CHAPITRE XII

OÙ TOUT LE MONDE EST CONTENT, SAUF JONATHAN FARENHEIT

Partrain spécial, un véritable régiment de docteurs, mandés télégraphiquement, était arrivé de Rio, durant la nuit et, sans prendre aucun repos, ils avaient décidé de procéder immédiatement à l'examen des «sujets».

Quatre par quatre, ils avaient défilé dans la grande salle de la Posada, transformée en dortoir, et où, sur un bon lit, chacun des voyageurs était étendu, sans mouvement, sans souffle apparent.

Pendant une demi-heure, les docteurs examinaient, palpaient, auscultaient les «sujets»; puis, hochant gravement la tête, les lèvres muettes par crainte de dire une bêtise, ils sortaient, cédant la place à quatre suivants qui faisaient comme les précédents, qu'ils allaient retrouver dans une pièce voisine.

L'aurore se levait lorsque, le défilé ayant pris fin, le corps médical de Rio, presque tout entier, se trouva réuni: cela formait une assemblée fort nombreuse et d'aspect imposant.

On chuchotait à voix basse, dans les coins, par petits comités, chacun tentant, avant de donner son opinion, de connaître celle des autres, de peur de commettre une «gaffe» par trop énorme; mais personne ne se décidait à prendre la parole, par crainte de se compromettre.

Enfin, comme cela menaçait de se prolonger indéfiniment, quelqu'un, pris de pudeur à la pensée des malheureux dont le sort dépendait peut-être de la décision qu'allait prendre cette assemblée de savants, hasarda ces mots timidement prononcés:

—Il faudrait peut-être entrer en consultation....

Aussitôt, chacun sembla se réveiller, regarda son voisin, et dit:

—Oui, l'on pourrait entrer en consultation...

Mais cette chose, si simple en apparence, présentait au fond des difficultés énormes, du moment qu'il s'agissait de passer de la théorie à la pratique.

Une consultation entre une demi-douzaine de confrères n'est déjà pas chose fort commode; mais ils étaient là juste cent vingt-deux—pas un de plus, pas un de moins—et dame, pour mettre d'accord cent vingt-deux membres de la faculté de Rio...

Et comme chacun, se rendant compte de cette difficulté, pour ne pas dire de cette impossibilité, jetait sur son voisin un regard anxieux, tout à coup, un des membres présents proposa de s'assimiler à un congrès.

On applaudit!

Dès lors, l'impossibilité était vaincue, les difficultés étaient aplanies: il ne s'agissait plus que de nommer un bureau—ce qui ne demanda pas plus d'une heure et quart, les rivalités étant grandes,—et de choisir ensuite un président, ce qui fut fait au bout d'une heure,—les compétitions étant considérables.

Dès lors, ayant un bureau et un président, l'Assemblée se déclara normalement constituée, apte à délibérer et, comme il était près de huit heures, qu'on avait passé la nuit en chemin de fer et que l'on tombait de sommeil, le président mit aux voix une motion tendant à lever la séance pour permettre aux membres présents d'aller prendre un peu de repos.

Mais, avant de se séparer, le Congrès adopta la marche suivante de ses travaux: repos général jusqu'à midi; à midi lever et mise à table; repas jusqu'à deux heures; à deux heures entrée en séance.

Il fut fort applaudi; mais il faut reconnaître que les applaudissements ne furent ni moins nourris, ni moins chauds quand il proposa au Congrès de se déclarer en permanence, jusqu'à ce qu'une décision eût été prise.

Avant de se séparer pour aller chacun de leur côté chercher un coin pour se reposer, les membres du Congrès nommèrent un des leurs chargé de prendre, sur son sommeil et sur son repas, le temps nécessaire pour rédiger un rapport qui servirait de base à la discussion, dès la reprise de la séance.

Le président, chargé, à son tour, de s'entendre avec l'aubergiste pour que le menu du repas fût digne du corps médical de Rio, on se sépara et, sans nul souci de ceux pour le salut desquels ils avaient été convoqués, messieurs les docteurs s'en furent chercher, dans un profond sommeil, l'oubli de leurs fatigues, tandis que, assis en face l'un de l'autre, le président élaborait minutieusement le menu du déjeuner et que le rapporteur élaborait non moins minutieusement son rapport...

Pour être juste, il faut dire qu'à deux heures sonnant le Congrès était en séance et que l'écho de l'horloge mourait à peine que le président donnait la parole au rapporteur.

Très habilement, celui-ci avait commencé par faire l'éloge du corps médical brésilien, portant aux nues les fameux docteurs qui n'avaient pas hésité à abandonner des malades très intéressants pour venir apporter le concours de leurs lumières à la résolution de l'extraordinaire problème qui se posait à eux, n'ayant pas assez d'éloges, non plus, pour le dévouement des praticiens plus humbles, qui n'avaient pas reculé devant les kilomètres et les kilomètres à parcourir pour tenter de tirer du néant les «sujets» découverts dans ce bloc aérien...

«Certes, il ne lui appartenait pas à lui, modeste entre les modestes, de se prononcer sur le cas véritablement sans précédent qui leur était soumis: cependant, il ne croyait pas trop s'avancer en déclarant que c'étaient là des êtres appartenant à la génération actuelle,—il n'en voulait pour preuve que les vêtements, ou plutôt les lambeaux de vêtements qui les couvraient et qui semblaient révéler, à l'examen, une fabrication moderne.

«Il regrettait fort que l'illustre savant, dont le récent voyage venait de bouleverser le monde scientifique, fût mort si tragiquement, et cela au moment même où son expérience eût pu être d'une si grande et si incontestable utilité; car si,—comme on pouvait le supposer,—le bolide tombé, quelques semaines auparavant, aux environs de Pétersbourg, appartenait au bradyte dans lequel les «sujets» en question venaient d'être trouvés, nul doute que Fédor Sharp eût donné de précieux renseignements, desquels on eût conclu, pour ainsi dire à coup sûr, en quel état se trouvaient, pour l'instant, ces malheureux.

«Certes, il ne lui appartenait pas d'examiner le côté scientifique de la question; d'autres plus compétents que lui le feraient, et avec une plus grande autorité que celle qu'il pourrait apporter.... Mais enfin, avant d'examiner si les êtres en question étaient ou non viables, il eût été, à son avis, indispensable d'être fixés sur le monde duquel ils arrivaient, et sur la composition exacte du bradyte dans lequel ils étaient comme incrustés.

«Ces points une fois acquis, on pourrait, sachant dans quelles conditions atmosphériques et climatologiques les «sujets» avaient vécu, étudier s'il était possible ou non de les rappeler à la vie.

«C'est pourquoi il concluait à la convocation immédiate et par voie télégraphique d'un corps d'astronomes et de chimistes, à l'effet d'examiner le bradyte et d'analyser sa composition.»

Si la première partie du rapport avait été, comme on pense, applaudie, la seconde fut accueillie par une froideur significative: on trouvait, non sans raison, que ce n'était guère flatteur pour le corps médical de Rio, que de proposer de le mettre à la remorque des astronomes et des chimistes.

Et, demandant la parole, un orateur escalada la tribune pour déclarer, en son nom et au nom d'un grand nombre de ses collègues, qu'ils ne pouvaient, à leurs grands regrets, adopter les conclusions du rapporteur: c'était en leur qualité de médecins qu'ils avaient été convoqués à l'effet d'examiner des corps inanimés et de décider s'il y avait ou non lieu de tenter quelque chose pour les rappeler à la vie.

Tous, ils avaient défilé devant les «sujets», les avaient étudiés, sommairement il est vrai, mais suffisamment pour s'être fait une opinion et il demandait au président de vouloir bien mettre au vote la question de savoir à quel cas particulier appartenait l'état des «sujets». On pourrait ensuite voter sur le point de savoir à quelle résolution il convenait de s'arrêter....

Sous la conduite de l'aubergiste, ils revenaient chargés de provisions (p. 363).

Tout cela avait été dit d'une voix brève, autoritaire, qui produisit grande impression et le président jugea, aux acclamations qui accueillirent l'orateur à sa descente de la tribune, que la grande majorité partageait sa manière de voir.

Seulement, quand il proposa de voter par mains levées, un certain nombre d'assistants demandèrent qu'on procédât par vote secret et, cette motion ayant été adoptée, chacun des cent vingt-deux docteurs de la Faculté de Rio monta à la tribune pour déposer, dans une soupière prêtée par l'aubergiste pour jouer le rôle d'urne et placée devant le président, le bulletin sur lequel il avait résumé son diagnostic.

Le compte fait, il se trouva que, sur cent vingt-deux votants, il y eut trente-cinq bulletins concluant à une momification d'un ordre tout spécial qui, en produisant la mort, laissait cependant au sujet l'apparence de la vie: quinze bulletins insinuant qu'on se trouvait en présence d'un cas de catalepsie incompréhensible, mais que l'on ne pouvait faire cesser, du moment que l'on n'en connaissait pas les causes et enfin soixante-douze bulletins blancs.

En proclamant le résultat du vote, le président insinua qu'il était regrettable qu'un si grand nombre de confrères n'eussent pas cru devoir donner leur opinion,—fût-elle même absurde,—car quelquefois de plusieurs absurdités jaillit la lumière.

On procéda ensuite à un second tour de scrutin, lequel avait pour but de formuler un vœu relativement aux dispositions à prendre en ce qui concernait les «sujets».

Sur ce point, il y eut unanimité: cent vingt-deux bulletins, sur cent vingt-deux votants demandaient que les «sujets», transportés à Rio, fussent mis à la disposition de l'École de médecine, pour y être soumis à un examen anatomique sérieux.

—Un certain nombre de nos confrères, dit alors le président d'une voix grave, ont cru devoir voter comme la majorité de l'assemblée, bien qu'ils inclinent à penser que les «sujets» sont seulement en état de catalepsie! je suppose être l'interprète des sentiments de tous en leur adressant des félicitations pour leur stoïcisme; car ils se trouvent en présence d'un cas de conscience difficile à trancher, eu égard à la vie qu'ils croient exister à l'état latent chez des individus. Mais de véritables savants pouvaient-ils hésiter, alors que les intérêts de la science sont en jeu?...

En dépit de sa férocité, cette petite harangue fut applaudie à outrance.

Alors, un des membres de l'assemblée demanda la parole pour un fait personnel et dit:

—Je suis l'un de ceux auxquels notre honorable président vient de faire allusion en termes si délicats et si flatteurs et, si je suis monté à la tribune, c'est pour dire ceci: c'est qu'en admettant que les «sujets» soient en état cataleptique, il n'y a qu'un miracle qui puisse les rendre à la vie, étant donné l'ignorance où nous sommes de la cause de cet état... Or, comme Dieu seul fait des miracles et que nous ne sommes que des hommes, j'ai estimé qu'il fallait faire profiter la science d'une occasion unique d'étudier sur le vif un cas de catalepsie sidérale...

Il ajouta d'une voix vibrante:

—Donc, à l'amphithéâtre!

Et, tous se levant, les bras agités au-dessus de la tête, de répéter, en écho:

—À l'amphithéâtre!

En ce moment, la porte de la salle s'ouvrit et Fricoulet, arrêté sur le seuil, pâle, défaillant, cramponné des deux mains, au chambranle, pour ne pas tomber, balbutia d'un ton rauque qui donnait comme une sensation d'outre-tombe:

—Bravo! messieurs... seulement vous avez oublié de nous demander notre permission!

La foudre, tombant tout à coup, n'eût pas produit un effet plus radical: durant une seconde, les cent vingt-deux savants s'immobilisèrent, les traits figés, comme médusés, les yeux désorbités avec une expression d'épouvante, la bouche ouverte par un cri que l'angoisse avait étranglé dans la gorge, au passage.

Puis, subitement, ce cri sortit de toutes les gorges à la fois, trahissant l'horreur que causait cette soudaine apparition et, dans une bousculade folle, les docteurs se ruèrent vers les portes, vers les fenêtres, vers tout ce qui pouvait être une issue susceptible de les mettre promptement hors de l'atteinte de ce revenant.

En moins d'une minute, la salle fut vide et alors Fricoulet partit d'un éclat de rire.

Mais ce rire,—le premier qu'il poussait depuis son retour sur la terre,—frappa ses oreilles d'échos si singuliers qu'il tressaillit, sentant un frisson le secouer désagréablement des pieds à la tête.

—Brrou! fit-il.

Et, pivotant sur ses talons, il rentra dans la salle où ses compagnons de voyage, étendus sur leur couchette, conservaient cette immobilité qui avait fait croire à leur mort.

—Pauvres amis, murmura l'ingénieur, ils l'échappent belle!... sans moi, ils étaient, dans vingt-quatre heures, couchés sur la table de dissection!...

Il promena ses regards autour de lui, avisa la tablette surmontant le comptoir et sur laquelle une ligne respectable de bouteilles se voyait, contenant des liquides de couleurs variées.

—Il y a là plus qu'il n'en faut pour faire revenir un mort!

Il se hissa sur le comptoir, consulta les étiquettes, prit une bouteille de rhum qu'il déboucha et dont il avala une forte gorgée; après quoi, un peu ragaillardi lui-même, il se dirigea vers les couchettes.

Un moment, il s'immobilisa, promenant ses regards à droite et à gauche, semblant indécis sur le choix qu'il convenait de faire; mais son indécision ne fut pas longue et, s'approchant de Séléna, il entr'ouvrit doucement les lèvres de la jeune fille pour faire couler entre ses dents serrées quelques gouttes d'alcool.

Penché vers elle, lui soulevant le buste d'un bras, tandis que, de la main restée libre, il lui tamponnait le front de son mouchoir imbibé de rhum, il suivait avec une angoisse poignante, sur le visage de Séléna, les progrès de la résurrection.

D'abord, ce ne fut qu'un imperceptible tressaillement dans les muscles faciaux, puis la poitrine se souleva imperceptiblement, envoyant, par les lèvres pâles, un souffle léger, si léger qu'à peine eût-il agité un duvet d'oiseau; mais ce souffle, Fricoulet en eut la perception sur sa joue et cela lui arracha une exclamation de joie.

—Séléna... ma chère Séléna... murmura-t-il.

Presque aussitôt, pourtant, il rougit de son audace et jeta un regard inquiet vers Gontran, comme si celui-ci eût été capable de l'entendre; alors, rendu au sentiment de la réalité par la vue de son ami, il poussa un soupir de regret et son visage, radieux, s'assombrit.

Cependant, sous la peau mate de la jeune fille, il semblait que le sang circulât à nouveau; à fleur de peau, une légère teinte rosée parut bientôt, rendant une apparence de vie à ce pauvre visage tout à l'heure encore couleur de cire; la poitrine commençait à se soulever plus franchement sous le jeu plus régulier des poumons, en même temps que les lèvres reprenaient leur incarnat d'autrefois.

Enfin, les paupières, après avoir battu à plusieurs reprises, finirent par s'entr'ouvrir et le regard vague, durant quelques secondes, s'illumina soudain en s'arrêtant sur l'ingénieur.

—Monsieur Fricoulet... balbutia la jeune fille.

Fricoulet, ivre de joie, lui saisit la main et la couvrit de baisers, balbutiant:

—Mademoiselle!... oh! mademoiselle...

Bien que revenue à elle, Séléna n'avait pas, comme bien on pense, le sentiment de la réalité; aussi, promenant d'un air surpris ses regards autour d'elle, cherchant, sans y pouvoir parvenir, à se rendre compte des objets nouveaux qui l'entouraient, elle murmura la phrase classique pour toute personne sortant d'un évanouissement:

—Où suis-je?... Qu'est-il arrivé?...

—Sur Terre! mademoiselle! s'exclama Fricoulet... nous sommes sur Terre... enfin!...

Alors, le souvenir des êtres qui lui étaient chers revint à la jeune fille et, la gorge étranglée par l'angoisse, elle s'écria:

—Mon père!... Gontran!...

Puis, apercevant, couchés côte à côte, le vieillard et son fiancé, elle se laissa aller au bras de l'ingénieur, demi-pâmée, balbutiant:

—Morts!... ah! mon Dieu!

—Non... non, rassurez-vous... il en est d'eux comme de vous... du moins je l'espère...

Séléna, d'un énergique effort, s'était relevée, puisant dans son amour filial la volonté nécessaire pour triompher de la faiblesse qui menaçait de la terrasser.

—Occupez-vous de M. de Flammermont, dit-elle. Je cours à mon père.

Et avec une énergie dont on n'aurait pu croire capable cette pauvre enfant, tout à l'heure engourdie dans une catalepsie voisine de la mort, elle se mit à frictionner le vieillard, ainsi que Fricoulet avait fait pour elle-même.

L'ingénieur, lui, avait employé pour Gontran un système semblable à celui dont il avait usé pour la jeune fille: rhum ingurgité entre les lèvres contractées, friction du visage avec un linge trempé d'alcool, massage de la poitrine pour rétablir le jeu des poumons; et, comme pour Séléna, le succès couronna ses efforts.

Mais ce qu'il y eut de plus curieux, ce fut que Farenheit, sans qu'on se fût occupé de lui, revint à la vie en même temps que le jeune comte.

L'odeur de l'alcool avait sans doute impressionné de façon toute spéciale ses nerfs olfactifs; car, obéissant à une sorte d'instinct, comme s'il eût été en état de somnambulisme, il étendit la main vers le litre de rhum posé à sa portée et d'une seule lampée, en avala le contenu presque tout entier.

L'absorption rapide d'une si grande quantité d'alcool produisit, dans cet estomac sevré de spiritueux depuis si longtemps, l'effet d'un réactif puissant qui provoqua une résurrection quasi instantanée.

Et cette résurrection se manifesta tout d'abord par un éternuement formidable qui éclata comme un coup de canon, faisant trembler les vitres de la salle.

—By God!—s'exclama en sursautant l'Américain qui ne s'était pas rendu compte qu'il était l'auteur de cette explosion, By God... voilà l'Éclairqui éclate...

D'un bond, il fut en bas de sa couchette; mais l'état de faiblesse extrême qui l'engourdissait, comme mort, depuis plusieurs semaines, le fit fléchir si brusquement sur ses jambes qu'il s'immobilisa, tout stupéfait, promenant autour de lui un regard ahuri...

—Monsieur de Flammermont!—appela-t-il... Monsieur Fricoulet!...

Mais il s'arrêta net, passa la main sur son front et, se mettant à rire, ajouta:

—Diable de rêve!... car je rêve!... cette fenêtre... ce comptoir... ces chaises... Ce n'est pas l'Éclairtout ça...

Il écarquillait les yeux, regardant les groupes formés par Séléna auprès d'Ossipoff et de Fricoulet auprès de Gontran, ne pouvant s'imaginer qu'il n'était pas le jouet d'un cauchemar, lui montrant près de lui ses compagnons de voyage...

Cependant, comme il tenait encore à la main le litre de rhum, il en porta le goulot à son nez, renifla vigoureusement et s'exclama:

—Mais, By God!... ça en est, cependant!... je n'ai pas la berlue!...

Et tendant la main vers l'ingénieur:

—Monsieur Fricoulet, supplia-t-il, au nom de Dieu, je vous en conjure...

Comme il achevait ces mots, Gontran revenait à lui et, tout comme l'Américain, le jeune comte commença par douter de la réalité.

Mais un incident vint fort à propos, heureusement, déchirer les voiles qui enveloppaient leur cerveau et les contraindre à toucher du doigt la vérité...

Au dehors, un bourdonnement de voix se faisait entendre, croissant à chaque seconde, pour atteindre tout à coup une intensité formidable; en même temps que, les volets subitement arrachés, apparurent derrière les vitres des pyramides humaines, montrant des têtes curieuses entassées les unes sur les autres.

C'était la population entière du village, augmentée des habitants des environs qui, mise en éveil par la fuite épouvantée des docteurs, venait contrôler, de visu, ce qu'il y avait de vrai dans cette prétendue résurrection.

Et, lorsqu'ils aperçurent les voyageurs debout près des couchettes sur lesquelles plusieurs de ceux-là mêmes qui regardaient les avaient étendus, le miracle éclata aux yeux de tous et une formidable exclamation poussée par des centaines de poitrines vint prouver aux oreilles de Farenheit et de Gontran que, cette fois, ils foulaient bien du pied le sol de la planète natale...

L'Américain ne courut pas, il vola jusqu'à l'une des fenêtres, l'ouvrit toute grande et, brandissant à bout de bras sa casquette de voyage, hurla à pleins poumons:

Nos corps reprenaient le chemin de la terre (p. 374).

—Hurrah!... hurrah!...

Et la foule enthousiasmée, qui tout d'abord avait eu en arrière un prudent mouvement de recul, répéta après lui:

—Hurrah!... hurrah!...

Puis un silence religieux se fit: on attendait qu'il prononçât un discours...

Mais,—la nature, un moment engourdie, reprenant soudain ses droits,—le discours de l'Américain fut extrêmement court et se borna à ceci:

—À manger!... à boire!...

Comme une nuée de moineaux mis en fuite par la détonation d'une arme à feu, les villageois détalèrent dans toutes les directions et presque instantanément Farenheit se trouva seul dans l'encadrement de la fenêtre grande ouverte...

Alors, il revint vers ses compagnons: les premières effusions de joie passées, Gontran et Fricoulet avaient joint leurs soins à ceux de Séléna pour rappeler à lui Ossipoff.

Mais la résurrection du vieillard était lente; car, depuis trois ans, le cerveau avait tué le corps, la lame avait usé le fourreau; et maintenant que la volonté était engourdie—morte peut-être—les membres, ayant perdu leur maître, n'obéissaient plus...

Cependant, à force de frictions énergiques, à force d'insufflations patientes et habiles entre les lèvres décolorées, la poitrine finit par se soulever presque imperceptiblement et Séléna, qui était penchée vers le visage livide de son père, se redressa soudain, la joie dans les yeux.

—Il respire! s'exclama-t-elle.

—Chut! fit Fricoulet en mettant un doigt sur sa bouche, pas d'émotions.

Il continua de lui masser doucement la poitrine, tandis que Gontran lui frottait les tempes avec du rhum et que, de son mouchoir, en guise d'éventail, Séléna lui envoyait à la face un air un peu plus frais.

Peu à peu, tant d'efforts furent récompensés, les poumons reprirent leur jeu naturel, les paupières se soulevèrent, les regards se promenèrent de l'un à l'autre, et bientôt, la voix caverneuse, Ossipoff demanda:

—Qui donc est à la machinerie?

Ne recevant pas de réponse, il ajouta, faisant mine de vouloir se lever:

—Je vais mettre le cap sur la Grande Ourse... Je veux voir... je veux connaître...

Il s'arrêta, porta dans un geste douloureux ses mains à sa poitrine et balbutia:

—Je souffre épouvantablement...

—La faim, parbleu... fit l'Américain.

Un éclair s'alluma dans la prunelle du vieillard.

—Oui... oui... vous devez avoir raison, Farenheit,... mais la soute est vide...

Alors, un ruisseau de larmes jaillit de ses yeux.

—Ah! ma fille... mes amis... combien je suis coupable!... pardon, pardon, de vous avoir jetés dans cette folle aventure... Les étoiles!... c'était trop loin... et nous voici condamnés à mourir de faim.

Comme il achevait ces mots, un vacarme se fit entendre du côté de la porte qui finit par s'ouvrir sous une pression violente, livrant passage à la foule des braves gens qui, tout à l'heure, examinaient du dehors les voyageurs...

Sous la conduite de l'aubergiste, ils revenaient chargés de provisions: l'un portait sur sa tête un panier de raisin, l'autre tenait dans ses bras des bouteilles de vin; celui-ci c'était un gigot dont il faisait hommage; celui-là, plus pauvre, avait partagé en deux le pain destiné à sa famille...

Devant les voyageurs ahuris, ils défilèrent ainsi, poussant des hourras et déposant sur le plancher leurs cadeaux qui finirent par former un amoncellement de victuailles, faisant comme un rempart.

À chacun des manifestants, chacun des voyageurs dut serrer la main et quand le dernier fut sorti, seul l'aubergiste demeura pour dresser la table...

—Ah! bien! disait-il tout en plaçant les assiettes, ça en fait un bruit, votre aventure... C'est-à-dire que je m'en vais faire des affaires d'or avec vous!... on parle d'organiser des trains de plaisir jusqu'ici... et comme mon auberge est la seule du pays...

Il s'exprimait en portugais et comme Gontran avait été durant quelques mois—lorsqu'il appartenait à la diplomatie—attaché à la légation française à Lisbonne, il demanda:

—Pardon, mon ami... voudriez-vous nous dire où nous sommes?...

L'aubergiste le regarda avec des yeux démesurément ouverts; puis il éclata de rire, s'exclamant:

—C'est vrai!... vous ne pouvez pas savoir... eh bien! vous êtes chez Antonio Pajarès, aubergiste dans le village de la Rocca... à vingt-cinq kilomètres de Rio...

—Rio!... Rio-de-Janeiro! s'écria Gontran.

—C'est cela même...

Alors, il se tourna vers ses compagnons et leur traduisit en français la réponse du Brésilien...

Farenheit battit un entrechat.

—Amérique!... Nous sommes en Amérique.

Il se précipita vers Gontran, lui serra la main avec une frénésie telle que les os craquèrent et dit d'une voix qu'il s'efforçait de rendre grave:

—Merci... merci, cher monsieur de Flammermont, de cette attention délicate; mais, pendant que vous y étiez, vous auriez aussi bien pu diriger l'Éclairsur les États-Unis...

Fricoulet partit d'un éclat de rire formidable.

—Pourquoi pas aussi dans New-York même, cinquième avenue, au deuxième étage, sur votre palier...

Tout en plaisantant, cependant, l'ingénieur réfléchissait, se creusant vainement la cervelle pour comprendre comment lui et ses compagnons se trouvaient en Amérique, sur le territoire brésilien, à quelques kilomètres de Rio.

Par quel miracle avaient-ils franchi assez rapidement, pour ne pas mourir d'inanition, les trillions et les trillions de lieues qui séparaient les régions de la Grande-Ourse de la planète natale?

En admettant même que la vitesse dont l'Éclairétait animé durant sa course à travers le désert sidéral eût été—il ne savait trop comment, par exemple,—décuplée, centuplée même, il leur eût fallu des centaines d'années, et...

Il regarda l'un après l'autre ses compagnons de voyage, et ils lui apparaissaient tels qu'il les avait quittés la veille, à l'exception pourtant d'Ossipoff dont le visage portait les traces d'un excessif surmenage...

Mais, en admettant même cette chose inadmissible que le véhicule eût été animé d'une vitesse à laquelle il était impossible à l'imagination humaine de songer, par suite de quelles circonstances, contraires à toutes les lois de la physique et de la mécanique, l'Éclairne s'était-il pas liquéfié d'abord en pénétrant dans la zone d'atmosphère terrestre et ensuite brisé, en touchant le sol de la planète?

Voilà ce à quoi il songeait, la tête entre les mains, tandis que ses compagnons—ou du moins Gontran et Farenheit—faisaient largement honneur au repas; Ossipoff, lui, le regard vague, les mains abandonnées sur les genoux, gardait une immobilité accablée, indifférent aux caresses que lui prodiguait sa fille.

—Alcide, dit tout à coup Flammermont qui, sa première fringale apaisée, finit par s'apercevoir de l'attitude rêveuse de son ami; Alcide, tu n'as donc pas d'estomac?...

L'ingénieur tressaillit, comme arraché brusquement à un rêve, et répondit en se jetant sur le contenu de l'assiette placée devant lui:

—Si... si... parfaitement.

Et il se mit à manger silencieusement.

Tout à coup, comme l'aubergiste venait d'entrer, Farenheit dit à Gontran:

—Auriez-vous l'amabilité de prier cet homme de m'apporter un indicateur des chemins de fer?

Quelques instants plus tard, l'Américain feuilletait l'indicateur demandé, prenant des notes au crayon, marquant l'itinéraire à suivre, notant les heures de départ et les systèmes de correspondances...

—By God! finit-il par grogner d'un ton mécontent, je ne puis partir avant demain matin...

—Partir!... pour où?... interrogea Fricoulet.

—Mais pour New-York, donc!... Vous figurez-vous, par hasard, que j'aie l'intention de m'établir au Brésil...

Rapidement, il avait écrit quelques lignes sur une feuille arrachée à son carnet.

—Voudrez-vous avoir de nouveau l'obligeance, fit-il à Gontran, de demander à l'aubergiste s'il y a le télégraphe, ici?

L'homme ayant répondu négativement, Farenheit ajouta:

—Connaît-il quelqu'un dans le village qui porterait à cheval cette dépêche au télégraphe de Rio?

Et comme, cette fois, l'aubergiste tendait la main dans un geste fort clair, l'Américain, embarrassé, balbutia:

—Mon cher comte, vous n'auriez pas de monnaie sur vous?

—Dame... pas plus que vous et que Fricoulet...

Farenheit fouillait dans ses poches, machinalement, quoiqu'il sût très bien qu'il n'y trouverait rien, lorsque, soudain, ses yeux s'illuminèrent et sa bouche se fendit dans un large sourire; en même temps, du gousset de son gilet, il tira quelque chose qu'il montra à Fricoulet, du bout des doigts.

—Hein? fit interrogativement l'ingénieur en avançant la main...

L'Américain ouvrit la main et le quelque chose qu'il tenait tomba dans la main de son interlocuteur: ce quelque chose était purement et simplement un écrou, gros comme le petit doigt et mesurant trois centimètres de longueur.

—Eh bien! interrogea Fricoulet en tournant et retournant l'écrou...

—Combien cela peut-il peser... à peu près...

—Mon Dieu...—et l'ingénieur soupesait l'objet—je ne sais trop..., dans les deux cents... à deux cent cinquante grammes.

L'Américain reprit l'écrou et le déposa dans la main de l'aubergiste ahuri, en disant à M. de Flammermont:

—Expliquez à cet homme, que c'est pour la course...

Gontran examina Farenheit, regarda Fricoulet et murmura:

—Il est fou!...

—C'est vous qui êtes fou! riposta l'Américain; cet écrou provient de la machinerie de l'Éclair... cet écrou est en lithium... Or, le lithium vaut sur terre, m'a dit monsieur Fricoulet, environ soixante-dix mille francs le kilogramme; ce qui donne à cet écrou une valeur d'à peu près quatorze mille francs; pour aller porter une dépêche à Rio!... Je ne pense pas que cet homme soit volé...

Fricoulet hocha la tête.

—L'aubergiste ne comprendra pas, murmura-t-il; d'ailleurs, s'il comprenait, ce serait dangereux, car cela ébruiterait la chose et nous risquerions d'être volés...

Ces simples mots suffirent à faire se renfrogner le visage de l'Américain; il reprit l'écrou dans la main, toujours étendue, de l'aubergiste et le fourra dans sa poche; mais il décrocha sa montre, un superbe chronomètre en or, qu'il lui tendit, pendant que Gontran expliquait que le bijou lui était confié en garantie de paiement.

L'homme s'inclina jusqu'à terre et allait sortir lorsque, toujours servant d'interprète, mais pour le compte de Fricoulet, cette fois, Gontran lui demanda d'apporter des journaux...

—Qu'y a-t-il donc de si important dans cette dépêche? fit l'ingénieur, pour que vous soyez prêt à payer le commissionnaire une somme aussi considérable?

—J'annonce mon arrivée à New-York pour après-demain et convoque en assemblée générale les actionnaires de laSelene Company limited.

—Pour?...

—Pour rendre compte de mon mandat et déclarer qu'ils seront désintéressés jusqu'au dernier dollar, grâce à une part de bénéfices dans la vente de l'«Éclair»...

Fricoulet baissa le nez dans son assiette. L'Éclair! il n'osait faire part au pauvre Farenheit de ses inquiétudes; mais il craignait fort qu'il ne fût liquéfié, volatilisé, en traversant l'atmosphère ou réduit en miettes impalpables, en prenant contact avec le sol...

Cependant, l'aubergiste avait apporté les journaux et il y en avait une quantité assez respectable, vu que les docteurs, dans la précipitation de leur départ, avaient oublié ceux dont ils s'étaient munis, pour rompre la monotonie du voyage de Rio.

Il y en avait de tous formats et de toutes sortes, de toutes langues, des grands, des petits, des politiques, des scientifiques, des mondains, des illustrés, des portugais, des anglais, des français, des russes, etc.; et tous s'occupaient presque exclusivement du fameux aérolithe qui mettait sens dessus dessus le monde savant de l'Univers.

—Parbleu! dit Fricoulet, dont le visage s'irradia d'un sourire satisfait, voilà mon affaire.

Il venait de trouver un journal de Rio, rédigé en français et qui donnait sur l'événement les détails les plus circonstanciés.

Farenheit avait accaparé, lui, toutes les feuilles anglaises et américaines, laissant à Gontran le soin de parcourir les journaux espagnols et italiens; quant à Ossipoff, il écoutait d'une oreille distraite Séléna qui lui lisait à mi-voix une revue scientifique russe.

—Parbleu! s'exclama tout à coup Fricoulet en appliquant sur la table un coup de poing formidable, je m'explique maintenant.

Chacun interrompit sa lecture et dressa le nez vers l'ingénieur.

—Vous vous expliquez... quoi? interrogea Farenheit.

Séléna, dit Gontran à mi-voix, il faut que je vous parle (p. 383).

—Comment nous sommes ici... alors que, logiquement, mathématiquement, scientifiquement, nous devrions être à des milliards de lieues de la terre.

À ces mots, une étincelle s'alluma dans l'œil atone d'Ossipoff et il lui sembla qu'un regard de vie s'animait en lui.

Gontran, frappé par cette observation, s'écria à son tour:

—C'est juste!... et puis, par quel miracle ne nous sommes-nous pas volatilisés dans la nébuleuse de l'Écu de Sobieski?...

Fricoulet regarda son ami en riant, mais d'un rire sardonique et répondit:

—Par un miracle bien simple, mon cher Gontran, et que tu vas comprendre: nous ne sommes pas restés dans l'Écu de Sobieski, parce que nous n'y sommes jamais allés.

Il sembla que ces mots eussent produit sur Ossipoff l'effet d'un cinglant coup de fouet appliqué sur les mollets: il se redressa comme mû par un ressort, et, cramponné des deux mains au rebord de la table, le buste penché en avant, comme s'il allait se jeter sur l'ingénieur, qu'il considérait d'ailleurs avec des regards flamboyants:

—Jamais allés! répéta-t-il... vous osez dire que...

Il s'interrompit, haussa les épaules et, se tournant vers sa fille, ainsi que vers Gontran et Farenheit:

—Il est fou, ma parole!...

Mais Fricoulet se contenta de hocher la tête, sans cesser de sourire.

—Eh! eh!... le plus fou de vous tous n'est pas celui qu'on pense, déclara-t-il.

—Alors? s'exclama le vieillard, qui paraissait avoir recouvré toute sa vigueur, vous osez dire que nous ne sommes allée ni dans la Lune, ni dans les planètes, ni dans...

Mais l'ingénieur ne le laissa pas continuer.

—Permettez; ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, et ce que je n'ai pas l'intention de dire; je n'ai parlé ni de la Lune, ni des planètes, petites ou grandes...

—Ah! ricana le vieillard, vous concédez Neptune, Saturne, Uranus...

—Non, là, je vous arrête, monsieur Ossipoff... car je ne vous concède pas Uranus...

Le vieillard se croisa les bras, avec un air d'indignation profonde, et s'écria:

—Quoi!... vous oseriez nier...

—Que nous soyons allés à Uranus... parfaitement...

Les autres entouraient l'ingénieur, bien près de croire, eux aussi, comme Ossipoff le croyait sérieusement, que le malheureux garçon était fou...

Lui, se rendait compte du sentiment qui les animait et ne pouvait s'empêcher de ricaner.

—Parfaitement... répéta-t-il... je nie Uranus et tout le reste de notre voyage...

—Oh! par exemple! protesta à son tour Gontran; mais tu ne te rappelles donc plus...

—Si, je me rappelle... répliqua narquoisement l'ingénieur: la trahison de monsieur Ossipoff, profitant de notre sommeil pour nous faire quitter le courant astéroïdal et nous lancer dans l'infini...

Le vieillard baissa la tête, un peu honteux.

—... Et l'accident survenu à l'œil de monsieur Farenheit...

L'Américain chercha le bandeau qui lui entourait le front et parut fort surpris de ne le pas trouver.

—... Et ton rêve sur la Loïe Fuller, avec laquelle tu te mariais...

Ce fut au tour de Gontran de détourner la tête pour fuir le regard plein de reproches de Séléna.

—... Et la congestion cérébrale de monsieur Ossipoff, poursuivit Fricoulet, et le fameux duel que monsieur de Flammermont et sir Farenheit doivent avoir ensemble aussitôt leur retour sur terre...

Séléna jeta un cri de terreur, tandis que les deux adversaires s'écartaient soudain l'un de l'autre, sentant se réveiller en eux le ressentiment que les péripéties du voyage avaient endormi.

—Ah! se mit à rire Fricoulet, vous n'avez rien à craindre, mademoiselle, et vous, mes chers amis, vous pouvez bien vous donner la main... car votre altercation n'a eu lieu qu'en rêve.

—En rêve! s'exclamèrent-ils tous à la fois...

—Assurément, puisque c'est en rêve que nous avons accompli notre voyage sidéral...

Ce fut un ébahissement.

—Voyons... fit l'ingénieur, rappelez-vous ce qui s'est passé au moment où nous passions à proximité de Saturne; on avait agité la question de savoir si on continuerait le voyage, afin de profiter du courant astéroïdal qui nous emportait... ou bien si on courrait la chance d'aborder sur la planète, quitte à revenir ensuite comme on pourrait...

—Parfaitement, déclara Farenheit, je me rappelle d'autant plus ces détails qu'à ce moment vous m'aviez enfermé dans ma cabine, et que je passais mon temps, l'oreille collée à la porte, pour écouter ce qui se disait.

—C'est alors, poursuivit Fricoulet, que monsieur Ossipoff découvrit dans la constellation de Cassiopée un astre nouveau, que Gontran déclara, après de sérieuses observations, être un bolide, et même il précisa en ajoutant que le point brillant signalé par monsieur Ossipoff, comme une montagne de neige, n'était autre que le véhicule servant d'habitation à Sharp...

Un peu humilié, le vieux savant grommela:

—Errare humanum est...

—C'est précisément ce que je vous répondais dernièrement, au sujet de mon dessin sur la Grande-Ourse, fit Gontran enchanté de reprendre sa revanche.

Ossipoff lança en dessous, à celui qui devait être son gendre, un regard soupçonneux et ne dit plus rien.

Alors, Farenheit, la mémoire complètement rafraîchie par ce que venait de dire l'ingénieur, s'écria:

—Je me souviens très bien... puisque c'est moi qui suis sorti de ma cabine, pendant que tout le monde dormait, pour remettre en route l'Éclair, que l'on avait fait stopper, afin de laisser passer le bolide en question...

—Eh bien! continua Fricoulet, l'Éclairest venu donner tête baissée dans le bolide avec une telle force qu'il y est entré tout entier, mais pas assez puissamment cependant pour le traverser de part en part et ressortir de l'autre côté.

S'adressant à M. de Flammermont, il ajouta:

—Te rappelles-tu ce cauchemar épouvantable dont tu me fis le récit? ce n'était point un cauchemar, c'était bien la réalité, et tandis que notre esprit vagabondait par les espaces, continuant le voyage véritablement incohérent rêvé par M. Ossipoff, nos corps, tombés dans un coma voisin de la mort et ayant l'Éclairpour tombeau, reprenaient le chemin de la terre, dans le bolide qui emportait Sharp...

Il ajouta, avec un sourire un peu narquois:

—Voilà comment il se fait que nous soyons aujourd'hui sur notre planète natale, alors qu'il y a trois jours encore, nous en étions éloignés de plusieurs trillions de lieues.

Ossipoff avait saisi sa tête à deux mains, avec le geste naturel à ceux qui entendent d'invraisemblables choses, et il balbutiait:

—Impossible!... impossible... impossible...

—Mais ce qui impossible, mon cher monsieur, riposta Fricoulet, c'est que nous n'ayons pas rêvé, que nous ayons réellement accompli ce fantastique voyage; d'ailleurs, vous n'avez qu'à lire ce que dit Fédor Sharp... vous verrez que son récit coïncide absolument avec ce que je viens de vous rappeler...

Et il mettait sous le nez du vieillard le journal qu'il tenait à la main et qui donnait un compte rendu aussi complet que possible des événements dont le monde scientifique était occupé depuis plusieurs semaines.

Force fut bien alors à Ossipoff de se rendre à l'évidence et, frappé au cœur par l'écroulement du rêve sublime qu'il avait fait, il poussa un gémissement et tomba sur son siège, en proie à un véritable effondrement.

Sa fille s'empressa auprès de lui, lui prodiguant mille caresses, s'ingéniant à trouver des arguments pour le consoler.

Ce fut vainement: il conservait son visage navré et gardait un silence farouche.

Ce fut en cet instant que l'hôtelier entra dans la salle.

—Señor, dit-il en s'adressant à Gontran, les voyageurs de messieurs Cook et Compagnie demandent s'ils pourraient avoir l'honneur de vous présenter de plus près leurs hommages.

Les yeux du jeune homme s'arrondirent.

—Messieurs Cook et Compagnie! répéta-t-il tout surpris, qu'est-ce que c'est que ça?...

—Tiens, lis, dit Fricoulet en lui tendant son journal qui consacrait un entrefilet entier aux excursions à prix réduit organisées par la fameuse Agence, aujourd'hui connue du monde entier, pour permettre aux curieux de l'ancien Continent de venir voir ce monstrueux bolide dont l'univers s'occupait.

—Nous voici passés à l'état de bêtes curieuses! s'écria le jeune comte.

Et à l'hôtelier:

—Qu'ils aillent contempler le bolide... cela, tant qu'ils voudront, mais qu'ils nous fichent la paix...

En ce moment, Fricoulet partit d'un immense éclat de rire et étendit la main vers la fenêtre derrière laquelle s'apercevait une masse de têtes, coiffées de la manière la plus étrange et la plus diverse, dont les visages, aux yeux ronds, aux bouches grandes ouvertes, exprimaient la plus ardente curiosité et la plus extrême surprise.

—Ces messieurs prennent un à-compte, ricana l'ingénieur, mais, pour le moment, c'est tout ce que nous pouvons leur permettre... Qu'ils aillent contempler le bolide... Cela leur fera prendre patience...

—Malheureusement, répondit l'hôtelier, cette consolation ne leur est même pas permise... car le gouvernement a été obligé de mettre autour du champ où le chariot a versé, une double ligne de sentinelles,... les touristes ne s'étaient-ils pas imaginé de vouloir emporter, chacun, un fragment du bolide, à titre de souvenir...

Fricoulet eut un plaisant mouvement de frayeur.

—Fichtre! monsieur l'hôtelier, fit-il, fermez bien les portes et les fenêtres! ces messieurs seraient capables de nous couper en petits morceaux pour emporter aussi un souvenir des fameux voyageurs.

Puis, désignant la porte au bonhomme:

—Fichez-nous la paix.

Se sentant tirer par la manche de son pardessus, il se retourna et se trouva nez à nez avec Farenheit.

—Dites donc, monsieur Fricoulet, murmura l'Américain, j'ai bien envie d'aller faire un tour du côté de l'Éclair... Voyez-vous qu'il prenne fantaisie à ces brigands de le détailler.

—Peuh!... puisqu'on vient de vous dire qu'il y avait des sentinelles...

—C'est égal... j'aimerais mieux veiller moi-même.

L'ingénieur haussa les épaules et dit:

—À votre aise... mon cher... seulement, à votre place, j'attendrais qu'il fasse nuit, autrement vous serez suivi comme une bête curieuse...

L'Américain montra ses poings.

—Voilà pour ceux qui s'aviseraient de vouloir me regarder de trop près...

Cela dit, il assujettit sur sa tête sa casquette de voyage, prit au râtelier une queue de billard qu'il fit tournoyer entre ses doigts noueux avec une prestesse inquiétante pour la curiosité des «Cook's Excursionnistes» et sortit.

—Ah! monsieur! s'exclama Fricoulet en regardant Séléna, comment pourrait-on ne pas aimer les étoiles?... (p. 388).

Cependant, l'affaissement d'Ossipoff avait fini par céder aux caresses et aux consolations de sa fille. Celle-ci, d'ailleurs, pour le ragaillardir un peu, lui avait tenu un raisonnement, sinon conforme à la scrupuleuse vérité, du moins plein de logique: puisque Sharp était mort, il n'y avait pas à craindre que l'on se heurtât à des démentis de sa part. Les voyageurs n'avaient qu'à tomber d'accord pour nier le récit fait par le savant à ses collègues et aux journaux. Il avait prétendu que le bolide qui le portait était un fragment de la comète de Tuttle... Et la preuve qu'il disait la vérité?... Et qui empêchait, au contraire, Ossipoff d'affirmer que l'Éclairavait rencontré ce bolide aux environs d'Antinoüsou de l'Écu de Sobieski?

C'était un mensonge!... c'est évident... Mais à qui ce mensonge nuirait-il? à personne... ah! si, à la réputation de Fédor Sharp; le beau malheur, en vérité!

Mais, est-ce que Fédor Sharp n'était pas le dernier des hommes? n'était-ce pas lui qui avait fait condamner Ossipoff aux mines, afin de pouvoir lui voler sa gloire? et avait-il hésité à le tromper encore sur la Lune et à lui voler de nouveau l'appareil qui devait lui permettre de continuer le voyage sidéral commencé?

Et à son retour à Pétersbourg, avec quelle audace avait-il fait le banquiste, battant le tambour pour sa propre science, s'attribuant la gloire d'avoir eu, le premier, l'audace de concevoir un si aventureux projet.

—Non, non, cher père, avait dit Séléna en concluant, plus je réfléchis et plus je suis persuadée que vous pouvez user de cette bien innocente supercherie; qui sait même si la Providence, en me l'inspirant, ne veut pas se servir de nous pour punir jusqu'après sa mort ce traître de Sharp!...

En prononçant ces mots, la jeune fille avait fait montre d'une énergie que, jusqu'alors, elle avait employée en bien peu d'occasions, même dans les moments où les péripéties nombreuses du voyage les avait mis elle et ses compagnons, à deux doigts de la mort...

C'est qu'elle se rendait très bien compte de la situation, la pauvre Séléna; son amour filial lui faisait pressentir ce qui se passait dans l'esprit de son père et une angoisse terrible l'étreignait à la pensée que l'anéantissement de ce rêve merveilleux dont il s'était bercé durant des mois, pouvait le mettre au tombeau.

Elle avait bien vu, durant que Fricoulet expliquait aussi simplement leur présence sur la Terre, la transformation inquiétante qui s'était faite chez le vieillard et ce n'était pas tant la pâleur soudaine qui avait envahi ses traits dont elle avait été frappée, que de l'expression de tristesse, de découragement, d'anéantissement, qu'avaient soudainement pris les regards du vieillard.

Et elle s'était dit que, si elle ne trouvait pas un moyen d'arracher—bon gré, mal gré—son père à l'état comateux dans lequel il était plongé, son cerveau était capable de sombrer dans cet accès de désespoir: c'est alors que l'idée de cette supercherie lui était venue à l'esprit et qu'elle avait employé toute son éloquence à la faire admettre par Ossipoff.

Docile comme un enfant, celui-ci s'était rendu aux arguments invoqués par sa fille; seulement il murmura:

—À quel monde céleste peut appartenir ce bolide?

Enchantée de le voir se rendre à ses raisons, la jeune fille s'exclama:

—Qu'à cela ne tienne: c'est là un détail de peu d'importance et que nous allons trancher sans tarder...

Elle se retourna vers M. de Flammermont qui causait avec Fricoulet.

—Gontran!... appella-t-elle.

Mais aussitôt, se rappelant le rôle que jouait le jeune homme, elle rectifia:

—Non... pas vous... monsieur Fricoulet...

Puis, jugeant imprudente cette rectification dont pouvait s'étonner Ossipoff, elle ajouta:

—Oh! bien si... vous tout de même...

Gontran fit la grimace et s'approcha d'un air ennuyé; à l'appel de la jeune fille, Fricoulet n'avait fait qu'un bond.

—Messieurs, dit alors Séléna, Sharp est mort, et, si l'on en croit les journaux, il aurait, avant sa mort, cherché à accaparer à son profit toute la gloire qui revient à mon père... Pensez-vous que ce serait porter un préjudice bien grand à ce misérable que de présenter comme effectuée réellement la fin de ce voyage que nous n'avons faite qu'en rêve.

—Pas le moins du monde, s'écria Fricoulet, c'était un gredin!... et puis, du moment qu'il peut vous être agréable que monsieur Ossipoff ait pénétré dansAntinoüs, dans laGrande-Ourse, dans leScorpion, etc., je n'y vois aucun inconvénient... Nous pouvons même être allés, si vous voulez...

Souriante, la jeune fille l'arrêta d'un geste de la main, tandis que Gontran, surpris d'un feu si étrange, regardait son ami, en pinçant les lèvres.

—Merci mille fois, monsieur Fricoulet, dit Séléna, mais il n'est nullement nécessaire d'exagérer...

—Oh! un peu plus, un peu moins, objecta M. de Flammermont.

Elle lui lança un coup d'œil surpris et poursuivit:

—D'autant plus que nous avons encore en nous les sensations éprouvées durant ce long rêve que nous avons fait, et, qu'ainsi, c'est presque la vérité que nous dirons. Seulement...

—Oui, interrompit l'ingénieur, seulement, qu'est-ce que ce bolide qui nous a amenés ici? n'est-ce pas? voilà ce que vous vous demandez?

Muettement, Séléna inclina la tête.

—Ce ne peut plus être, ainsi que l'a affirmé Sharp, un fragment de la comète de Tuttle; son orbite ne dépasse pas les grandes planètes, et nous ne pouvons prétendre arriver sur son dos du fin fond de l'espace.

En prononçant ces mots, Fricoulet tordait à les arracher les quelques poils follets qui lui ornaient le menton, cherchant, par ce moyen douloureux, à surexciter sa matière cérébrale.

—Diable! murmura-t-il, diable!...

Et ils étaient là, tous les deux, la jeune fille et lui, se regardant dans le blanc des yeux; Gontran, un peu à l'écart, et jouant d'un air distrait avec son monocle, lorsque la porte s'ouvrit, livrant passage à l'hôtelier.

—Messieurs, dit le bonhomme, il y a là une cinquantaine de personnes qui sollicitent l'honneur de vous entretenir en particulier.

Les deux jeunes gens ne purent s'empêcher d'éclater de rire.

—Voilà un entretien qu'il me paraît difficile d'accorder dans ces conditions-là, fit Gontran... Cinquante personnes!... cela ne s'appelle plus être reçu en particulier.

—Votre Seigneurie m'excusera, répliqua l'hôtelier; elle m'a mal compris, ou bien je me suis mal exprimé; ces personnes sollicitent un entretien particulier l'une après l'autre.

Fricoulet bondit sur lui-même.

—Mais il y en a pour la journée entière et même une partie de la nuit! s'écria-t-il. Et puis nous ne sommes pas des bêtes curieuses!

—Excusez-moi, señor, ces messieurs m'ont prié de vous remettre leurs cartes.

Et le bonhomme tendit à l'ingénieur un petit paquet de cartons imprimés qui lui fit exécuter un haut-le-corps de surprise.

—Aïe, murmura-t-il, la presse!

Et, mi-voix, parcourant rapidement les noms: «El Correo del Brazil», «Sud American's Messenger», «der Brazil», «le Moniteur des Intérêts français à Rio», «Gazetta Brasiliana», «Brésil Novosti», etc.

Il demeurait là, songeur, jouant machinalement avec les petits cartons.

—Tu n'as pas, je pense, l'intention de donner audience à tout ce monde-là? ricana Gontran.

—Mon père n'est pas en état de recevoir, dit à son tour Séléna.

—Possible, répondit Fricoulet en hochant la tête; mais, pour ce que vous me demandiez, il n'y a qu'un instant, mademoiselle, ce serait pourtant en recevant ces messieurs que nous pourrions accréditer la légende dont vous désirez auréoler le nom de votre père.

Un éclair jaillit des prunelles de Séléna.

—Alors, murmura-t-elle, si vous croyez...

—Eh bien! c'est dit, fit l'ingénieur, nous allons traiter cela tout de suite.

Et à Gontran:

—Viens avec moi... tu me repêcherais si je pataugeais...

—C'est que je sais bien mal mentir, répliqua le jeune homme en faisant la grimace...

L'ingénieur regarda son ami avec un ébahissement comique.

—Non!... vrai! fit-il au bout d'un instant, c'est sérieusement que tu dis cela?

—Sérieusement...

—Et... devant nous!...

Il éclata de rire, et, lui mettant la main sur l'épaule:

—Voyons... mon vieux... tu n'y penses pas... Tu ne sais pas mentir! mais qu'est-ce que tu fais donc depuis trois ans?

Le jeune comte rougit, puis pâlit, ses sourcils se contractèrent et un tremblement nerveux, indice d'une colère à grand'peine contenue, agita ses lèvres.

—Au surplus, ajouta l'ingénieur, je n'ai pas besoin de toi, et si je t'avais demandé ton concours, c'était plutôt pour te donner un rôle à jouer dans cette petite comédie que parce que j'avais besoin de tes connaissances spéciales...

—Ah! non, par exemple, bougonna Gontran, j'en ai assez de jouer des rôles! Voilà trois ans que je suis en scène...

Séléna le regarda, puis, avec douceur:

—Si cela vous pèse par trop, mon ami, murmura-t-elle.

Fricoulet haussa les épaules, et, d'une voix bourrue:

—Je m'en vais recevoir mes gens.

Il sortit, fermant la porte avec précaution, pour ne pas éveiller Ossipoff qui était assoupi.

Demeurés seuls, Séléna et Gontran se regardèrent, en silence, durant quelques instants: elle paraissait triste, et il avait l'air embarrassé.

Tous deux sentaient, en effet, qu'une explication était nécessaire: entre eux, depuis quelques mois, il y avait un malaise qu'ils ne s'expliquaient pas bien, mais qui leur faisait entrevoir maintenant avec quelque inquiétude l'avenir qu'ils avaient rêvé.

Enfin, M. de Flammermont poussa un soupir résigné, comme il arrive lorsque, après avoir délibéré en soi-même, on se décide à prendre un parti.

—Séléna, dit-il à mi-voix, il faut que je vous parle.

Il lui avait pris la main, et doucement l'attira à l'extrémité de la salle, dans une embrasure de fenêtre, où il la fit asseoir sur une chaise; lui-même s'assit en face d'elle, et, conservant entre ses mains celles de la jeune fille:

—Vous ne mettez pas en doute, n'est-ce pas, fit-il, la sincérité de l'affection que j'avais pour vous?

—Que vous aviez! répéta-t-elle sur un ton de reproche.

—Que j'ai encore, s'empressa-t-il de rectifier.

—Je serais la plus ingrate des femmes, monsieur de Flammermont, répondit-elle d'un ton sérieux, si j'oubliais que pour moi vous avez brisé votre carrière, abandonné ceux qui vous étaient chers, parents et amis.

—Lorsqu'on aime vraiment, Séléna, la femme aimée prend dans votre cœur la première place, et ce n'est point sur les prétendus sacrifices que j'ai faits que je me base pour affirmer la sincérité de mon attachement pour vous.

Elle ouvrit des yeux étonnés.

—C'est sur l'oubli de ma dignité.

—De votre dignité!

—Peu à peu, je me suis laissé entraîner à jouer un rôle incompatible avec mon caractère, et malgré moi, à la longue, mon estime pour moi-même s'est amoindrie.

Elle joignit les mains et s'exclama:

—Oh! Gontran, l'affection excuse tout.

Il secoua la tête, et, d'une voix ferme:

—Le moment est venu où il faut couronner une suite non interrompue de comédies et de mensonges... Eh bien! franchement, Séléna, je ne me sens pas le courage d'aller plus loin dans cette voie!

—Vous êtes las? dit-elle tristement.

—Las de mentir, oui. Dieu sait cependant, qu'après un stage aussi long, mon cœur est aussi plein de vous qu'au premier jour, et cependant, ce bonheur que j'ai poursuivi par delà ces mondes extraordinaires de l'espace, ce bonheur qu'il me suffit maintenant d'étendre la main pour atteindre, je le repousse, si, pour l'avoir, il me faut mentir de nouveau.

La jeune fille baissa la tête et garda un silence plein d'affliction.

—Croyez, s'écria-t-il, que suis sincèrement navré de la peine que je vous fais; mais, avant même mon honneur qui est en jeu, avant même mon propre bonheur, c'est votre propre bonheur à vous que je défends.

Elle soupira et balbutia:

—Mon bonheur, hélas!

—Cette comédie que j'ai jouée si longtemps, avec votre complicité affectueuse et le non moins amical concours de Fricoulet, cette comédie, excusable de la part d'un amoureux, ne saurait convenir à la dignité d'un époux. Je ne me vois pas continuant, après notre mariage, cette existence de supercheries vis-à-vis du vieillard qui vous aura donnée à moi. Je ne me vois pas obligé de rougir devant mes enfants,—s'il plaisait à Dieu de m'en envoyer.

Il lui prit de nouveau les mains, et la regardant bien en face:

—Voyons, soyez franche; ai-je raison?

—Trop... hélas!

—Ah! si, le mariage une fois conclu, ce devait en être fini de tous ces subterfuges, si je pouvais redevenir moi-même, si jamais plus même il ne devait être fait allusion au passé...

—Vous savez bien que c'est impossible! répliqua-t-elle vivement...

Et, après un court silence, elle ajouta pour expliquer ces mots:

—Tout ce que vous venez de me dire, monsieur de Flammermont, voilà quelque temps que je me le dis... je n'ai peut-être pas examiné, comme vous, la situation au point de vue de votre dignité... mais j'ai songé à ce que serait la vie, une fois que nous serions mariés... Bien des fois, sans laisser voir ma tristesse, j'ai remarqué chez vous des signes d'impatience lorsque mon père, notre dupe à tous les deux, vous causait des choses qui lui sont chères et j'ai fini par me demander si tous les efforts que vous faisiez pour vous contenir, afin de m'avoir pour femme, vous auriez la volonté nécessaire pour les continuer, une fois que je vous appartiendrais.

Comme ces paroles semblaient contenir une interrogation, Gontran répondit:

—Mon Dieu, vous savez, un homme n'est qu'un homme... et puis ce rôle me pèse depuis trop longtemps pour que je puisse m'engager...

—Oh! mais je ne vous demande rien... D'ailleurs, ainsi que je vous l'ai dit à plusieurs reprises, l'amour que j'ai pour mon père prime tout autre sentiment, quelque fort qu'il soit... Je sacrifierais tout au bonheur des dernières années qu'il a encore à passer sur terre... et j'ai juré de me consacrer à sa gloire pour qu'après lui, son nom ne meure pas tout entier...

Bien qu'émue, la jeune fille avait prononcé ces mots avec une fermeté qui décelait une immuable résolution.

—Ce serait vous faire injure, ma chère Séléna, dit alors Gontran, que de vous adresser le moindre éloge sur d'aussi beaux sentiments... Vous êtes une femme de devoir,... comme je suis un homme d'honneur... Séparons-nous donc en disant adieu à l'avenir de bonheur entrevu, et suivons chacun notre chemin.

Il s'était levé mais sans abandonner les mains de la jeune fille, comme s'il lui avait semblé que la séparation ne serait vraiment définitive que lorsque cette amicale étreinte se serait dénouée.

—Qu'allez-vous devenir? murmura-t-elle.

Il s'efforça de sourire et répondit:

—La diplomatie m'attend...

Comme il achevait ces mots, voilà qu'au dehors des cris enthousiastes éclatèrent au milieu desquels le nom d'Ossipoff revenait à tout moment.

Réveillé en sursaut, le vieillard se dressa droit sur ses jambes et, tout courant, en dépit de ses jambes défaillantes, gagna la fenêtre.

Dans la cour, une cinquantaine d'individus braillaient à qui mieux mieux, agitant à bout de bras, au-dessus de leur tête, leurs chapeaux et leurs casquettes, tandis que Fricoulet, debout sur la dernière marche d'un perron de pierre qui donnait accès à la posada, criait, lui aussi, à tue-tête:

—Vive Mickhaïl Ossipoff! Vive Mickhaïl Ossipoff!

Puis il fit un grand salut que les personnages lui rendirent; après quoi, il rentra dans l'intérieur de la maison, tandis que les autres gagnaient la rue, en remettant dans leur poche les carnets et les crayons dont ils étaient armés.

—Eh bien! ça y est! s'exclama l'ingénieur en arrivant comme une bourrasque dans la salle où Séléna et Gontran soutenaient, chacun d'un côté, Ossipoff, prêt à s'évanouir de joie... quel succès!... Ah! vous pouvez dormir sur vos deux oreilles... il y a là cinquante gaillards qui se chargent de prouver au monde entier que vous arrivez de l'Écu de Sobieskiet même de plus loin, si ça peut vous faire plaisir...

Les mains tremblantes du vieillard se tendirent vers Fricoulet.

—Ah! jeune homme, jeune homme! balbutia-t-il, comment reconnaîtrai-je jamais...

Gontran lui coupa la parole.

—Monsieur Ossipoff, dit-il, pourquoi ne pas charger mon ami Fricoulet du soin de continuer une chose qu'il a si bien commencée... Vous allez être assailli de visites, d'interviews, de lettres... Vous ne pourrez suffire à tout et malheureusement je vais être obligé de m'absenter durant quelque temps... j'ai en France une famille, des amis, que je tiens à rassurer...

—... Et sans doute aussi l'Académie, à laquelle vous ne seriez pas fâché de communiquer le résultat de notre voyage, fit le vieillard soudain mordu au cœur par la jalousie...

—N'ayez crainte, mon cher monsieur; je vous donne ma parole d'honneur de n'ouvrir la bouche à ce sujet, que pour prononcer votre nom; pour en revenir à Fricoulet, il pourrait vous donner un fameux coup de main en répondant aux importuns et en vous aidant dans la rédaction de vos mémoires.

—Hum! murmura Ossipoff, incrédule, saura-t-il?

L'ingénieur étendit la main vers la croisée.

—Ne venez-vous pas de voir comment j'ai su lancer l'affaire! dit-il; croyez-moi, il ne sera pas plus difficile d'emballer des savants que des journalistes.

Le vieillard regarda l'ingénieur.

—Vous commencez donc à aimer l'astronomie, monsieur Fricoulet? demanda-t-il en souriant.

—Ah! monsieur, s'exclama avec enthousiasme le jeune homme, en mettant la main sur son cœur et en s'inclinant vers Séléna, comment pourrait-on ne pas aimer les étoiles?...


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