LA FIN DE TOUT
Bérénice, fille du roi Ptolémée Philadelphe, venait d'épouser son propre frère, Ptolémée Evergète, quand la guerre, soudainement déclarée avec Séleucus, roi de Syrie, amena la séparation des deux jeunes époux.
Dans son affliction, la princesse promit de faire à Vénus le sacrifice de sa chevelure si son mari revenait victorieux, et la déesse, ayant exaucé les vœux de Bérénice, celle-ci, le lendemain même du retour de Ptolémée, faisait tomber sous le ciseau les plus beaux cheveux qui se fussent jamais vus sur une tête de femme et les portait au temple de Vénus.
Mais, quelques jours après, cet ex-voto d'un genre tout nouveau avait disparu, volé sans doute par quelque amoureux de la princesse, à moins que la chevelure n'eût tiré l'œil d'un perruquier de l'époque qui y vit matière à fabriquer des postiches superbes.
Quoi qu'il en fût, cela provoqua un gros scandale, d'autant que la douleur de Bérénice se doubla de la fureur de son époux qu'un semblable larcin mit hors de lui.
Pour calmer un peu le couple royal, il fallut alors qu'un astronome du temps, dont la science était fort respectée, un nommé Conon, déclarât que l'auteur du larcin n'était autre que Vénus, elle-même, laquelle, pour honorer en la personne de Bérénice la fidélité conjugale dont elle avait fait preuve en sacrifiant sa chevelure, avait transporté celle-ci au ciel où elle brillait sous forme d'étoiles.
Et, à l'appui de son dire, l'astronome montra aux jeunes époux une constellation nouvelle qui—leur affirma-t-il—venait d'apparaître.
De la sorte, tout le monde fut content et les époux flattés dans leur amour-propre, et le voleur qui put jouir en paix de son larcin et l'astronome qui dut récolter, du fait de cette aimable supercherie, un joli cadeau; et les futurs astronomes eux-mêmes auxquels fut épargnée la peine de choisir un nom à cette belle constellation, puisqu'ils l'ont trouvée toute tracée et toute baptisée sur le globe céleste de l'Observatoire d'Alexandrie.
Ayant terminé cet historique, du ton narquois et sceptique qui lui était particulier, Fricoulet fit une légère pause et regarda Gontran: celui-ci, le visage contre le télescope, semblait examiner avec attention la constellation dont il était question, mais en réalité ses paupières étaient closes.
—Tu dors! demanda l'ingénieur du ton le plus naturel qu'il lui fut possible.
—Moi! s'exclama le jeune comte, comme si une semblable supposition l'eût froissé...; pas le moins du monde! seulement, je ferme les yeux pour me mieux entrer dans la mémoire ce que tu me racontes...
Fricoulet se mit à rire.
—Et comment, diable! veux-tu te fourrer dans la mémoire ce qu'il faut voir?... ce n'est pas en jouant à l'aveugle que tu deviendras jamais astronome! S'il prend fantaisie à Ossipoff de te demander le résultat de tes observations?
—Je lui dirai que laChevelure de Bérénicese trouve au-dessous desChiens de chasse, qu'elle est formée par la réunion de plusieurs étoiles que Tycho-Brahé a réunies en une constellation, vers l'année 1790... mais que Tycho-Brahé n'avait rien inventé plus haut, puisque... et je raconterai la petite histoire de fidélité conjugale que tu viens de me débiter...
Avec ce bouquin, comme guide, tu pourras circuler à travers les étoiles (p. 245).
Tout cela, Gontran l'avait récité d'un seul trait, sur un ton de voix monocorde, tel un enfant qui récite une leçon apprise à la façon des perroquets.
—D'accord; mais, s'il te demande quelle est la coloration du nº24 au catalogue de Flamsteed, seras-tu capable de lui répondre?
—Oui, quand tu me l'auras montré!
L'ingénieur donna un léger coup de pouce au télescope qui pivota sur lui-même et fut alors braqué dans la direction où se trouvait la constellation en question.
—Regarde, maintenant, dit-il... que vois-tu?
—Deux étoiles; l'une qui jette des feux oranges et l'autre qui rayonne couleur lilas...
—C'est le nº24...; je te signale, non loin, le nº42, également double et dont le mouvement orbital est si rapide que la révolution de ces deux soleils autour de leur centre de gravité ne demande que 25 ans pour s'effectuer... Comme particularité, cette révolution se produisant juste dans le plan de notre rayon visuel, on ne voit ce mouvement que de profil, si bien que les deux composantes paraissent ne s'écarter que très peu l'une de l'autre... Un peu sur ta droite, tu dois voir le nº35, système triple qui, de Terre, n'est visible qu'à l'aide de puissants instruments d'optique...
—Oui... je vois trois étoiles... eh bien?
—Rien à dire, si ce n'est qu'elles ont tourné de 45 degrés, en 70 ans; ce qui permet de fixer à leur révolution complète une durée de quatre à cinq cents ans...
Entendant un bruit de pas légers derrière lui, l'ingénieur se retourna et vit Séléna qui entrait dans la machinerie sur la pointe des pieds.
—Eh bien?... demanda-t-il, comment va?
—Mieux... il est éveillé et désire parler à Gontran...
Le jeune comte se retourna et montra un visage tellement mécontent que MlleOssipoff en fut tout affectée.
—Qu'y a-t-il encore? ne put-il s'empêcher de bougonner entre ses dents.
—Tranquillisez-vous, lui répondit la jeune fille d'une voix triste; mon pauvre père se rend compte de son état et je ne crois pas que la conversation qu'il désire avoir avec vous doive rouler sur les questions astronomiques.
Alors, Gontran fut véritablement inquiet, et, avec sollicitude:
—Se sentirait-il plus mal?
—Au contraire; le cerveau est un peu dégagé, l'oppression de la poitrine a diminué et il paraît avoir ses idées très nettes.
En ce moment, une sorte de gémissement plaintif s'entendit dans la cage de l'escalier et Séléna ajouta:
—Mon père s'impatiente... venez-vous, monsieur Gontran?...
Celui-ci regarda Fricoulet.
—Cela ne va-t-il pas l'agiter et augmenter son malaise?
—Je ne crois pas; en tout cas, il serait plus dangereux encore de l'énerver... Va avec mademoiselle... je vous suis et, si M. Ossipoff veut se lancer dans des discussions scientifiques... halte-là!... moi, son docteur ordinaire, j'interviens...
Hélas! les craintes de Gontran étaient chimériques: ainsi que l'avait dit Séléna, le vieillard, bien qu'allant mieux, se trouvait encore sous le coup de la commotion cérébrale qui l'avait jeté bas, trois jours auparavant, ainsi qu'un vieil arbre abattu par la cognée du bûcheron.
L'œil avait, il est vrai, repris sa lucidité, et dans le regard avaient reparu des reflets d'intelligence; mais le masque était blême, à peine plus coloré que le blanc oreiller sur lequel reposait la tête; la bouche était pincée, les lèvres encore violacées et, sur la couverture, les mains, extraordinairement amaigries, demeuraient immobiles.
Cependant, à la vue de M. de Flammermont, il sembla que les pommettes du malade se teintaient, oh! très légèrement, et les doigts osseux esquissèrent, très faible, un geste d'appel.
—Gontran,... mon enfant,... balbutia le malade, d'une voix douce comme un souffle, quand le jeune homme se fut approché de lui... ne vous inquiétez pas... cela va mieux... beaucoup mieux... je voudrais vous demander un service...
—Parlez... parlez... répondit M. de Flammermont avec empressement...
Le vieillard garda le silence, durant quelques secondes, comme s'il rassemblait ses forces; puis, enfin:
—D'abord... où sommes-nous? interrogea-t-il.
—Aux abords de laChevelure de Bérénice, fit le comte.
—Bien... ah! bien, murmura le vieillard; alors, nous ne devons pas être loin duBouvier.
—Nous en approchons rapidement, monsieur Ossipoff, dit Fricoulet, qui, jusqu'alors, était demeuré sur le seuil de la cabine; mais, vous savez, il ne faut pas vous occuper de ces choses-là... pour le moment... sans cela, vous guérirez beaucoup plus lentement...
Ossipoff inclina la tête faiblement.
—Je sais... je sais... bégaya-t-il; mais, pendant que je suis là, nous marchons et je perds l'occasion de pouvoir étudier de près ces astres merveilleux que l'on contemple si imparfaitement de la Terre...
Le vieillard s'animait, un feu vif lui était monté aux joues et ses yeux s'étaient soudainement mis à briller d'un éclat extraordinaire.
—Monsieur Ossipoff, dit alors Fricoulet avec autorité, je vous défends absolument de parler de ces choses et même d'y penser et si j'avais su que vous aviez demandé Gontran pour cela...
—Non... non; s'exclama désespérément le vieillard du ton que prend un enfant auquel on défend de jouer à son jeu favori.
Et, tendant vers le jeune homme ses mains tremblantes:
—Gontran, balbutia-t-il, mon enfant, mon fils... je voulais vous prier de prendre des notes à ma place...
Et, la tête subitement renversée en arrière, les yeux vagues, il se mit à parler comme dans un accès de délire.
—LeBouvier...Couronne Boréale... leCocher... leSerpent...
Impressionné, Gontran se pencha vers le lit.
—Mon cher monsieur Ossipoff, dit-il, je vous promets d'étudier au plus près les constellations que nous trouverons sur notre route, de façon à ce que, lorsque vous irez mieux, vous puissiez vous imaginer avoir vu tout cela vous-même...
Mais déjà le vieillard était incapable d'entendre, la fièvre l'avait ressaisi et, pendant que Fricoulet et Séléna s'empressaient autour de lui, l'un lui faisant respirer des sels, l'autre lui faisant, sans discontinuer, des applications d'eau glacée sur le front, le vieillard se mit à parler tout haut, en proie à un état extraordinaire d'exaltation.
—Arcturus!... Arcturus! s'exclama-t-il, tandis que son index levé vers le plafond semblait indiquer dans l'espace l'astre que son imagination, à défaut de ses regards, voyait.
Et, mentalement, M. de Flammermont se rappela, évoqués par ce seul nom, les deux vers de Virgile:
At sit non fuerit tellus fecunda, sub ipsumArcturum tenuit sat erit suspendere sulco.
Par un phénomène étrange de l'association des idées, il lui semblait entendre la voix du professeur de rhétorique, commentant ces deux vers, expliquant qu'au temps d'Hésiode et d'Homère, Arcturus était consulté comme un oracle de la vie champêtre; Virgile conseillait d'attendre le coucher du Bouvier, dont Arcturus est la plus brillante étoile, pour planter les lentilles et de labourer à l'époque où Arcturus brille au plus haut du ciel.
Les astronomes de ces temps reculés associaient les étoiles aux travaux des champs et Arcturus, particulièrement, était fort redouté, car son retour coïncidait souvent avec l'époque des tempêtes...
Cependant, peu à peu, l'excitation d'Ossipoff était tombée et, grâce aux soins empressés de sa fille, un calme relatif l'avait envahi, si bien qu'il ferma les yeux et s'assoupit...
Alors, sur un signe de Fricoulet, Gontran sortit sans bruit de la cabine et descendit dans la machinerie où l'ingénieur le rejoignit bientôt, portant les différentes pièces du spectroscope qu'il avait démonté.
—Vois-tu, fit-il en réajustant les pièces les unes aux autres, ce qui est un mal pour les uns est un bien pour les autres et l'indisposition d'Ossipoff ne pouvait tomber plus à propos pour te permettre de jouer sans danger ton petit rôle d'astronome en chambre...
—Quelle drôle d'idée, bougonna Gontran, a eue l'auteur desContinents célestesde n'y pas parler des étoiles?
—Drôle d'idée! non; fort logique au contraire... les étoiles n'ont rien à voir avec les planètes. D'ailleurs, que t'importe... puisque tu m'as sous la main et que tu peux me feuilleter à ton aise...
Et, comme Gontran accueillait ces mots par un hochement de tête, l'ingénieur ajouta avec un petit ricanement:
—Oui... oui... je sais bien ce qu'il y a de désagréable pour toi à me demander à moi, ton rival, les éléments nécessaires pour me faire concurrence!... mais, que veux-tu, la situation est comme ça, et ni toi ni moi n'y pouvons rien changer...
Il avait achevé de monter le spectroscope, et, tout en s'occupant de l'orienter devant le télescope, il poursuivit:
—Il faut d'abord que tu saches que leBouvier, l'une des plus anciennes constellations du Ciel, a changé plusieurs fois de nom, depuis les siècles: on l'a appelé «Arctophylon» ouGardien de l'ourse, en raison de sa proximité de la Grande-Ourse,Gardien du Nord,Crieur; puis, les Arabes, qui regardaient les quatre étoiles du chariot comme l'image d'un cercueil, l'appelaientFossoyeur, parce qu'il semblait marcher derrière le corbillard...
—C'est que nous appelons l'astronomie gaie! ricana le jeune comte.
—«Arcturus» qui est, avec «Véga», la plus magnifique étoile de l'hémisphère boréal, a passé fort longtemps pour l'une des étoiles les plus proches de la Terre, à cause de son éclat. Mais l'astronome Peters étant parvenu, en 1842, à déterminer sa parallaxe, on constata, qu'au contraire, Arcturus est fort éloigné de notre planète: environ 60 trillions de lieues...
En ce moment, M. de Flammermont souleva son chapeau de voyage et montrant à l'ingénieur son front tout emperlé de sueur:
—Dieu, qu'il fait chaud! murmura-t-il.
Fricoulet sourit et écarta légèrement le voile qui masquait le hublot; aussitôt, par l'ouverture, entra une clarté aveuglante dont la machinerie se trouva inondée et dont les deux terriens demeurèrent éblouis, durant quelques secondes, même après que le rideau, retombé à sa place, eut refait l'obscurité.
—Arcturus! dit l'ingénieur; sans que tu t'en aperçoives, j'ai donné un petit coup de levier et voilà un quart d'heure que nous piquons droit sur leFossoyeur... maintenant, tu peux constater par toi-même que son spectre est identique à celui de notre Soleil... car voici les mêmes raies qui trahissent dans cette étoile la présence des mêmes métaux que dans le Soleil...
L'ingénieur força son ami à se courber sur l'appareil, et soulignant ses explications d'indications données à l'aide de son doigt:
—Te rends-tu compte de la rapidité avec laquelle Arcturus marche à travers l'espace? tu vois que son déplacement atteint 0'078 en ascension droite vers l'Ouest et 1"97 en déclinaison vers le Sud, ce qui donne 2"25 par an, suivant un arc de cercle vers le Sud-Ouest... Eh bien! sais-tu ce qu'il advient de cette rapidité?... tout simplement ceci: qu'en huit cents ans, Arcturus parcourt sur la sphère céleste un espace analogue à la largeur de la pleine Lune vue de la Terre et que, dans quelques siècles, il n'appartiendra plus aux constellations de l'hémisphère boréal; il aura franchi l'Équateur et se sera incorporé aux groupes de l'hémisphère austral.
Gontran écoutait tout cela, d'un air absolument indifférent: que pouvait lui faire, en effet, qu'Arcturus appartînt à tel ou tel hémisphère? À son sens, il eût cent fois mieux valu qu'il n'existât pas du tout; c'eût été une torture de moins à infliger à sa mémoire.
—Arcturus, continua impassiblement Fricoulet, marche dans le sens du rayon visuel d'un observateur placé sur la Terre avec une rapidité de 66 kilomètres par seconde; en additionnant cette vitesse avec celle de son déplacement sur la voûte céleste égale à 83 kilomètres, on arrive au joli total de 149 kilomètres par seconde, 8,940 par minute...
Le jeune comte haussa les épaules, grommelant:
—Et comment veux-tu qu'on puisse s'y reconnaître avec des astres qui sont continuellement en mouvement?... les constellations des anciens ne sont plus les mêmes que les nôtres... ou du moins ne sont plus à la même place; alors, qu'est-ce qui te prouve que ce soient les mêmes?
Sans faire attention à la boutade de son ami, l'ingénieur, le prenant par le bras, le contraignit à mettre son œil à l'objectif, disant:
—Au lieu de bougonner, admire donc «Pulcherrima».
—Qu'est-ce que c'est que ça? interrogea l'autre ahuri.
—Cette étoile double que tu aperçois en ce moment avec ses deux composantes, l'une jaune d'or éclatant, l'autre bleu marine: c'est ε que l'astronome Struve a baptisée de ce nom significatif: Pulcherrima!—pendant que tu y es, tu peux voir δ, moitié jaune d'or et lilas clair; leur originalité est d'être fixes l'une par rapport à l'autre, bien qu'un mouvement rapide les entraîne toutes deux dans l'espace... Pour mémoire, rappelle-toi que, parmi les curiosités duBouvier, il faut retenir l'étoile ξ, formée de deux astres de couleur orangée,—fait assez rare, car presque dans tous les couples où le soleil principal est jaune, le satellite est ordinairement blanc, vert ou bleu,—l'étoile 44i, curieuse par l'inclinaison de 70 degrés de son plan orbital sur le rayon visuel, l'étoile μ, de quatrième grandeur, qu'il dédouble d'abord en deux astres, dont le plus petit lui-même est double; ensuite...
Cette fois, la patience de Gontran était à bout; il se dressa, croisa les bras et s'écria avec colère:
—Ah! çà, t'imagines-tu que je m'en vais retenir tout cela?.... voilà une heure au moins que tu parles et tu en es toujours à la même constellation! Je n'ai pas envie de devenir fou, moi!...
—Veux-tu que je cesse? demanda Fricoulet très tranquillement. Moi, tu sais, je n'ai pas la vocation du professorat...
Elle était à genoux sur le plancher, les yeux attachés sur une image sainte (p. 254).
—Peut-être; mais tu as maintenant celle du mariage, riposta narquoisement M. de Flammermont, que ces mots avaient calmé comme par enchantement.
Il reprit sa place et avec une douceur angélique:
—Continue, mon bon Alcide, dit-il, je suis tout oreilles.
L'ingénieur fit une légère grimace qui trahissait la déception que lui causait cette soudaine résignation de son ami; puis il prit son parti et d'un ton doctoral:
—Te rappelles-tu les vers d'Ovide, dans lesquels il raconte l'histoire de Bacchus lançant vers les cieux la couronne d'Ariane?... non; eh bien! fais comme si tu te les rappelais et souviens-toi que c'est à cette légende que la constellation de laCouronne Boréaledoit son nom... Maintenant, tu me demanderas peut-être pourquoi les Arabes donnent à cette même constellation le surnom d'«écuelle des pauvres»...
—Non, plaisanta Gontran, je ne le demanderai pas, parce que je le sais...
—Tu le sais? s'exclama Fricoulet ébahi...
—Je ne suis peut-être qu'un âne en matière astronomique; mais on se plaisait à reconnaître au quai d'Orsay que je ne manquais pas de logique; c'est pourquoi j'imagine qu'il en est des constellations comme de la beauté et de la vertu sur lesquelles chaque peuple a des idées spéciales et différentes de celles de son voisin... Les Arabes voient une écuelle, là où les anciens ont vu une couronne et où les astronomes de l'avenir verront quelque autre figure.
L'ingénieur approuva d'un signe de tête et, après avoir mis le télescope au point; dit à son ami:
—Regarde maintenant... laCouronneest formée de ces cinq étoiles qui t'apparaissent dans le champ du télescope.
—Pas bien grosses, les étoiles... murmura Gontran.
—Il y en a une cependant—celle qui se trouve tout à fait sur la droite—une étoile de dixième grandeur qui, le 12 mai 1866, tu vois que je précise, a brillé à la deuxième grandeur, puis, en moins de trois semaines, est retombée à sa petitesse primitive.
—Et depuis?...
—Depuis, elle est demeurée stationnaire; d'ailleurs, les cinq étoiles que je te désigne sont variables périodiquement.
—Et comment explique-t-on cet éclat passager?
—De la manière la plus simple du monde: cet éclat est dû à une masse d'hydrogène, qui a subitement fait explosion de l'intérieur de cet astre, et il a duré tout le temps qu'a duré la combustion de l'hydrogène. Mais ce qu'il y a de particulièrement curieux, c'est qu'examiné au spectroscope, ce soleil éphémère a montré une espèce de brouillard, une atmosphère vaporeuse qui se dissipa à mesure que l'éclat allait diminuant. On constata également deux spectres superposés: l'un formé d'un réseau de raies noires très serrées, l'autre de raies lumineuses, ce qui prouve que la lumière de cette étoile provient de deux sources différentes; une photosphère liquide ou solide serait l'une de ces sources, émettant la lumière à travers des vapeurs absorbantes, comme dans notre Soleil; l'autre source serait un gaz incandescent, l'hydrogène, par exemple...
—Faut-il que je retienne cela? demanda Gontran qui trouvait l'explication quelque peu embrouillée.
—Autant que possible, en raison de l'influence qu'une semblable conflagration a pu avoir sur l'humanité des mondes éclairés par ce Soleil... T'imagines-tu de ce que deviendrait la Terre, si, du jour au lendemain, le Soleil prenait une intensité décuple de ce qu'elle est en plein midi, au mois de juillet?
—C'est bien, bougonna le jeune comte, on fera son possible pour se rappeler...
—LaCouronne Boréale, poursuivit Fricoulet, renferme quelques beaux spécimens d'étoiles doubles: «ζ», de quatrième grandeur, blanche et verte; «σ», blanche et bleue; «η»... j'en passe et des meilleures, pour arriver tout de suite àHercule.
Comiquement, Flammermont prit entre ses mains les mains de son ami et les serra avec effusion, en s'écriant:
—Tu en passes!... ah! que tu es bon!
Haussant les épaules, l'ingénieur s'occupait à viser un astre au spectroscope et demeura silencieux durant quelques secondes, tout attaché à sa besogne; après quoi, appelant Gontran auprès de lui:
—Voyons, fit-il, si tu te souviens de ce que je t'ai appris;—lis-moi un peu ce spectre.
Le jeune homme se tut un long moment.
—Troisième type de Secchi, propre aux étoiles rouges ou orangées... apparence cannelée; les raies de l'hydrogène renversées, lumineuses, avec celles du magnésium, du sodium et du fer très marquées...
—Très bien; tu viens d'établir l'état civil de l'une des plus curieuses étoiles d'Hercule, «α»: Soleil bien étrange dont l'instabilité doit, par des variations de chaleur et de lumière, rendre fort malheureuses les planètes qui dépendent de lui;... ne perdons pas notre temps à chercher son satellite; sache seulement qu'il est très rapproché et que sa couleur est vert émeraude...
Comme, à ce point de son exclamation, Fricoulet faisait une pause, Flammermont demanda, avec un petit sourire de soulagement:
—C'est fini... pour Hercule?
—Tu es trop pressé; je n'ai encore rien dit de «χ», double, qui ressemble à Mizar et à Alcor; du nº95 jaune d'or et bleu clair; de «δ», bleu azur et violet; ni de «ζ», dont les composantes gravitent autour de leur centre commun en trente-quatre ans et demi... Ah!... une chose que j'oubliais et qui est très importante, c'est que la constellation d'Hercule marque le point vers lequel se dirige le Soleil et tout son système planétaire.
Il fit une nouvelle pause, orienta le télescope, disant simplement:
—Regarde...
Bien que fort sceptique, Gontran ne put retenir un geste admiratif: dans le champ de la lunette venait d'apparaître un magnifique amas stellaire, qui lui rappelait celui du Centaure, myriade de points lumineux qui projetaient jusqu'au wagon un faisceau d'éclairs dont le jeune comte était comme aveuglé.
—Hein? dit Fricoulet qui avait surpris le geste de son ami; c'est assez réussi, n'est-ce pas?... et quand on pense qu'il y a là plus de cinq mille Soleils dont chacun est peut-être plus volumineux que le nôtre... tu peux te faire une idée de la distance qui les sépare de nous.
L'ingénieur étouffa un bâillement, se frotta les yeux, puis après un silence:
—Sais-tu ce que tu devrais faire? dit-il en se levant; tu devrais étudier tout seulOphiuchus, leSerpent, laGrande-Ourse. Voici près de dix-huit heures que je ne dors pas et je me sens un invincible besoin de sommeil...
Gontran, qui ne voyait là-dedans qu'une excellente occasion de «couper» au cours d'astronomie, répliqua avec empressement:
—Va donc, va, mon vieux; pendant ton sommeil, je jouerai du télescope...
Fricoulet fouilla dans la poche de son pardessus et en tira un livre de petit format, à couverture toute maculée, toute usée, qu'il tendit à son ami.
—Tiens!... avec ce bouquin, comme guide Joanne, tu pourras circuler à ton aise dans les pays étoilés; mais surtout ne t'amuse pas à lire seulement: contrôle au moyen du télescope... sinon tu risques de faire des gaffes énormes.
—Entendu...
L'ingénieur ayant quitté la machinerie, Gontran se mit consciencieusement à la besogne et, complétant sa lecture à l'aide de la lunette, il parvint à rédiger, sans trop de difficulté, de courtes notes qui donnaient assez bien l'impression d'une science vraie.
Après avoir rappelé qu'Ophiuchus—que les cartographes personnifient sous la forme d'un lutteur serrant dans ses mains un serpent—comprend toutes les étoiles éparses dans la région du ciel située au Sud d'Hercule, il passa en revue les curiosités de la constellation: d'abord, les étoiles variables, puis A, avec ses quatre soleils, dont l'un appartient auScorpion.—Il établit, à ce sujet, que le compagnon de l'étoile principale met 840 ans à parcourir son orbite; quant au mouvement orbital des deux autres groupes, il estima qu'il ne lui fallait pas, pour s'effectuer en entier, moins de plusieurs centaines de milliers d'années.
Il confirma, grâce auvade-mecumremis par Fricoulet, les études d'Herschell sur le groupe nº70, composé de deux étoiles rougeâtres évoluant l'une autour de l'autre en une période de 92 ans et 9 mois et constata que l'orbite qui, de Terre, paraît elliptique—déformée qu'elle est par la perspective—est circulaire.
Au moyen de la parallaxe qu'il trouva dans le bouquin de Fricoulet, Gontran établit que la distance de cette étoile était égale à 45 trillions de lieues et que les deux composantes étaient séparées par environ 1,100 millions de lieues. Le jeune homme alla même plus loin dans ses observations et il posa—en se basant sur la durée de révolution de son satellite—que ce soleil pèse trois fois plus que celui qui éclaire la Terre, soit autant que neuf cent vingt-cinq mille globes terrestres réunis ensemble.
Passant à d'autres curiosités deOphiuchus, il parla de «λ» (lambda), dont le mouvement orbital, très rapide, s'effectue en 233 ans, de «r», qui met 218 ans à tracer son orbite; du «nº67», couple orangé; de «ρ» et «39», deux couples de couleur jaune et bleue.
Quant au Serpent qu'Ophiuchus tient à la main, Flammermont enregistra quelques étoiles d'éclat variable, quelques systèmes binaires et plusieurs amas stellaires dont il trouva les descriptions dans le fameux petit bouquin.
—Ah! soupirait-il tout en écrivant, pourquoi cet imbécile de Fricoulet ne m'a-t-il pas remis plus tôt ce catéchisme astronomique?... cela aurait évité bien des discussions...
Il le trouva même si commode, ce catéchisme, que, pour en avoir plus rapidement terminé avec la corvée imposée par le désir d'Ossipoff, il se contenta de copier presque textuellement ce qui avait trait à laGrande-Ourse, négligeant la recommandation que lui avait faite l'ingénieur de se servir du télescope, pour contrôler l'exactitude de sa lecture.
Seulement, par compensation, il joignit à ses notes un croquis décalqué sur un dessin du volume et qui donnait une vue, assez nette en ses détails, de laGrande-Ourse.
—Ouf! s'écria-t-il avec un énorme soupir de soulagement en refermant le bouquin... le pensum est terminé.
Et, semblable à un véritable écolier, il envoya au plafond son chapeau mou, manifestation joyeuse qui sortait absolument de ses habitudes de correction diplomatique.
Après quoi, il monta à pas de loup l'escalier, entra dans la cabine d'Ossipoff, remit à Séléna, toujours assise au chevet de son père, les notes rédigées par lui et put ensuite s'étendre sur son hamac où il ne tarda pas à s'endormir du sommeil d'un homme dont la conscience est tranquille. Quand il s'éveilla, il constata que le hamac de Fricoulet était vide.
—J'ai donc dormi bien longtemps! murmura-t-il.
Il jeta un coup d'œil sur son chronomètre et constata que l'aiguille avait, depuis qu'il s'était couché, fait le tour entier du cadran.
—Douze heures de sommeil!... faut-il que l'astronomie ait sur moi une influence somnifère...
Mais, se frottant les mains, il ajouta d'un ton satisfait:
—N'empêche que la pilule est avalée! et si Ossipoff n'est pas content...
Il achevait à peine ces mots que le vieillard entrait dans la cabine.
—Vous! s'écria le jeune homme en sautant en bas de son hamac et en se précipitant au-devant du savant,... debout!... quelle imprudence!...
—Cela va mieux... riposta sèchement Ossipoff; même cela va tout à fait bien... Mais, dites-moi...
Il tendit à Gontran des papiers tout froissés qu'il tenait à la main et dans lesquels le jeune comte reconnut ses fameuses notes.
—C'est bien là le résultat des observations que je vous avais prié de faire? interrogea le vieux savant, d'un ton agressif.
—Oui... répondit Gontran, saisi d'un vague malaise, en voyant le visage contracté de son interlocuteur... Est-ce qu'elles ne vous satisfont pas?
—Oui et non... Certaines parties sont exactes, tandis que d'autres...
—Errare humanum est... balbutia le jeune homme...
Ossipoff feuilleta les papiers d'une main nerveuse et montrant à son interlocuteur le dessin de laGrande-Ourse:
—Eh bien? demanda le comte... c'est la Grande Ourse.
—Je vois bien, riposta l'autre avec un peu d'aigreur... Mais ce n'est pas la constellation telle que vous avez pu la voir d'ici.
Se voyant pris en flagrant délit de supercherie, Gontran préféra ne rien dire et se contenta de caresser nerveusement ses moustaches.
—Étant donné notre rapprochement dans l'espace, la perspective a changé et la disposition des étoiles dont se compose la constellation n'est plus la même que lorsqu'on la regarde de la Terre.
Le jeune homme conservait le même mutisme prudent; d'un seul mot mal à propos il eût pu s'enferrer davantage; il préférait donc laisser Ossipoff continuer sa petite conférence.
—Actuellement, déclara le vieillard d'un ton rogue, nous apercevons presque de profil l'assemblage de soleils que les astronomes terrestres voient de face sous la forme d'un quadrilatère suivi d'une ligne brisée; du point où nous sommes et courant au-devant de la lumière, nous voyons la Grande Ourse sous la forme d'une croix gigantesque...
Et croyant, à un mouvement de M. de Flammermont, qu'il voulait contrôler par ses propres yeux ce qu'il lui disait, il s'écria:
—Oh! inutile... si je vous dis cela, c'est que je le sais, et, si je le sais, c'est parce que je l'ai constaté de visu... ce que vous n'avez pas fait...
Le ton sur lequel ces derniers mots venaient d'être prononcés était empreint d'une telle aigreur que Gontran fut tenté de se rebiffer...
—Permettez, mon cher monsieur Ossipoff, vous pourriez, il me semble, me donner vos explications d'autre manière;—je ne suis pas un écolier, que diable!
—Vous n'êtes pas un écolier, c'est certain, riposta le vieillard; si vous en étiez un, je hausserais les épaules et déchirerais votre dessin, sans donner à l'incident plus d'importance qu'il n'en comporterait, alors... Mais vous êtes un savant, mon collaborateur, le continuateur de mes travaux, celui sur lequel je dois me reposer du soin de songer à ma gloire...
Vibrant d'impatience, le jeune homme s'écria, se contenant à grand'peine:
Zut!!! (p. 255) Zut!!! (p. 256).
—Certes, je suis très flatté de l'honneur que vous me faites en me confiant votre gloire... Cependant, si vous la trouvez en de mauvaises mains, libre à vous d'en chercher d'autres...
Il pivota sur ses talons, laissant le vieux savant totalement interloqué par cette réplique à laquelle il ne comprenait rien, lorsque, sur le seuil de la cabine, il fut presque renversé par Fricoulet qui arrivait en courant.
—Tu sors, dit l'ingénieur... reste...
Sa voix tremblait un peu et son visage était pâle.
—Ah! ah! monsieur Ossipoff, ajouta-t-il en se dirigeant vers le vieillard, vous êtes levé!... tant mieux... j'ai une demande à vous adresser...
Dans l'encadrement de la porte, la silhouette de Farenheit apparut, la face inquiète, l'œil égaré...
—Parlez, jeune homme, fit Ossipoff avec une dignité pleine de condescendance, et si je puis vous être de quelque utilité...
—Vous serez utile à tous en même temps, car si je ne me trompe...
Mais voyant Séléna qui le regardait, cherchant d'un air angoissé à deviner la nouvelle qu'il apportait, il prit le vieillard par le bras, l'entraîna dans un coin de la cabine et, là, se penchant vers lui, murmura à son oreille:
—Si je ne me trompe, nous sommes sous le coup d'un grand danger...
—Oh!
—Du plus grand danger que nous ayons couru depuis le commencement du voyage...
—Expliquez-vous...
—Voici: cette nuit, étant de quart, j'ai constaté des perturbations dans la marche de l'Éclair.
Le vieillard sursauta.
—Des perturbations! répéta-t-il: l'Éclairne suit plus la route?...
—Non, vous dis-je, et c'est vainement que j'ai cherché à le remettre dans la ligne normale... il obéit à une force que je ne m'explique pas... j'ai même faussé un levier...
Le visage d'Ossipoff s'assombrit.
—C'est grave... murmura-t-il.
—Aussi je voulais savoir de vous quelle est notre position exacte; car il se pourrait fort bien que, sans le savoir, nous fussions à proximité d'un monde dont l'influence s'exerçât sur l'Éclair.
Ossipoff réfléchit un instant.
—Nous sommes exactement, dit-il, juste à l'équateur de la Terre, entre les petites constellations de l'Écu de Sobieskiet d'Antinoüs; quant à l'astre le plus proche et dont la masse pourrait troubler notre marche, je n'en vois pas d'autre que le Soleil situé au centre de la Grande Nébuleuse qui marque la constellation de l'Écu.
Fricoulet demeura perplexe.
—C'est bien aussi cela que j'ai constaté... Mais nous sommes éloignés de la Nébuleuse de plus d'un trillion de lieues... et je ne pense pas que le danger puisse venir de là...
Bien que le vieillard eût pour l'ingénieur un certain penchant, depuis les soins qu'il lui avait donnés, il ne le considérait cependant que comme un apprenti ès-sciences et surtout ès-astronomie; aussi fût-ce avec un petit sourire incrédule qu'il demanda:
—Vous êtes bien certain que nous dévions?
—Nous ne dévions pas, monsieur Ossipoff; nous tombons... nous tombons avec une rapidité foudroyante.
Le vieillard se tourna vers son télescope en prononçant ces mots:
—Je vais vérifier ce que vous me dites... car, si ce que vous me dites est vrai, il n'y a que la Nébuleuse de l'Écuqui soit capable...
—Malgré cette énorme distance!...
—Malgré cette énorme distance, oui.
Et cela dit avec une placidité aussi grande que s'il eût été installé dans l'observatoire de Poulkowa, Ossipoff s'assit et commença ses observations, tandis que, voyant l'ingénieur seul, ses compagnons se rapprochaient de lui.
—Qu'arrive-t-il encore? grommela Farenheit.
—Voyons, parle, dit à son tour Gontran; nous sommes des hommes, que diable! et nous avons subi tant d'avaries depuis trois ans qu'une de plus ou une de moins!...
Mais Séléna, surprenant le regard par lequel Fricoulet la désignait à ses deux interlocuteurs, s'écria:
—Oh! ne craignez rien pour moi, monsieur Fricoulet; j'espère vous avoir donné assez de preuves de courage pour que vous n'hésitiez pas à me dire la vérité.
Alors, faisant sur lui un énergique effort pour dissimuler l'émotion qui, malgré tout, le poignait:
—Mon Dieu, mes bons amis, dit alors l'ingénieur, il nous arrive en ce moment ce qui arrive aux papillons qui ont l'imprudence de venir, durant les soirées d'été, voltiger autour d'une lampe allumée... Nous courons grand risque d'être brûlés.
—Brûlés! by god! s'exclama l'Américain, et comment cela?
—Du fait d'une étoile vers laquelle nous dérivons, depuis quelques heures, avec une vitesse incroyable...
—Ce n'est pas une raison pour être brûlés, repartit Flammermont; tout le risque que nous courons est d'être contraints d'aborder sur un monde nouveau... Eh bien! ce sera une escale de plus, et voilà tout.
—Et voilà tout, répéta Farenheit, pour lequel Gontran possédait toujours l'auréole scientifique...
Cette belle assurance mit l'ingénieur en gaîté.
—Je voudrais bien savoir comment nous aurions fait pour aborder sur le Soleil, ricana-t-il; nous aurions, je crois, été rôtis plutôt deux fois qu'une! et que dis-je? rôtis! c'est volatilisés que je devrais dire...
—Rien ne prouve que l'étoile en question soit un soleil...
—Tu as raison; rien ne prouve que ce soit un soleil; mais ça peut être plusieurs soleils!
Il s'enfonça les mains dans les poches de son pardessus et ajouta:
—Pour moi, je vous déclare net que nous sommes dans la plus mauvaise passe que nous ayons traversée depuis notre départ de la Terre. Pour que, malgré sa rapidité, l'Éclairne puisse lutter contre la puissance qui l'attire, il faut que la masse de cet astre soit colossale.
Il consulta sa montre et du ton le plus naturel du monde:
—D'ailleurs, il ne nous sert à rien de nous creuser la cervelle et même de nous disputer; avant dix heures d'ici, nous serons fixés sur notre sort...
—Parce que...
—Parce que, du train dont nous marchons, nous aurons, à ce moment-là, pénétré dans le système planétaire auquel le soleil en question sert de centre.
En ce moment, voyant Ossipoff se redresser sur son escabeau, comme si ses jambes eussent contenu des ressorts soudain détendus, il alla vers lui, les lèvres entr'ouvertes pour l'interroger; mais, avant qu'il eût prononcé une syllabe, le vieillard lui avait pris les mains et, d'une voix qui tremblait:
—Vous aviez raison, monsieur Fricoulet... dit-il.
—Votre avis, en ce cas?
Les regards d'Ossipoff se tournèrent vers Séléna, une grosse larme roula sur ses joues flétries et l'ingénieur l'entendit murmurer:
—Elle est perdue...
Puis, sans rien ajouter de plus, il desserra l'étreinte qui unissait ses mains à celles de Fricoulet et retourna à son télescope...
Son insatiable curiosité l'emportait sur l'angoisse de cette mort qui guettait l'être le plus cher qu'il eût au monde.
—Eh bien! interrogèrent à la fois Gontran et Farenheit.
Les lèvres de Fricoulet se plissèrent dans une petite moue qui voulait dire bien des choses; il regarda Séléna; mais la jeune fille, comme si elle avait eu la prescience de ce que son père avait dit à l'ingénieur, s'était écartée tout doucement et, maintenant, elle était à genoux sur le plancher, dans un coin de la cabine, les mains jointes, les yeux attachés sur une image sainte, salie, fripée, déteinte, qu'elle avait, depuis le commencement du voyage, réussi à sauver de toutes les catastrophes.
—Pauvre petite, dit-il à mi-voix, sincèrement pris de pitié; c'est ce qu'elle a de mieux à faire.
—Est-ce que vraiment il n'y a plus d'espoir? interrogea Farenheit.
D'un geste de la tête, l'ingénieur fit signe à ses deux compagnons de le suivre et descendit dans la machinerie...
—Vous voulez savoir la vérité, n'est-ce pas, fit-il; d'ailleurs, vous êtes des hommes et je ne vois pas pourquoi vous montreriez moins de stoïcisme que cette jeune fille... Eh bien! oui, nous sommes perdus...
Les deux autres demeurèrent silencieux, comme atterrés par cette déclaration.
—Bast! s'exclama alors Fricoulet, dont le caractère insouciant reprit le dessus, nous sommes perdus... en ce moment: rien ne prouve que, tout à l'heure, nous ne serons pas sauvés!... Ce ne serait d'ailleurs pas la première fois que semblable surprise nous arriverait... C'est si étrange, les phénomènes naturels, qu'on ne sait jamais...
—C'est vrai, balbutia Farenheit qui se reprenait à espérer...
—D'ailleurs, poursuivit l'ingénieur, avec un haussement d'épaules plein de philosophie, mourir pour mourir,—car il faut toujours en arriver là, pas vrai,—mieux vaut être rôtis, ou pour mieux dire volatilisés, que de souffrir les affres de la soif et de la faim...
—Vous êtes charmant, bougonna l'Américain, la question n'est pas là et nous n'étions pas dans cette alternative...
—Je vous demande bien pardon: dans huit jours, nous n'aurions plus eu ni une goutte de liquide nutritif, ni une molécule d'air comprimé... donc, nous étions condamnés à mourir et d'inanition et d'asphyxie... deux chances pour une de n'en pas revenir...
—Mais, dans huit jours, nous aurions pu être de retour chez nous! insinua Gontran...
Fricoulet regarda son ami et partit d'un éclat de rire; puis il lui frappa sur l'épaule, disant:
—Mon vieux, malheureusement la puissance attractive de la mairie du VIIIearrondissement ne peut lutter avec celle du Soleil, vers lequel nous courons...
Flammermont fit la grimace.
—Ah! la mairie du VIIIe, murmura-t-il...
—Tu en as assez! s'exclama joyeusement l'ingénieur; tu passes la main...
L'autre le regarda d'un air furieux.
—À quoi cela rime-t-il ce que tu dis là? grommela-t-il, que j'en aie assez ou non, peu importe, puisque dans dix heures tout sera fini...
L'ingénieur dressa son index.
—À moins que... dit-il, un miracle...
—Nous ne sommes malheureusement ni au temps du Christ, ni au temps des fées...
Il eut un mouvement nerveux de la tête et ajouta:
—Et puis, après tout, c'est peut-être un mal pour un bien!
—Tu dis! fit l'ingénieur surpris.
—Je dis que Séléna est bien charmante, bien adorable; mais que son bonhomme de père...
Il dressa vers le plafond des bras désespérés, que terminaient des poings furieusement crispés.
—Oh! ce père! grinça-t-il...
—Hein! ricana Fricoulet, si on pouvait faire deux lots, prendre la fille et laisser le père... malheureusement, il faut prendre le tout...
—Ou rien... laissa échapper Gontran, que les plaisanteries de son ami commençaient à énerver passablement.
Subitement, M. de Flammermont se pencha vers son ami, et nez à nez avec lui:
—Zut! lui fit-il en pleine figure.
Et, après cette énergique déclaration, il fut s'asseoir dans un coin où il s'immobilisa.
Nullement froissé de cette manifestation de mauvaise humeur, Fricoulet demeura souriant, satisfait au fond et songeant:
—Il y vient... il y vient... Si seulement le bonheur voulait que nous retournions sur Terre, je crois bien que l'ami Gontran ne ferait pas connaissance avec l'écharpe tricolore du maire du VIIIe.
Ce fut à ce moment que Farenheit, le tirant par la manche, lui demanda:
—Pensez-vous vraiment que nous ne pourrons pas en réchapper?
À son tour, Fricoulet, énervé d'être interrompu au milieu de si agréables rêveries, s'écria:
—Zut!
Et il alla prendre place devant le télescope installé à l'arrière de la machinerie.
Au fur et à mesure que s'écoulaient les heures,—brèves pour les voyageurs comme si elles n'eussent pas plus duré que des quarts,—le disque apparent de l'étoile signalée par Fricoulet grossissait pour ainsi dire à vue d'œil. Sa lumière et sa chaleur s'accroissaient en même temps, en sorte que, dans l'intérieur du wagon, les voyageurs enduraient d'intolérables souffrances, contraints de fermer les yeux, en dépit des voiles qui masquaient les hublots, impuissants à tamiser l'éclat des rayons aveuglants qui pénétraient.
Seuls, Ossipoff et Fricoulet, avec une persistance incroyable, demeuraient fixes à leurs postes d'observation, voulant regarder le danger en face...
Et ce danger devenait à chaque instant de plus en plus inévitable: maintenant le globe de feu offrait les dimensions de la pleine Lune vue de la Terre, et une lueur d'un rouge sanglant inondait l'intérieur de l'Éclair.
Le thermomètre qui, deux heures à peine auparavant, marquait 10 degrés centigrades, en marquait alors près de 45!
Qu'est-ce que cela allait être, quand l'appareil aurait pénétré dans la photosphère!
Malgré eux, les terriens étaient sortis de leur torpeur, et le visage collé aux hublots, les lèvres closes, ils considéraient cette gueule de four effroyable qui s'ouvrait, incandescente, pour les engloutir.
En même temps, la vitesse de l'appareil croissait encore et, avant que les voyageurs eussent pu s'en rendre compte, l'Éclairétait emporté dans un véritable tourbillon d'incendie.
Il avait cousu tout cela ensemble avec une solidité qui défiait toute concurrence (p. 269).
Mais alors, comme ils se croyaient perdus, le tableau changea soudain: une épaisse nuée bleuâtre s'interposa entre le gouffre et l'appareil qui se trouva baigné d'une lueur violacée: on venait de pénétrer dans la grande nébuleuse de l'Écuet on la traversait avec la rapidité de l'ouragan, tombant vertigineusement vers le centre d'attraction, tandis que des étincelles électriques, bleuâtres et livides, rayaient la nébulosité phosphorescente.
Spectacle grandiose et sinistre, dont les terriens, fascinés, ne pouvaient arriver à détacher leurs regards.
Une éruption de flammes de cent mille kilomètres de hauteur s'élançait de la fournaise du soleil qui, maintenant, occupait tout l'horizon; une pluie de feu retombait sur ce disque incandescent, agité de mouvements tumultueux comme un océan en fusion et creusé en certains endroits par des maëlstroms de matières liquéfiées, vaporisées par l'atmosphère ambiante.
Le wagon était entouré d'étincelles et flambait comme un phare!
Cette fois, c'était bien la mort, le néant absolu et final!
Les aventures surhumaines de ces audacieux explorateurs des vides éternels allaient se terminer dans la photosphère d'une étoile encore inconnue et qui devait consumer, en moins d'une seconde, l'Éclairet ceux qu'il portait.
Et les astronomes terrestres qui, cinquante mille ans plus tard, apercevraient, dans le champ de leur télescope, ce monde nouveau, ne se douteraient pas que la lumière irradiante dont elle serait nimbée était le tombeau de ces âmes glorieuses!
OÙ LE MONDE SCIENTIFIQUEEST DANS LA JOIE... ETFÉDOR SHARP AUSSI
Iln'est pas de météore dont l'apparition soudaine ait, de tous temps, causé à l'humanité autant d'effroi que les bolides et les comètes.
Il faut bien convenir qu'au premier aspect, l'uniformité des cieux paraît dérangée par l'arrivée inattendue de ces astres et c'est pourquoi les anciens regardaient les comètes comme des monstres effrayants, précurseurs des cataclysmes les plus épouvantables, de la mort d'un grand personnage, d'une guerre sanglante et même simplement de la fin du monde.
En ce qui concerne ce dernier fléau, on pourrait relever une douzaine au moins de prédictions dans ce sens, notamment en 1456, 1538, 1577, 1680, 1770, 1833, 1857 et jusqu'en 1872.
En 1456, il y avait trois ans que les Turcs s'étaient emparés de Constantinople, mettant tout à feu et à sang, faisant craindre que les derniers jours de la Chrétienté fussent proches, lorsqu'une immense comète apparut tout à coup, indice certain, aux yeux de tous, de la colère divine.
Pour conjurer le danger et implorer la miséricorde du Seigneur, le pape Calixte III ordonna que toutes les cloches du monde chrétien fussent sonnées à midi pour que les fidèles, réunis à la même heure, suppliassent Dieu d'un même cœur.
Ce fut là, dit-on, l'origine de l'Angelus.
Veut-on maintenant avoir quelque idée des impressions produites par la comète de 1538, sur des cerveaux qui n'étaient certes pas les plus vulgaires? voici ce qu'en dit un des hommes les plus intelligents du temps, au point de vue scientifique, Ambroise Paré:
«Cette comète estait si épouvantable et elle engendrait de si grande terreur au vulgaire, que d'aucuns moururent de peur et que d'autres tombèrent malades. Elle apparaissait être de longueur excessive, et si estait de couleur de sang: à la sommité d'icelle, on voyait la figure d'un bras courbé tenant une grande espée à la main, comme s'il eust voulu frapper. Au bout de la pointe, il y avait trois étoiles: aux deux côtés des rayons de cette comète, il se voyait un grand nombre de haches, de couteaux, espées colorées de sang, parmis lesquels on apercevait des fasces humaines hideuses, avec les barbes et les cheveux hérissez.»
On juge, d'après cette description, due à un esprit éclairé, de l'effet que devait produire sur les imaginations populaires et naturellement crédules, l'apparition soudaine dans le ciel d'un astre inconnu.
Au siècle dernier, encore, une épouvante générale secoua les esprits, à la suite de la publication, par l'observateur Lalande, d'une brochure dans laquelle ce savant annonçait les probabilités d'une rencontre d'une comète avec la Terre; l'humanité se méprit sur le sens de ce travail, crut que l'astronome prédisait la destruction de la Terre et Lalande dut, par ordre du roi, publier un second mémoire destiné au public et dans lequel il réfutait énergiquement la prédiction qu'on lui prêtait.
Même, au cours même du siècle présent, en 1833, une émotion profonde ne s'était-elle pas emparée des populations, à la suite d'une communication faite au monde scientifique par un astronome connu, M. Damoizeau: il avait calculé que la comète de Biéla couperait l'orbite terrestre le 29 octobre 1833, à minuit, et le public en avait conclu que la fin du monde était proche, la Terre devant forcément être pulvérisée dans cette rencontre.
Les calculs des savants étaient exacts; seulement M. Damoizeau avait oublié de dire—un savant ne saurait penser à tout—que, le 29 octobre, la planète ne se trouverait pas au point par lequel devait passer la comète, qu'elle n'y arriverait que le 30 novembre suivant; ce qui mettait entre les deux mondes un éloignement assez respectable de plus de vingt millions de lieues.
Bien que le niveau général de l'instruction se soit considérablement élevé, surtout depuis la deuxième moitié de ce siècle, la crainte de la fin du monde par le choc d'une comète s'est cependant manifestée à plusieurs reprises et notamment en 1857.
Un plaisant avait annoncé, pour le 13 juin de cette année-là, le retour de la grande comète de Charles-Quint et sa rencontre avec la Terre; les populations rurales étaient réellement plongées dans l'effroi et, à Paris même, on parlait avec terreur du cataclysme prochain; certaines personnes même, prenant Vénus pour l'astre en question (lequel d'ailleurs n'eut garde de se montrer, en dépit des prédictions), soutenaient qu'elles apercevaient la queue de la comète.
Aujourd'hui, grâce à la vulgarisation toujours croissante des connaissances scientifiques, on ne se préoccupe plus guère de l'éventualité d'une rencontre cométaire, bien que—rationnellement parlant—il n'y aurait rien d'impossible à ce qu'un de ces corps chevelus, à marche vagabonde, heurtât notre globe au passage, le défonçât, le pulvérisât ou tout au moins empoisonnât toute l'humanité par les exhalaisons délétères de son atmosphère caudale.
Mais, s'il en est ainsi chez nous, si nos populations agrestes, même celles les plus éloignées des grands centres, se préoccupent plus des nuages noirs annonçant la pluie, au moment de la moisson, que des comètes plus ou moins chevelues signalées par les instruments puissants des observatoires, il est des contrées en Europe où les notions exactes de la science n'ont pas encore pénétré et où l'esprit populaire en est au même point où se trouvait le nôtre, à l'époque du moyen âge.
Aussi peut-on juger de l'émotion qui s'empara des provinces centrales et orientales de la Russie, lorsque fut soudain signalée, dans le ciel, la présence d'un astre nouveau, brillant d'un insoutenable éclat, suivi d'un appendice vaporeux, et paraissant se diriger vers le Soleil.
C'est un pope d'Orenbourg, homme d'instruction assez avancée et ayant quelques notions de la science astronomique, qui, levant par hasard les yeux vers la voûte étoilée, découvrit ce point brillant dans la direction duBouvier.
Cette remarque n'eût peut-être eu aucun résultat scientifique, si le hasard n'avait voulu que le collège impérial d'Orenbourg eût pour recteur un homme intelligent, admirateur passionné des choses célestes, et conséquemment possesseur d'une petite lunette à l'aide de laquelle il aimait à étudier les mondes de l'Infini.
Grâce à sa lunette, le digne Ivan Zarichkine constata que l'astre signalé par le pope était un globe planétaire, en mouvement rapide, devant appartenir au genre comète... à moins que ce ne fût tout simplement un bolide en promenade à travers le ciel.
Quoi qu'il en fût, il crut de son devoir d'appeler l'attention du monde savant sur cet événement, d'autant plus que cela ne pouvait être qu'utile à son avancement, et, sans tarder, il télégraphia à Pétersbourg les résultats de sa constatation sommaire.
Il était environ dix heures du soir et le vénérable Streiloff, directeur de l'observatoire de Poulkowa, revenant de soirée, changeait son habit noir pour les vêtements de travail avec lesquels il passait une partie des nuits, dans la coupole, lorsqu'on lui remit le télégramme du recteur d'Orenbourg.
On juge de son émoi! une comète nouvelle se lèverait à l'horizon de l'empire des tzars!... Quelle nouvelle! et de quelles conséquences pouvait être cette nouvelle! pour lui d'abord,—car nul doute que l'Empereur ne récompenserait dignement une telle découverte—pour la science ensuite.
Son premier mouvement fut de convoquer son personnel, astronomes et élèves, et, leur annonçant le fait, de leur ordonner de le vérifier; mais son second mouvement, conforme à un égoïsme bien naturel, on en conviendra, fut de ne rien dire du tout; bien au contraire, il gagna la coupole, engagea d'un ton bienveillant les élèves en étude à s'aller coucher et, demeuré seul, s'empara du grand équatorial qu'il braqua dans la direction indiquée.
Il avait observé à peine durant un quart d'heure, qu'avec sa grande expérience, il était fixé: cette prétendue comète se dirigeait en plein sur la Terre et son mouvement paraissait s'accélérer considérablement; mais ce n'était qu'un bolide, dont le noyau ne semblait pas mesurer plus d'un demi-kilomètre de diamètre, présentant une forme très irrégulière, et entouré d'une vague nébulosité.
Poursuivant son étude, il établit la trajectoire de l'astre à travers l'espace et il constata que cette trajectoire était parabolique, aboutissant au soleil, et devant couper l'orbite terrestre vers une heure du matin.
Il était certain, qu'au moment où le recteur du collège d'Orenbourg avait télégraphié, la distance du bolide ne devait pas être inférieure à plusieurs milliers de lieues de hauteur, vers la Perse, mais elle allait sans cesse diminuant et il arriverait un moment peut-être...
Un petit frisson désagréable passa dans le dos de l'astronome, à la pensée d'une rencontre possible entre ce monde errant et sa planète natale; mais c'était un véritable savant et, dégageant aussitôt son esprit de ces préoccupations intérieures, il poursuivit sa besogne.
La trajectoire s'effectuant du Sud-Est au Nord-Ouest, le respectable Streiloff estima que le bolide en question avait passé à 2200 lieues au Zénith d'Orenbourg, vers huit heures et demie; à 1380 lieues au-dessus de Sunburock, à neuf heures; à 515 lieues de Nijni-Novgorod, à neuf heures trente cinq; et à 310 lieues au-dessus de Kostroma, à dix heures dix minutes.
Le savant jeta les yeux sur l'horloge: elle marquait exactement onze heures et il inscrivit que l'astre passait en ce moment au zénith de Vologda, à moins de quarante lieues de hauteur.
Cette constatation de distance si rapidement décroissante faillit plonger de nouveau le digne homme dans un état voisin de la terreur: il serait minuit quarante-cinq, quand le bolide passerait au-dessus d'Olonetz... dont il serait distant de 60000 mètres, pas davantage; mais il poussa un soupir de satisfaction quand ses calculs eurent constaté que ce serait là la distance verticale de l'astre qui, s'échappant ensuite par la tangente, s'élèverait progressivement pour se trouver, vers huit heures du matin, à 1500 lieues de haut au-dessus du Pôle Nord et, de là, reprendre le chemin de l'infini.
Le savant en savait assez maintenant pour avoir acquis sans conteste la priorité de la découverte et aussitôt il appuya sur les boutons qui correspondaient aux sonnettes électriques, établies dans les chambres et où logeait le personnel savant de l'observatoire.
Un quart d'heure plus tard, il annonçait la grande nouvelle aux professeurs et aux élèves groupés autour de lui et, après leur avoir lu les notes succinctes prises par lui au cours de sa rapide observation, il les invita à jeter successivement un regard sur le nouvel astre, ajoutant:
—Sa vitesse est au moins de vingt mille mètres par seconde; mais comme son mouvement s'effectue précisément dans le sens de translation de la Terre, il en résulte une apparente lenteur, par rapport au sol...
Cependant, depuis quelques instants, le bolide avait grandi dans des proportions extraordinaires, en même temps que son éclat avait pris une incroyable intensité; au point qu'il paraissait aux rares personnes qui rentraient chez elles après avoir passé une partie de la nuit au bal, devoir tomber à pic sur la capitale de toutes les Russies.
De là un émoi qui, bien avant l'aube, se propagea par toute la ville, faisant se coller aux fenêtres les visages des plus curieux et s'agenouiller devant les icônes la majeure partie de la population, craintive et superstitieuse.
Quant au digne Zarichkine et aux autres astronomes de Poulkowa, ils étaient sortis de la coupole et, accoudés sur la rambarde du balcon qui courait circulairement au sommet de l'observatoire, suivaient avec un intérêt, à chaque instant croissant, la marche de ce corps étrange à travers le ciel silencieux.
Soudain, un cataclysme parut se produire à la surface de ce monde mystérieux: on eût dit qu'il se disloquait, des jets de lumière verdâtre s'élancèrent du noyau central, des flammes orangées se tordirent, enveloppées de volutes noires produites par une sorte de fumée fuligineuse, et, brusquement, comme une chandelle que l'on souffle, la traînée lumineuse qui suivait l'astre s'éteignit.
Et ils demeuraient tous là, le nez en l'air, bouche bée et les yeux écarquillés, stupéfaits, désappointés.
L'appareil venait de se retourner et il apercevait, au-dessous de lui, la terre (p. 277).
—Évaporée, dissoute! la comète! murmura un élève, qui cherchait vainement dans le ciel la place que, quelques instants encore auparavant, occupait le bolide.
En ce même moment, ceux qui se trouvaient là eurent la perception de l'écho affaibli d'une lointaine canonnade et quelques étoiles filantes sillonnèrent, de jets de feu, le rideau sombre de la nuit.
—Voilà le bouquet du feu d'artifice! conclut le professeur Zarichkine...
Et, comme ceux qui l'entouraient, le regardaient, semblant lui demander son sentiment sur cet événement étrange, inexplicable en apparence, il ajouta, parlant doctoralement:
—Des étoiles?... peuh! des parcelles arrachées à la masse principale; du bolide par l'attraction de la Terre et portées à l'incandescence par leur frottement sur les couches atmosphériques... elles tomberont sans doute non loin d'ici et nul doute que demain nous n'en entendions parler... Quant à cette sorte de canonnade, elle est certainement due à la fragmentation du bolide... et voilà... Sur ce, messieurs, vous pouvez aller vous coucher.
Et, les ayant salués, il regagna son appartement où il se mit au lit incontinent, pour s'endormir du sommeil d'un homme qui n'a pas perdu son temps.
Peut-être le sommeil eût-il été un peu plus long à venir, si le savant avait pu se douter de ce qu'était vraiment l'astre dont il venait de s'occuper une partie de la soirée et, surtout, s'il avait pu prévoir les étranges événements que lui réservait la journée du lendemain.
Plus heureux que M. Streiloff, nos lecteurs n'auront pas besoin, pour satisfaire leur curiosité, d'attendre vingt-quatre heures; mais, pour comprendre les choses bizarres qui devaient révolutionner, à bref délai, les savants du monde entier, force leur est de revenir avec nous de quelque temps en arrière et de rattraper, dans l'espace, le fragment cométaire sur lequel nous avons laissé Fédor Sharp, chevauchant à travers les mondes célestes.
On se souvient que, la dernière fois que nous avons eu l'occasion de nous occuper de l'ancien secrétaire perpétuel de l'Institut des Sciences, c'est à l'occasion de la rencontre de l'Éclairavec l'épave cométaire qui le portait.
Vainement avait-il cherché sur toute la surface de la colline mercurienne dont l'obus—le fameux obus volé à Ossipoff—formait le sommet la moindre trace du corps dont le choc avait tout bouleversé dans l'intérieur de son habitation, et il avait conclu, du résultat négatif de ses recherches, que le bolide étranger avait pénétré dans le fragment de Tuttle assez profondément pour que l'écorce, vitrifiée par la chaleur, se fût refermée sur lui.
Il avait bien cherché à faire des fouilles; mais, outre qu'il manquait des instruments nécessaires, ses forces allaient diminuant chaque jour, et il préférait conserver ce qui lui restait d'air respirable pour vivoter parcimonieusement jusqu'à l'instant où il pourrait rejoindre la Terre.
C'était avec terreur qu'il avait constaté qu'il ne restait plus que quelques kilos de ses boules nutritives dans les soutes et que cinquante mètres cubes d'oxygène dans les réservoirs.
Mais, dès l'instant où le bolide eut coupé l'orbite de Jupiter, Fédor Sharp, avec une énergie extraordinaire, s'arracha à l'espèce de coma dans lequel il s'immobilisait depuis plusieurs mois; il recouvra toute son énergie et toute sa présence d'esprit, et songea au système de sauvetage dont il lui faudrait user pour le cas où la Providence le mettrait à même de rejoindre le sol natal.
Il se mit à calculer—en y apportant la précision la plus rigoureuse—les perturbations de toutes sortes que devaient causer à la marche de son astéroïde les diverses planètes à proximité desquelles il devait fatalement passer, et il parvint à établir, d'une façon absolument précise, le moment où il lui faudrait, coûte que coûte, abandonner d'une manière ou d'une autre le fragment de Tuttle qu'il habitait depuis si longtemps.
Les calculs auxquels il s'était livré lui avaient démontré queRussia—il avait baptisé ainsi son bolide—ne rencontrerait pas la Terre, et que, par conséquent, il n'avait à redouter aucun danger résultant d'un heurt entre les deux corps: ceux-ci devaient passer à plus de soixante kilomètres l'un de l'autre; après quoiRussiareprendrait à tout jamais la route de l'espace.
Il lui fallait donc trouver un moyen de s'en séparer au moment précis où cette distance minima serait atteinte, et ce fut à trouver ce moyen que s'appliqua, pendant bien des jours, l'esprit inventif de l'ancien secrétaire perpétuel; enfin il arriva à cette conclusion: qu'un parachute seul pouvait le tirer d'affaire, un parachute auquel il se suspendrait au moment opportun, pour rejoindre le sol de sa planète natale.
Assurément, une descente de soixante kilomètres cela compte et il y avait grande chance, peut-être, pour que Fédor Sharp se rompît quelque chose; mais, entre deux maux, la sagesse recommande de choisir le moindre, et comme il n'avait le choix qu'entre tenter ce moyen hardi ou reprendre le chemin de l'infini...
Toutes réflexions faites, et après avoir examiné la situation sous toutes ses faces, Sharp reconnut que le meilleur moyen était de se séparer tout à fait du fragment cométaire et d'aborder seul le sol; autrement, la rapidité d'abord avec laquelle tomberait la parcelle à laquelle il s'attacherait, et ensuite la violence avec laquelle se produirait le choc, rendraient sa mort fatale.