CHAPITRE XI

Quand il fut revenu à son point de départ, il commença à escalader le roc, s'aidant de son parapluie comme d'un alpinstock, s'accrochant des mains à la moindre anfractuosité, lorsque l'ascension était par trop rude.

Enfin, après avoir manqué de se rompre le cou au moins vingt fois, il parvint à la crête, et, lorsque les délégués scientifiques arrivèrent, derrière le détachement d'infanterie, ils aperçurent, argentée par un rayon de lune qui la frappait en plein, la silhouette démesurée de Fédor Sharp, se détachant, ainsi qu'une apparition fantastique, sur le fond sombre de la nuit.

Alors, il dressa au-dessus de sa tête son parapluie, dont l'ombre parut s'allonger jusqu'au disque étincelant de la Lune, et il cria à tue-tête:

—Vive la science!...

D'en bas, dans un hurra formidable poussé par toutes les langues du monde entier, montèrent jusqu'à lui ces mots:

—Vive Fédor Sharp!

Il salua gravement; puis, tandis que l'officier sous le commandement duquel se trouvaient placées les troupes, prenait les dispositions nécessaires pour faire respecter l'intégralité du bolide, c'est-à-dire plaçait tout autour, à une distance de cent mètres, une série de petits postes, lesquels détachaient en avant d'eux des sentinelles; puis envoyaient des patrouilles de cavalerie et d'infanterie afin de battre au loin la campagne et d'empêcher le retour offensif des touristes de l'agence Cook, les savants, eux, s'arrangeaient pour camper tant bien que mal sur le champ de bataille.

Nul doute que plusieurs d'entre eux—un grand nombre même, peut-être—ne pensassent, à part eux, qu'il était exagéré de compromettre ainsi la santé de la fleur des pois des savants du monde entier, en passant la nuit à la belle étoile, après un repas plantureux; la tête échauffée par les vins, l'estomac surchargé de mets épicés, on a grande chance d'attraper une bonne congestion.

Aussi, chacun de ceux qui étaient là, livré à lui-même, se fût empressé de retourner au village, et de s'accommoder tant bien que mal dans l'unique hôtellerie qui s'y trouvait; mais le respect humain faisait paraître les plus vaillants ceux précisément qui avaient le plus de velléités de retraite, personne ne voulant être le premier à attacher le grelot.

Au demeurant, une mauvaise nuit est bientôt passée, et les soldats ayant prêté leurs propres manteaux aux savants, ceux-ci s'y enroulèrent, et, étendus sur le sol, les pieds tenus chauds par des feux allumés de distance en distance, ne tardèrent pas à s'endormir, durant que les officiers fumaient force cigares et buvaient force verres d'aguardiente.

Aux premières lueurs de l'aube, clairons et trompettes sonnèrent. Ce réveil en campagne effaroucha dans les maïs et les caféiers les petits oiseaux qui sommeillaient encore; quand les savants se furent bien étiré les bras et bien distendu les mâchoires, les reins quelque peu courbaturés par la dureté du sol, et la tête un peu lourde des libations de la veille, ils s'avisèrent de regarder, et demeurèrent véritablement stupéfaits.

Certes, le gouvernement brésilien n'avait pas exagéré les choses, lorsque, par l'organe de ses représentants officiels, il avait annoncé au monde savant de l'Univers qu'il était tombé sur son territoire le plus extraordinaire spécimen de terre céleste qui pût se voir, et ceux qui, sur la foi d'une semblable affirmation, avaient fait le voyage, ne pouvaient sincèrement pas regretter leur déplacement.

Qu'on s'imagine un bloc qui, de face, présentait une superficie d'environ 1,300 mètres carrés, ne mesurant pas moins de quarante mètres de longueur sur une trentaine de mètres de haut, gigantesque caillou, tombé de l'infini sur la terre, et qui, dans sa chute, s'était enfoncé dans le sol d'au moins une demi-douzaine de mètres.

Alentour, c'était une véritable dévastation, à croire qu'un gigantesque incendie avait passé sur les champs et sur les bois: ce n'était que troncs d'arbres calcinés, que moissons détruites; on eût même dit que les flammes avaient pénétré jusque dans le sol, pour s'en aller détruire les racines, que l'on apercevait, dans des crevasses, tordues et noirâtres.

Sur la terre, une épaisse couche de cendres, fine et impalpable, se soulevait en tourbillon sous le moindre souffle d'air, empuantissant l'atmosphère et obscurcissant le ciel bleu.

Et la troupe des savants, aussitôt que les yeux avaient été suffisamment ouverts pour regarder, et les cervelles suffisamment désembrumées pour comprendre, s'était ruée à l'assaut du bolide, pour l'examiner, le palper, l'ausculter en tous ses coins et recoins.

Tandis que les uns en photographiaient les différentes faces, les autres arpentaient ces mêmes faces, en prenaient les dimensions, engageant entre eux des discussions à n'en plus finir sur un écart de quelques centimètres à peine entre leurs différentes mensurations; d'autres, encore, en faisaient l'escalade, pour en calculer la hauteur.

Bientôt, il arriva un moment où tout le monde se trouva réuni sur une sorte de plateau qui formait, pour ainsi dire, la cime de cette montagne minuscule, et alors, sous la conduite de Fédor Sharp, commença la visite en détail du bolide.

Le savant semblait faire les honneurs de chez lui, et avec cette même passion effrénée qui l'avait soutenu au milieu des plus terribles épreuves, il conduisit, pendant plusieurs heures, ses invités à travers toutes les sinuosités du bloc rocailleux, s'arrêtant presque à chaque pas pour leur faire admirer tel détail, leur faire constater telle particularité, les intéresser à telle curiosité.

Montant, descendant pour remonter encore, allant à droite pour aller à gauche, et ensuite revenir sur ses pas, Fédor Sharp était infatigable, semblant se soucier peu de l'éreintement, visible, cependant, de ses collègues qui se traînaient à sa suite, suant, soufflant, s'épongeant le front et tirant la langue.

—C'est le tour du propriétaire, ricana l'un des délégués français, membre de l'Académie des sciences et homme de beaucoup d'esprit.

À tout instant, c'était pour Sharp l'occasion d'une nouvelle conférence, traitant tantôt de minéralogie, tantôt de géologie, tantôt d'astronomie, et le tout avec une assurance qui stupéfiait ses interlocuteurs.

Ce diable d'homme—canaillerie à part—était universel.

Cependant, il arriva un moment où le «tour du propriétaire» étant fait, et plus que fait, car plusieurs fois on était revenu sur ses pas, le président du conseil qui, tout le temps, s'était attaché à la personne du savant, lui insinua timidement à l'oreille, que, peut-être, serait-il temps de se reposer; en déjeunant, on pourrait arrêter l'ordre et la marche des travaux du congrès.

Une très agréable surprise attendait l'assistance: pendant que Fédor Sharp faisait visiter à la société dans tous ses coins et recoins le fameux bolide, les hommes de troupes élevaient, sur la crête, une tente immense, sous laquelle des tables étaient dressées, et ce fut autour de ces tables que la troupe affamée fut invitée à prendre place pour se réconforter un peu.

Allez dire à vos compagnons que vous êtes des vandales! (p. 320).

Pour dire vrai, pendant presque toute la durée du repas, la science fut laissée de côté, et Sharp eut beau continuer ses conférences, on ne l'écouta que d'une oreille fort distraite—ventre affamé n'ayant point d'oreilles. En outre, par une attention délicate du maire de las Pueblas, la fanfare du village était venue rehausser de l'éclat de ses cuivres celui de cette cérémonie, et les fanfares couvraient la voix de l'orateur.

Au dessert, cependant, il put prendre sa revanche: c'était l'heure réglementaire des toasts, et les musiciens, ayant le gosier complètement desséché, furent se rafraîchir, ce qui permit à Sharp de faire entendre à ses auditeurs repus sa voix quelque peu éraillée.

Il commença par affirmer que le fragment pierreux qui l'avait déposé aux environs de Pétersbourg et celui-là même sur lequel il se trouvait présentement en si éminente compagnie, appartenaient, l'un comme l'autre, au bradyte détaché de la comète de Tuttle, sur lequel il avait traversé, plusieurs mois durant, une notable partie de l'espace...

Il n'en voulait pour preuves que les éléments constitutifs de l'un, qui se trouvaient être exactement les mêmes que chez l'autre; au point de vue minéralogique, identité semblable, comme aussi au point de vue géologique, ainsi que pouvaient le prouver les différentes couches constatées chez l'un et chez l'autre.

Enfin, ce qui prouvait, à n'en pouvoir douter, que le fragment duquel il était sorti s'était détaché de la masse énorme dont il était question, c'était la collection d'épreuves photographiques, prises par lui, de toutes les faces de son bolide, et dont l'une des faces semblait vouloir se raccorder exactement à la face droite du bradyte brésilien.

—Tout cela, messieurs et chers collègues, ajouta-t-il en terminant, est à vérifier en détail, car nous sommes en présence de l'un des plus importants problèmes qui se soient jamais présentés aux hommes de science, et je n'entends nullement poser qui ne soit contrôlé et recontrôlé par les hommes éminemment compétents que vous êtes... Je me permets seulement, étant pour ainsi dire de la maison (il sourit avec fatuité en disant ces mots), de vous donner quelques indications sur les aîtres; libre à vous, maintenant, de décider ce que vous avez à faire.

On juge si cette apparente modestie—de la part du héros du jour—produisit un effet considérable sur ces hommes de science, jaloux et infatués d'eux-mêmes; ils applaudirent à tout rompre, et l'un d'entre eux, prenant spontanément la parole, remercia le savant éminent de la confiance qu'il voulait bien avoir dans les modestes lumières de ses collègues, lesquels feraient appel à tout leur savoir et à toute leur bonne volonté pour répondre à la confiance que Sa Majesté l'Empereur avait bien voulu avoir en eux...

Ensuite, le café pris, on se mit à délibérer par groupes sur la manière dont il convenait d'organiser les travaux; ces groupes n'étaient pas formés, comme on pourrait le croire, par nationalités, mais par spécialités: instinctivement les astronomes s'étaient joints aux astronomes, les géologistes aux géologistes, etc.; et cela formait comme autant de commissions discutant la question, chacune au point de vue de sa compétence particulière.

—La première chose à faire, ce me semble, dit alors le ministre, président du conseil de Sa Majesté dom Pédro, serait de mettre en présence ce bradyte et l'échantillon que vous avez apporté de Pétersbourg. Les études comparatives seraient de beaucoup facilitées, je crois, par ce système.

On applaudit.

Sharp fit observer alors combien serait difficile le transport du colis pierreux amené d'Odessa; il ajouta qu'en outre cela occasionnerait des frais, dont il priait Son Excellence de se rendre compte, avant de s'engager dans cette opération.

Avec une grande dignité, le ministre répondit que, dans une question aussi importante pour la science, il considérait comme inconvenant de parler de dépenses; au surplus, il connaissait les intentions de l'Empereur, et pouvait affirmer qu'en cas d'insuffisance du budget, dom Pédro saurait ouvrir sa cassette particulière.

On applaudit encore.

Alors, un membre du congrès—disons tout de suite qu'il était âgé, et ne marchait qu'en s'appuyant sur des cannes—fit observer que l'endroit même où était tombé le bradyte allait rendre peut-être bien pénibles les opérations multiples et longues, assurément, auxquelles il s'agissait de se livrer.

De l'endroit où l'on se trouvait à Las Pueblas—en admettant qu'on prît le village comme domicile—il y avait une distance qu'il faudrait parcourir à pied, les moyens de transport manquant totalement; ne serait-ce pas là une bien grande fatigue pour les membres du congrès, qui n'étaient plus jeunes, la science ne venant généralement qu'avec l'âge?...

Un murmure approbatif accueillit ces paroles; mais alors Sharp se leva, et, les sourcils froncés, demanda d'une voix grondeuse:

—Comment mon honorable collègue entend-il résoudre la question? car je ne suppose pas qu'il veuille nous proposer de nous en retourner sans avoir tout mis en œuvre pour parvenir au but que nous nous sommes proposé en venant au Brésil?

Ainsi interpellé, l'«honorable collègue» s'empressa de répliquer que c'était lui faire injure que de lui prêter de semblables intentions; la vérité, c'est qu'à son sens, il serait plus pratique et pour la santé des éminents savants, ses collègues, et pour le résultat à obtenir, de mettre le centre des opérations à Rio.

Ce fut un tollé général: habiter Rio, alors que le pivot des opérations était ici!... quelle perte de temps!... et aussi quelle fatigue!... c'était déraisonnable, au possible...

Mais l'orateur avait son idée.

—Vous ne me comprenez pas, messieurs et chers collègues, répondit-il avec un grand calme. Si j'émets la proposition de faire de Rio le centre de nos opérations, c'est qu'il ne me semble pas impossible d'y transporter...

—Le bradyte, peut-être! s'exclama-t-on de toutes parts.

Sans se déconcerter, l'autre répondit:

—Parfaitement.

On juge des rires, des plaisanteries que ce «parfaitement» souleva dans l'assistance entière.

Mais le savant qui, avant de prendre sa retraite à l'Académie des Sciences, avait fait partie, durant quelque temps, du Parlement de son pays, était par conséquent accoutumé à ne point s'effaroucher du bruit, ni des railleries, voire même des injures.

Imperturbable, il demeura debout, attendant que fût passé l'accès d'hilarité folle dont ses paroles avaient été accueillies, et alors, il ajouta:

—Toute modestie à part, n'est-ce pas, messieurs et chers collègues, je puis dire que mon nom est honorablement connu de vous tous comme celui d'un homme auquel sont familières les questions de mécanique...

Cela était tellement indéniable que tout le monde fut unanime à répondre par un murmure approbateur.

—Donc, vous me croirez quand je vous affirmerai que je crois possible le transport que je vous propose...

—Mais, en admettant que vous arriviez à trouver un moyen de soulever le bradyte de l'alvéole qu'il s'est creusée en tombant, quel système de traction emploierez-vous pour l'amener à vingt kilomètres d'ici?... lui cria-t-on de toutes parts.

Le savant hocha la tête.

—C'est un des petits côtés de la question, répondit-il avec un sourire de mépris; permettez-moi d'abord de vous dire que certainement Son Excellence monsieur le Président du Conseil ne refuserait pas de faire exécuter d'ici à Las Pueblas une voie se raccordant avec la ligne ferrée de Rio et qu'une locomotive... deux au besoin... ou même trois... se chargeraient de traîner ce caillou...

Ce mot atteignit Sharp au plus vif de son amour-propre: il se leva et, le visage blême, l'œil chargé d'éclairs, il riposta d'une voix mauvaise:

—Je regrette que notre honorable collègue ait cru devoir appliquer une semblable expression à ce fragment de terre céleste qui va servir de plate-forme aux études approfondies de l'élite intellectuelle du genre humain...

Ici, l'orateur fut interrompu par un murmure très approbateur: les mots «élite intellectuelle» avaient porté. Sharp salua de droite et de gauche avec condescendance et poursuivit:

—Mais enfin, puisque «caillou» il y a, et que notre honorable collègue estime pratique le transport à vingt kilomètres d'ici d'une semblable masse, j'estime, pour ma part, que cette tentative est assez intéressante à tous points de vue, pour que nous priions Son Excellence—et, se disant, il se tourna vers le Président du Conseil des ministres—de mettre tout en œuvre pour qu'un semblable résultat puisse être atteint.

Le ministre se leva à son tour et déclara que Sa Majesté l'Empereur serait trop heureuse de coopérer dans la limite de ses moyens à une opération aussi intéressante... mais que malheureusement sa cassette particulière n'était pas inépuisable;... quant au budget du pays, il était dans un état de déséquilibre tel qu'il ne voyait guère le moyen de prendre dans les fonds publics la plus petite somme qui permît au gouvernement de prêter une collaboration efficace à un si hardi projet... que, cependant, il allait en causer à ses collègues, examiner de concert avec eux, et de manière très approfondie, la question et que, si le gouvernement trouvait le moyen de frapper un nouvel impôt qui mît de nouvelles ressources à sa disposition, on pouvait compter sur lui.

Comme il achevait ces mots, voilà que, au pied du bolide, un mouvement inusité se produisit... les soldats couraient aux armes, les cavaliers sautaient en selle, des commandements brefs éclataient.

Tout le monde se leva de table et s'en vint au bord de la crête pour mieux voir ce qui se passait.

Un demi-escadron, sabre au clair, partit au grand trot.

Alors chacun se tourna vers le ministre, pour savoir, comme si le pauvre homme n'était pas aussi ignorant que ses convives.

—Regardez donc là-bas! dit tout à coup quelqu'un, en étendant le bras vers l'extrémité de la plaine.

Un nuage de poussière flottait à ras de terre, comme soulevé sous les pieds d'une troupe nombreuse en marche; mais bientôt cette poussière se confondit avec celle qui enveloppait l'escadron; celui-ci, maintenant, avait pris le galop et on apercevait les lames de sabres qui brillaient au grand soleil comme des éclairs.

—On dirait qu'ils chargent! observa une voix.

Les savants s'entre-regardèrent et leur physionomie exprimait un étonnement auquel un peu d'inquiétude se mêlait.

Mais brusquement, là-bas, les cavaliers firent halte; la poussière se dissipa un peu et l'on put voir une troupe nombreuse de gens arrêtés par les soldats avec lesquels ils semblaient parlementer.

—Qu'est-ce que cela peut bien signifier? murmura le Président du Conseil des ministres.

Et il se tournait déjà vers un valet pour lui donner l'ordre d'envoyer aux renseignements, lorsque quelques cavaliers furent aperçus, tournant bride, et revenant vers le campement de toute la vitesse de leurs montures.

En moins de dix minutes, ils furent assez près pour que l'on distinguât en croupe de l'un d'eux un individu, les yeux bandés et tenant par la taille le soldat, à cheval devant lui.

La surprise générale ne fit, comme bien on pense, qu'augmenter.

Enfin le petit détachement, parvenu au pied du bolide, fit halte; l'officier qui commandait, sauta à bas de sa selle, fit mettre pied à terre à l'individu dont les yeux étaient bandés et, le tenant par la main, se mit à grimper sur le flanc escarpé du bloc pierreux.

—Excellence, dit-il en s'arrêtant devant le ministre, monsieur vous est envoyé en parlementaire.

La surprise, à ces mots, se transforma en stupéfaction.

Un parlementaire! cet homme vêtu d'un macfarlane à carreaux blancs étranges, coiffé d'un casquette de voyage et portant en bandoulière un étui de cuir renfermant une lorgnette.

—Quelle est cette plaisanterie, monsieur? interrogea sévèrement le ministre.

L'homme aux yeux bandés répondit alors en mauvais portugais, mais avec un accent qui sentait son anglais d'une lieue:

—Excellence, je suis envoyé vers vous par mes compagnons de voyage pour vous proposer une transaction...

—Une transaction!

—Nous sommes environ un millier de touristes amenés au Brésil par les soins de l'agence Cook, pour admirer le grand voyageur intersidéral Fédor Sharp, contempler le fragment de terre céleste tombé sur votre territoire... et nous avons espéré pouvoir remporter chacun—à titre de souvenir—une parcelle de ce merveilleux caillou...

Ces mots soulevèrent dans l'assistance des savants un murmure de réprobation.

—Vos soldats nous ont chassés cette nuit, et, sans armes, nous ne pouvons avoir la folle prétention de lutter contre eux; aussi avons-nous pensé que peut-être pourrions-nous nous entendre sur un autre terrain: chacun de nous est disposé à verser au gouvernement brésilien vingt-cinq livres sterling contre la remise d'un demi-kilogramme par voyageur, de ceci...

En disant cela, il frappait le bolide du talon de son soulier jaune...

Ce fut une explosion de colère; les injures, dans toutes les langues du globe pleuvaient sur la tête du malheureux parlementaire, volontiers, les savants se seraient livrés à des voies de fait, si le président du Conseil des Ministres ne l'avait couvert de son corps.

—Messieurs... messieurs, déclara-t-il, la personne d'un parlementaire est sacrée.

Alors, Fédor Sharp s'avança, et d'une voix qui tremblait d'indignation:

—Allez dire à vos compagnons, déclara-t-il, que vous êtes des vandales! et qu'avant de porter vos mains sacrilèges sur le sol que voici, il vous faudra passer sur nos cadavres...

Des applaudissements éclatèrent.

L'Anglais inclina la tête très flegmatiquement et répondit:

—Je ferai votre commission; mais le trésor du Brésil n'est pas si riche pour qu'il repousse aussi facilement une somme de vingt-cinq mille livres...

Il tourna les talons et se retira, emmené par l'officier qui lui servait de guide.

—Excellence, dit alors Sharp, je vous supplie de faire faire bonne garde, car il n'y a rien d'entêté comme un Anglais et les touristes de l'Agence Cook ne vont pas désarmer.

—N'ayez crainte... mais ceci nous prouve qu'il est urgent de prendre des dispositions pour mettre le bolide en lieu sûr.

—Et d'aviser aux moyens de le déménager d'ici au plus tôt, dit alors celui de ces messieurs qui avait proposé de transporter à Rio le précieux caillou.

Le président du Conseil demanda le silence et dit alors:

—Messieurs... je m'en vais, sans tarder, m'occuper de réunir les fonds nécessaires pour mener à bien cette gigantesque opération; je vous laisse le soin d'en trouver le moyen pratique.

Une lueur de satisfaction s'alluma dans la prunelle du ministre (p. 334).

Il ajouta avec un sourire plein de politesse:

—Et je ne doute pas que vous arriviez bons premiers...

Il salua à la ronde et dégringola le long de la pente abrupte, se disantin petto:

—La gloire, c'est très joli... mais c'est bien cher quand il faut la payer...

Et, en regagnant la gare de Las Pueblas, il se mit l'esprit à la torture pour trouver un moyen de toucher les vingt-cinq mille livres proposées par les Anglais.

LA BOÎTE À SURPRISE

Depuistrois semaines, on travaillait ferme au village de Las Pueblas: la présence des membres du Congrès avait mis dans la contrée une animation extraordinaire: tout alentour du bolide, des constructions étaient sorties du sol, comme par enchantement; guinguettes, restaurants faits de planches et de papier goudronné pour les ouvriers, hangars métalliques servant d'ateliers, tentes de toile pour les soldats, hôtel bâti en moins de trois jours pour abriter messieurs les savants.

Les hommes de troupe étant en nombre insuffisant, on avait réquisitionné tous les gens de la contrée pour manier la pelle, la pioche et pousser la brouette. Aussi, alléchés par la promesse d'une prime, les paysans avaient abandonné momentanément les travaux des champs, laissant en plan la famille et la charrue.

C'est que ce n'était pas une mince besogne, que celle qui consistait à arracher du sol, dans lequel il était encastré, ce bloc pierreux et à le soulever à hauteur suffisante pour le déposer sur l'énorme plate-forme qu'il fallait ensuite traîner jusqu'à Rio-de-Janeiro...

Le ministre avait pronostiqué juste, en disant aux membres du Congrès qu'ils trouveraient les moyens mécaniques de transport avant qu'il en eût trouvé, lui, les moyens pécuniaires.

Dès le lendemain du fameux déjeuner qui s'était terminé par l'outrecuidante proposition des Anglais, le promoteur de l'idée avait fait tous ses calculs, dressé tous ses plans et avait provoqué une réunion de tous ceux de ses collègues faisant partie de la Commission de mécanique et de mathématiques appliquées à l'industrie.

Le plan qu'il leur soumit était d'ailleurs d'une simplicité enfantine: il ne s'agissait pas d'autre chose que de dresser tout autour du bolide des grues à vapeur, accouplées trois par trois pour augmenter leur force, et de les faire haler, au moyen de chaînes d'acier passées sous lui, le bloc énorme, jusqu'à ce que sa base s'élevât à cinquante centimètres du sol; un fois là, les grues devaient se mettre en marche, parallèlement, de manière à déposer leur chargement sur une plate-forme faite d'énormes madriers de chêne, montés sur des trucks d'acier munis de roues fort basses, mais, par contre, très larges.

À ce chariot, qui ne mesurait pas moins de douze mètres de large sur trente mètres de longueur, quatre cents bœufs devaient être attelés, par dix de front, tandis qu'un système de crics électriques devait pousser par derrière.

Quelques coups d'aiguillon dans la croupe des bœufs, quelques courants dans les crics... et en route...

Ce moyen, par sa simplicité même, avait enthousiasmé les collègues de l'inventeur... à première vue; car il leur fallut ensuite passer au crible tous les calculs sur lesquels le spécialiste avait échafaudé son projet: cubage du bolide, son poids, force de tension des chaînes, force de traction des grues, élasticité des ressorts de la plate-forme, résistance des efforts combinés des bœufs et résistance des roues...

Tout cela bien examiné, bien pesé, bien vérifié, on avait convoqué d'urgence le président du Conseil et on lui avait soumis le résultat des études, en lui présentant un devis approximatif des dépenses nécessitées.

On arrivait au joli total de cent cinquante mille francs.

C'était une somme! et les savants, depuis deux jours qu'ils étaient arrivés à établir ce chiffre, avaient de grandes inquiétudes: les gens du village avaient causé et de leur conversation était ressortie, claire comme le jour, la confirmation de ce qu'avait dit le délégué des touristes anglais: le budget brésilien manquait totalement d'équilibre et, en dépit d'impôts ordinaires et extraordinaires, les caisses de l'État étaient remplies d'un vide, de plus en plus grand, de plus en plus intense.

Aussi n'y avait-il aucun espoir de voir le trésor fournir aux besoins de l'entreprise et encore bien moins pouvait-on espérer y arriver au moyen d'un nouvel impôt.

Cette perspective seule suffisait à jeter les habitants dans une fureur épouvantable, et ils ne parlaient de rien moins que de recevoir les percepteurs les armes à la main.

Or, une révolution pour le transport d'un caillou, fût-il céleste... En dépit de l'enthousiasme de l'empereur pour l'astronomie, les savants étaient bien obligés de douter qu'il poussât l'enthousiasme jusqu'à vouloir égorger son peuple...

Restait la cassette particulière de Sa Majesté: mais Sa Majesté était connue pour être foncièrement bonne et généreuse, et, à cette époque de l'année, il était fort à craindre que cette cassette fût à peu près dans le même état que les coffres du gouvernement.

Aussi, les savants avaient-ils senti une douce joie baigner leurs âmes, lorsque, après avoir jeté un coup d'œil sur le devis,—ce fut même par là qu'il commença,—le président du Conseil des Ministres avait souri d'un air plein de condescendance et avait murmuré:

—Bien... très bien... la somme est raisonnable... et, du moment que vous garantissez le succès...

—Alors, monsieur le Ministre, avait demandé Fédor Sharp d'une voix étranglée par l'émotion...

—Alors, messieurs, vous pouvez marcher... Le gouvernement se charge des dépenses...

Ce fut une explosion de joie; on s'arrachait les mains du ministre pour les serrer; pour un peu on les eût baisées...

Et on avait marché.

Pendant que les hommes de troupe, secondés par les paysans recrutés à cet effet, creusaient, autour du bolide, un large fossé pour dégager sa base, des mécaniciens s'occupaient à monter les grues à vapeur et tout le matériel nécessaire à l'extraction, amené de Rio par trains spéciaux.

En même temps, sous des hangars rapidement élevés, se construisait la gigantesque plate-forme et se forgeaient les trucks et les roues, destinés à compléter cet étonnant chariot...

À la hâte, on avait établi des parcs pour recevoir les bœufs que des maquignons allaient, non pas acheter, mais louer dans la contrée et qu'il s'agissait ensuite de dresser à porter le joug et à tirer...

Au bout de trois semaines, la base du bolide se trouvait dégagée suffisamment pour que l'on pût creuser, de distance en distance, des galeries souterraines afin d'y passer les chaînes d'acier dont les maillons avaient été, au préalable, vérifiés soigneusement, un à un.

À ce moment-là, les grues étaient montées, la plate-forme construite et hissée sur ses trucks, prête à recevoir sa formidable charge et à être attelée.

C'était assurément une grosse besogne de faite; mais ce n'était rien, comparativement à ce qui restait à faire.

Que l'auteur du projet eût fait une infinitésimale erreur, que l'épaisseur des chaînes ne fût pas suffisante pour résister à la terrible tension qu'elles allaient avoir à supporter, qu'un madrier éclatât, qu'un ressort se faussât, qu'une roue se brisât... et c'en était fait de tant d'efforts, de tant de peine, de tant d'argent...

Aussi, peut-on croire que les membres du Congrès ne dormirent guère cette nuit-là: c'était au lever de l'aurore que les grues à vapeur devaient commencer à fonctionner et, bien avant l'aube, les savants étaient debout, rôdant autour du bolide, soupesant les chaînes, palpant les madriers de la plate-forme, allant même jusqu'à inspecter les bœufs qui dormaient tranquillement, vautrés dans l'herbage.

Enfin, les clairons résonnèrent, envoyant aux quatre coins de la campagne les notes alertes du réveil et, en un clin d'œil, une animation extraordinaire régna dans le village et ses environs.

Les mécaniciens allumèrent les chaudières, les bouviers se mirent à accoupler les bœufs dont l'attelage, fort compliqué, demandait au moins plusieurs heures, et les savants se mirent en marche dans la direction du bolide, escortant le président du Conseil qui, bien entendu, avait demandé à assister à la fête.

Lui seul avait une mine réjouie; tout autour de lui ce n'étaient que visages blêmes, portant toutes les traces d'une anxiété profonde; certainement que beaucoup de ceux qui se trouvaient là poussaient l'amour de la science assez loin pour préférer sacrifier,—si cela eût été possible,—l'un de leurs membres à l'éventualité d'un risque survenant à leur cher «caillou».

Malheureusement, c'étaient là des combinaisons impossibles à réaliser et force leur était de demeurer immobiles, inactifs et inutiles, formant un groupe compact, à quelques pas derrière le ministre.

Fédor Sharp, cependant, lui, se donnait un mal énorme, allant des mécaniciens aux bouviers, des soldats aux terrassiers, activant ici le jeu des machines, rectifiant le joug d'un bœuf, encourageant ceux qui maniaient la pioche, suppliant les soldats de faire bonne garde.

Ce bolide était son bien, sa chose, et il en soignait le départ comme s'il se fût agi d'un membre de sa propre famille... bien plus même.

La difficulté, dans cette opération hardie, c'était d'obtenir, de la part des dix-huit grues chargées d'arracher du sol ce bloc énorme, un ensemble parfait; il eût suffi d'une différence de niveau de seulement un centimètre pour qu'une chaîne supportant, de ce fait, un poids plus considérable que la chaîne voisine, se rompît.

Cette rupture partielle pouvait entraîner une rupture générale et d'une chute à faux résultait forcément, fatalement, une cassure dans le précieux caillou.

Rien que d'y penser, l'aréopage des savants en avait le frisson.

Cependant, les chaudières étaient en pleine activité et la vapeur circulait dans les tuyaux de chauffe, donnant sur les pistons leur maximum de pression.

Le moment était venu.

Alors, les récriminations commencèrent entre les membres du congrès (p. 342).

Peu à peu, avec une méticuleuse prudence, les chaînes se tendirent; mais, avant de donner le signal auquel le grand effort devait être tenté, Fédor Sharp, escorté de la commission spéciale de mécanique et de «mathématiques appliquées à l'industrie», visita chacune des grues, frappant d'un marteau d'acier sur chacune des chaînes, s'assurant que toutes rendaient bien, sous le heurt, un son égal; c'était là le seul moyen que l'on eût trouvé de vérifier si la tension était égale partout.

On fut obligé de faire de-ci, de-là quelques rectifications sans importance et qui, à la rigueur, n'eussent pas été indispensables; mais pouvait-on être trop méticuleux en une semblable circonstance?

Enfin, tout se trouva au point et Sharp, général en chef de cette armée de travailleurs, allait donner l'ordre de commencer, lorsqu'un grand bruit s'éleva du côté de la plate-forme: les deux cents paires de bœufs, accouplées cinq par cinq, non sans peine, on doit s'en douter, étaient là depuis une heure environ, aussi immobiles que si les bêtes eussent été de bronze, chacune d'elles tenue par un bouvier, l'aiguillon à la main; mais, au fur et à mesure que le soleil s'élevait au-dessus de l'horizon et que la chaleur devenait plus forte, l'impatience gagnait les bœufs et, en dépit de l'anneau passé dans leur narine, il devenait de plus en plus difficile de les empêcher de secouer la tête et d'imprimer conséquemment au joug qui les liait des mouvements brusques, lesquels se communiquaient à la plate-forme.

Or, il était indispensable que celle-ci conservât une immobilité absolue, afin de recevoir sans heurt—même le plus léger—la masse énorme qui lui était destinée.

Bientôt un incident, auquel on n'avait pas songé, vint transformer en un désordre extrême une si belle régularité: un essaim de mouches qui sommeillaient dans les herbes, les ailes alourdies par la rosée, mais que les rayons du soleil, déjà ardent, avaient peu à peu réchauffées, s'éleva du sol, bourdonnant et tournoyant autour de ce grand troupeau de bêtes, dont l'odeur forte les tentait.

Les bœufs commencèrent par donner des signes d'inquiétude, furieux qu'ils étaient de se sentir immobilisés par leur joug, livrés pour ainsi dire sans défense aux attaques de leurs ennemies; de leur queue, remuée avec une régularité d'encensoir, ils tentèrent bien d'abord, se battant les flancs à coups redoublés, de mettre en fuite la peste ailée qui s'attachait à eux.

Mais lorsque les mouches, avec leur intelligence de bestioles, comprirent qu'elles trouveraient dans la tête des ruminants des places sans défense, elles vinrent se poser impudemment sur les mufles humides, pénétrant sans vergogne dans les larges narines, dardant les lourdes paupières de leurs aiguillons, s'accrochant aux fanons pleins de bave; alors, il y eut parmi les bêtes qui composaient ce gigantesque attelage, comme un remous énorme et la plate-forme s'ébranla.

Aux cris des bouviers, Sharp accourut, éperdu: si l'on ne trouvait pas un moyen de rétablir l'immobilité absolue, indispensable à la réussite de la tentative, c'en était fait: mais ce moyen, Sharp, avec son génie de grand capitaine, le trouva aussitôt.

Sur ses ordres, les cavaliers coupèrent, au ras de la croupe, la queue de leurs chevaux et les soldats d'infanterie accoururent armés de cet engin d'un nouveau genre au moyen duquel ils se mirent à chasser la maudite engeance, pendant que les terrassiers, abandonnant leurs pioches, fauchaient en hâte les grandes herbes et les amoncelaient en forme de petites meules auxquelles on mit le feu.

Le torrent de fumée, rabattu par une brise légère, aveugla, c'est vrai, le corps des savants, mais chassa définitivement les mouches, dont les dards avaient mis à deux doigts de sa perte le précieux bolide.

Ce danger conjuré, on rétablit, à l'aide de cales glissées sous les roues, l'horizontalité parfaite de la plate-forme et Sharp donna enfin le signal.

La vapeur s'échappa de toutes les chaudières avec un sifflement aigu qui déchira l'air matinal et fit fuir à tire-d'aile, dans le ciel bleu, les oiseaux épouvantés; les chaînes se tendirent et, sous le poids énorme qu'elles supportaient, il sembla un moment qu'elles allaient se briser, mais l'acier était de bonne trempe, et les maillons résistèrent: seulement, alors, il se produisit ceci, c'est qu'au lieu que les grues élevassent le bolide jusqu'à elles, ce furent elles au contraire qui parurent s'incliner vers lui; leurs flèches se courbèrent et, durant quelques secondes, on put croire qu'elles allaient éclater.

Durant ces quelques secondes, les cœurs des savants cessèrent de battre dans leur poitrine, le sang s'arrêta dans leurs veines et leur gorge serrée par l'angoisse s'opposa au jeu des poumons.

Anxiété vaine: les flèches des grues étaient d'aussi bon acier que les maillons des chaînes et, retrouvant leur souplesse, sous l'action de la vapeur qui semblait un sang généreux circulant dans leurs membres métalliques, elles se redressèrent, raidies dans un suprême effort.

—Il a bougé!... s'exclama Fédor Sharp.

Et les autres s'écrièrent à leur tour, bien qu'ils n'eussent rien vu:

—Il a bougé!...

Mais, à leur tour, les mécaniciens poussèrent des cris d'alarme: les chaudières risquaient d'éclater.

—Qu'elles éclatent! fit Fédor Sharp d'une voix qui sifflait, comme sifflait la vapeur dans les cylindres...

Les mécaniciens ouvrirent tout grands les robinets, la vapeur se précipita tumultueusement; les grues, comme si elles eussent eu une âme, semblèrent mettre un amour-propre humain à l'emporter, elles, machines intelligentes, dans cette lutte contre la matière brute.

Comme des athlètes, à bout de souffle, mais qui cependant mettent dans un dernier effort toute l'énergie qui leur reste, elles parurent arc-bouter leur armature d'acier, les maillons des chaînes s'allongèrent, se déformant sous l'invraisemblable tension, mais résistèrent au poids, et, cette fois, la masse énorme, incapable de résister, s'abandonna.

On la vit insensiblement s'élever..., s'élever..., puis sortir tout à fait de l'alvéole dans laquelle la violence de sa chute l'avait encastrée, et Fédor Sharp, à plat ventre, pour mieux juger des progrès du travail, suivait d'un œil anxieux son cher bolide sortant des entrailles de la terre.

Enfin, quand il jugea que la base avait atteint le niveau de la plate-forme, il fit un signe: les grues s'arrêtèrent, soufflant d'une voix rauque, comme des travailleurs exténués, et tout le monde, d'un même geste, savants, mécaniciens, soldats, s'épongea le front, qu'une sueur abondante inondait: chacun de ceux qui étaient là avait peiné, comme s'il eût tiré à force de bras sur les chaînes qui halaient le bloc.

Mais ce n'était là qu'une première partie de la besogne: la seconde partie était peut-être la plus périlleuse, car, pour la mener à bien, ce n'était plus une question de force mécanique sur laquelle les sciences mathématiques avaient pu fournir quelques pronostics; c'était maintenant une question d'habileté, d'adresse, de coup d'œil.

Les grues devaient se mettre en marche sur les rails qui aboutissaient à la plate-forme, et il s'agissait de les faire marcher, parallèlement, pour ainsi dire au pas, sans qu'aucune d'elles dépassât, fût-ce de cinq centimètres, celle qui lui faisait face, sous peine de voir détruit l'équilibre du travail tout entier.

Le Président du conseil, sur la demande de Sharp, avait fait venir de Rio la musique militaire d'un des régiments en garnison et c'était au son des cuivres et des tambours que ce bataillon métallique devait se mettre en marche, les troupiers d'acier réglant leur pas sur la grosse caisse et sur les fifres.

On avait bien, il est vrai, avant d'enchaîner le bolide, répété plusieurs fois cette manœuvre, et on était arrivé à une exécution parfaite; mais le poids immense qu'avait à supporter les grues n'allait-il pas s'opposer à une marche aussi parfaite?

Fédor Sharp ne pouvait se décider à ordonner que l'on commençât: si une fausse manœuvre allait jeter bas le précieux caillou...

Incapable de parler, il fit enfin du bras un grand geste et le chef de la musique leva son bâton en l'air: alors, la grosse caisse résonna, les cymbales éclatèrent, les cuivres tonnèrent et cent cinquante coups de sifflet s'échappèrent, stridents, des chaudières.

Ensemble, comme si une baguette de fée les eût mises en branle, les grues commencèrent à glisser sur les rails, d'un mouvement lent, presque insensible. C'était un spectacle véritablement très curieux que celui de ces énormes bras d'acier qui se profilaient sur le ciel bleu, entraînant, suspendue aux chaînes qui pendaient d'eux, la masse énorme du bolide.

Il y avait à peine deux cents mètres à parcourir ainsi, et ces deux cents mètres, on mit près de cinq heures à les parcourir; les savants marchaient de chaque côté des rails, formant des petits groupes qui escortaient chaque machine avec une sollicitude quasi paternelle.

Les uns causaient avec les mécaniciens, s'intéressant au jeu des pistons, à la circulation de la vapeur dans les tuyaux, s'inquiétant lorsque l'arbre paraissait fléchir, ou lorsqu'il leur semblait entendre dans le grincement des roues quelque chose d'anormal. D'autres allaient plus loin: ils adressaient la parole à la machine même, l'encourageant par de bonnes paroles, comme ils eussent fait pour un cheval.

Maintenant, le bolide flottait au-dessus de la plate-forme et il fallait aux bouviers toute leur énergie musculaire pour contenir les bœufs qu'effaraient le ronflement des roues et les halètements de la vapeur.

—Halte! cria enfin Fédor Sharp.

La musique militaire se tut, les grues s'immobilisèrent, et, tout doucement, à un nouveau signal, détendirent les chaînes, jusqu'au moment où la base du bolide reposa sur la plate-forme; alors, avec des cales en bois et recouvertes de caoutchouc, dont la forme s'adaptait exactement aux sinuosités de la masse rocheuse, on mit celle-ci en équilibre parfait sur le char qui devait lui faire faire son voyage triomphal.

Comme la nuit était venue, on remit le départ au lendemain matin et les ouvriers, en signe de victoire, s'amusaient à parer le bloc de verdure et de branches d'arbres, arrachées à la forêt voisine.

Et, pendant que les savants banquetaient pour célébrer ce triomphe de l'industrie humaine, sous la présidence de Fédor Sharp, remplaçant le premier ministre, retenu à Rio par une affaire importante, le premier ministre, profitant de la nuit, arrivait incognito à Las Pueblas, se glissait jusqu'à l'unique posada du pays et là, dans une chambre hermétiquement close, se rencontrait avec un individu, arrivé aussi secrètement que lui, quelques instants auparavant.

Cet individu n'était autre que le touriste anglais que ses compagnons avaient envoyé—en guise de parlementaire—aux propriétaires du bradyte, pour leur faire l'étrange proposition que le lecteur n'a certainement pas oubliée.

—Je remercie infiniment Votre Excellence d'être exacte au rendez-vous, commença-t-il par dire.

—Ce qui est convenu est convenu, répondit l'autre avec dignité.

—D'ailleurs, observa malicieusement l'Anglais, n'est-ce pas demain que vous devez faire un premier versement sur les travaux exécutés?

Le ministre fit une légère grimace et inclina affirmativement la tête; puis, d'une voix à laquelle il s'efforçait vainement de donner une intonation détachée et qui trahissait une certaine angoisse:

—Vous avez les fonds? demanda-t-il.

L'Anglais tira de la poche de ses vêtements un gros portefeuille qu'il posa sur la table en disant laconiquement:

—Voilà!...

Une lueur de satisfaction s'alluma dans les prunelles du ministre qui étendit le bras; mais l'autre plaça sa main sur le portefeuille.

—Vous avez les papiers? interrogea-t-il.

L'homme d'État brésilien sortit, à son tour, une liasse de papiers portant l'estampille du gouvernement.

—Voici les mille bons, dit-il.

Et il en tendit un à l'Anglais qui lut à mi-voix:

«Bon pour un demi-kilogramme de bolide à délivrer au porteur par les soins de l'agent du gouvernement brésilien, fin courant!»

L'Anglais sursauta.

—Fin courant! s'exclama-t-il, cela nous mène joliment loin...

—Impossible d'avancer d'un seul jour, répondit le ministre d'une voix qui n'admettait pas de réplique; les délégués ne s'embarquent pour l'Europe qu'à cette date, et je ne tiens pas à soulever contre moi la réprobation de la science de l'ancien et du nouveau monde...

—Mais, c'est que nous mêmes...

—À prendre ou à laisser, déclara le Président du Conseil.

L'Anglais garda un moment le silence, paraissant réfléchir; puis, se décidant enfin:

—Nous nous entendrons avec l'agence Cook, car la fin du mois est également la date assignée à notre retour...

Il ouvrit son portefeuille et en tira une certaine quantité de traites qu'il passa au ministre en disant:

—Voici vos vingt-cinq mille livres, payables à vue, chez le premier banquier de Rio.

Et, pendant que le ministre prenait, avec une visible satisfaction, les précieux papiers, l'Anglais étendait la main vers la liasse de bons, disant:

—Vous permettez?

—Comment donc!

Et, méticuleusement, comme si c'eût été des billets de banque, le fils d'Albion se mit à compter les bons, un à un.

Au millième, il poussa un soupir de satisfaction, mit le tout dans son portefeuille, et le portefeuille dans sa poche.

—Maintenant, que nous n'avons plus rien à nous dire, fit le ministre en se levant, je vous demanderai la permission de retourner à Rio; je dois prendre le train demain à la première heure pour revenir ici, assister au départ du chariot... et je ne voudrais éveiller aucun soupçon...

Il se dirigea vers la porte, mais, sur le seuil, il se retourna:

—Surtout, recommanda-t-il, que cette affaire ne s'ébruite pas; cela pourrait m'occasionner le plus grand ennui...

L'Anglais l'ayant rassuré d'un sourire, l'homme d'État salua une dernière fois et disparut.

À l'aube, tout était prêt pour le départ; les bœufs que l'on avait fait coucher sur place, et qui avaient passé la nuit à ruminer, se trouvaient sous le joug et les bouviers, l'aiguillon en main, attendaient le signal qui devait faire se mettre en mouvement l'énorme machine.

À l'arrière, les crics électriques étaient parés, et les électriciens, à leur poste, étaient prêts à envoyer dans les fils les courants qui devaient donner au chariot l'élan suffisant pour démarrer.

Sharp, lui, avait passé une partie de la nuit, debout, parcourant la route que devait suivre le véhicule, rectifiant, grâce à une équipe de terrassiers, les défectuosités qui pouvaient entraver quelque peu la marche en avant.

Successivement, Farenheit, Gontran, Fricoulet et enfin Ossipoff... (p. 348).

On avait dû, depuis trois semaines, abattre des bois, combler des fossés, empierrer des terres labourées, pour que les roues de la plate-forme ne s'enfonçassent pas jusqu'au moyeu, sous l'énorme charge qui pesait sur elles.

Ce n'avait pas été un mince travail et qui, dans des circonstances normales, eût coûté un prix fabuleux: heureusement que la fièvre qui brûlait les savants pour ce «caillou céleste» avait gagné le public, et les paysans, non seulement avaient consenti à bouleverser leurs champs, sans recevoir aucune indemnité, mais encore avaient offert gratis l'effort de leurs biceps.

Jusqu'au jour, Sharp avait parcouru à cheval la voie que devait suivre le monumental véhicule et il n'était revenu au campement qu'aux premières lueurs de l'aube.

Tout le monde était à son poste, attendant le signal du départ, que seul l'illustre savant s'était arrogé le droit de donner.

Après avoir inspecté d'un seul coup d'œil tout son monde, après s'être assuré que chacun était à son poste et que tout était paré, Sharp, haut sur les étriers, dans l'attitude d'un colonel qui va commander la charge, brandit soudain au-dessus de sa tête son vieux parapluie de coton bleu, rapiécé et déteint.

La grosse caisse tonna, les cuivres éclatèrent, les cymbales tonnèrent et les bœufs, la croupe lardée au même instant d'un même coup d'aiguillon, tendirent le cou, s'arcboutant de toutes leurs forces sur leurs reins pour enlever la pesante machine, tandis qu'à l'arrière, les crics électriques poussaient de toute la puissance du courant.

Rien ne bougea: on eût dit que les roues étaient rivées au sol.

La grosse caisse tonna plus fort; les cuivres, les cymbales, les pistons firent rage, les aiguillons s'enfoncèrent plus profondément dans la chair des bêtes, dont on vit la peau se soulever sous l'effroyable torsion des muscles, et les électriciens envoyèrent dans les crics un courant d'une intensité capable de faire fondre les fils des électros.

Un grincement, alors, se fit entendre, dans les moyeux; la charpente entière craqua avec un bruit sinistre, à faire croire que tout allait s'effondrer; mais les roues tournèrent et la pesante machine, halée par les quatre cents bœufs, poussée par les crics, se mit à avancer.

Oh! lentement, très lentement, car il fallait une double équipe de crics que des ouvriers plaçaient, l'une après l'autre, la seconde prête à continuer l'effort de la première, mais sans que la marche de l'attelage fût suspendue une seule seconde; les bœufs n'auraient pas été capables de donner un nouveau coup de reins suffisant pour remettre en route le céleste caillou.

Qu'importait, d'ailleurs, la lenteur avec laquelle on avançait? le principal, la seule chose, même, intéressante, était qu'on avançât, et du moment qu'on avançait, mieux valait que ce fût avec toute la lenteur possible, de façon à écarter toute éventualité d'accident.

On juge si, les premiers mètres parcourus, ce résultat fut l'occasion d'un triomphe pour le promoteur de l'idée du transport de l'aérolithe à Rio; ce furent des congratulations à n'en plus finir, congratulations dont Sharp fut le premier à donner le signal, bien qu'en dedans de lui-même il enrageât fort, considérant que ce succès amoindrissait le sien, que ce collègue lui volait impudemment une part de sa gloire.

Et, chose curieuse, lui qui, depuis trois semaines, s'était employé à la réussite de cette entreprise de toutes les forces de son corps et de son esprit, voilà, qu'au fur et à mesure qu'on avançait, et que le succès se dessinait, il faisait des vœux pour qu'un accident quelconque survînt... En même temps que le chariot demeurerait en panne, la gloire du collègue s'évanouirait, et Fédor Sharp demeurerait le seul triomphateur...

Et même—c'est à peine si Sharp osait se l'avouer à lui-même—le bolide dût-il subir une avarie, il préférait cette solution à un succès complet.

Il ne se doutait pas que la Providence se disposait à exaucer ses souhaits de façon aussi complète; autrement l'insensé eût certainement préféré une gloire partagée au néant qui l'attendait.

Mais l'homme est ainsi fait, que souvent c'est lui-même qui est l'artisan de son propre malheur, que c'est lui-même qui supplie Dieu d'intervenir dans ses affaires, et que Dieu, alors, les règle au mieux de la justice et de l'équité.

La fureur de Fédor Sharp ne faisait que croître à mesure que le véhicule roulait plus avant sur la route de Rio; il en était arrivé au point de souhaiter, qu'à défaut d'un accident matériel, les Anglais intervinssent pour arrêter le convoi et l'empêcher d'aller plus loin.

On voyait toujours à l'horizon, maintenue par la cavalerie du gouvernement, qui faisait escorte au convoi, la troupe de touristes de l'agence Cook, et Sharp, qui ignorait l'accord secret intervenu entre eux et le premier ministre, ne pouvait se douter qu'ils suivaient le précieux bolide, non plus pour tâcher de s'en emparer, comme précédemment, mais pour surveiller le gage des vingt-cinq mille livres remises au président du conseil.

Il avait été un moment question de faire halte à midi, pour permettre aux gens et aux bêtes de se reposer, tout en mangeant; mais la commission spéciale de mécanique et de «mathématiques appliquées à l'industrie,» après un examen approfondi de la question, avait déclaré que le chariot une fois arrêté, elle ne répondait pas qu'il pût se remettre en branle: les quatre cents bœufs avaient, dans la première montée, donné une somme de traction qui les avait épuisés de près de la moitié de leurs forces, et, s'il leur fallait recommencer, ils en seraient certainement incapables.

Il serait donc nécessaire d'avoir recours à d'autres attelages, ce qui demanderait non seulement le temps de les trouver, mais encore de les dresser... et, alors, il n'y aurait plus aucune raison pour que cela finît jamais.

On décida donc que les gens et les bêtes se réconforteraient tout en marchant; les bouviers attachèrent à la tête de leurs ruminants des musettes remplies d'orge, pendant que le corps savant cheminait, dévorant à belles dents une tranche de viande froide intercalée entre deux tartines de pain.

Depuis six heures, environ, le véhicule roulait, et l'on n'avait encore fait qu'un petit kilomètre, ce qui, au dire de la commission de mécanique et de «mathématiques appliquées à l'industrie,» était déjà un résultat merveilleux, lorsque, soudain, un craquement sinistre se fit entendre: c'était un essieu qui venait de se rompre.

Le chariot s'arrêta aussitôt, les bœufs immobilisés comme par enchantement, et chacun regarda son voisin d'un air terrifié...

Qu'allait-il arriver?

Cette question, on ne fut pas longtemps à se la poser, car les événements se chargèrent de répondre presque immédiatement.

Un second, puis un troisième craquement suivirent, à une minute d'intervalle, le premier et la plate-forme s'abattit du côté droit sur ses roues pulvérisées.

À peine si l'on eut le temps de pousser un cri d'effroi, et le bradyte, glissant sur le plan incliné, toucha le sol; puis, en vertu de sa masse et du mouvement acquis, il bascula sur lui-même.

Le malheur voulut qu'à l'endroit où se produisait la chute, le terrain s'inclinât légèrement, suivant une pente douce, sur une distance d'environ trois cents mètres, et, ces trois cents mètres, la masse énorme les parcourut, roulant sur elle-même, avec une vitesse chaque instant croissante, écrasant tout sur son passage, moissons, arbres, maisons; un troupeau de moutons fut réduit en bouillie, et un petit hameau fut pulvérisé.

Le corps savant suivait, consterné, son cher caillou dans cette course furibonde, tremblant à chaque volte qu'il faisait, craignant qu'un accident lui survînt.

Et la commission de mécanique et de «mathématiques appliquées à l'industrie,» désespérée, se sentant déshonorée, ne parlait de rien moins que d'aller, à titre d'expiation, s'étendre sur le passage du bradyte.

Sharp, en dedans de lui-même, jubilait; sa gloire, à lui, demeurait intacte, et celle de son collègue et concurrent s'évanouissait.

Mais un proverbe dit qu'un malheur n'arrive jamais seul; une fois de plus, les événements se chargèrent de démontrer l'exactitude de ce proverbe: au bout des trois cents mètres, une haie se trouvait, clôturant la propriété dans laquelle venait de se produire l'accident, et cette haie côtoyait une excavation de terrain formée par une carrière de pierres en exploitation.

Cette excavation pouvait avoir une cinquantaine de mètres de profondeur.

Le bradyte fit un bond et disparut aux yeux épouvantés des savants; puis, presque aussitôt, il y eut un bruit sourd, comme la détonation lointaine de plusieurs batteries d'artillerie tirant à la fois, et un immense nuage de poussière s'éleva de l'excavation, masquant le paysage.

Moins de cinq minutes plus tard, une foule énorme était réunie au fond du trou: savants, bouviers, soldats, et jusqu'aux touristes de l'agence Cook, accourus dès qu'ils avaient eu le pressentiment d'une catastrophe, étaient là, considérant, d'un air accablé et stupéfait, la masse pierreuse, les flancs ouverts.

Les Anglais, gens pratiques, leur premier étonnement passé, commençaient à ramasser les débris, lorsque Sharp, tiré, à cette vue, de son anéantissement, donna l'ordre aux troupiers de faire évacuer la place et de former un cordon de sentinelles assez serré pour que nul importun ne pût le franchir.

Alors, les récriminations commencèrent entre les membres du congrès scientifique, chacun d'eux rejetant sur son voisin la responsabilité de l'accident; Sharp l'avait belle en main pour écraser celui qui avait failli amoindrir sa gloire, et, durant une heure, il l'accabla, lui et ses collègues de la commission de mécanique et de «mathématiques appliquées à l'industrie».

Quand il eut fini de parler, après avoir, en manière de péroraison, déclaré que les noms de ces misérables seraient à jamais cloués au pilori de l'histoire scientifique duxixesiècle, il demanda ce qu'il convenait de faire.

Un des membres présents dit alors que, tout en déplorant ce qui venait d'arriver—au point de vue esthétique—il ne convenait peut-être pas—au point de vue astronomique—de s'en attrister outre mesure.

Tel qu'il était auparavant, ce bloc de terre céleste ne permettait d'en étudier que la surface; peut-être fallait-il voir dans cet accident malheureux un dessein de la Providence, qui permettait aux savants de la planète Terre de plonger dans les entrailles de ce fragment mystérieux.

—Quelle joie! messieurs et collègues, s'exclama le digne homme, s'échauffant à sa propre éloquence, si nous pouvions retrouver dans ces flancs pierreux des vestiges de l'antique humanité qui, peut-être, a habité à la surface du monde auquel ce bradyte a appartenu... Chaque jour ne découvre-t-on pas, sous l'écorce de notre globe, des coquilles, des armes, des monnaies qui nous permettent de reconstituer l'histoire de nos ancêtres... Qui nous dit que nous n'allons pas nous trouver en présence de semblables vestiges qui nous révéleront les mystères de l'infini!

On applaudit, et, parmi ceux qui applaudirent le plus fort, sera-t-on étonné que nous citions les membres mêmes de la malheureuse commission chargée d'examiner les moyens pratiques de transporter à Rio le fameux bolide? l'un de ceux-là même n'eut-il pas l'audace d'insinuer que, tout bien réfléchi, on devait leur savoir gré d'avoir provoqué un incident dont la science profiterait dans des proportions si larges?

Sharp lança à celui-là un regard furieux, grommela quelques paroles inintelligibles, en réponse au blâme que contenait cette insinuation perfide, et, railleusement, proposa à l'assemblée de voter des félicitations à ceux de leurs collègues dont les erreurs mathématiques avaient amené ce beau résultat.

Cependant, le président du conseil, après avoir, dans un petit discours bien senti, tenté de ramener la concorde entre les membres du congrès, déclara que la seule chose à faire était de mettre à profit l'accident survenu, et l'on procéda à la nomination d'une commission spéciale, dite «commission des fouilles».

Immédiatement, sans prendre le temps de se reposer, les commissaires, saisis d'une belle ardeur, se firent donner des pioches, des pics, et, munis de lanternes, descendirent dans la crevasse du bradyte, pendant que les autres, réunis sous une tente dressée tant bien que mal, se déclaraient en permanence, sous la présidence de Fédor Sharp.

Il n'y avait pas une heure que les «commissaires des fouilles» avaient disparu, qu'ils ressortirent soudain, pâles, tremblants, en proie à une émotion inexprimable.

On s'empressa autour d'eux, les accablant de questions; mais leur trouble était si grand que, durant quelques instants, ils furent incapables de prononcer aucune syllabe.

Enfin, l'un d'eux, faisant sur lui-même un violent effort, réussit à dire d'une voix à peine intelligible:

—Dans le fond de la crevasse, à moitié enfoncé dans la terre, nous avons découvert un bloc métallique.

—Quelque mine, sans doute, observa Sharp.

—Non pas... cela semble porter la marque d'une fabrication humaine.

Les bouches s'entr'ouvrirent dans une exclamation stupéfaite; mais Sharp, qui ne s'emballait jamais, riposta d'un ton narquois:

—Je ferai observer à notre collègue que ce bloc est un fragment de la comète de Tuttle, laquelle est inhabitée...

Le collègue ainsi pris à partie répliqua, non sans quelque aigreur, en désignant ceux qui l'avaient accompagné dans son exploration:

—Cependant, je me permettrai de faire observer à monsieur Sharp, que je ne suis point seul à avoir fait cette constatation. Ces messieurs ont remarqué comme moi—et leur dire contrôle le mien, il me semble—que le bloc en question n'a nullement l'aspect d'une agglomération minérale due à la seule nature; il porte l'empreinte d'un travail intelligent.

—Nierez-vous que la nature soit l'artisan intelligent, par excellence! s'écria Sharp que la contradiction énervait.

—Assurément non, mais enfin, je ne pense pas que la nature soit à même, pas plus à la surface de la comète de Tuttle qu'à la surface de notre planète, de river ensemble des plaques de métal, de fabriquer des écrous... de...

Sharp devint tout pâle et balbutia:

—Vous avez constaté des rivures... des écrous?...

—En outre, poursuivit le savant, nous pouvons déclarer qu'il ne s'agit pas d'un bloc plein, mais creux et qui a résonné sous les coups de nos pics, il nous a même semblé distinguer l'ouverture d'un trou d'homme.

—Il fallait ouvrir... pénétrer à l'intérieur... s'écria le président du Conseil des ministres, en proie à une grande exaltation.

—Nous l'avons vainement tenté; ainsi que je vous l'ai dit en commençant, ce bloc, enfermé dans les entrailles du bradyte, en est sorti sous le choc produit par la chute et est enfoncé dans le sol... il faudrait des terrassiers armés de pelles pour le dégager.

Il suivait avec une angoisse poignante les progrès de la résurrection (p. 356).

—Prenez des soldats et hâtez-vous! commanda le ministre, saisi, malgré lui, par le côté de plus en plus mystérieux de cette aventure.

Les savants se précipitèrent sur les pas des troupiers; quant à Fédor Sharp, il lui sembla un moment que ses jambes allaient se dérober sous lui; sa langue était sèche et sa gorge, contractée, ne laissait passer qu'en sifflant l'air de ses poumons; en même temps un cercle d'acier lui serrait les tempes au point qu'il croyait que son cerveau allait éclater, et un poids énorme, pesant sur sa poitrine, l'étouffait.

S'il eût osé, il fût demeuré là, éprouvant une insurmontable répugnance à suivre ses collègues; mais l'instinct, plutôt que la compréhension bien nette de la situation, le poussa à faire comme les autres, et, d'une marche pour ainsi dire automatique, il rejoignit la foule qui formait cercle autour des travailleurs.

Saisis par l'impatience, les savants, le ministre lui-même, avaient saisi qui une pelle, qui une pioche, qui un pic, et s'étaient mis à donner un coup de main aux troupiers.

Seul, Sharp, adossé à la paroi du bolide, aux rugosités duquel ses ongles se cramponnaient, demeurait à l'écart, immobile, sentant croître d'instant en instant l'étrange malaise qui s'était emparé de lui à la nouvelle de la surprenante découverte faite par ses collègues.

Ses yeux étaient comme rivés sur cette masse métallique que les pioches et les pelles dégageaient peu à peu de la terre et, au fur et à mesure que la forme s'en accusait davantage, il sentait prendre corps en lui-même le pressentiment affreux qui l'avait saisi dès le premier instant.

Si dans cette enveloppe d'acier se trouvaient ses victimes; si soudain allaient apparaître à ses yeux ceux qu'il avait volés, trahis, ceux qu'il croyait perdus à jamais dans l'infini des cieux, ceux dont, en cet instant même encore, il usurpait la gloire?

Et, chez le misérable, ce n'était pas la torture du remords, c'était l'appréhension de la justice, du châtiment.

Enfin, tout le monde aidant, les pelles, les pioches, les pics avaient fait leur ouvrage: «l'Éclair»,—car c'était bien lui, les lecteurs l'ont certainement reconnu—était dégagé de l'enveloppe rocheuse dans laquelle il séjournait depuis qu'il avait fait, aux environs de Saturne, la rencontre du bolide qui portait Sharp.

Avec mille précautions,—et les savants tinrent à se charger eux-mêmes de cette délicate besogne,—l'appareil fut transporté à quelque distance, et là, après avoir été examiné, palpé, ausculté, il fut décidé qu'on forcerait sans tarder ce qui semblait être l'ouverture de ce coffre étrange.

Sous les coups redoublés des pics, le trou d'homme que des écrous fermaient intérieurement, s'ouvrit: mais alors, il y eut une bousculade, chacun voulant entrer le premier et tous prétendant pénétrer.

On dut procéder par tirage au sort au choix de cinq membres du congrès, chargés d'explorer les flancs de l'appareil, et, hardiment, bien qu'un peu pâles, les cinq savants pénétrèrent.

La face exsangue, les yeux désorbités, sans mouvement, sans souffle, Fédor Sharp attendait.

Un cri retentit à l'intérieur de l'Éclairet un savant sortit, tenant entre ses bras un corps inerte: c'était celui de Séléna; puis successivement apparurent Farenheit, Gontran, Fricoulet et enfin Ossipoff...

À la vue de ce dernier, Sharp poussa un grand cri, porta les mains à sa tête, comme si un choc lui eût brisé le crâne, et tomba raide.

On s'empressa auprès de lui: il était mort!


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