa présence d'esprit et secoua l'espèce de torpeur cérébrale qui l'engourdissait lorsque apparut, dans le champ télescopique, la belle nébuleuse découverte par Messier en 1772, mais dont l'admirable forme en spirale n'a été reconnue que trois quarts de siècle plus tard par lord Rosse.
Ce fut une joie sans mélange pour Ossipoff, de pouvoir admirer plus nettement encore que de l'observatoire de Poulkowa les détails véritablement surprenants de cet astre: les spirales présentaient deux branches très brillantes et formées de plusieurs filets; les intervalles de ces branches étaient remplis de lumière et une nébulosité presque continue reliait l'un à l'autre les deux noyaux, tandis qu'étincelait comme une lampe à incandescence le noyau, centre des grandes spirales.
Ce qui l'intéressa par-dessus tout, ce fut de pouvoir comparer l'astre tel qu'il se présentait à lui—c'est-à-dire tel qu'il apparaîtrait dans plusieurs siècles, à ses collègues de la Terre,—avec ce qu'il était plusieurs années auparavant, non pas seulement à l'époque où lord Rosse l'avait étudié, mais plus récemment avec les dessins exécutés en 1862 par Chacornac.
Dans ces dessins, les deux branches, signalées par lord Rosse, existent encore, mais plus condensées; les intervalles sont moins lumineux, les deux noyaux ont à peu près le même éclat, le noyau concentrique est dégagé et la structure spirale des filets qui l'entourent est nettement accusée.
En 1876, nouvelles observations de Wolff et nouveaux changements; les spirales se sont condensées et réduites à trois, les intervalles sont presque complètement obscurs, les filets secondaires n'existent plus et l'intervalle des noyaux est absolument noir; le second noyau s'est transformé en une brillante étoile d'éclat supérieur à celui du premier.
Outre l'intérêt que lui offrait ce côté de son étude, le vieux savant trouvait là une occasion vraiment unique de s'assurer de l'existence ancienne de la matière; ces spires d'astres brillants, tombant vers un centre commun, lui permettaient de se rendre compte de la plus immense période de durée que jamais l'intelligence humaine ait pu concevoir.
Que penser, en effet, d'une voie lactée qui s'est mise à pivoter et à former des spirales d'étoiles se dirigeant toutes vers un foyer de concentration future?
Combien de millions de siècles n'a-t-il pas dû falloir pour contourner ces spires gigantesques!
L'imagination demeure confondue quand on songe que ces myriades de soleils, éloignés de nous à une incommensurable distance, perdus, pour ainsi dire, dans l'infini, peuvent être, chacun, le centre d'un système planétaire.
Quel rang misérable dans l'ensemble de l'univers prend alors notre Soleil dont la grandeur, cependant, nous effraie, avec tout son cortège de mondes et de satellites.
C'est à peine si on se permet de le compter et de le comparer à ces colossales créations qui gravitent imperturbablement dans le désert sidéral.
Voilà ce que se disait Ossipoff, véritablement anéanti par ces pensées philosophiques qu'avait fait naître dans son esprit la contemplation trop prolongée des merveilles célestes.
Ses doigts avaient laissé rouler à terre le crayon dont il se servait pour prendre des notes et, un peu écarté du télescope, le coude sur ses genoux et le menton dans la paume de sa main, il tomba dans une rêverie profonde qui, insensiblement, se transforma en assoupissement, puis en sommeil.
Alors, un rêve bizarre, ou plutôt un cauchemar douloureux, vint le torturer, contre-partie du spectacle inoubliable auquel l'avait fait assister la rencontre des deux corps soudain transformés en nébuleuses.
La nature lui avait révélé le secret de la création et voilà que, devant ses yeux épouvantés, se dévoilait le mystère de la destruction!
Par un miracle que son cerveau négligeait de pénétrer, car il se contentait de constater les faits sans vouloir en rechercher les causes, en moins de quelques minutes, il eut la sensation de vivre des siècles, les derniers siècles de l'humanité terrestre...
Non!... rien ne meurt!... mais rien ne se crée!... (p. 229).
L'atmosphère qui entoure la Terre, ainsi qu'une enveloppe gazeuse, après avoir été diminuant chaque année, disparut soudain entièrement, laissant la planète sans défense contre les rayons ardents du soleil, pompant les mers, les fleuves et les ruisseaux.
Puis, ce fut l'écorce terrestre qui, desséchée, se mit à absorber, à son tour, toutes traces d'humidité existant non seulement à sa surface, mais encore dans l'espace; alors, les eaux se combinèrent chimiquement avec les roches et l'absorption continua au fur et à mesure qu'augmentait le refroidissement.
Peu à peu, l'azote, l'oxygène, la vapeur d'eau s'absorbaient, eux aussi, et, bientôt, le sol se trouva exposé, sans protection, au froid glacial des espaces, à 273 degrés au-dessous de zéro.
Alors, la mort qui, jusqu'à ce moment, s'était contentée de faucher largement à travers l'humanité, couvrit de ses larges ailes la surface entière de la planète et la vie cessa.
Un seul être était vivant, non sur le sol même, mais dans l'espace où son esprit planait: cet être, c'était Ossipoff.
Dès que la dernière âme humaine se fut éteinte, une transformation totale s'opéra sur la terre; ce n'était rien que cette âme, ou du moins presque rien: l'âme d'un petit enfant nouveau-né et que la mort venait de glacer sur le sein de sa mère morte et, cependant, aussi longtemps que, dans ce corps minuscule, le cœur avait battu, il avait semblé que la vie ne se fût pas encore retirée de la planète.
C'était à peine si, en prêtant l'oreille, on aurait pu entendre le souffle léger qui sortait des lèvres violacées et, pourtant, il paraissait que cette manifestation de vie était suffisante à donner le change sur l'existence même de ce monde agonisant.
Mais, quand se fut tu, dans cette poitrine d'enfant, le dernier battement du cœur, un silence effrayant régna soudain à la surface du sol et dans l'espace.
La Terre était morte!
Ossipoff se sentit aussitôt envahi par un froid mortel, le froid qui rayonnait de sa planète natale, un froid qui lui gelait le sang dans les veines et qui faisait craquer sa peau, instantanément parcheminée, comme si c'eût été une écorce d'arbre frappé par la gelée.
Oh! ce froid!... quelle épouvantable torture! au milieu de son cauchemar, le vieux savant claquait des dents, frissonnait de tous ses membres! et, pourtant, bien qu'il pût fuir, il restait là, invinciblement immobilisé par sa curiosité.
La Terre était morte et la dernière famille humaine reposait, rigide, dans un linceul de glace.
Qu'allait-il arriver?
La nature n'allait-elle pas lui dévoiler ses mystères et, de ce quelque chose qui, tout à l'heure encore, existait, qui, maintenant, n'était plus, qu'est-ce que Celui qui crée tout et détruit tout allait faire?
Desséchée, solidifiée, pierreuse jusqu'à son centre, la planète terrestre continuait de rouler à travers l'espace, ne conservant plus que par un miracle d'équilibre, juxtaposés les uns aux autres, les matériaux dont elle se composait, et que, désormais, ne maintenait plus soudés aucune agrégation.
Alors, un spectacle stupéfiant s'offrit aux regards d'Ossipoff: la Lune, attirant à elle la planète, dont elle n'avait été jusque-là que le satellite, provoquait une marée gigantesque; mais ce n'étaient plus des flots liquides sur lesquels s'exerçait son attraction: c'étaient des flots de roches et de terres.
Puis, à l'attraction de la Lune, se joignit celle de Mars, de Vénus et des autres planètes avoisinantes et, peu à peu, roulant toujours sur elle-même, la Terre continuait sa route dans l'espace, se détraquant de toutes parts, semant, le long de son orbite, les fragments d'elle-même.
Alors, la Terre détruite, Ossipoff assista à la destruction du Soleil: depuis des siècles déjà, le centre de notre système solaire allait se refroidissant, abandonnant à l'espace sa chaleur extraordinaire; et un moment vint où, solide et obscur, usé à son tour ainsi que l'avait été sa planète, l'astre se désagrégea et s'éparpilla lui-même dans le vide en poussière cosmique...
Haletant et terrifié, Ossipoff, que ce spectacle faisait épouvantablement souffrir, ne pouvait cependant se décider à s'y soustraire, bien que, cependant, cela ne dépendît que de sa seule volonté: les Mondes étaient détruits! la Nature mourait-elle donc, ou bien, ainsi qu'il en avait philosophiquement la prescience, ne faisait-elle que se transformer?
C'était cela qu'il voulait savoir et c'est pourquoi, planant toujours, il suivait d'un regard anxieux les molécules terrestres et solaires qui voguaient dans le vide.
Soudain, sans qu'il pût se rendre compte du pourquoi, il se produisit dans l'espace comme un ouragan, une sorte de tornade aérienne dans laquelle se trouvèrent entraînés tous les débris terrestres et solaires, peu à peu attirés vers un centre invisible qui, brusquement, se transforma en un foyer incandescent.
Une nébuleuse nouvelle venait de naître, d'où devaient sortir les futurs systèmes solaires.
En ce moment, Ossipoff s'éveilla: il était trempé de sueur et tous ses membres étaient courbaturés comme s'il eût été roué de coups.
Les yeux grands ouverts, il vit, réunis autour de son hamac, Séléna, Gontran, Fricoulet et Farenheit, qui le regardaient avec anxiété.
Il voulut se redresser sur un coude pour les mieux voir; mais aussitôt les mains de Séléna et de Gontran, appuyées doucement sur ses épaules, l'immobilisèrent.
Il voulut parler, mais, immédiatement, Fricoulet posa son doigt sur ses lèvres, pour lui recommander le silence; en même temps, le vieillard sentait un linge glacé lui envelopper le front.
—Cela va lui reprendre, entendit-il murmurer par Farenheit.
—Je ne pense pas, répondit l'ingénieur; regardez, l'œil est plus net, la pupille n'est plus dilatée, la respiration est moins oppressée...
—Croyez-vous, monsieur Fricoulet? demanda Séléna les mains jointes et attachant sur l'ingénieur des regards inquiets.
Celui-ci haussa les épaules, et, prenant entre ses doigts le poignet du vieillard, répondit:
—Parbleu!... le pouls est normal, la fièvre a disparu... dans deux jours, il sera sur pieds...
Alors, Ossipoff demanda, mais tout bas, comme craintivement:
—Qu'ai-je donc eu?
Ses compagnons se regardèrent, semblant s'interroger.
—Hum... hum... murmura Gontran...
—Oh! mon Dieu! maintenant, on peut lui dire la vérité, opina l'ingénieur...
Et, s'adressant au vieillard:
—Ce que vous avez eu, mon cher monsieur Ossipoff!... peu de chose, en somme: rien autre chose qu'une petite congestion cérébrale...
Ossipoff essaya de rire, incrédule; mais il se sentit aussitôt au cerveau une douleur telle que sa bouche demeura ouverte, les lèvres distendues dans un sourire cruellement figé...
—Une congestion cérébrale! balbutia-t-il; mais c'est un simple cauchemar que j'ai eu... un cauchemar horrible, c'est vrai... mais...
—À telle enseigne que nous avons dû nous mettre à trois, M. Farenheit, Gontran et moi, pour vous retenir sur votre hamac!... Vous vouliez courir à la salle des machines, dévisser un hublot et vous en aller par l'espace voir ce qui se passait sur Terre...
Le vieillard était ahuri.
—Moi! moi!... murmurait-il.
—Oui, vous... un cauchemar!... vous voulez dire un joli accès de fièvre chaude... Ah! vous en avez raconté des choses... La Terre... le Soleil... l'observatoire de Poulkowa... vos instruments... le froid... la glace... les nébuleuses...
—Une vraie salade russe, quoi! s'exclama Flammermont.
—Oui... oui; je me souviens maintenant...
Et, tandis que son visage s'illuminait soudain, Ossipoff s'écriait, comme inspiré:
—Ah! je ne donnerais pas pour ma vie entière le cauchemar qui vient de me torturer... C'est Dieu qui me l'a envoyé pour me permettre de soulever le voile mystérieux dont la nature s'enveloppe... j'ai eu la prescience de la fin des mondes... je...
Séléna prit la main de l'ingénieur.
—Monsieur Fricoulet, supplia-t-elle, calmez-le, sa fièvre le reprend...
—Laissez-le dire; tenter de l'arrêter lui ferait plus de mal...
Assis sur son séant, l'index levé dans une attitude prophétique, le vieillard se mit à parler.
—Non, rien ne meurt, mais rien ne se crée... dans l'universelle nature, la matière et l'énergie sont indestructibles... depuis la création des Mondes, pas un atome de matière ne s'est détruit, pas une parcelle d'énergie potentielle ne s'est perdue... Si, une fois les planètes mortes et les Soleils éteints, leur poussière demeurait inerte et inactive, l'Univers pourrait-il être ce qu'il nous paraît...
Il s'interrompit, poussa un petit rire moqueur en réponse à des objections que son imagination enfiévrée faisait résonner à son oreille et poursuivit:
—Est-ce que, s'il en était ainsi, les étoiles n'auraient pas eu largement, depuis l'époque de leur formation, le temps de s'éteindre et, relativement aux siècles écoulés, il n'y a que les plus récentes qui brillent... Non... non... nous ne courons ni à l'anéantissement ni à la mort universelle de tout ce que nous connaissons!... La création est la loi de la nature... Quel est le but du créateur? il n'est pas donné à notre infime intelligence de le percevoir... mais l'Infini est éternel!...
Ces derniers mots, il les avait criés plutôt que prononcés, d'une voix rauque et, en même temps, épuisé par ce suprême effort, il se renversa en arrière, la tête immobilisée sur le traversin, la face empourprée, les yeux désorbités, les regards vaguant dans l'espace...
Séléna s'était précipitée; mais Fricoulet l'écartant doucement de la main, lui dit avec calme:
—N'ayez crainte; cette surexcitation va tomber et, dans quelques heures d'ici, vous pourrez le voir calme et souriant comme autrefois; allez prendre un peu de repos... Je suffirai pour le moment.
—Mais voilà quatre jours que vous n'avez dormi! s'exclama la jeune fille.
Sans rien dire, l'ingénieur la poussa vers la porte ainsi que ses deux compagnons et revint prendre sa place au chevet du malade.