Or, ce qu'il voulait, ce n'était pas revenir sur le sol natal pour y être enterré, mais pour y récolter la gloire due à ses longs et périlleux travaux.
Ce fut donc à l'idée d'un parachute qu'il s'arrêta, parachute auquel il se suspendrait au moment voulu, c'est-à-dire lorsqueRussiaaurait atteint le point le plus proche de la terre.
Nous avons dit plus haut que ce point—d'après les calculs du savant—devait être situé à soixante kilomètres de la planète; une descente de soixante kilomètres, c'était quelque chose... et, en toutes autres circonstances...
Mais auparavant, il lui fallait songer au moyen à l'aide duquel il se dégagerait de l'attraction du bolide, dont la vitesse ne serait pas moindre de vingt kilomètres à la seconde, et qui le retiendrait indéfiniment collé à sa surface, s'il ne s'arrachait pas brutalement à son influence.
Ayant calculé la force de résistance de la très mince couche gazeuse qui enveloppait l'astéroïde, il estima qu'elle était cependant suffisante pour servir de point d'appui à des fusées qui lui permettraient de s'élever dans l'espace.
Cette marche étant irrévocablement arrêtée, Sharp s'était mis sans tarder à la besogne; il avait vidé les soutes de l'obus de tout ce qu'elles contenaient d'étoffes, quelle que fût la nature de ces étoffes, couvertures, vêtements, draps, jupes, etc., et avait cousu ensemble tout cela, moins élégamment, peut-être, qu'une ouvrière parisienne, mais, en tout cas, avec une solidité qui défiait toute concurrence.
Cela formait un assemblage hétéroclite, assez vaguement comparable à un vêtement d'arlequin, dans lequel il tailla ensuite des bandes fusiformes qu'il réunit ensemble de nouveau, ce qui lui donna une orbe multicolore ressemblant vaguement à un vaste parapluie qui eût mesuré huit mètres de diamètre.
C'était là l'élément principal de son parachute: au centre, il attacha solidement un cercle de bois, fait d'une branche souple arrachée à l'un des arbres de la colline mercurienne, et, à ce cercle, il fixa quatre cordelettes, longues d'environ douze mètres, destinées à soutenir une simple et mince planchette de bois, servant de siège; vingt-quatre autres cordelettes, passant dans les coutures des fuseaux d'étoffe, se réunissaient à cette planchette pour empêcher que le parachute, par l'effet de la résistance et du refoulement de l'air, se retournât au cours de la descente.
Le parachute une fois terminé, Sharp passa à la confection des fusées destinées à l'enlever et à le soustraire à la faible attraction du mondicule qui le portait.
Tout le carton, tous les papiers contenus dans l'obus d'Ossipoff,—à part, bien entendu, les volumineux cahiers de notes formant le journal astronomique, quotidiennement tenu par l'astronome—fut employé à la fabrication d'une cartouche monstrueuse, mesurant près d'un mètre et demi de hauteur sur trente centimètres de diamètre, en tous points semblable—sauf les dimensions—à celles dont se servent les pyrotechniciens pour les fusées de feu d'artifice.
L'enveloppe une fois fabriquée—ce qui lui demanda une huitaine de jours au moins—il fallait la remplir, et ce ne fut pas une mince affaire pour le savant que de composer le mélange fusant, c'est-à-dire 16 parties d'azotate de potasse, 10 parties de charbon dur et 4 parties de soude pulvérisée.
Pour l'azotate de potasse, il s'en tira assez aisément: les soutes de l'obus contenaient une certaine provision de sélénite, l'explosif inventé par Ossipoff pour atteindre la lune, et comme dans la composition de la sélénite, l'azotate de potasse entrait pour une certaine part, Sharp s'en procura au moyen d'un lessivage qu'il fit suivre d'une cristallisation.
La fabrication du charbon fut plus difficultueuse et lui coûta la plus grande partie de cet oxygène qu'il conservait si parcimonieusement depuis de longues semaines, respirant à peine pour pouvoir faire durer sa provision le plus de temps possible.
Il brisa dans l'intérieur du wagon, tous les meubles dont il ne s'était pas encore servi pour bourrer son poêle; il arracha les planchers, les cloisons, et, avec les débris de tout cela, forma une meule à laquelle il mit le feu, suivant les procédés des charbonniers du Morvan, et, l'ayant allumée, il l'alimenta d'oxygène pur, venant du réservoir.
En moins de dix heures, Fédor Sharp obtint deux boisseaux environ d'un charbon très dur, à cassure cristalline d'un noir bleuâtre, et qu'il écrasa ensuite patiemment entre deux pierres, jusqu'à ce qu'il l'eût amené à l'état de poussière grossière.
Avec ces deux éléments, qu'il mélangea à quatre kilogrammes de poudre, oubliés au fond d'un baril, le savant composa son explosif fusant; cela fait, il procéda au bourrage de sa cartouche.
Il commença par placer à l'intérieur, dans l'axe de la fusée, une tige de fer autour de laquelle il tassa son mélange de poudre, de salpêtre et de charbon; après quoi, il remplaça le barreau de fer par une longue mèche de coton, fabriquée avec sa dernière chemise, étirée brin à brin et imprégnée de poudre; le rôle de cette mèche était de mettre le feu, instantanément et sur toute sa longueur, au mélange.
Cette dernière opération terminée, l'artificier d'occasion étrangla sa cartouche au moyen d'une corde et y attacha ensuite la «baguette» indispensable pour assurer la direction parfaitement verticale de l'engin pyrotechnique.
Cette «baguette», Sharp la fabriqua au moyen d'un jeune arbre de la comète de Tuttle; elle ne mesurait pas moins de vingt centimètres de diamètre et de dix mètres de long... À son extrémité, au moyen d'un crochet de fer, fut suspendu l'anneau du parachute.
À l'une des extrémités du polyèdre qui constituait tout le domaine du voyageur, se dressait le squelette grêle et dépouillé d'un autre arbre desséché par la chaleur solaire et brûlé par les froids de l'espace.
Ce fut le tronc de cet arbre, droit comme un mât, que Sharp utilisa en guise de guide et de support pour sa gigantesque fusée: il lui suffit pour cela d'enfoncer dans le bout du tronc une tige de fer à laquelle il fixa sa fusée, dont il fit se dérouler la mèche jusqu'au sol; il devait suffire d'une étincelle pour que cette mèche, s'enflammant, portât la combustion presque instantanément au centre du mélange fusant, dont était bourrée la cartouche.
Ces choses si simples en apparence, et que nous avons mis seulement quelques lignes à décrire, Fédor Sharp employa près de deux mois à les accomplir; outre que l'expérience lui manquait, qu'il était fort maladroit de ses doigts, il ne possédait aucun des outils nécessaires à une fabrication aussi spéciale, et il ne procédait que par tâtonnements; aussi, lorsque le parachute se trouva gréé et mis en place, ne put-il s'empêcher de pousser un soupir de profond soulagement.
Il était véritablement exténué, n'étant habitué à aucun travail manuel, sans compter qu'il n'usait de son respirole qu'avec la plus grande parcimonie et ne mangeait qu'à la dernière extrémité.
C'était avec une terreur véritable que, chaque matin, il sortait des soutes ce qui lui était nécessaire pour sa journée, comme air et comme nourriture, et il se demandait avec une anxiété toujours croissante s'il n'arriverait pas un moment où ses poumons et son estomac manqueraient à la fois de nourriture.
Si ce moment-là arrivait avant que le point fixé par lui pour son départ de l'astéroïde fût atteint, il était perdu, et son cadavre reprendrait à tout jamais le chemin de l'espace; aussi avait-il vécu avec une avarice sordide, respirant à peine, ne mangeant pour ainsi dire pas. Aussi, lorsque, tout étant paré, il rentra dans l'obus, tomba-t-il plutôt qu'il ne s'assit sur le plancher, où il demeura quasiment évanoui durant de longues heures, cherchant vainement à se ressaisir, à dompter la matière pour lutter quand même jusqu'au dernier instant.
Oui... oui... il était bien vivant et bien éveillé! (p. 280).
Vainement chercha-t-il à examiner ses instruments et à faire les calculs nécessaires pour se fixer sur le chemin qu'il lui restait encore à parcourir; son anémie cérébrale était telle, que pendant plusieurs heures il n'y put parvenir. Mais quand, à force d'énergie, il fut parvenu à trouver suffisamment de lucidité pour tenir un crayon, il poussa un véritable cri de désespoir en constatant qu'il avait encore huit jours à attendre.
Huit jours, et c'est à peine si, en procédant avec la parcimonie la plus grande, il avait pour quatre jours de vivres!
Mais alors, c'était la ruine de ses espérances... c'était la mort!
Il réduisit de moitié sa ration de vivres et d'air; il se condamna, afin de moins respirer, à une inactivité absolue, mettant à portée de sa main, pour n'avoir pas à se déranger, l'infinitésimale quantité d'aliments qui lui restaient, ayant le courage—bien qu'une faim intolérable torturât cruellement ses entrailles—de ne pas tout dévorer d'un seul coup.
Mais il voulait vivre, et, malgré la faim, malgré la soif qui lui desséchait la gorge, malgré la lente asphyxie à laquelle l'astreignait l'absorption d'un air de plus en plus raréfié, de plus en plus vicié, il vécut.
Enfin arriva le moment où la planète terrestre, boulet énorme, envahit de son disque l'horizon tout entier, et Sharp, qui suivait d'un œil éteint la marche des aiguilles de son chronomètre, sentit soudain un frisson de bonheur lui courir par tous les membres.
Dans cinquante-cinq minutes,Russiaallait atteindre le point que Sharp, dans ses calculs, avait fixé comme le plus proche de la Terre; et, bien qu'en tentant ce qu'il allait tenter, ce fût à la mort, peut-être, qu'il courait, il attendit avec une impatience, à chaque instant croissante, le moment du départ.
Subitement, miraculeusement, son énergie s'était comme galvanisée; oubliées, la faim, la soif et les tortures de l'asphyxie! ce n'était pas le moment de se laisser aller ni au découragement, ni à la faiblesse. Il lui fallait être fort, il serait fort.
Ayant mis dans le réservoir caoutchouté dont était muni son respirole tout ce qui restait d'air respirable, il assujettit soigneusement sur ses épaules les bretelles de l'appareil et se glissa hors de l'obus.
Le ciel était noir, d'un noir d'encre absolu, la Terre masquant le Soleil; seule, une lueur vague flottait dans l'espace, reflet de la lumière douce et pâle dont la Lune, alors dans son premier quartier, baignait le sol de l'astéroïde.
Spectacle étrange et plein de poésie qui, en toute autre circonstance, eût arrêté certainement les regards de l'astronome; mais, pour l'instant, il avait en tête trop de préoccupations pour songer même à envoyer un salut amical à ce monde lunaire que, trois ans auparavant, il avait visité dans de si étranges conditions.
Il rampait lentement vers l'arbre auquel était suspendue sa fusée, se guidant à l'aide d'une lanterne, dans laquelle se consumait tout ce qui restait d'huile dans l'obus; c'était à la flamme de cette lanterne qu'il devait allumer la mèche dont l'inflammation avait pour but de mettre le feu au mélange fusant de la cartouche.
La mèche avait été calculée pour brûler exactement deux minutes, de manière à ce que le savant eût le temps de s'amarrer solidement à la planchette du parachute.
Son chronomètre à la main, il attendit que l'aiguille marquât l'heure fixée par ses calculs; dans cent vingt secondes,Russiadevait reprendre le chemin de l'espace. Il était temps d'agir.
D'une main ferme, Sharp approcha de la lueur tremblotante de la lanterne l'extrémité de la mèche, qui commença à se consumer durant que le savant s'asseyait sur la planchette, à laquelle il se fixait par une série d'ingénieuses courroies.
L'astéroïde—nous avons déjà eu l'occasion de le dire d'autre part—était animé d'un lent mouvement de rotation autour de son grand axe, ce qui procurait des jours et des nuits, de quatre heures chaque, à son unique habitant; or, au moment précis où l'ancien secrétaire approchait de la lanterne l'extrémité de la mèche, la face de l'astéroïde où se trouvait le fameux arbre auquel était suspendu le parachute, regardait la Terre, qui formait au-dessus de la tête de Sharp comme un vaste plafond sombre.
Soudain, de l'ouverture inférieure de l'immense fusée, une flamme claire jaillit tout à coup, une gerbe d'étincelles s'éparpilla dans l'air, tandis qu'avec une violente secousse l'appareil s'élevait obliquement dans l'espace, qui parut s'embraser.
Et, tandis qu'il filait avec une vitesse incroyable, Sharp regardait avec stupéfaction un foyer énorme d'incendie, allumé au-dessous de lui par la déflagration de la fusée.
C'était, sans aucun doute, sous l'influence de celle-ci que s'était enflammé l'hydrogène renfermé dans les flancs de l'astéroïde, et dégagé,—il ne pouvait comprendre encore sous l'influence de quelles raisons cosmiques. Ce qu'il y avait de certain, c'est que les flammes ravageaient la surface du dernier fragment de la comète de Tuttle.
L'air, trop raréfié à ces hauteurs, ne conduisait pas le son, et l'œil seul pouvait être impressionné par ce déchaînement des forces de la nature.
Brisé en morceaux énormes par l'explosion du gaz qu'il contenait dans ses flancs, l'astéroïde continuait sa marche dans l'espace, au milieu d'une fauve lueur rouge, rayonnée par son incendie; des fragments radieux montaient, descendaient au milieu d'un tourbillon d'étincelles incandescentes.
C'était la fin d'un monde.
Sans doute, Sharp se fût intéressé à la sublimité de ce spectacle s'il n'eût été inquiet de se voir suivi ou plutôt escorté dans l'espace par des débris, dont quelques-uns monstrueux, qui semblaient graviter autour de lui, et dont le plus petit eût suffi à le broyer et jeter aux quatre coins de l'univers céleste ses membres déchirés et pantelants.
Et puis, il n'était pas sans se demander ce qui allait se passer dans quelques instants, lorsqu'il aurait pénétré dans la zone d'attraction terrestre; les étoffes dont était composé son parachute seraient-elles assez fortes pour lutter victorieusement contre la résistance de l'air?
Brusquement, la flamme de la fusée s'éteignit: le mélange fusant avait épuisé toute sa puissance de propulsion, et Sharp, cramponné convulsivement aux cordelles de son parachute, se sentit précipité dans le vide avec une force inouïe, tel un projectile échappé à l'âme d'un engin.
Mais l'espace que, jusqu'à présent, une pluie de feu avait zébré jusqu'aux confins de l'horizon céleste, changea d'aspect, ou plutôt, il sembla au voyageur qu'un voile venait d'être tiré sur le paysage.
L'appareil venait de se retourner, et maintenant, en baissant les yeux, Sharp apercevait au-dessous de lui, à moins de cinquante kilomètres, la Terre, qui étendait indéfiniment son panorama, tout argenté par les rayons lunaires.
Une joie immense gonfla le cœur de l'ancien secrétaire perpétuel; après trois ans d'absence, enfant prodigue, il allait toucher le sol de sa planète natale, et lui, aujourd'hui encore ignoré, soldat obscur dans la grande armée des savants, il aurait demain le front nimbé de gloire, et son nom serait inscrit en lettres d'or sur le livre où s'enregistrent les faits et gestes des héros.
Mais le parachute se déploya et s'étendit comme une voile immense au-dessus de la tête du savant; instantanément, la chute qui durait depuis près de vingt minutes se ralentit et se transforma en descente; dans le sillage de l'appareil, des fragments cométaires descendaient aussi, et le problème, pour Sharp, consistait en ceci: ces roches atteindraient-elles le sol avant ou après lui? Avant, c'était le salut; après, c'était l'écrasement, c'était la mort.
Heureusement, l'angoisse qui résultait pour Sharp de l'impossible solution du problème, cessa brusquement: ce n'était plus sous forme d'écrasement que se présentait la mort, c'était sous forme d'asphyxie; le réservoir de son respirole était vide, et, après quelques hoquets convulsifs, le savant, dont les doigts étaient désespérément cramponnés à l'appareil, laissa aller sa tête sur sa poitrine, sans conscience et sans mouvement.
Le petit jour naissait quand il revint à lui et, tout d'abord, quand ses paupières, alourdies par le commencement d'asphyxie qui avait failli avoir raison de lui, se soulevèrent, il n'eut pas une conscience très nette de ce qu'il voyait, il crut plutôt être le jouet d'une de ces hallucinations auxquelles, si souvent, il avait été en proie, au cours de son voyage.
Cette hallucination ne variait guère: c'était toujours, ou à peu près, un paysage terrestre dans lequel il lui paraissait se trouver; tantôt de vastes steppes recouvertes de neige à l'aspect désolé, qu'un froid soleil, rond comme un globe de feu, éclairait d'une lueur morne; des traîneaux passaient dans une course rapide, égrenant dans le grand silence les tintinnabulements des sonnettes de leur attelage, montés par des hommes emmitouflés dans des vêtements de fourrures... qui ne laissaient apercevoir de leur visage que de longues barbes flottantes; ou bien le soleil était haut à l'horizon et versait sur la plaine, toute jaunissante de moissons, des torrents de feu, tandis que des paysans en chemisette rouge, manches retroussées, col et tête nus, jouaient de la faucille avec ardeur, tout en chantant des mélopées étranges, qui lui rappelaient les refrains du pays natal...
Et lorsque Sharp s'éveillait alors, après avoir passé plusieurs heures de ses nuits à vivre une vie factice dans ces paysages que créait son imagination, il en avait pour plusieurs heures à se bien persuader qu'il n'avait fait que rêver et que ce n'était pas, au contraire, l'intérieur de l'obus qui était la fiction.
Trop souvent, il avait été désillusionné de la sorte, pour que cette fois-ci il s'y laissât prendre et, les membres encore engourdis, inertes, l'intelligence cependant quelque peu sortie de l'état comateux dans lequel elle était plongée quelques instants encore auparavant, il gardait les yeux grands ouverts, mais vitreux encore et sans éclat, sur le paysage qui se déroulait devant lui, ou plutôt au-dessous de lui; car, par un phénomène qu'il ne pouvait comprendre, il se trouvait, ou plutôt il lui semblait être (car, pour lui, il rêvait) au sommet d'une sorte de monticule, élevé de quelques mètres au-dessus du niveau du sol: une prairie verdoyante, avec des arbres dont les feuilles, toutes trempées encore de la rosée de la nuit, se vernissaient aux premières lueurs de l'aube; dans l'herbe, des troupeaux paissaient et, au loin, se profilaient, perdues encore dans un brouillard léger, des silhouettes indécises de maisons.
En même temps, des formes humaines s'empressaient autour de lui, debout, courbées, agenouillées, dont les regards étaient attachés sur sa personne avec curiosité; il avait la sensation qu'on lui parlait,—car il voyait les lèvres remuer,—mais il ne pouvait entendre; et il lui semblait bien qu'on le palpait doucement.
Mais tout cela, paysage, bêtes, gens, sensations, n'était pour lui qu'un cauchemar, comme il en avait eu beaucoup déjà, mais plus torturant que les précédents.
Pourtant, comme l'un de ceux qui se trouvaient là venait de lui introduire doucement, entre les lèvres, le goulot d'une gourde, il sentit quelque chose de frais qui lui humectait le palais, puis qui, descendant le long de sa gorge, lui tombait soudain dans l'estomac vide, y produisant la sensation d'un ruisseau de feu.
Et la douleur fut si vive, que ses membres frissonnèrent et qu'une exclamation sourde s'échappa de ses lèvres.
Alors, à ses oreilles, bruirent soudain ces mots:
—Vous voyez bien qu'il vit...
Ces mots, Sharp en eut soudain la compréhension nette, si nette même qu'il douta qu'un cauchemar pût avoir une semblable netteté et, instinctivement, pour comprendre mieux encore, il allongea les lèvres, dans un geste goulu, vers la gourde.
Une seconde, puis une troisième gorgée lui produisirent dans les entrailles une sensation semblable à la première, mais atténuée, en même temps que le sang congelé dans ses veines se remettait à circuler à nouveau, que son cerveau, dégagé des limbes mortelles dans lesquelles avait failli sombrer son intelligence, se ressaisissait.
Il voulut parler, mais depuis trois ans qu'il vivait seul, en tête-à-tête avec lui-même, il avait pour ainsi dire oublié le mécanisme des lèvres et de la langue; aussi ne commença-t-il par émettre que quelques sons gutturaux et inarticulés, assez semblables à des aboiements.
Néanmoins, il entendit parfaitement qu'autour de lui, les gens murmuraient, tout joyeux:
—Il vit!... il vit!...
Alors, il mit, à parler, toute l'énergie dont, ressuscité depuis quelques instants à peine, il était capable et il balbutia, en russe, car les mots prononcés par les gens qui l'entouraient l'avaient été dans son idiome natal:
—Où suis-je?...
—À Priajenskoï...
Et celui qui lui répondait, étendit le bras vers les isbas dont les toitures s'apercevaient au loin, plus distinctement...
Cela ne lui apprenait rien, à Sharp; d'autant plus que ses facultés n'étaient pas encore bien éveillées et que, malgré les sensations pourtant bien réelles qu'il éprouvait, il avait toujours l'arrière-pensée d'être le jouet d'un rêve.
—Priajenskoï? répéta-t-il avec effort.
—Province de Planetz, lui fut-il répondu encore...
Planetz!... ce mot, résonnant à son oreille, sembla déchirer soudain les voiles qui enveloppaient sa compréhension; et, en même temps, sous le coup de fouet cérébral, ses membres parurent recouvrer leur force, leur agilité.
Planetz! mais il connaissait cela, c'était un gros bourg de trois à quatre mille âmes, servant de chef-lieu à la province, et situé à deux cents verstes à peine de Pétersbourg.
Alors, le souvenir lui revint, très net, de tout ce qui s'était passé; et son départ du fragment de Tuttle, et l'éclatement duBradyte, et sa descente en parachute et son évanouissement.
Oui... oui... il était bien sur sa planète natale! Dieu avait permis ce grand miracle, qu'il pût revoir ses compatriotes et terminer désormais, dans une apothéose de gloire, une vie de travail et de privations.
Oui... oui... il était bien vivant et bien éveillé! cette fois, ce n'était pas le mirage d'un cauchemar qu'il avait devant lui: ses yeux voyaient, ses oreilles entendaient, ses mains palpaient.
D'ailleurs, là, à quelques pas de lui, il venait d'apercevoir les lambeaux d'étoffe qui avaient constitué son parachute et il tenait encore dans ses doigts crispés les ficelles qui avaient rattaché, à l'appareil, la planchette sur laquelle il était assis.
Il n'était pas jusqu'à la masse pierreuse sur laquelle il se trouvait étendu, en laquelle il ne reconnût un des débris de la comète de Tuttle par lesquels il avait été accompagné dans sa chute.
Il lui arracha l'une des feuilles qu'il tenait à la main (p. 294).
Comment se faisait-il qu'il fût là, précisément, et non ailleurs! c'était là une question assurément intéressante, au point de vue de la science, et qu'il se réservait d'élucider plus tard; mais, pour l'instant, pouvait-il y avoir quelque chose de plus intéressant que la constatation de son existence?
Il fit un effort violent pour se remettre sur pieds; mais, à sa grande surprise, il lui sembla tout d'abord être tellement lourd, qu'il lui parut impossible de se détacher du sol; mais, presque aussitôt, il se mit à sourire, comprenant que l'effort produit n'était pas suffisant pour amener le résultat désiré.
Privés de pesanteur, pendant près de trois ans, ses membres s'étaient forcément déshabitués d'énergie et, maintenant qu'il reprenait instantanément son poids primitif de 70 kilos, son corps avait besoin, pour se mouvoir comme primitivement, d'une sorte d'entraînement, pour ainsi dire d'une éducation nouvelle.
Mais cela n'était qu'un détail; le principal était qu'il pût, sans tarder, se rendre à Pétersbourg.
Il avait hâte de jouir du triomphe qui l'attendait.
Est-il bien utile de donner, ici, les détails qui accompagnèrent son retour dans la capitale? fort heureusement pour ses projets, l'ancien secrétaire perpétuel avait retrouvé dans un vieux portefeuille quelques roubles papiers au moyen desquels il put se payer une place en troisième classe jusqu'à Pétersbourg et, une fois là, descendre dans un misérable hôtel; car il ne doutait pas que le logement, autrefois habité par lui, ne fût occupé.
Il aurait pu, c'est certain, employer les quelques roubles qui composaient toute sa fortune à télégraphier d'Olonetz au président de l'Académie des Sciences pour lui annoncer sa présence et lui demander des secours; mais il avait jugé qu'il ferait mieux de s'y prendre autrement: il était trop, et depuis trop longtemps, affamé de gloire, pour qu'il ne voulût pas assister aux premiers moments d'émotion que provoquerait sa présence.
Il avait eu soin de faire rédiger par le pope de Priajenskoï, un papier établissant dans quelles conditions les habitants du village l'avaient trouvé et, sur ce papier, le pope avait dessiné tant bien que mal, mais plutôt mal que bien, le fragment cométaire sur lequel il avait été trouvé étendu.
Ce papier dans sa poche, et portant sous le bras le paquet volumineux que représentaient ses notes de voyage, Sharp, le lendemain de son arrivée à Pétersbourg,—c'était un mercredi, jour de grande séance à l'Académie des Sciences,—se dirigea vers le monument qui servait d'abri à la quintessence intellectuelle de la Russie.
Tant qu'il circula à travers les rues étroites du quartier où il avait passé la nuit, les choses se passèrent normalement; mais quand il mit le pied dans un quartier un peu mieux fréquenté, sa silhouette maigre, décharnée, sa barbe inculte, ses cheveux tombant sur ses épaules en longues mèches graisseuses, ses vêtements en lambeaux, soulevèrent une telle curiosité que bientôt il entraîna à sa suite plusieurs milliers de curieux qui se figuraient avoir affaire à un fou.
Naturellement, les gardawoï ou agents intervinrent et parlèrent de mener au poste de police l'individu qui faisait scandale dans les rues; mais quand ils le virent marcher bien tranquillement, du pas d'un homme qui se rend à ses affaires, n'ayant absolument contre lui que son aspect misérable, ils ne crurent pas avoir en mains les éléments suffisants pour l'incarcérer et ils se contentèrent d'inviter la foule à circuler.
Ce fut en vain, et la foule vit, au contraire, dans cette invitation, un motif de plus à ne pas abandonner l'individu; ce fut donc traînant sur ses talons toute une armée de curieux, que Fédor Sharp arriva à l'Académie des Sciences.
Force fut bien aux individus qui le suivaient de le laisser entrer seul, mais ils continuèrent à stationner devant la porte, formant un groupe nombreux et silencieux, attendant qui... attendant quoi? ils ne savaient... mais ils avaient comme le pressentiment que quelque chose allait se passer, de fort extraordinaire, à quoi ils regretteraient toute leur vie de n'avoir pas assisté.
Quant à Sharp, il avait franchi hardiment le seuil du monument, avait passé d'une manière impassible devant la loge du portier, sans se soucier des cris du redoutable fonctionnaire, courant après lui pour lui faire rebrousser chemin, avait gravi, toujours imperturbable, le grand escalier qui conduisait à la salle des séances.
Vainement, les huissiers avaient-ils tenté de l'arrêter: d'un bras nerveux, il s'était débarrassé d'eux et, avant qu'ils eussent pu le rejoindre, poussant la double porte à vantaux capitonnés, il avait pénétré dans le lieu sacro-saint où les sommités scientifiques de l'Empire des Tzars délibéraient.
À la vue de cet être à face étrange, minable d'allure, l'immortel qui tenait la parole s'arrêta net, tandis que, suivant la direction de ses regards, l'assemblée entière se retournait.
Ce fut un cri de stupéfaction et d'horreur, en même temps que le président, désignant à l'appariteur, d'un doigt nerveux, l'intrus, commandait de le jeter à la porte.
Mais Sharp, continuant de s'avancer de son même pas tranquille et pour ainsi dire automatique, écarta l'appariteur et marcha vers l'estrade où se tenait l'orateur.
Celui-ci, peu rassuré, croyant avoir affaire à un fou, jugea prudent de regagner sa place.
Fédor Sharp monta imperturbablement les trois degrés de la tribune et, redressant sa haute taille, que sa maigreur famélique faisait paraître démesurée, il promena, durant quelques secondes, ses regards assurés sur l'assemblée, dont les yeux ahuris, apeurés, convergeaient vers lui.
Puis, il prit en main les notes laissées sur la tribune par le savant qu'il en avait chassé, et un sourire de triomphe éclaira son visage, le rendant plus sinistre encore.
—Messieurs et chers collègues, dit-il enfin d'une voix dont l'accent métallique fit passer un frisson dans le dos de tous ceux qui se trouvaient là, permettez-moi de me féliciter d'arriver juste à temps pour pouvoir apporter dans la discussion que j'ai interrompue, une lumière éclatante...
Ici, Sharp fit une pause et put constater dans quelle stupeur ces mots: «chers collègues», avaient jeté les membres de l'Académie.
—Je vois que vous vous occupiez du bolide qui a traversé le ciel de la Russie, pendant l'avant-dernière nuit et je me permets de vous dire que vous êtes dans l'erreur la plus complète.
Un murmure vague s'éleva, coupé net par la voix stridente de l'orateur.
—J'ose même dire, déclara-t-il d'un ton qui décelait en quelle supériorité il se tenait vis-à-vis de ces gens-là, que vous pataugez...
Cette expression mit les savants hors d'eux-mêmes et, de tous côtés, des voix s'élevèrent, violentes:
—À bas!... à la porte!...
Mais, imperturbable, Fédor Sharp, cramponné de ses doigts osseux au rebord de la tribune, défiait les efforts de l'appariteur suspendu aux basques de sa redingote délabrée.
—Messieurs et chers collègues, le bolide qui vous a été signalé est un fragment de la comète de Tuttle et j'ai l'honneur de déposer sur votre bureau une pièce signée par le pope de Priajenskoï, contresignée par les autorités d'Olonetz, pièce établissant que l'avant-dernière nuit, vers trois heures du matin, les habitants ont constaté aux environs du village la présence d'une masse rocheuse; or, cette masse rocheuse n'est autre que l'un desdits débris du corps dont vous avez étudié l'apparition vers dix heures du soir...
Ce langage assuré imposa aux savants et le président, après avoir, d'un regard, consulté ses collègues, demanda:
—Mais sur quoi vous basez-vous monsieur, pour affirmer que le bolide en question émanait de la comète de Tuttle...
À cette question, Sharp se redressa de toute sa hauteur et, d'une voix éclatante, répondit:
—Nul ne peut le savoir mieux que moi!... Je l'ai habité pendant quinze mois.
Ce fut une stupeur et, en ce moment, toute l'assistance fut convaincue qu'elle avait affaire à un fou.
L'autre poursuivit:
—J'ai également l'honneur de déposer sur la tribune ce cahier de notes écrites au jour le jour, durant le voyage que je viens de faire, pendant trois ans, dans les espaces planétaires...
L'ahurissement atteignait son comble.
—Je prie l'Académie de vouloir bien, séance tenante, nommer ceux de ses membres appartenant à la section astronomie, commissaires extraordinaires, à l'effet d'examiner ces notes de concert avec moi, et d'adresser un rapport à M. le Président.
Alors, se levant d'un seul mouvement, les académiciens, énervés de ce qu'ils croyaient être une mauvaise plaisanterie, crièrent:
—Qui êtes-vous? qui êtes-vous?...
—Je suis votre ancien secrétaire perpétuel! Je suis Fédor Sharp!
Cela dit, le voyageur descendit de la tribune et, courant vers ses collégues ahuris, il leur prit les mains, les appelant par leur nom, faisant allusion à certains détails de leur existence ou de leurs travaux.
Alors, la défiance se changea en délire; un enthousiasme incroyable s'empara de ces gens, tout à l'heure hostiles, et une clameur emplit la vaste salle.
—Vive Fédor Sharp!...
Cependant, le président, après avoir délibéré à voix basse avec ses assesseurs, frappa sur son bureau à petits coups de son couteau à papier, et, ayant obtenu un peu de silence:
—Messieurs et collègues, dit-il d'une voix qui tremblait, je vous propose de continuer la séance et de donner la parole à notre collègue Fédor Sharp, pour le récit de ses aventures et de ses travaux.
LE TRIOMPHE DE SHARP CONTINUE
Depuistrois semaines, Fédor Sharp menait une existence tout à fait extraordinaire; c'était une suite non interrompue de réceptions scientifiques, de réunions mondaines dont il était nécessairement le héros.
Cela avait commencé par les journaux qui, tous, avaient voulu être favorisés, chacun à titre exceptionnel, d'une visite-conférence du célèbre explorateur et à laquelle ils avaient invité un petit clan d'amis triés sur le volet.
Puis les personnages officiels, qui n'avaient pas voulu demeurer en reste avec l'Empereur, avaient tenu à recevoir dans leurs salons celui que Sa Majesté Impériale avait honoré d'une audience particulière.
Enfin, les gens du monde, par «chic» et «pour être dans le train»—suivant les expressions ramassées à Paris, sur le boulevard des Italiens,—n'avaient eu de cesse qu'ils eussent exhibé chez eux l'homme du jour.
Et c'était vraiment un curieux spectacle que celui des élégants en habits noirs, de coupe irréprochable, de ces mondaines aux toilettes délicieuses, entourant, câlinant presque ce vieil homme, à la mine renfrognée, aux membres secs, auquel des vêtements noirs, ridicules de forme et peu propres d'aspect, donnaient une silhouette peu engageante et grotesque.
Il avait suffisamment de temps pour se recueillir, en tête-à-tête avec ses espérances et ses rêves (p. 298).
Mais cette existence—si inusitée pour un homme qui, depuis trois ans, vivait seul, replié sur lui-même—n'aurait pu durer longtemps; aussi, n'avait-ce pas été sans un réel soulagement qu'il avait vu diminuer un peu l'engouement dont il avait été «victime»—c'était ainsi qu'il s'exprimait, maintenant que ses oreilles étaient rabattues des ovations et sa gorge desséchée par les conférences.
C'était à peine si, aujourd'hui, on le conviait à une réunion scientifique organisée en son honneur, dans l'après-midi, et si, le soir, entre une valse et un cotillon, il était contraint de se faire voir dans un salon, traversant rapidement les groupes vaporeux de danseuses, comme la sombre hirondelle traversant les essaims de moustiques dorés,—dont parle Bernardin de Saint-Pierre.
Seulement, maintenant qu'était passé l'enivrement des premiers jours et que les admirateurs et les curieux lui laissaient le temps de la réflexion, il commençait à regretter de n'avoir pas eu affaire à un peuple moins enthousiaste, mais plus pratique.
On avait parlé—dans il ne se souvenait plus quelle réunion,—de lui élever une statue en argent; volontiers, s'il eût osé, il eût fait comme Philippe-Auguste auquel un de ses sénéchaux communiquait semblable projet et qui tendit la main, de façon fort significative, disant:
—Voici le piédestal de la statue.
Ah! combien il regrettait que le hasard, au lieu de le faire tomber en Russie, ne l'eût pas fait tomber en Amérique; là, au moins, les gens ont un sens absolument juste de la vie et, lorsqu'ils éprouvent une admiration véritable pour un individu, ils traduisent cette admiration par autre chose que par des acclamations, voire même par des bouquets de fleurs.
Au point de vue honorifique, il est certain que le savant n'avait rien à ambitionner: sur sa table de travail s'empilaient les journaux dont presque toutes les colonnes lui étaient consacrées, et les bulletins des sociétés savantes enregistrant des ordres du jour plus élogieux, plus flatteurs les uns que les autres.
S'il lui avait fallu assister aux séances de toutes les sociétés savantes ou autres qui avaient tenu à «s'honorer» en le recevant dans leur sein, ils n'y aurait jamais suffi, même en se divisant en dix ou quinze personnalités différentes; de même que s'il lui avait fallu prendre au sérieux le titre de «correspondant» que les sociétés de l'Univers entier lui avaient décerné, il lui aurait fallu commander à une armée de secrétaires, lesquels, par surcroît, auraient dû user de la machine à écrire.
Mais quand il eut épuisé des centaines de cartes de visite, pour remercier de tous les honneurs qui lui avaient été décernés, et de tous les repas auxquels il avait été convié, et qu'il se trouva seul, désœuvré, en présence du premier feuillet de papier blanc sur lequel il devait commencer à écrire ses relations de voyage, il fut saisi d'une sorte de dégoût des hommes, qu'il accusa d'ingratitude.
Certainement que si le mondain Gontran de Flammermont eût été appelé à traduire dans son langage de boulevardier les sentiments intimes du vieux Sharp, il n'eût pas manqué d'évoquer le souvenir de l'acteur Baron, incarnant dans «la Belle Hélène» le légendaire personnage de Calchas et disant, en visitant les offrandes.
«Trop de fleurs!... trop de fleurs!...»
Oh oui, trop de fleurs!... trop de discours! trop de repas! combien le moindre grain de mil—suivant la parole du fabuliste—eût mieux fait son affaire! pour l'instant, du moins; car pendant les quelques jours qui avaient suivi son retour, il s'était gonflé, comme le geai paré des plumes du paon, aspirant avec ivresse l'encens des flatteries.
Mais maintenant...
On lui avait bien promis qu'aussitôt la mort du directeur actuel de l'observatoire de Poulkowa, on lui donnerait ce poste, auquel, plus que tout autre, il avait droit.
D'un autre côté, un grand seigneur, propriétaire de plusieurs centaines de villages et d'une quantité de mines, en Sibérie, lui avait déclaré mettre à sa disposition le nombre de millions nécessaires à la construction du plus grand observatoire du monde entier.
Mais, en attendant que le directeur de Poulkowa fût décédé et que le nouvel observatoire fût construit, qu'allait-il faire?
Et des mouvements de rage lui crispaient les poings sur son bureau, quand il songeait que tant de fatigues, tant de misères, tant de périls n'aboutissaient qu'à un peu de gloire... et encore gloire éphémère... puisque déjà les journaux cessaient de parler de lui et que, dans les soirées, les comédies de paravent et les monologues avaient recouvré leur vogue d'autrefois.
De ce train-là, il serait oublié dans huit jours, et il n'avait rien gardé pour battre monnaie: dans les premiers jours d'emballement, il avait fait cadeau au musée de Pétersbourg de ce qui restait de l'appareil qui avait emporté Mickhaïl et ses compagnons du cratère du Cotopaxi dans la Lune.
Aussi lorsque, tout récemment, un barnum allemand était venu lui offrir une somme relativement forte, pour acquérir le vieil obus—aujourd'hui célèbre, en raison de ses pérégrinations intersidérales,—se proposant de le promener à travers l'Europe, Sharp regretta-t-il amèrement d'avoir gaspillé, si à la légère, ce qui représentait une petite fortune.
Un autre barnum—un Américain, celui-là—était venu lui proposer une combinaison magnifique et qui devait, forcément, donner des résultats inespérés: il ne s'agissait de rien moins que de l'engager, lui Fédor Sharp, à raison de deux cent cinquante roubles par jour, pour exhiber, tout comme un dompteur fait d'une bête féroce, l'aérolithe sur lequel il avait voyagé.
—Nous ferons de l'or, avait déclaré le barnum, et, si vous voulez, je vous donnerai 25% sur les recettes...
Malheureusement, cet individu avait fait sa proposition trop prématurément. Sharp était encore dans toute l'ivresse du triomphe et la pensée de s'exhiber ainsi qu'un bateleur avait fait se hérisser ses cheveux sur sa tête.
Il avait congédié l'homme avec mépris et avait renoncé, en faveur de l'observatoire de Poulkowa, à la part de propriété qu'il pouvait avoir sur leBradyte.
Le lendemain même de cet acte de générosité, il recevait la visite d'un des plus gros bijoutiers de Pétersbourg, qui venait lui soumettre une idée de génie, qui pouvait être pour lui la source d'un gain considérable: le bijoutier en question voulait morceler le bradyte pour en fabriquer des presse-papier à chacun desquels serait joint un certificat d'origine signé de Fédor Sharp.
Le savant aurait un rouble seulement par signature; mais le bijoutier, qui avait pris ses mesures, affirmait que le bradyte ne cubait pas moins de cent mille presse-papiers...
C'était en effet une belle somme pour Fédor Sharp; mais, outre que l'aérolite ne lui appartenait déjà plus, il était encore dans la période d'enivrement et nul doute que cette nouvelle proposition n'eût eu le même sort que les précédentes.
Ainsi, non seulement, il ne résultait aucun résultat pratique de ses extraordinaires excursions, mais encore la gloire qu'il en avait récolté s'était déjà évanouie, telle une fumée!
Donc Fédor Sharp était dans son cabinet de travail, le dos appuyé dans son fauteuil, les paupières mi-closes laissant filtrer un regard haineux vers le papier immaculé sur lequel son porte-plume reposait.
Soudain, la voix d'un vendeur de journaux monta jusqu'à lui, apportant confusément des mots que l'oreille du savant ne saisit qu'imparfaitement, mais dans lesquels il lui parut cependant y avoir des syllabes qui surexcitèrent sa curiosité.
Il se dressa d'un bond, saisit en courant son chapeau, ouvrit la porte à la volée et se précipita dans l'escalier.
Une fois dans la rue, indifférent aux récriminations des gens qu'il bousculait, il se rua sur les traces du marchand, auquel il arracha l'une des feuilles qu'il tenait à la main, lui abandonnant—sans réclamer de monnaie, tellement il était ému—dix fois la valeur du journal.
Une porte cochère se trouvait à proximité, il s'y enfonça sans reprendre possession de lui-même, s'adossant au mur, car ses jambes flageolaient sous lui; à peine, en effet, avait-il jeté les yeux sur le journal, qu'au-dessous du titre en «manchette» suivant l'expression technique, imprimés en lettres énormes, il avait vu ces mots:
un nouveau bradyte.—fédor sharp au brésil
Rapidement il avait parcouru l'article que concernaient ces mots. Cet article, fort court d'ailleurs, se composait d'une dépêche envoyée de Rio de Janeïro, par le correspondant du journal, annonçant «qu'un aérolithe énorme était tombé à une vingtaine de kilomètres de Rio, aérolithe de dimensions colossales, cubant environ quinze cents mètres; qu'en présence de ce phénomène scientifique, l'empereur dom Pédro avait résolu de réunir le plus rapidement possible à Rio un congrès de savants, composé de délégués de toutes les académies astronomiques du monde entier; qu'en outre, il se proposait de prier le très célèbre Fédor Sharp de venir lui-même à Rio, afin d'examiner s'il n'y aurait pas des liens de parenté entre cet aérolithe et son propre bradyte.»
À la suite de cette dépêche, le journal ajoutait que le chargé d'affaires du Brésil à Pétersbourg avait prié le président des Académies de réunir d'urgence ses membres, à l'effet d'écouter un message que l'empereur son maître lui avait fait «câbler», dans la matinée.
Presque tout de suite, Sharp revint à lui, reprenant l'usage de ses jambes en même temps qu'une grande joie lui gonflait le cœur; décidément, il avait eu tort de désespérer, la chance ne l'avait pas abandonné; bien au contraire, elle lui apparaissait plus grande et plus fortunée que jamais, sous la forme de cette courte dépêche.
L'Amérique, pays des gens pratiques! le Brésil, pays des gens aux emballements prompts!
C'était la gloire!... c'était la fortune!...
Son premier mouvement fut de se précipiter vers le monument où se tenaient les séances des Académies. Mais il réfléchit que, n'appartenant pas à ce docte corps, ce serait faire montre d'un empressement un peu excessif et qu'il serait plus décent à lui d'attendre que le ministre du Brésil vînt, par une démarche officielle, confirmer la nouvelle donnée par le correspondant du journal.
Il domina donc son impatience de savoir et reprit le chemin de chez lui, s'efforçant de marcher lentement pour ne pas exciter la curiosité des passants, et aussi pour faire passer le temps, se doutant bien qu'une fois rentré, il serait furieusement talonné par la curiosité.
Mais du plus loin qu'il aperçut sa maison, il fut tenté de se mettre à courir; une foule considérable envahissait la rue et il se douta que quelque chose se passait là, le concernant.
Il ne se trompait pas; dès qu'il fut reconnu, les vivats éclatèrent; et enthousiastes, mais respectueux, ceux qui se trouvaient là lui frayèrent un passage jusqu'à sa porte; l'escalier même était plein de monde: personnages officiels, notabilités scientifiques, journalistes de marque se pressaient sur les marches en une cohue confuse qu'il eut peine à percer pour arriver à son modeste logement.
Le ministre du Brésil l'attendait, entouré des bureaux des différentes Académies, afin de communiquer à l'intéressé, avec le plus d'apparat possible, le cablegramme expédié par dom Pédro.
Quand le savant eut remercié, avec une émotion admirablement jouée, du grand honneur qui lui était fait, un attaché à la maison de l'Empereur annonça à Fédor Sharp que, sur les ordres du Tzar, le ministre de la Marine avait télégraphié à Odessa pour que, dans les huit jours, un navire fût prêt à partir pour le Brésil, et qu'en même temps le ministre des Affaires Étrangères avait télégraphié aux ambassadeurs d'informer les gouvernements auprès desquels ils étaient accrédités que la Russie offrait gratuitement le transport aux délégations de toutes les Sociétés scientifiques.
Cela fait, le Président des Académies instruisit Sharp que les votes avaient eu lieu d'urgence pour désigner les délégués chargés de l'accompagner à Rio et que ces délégués se tenaient à sa disposition pour s'entendre avec lui sur les mesures à prendre.
Pendant six jours, les réceptions, les repas recommencèrent avec accompagnement d'ovations et de fleurs: de nouveau, Fédor Sharp redevint le héros du jour, mais il n'écoutait plus les compliments flatteurs que d'une oreille distraite et les parfums des fleurs laissaient ses narines insensibles.
Il songeait au Brésil, à cette terre que les légendes se plaisent à dorer et à endiamanter sur toutes les faces, et il se disait que, là-bas, les honneurs avaient chance de le mener à la fortune.
Le sort de l'homme est de vivre d'espérance, et, l'espérance aidant, il se fit dans la manière d'être de Sharp une révolution radicale: aimable, souriant, il se montra plein d'entrain dans les préparatifs du départ.
D'abord, il s'agit de scier une assez notable partie de son propre bolide, afin d'avoir un point de comparaison pour étudier celui dont il allait, par delà les mers, dresser l'état civil; et ce ne fut pas une petite affaire, car il fallut procéder, comme on procède pour les pierres de taille, le corps savant ne voulant entendre parler ni de pioches, ni de pics, encore moins de mines.
Ensuite, il s'agit de procéder à un emballage minutieux, car il fallait que l'«échantillon», ainsi que disait Sharp, arrivât non brisé; il était par-dessus tout urgent de mettre les différents éléments constitutifs du précieux bradyte à l'abri des principes dissolvants de la brise marine; et cela donna lieu à un emballage d'un genre spécial et coûteux.
Puis, il fallut transporter de Pétersbourg à Odessa cet encombrant colis, et quatre trucks accouplés par un système de passerelle furent nécessaires pour le contenir; ces trucks furent attelés au train spécial que le ministre des Voies et Communications mettait à la disposition de Sharp et de ses compagnons.
Une fois à Odessa, où l'on arriva l'avant-veille du départ, l'explorateur céleste dut partager son temps entre les réceptions auxquelles il lui fallut prendre part, et les soins nécessaires au transbordement de l'«échantillon» du train sur le pont du navire.
Enfin, on appareilla, et ce fut vraiment un beau spectacle que ce steamer pavoisé aux multiples couleurs de toutes les nations dont les représentants se trouvaient à bord, franchissant la jetée aux acclamations d'une foule en délire qui ne cessait d'applaudir et de crier, que pour écouter, tête nue, toutes les fanfares de la ville exécutant à l'unisson le «Boje Tsara Krani!...»
Sharp avait tellement supplié qu'il avait obtenu de monter en croupe de l'un des cavaliers (p. 307)
Une multitude d'embarcations firent même, pendant très longtemps, la conduite au navire qu'elles n'abandonnèrent que fort avant, en pleine mer, et parce que la nuit s'approchait et les contraignait à rejoindre le port.
À partir de ce moment, Sharp mena une existence relativement tranquille; bien qu'il lui fallût, tous les soirs, absorber du champagne, plus peut-être que ne l'eussent comporté son caractère et sa dignité de savant,—les délégués de chaque nation recevant leurs collègues à tour de rôle—il avait encore suffisamment de temps pour se recueillir, dans sa cabine, en tête-à-tête avec ses espérances et ses rêves.
Car, plus il y pensait, et plus il demeurait persuadé que c'était la Providence qui avait machiné la féerie dans laquelle il jouait actuellement le rôle principal: de temps en temps, il est vrai, passaient devant ses yeux, mais tellement vagues, tellement estompées, qu'avec un peu de bonne volonté il ne les aurait pas reconnues, les silhouettes de Mickhaïl Ossipoff et de ses compagnons de voyage.
Les crimes dont il s'était rendu coupable à leur égard, lui semblaient maintenant tellement lointains qu'à peine s'il conservait précis le souvenir de quelques détails: sans doute eût-il été plus correct de ne pas envoyer Ossipoff aux mines et, l'ayant retrouvé dans les solitudes lunaires, de ne pas voler l'engin métallique sur lequel il comptait pour continuer son voyage.
Mais, outre qu'il était de la catégorie des gens qui, dans la vie, n'entrevoient que le but à atteindre, sans se préoccuper des moyens employés pour y parvenir, il se disait, pour alléger sa conscience—oh! pas bien chargée, on peut le croire—que ce n'était pas dans un intérêt personnel de gloire ou de fortune qu'il avait agi.
Et cela était vrai, tout d'abord; lui aussi, tout comme son collègue de l'observatoire de Poulkowa, était un affolé de science, un emballé des astres, et le souci seul d'être utile à l'astronomie l'avait poussé à se débarrasser d'Ossipoff.
On dira logiquement qu'il eût mieux fait de joindre ses efforts à ceux de son collègue; à cela, il eût répondu que Mickhaïl Ossipoff était plutôt un rêveur qu'un homme d'action et que, avant de passer de la théorie à la pratique, des années et des années se fussent écoulées; en outre, le père de Séléna était un exclusif, un jaloux de sa propre science, et avec lui aucun accommodement n'eût été possible.
Tel avait été le sentiment premier qui avait fait germer dans la cervelle de Sharp l'idée de se débarrasser de son collègue; puis, très rapidement, sur le souci de l'intérêt de la science, en général, était venu se greffer le souci de son intérêt propre, de sa gloire, de sa fortune, et lorsqu'il avait réussi à convaincre Jonathan Farenheit, Sharp était bien décidé à gagner la grosse somme, grâce aux actions d'apport qui lui avaient été consenties lors de la formation de la «Selene Company limited».
Maintenant, il lui avait fallu en rabattre de ses espérances premières; les mines de diamants de la Lune étaient une chimère, comme aussi la possibilité de jamais recommencer le hardi voyage qu'il venait de terminer.
Comme un bon jobard, il s'était laissé, durant trois semaines, endormir par les félicitations, les fleurs et les honneurs platoniques, mais, puisque précisément au moment où il désespérait, naissait l'espoir de trouver une occasion de battre monnaie avec sa gloire, cette occasion il entendait bien ne la pas laisser échapper, sous quelque forme qu'elle se présentât.
Ah! un barnum pouvait venir maintenant lui proposer un engagement pour exhiber par les deux mondes le bolide en question et donner aux badauds des explications plus ou moins scientifiques! il était son homme, fallût-il pour cela remplacer sa sévère redingote noire et son officielle cravate blanche par un vêtement baroque de clown.
Oui, oui, plus que jamais, Fédor Sharp avait honte de sa gueuserie; il voulait être riche et il le serait.
Et quand il songeait, par hasard, à Mickhaïl Ossipoff, il s'applaudissait du tour qu'il lui avait joué en le laissant en plan sur Mercure; s'il avait suivi le vieux savant et ses compagnons dans la sphère de sélénium sur laquelle ils comptaient pour poursuivre leur voyage, il aurait, selon toutes probabilités, partagé leur sort; c'est-à-dire que son être serait, comme les leurs, rentré dans le grand Tout.
Tandis que, de la sorte, non seulement il était seul à récolter une gloire dont une bonne partie, la meilleure (il se l'avouaitin petto), revenait à Mickhaïl Ossipoff, mais encore la Providence avait si bien fait les choses qu'elle l'avait débarrassé d'une victime gênante.
Voilà dans quel esprit se trouvait Fédor Sharp lorsque le bâtiment qui le portait, lui, ses compagnons de voyage et le fameux «échantillon», arriva en vue de Rio.
En même temps que le pilote, qui vint à bord pour leur faire franchir les passes, arrivèrent en foule des barques remplies, à couler, de notabilités officielles, scientifiques et littéraires, pressées de rendre hommage au héros du jour et Fédor Sharp recommença à s'enivrer du parfum capiteux des flatteries et des ovations.
Avant même d'être débarqué, il lui fallut, pour satisfaire, sans tarder, la curiosité des nouveaux venus, faire une conférence dans laquelle il résuma, aussi succinctement que possible, les différentes phases de son voyage.
En débarquant, à l'extrémité même de la passerelle, un carrosse de l'Empereur l'attendait pour le mener au palais, où Sa Majesté lui fit l'accueil le plus cordial qui se pût rêver.
En lui donnant congé, dom Pédro voulut même bien lui dire qu'il l'aurait conservé plus longtemps auprès de lui, mais qu'il ne voulait pas priver ses concitoyens du plaisir de lui présenter leurs hommages.
Dans la cour du palais, un autre carrosse, aux armes de la ville, celui-là, se trouvait pour mener le héros sur une grande place, au centre de laquelle un haut piédestal de granit se dressait, qui devait supporter quelques jours encore auparavant l'effigie en bronze d'un général brésilien quelconque.
Pour l'instant, le général brésilien gisait à terre, recouvert d'une bâche de toile et, contre le piédestal, un escalier de bois, recouvert d'un tapis écarlate, était dressé.
Alors, le président de la municipalité expliqua à Fédor Sharp que la ville, pour honorer plus particulièrement le savant, lui avait donné le titre de «citoyen de Rio» et que, pour lui faire prendre pied, à la vue de tous, la cité à laquelle il appartenait désormais avait décidé de le faire assister, du haut de ce piédestal, au défilé des sociétés savantes et corporations ouvrières, venues non seulement d'étranger, mais encore de tous les coins du Brésil.
Une cervelle, plus forte encore que celle de Sharp, eût été quelque peu déséquilibrée par de semblables honneurs; aussi lui fallut-il se raidir pour gravir, sans vaciller, les degrés de l'escalier; et, tout en montant les marches, il se demandait consciencieusement quelle attitude il allait falloir prendre sur la plate-forme.
Problème embarrassant.
Il fallait quelque chose qui donnât une haute idée de la science astronomique incarnée en sa personne et, en même temps, qui laissât percevoir une certaine modestie, toujours inséparable d'un vrai savant.
Machinalement, une fois arrivé en haut, il se campa sur ses hanches, le corps portant tout entier sur la jambe gauche, la jambe droite légèrement fléchie, la tête raide, les regards tombant à terre; une des mains, fermée, se plaça derrière le dos, l'autre à demi-cachée dans l'ouverture du gilet, un peu déboutonné...
Sans qu'il l'eût voulu, ses membres avaient eu une réminiscence de la posture favorite d'un grand homme et, ainsi que les journaux de la ville le firent remarquer le lendemain, sans aucun blâme d'ailleurs, Fédor Sharp avaitposéen Napoléon Ierde l'astronomie.
Le président de la municipalité demeura sur la dernière marche de l'escalier, un peu au-dessous du niveau de la plate-forme, pendant que les membres de la municipalité elle-même se groupaient en bas du piédestal.
Alors, les cuivres d'une fanfare, dissimulée dans des feuillages, éclatèrent; quatre pièces d'artillerie, disposées à chaque coin de la place, tonnèrent à la fois; aussitôt, d'une large rue, dans lequel il était massé, le cortège déboucha, marchant lentement, faisant le tour du piédestal sur lequel Fédor Sharp, immobile, eût semblé véritablement coulé en bronze si, de temps à autre, il n'eût incliné la tête pour saluer les délégations que le président de la municipalité lui nommait tout bas à l'oreille, au fur et à mesure qu'elles défilaient.
Cela dura une heure, une longue heure, durant laquelle, en dépit du soleil qui dardait fort, Sharp ne donna le moindre signe de défaillance; il est vrai de dire que, suivant les instructions données par le chef de la municipalité, un domestique tout chamarré d'or était venu se mettre derrière le héros, afin de tenir ouvert, au-dessus de sa tête, un immense parasol aux couleurs russes et brésiliennes.
La fin du cortège se composait d'une troupe innombrable d'individus des deux sexes, mais, cependant, dont la majeure partie appartenait au sexe masculin, vêtus, pour la plupart, d'habits de voyage en étoffes voyantes et coiffés de casquettes de drap ou de chapeaux mous en feutre (côté hommes), de robes mal coupées disparaissant sous d'amples ulsters, et coiffées de chapeaux extraordinaires de mauvais goût (côté femmes); ces individus avaient tous à la main, uniformément, un parapluie et une couverture roulée dans une courroie, comme, non moins uniformément, en bandoulière, un sac de cuir et un étui à lorgnette; cette lorgnette, ils s'en servaient pour le moment à dévisager Fédor Sharp, avec le sans-gêne qui caractérise l'Anglais en voyage.
Surpris et quelque peu choqué, le héros abandonna son immobilité de bronze, en laquelle il était figé depuis près d'une heure, pour se pencher vers le président de la municipalité et lui demander ce que c'étaient que ces gens-là.
L'autre, alors, lui expliqua que depuis que s'était répandu dans le monde entier la nouvelle des solennités scientifiques dont Rio allait être le théâtre, les «Cooks» et les agences similaires avaient organisé de tous les points du globe des excursions pour le Brésil, à prix réduits; que, depuis huit jours, s'étaient abattus sur le pays des bandes de curieux à longues dents et à favoris jaunes, avides de contempler les traits de l'homme du jour et de voir ce fragment de terre céleste dont la Providence avait favorisé le territoire brésilien.
—C'est la fortune de la ville, dit en souriant, pour terminer, le président de la municipalité.
—Mais c'est aussi la ruine des musées, répondit Sharp, faisant allusion au sans-gêne bien connu avec lequel les enfants d'Albion font leur possible pour emporter «des petits souvenirs».
En dépit de ces mots plein de méfiance, notre héros ne put faire autrement que de saluer le plus gracieusement qu'il lui fut possible ces gens venus de si loin, uniquement pour contempler ses traits.
Le défilé une fois terminé, Sharp fut reconduit en grande pompe à son hôtel, où il eut juste le temps nécessaire de changer ses vêtements poudreux pour un habit noir et se rendre ensuite au grand banquet offert par le gouvernement aux délégations scientifiques.
Le banquet fut ce que sont tous les banquets officiels, c'est-à-dire une suite non interrompue de plats refroidis où des viandes déguisées flottent dans des sauces poivreuses et innommables, arrosées de vins généreux, soi-disant des plus hauts crus et qui n'ont coûté à leurs propriétaires que le soin de les baptiser.
Au dessert, commença la série des toasts, et Sharp se levait déjà pour répondre au déluge de compliments sous lequel une quinzaine d'orateurs le noyaient depuis une heure, lorsqu'un valet apporta au président du conseil des ministres, à la droite duquel le héros se trouvait assis, un pli cacheté.
—Urgent, dit le valet...
Le ministre déchira l'enveloppe d'un doigt nerveux.
—Diable! murmura-t-il après avoir parcouru les trois ou quatre lignes que contenait la missive.
Il réfléchit quelques secondes, tira son carnet sur l'une des feuilles duquel il griffonna en hâte quelques mots.
—Ceci, en toute hâte, au ministère de la guerre, commanda-t-il.
Ensuite, se penchant vers son voisin, il lui dit, en souriant:
—Vous ne sauriez deviner l'ordre que je viens de donner, mon cher savant.
Sharp esquissa un geste vague.
—Il me serait bien difficile, Excellence, balbutia-t-il, de deviner...
—Je viens de donner l'ordre de faire partir de suite, par train spécial, pour «las Pueblas» un demi-régiment de ligne et un escadron de cavalerie.
L'astronome eut un haut-le-corps.
—Las Pueblas!... fit-il; mais n'est-ce point le village aux environs duquel est tombé le fameux bradyte?
—Précisément...
Ce fut autour de ces tables que la troupe affamée fut invitée à prendre place (p. 312).
Alors supposant, étant donné le cérémonial avec lequel il avait été reçu, que ces troupes n'étaient expédiées que pour attester de manière éclatante en quel honneur le gouvernement brésilien le tenait, Fédor Sharp balbutia avec une confusion admirablement jouée...
—C'est trop, Excellence... en vérité... c'est beaucoup trop...
Le ministre hocha la tête, tandis que ses lèvres s'allongeaient dans une moue significative.
—Heu!... murmura-t-il, je craindrais plutôt que ce ne fût pas assez; ces diables d'Anglais sont légion...
Sharp, à ces quelques mots, comprit qu'il s'était trompé et eut le pressentiment vague d'un danger.
—Que Votre Excellence daigne m'expliquer, dit-il, car je ne saisis pas très bien...
—C'est fort simple... le maire de las Pueblas me télégraphie qu'il vient d'arriver des bandes d'excursionnistes, lesquels n'ont rien eu de plus pressé que d'attaquer le bradyte à coups de canne, de parapluie... quelques-uns même ont des pics dissimulés sous leurs vêtements.
Sharp se leva, tout pâle.
—Ah! mon Dieu! s'exclama-t-il.
—Le maire ajoute que, si l'on n'y met pas ordre avant demain, les excursionnistes auront «débité», c'est l'expression dont il se sert, le bradyte entier... Et voilà pourquoi j'envoie des troupes...
Son interlocuteur lui saisit les mains, et, d'une voix émue:
—Ah! merci, Excellence!... balbutia-t-il, merci au nom de la science...
—Mais où allez-vous?... Vous partez!... et votre discours...
—Ce n'est pas le moment des discours, répondit le savant en proie à un inexprimable émoi... Je vous demande la permission de partir par le train qui emporte les troupes... Ma place est là-bas... les intérêts dont il s'agit sont trop considérables... En restant ici, je déserte mon poste qui est à l'endroit du danger...
Ces dernières paroles, il les avait prononcées à haute voix, en sorte qu'au milieu du silence général provoqué par sa surprenante attitude, tout le monde les entendit.
Promptement mis au courant par quelques mots que le ministre jugea de dire pour excuser Sharp, les délégués des sociétés scientifiques se levèrent comme un seul homme et déclarèrent qu'ils accompagnaient leur chef et que les Anglais leur passeraient sur le corps avant de porter leurs mains sacrilèges sur le bradyte.
Seuls, les représentants des académies de Londres s'abstinrent, expliquant dans un langage fort sensé et plein de modération que, tout en blâmant, au nom de la science, l'attitude de leurs compatriotes, ils ne pouvaient cependant risquer de se trouver mêlés à des actes d'hostilité contre eux.
Deux heures plus tard, le train spécial, bondé de troupes et de savants, s'arrêtait en gare à las Pueblas et, à la lueur des torches, les savants, emboîtant le pas aux fantassins, se dirigèrent vers l'endroit où gisait le précieux bloc.
La cavalerie avait pris les devants de manière à déblayer le terrain par quelques charges pacifiques et à empêcher toute effusion de sang. Sharp avait tellement supplié l'officier commandant le détachement qu'il avait obtenu la faveur de monter en croupe d'un des cavaliers.
Et c'était une chose étrange et grotesque tout à la fois que cet homme, long, maigre, en habit noir et cravate blanche, enlaçant de ses grands bras la taille du soldat, tandis que son pantalon, remonté jusqu'aux mollets, laissait voir le bas de la jambe qu'emprisonnaient imparfaitement de tire-bouchonnantes chaussettes blanches.
Le maire, en personne, avait tenu à servir de guide et, monté sur un petit cheval plein de feu, il trottait en tête du détachement, tenant au poing une lanterne qui indiquait la route à suivre.
Bientôt, on s'engagea à travers champs et la course devint moins rapide, jusqu'au moment où le guide s'arrêtant, étendit la main devant lui, en disant:
—C'est là!...
Dans l'ombre vaporeuse de la nuit, que la pleine lune, semblable à un grand plat d'argent, éclairait, une masse sombre apparut, à environ cinq cents mètres, quelque chose comme une petite colline qui barrait le paysage, et dont la silhouette s'estompait, empêchant d'en bien saisir l'exacte conformation.
Et, très vagues aussi, se voyaient des formes humaines, les unes entourant la masse en question, les autres accrochées à ses flancs, d'autres, enfin, perchées sur sa crête, et qui s'agitaient.
—Au galop! au galop! cria Sharp.
En même temps, il appliqua sur la croupe du cheval qui le portait un coup de parapluie formidable, en sorte que la bête bondit en avant, entraînant à sa suite tout le détachement, dont les hommes crurent qu'un commandement avait été lancé par leur chef.
Ce fut une débandade: les formes humaines que l'on avait aperçues de loin prirent la fuite de toutes parts, épouvantées par l'arrivée de ces cavaliers dont on ne pouvait distinguer les uniformes, et qui empruntaient à la nuit un aspect fantastique.
Quand les premiers rangs firent halte, et, à leur tête, bien entendu, à vingt mètres au moins en avant, le cavalier qui portait Sharp en croupe, la place était nette; de-ci de-là, à terre, des objets abandonnés par les fuyards, dans la précipitation de leur fuite: lorgnettes, couvertures, chapeaux et casquettes de voyage.
Avec une agilité que l'on n'eût osé soupçonner de sa part, Sharp sauta à terre, et se mit à courir comme un fou, contournant la base du bolide, s'arrêtant par moments pour passer ses mains sur les parois rocailleuses, tel un avare caressant son trésor.