XVI

Le camp anglais couvrait presque toute la colline.

Dix-huit mille Européens faisaient la principale force de cette armée. Six mille sikhs et quatre mille gourkhas du Népaul, soldats robustes, patients, courageux et redoutables lorsqu'ils sont bien commandés, occupaient la droite et la gauche du camp. Les Anglais étaient au centre. On n'avait pas voulu employer contre Corcoran les régiments cipayes, dont on soupçonnait la fidélité.

Outre les soldats, le camp renfermait une foule nombreuse de marchands de toute espèce au service de l'armée. Ces marchands emmenaient avec eux leurs femmes, leurs enfants, et quelquefois étaient eux-mêmes suivis de serviteurs. Une innombrable quantité de voitures, groupées dans un désordre apparent, encombraient les avenues. Quoiqu'on fût très-loin de l'ennemi, et que la guerre ne fût même pas encore déclarée, le major Barclay connaissait trop bien Corcoran pour ne pas se tenir sur ses gardes.

Car c'était notre ancien ami le colonel Barclay, devenu major général à la suite de la révolte des cipayes, qui commandait de nouveau l'armée dirigée contre Corcoran.

Barclay avait mérité cet honneur dangereux par d'éclatants exploits. Personne, après le général Havelock et sir Colin Campbell, n'avait plus contribué à la défaite des cipayes. Personne aussi, il faut l'avouer, n'avait plus durement traité les vaincus.Il les pend aussi vite qu'il le peut, écrivait à lord Henri Braddock son chef d'état-major,et les arbres sur sa route ont moins de fruits que de pendus. En somme, c'était un brave, honnête et solide gentleman, très-persuadé que le monde est fait pour les gentlemen, et que le reste de l'espèce humaine est fait pour cirer les bottes des gentlemen.

Minuit venait de sonner. Barclay, resté seul dans sa tente, allait se coucher sur son lit de camp. Il était fort content de lui-même. Il venait d'écrire de son plus beau style hindoustani une proclamation destinée à voir le jour cinq jours plus tard et à prévenir les Mahrattes que le gouvernement anglais, dans sa haute sagesse, avait résolu de les délivrer du joug d'un scélérat du nom de Corcoran, qui s'était emparé par vol, fraude et meurtre du royaume d'Holkar. Ayant écrit ce morceau d'éloquence, il s'assoupit.

Quoiqu'il ne dormît pas encore, il rêvait déjà.

Il rêvait à la Chambre des lords et à l'abbaye de Westminster. Rêves délicieux!

Ses précautions étaient prises. Il avait sous ses ordres l'armée la plus redoutable qui eût jamais fait campagne dans l'Hindoustan. Corcoran, tout défiant qu'il fût, devait être surpris, car on allait envahir son royaume sans déclaration de guerre. Peut-être même,—car Barclay n'ignorait pas la conspiration de Doubleface, bien qu'il n'en fût pas complice,—peut-être serait-il mort avant que Barclay eût passé la frontière, et alors quel adversaire rencontrerait-on?

Donc, la victoire n'était pas douteuse.

Donc, Barclay entrerait sans peine dans Bhagavapour.

Donc, il donnerait à l'Angleterre un royaume de plus, comme Clive, Hastings et Wellesley.

Donc, sa part de butin ne pouvait guère être évaluée à moins de trois millions de roupies.

Or, avec douze millions de francs et le titre de vainqueur de Bhagavapour, le major général devait nécessairement obtenir un siège à la Chambre des lords et le titre de marquis. Pour plus de sûreté, le marquisat serait acheté en Angleterre, dans le comté de Kent.

Justement à cinq lieues de Douvres, sur le bord de la mer, est un château tout neuf,Oak-Castle, construit par un marchand de la Cité, qui s'est ruiné au moment de se retirer à l'ombre des chênes et des hêtres. Oak-Castle est à vendre. Tout autour, trois mille hectares de bois, de terre et de prairies.

John Barclay, lord Andover, ne sera pas en peine de meubler Oak-Castle. Grâce au ciel, lady Andover (récemment mistress Barclay) a reçu du ciel en partage une admirable fécondité,—quatre fils et six filles.

L'aîné des fils, James, sera lord Andover. Il est enseigne dans les horse-guards, et donne de grandes espérances à sa mère, car il a déjà fait deux mille livres sterling de dettes. Les trois autres....

Au moment où Barclay allait rêver à l'avenir de ses autres fils, il fut tiré de son rêve par un grand bruit qui se faisait entendre à quelques pas de sa tente.

«Seigneur, disait en hindoustani une voix suppliante, je veux parler au général.

—Que lui veux-tu? demanda l'aide de camp d'une voix brutale.

—Seigneur, je ne puis m'expliquer qu'en présence du général.

—Tu reviendras demain.

—Demain! dit l'Indou. Il sera trop tard.»

Il essaya de nouveau d'entrer; mais Barclay entendit le bruit d'une lutte nouvelle et d'un poing qui s'abattait sur une tête. Puis l'aide de camp cria:

«Holà! Deux hommes! Qu'on emmène ce drôle, et qu'on le tienne sous bonne garde jusqu'à demain.

—Demain! s'écria le malheureux Indou. Demain, vous serez tous morts.»

A ces mots, Barclay sauta à bas de son lit, chaussa précipitamment ses pantoufles et frappa sur un gong.

Aussitôt le valet de chambre indou parut.

«Dyce, dit le général, d'où vient ce bruit?

—Seigneur, répondit Dyce, il s'agit d'un malheureux qui a voulu interrompre le sommeil de Votre Honneur, sous prétexte de faire à Votre Honneur une communication très-importante, disait-il. Mais le major Richardson n'a pas voulu qu'on éveillât Votre Honneur, et a jeté l'Indou à terre d'un tel coup de poing, qu'on vient de le relever presque évanoui.

—Appelez Richardson.»

L'aide de camp entra.

«Où est l'homme que j'entendais tout à l'heure? demanda Barclay.

—Général, dit Richardson, il est sous bonne garde.

—Pourquoi ne m'avez-vous pas averti de sa présence?

—Général, j'ai cru qu'on devait respecter votre sommeil.

—Vous avez eu tort de croire, dit sèchement Barclay. Amenez-moi cet homme.»

Richardson sortit de fort mauvaise humeur.

Cinq minutes après, l'Indou paraissait devant le général. C'était un homme de cinquante ans environ, long, maigre, mal vêtu, et dont la joue toute meurtrie attestait la vigueur du poing de Richardson. De plus, une serviette ensanglantée couvrait mal une blessure assez grave à la cuisse.

En deux mots, c'était notre ami Baber.

A la vue du général, il se prosterna dans une attitude suppliante, et attendit, les yeux baissés, que Barclay voulût bien l'interroger.

«Qui es-tu? demanda le général.

—Un pauvre marchand parsi, général, qui suit le camp et qui vend aux soldats du riz, du sel, du beurre et des oignons.

—Ton nom?

—Baber.

—Que me veux-tu?

—Général, dit l'Indou, je venais vous sauver; mais on m'a repoussé à coups de poing et de crosse de fusil. Le major que voici m'a cassé deux dents.»

Effectivement, il montra sa mâchoire ensanglantée, et tira de sa poche un mouchoir au fond duquel les dents se faisaient vis-à-vis.

«C'est bien. On te payera, dit Barclay.... Tu venais nous sauver?... Que veux-tu dire?

—Seigneur, dit l'Indou, vous êtes trahi.

—Par qui?

—Par vos régiments sikhs.

—En vérité! et comment le sais-tu?

—J'ai entendu les soldats sikhs causer à voix basse dans le camp. Tous les sous-officiers sont gagnés.

—Par qui?

—Par le maharajah Corcoran.»

Ce nom fit réfléchir Barclay.

«Où est le maharajah?

—Seigneur, je l'ignore. Mais j'entendais, il n'y a qu'un instant, deux soubadards sikhs dire qu'il doit être à présent sur la route de Bombay, à trois lieues d'ici, avec sa cavalerie.»

Cette nouvelle devenait inquiétante. Barclay regarda l'Indou. Sa figure rusée, mais impassible, ne laissait rien deviner.

«Nomme-moi les traîtres, dit Barclay.

—Seigneur, s'écria Baber, je suis prêt à le faire. Mais vous n'avez que le temps de vous mettre sur vos gardes. Dans un instant la révolte éclatera.

—Richardson, faites garder cet homme et éveiller sans bruit tous les régiments anglais. S'il y a trahison, nous surprendrons les traîtres et nous leur donnerons une leçon qui laissera dans l'Inde un souvenir ineffaçable.»

On emmena Baber; mais, au moment où Richardson allait exécuter l'ordre qu'il avait reçu, on entendit tout à coup un grand bruit, et les cris:

«Au feu! au feu!»

Au même instant, le camp parut tout en flammes. Le feu avait été mis, sans qu'on s'en aperçût, à quatre ou cinq places différentes.

Aussitôt les tambours retentirent, les trompettes sonnèrent, appelant tous les soldats aux armes. Cavaliers, fantassins, artilleurs, éveillés tout à coup, couraient demi-nus à leur poste, ne sachant quel ennemi ils avaient à combattre.

Le feu avait envahi d'abord le quartier des marchands et des vivandières qui suivaient l'armée. En un moment, tout fut consumé. Puis, la flamme s'étendant toujours, gagna bientôt les caissons de cartouches, qui commencèrent à éclater en l'air. Déjà tous les hommes attachés au service des équipages de l'armée se répandaient au bas de la colline, fuyant les détonations de toute espèce; les femmes et les enfants les avaient précédés et couraient au hasard en criant:

«Trahison! trahison!»

Barclay, intrépide et calme au milieu du désordre, ne s'inquiétait que de rallier ses régiments anglais, et, malgré le bruit et les cris, il y réussit; mais l'artillerie était déjà hors de service. Les caissons prenaient feu l'un après l'autre, la moitié du camp était déjà brûlée, et l'on n'espérait plus sauver le reste.

Pour comble de malheur, les sikhs et les gourkhas, éveillés par le bruit et par les détonations, atteints par les boulets, les balles et la mitraille, crurent que Barclay avait résolu de les exterminer, et firent feu à leur tour sur les régiments anglais, qui ripostèrent par une fusillade bien nourrie. En cinq minutes, plus de trois cents cadavres jonchèrent le sol. Barclay, persuadé qu'il avait affaire à des traîtres, ordonna d'en finir par une charge à la baïonnette.

A cet ordre, les malheureux sikhs, épouvantés, prirent la fuite et se répandirent dans la campagne. La cavalerie anglaise les poursuivit et les sabra sans pitié.

Au point du jour, tout était fini. Quinze cents soldats de l'armée de Barclay étaient étendus sur la colline et dans les prairies environnantes; les sikhs et les gourkhas cherchaient un asile dans les bois; les Anglais avaient perdu leurs bagages, leurs vivres et leurs munitions; enfin, Barclay reprenait, la tête basse, le chemin de Bombay, où il avait espéré revenir millionnaire, vainqueur, lord Andover et marquis.

Il avait en même temps la douleur de ne pas même pouvoir deviner la cause de son désastre, car les sikhs et les gourkhas, il le voyait maintenant, étaient victimes d'une erreur, et personne n'avait trahi, excepta le maudit Baber. Pour celui-là, si Barclay avait su où le prendre, son compte eût été réglé bien vite. Mais Baber, qui s'en doutait, avait pris la clef des champs pendant l'incendie, et s'en allait d'un pied léger à Bhagavapour toucher les cent mille roupies que lui devait le trésorier du maharajah.

Du haut de la frégate, Corcoran et son ami Quaterquem avaient eu l'imposant spectacle de l'incendie du camp anglais. Tous deux gardaient un profond silence.

«C'est horrible, dit enfin Quaterquem. J'aurais voulu pouvoir secourir ou détromper ces malheureux. Quinze cents morts! Deux ou trois mille blessés!

—Mon ami, répliqua le maharajah, il vaut mieux tuer le diable que d'être tué par lui.

—Oui, sans doute.

—Eh bien, pouvais-je m'en tirer à meilleur marché? Ce Baber, il faut l'avouer, est un précieux coquin. En un clin d'oeil, il a allumé, sans être vu de personne, quatre ou cinq incendies. Et avec quelle adresse et quelle subtilité, rampant dans les broussailles, il a su échapper aux sentinelles! Avec quelle constance il a supporté les coups de poing et les coups de crosse! On parle du courage et de la patience de Caton d'Utique. Mon ami, Caton n'était qu'un efféminé auprès de cet Indou. S'il avait, dès sa naissance, appliqué à bien faire, la force étonnante de son caractère, ce gredin serait aujourd'hui le plus vertueux des hommes.

—Mais quel profit espères-tu retirer de ce carnage? Barclay reviendra dans quinze jours avec une armée nouvelle.

—Bah! cette armée ne sera pas reconstituée, approvisionnée et remise en campagne avant un mois. C'est autant de gagné sur l'ennemi. Il se peut, d'ailleurs, que lord Henri Braddock, effrayé d'un si triste début, ne pousse pas plus loin les choses et veuille vivre en paix avec moi; car, enfin, il m'a fait la guerre sans avis préalable, peut-être sans autorisation du gouvernement de Londres. Enfin, comptes-tu comme un mince avantage le bruit qui va se répandre, que le feu de Vichnou est tombé du ciel à ma voix tout exprès pour consumer les Anglais. Qui sait ce qui peut en résulter? Quant au miracle, je compte sur Baber pour en fabriquer la légende.... Mais voici le soleil qui se lève derrière l'Himalaya; il est temps de continuer notre voyage....

—Veux-tu revenir à ton camp?

—Rien ne presse, et, puisque l'occasion se présente, je ne serais pas fâché de voir à vol d'oiseau cette Perse fameuse dont on nous a tant parlé au collège, et où le divin Zoroastre enseignait au roi Gustap les préceptes du Vendidad.

—Comme tu voudras, dit Quaterquem, qui changea la direction de la frégate.

—Or çà, dit le maharajah, quel est ce grand fleuve qui descend de l'Himalaya dans la mer des Indes et qui reçoit une multitude de rivières?

—Ne le reconnais-tu pas? répondit Quaterquem. C'est l'Indus. Les rivières que tu as vues il n'y a qu'un instant sont celles du Pendjab, l'ancien royaume de Randjitsing, de Taxile et de Porus. Devant toi, à l'horizon, ce désert immense et sablonneux, d'un gris jaunâtre, borné au nord par une chaîne de hautes montagnes et au midi par l'océan Indien, c'est l'Arachosie et la Gédrosie où le fameux Alexandre de Macédoine faillit périr de soif avec toute son armée. Les montagnes appartiennent à la chaîne de l'Hindou-Koch, que les Grecs, qui n'avaient que deux ou trois noms à leur service, ont appelé le Caucase indien ou le Paropamise. Nos géographes de cabinet, qui n'ont jamais vu que la route de Paris à Saint-Cloud, te raconteront qu'il y avait là autrefois des nations puissantes et des vallées fertiles. Regarde toi-même; ce que tu as vu au sud, c'est la Béloutchistan; ce que tu vois au nord, c'est le Kaboulistan, l'Afghanistan et le Hérat. Dans ces pays que les Grecs disaient si fertiles et si peuplés, combien aperçois-tu de villes ou de villages? Où sont même les rivières et les routes? Çà et là, dans quelque vallée obscure, perdue entre deux montagnes, tu distingues à grand'peine quelques arbres, et au milieu de ces arbres une mosquée, une fontaine et quelques ruines. Voilà les grandes villes des Perses et des Mèdes.

—Est-ce que les historiens anciens auraient menti? demanda Corcoran.

—Pas tout à fait, mais il s'en faut de peu. Quand tu lis, par exemple, que Lucullus en une seule bataille tua trois cent mille barbares et ne perdit lui-même que cinq hommes, tu reconnais la vantardise fanfaronne des matamores du vieux temps. Quand les Grecs racontent que Xerxès avec trois millions d'hommes n'a pu conquérir leur pays, qui est à peu près aussi grand que trois départements français, tu penses évidemment que cette histoire ressemble beaucoup à celle du Petit Poucet et de l'Ogre, qui faisaient à chaque pas des enjambées de sept lieues. Et ainsi des autres.

—Quel est ce grand lac qui étincelle à notre droite et réfléchit les feux du soleil?

—C'est la mer Caspienne, et cette caravane qui fait halte au-dessous de nous, au milieu de la plaine, vient de Téhéran et se dirige vers Balkh, la ville sainte, l'ancienne Bactra, capitale de la Bactriane. Ces cavaliers que tu vois embusqués à sept ou huit lieues de distance, derrière ces ruines, sont de braves Turkomans de Khiva qui attendent la caravane au passage, comme feu Mandrin attendait au siècle dernier les employés de la régie sur les grands chemins de la Bourgogne et du Lyonnais. Chacun fait ici-bas pour vivre le métier qu'il peut,—témoin ton ami Baber.

—Oui, dit Corcoran, mais il y a des métiers horribles.

—Horribles! mais tous les jours l'homme le plus civilisé, celui que tu rencontres dans tous les salons de Paris et de Londres, fait très-tranquillement des calculs qui lui donneront quelques centaines de mille francs et qui causeront peut-être la mort de plusieurs milliers d'hommes. Je connais à Bombay trois braves négociants—deux parsis et un Anglais,—qui craignent Dieu, qui font leur prière en famille matin et soir, et qui se sont associés l'an dernier pour avoir le monopole du riz dans la présidence de Bombay. En quinze jours, leurs habiles manoeuvres ont doublé le prix de cette marchandise, qui fait vivre trente millions d'hommes. Quarante mille Hindous sont morts de faim; le reste se serrait le ventre; les trois pieux marchands ont fait une fortune prodigieuse. Est-ce que tu refuseras de serrer la main à ces braves gens? Ils n'ont violé aucune loi. Rien ne défend d'acheter du riz et de faire du bénéfice en le revendant.

—Et voilà pourquoi tu t'es retiré dans ton île comme Robinson Crusoé?

—Oui. Là, du moins, je suis à l'abri des autres hommes. Et, tiens, il est huit heures du matin. Nous ne sommes qu'à deux mille lieues de Quaterquem. Viens visiter mon île. En ne nous pressant pas trop, nous arriverons vers six heures du soir. Nini nous fera un excellent souper, et nous passerons la soirée ensemble en causantde omni re scibili et quibusdam aliis. Tu verras si ma solitude, où j'ai toutes les roses de la civilisation,—mais les roses sans les épines,—ne vaut pas bien ton royaume, ta couronne et ton espérance d'être un jour empereur de l'Inde.

—Peut-être as-tu raison, dit Corcoran; au reste, ne pensons plus à cela, et voyons ton île. Je me fais une fête de goûter ce soir la cuisine de Nini et d'embrasser monsieur Zozo, s'il est bien propre.»

A ces mots la frégate reçut un choc inattendu. C'était Acajou qui sautait de joie à la pensée de dîner avec Nini ce jour-là même.

«Oh! massa Quaterquem, s'écria-t-il, bon comme pain chaud; tendre comme gâteau de riz qui sort du four. Oh! Nini bien contente, Nini revoir Acajou, caresser Acajou, passer mains dans cheveux d'Acajou. Nini rebrousser manches, pétrir farine, cuire tarte aux pommes Acajou peler pommes à côté de Nini, tourner broche pour Nini. Acajou tremper son pain dans lèchefrite quand Nini tourne le dos. Acajou tenir Zozo sur ses genoux et dîner avec Zozo. Acajou chanter à Zozo la chanson du crocodile qui avait perdu ses lunettes:

Lunette à CrocoSur nez à Zozo.»

Lunette à CrocoSur nez à Zozo.»

Lunette à Croco

Sur nez à Zozo.»

En même temps, le nègre imitait successivement Nini, Zozo, le crocodile, et riait de tout son coeur.

«Regarde bien ce pauvre Acajou, dit tout bas Quaterquem à son ami. Il n'est pas savant, lui, ni fier, ni intrépide, ni prévoyant, ni intelligent, ni hardi comme toi; il n'est pas maharajah, et bien moins encore songe-t-il à devenir empereur des Indes orientales. Nini et Zozo, Alice et moi, voilà tout son horizon; ma maison, mon île dont on peut faire le tour en trois heures, voilà son univers; eh bien, il est mille fois plus heureux que toi qui travailles, te tourmentes pour arriver à un but chimérique, et qui mourras d'une balle tirée par derrière dans quelque combat d'avant-garde, au moment où tu te croiras près de rendre la liberté à cent millions d'esclaves.

—Et tu conclus de là, interrompit Corcoran, que je ferais mieux d'imiter Acajou? Mon cher ami, c'est demander au pommier de donner des prunes. Aujourd'hui le vin est tiré, il faut le boire.»

Pendant cette conversation, la frégate, dirigée par une main habile et sûre, fendait l'air avec une vitesse que rien ne peut égaler sur la terre, si ce n'est la lumière ou l'électricité.

Des bords de la mer Caspienne où elle était parvenue, elle rebroussa chemin vers l'Orient, atteignit en une heure les premières pentes des monts Himalaya, et plana quelque temps au-dessus des montagnes du Thibet, couvertes de neiges éternelles.

Là, comme la réverbération de la neige fatiguait les yeux des voyageurs en même temps que le froid commençait à les gagner, malgré les couvertures et les épais vêtements de laine dont le prévoyant Quaterquem avait eu soin de se pourvoir, la frégate inclina vers le sud et déploya bientôt ses grandes ailes dans la vaste et sombre vallée du Gange, la plus fertile de l'univers.

On voyait le fleuve sillonné dans son cours d'une immense quantité de bateaux à voiles de toutes grandeurs.

Enfin les voyageurs aperçurent de loin Calcutta.

Il était déjà midi, et un soleil brûlant faisait rentrer les animaux et les hommes dans leurs habitations. La ville immense semblait presque déserte. Çà et là quelques groupes d'Indiens couchés à l'ombre des portiques dormaient paisiblement. Mais pas un Européen ne traversait les rues. Les magasins étaient déserts, et la nature entière semblait goûter le repos.

«Regarde le fort William, dit Corcoran. C'est là que sont nos plus redoutables ennemis. Vois le drapeau anglais qui flotte au-dessus de ce palais. Ce drapeau indique le palais de sir Henry Braddock. Pour un palais magnifique et coûteux, que de masures dans cette immense capitale!

—Eh! mon ami, regarde Paris et Londres. Tu rencontreras les mêmes contrastes.»

Pendant que les deux amis philosophaient ainsi, la frégate, poursuivant son vol dans l'espace, s'élançait à tire d'aile vers l'Indo-Chine. En moins de deux heures elle dépassa l'empire Birman, Siam, le pays des Annamites et l'île sombre et volcanique de Sumatra.

«Tu vois aujourd'hui, dit Quaterquem au maharajah, ce qu'aucun oeil humain n'avait vu avant moi. Dans ces vallées immenses où coulent des fleuves auprès desquels le Danube et le Rhin ne sont que des ruisseaux, l'Européen est un être inconnu. A peine çà et là quelques pieux missionnaires s'engagent dans ces forêts inextricables où les Siamois eux-mêmes et les Annamites n'ont pas osé tracer des routes.»

Déjà le continent de l'Asie semblait fuir sous les voyageurs immobiles. On aurait cru que les nuages se précipitaient avec une vitesse effrayante sous les ailes de la frégate. Pour éviter d'être mouillé par leur contact, Quaterquem faisait mouvoir un secret ressort et s'élevait tout à coup à une hauteur prodigieuse; puis, quand le ciel redevenait pur, il redescendait à quatre ou cinq cents pieds de terre.

Enfin le voisinage du grand Océan se fit sentir. Déjà l'atmosphère s'imprégnait d'odeurs salines, et les vents essayaient tantôt d'arrêter, tantôt de précipiter le vol de la frégate. Mais elle, d'un mouvement toujours égal et sûr, fendait sans peine ces obstacles impuissants.

«Ceci, dit Quaterquem, c'est la mer de Chine. Je commence à sentir que j'approche de mes États, car j'ai des États, moi aussi, bien que mon seul sujet (et je ne désire pas en avoir d'autres) soit maître Acajou que voilà. Écoute, maharajah que tu es. Ceci est le bruit de l'Océan qui se brise contre les rochers de Bornéo. Une belle île, Bornéo, mais le sultan qui la gouverne a de mauvaises habitudes; il aime la chair fraîche et ne ferait qu'une bouchée de toi et de moi, si l'envie nous prenait d'aborder dans ses États.

—J'ai connu pourtant dans mes voyages, dit Corcoran, un Anglais, M. Brooke, qui est venu s'établir tout près de lui, et pour ainsi dire dans la gueule du monstre, à Sarawak.

—Oui, oui, je sais son histoire. M. Brooke est un très-galant homme qui avait servi la Compagnie des Indes. Ayant fait fortune, il s'ennuya. C'est un misanthrope, à peu près comme moi. Il voulait fuir l'Inde, l'Angleterre et tous les pays civilisés. Idée assez naturelle du reste à un Anglais. Mais tout Anglais a besoin d'être riche et confortable; or la fortune de celui-là n'était pas inépuisable. Il fréta un petit vapeur de guerre, le munit de vingt canons, comme on prend son fusil pour chasser le lièvre, et vint chasser le Malais dans les mers de la Chine. Regarde au-dessous de toi....

«Depuis la presqu'île de Malacca jusqu'à l'Australie, ce n'est qu'un immense archipel. Il y a là plus d'îles que de cheveux sur ma tête. Or, les Malais qui s'ennuient de tenir compagnie dans son île au sultan de Bornéo, ont des milliers de barques pontées qui s'embusquent dans tous les coins de l'archipel, et qui attendent au passage les marchands de la Chine, de l'Angleterre et des États-Unis. Ils n'attendent malheureusement pas les nôtres, et pour cause. Il ne passe pas cinquante vaisseaux français, par an, dans ces parages.

«Brooke, qui est un spéculateur hardi et aventureux, offrit aux marchands de Singapore de faire pour eux la police de la mer, à condition qu'ils lui donneraient cinquante francs par tête de pirate malais. Le marché fut accepté et scrupuleusement rempli des deux parts.

«Il gagna, dit-on, quelques centaines de mille francs dans ce petit commerce. Sa renommée s'étendit dans l'archipel, et le sultan de Bornéo, qui craignit de fournir à ce philanthrope l'occasion de gagner une prime de plus, lui offrit son alliance et la petite île de Sarawak, où Brooke vit comme un patriarche à cheveux blancs, entouré des bénédictions des peuples. Vois son île et sa maison, qui ressemble à une forteresse, entourée d'un fossé, comme Lille ou Strasbourg. Un de ces jours nous irons lui demander à déjeuner.»

Cependant le jour commençait à baisser.

«Quelle heure est-il? demanda Corcoran.

—Quatre heures trois quarts. Il est temps d'arriver. Nini, si nous tardions davantage, serait capable d'aller se coucher avec monsieur Zozo, et nous souperions mal.... Hop! la frégate! hop! la belle! En avant!»

A ces mots, la frégate, qui semblait comprendre les intentions de son guide, bondit d'un élan nouveau dans l'espace.

«Nous allons en ce moment-ci avec une vitesse de trois cent cinquante lieues à l'heure, dit Quaterquem. Si nous rencontrions le sommet de quelque montagne, nous serions brisés comme un verre de Bohême.... Ah! enfin! nous touchons au but.»

Au même instant, la frégate s'arrêta si brusquement, que les trois voyageurs faillirent passer par-dessus le parapet.

«C'est la faute d'Acajou, dit Quaterquem. Par trop d'impatience de revoir Mme Nini et le jeune M. Zozo, il a arrêté tout à coup la machine, et nous avons failli vider les étriers.... Patience, maître Acajou. Il s'agit, avant tout, de ne pas se casser les jambes.»

Au même instant, deux cris se firent entendre:

«Acajou, massa Quaterquem!... Papa!»

C'étaient Nini et Zozo qui accouraient.

Je ne dirai pas que Nini était la plus belle personne de l'île Quaterquem; ce ne serait pas assez dire, puisqu'elle était seule en l'absence d'Alice. J'irai plus loin, et je proclamerai que Nini était d'une beauté admirable. Il est vrai qu'elle avait la peau noire, mais d'un si beau noir! et les dents étaient si blanches! Le nez était un peu camard, il faut l'avouer, mais si peu! et les yeux étaient si beaux, si noirs, si pleins de tendresse et de douceur! Les lèvres étaient un peu épaisses. Pourquoi non? Aimez-vous mieux les lèvres pincées et serrées qu'on voit sous le nez de tant de Françaises et qui n'indiquent pas, je le crains, une grande bonté de caractère?

Naturellement, tout le reste de la personne était admirablement moulé. Phidias lui-même, qui était, dit-on, un connaisseur, n'aurait pas trouvé mieux.

La beauté de Nini était d'autant plus frappante, qu'elle n'avait pas surchargé sa personne d'ornements superflus.

Si l'on excepte un collier de corail, des pendants d'oreilles d'un grand prix, une dizaine de bagues placées indifféremment aux pieds et aux mains, et quatre bracelets qui entouraient les bras et se faisaient voir au-dessus des chevilles, Nini n'avait rien sacrifié à la vaine gloire. Elle n'avait ni corset, ni crinoline, ni bottines, ni brodequins, ni souliers, ni sabots, ni bas, ni pantoufles, mais elle était vêtue d'une robe de soie rouge qui faisait son orgueil et le bonheur d'Acajou.

Une seule chose lui manquait: c'était un anneau d'or dans son nez, et Acajou déplorait, comme elle, que massa Quaterquem et maîtresse Alice n'eussent pas voulu permettre cet ornement indispensable à la beauté.

Monsieur Zozo, âgé de deux ans à peu près, avait la couleur et la grâce de sa mère, à qui il ressemblait trait pour trait. C'était déjà un luron, fort hardi, qui criait comme un homme et plus qu'un homme, qui mangeait comme un loup, qui faisait claquer son fouet comme un postillon, qui léchait toutes les casseroles, et qui se rendait utile autant que possible en cassant les plats, les verres et les assiettes.

Du reste, un charmant enfant.

Ses vêtements, moins compliqués que ceux de sa mère, consistaient en une chemise courte qui laissait à nu ses jambes et ses épaules,—et un mouchoir de poche cousu par Mme Nini à la chemise de son fils, afin qu'il ne pût pas perdre l'un sans l'autre.

Du reste, Zozo se mouchait plus volontiers avec la manche de sa chemise qu'avec son mouchoir; mais enfin, le mouchoir étant là, le principe était sauvé.

Nini et Zozo firent aux voyageurs l'accueil le plus joyeux et le plus empressé. Nini se jeta dans les bras d'Acajou et Zozo dans les jambes de Quaterquem.

«Oh! massa Quaterquem! s'écria Nini, nous bien heureux de vous revoir. Nini s'ennuyer beaucoup loin de maîtresse Alice.

—Et de moi? demanda le pauvre Acajou.

—Oh! toi parti, bon débarras,» dit Nini en riant de toutes ses forces.

Mais sa figure joyeuse démentait ses paroles.

«Maîtresse Alice ne reviendra pas avant huit jours, dit Quaterquem. Nini, prépare-nous le souper, et fais de ton mieux pour contenter le maharajah.»

En même temps Quaterquem emmena son ami dans le jardin, pour lui montrer les arbres qu'il avait plantés.

«Acajou, dit Nini, qu'est-ce que maharajah?

—Maharajah? répondit Acajou en se grattant la tête; maharajah? Acajou bien embarrassé. Maharajah, grand prince, riche, puissant, faire couper têtes à volonté et empaler tout le monde.»

A cette description terrible du maharajah, Nini commença à trembler de frayeur.

«Mais, dit-elle encore, qu'est-ce qu'empaler?»

Ici Acajou fit le geste d'asseoir un homme sur un pieu pointu, ce qui fit beaucoup rire Zozo et calma un peu la frayeur que lui causait déjà le mot de maharajah.

Cependant Quaterquem et Corcoran visitaient la maison du haut en bas, ce qui n'était pas bien difficile, car elle ne se composait que d'un rez-de-chaussée flanqué de deux pavillons à ses extrémités, et d'un grenier.

«La cuisine est commode et vaste, comme tu vois, disait Quaterquem. Ce n'est pas moi qui l'ai établie, c'est le révérend Smithson. Aux nombreux fourneaux dont elle est pourvue, on devine que mon vendeur et sa famille étaient doués d'un vaste appétit. Ceci est la chambre d'Alice. Comme le révérend n'attendait pas de visites, il n'a pas pris la peine de construire un salon, quoique, Dieu merci, la place ne manquât pas. Si tu viens t'établir ici, nous ferons un parloir, car Alice, qui est Anglaise de la tête aux pieds, ne me pardonnerait pas d'introduire, même en son absence, un gentleman, fût-ce mon meilleur ami, dans sa chambre à coucher.

«De l'autre côté de la cuisine est la salle à manger. Vois ces dressoirs et ce buffet: ne dirait-on pas qu'ils ont été sculptés pour Catherine de Médicis par un artiste florentin? Eh bien, ils n'ont coûté au révérend, mon prédécesseur, que la peine de les ramasser sur la plage. Ils proviennent de quelque navire inconnu qui les portait sans doute à Melbourne ou dans quelque autre ville australienne.

«Dans le pavillon de droite est ma bibliothèque. Viens voir cela. C'est un magnifique fouillis de volumes de tous les temps, de toutes les langues et de toutes les nations. Tu pourrais y faire, toi qui serais bibliophile si tu n'étais maharajah, des découvertes précieuses.

—Voyons cela,» dit Corcoran avec empressement.

La pièce qui servait de bibliothèque était de beaucoup la plus grande de toute la maison.

Cinquante mille volumes environ garnissaient les rayons de bois de chêne. Naturellement, ces livres de toute origine étaient écrits dans toutes les langues; mais le français et l'anglais dominaient. On voyait là, rangés dans un ordre parfait:

Dix-huit exemplaires de Shakspeare;

Douze exemplaires d'Homère (deux en grec, trois traductions anglaises, cinq traductions françaises et deux allemandes);

Soixante-quinze volumes duMusée des Familles;

Vingt-trois exemplaires de Don Quichotte de la Manche;

Puis des romans sans nombre de Walter Scott, d'Alexandre Dumas, de Paul de Kock, de George Sand, et de quelques contemporains plus jeunes que je ne nommerai pas ici, afin d'épargner leur modestie.

Mais de tous les auteurs morts ou vivants, celui qui paraissait obtenir le plus grand et le plus incontestable succès, c'était (pourquoi le nier, puisque les lecteurs de toutes les nations le proclament?) M. le vicomte Ponson du Terrail. La Bible seule le dépassait. Encore fallait-il remarquer que presque tous les exemplaires de la Bible étaient anglais, et qu'un Anglais digne de ce nom ne voyage guère sans sa Bible.

«A parler franchement, dit Quaterquem, mon mobilier est un vrai bric-à-brac amassé à force de patience par mon prédécesseur. La seule chose qui soit vraiment à moi dans ce mélange singulier d'objets de toute espèce et de toute origine, c'est ce que je vais te montrer.... Acajou!»

Le nègre accourut.

«Laisse là Nini et Zozo, qui goûteront bien les sauces sans toi. Va seller Plick et Plock. Le maharajah veut faire un tour de promenade avant le coucher du soleil.»

Acajou disparut et reparut presque aussitôt.

«Plick et Plock attendent massa Quaterquem,» dit-il.

C'étaient deux beaux petits chevaux de race shelandaise, un peu moins grands que des ânes, mais d'une vitesse, d'une vivacité et d'une beauté de formes vraiment admirables.

Corcoran félicita son ami.

«J'aurais volontiers apporté dans l'île des chevaux arabes ou turcomans, répliqua Quaterquem, mais ma frégate n'est pas encore assez bien aménagée pour cela. Ç'aurait été trop d'embarras.»

Malgré leur petite taille, Plick et Plock étaient de vaillants coureurs, et sur la pelouse de Chantilly on aurait eu peine à trouver leurs égaux, aussi, en moins d'un quart d'heure ils arrivèrent à la pointe méridionale de l'île, et les deux promeneurs mirent pied à terre auprès d'un belvédère, situé sur une colline très-élevée qui dominait l'île tout entière.

Ils montèrent au sommet du belvédère, et Quaterquem montrant la mer qui paraissait paisible:

«Tu vois, dit-il, ce léger remous qui va doucement languir et expirer sur le sable au pied de la falaise; c'est le gouffre dont je t'ai parlé. Ce soir, on dirait un lac d'huile; c'est que nous sommes au moment où la tempête est apaisée. Dans une demi-heure elle va recommencer. Les vagues reflueront vers la haute mer et s'engouffreront dans un vaste entonnoir que tu pourrais distinguer parfaitement d'ici.

«Tourne-toi maintenant, et regarde à ta gauche. Voici mes orangers, mes bananiers et mes citronniers. Voici mes champs et mes prairies, car j'ai de tout dans mes étables, des moutons, des boeufs, des vaches, des poules, des dindons, des cochons surtout; c'est le fruit principal du pays.... Mais tu ne me dis plus rien, maharajah! à quoi rêves-tu?

—Je rêve, dit Corcoran, au dîner que Mme Nini doit être en train de nous préparer. Cette vallée que tu me montres est délicieuse. Le ruisseau qui coule sous les arbres, entre ces rochers de granit, est limpide et profond. La colline boisée l'abrite contre le vent qui vient de la mer; ta maison complète admirablement le paysage; enfin tu dois être heureux ici, et je sens que je serais heureux avec ma chère Sita sous ces ombrages; mais le moment n'est pas encore venu. Se reposer avant la fin du jour est une lâcheté. Par un rare bonheur j'ai peut-être entre les mains le moyen de délivrer cent millions d'hommes, et j'irais m'enfermer dans ta joyeuse abbaye de Thélème! Non, par Brahma et Vichnou, ou je vaincrai ou je périrai, et si la Providence me refuse également la mort et la victoire, eh bien, je ne dis pas non: peut-être... En attendant, allons dîner, car le rôti brûle et la nuit tombe.»

Corcoran ne se trompait pas. En arrivant il aperçut Acajou qui rôdait d'un air inquiet pour avertir que le dîner était servi et que Nini commençait à s'impatienter.

En un clin d'oeil Plick et Plock, dessellés, débridés, s'échappèrent au galop dans la prairie. La beauté du ciel, la douceur du climat, l'absence des voleurs et des bêtes féroces ôtaient tout danger à cette liberté.

En entrant dans la salle à manger, le maharajah fut étonné de l'élégance et de la beauté du service. On ne voyait partout que vermeil, or, argent, ivoire et vieux Sèvres. Tout cela était marqué des initiales les plus diverses. On y trouvait de tout,—jusqu'à des couronnes de comte, de duc et de marquis.

Le dîner était abondant et varié, les sauces exquises. Corcoran en fit la remarque et félicita Nini.

«Ceci n'est rien auprès des conserves, dit Quaterquem. Tout ce que l'univers produit de plus exquis arrive en abondance sur nos côtes par l'invariable chemin du naufrage. J'ai des montagnes de jambons de Reims et de viandes de toute espèce. J'ai fini par ne plus même ramasser ce butin encombrant. Acajou a ordre de ne plus faire collection que de vin et de livres. Ma cave et ma bibliothèque sont, grâce à l'Océan, les plus belles de l'univers. Les vins surtout sont exquis. Tu comprends bien qu'on ne se donne pas la peine d'envoyer de la piquette en Australie; la marchandise ne vaudrait pas le prix du transport. Quant à rapporter tout cela aux propriétaires, outre que je ne sais à qui ces trésors appartiennent, ma frégate n'est pas assez bien outillée pour me permettre de me montrer si généreux. Tout ce qu'elle peut transporter ne va pas au delà du poids de deux mille cinq cents ou trois mille kilogrammes depoids utile. Lepoids mortest de quinze cents kilogrammes. C'est te dire que mon outillage sera perfectionné avant peu.... Comment trouves-tu ce vin-là?

—Excellent.

—Mon ami, c'est du vin de Constance de l'année 1811. Je n'en ai que vingt-cinq bouteilles, mais j'ose dire que tous les rois de l'univers se coaliseraient inutilement pour t'en faire boire de pareil. Il y a quinze ans qu'il est dans l'île, étant arrivé en même temps et par la même voie que le révérend Smithson. Mais ce constance n'est rien encore auprès d'un certain vin de Champagne dont je ne connais pas l'origine, mais dont j'ai, Dieu merci, abondante provision. A coup sûr, Jupiter et Bouddah, s'ils savaient ce que c'est, descendraient sur la terre pour trinquer avec moi.»

Ainsi buvant, fumant et causant librement, fenêtres ouvertes, doucement caressés par la brise et par le bruit des vagues, les deux amis sentirent enfin leurs paupières s'appesantir. Voyant que Corcoran ne l'écoutait plus qu'à peine, Quaterquem le conduisit lui-même à la chambre qui lui était destinée.

«Voici des bougies, dit-il, et des livres, si tu veux lire. Voici de la limonade, si tu veux boire. Voici de l'encre et du papier, si tu veux écrire un poëme épique. Bonsoir, oublie tes sujets, tes ennemis, tes projets, ta diplomatie et tout ce qui te donne l'air si préoccupé. Tu es sous le toit d'un ami. Dors en paix.»

Et il sortit sans fermer la porte.

A quoi bon? Quel ennemi avait-il à craindre?

Puis il se coucha lui-même et s'endormit du plus profond sommeil.

Acajou, Nini et Zozo ronflaient de toutes leurs forces. Dans cette île bienheureuse personne n'avait d'insomnie.

Vers trois heures du matin, Corcoran fut tiré de son sommeil par un rêve épouvantable....

Comme il n'en a donné les détails à personne, pas même à Quaterquem, son plus intime ami, nous serons forcé de garder le secret comme lui-même; mais il fallait que ce rêve fût bien rempli de funestes pressentiments, car, dès le point du jour, le maharajah se leva et alla éveiller son ami.

Quaterquem ouvrit un oeil, étendit les bras en bâillant et dit:

«Eh bien, qu'est-ce?

—Partons.

—Comment! partir? Tout le monde dort, Acajou ronfle, et moi-même, je....

—Alors je vais partir seul.

—Sans déjeuner?... Nini ne te le pardonnerait pas.

—Déjeunons, s'il le faut, pour obéir à Nini; mais souviens-toi que je dois être à Bhagavapour dans l'après-midi. J'ai le pressentiment qu'un affreux danger nous menace. Que le déjeuner soit prêt dans cinq minutes et la frégate dans un quart d'heure.»

Ce qui fut fait.

Mme Nini, très-satisfaite des présents que Corcoran lui faisait (deux châles du cachemire le plus pure, qui avaient appartenu à la sultane favorite de Tippoo Sahib), se jeta dans les bras d'Acajou, qui monta dans la frégate en grognant de toutes ses forces, non sans avoir embrassé Zozo, qui se frottait les yeux avec ses deux poings, et qui sanglotait comme si son père avait dû être fusillé cinq minutes plus tard.


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