CHAPITRE III

Nous avons, dans les premiers chapitres, posé la thèse du problème scolastique, c'est-à-dire la théodicée mahométane et ses variations immédiates; nous allons maintenant poser l'antithèse, qui consiste dans l'introduction de la philosophie grecque dans l'islam. Et ici nous sommes obligé d'élargir beaucoup notre cadre. Il ne faut pas se représenter exclusivement la philosophie musulmane soit comme l'effet d'une renaissance subite survenue après la découverte d'ouvrages antiques, soit comme la continuation immédiate de la philosophie grecque. Son origine est un peu plus complexe. Le mouvement de traduction en arabe commença sous le règne d'el-Mansour (136-158), et fut encyclopédique. On traduisit des ouvrages scientifiques, littéraires, philosophiques et religieux appartenant à cinq littératures: les littératures grecque, hébraïque, syrienne, persane et indienne. Les écrits philosophiques ne furent pas compris du premier coup et l'on n'eut en arabe de traductions suffisamment parfaites d'Aristote qu'au temps d'el-Farabi, au commencement du quatrième siècle de l'hégire. Mais d'un autre côté la tradition de l'enseignement philosophique grec s'était continuée dans le monde oriental jusqu'au même temps; et alors que les grandes œuvres de la haute époque classique étaient oubliées ou mal comprises, des œuvres secondaires et de basse époque, contenant des méthodes d'un caractère déjà scolastique devaient être largement répandues. Il ne me paraît pas que l'on ait jamais tenté un effort assez considérable pour reconstituer l'histoire de l'enseignement philosophique dès après le temps d'Aristote et jusqu'à la formation de la scolastique musulmane. Au moment où celle-ci apparut, la philosophie était considérée, non pas comme une collection de systèmes disparates, mais comme une science unique et vivante qui se perpétuait surtout par la tradition. La renaissance philosophique chez les Arabes fut produite par l'étude directe des ouvrages anciens à la lumière et sous l'influence de cette tradition.

Plusieurs auteurs arabes, parmi lesquels Farabi, comme nous le verrons, ont très nettement exprimé cette croyance en l'unité de la philosophie, confondue à leurs yeux avec la science, et en sa perpétuité. Maçoudi, se référant à un de ses livres malheureusement perdu, dit quelque part16: «Nous avons rappelé comment le chef-lieu du savoir humain a été transféré d'Athènes à Alexandrie, dans le pays d'Égypte. L'empereur Auguste, après qu'il eut fait périr Cléopâtre, établit deux foyers d'instructions, Alexandrie et Rome; l'empereur Théodose fit cesser l'enseignement à Rome et le reporta tout entier à Alexandrie. Nous avons dit encore pourquoi, sous Omar fils d'Abd el-Aziz, le chef-lieu de l'enseignement fut transféré d'Alexandrie à Antioche, et comment, plus tard, sous le règne de Motéwekkil, il fut transféré à Harrân.» Ces lignes sont un peu brèves et elles ne représentent peut-être pas très exactement la marche réelle de la tradition philosophique. Mais du moins elles indiquent assez bien l'esprit dans lequel doit être rédigé et lu ce chapitre.

Note 16:(retour)Maçoudi,le Livre de l'avertissement et de la revision, trad. B. Carra de Vaux, page 170, Paris, Collection de la Société asiatique, 1896. Le texte arabe de ce livre a été édité par M. J. de Gœje,Bibliotheca geographorum arabicorum, t. VIII,Kitâb at-tanbîh wa'l-ischrâf, Leyde, 1894.

Avant l'époque de la conquête musulmane, la branche de la famille sémitique qui dominait en Orient n'était pas l'arabe; c'était l'araméenne, à laquelle appartient la littérature syriaque. L'hellénisme avait pénétré de fort bonne heure chez les Araméens, et ceux-ci avaient eu tout le temps d'en subir l'influence au moment où ils furent supplantés dans leur hégémonie par leurs cousins arabes. Les Arabes trouvèrent donc la tradition philosophique déjà établie dans une race apparentée à la leur, de qui ils la recueillirent sans peine. Nous devons expliquer cette transmission.

Ce fut dès le milieu du deuxième siècle de l'ère chrétienne que l'hellénisme commença à se répandre dans le monde araméen, porté par le christianisme et la gnose. Vers ce moment-là fut faite de l'hébreu en syriaque la version des Écritures ditePechito, qui témoigne de la connaissance de la version grecque des Septante17. Dans le même temps les Marcionites et les Valentiniens comptaient des adeptes à Édesse18. Bardesane, peu après, fondait, dans cette ville, la littérature syriaque et instituait une secte qui, malgré des doutes récemment soulevés19, ne peut guère être rattachée qu'au gnosticisme. Au commencement du troisième siècle, un évêque d'Édesse se fit imposer les mains par l'évêque d'Antioche et affilia, par cet acte, l'Église syrienne à l'Église hellénique20. Un lien officiel fut dès lors établi entre l'aramaïsme et l'hellénisme.

Note 17:(retour)Rubens Duval,Histoire d'Édesse,Journal Asiatique, 1891, t. II, p. 262.

Note 18:(retour)Rubens Duval,op. laud., p. 267.

Note 19:(retour)M. F. Nau, dans différentes publications et notamment dans une note intituléeBardesane l'Astrologue(Journal Asiatique, 1899, t. II, pages 12 à 19), a soutenu que Bardesane n'avait jamais versé dans le gnosticisme et que tout au plus était-il tombé dans les erreurs des astrologues. Cette opinion, outre qu'elle conduit à accuser saint Ephrem d'ignorance et presque de mauvaise foi, rendrait difficilement explicable la tradition ancienne et tenace qui range Bardesane parmi les dualistes ou les gnostiques, à côté de Manès et de Marcion, et plus difficilement explicable encore l'existence d'une secte dite des Bardesanites qui fut connue durant tout le haut moyen âge oriental (V. Maçoudi,le Livre de l'avertissement, p. 188; Chahrastani, éd. Cureton, p. 194). Il est à noter que la science des Chaldéens dans laquelle on rapporte que Bardesane excellait, ne devait pas être simplement l'astrologie mais devait comprendre une partie philosophique (cf. Brandt,Die Mandäische religionau chapitreDie Chaldäische philosophie, p. 182 et suiv.); en outre il est invraisemblable qu'on ait pu confondre un grand philosophe, chef d'une importante école, avec un vulgaire astrologue. M. F. Nau a récemment publié de Bardesane un texte,Le livre des lois des pays(Paris, Leroux, 1899), qui évidemment ne suffit pas à trancher la question.

Note 20:(retour)Rubens Duval,op. laud., p. 273.

La ville d'Édesse en Osrhoène, située dans la boucle la plus occidentale de l'Euphrate, à l'Ouest de la Mésopotamie, demeura pendant une assez longue période le centre de la culture araméenne. Une école fameuse s'y forma, dont le docteur saint Ephrem (mort en 373 du Christ) fut une des lumières. A cette école se pressèrent des étudiants chrétiens venus des divers points de la Mésopotamie et des provinces de la Perse en proie aux persécutions des Mages. On s'y livra aux études grecques considérées comme branche de la théologie, et on commença à y faire des traductions.

Cette école, dite école des Perses, se laissa ensuite envahir par le Nestorianisme, et l'empereur Zénon la ferma en 489. Les maîtres et les disciples restés attachés à l'hérésie de Nestorius s'exilèrent; ils se réunirent sur d'autres points, notamment à Nisibe en territoire persan21.--A Djondisâbour, dans la province perse de Khouzistan, le roi Khosroës Anochirwan fonda, vers l'an 530 du Christ, une académie de philosophie et de médecine qui subsista jusqu'au temps des Abbasides22.--Ibas, qui avait été évêque d'Édesse, avait professé dans l'école et avait contribué à y répandre l'hérésie nestorienne. Le travail de traduction reçut de ce personnage une vive impulsion. C'est à lui et à ses disciples que les Syriens durent les premières versions d'après le grec des œuvres de Diodore de Tarse et de Théodore de Mopsueste23. A cette occasion, on traduisit aussi divers écrits d'Aristote. Ibas en interpréta lui-même quelques-uns. Un certain Probus traduisit et commenta lesHerméneiaet peut-être aussi d'autres parties de l'Organon. Nous retrouverons plus loin d'illustres traducteurs syriens de la croyance nestorienne à l'époque même des Arabes.

Note 21:(retour)Rubens Duval,op. laud., p. 432.

Note 22:(retour)Schulze,Disputatio de Gundisapora. Commentaria soc. scient. Petropolis, vol. XII.

Note 23:(retour)V. sur Ibas et sur les savants syriens monophysites dont nous parlons ci-après, l'excellent livre de Rubens Duval:La littérature syriaque, dans la collection desAnciennes Littératures chrétiennes, Paris, Lecoffre, 1899. Une deuxième édition est sous presse.--Cf. la thèse latine de Renan,De philosophia peripatetica apud Syros, Paris, 1852.

La ruine d'Édesse comme capitale scientifique n'interrompit pas l'étude des lettres grecques chez les Syriens appartenant à la secte monophysite; mais cette étude eut dès lors pour centre les couvents. Philoxène de Mabboug qui fut patriarche monophysite d'Antioche est l'un de ceux qui avaient sollicité de l'empereur la destruction de l'école des Perses. Il était philosophe en même temps que théologien, et c'est dans ses écrits, dit-on, qu'il faudrait chercher les premiers essais de la scolastique24. Un autre monophysite renommé comme dialecticien fut Siméon, évêque de Beit-Archam. Il vécut au commencement du sixième siècle et il fut appelé le Sophiste perse.

Note 24:(retour)Une mine d'une merveilleuse richesse pour l'histoire des origines de la scolastique sera ouverte par la publication de la patrologie syriaque que prépare Mgr R. Graffin. Un seul volume de cette importante publication est encore paru. Il comprend une réédition des homélies d'Aphraste, avec traduction latine et introduction par Dom Parisot.Patrologia syriaca, I, Paris, Didot, 1894.

Mais le plus intéressant personnage de cette secte au point de vue qui nous occupe, est le savant Sergius de Rechaïna (arabe Rasaïn). Son œuvre se compose presque entièrement de traductions de livres grecs. Prêtre, érudit, littérateur et médecin, Sergius de Rasaïn n'eut pas le caractère à la hauteur de son talent. On lui reproche la corruption de ses mœurs; sa conduite politique paraît flottante et compliquée d'intrigues. Quoique monophysite, il fut l'ami de Théodore de Merv, évêque Nestorien, et il accomplit une mission diplomatique auprès du pape Agapet, de la part du patriarche orthodoxe d'Antioche. Il amena le pape à Constantinople, où il mourut presque en même temps que lui, en l'an 536. Il avait appris le grec à Alexandrie. Sergius de Rechaïna était éloquent, grand philologue et le premier du corps des médecins. Ses traductions, faites du grec en syriaque, portèrent sur des livres de philosophie et de médecine. Il traduisit une partie des œuvres de Galien. On a de lui une traduction desCatégoriesd'Aristote, de l'Isagogede Porphyre, du traité duMondequi fut attribué à Aristote, d'un traité del'Ameentièrement différent du traité de même titre dû à Aristote. Sergius dédia à son ami Théodore de Merv, versé ainsi que lui dans la philosophie péripatéticienne, un traité original sur laLogique. Il écrivit surla Négation et l'affirmation, surle Genre, l'espèce et l'individu, surles Causes de l'univers, selon les principes d'Aristote. Les Syriens et les Arabes louèrent à l'envi ses qualités de traducteur, avec raison selon un érudit moderne, M. Victor Ryssel. Pour ce savant la traduction du traité duMondepar Sergius doit être considérée comme le chef-d'œuvre de l'art du traducteur, et il paraît par la comparaison avec les textes grecs de cet ouvrage, que Sergius ne se servit pas d'un seul manuscrit, mais de plusieurs dont il sut faire un examen critique25.

Vers la fin du sixième siècle, Paul le Perse brilla dans la philosophie. Il composa, dit Bar Hebræus, une admirableIntroduction à la logiquequ'il adressa au roi de Perse Khosroës Anochirwan26. Au commencement du septième siècle, l'enseignement du grec fut florissant dans le couvent de Kennesré, sur la rive gauche de l'Euphrate. L'évêque Sévère Sebokt, vers 640, y commenta lesPremiers Analytiquesd'Aristote et lesHerméneia. L'œuvre de Sévère Sebokt fut poursuivie par ses disciples Athanase de Balad (mort en 687 ou 688) et le grand encyclopédiste syrien Jacques d'Édesse (mort en 708). Après eux encore, George évêque de Koufah pour les Arabes monophysites traduisitl'Organond'Aristote. Mais nous sommes parvenus au temps de la conquête arabe, avec laquelle la littérature syriaque décline.

Note 25:(retour)V. sur Sergius de Rechaïna Bar Hebræus,Chronique ecclésiastique, éd. Abbeloos et Lamy, Louvain, 1872, t. I, col. 206.--Sur les traductions syriaques antérieures à l'époque mahométane, on consultera avec fruit l'ouvrage de Sachau,Inedita syriaca, Vienne, 1870.--Hoffmann a consacré une étude spéciale aux versions syriaques des Herméneia:De hermeneuticis apud Syros.--Cf. encore sur Sergius de Rechaïna: Land,Anecdota syriaca, III, 289; Baumstark,Lucubrationes syro-græcæ, p. 358.

Note 26:(retour)Renan,Journal Asiatique, 1852, t. I, p. 312.

Ainsi pendant cinq siècles les Syriens s'étaient tenus au contact de la science grecque, s'étaient assimilé sa tradition, en avaient traduit et interprété les textes, et avaient produit eux-mêmes des œuvres importantes dans le domaine de la philosophie théologique. Les formes de la philosophie scolastique étaient nées entre leurs mains; les arts de la logique avaient fleuri dans leurs écoles. L'esprit, les œuvres et la tradition de l'hellénisme se trouvaient donc transportés déjà, au moment où parut l'islam, dans un monde apparenté au monde arabe. Nous verrons bientôt les savants mahométans s'initier à la culture grecque sous la direction de Syriens Jacobites et Nestoriens.

Avant d'expliquer comment les Arabes reçurent la science principalement des mains des chrétiens, il convient de reprendre la question d'un peu haut, afin de dissiper des impressions inexactes qui pourraient exister dans l'esprit de quelques lecteurs. Durant cette longue période antérieure à l'islam où nous avons vu la branche araméenne de la famille sémitique s'assimiler le christianisme et la culture hellène, l'élément arabe ne constituait pas lui-même un monde absolument fermé. On a souvent noté, à propos de l'histoire des origines musulmanes, que le sud-ouest de l'Arabie, le Yémen, contenait à cette époque des éléments chrétiens et qu'il était en relations avec un royaume chrétien d'Afrique, l'Abyssinie. Un fait plus important et sur lequel on a moins insisté, ce semble, est l'extension de la race arabe vers le nord, antérieurement à l'islam, et la formation de petits royaumes arabes, vassaux des empires de Perse ou de Byzance, le long des frontières de ces empires.

Les empereurs et les Khosroës s'étaient habilement servis de certaines tribus arabes sédentaires pour s'en faire un rempart contre les incursions des Arabes nomades ou Bédouins. Maçoudi rapporte27que les Arabes de la famille de Tanoukh vinrent les premiers en Syrie, qu'ils s'y allièrent aux Grecs après avoir embrassé le christianisme et que l'empereur les investit de l'autorité sur tous les Arabes sédentaires domiciliés en Syrie. La famille de Salîkh succéda à celle de Tanoukh et devint chrétienne aussi; elle fut à son tour supplantée par la dynastie de Gassân qui continua à gouverner les Arabes par délégation des Roumis. Les rois de Gassân résidaient à Yarmouk et en d'autres localités entre la Goutah (la plaine) de Damas et les places frontières dépendant de cette ville. Ce royaume sombra au moment de la conquête musulmane et une grande partie des Arabes de Syrie embrassa l'islamisme.

Note 27:(retour)Maçoudi,les Prairies d'or, t. III, p. 215 à 220, et leLivre de l'Avertissement, p. 251.

Le royaume de Hîra était un important royaume arabe dont les princes étaient vassaux des rois de Perse. Hîra était situé au sud de Babylone et à l'ouest de l'Euphrate, non loin de l'emplacement où, dans les premières années de l'hégire, les Musulmans fondèrent Koufah. Des Arabes étaient venus de bonne heure s'établir dans ces régions. Le royaume de Hîra eut, avant l'islam, une assez longue histoire, dans laquelle l'élément chrétien joue un rôle important28. Un roi de Hîra, nommé Amr fils de Moundir, qui régna jusqu'en 568 ou 569, avait une mère chrétienne, probablement une captive prise à la guerre, qui fonda un couvent à Hîra sous le règne de Khosroës Anochirwan. On peut inférer d'une inscription qui fut placée dans cette église que ce prince aussi se fit chrétien29. Peu après ce temps-là on comptait un petit nombre de familles chrétiennes de haut rang dans la ville. Elles appartenaient à la secte de Nestorius, et elles prenaient le nom d'Ibadites signifiant serviteurs de Dieu30, pour se distinguer des païens. Un interprète du nom de Adi l'Ibadite, de la tribu arabe de Témîm, se fit alors particulièrement remarquer31. Cet Adi accomplit le métier d'interprète auprès de Kesra Eperwiz pour qui il traduisait l'arabe en persan. Il était en outre poète, orateur, diplomate, un modèle achevé de la culture, tant physique que morale, des Perses et des Arabes. Il devait aussi savoir le syriaque qui était alors la langue des Arabes chrétiens. Adi fut chargé de l'éducation de Noman fils de Moundir, que, grâce à l'influence dont il jouissait auprès du roi de Perse, il fit monter sur le trône de Hîra. Il est probable que, en raison de cette même influence, Noman fit accession au christianisme; il n'en continua pas moins à vivre dans la polygamie, selon les mœurs païennes, et il se laissa induire en de longues intrigues au terme desquelles il mit à mort son éducateur Adi. Le fils de ce dernier, qui avait hérité de l'intelligence de son père et de son crédit auprès des rois de Perse, décida Eperwiz à tirer vengeance de ce meurtre32. Noman vaincu fut mis à mort, apparemment en 602.

Note 28:(retour)Le grand historien Tabari s'est longuement occupé de l'histoire du royaume de Hîra. V. Nœldeke,Geschichte der Perser und Araber zur Zeit der Sasaniden, aus der arabischen Chronik des Tabari übersetzt. Leyde, 1879.

Note 29:(retour)Nœldeke,op. laud., p. 172, n. 1.

Note 30:(retour)Nœldeke,op. laud., p. 24, n. 4. Abou'l-Faradj,Histoire des dynasties, éd. Salhani, à propos de Honéïn ibn Ishâk, donne une interprétation de ce nom, p. 250. Cf. notre note à Maçoudi,Livre de l'Avertissement, p. 205, n. 1, etles Prairies d'or, II, 328.--Quelques auteurs préfèrent lire Abadites, d'après Ibn Abi Oseibia,Classes des Médecins, éd. Müller, I, 184. V. encore sur ce nom Ibn Khallikan,Biographical Dictionary, trad. Mac Guckin de Slane, I, 188; Dr. Gustav Rothstein,Die Dynastie der Lahmiden in al-Hîra, Berlin, 1899, p. 19.

Note 31:(retour)Nœldeke,Geschichte der Perser und Araber, p. 312 et suiv.--Un très célèbre recueil arabe, leKitâb el-AgâniouLivre des Chansons(édition de Boulaq, t. II, p. 18 et suiv.), a consacré à Adi fils de Zéïd une notice qui a été traduite par Caussin de Perceval, novembre 1838. Cf. Caussin de Perceval,Essai sur l'histoire des Arabes avant l'islamisme, t. II, p. 135 et suiv.

Note 32:(retour)On trouve le récit de cette vengeance dans Maçoudi,les Prairies d'or, t. III, p. 205.

Peu d'années après ces faits et une dizaine d'années avant l'hégire, eut lieu la bataille de Dou Kâr dans laquelle les Perses alliés aux Arabes de la tribu chrétienne de Taglib furent vaincus par les Arabes de la tribu de Bekr33. Le royaume de Hîra fut détruit, et ce boulevard étant tombé, la Perse se trouva sans rempart contre les Arabes musulmans. Hîra fut saccagée l'année de la fondation de Koufah (15 ou 17 de l'hégire) et disparut tout à fait sous Motadid. «Cette ville, ajoute Maçoudi, renfermait plusieurs monastères; mais quand elle tomba en ruines, les moines émigrèrent dans d'autres contrées. Aujourd'hui elle n'est plus qu'un désert dont la chouette et le hibou sont les seuls hôtes34.»

Note 33:(retour)Maçoudi,le Livre de l'Avertissement, p. 318.

Note 34:(retour)Maçoudi,les Prairies d'or, t. III, p. 213.

L'on voit donc que, longtemps avant l'hégire, les Arabes avaient franchi les limites de leur désert. On a coutume de comparer la conquête musulmane à l'action d'une force qui, après avoir longtemps sommeillé au fond des déserts, aurait soudain fait explosion et renversé devant elle un tiers des royaumes de la terre. Cette comparaison est utile si on ne la fait servir qu'à donner une idée vive de la rapidité de cette conquête; mais appliquée à l'histoire intellectuelle, elle est fausse. Il faut au contraire retenir que, au moment où parut l'islam, les Arabes étaient déjà venus au contact de plusieurs empires, et qu'ils avaient abordé cette civilisation chrétienne de qui ils allaient recevoir le dépôt de la science, pour le lui rendre ensuite après l'avoir fait fructifier plusieurs siècles.

Mahomet eut du respect pour les personnages religieux des diverses croyances, et à son exemple Ali accorda des immunités à beaucoup de couvents chrétiens. De plus le Coran reconnut aux Chrétiens et aux Juifs une certaine dignité dans l'ordre de la foi, parce qu'ils étaient possesseurs de livres révélés; il les désigna par le titre deGens du Livreet il eut pour eux moins de mépris que pour les païens. Ces circonstances étaient favorables à la conservation de la science. Après la prise de Jérusalem en l'an 636, Omar accorda aux Chrétiens une charte ou capitulation, qui servit de modèle à la plupart des règlements relatifs aux tributaires chrétiens, appliqués depuis dans l'islam. Le texte de cette capitulation nous a été transmis avec quelques variantes par plusieurs historiens, notamment par Tabari35. Il était permis aux Chrétiens de conserver leurs églises; mais elles devaient être ouvertes aux inspecteurs musulmans et défense était faite d'en bâtir de nouvelles. On ne devait plus sonner les cloches, ni exhiber d'emblèmes religieux en public. Les Chrétiens devaient garder leur costume, ne point porter d'anneaux et se ceindre d'une corde appeléezonnar, comme signe distinctif. Le port des armes et l'usage du cheval leur étaient interdits. Enfin ils étaient soumis à une capitation. Ces dispositions générales pouvaient, suivant le caprice des autorités, être interprétées avec tolérance ou donner lieu au contraire à des vexations pénibles. Mais elles étaient de peu d'importance dans les cas spéciaux où la faveur d'un prince musulman s'attachait directement à la personne de quelque infidèle notable; et comme la science est principalement l'œuvre des individualités, ce sont ces cas spéciaux qui ici nous intéressent le plus.

Note 35:(retour)La grande édition de Tabari, 1re série, t. VIII, p. 2406.--Le P. H. Lammens a étudié d'une manière fort intéressante la situation des chrétiens sous les premiers Khalifes dans son mémoire intitulé leChantre des Omiades, notes biographiques et littéraires sur le poète arabe chrétien Ahtal, paru dans leJournal Asiatique, 1894. Il y est question de la capitulation d'Omar à la page 112 du tirage à part.

Quatre genres de talents attiraient surtout sur des personnages non musulmans la faveur des khalifes: les talents artistiques, médicaux, administratifs et scientifiques. L'habileté dans les métiers était prisée chez les Chrétiens, parce qu'elle ne se rencontrait pas au même degré chez les Musulmans. Le khalife Omar avait dérogé à une disposition du prophète, en tolérant en Arabie la présence d'un chrétien, Abou Loulouah, artisan fort habile dans divers métiers. Ce favori devint son meurtrier. La poésie et la musique étaient des arts vivement goûtés par les Arabes, avant le temps de Mahomet. La prédication du Coran ne leur avait pas été très favorable; mais les khalifes Omeyades, princes un peu sceptiques pour la plupart et amateurs de plaisirs, leur avaient rendu leur faveur. Leur poète préféré fut un chrétien Ahtal, l'un des plus grands poètes arabes, contemporain d'Abd el-Mélik fils de Merwân; il appartenait par son père à la tribu chrétienne de Taglib établie à Koufah et dans l'Aderbaïdjan, et par sa mère à la tribu chrétienne d'Iyâd qui s'était installée de bonne heure en Mésopotamie36. Ahtal paraissait fièrement à la cour du khalife, portant à son cou une croix d'or. A cette époque on se divertissait à Koufah en buvant le vin malgré les prohibitions du prophète, et en écoutant les chansons. Le frère d'Abd el-Mélik y faisait venir de la ville voisine, de Hîra, le musicien chrétien Honéïn, et il s'enfermait avec lui au fond de ses appartements, entouré de ses familiers, le front couronné de fleurs37.

Note 36:(retour)Lammens,op. laud., pages 6 et 7.

Note 37:(retour)Lammens,op. laud., p. 165.

Les médecins à qui les premiers khalifes se confièrent furent ordinairement des Syriens ou des Juifs. Les Musulmans n'avaient pas eu le temps encore d'apprendre la médecine. Auprès de l'Omeyade Merwân fils d'el-Hakem, nous trouvons un médecin juif de langue syriaque, Mâserdjaweïh, qui traduisit le traité du prêtre Aaron38. Cet Aaron était un médecin alexandrin du temps d'Héraclius dont le livre fut fort répandu chez les Syriens. Auprès d'el-Heddjâdj, le terrible général d'Abd el-Mélik fils de Merwân, nous voyons deux médecins de noms grecs Tayaduk et Théodon qui laissèrent une école39. Un peu plus tard, Haroun er-Réchîd faisait réveiller par un médecin indien, son cousin Ibrâhim tombé en léthargie, tandis qu'un médecin chrétien de langue syriaque, Yohanna ibn Mâsaweïh, traduisait pour lui en arabe les livres de médecine antique40. Cet Ibn Mâsaweïh assistait avec un autre chrétien Bokhtiéchou le khalife Mamoun mourant41.

Note 38:(retour)Abou'l-Faradj (Bar Hebræus),Histoire des Dynasties, pages 192 et 157.

Note 39:(retour)Abou'l-Faradj,op. laud., 194.

Note 40:(retour)Abou'l-Faradj,op. laud., p. 227.

Note 41:(retour)Maçoudi,les Prairies d'or, t. VII, p. 98.--Nous n'avons pas en principe à nous occuper dans ce livre de l'histoire des médecins. Mais comme la science, à l'époque dont nous traitons, affectait souvent le caractère encyclopédique, et que plusieurs des philosophes dont nous avons à parler ont été médecins, il est juste que nous mentionnions ici les deux principaux ouvrages relatifs aux médecins arabes: LesClasses des médecins, par Ibn abi Oseïbia, éd. Müller, Königsberg, 1884, et laGeschichte der arabischen Aerzte und Naturforscher, Göttingue, 1840.

Dans l'ordre de l'administration, les chrétiens rendirent aux Musulmans d'éminents services; et sans eux l'empire des khalifes n'aurait pas pu s'organiser. Les conquérants mahométans, ne trouvant dans leur propre race que les souvenirs et les exemples de la vie de clan, n'avaient aucune connaissance des pratiques administratives. Ils furent contraints de donner beaucoup de place à des chrétiens. Moâwiah, qui était moins ferme croyant que rusé politique, laissa, dans la plupart des provinces qu'il conquit, les employés chrétiens en place et se contenta de changer les garnisons. Il fut imité par ses successeurs Omeyades. Nous voyons un certain Athanase, notable chrétien d'Édesse, être en grande faveur auprès d'Abd el-Mélik fils de Merwân, à cause de ses capacités d'homme d'affaires42. Wélîd fils d'Abd el-Mélik dut défendre aux scribes, dont beaucoup étaient chrétiens, de tenir leurs registres en grec, et il leur enjoignit de les tenir en arabe43. Un chrétien qui occupa des emplois très élevés auprès des Musulmans fut Sergius Mansour ou Serdjoun le Roumi, dont Maçoudi nous apprend qu'il servit de secrétaire à quatre khalifes44. Ce Sergius eut pour fils un homme qui le dépassa en renommée, qui devint l'un des derniers Pères grecs et l'un des premiers scolastiques: saint Jean Damascène.

Note 42:(retour)Lammens,op. laud., p. 122, d'après Rubens Duval,Histoire d'Edesse.

Note 43:(retour)Abou'l-Faradj,Histoire des Dynasties, p. 195.

Note 44:(retour)Maçoudi,le Livre de l'Avertissement, V. l'Index. Les Khalifes dont il s'agit sont: Moawiâh, Yézid son fils, Moawiâh fils de Yézid et Abd el-Mélik fils de Merwân.

Enfin la science et la philosophie furent pour leurs adeptes un titre à la faveur des princes Mahométans; et c'est par les cours que, en définitive, elles entrèrent dans l'islam. C'est au khalife Abou Djafar el-Mansour que revient l'honneur d'avoir inauguré la grande époque des études arabes et d'avoir orné l'empire mahométan de l'éclat de la science. Mansour donna l'ordre de traduire en arabe beaucoup d'ouvrages de littérature étrangère comme le livre deKalilah et Dimnah, leSindhind, différents traités de logique d'Aristote, l'Almagestede Ptolémée, le livre desÉlémentsd'Euclide et d'autres ouvrages grecs, byzantins, pehlvis, parsis et syriaques45. Le livre deKalilah et Dimnahfut traduit par Ibn el-Mokaffa qui fut l'un des érudits célèbres de ce temps. On dit qu'il traduisit aussi du pehlvi et du parsi les ouvrages de Manès, de Bardesane et de Marcion46. Les Arabes semblent avoir eu à ce moment les yeux tournés surtout vers la Perse et vers l'Inde comme foyers de lumière. Cependant Ibn el-Mokaffa traduisit aussi puis abrégea lesHerméniad'Aristote. Ce savant était lui-même d'origine persane. Il vécut à Basrah. S'étant attiré l'inimitié du khalife par ses opinions politiques favorables aux descendants d'Ali, il fut mis à mort47en l'an 140.

Note 45:(retour)Maçoudi,les Prairies d'or, VIII, 291.--S. de Sacy a écrit une étude surCalila et Dimnah ou fables de Bidpai en arabe, Paris, 1830. V. sur la très intéressante bibliographie de cet ouvrage, V. Chauvin,Bibliographie des ouvrages arabes ou relatifs aux Arabes, II, Liège, 1897.

Note 46:(retour)Maçoudi,les Prairies d'or, VIII, 293. Il est regrettable que ces traductions ne se soient pas mieux conservées; voyez cependant sur le manichéisme d'après les sources arabes la curieuse étude de Flügel,Mani und seine Lehre, 1862.

Note 47:(retour)Brockelmann,Geschichte der arabischen litteratur, I, 151.

En l'an 156 de l'hégire, un Indien se présenta à la cour d'el-Mansour et apporta un livre de calcul et d'astronomie indienne48. Ce livre appelésindhindfut traduit en arabe par l'astronome el-Fazari et fut le point de départ des études astronomiques et arithmétiques des Arabes. Le grand astronome Mohammed fils de Mousa el-Khârizmi s'en inspira plus tard, sous le règne de Mamoun, pour composer des tables astronomiques et des traités où il combina les méthodes indiennes avec celles des Grecs.

Maçoudi raconte encore que de son temps, c'est-à-dire antérieurement à l'époque d'Avicenne, un livre connu sous le nom deMille et une Nuitset venant de Perse, était répandu dans le public. C'était un recueil de contes qui n'était pas identique à celui que nous possédons sous ce nom49.

Note 48:(retour)M. Cantor,Vorlesungen über Geschichte der Mathematik, I, 597. Il a paru une deuxième édition de cet important volume qui contient les chapitres relatifs aux mathématiciens arabes.

Note 49:(retour)Maçoudi,les Prairies d'or, IV, 90.--On peut toujours relire laDissertationde Sylvestre de Sacysur les Mille et une Nuits, qui a été placée en tête de la traduction de Galland.

Les Arabes connurent certainement la philosophie mazdéenne; mais ils surent ou comprirent fort peu de choses des systèmes indiens. L'influence qu'ils ont pu subir de la part de ces systèmes n'est guère sensible qu'en mysticisme.

Le khalife qui compléta l'œuvre scientifique commencée par Mansour, fut Mamoun. Prince très intelligent, d'esprit curieux et libéral, Mamoun donna une vive impulsion aux études. Il fonda à Bagdad, vers l'an 217, un bureau officiel de traduction dans le palais dit de la sagesse (Dâr el-hikmet)50. A la tête de ce bureau fut placé un savant éminent, Honéïn fils d'Ishâk, qui occupa ce poste sous les successeurs de Mamoun, Motasim, Wâtik et Motéwekkil. Honéïn fils d'Ishâk était né l'an 194 à Hîra51où son père exerçait le métier de pharmacien; il appartenait à l'une des familles Ibadites ou nestoriennes de la ville. Jeune homme, il vint à Bagdad où il suivit les leçons d'un médecin connu. Mais comme il était trop questionneur, il importuna son maître qui un jour refusa de lui répondre. Honéïn s'en alla alors voyager en territoire byzantin. Il y resta deux ans pendant lesquels il apprit parfaitement le grec, et il y acquit une collection de livres de science. Il revint ensuite à Bagdad, voyagea encore en Perse, alla à Basrah pour se perfectionner dans la connaissance de l'arabe, et rentra enfin à Bagdad où il se fixa. La réputation de Honéïn grandit; des savants d'âge vénérable s'inclinaient devant lui, bien qu'il fût jeune encore, et affirmaient que sa renommée éclipserait celle de Sergius de Rechaïna. Ses talents de médecin égalaient ses capacités comme traducteur. Motéwekkil se l'attacha. Voulant l'éprouver, il lui fit remettre un jour cinquante mille dirhams, puis il lui ordonna brusquement de lui indiquer un poison violent, par lequel il pourrait se défaire de quelque ennemi. Honéïn refusa et fut jeté en prison. Quand l'épreuve eut assez duré, le khalife lui demanda l'explication de sa conduite. «Deux choses, lui répondit Honéïn, m'ont empêché de satisfaire à ton désir: ma religion et mon art. Notre religion nous commande de faire du bien à nos ennemis, et mon art a pour but l'utilité des hommes, non le crime.» Le khalife ayant entendu cette réponse fut satisfait et le combla d'honneurs.

Note 50:(retour)V. dans lesMélanges Weille mémoire de H. Derenbourg surles traducteurs arabes d'auteurs grecs et l'auteur musulman des aphorismes des philosophes. Paris, Fontemoing, 1898.

Note 51:(retour)La biographie suivante est rédigée d'après Abou'l-Faradj (Bar Hebræus),Histoire des Dynasties, éd. Salhani, p. 250 et suiv.

Ce savant rencontra sa perte dans une querelle relative à la question, alors aiguë, du culte des images. Il se trouvait un soir chez un chrétien de Bagdad au milieu de quelques personnes qui le jalousaient; et il y avait chez ce chrétien une image du Christ devant laquelle était allumée une lampe. Honéïn dit au maître de la maison: «Pourquoi gaspilles-tu l'huile? ce n'est pas là le Messie, ce n'est que son image.» L'un des assistants répondit: «Si cette image ne mérite pas d'honneur, crache dessus.» Il cracha. La chose fut ébruitée et il y eut scandale. Le Khalife consulté livra le savant à ses coreligionnaires pour qu'ils le jugeassent selon leur loi. Honéïn fut donc excommunié; on lui coupa sa ceinture, marque distinctive des chrétiens; mais le lendemain matin, il fut trouvé mort dans sa chambre. On croit qu'il s'était empoisonné (260 de l'hégire).

Honéïn eut deux élèves qui collaborèrent avec lui à la grande œuvre des traductions: son fils Ishâk, qui devint fort célèbre aussi et mourut en 298 ou 299, et son neveu Hobéïch.

L'œuvre de ces savants fut très considérable52. Il convient de citer en premier lieu la traduction arabe de la Bible que fit Honéïn d'après le texte des Septante. Honéïn n'est pas le seul auteur de cette époque qui traduisit la Bible en arabe. Les Juifs se servirent d'autres traductions, surtout de celle d'Abou Katîr Yahya fils de Zakarya, rabbin de Tibériade, mort vers 320, et de celle de Saadya Gaon de Fayoum53, très illustre rabbin, disciple du précédent, dont on a récemment réédité les œuvres à l'occasion de son millénaire.

Note 52:(retour)Le principal travail d'ensemble qui ait été fait sur les traductions des auteurs grecs en syriaque et en arabe est toujours celui de J. G. Wenrich:De auctorum græcorum versionibus et commentariis syriacis, arabicis, armeniacis persicisque commentatio, Leipzig, 1842. Wenrich a principalement puisé dans un ouvrage de grande valeur encore manuscrit et que l'on devrait bien éditer: leLivre de l'histoire des sages (Kitâb tarîkh el-hokamâ)par Djémâl ed-Dîn el-Kifti.

Note 53:(retour)Maçoudi,le Livre de l'Avertissement, 159-160.

Honéïn traduisit en syriaque lesHerméneiad'Aristote, une partie desAnalytiques, les livresde la Génération et de la Corruption,de l'Ame, le livre λ' de laMétaphysique, divers commentaires, des ouvrages de Galien et d'Hippocrate, l'Isagogede Porphyre, laSommede Nicolas sur la philosophie d'Aristote; en arabe, il traduisit une grande quantité de livres de médecine et de science par Hippocrate, Galien, Archimède, Apollonius et d'autres, et, comme ouvrages philosophiques, laRépublique, lesLoiset leTiméede Platon, le commentaire de Thémistius au livre λ' de laMétaphysiqued'Aristote, lesCatégories, laPhysique, laMoraled'Aristote. Il écrivit quelques traités originaux inspirés par ces ouvrages.

Ishâk fils de Honéïn traduisit en arabe leSophistede Platon, laMétaphysiqued'Aristote, le traité del'Ame, lesHerméneia, le traitéde la Génération et de la corruption, avec divers commentaires par Alexandre d'Aphrodise, Porphyre, Thémistius et Ammonius.

Avant ces grands hommes, un bon traducteur nommé Yahya fils du Patrique, affranchi de Mamoun, avait donné une version syriaque desHistoires des animauxd'Aristote et une version arabe duTimée. Les Arabes connaissaient deuxTiméede Platon, qu'ils divisaient en plusieurs livres, et l'on ne voit pas très clairement quels ouvrages ils désignaient par là. Ce peut être leTimée, leTimée de Locreset certains commentaires de Galien sur la philosophie de Platon54. Ibn Nâimah, chrétien d'Émesse, avait traduit en syriaque leDe Sophisticis elenchis, et donné une version arabe du commentaire de Jean Philoponus aux quatre derniers livres de laPhysiqued'Aristote.

Note 54:(retour)Cf. Wenrich,op. laud., p. 118, etle Livre de l'Avertissement, p. 223, n. 2.

Abou Bichr Matta fils de Younos rendit aussi comme traducteur d'appréciables services. C'était un Nestorien, originaire de Déïr Kana, qui fut élevé par des moines jacobites. Il mourut à Bagdad en 328. On lui doit une édition syriaque duDe sophisticis elenchis. Il traduisit du syriaque lesSeconds analytiques, laPoétique, le commentaire d'Alexandre d'Aphrodise au livrede la Génération et de la corruption, le commentaire de Thémistius au livre λ' de laMétaphysique. Il se fit lui-même commentateur et il interpréta en arabe lesCatégories, le livredu Sens et du sensible, l'Isagogede Porphyre.

Kosta fils de Louka qui fleurit sous Motasim était encore un syrien chrétien, originaire de Balbek. Il alla étudier en Grèce et y acquit beaucoup de livres. Sa réputation comme savant et traducteur fut considérable. Il traduisit lesVues des philosophes sur la physique, par Plutarque55.

Note 55:(retour)Barach a publié une traduction latine d'un traitéde Differentia spiritus et animæattribué à Kosta fils de Louka, dans laBibliotheca Philosophorum mediæ ætatis, t. II, Innsbruck, 1878.

Yahya fils d'Adi de Tekrit, chrétien jacobite, étudia sous la direction du grand musulman Farabi, et s'illustra dans la dialectique. Il fleurit sous le règne de Mouti et mourut en 364. Il perfectionna beaucoup de traductions antérieurement faites; on lui doit des versions desCatégoriesd'Aristote, avec le commentaire d'Alexandre d'Aphrodise, duDe sophisticis elenchis, de laPoétique, de laMétaphysique, desLoiset duTiméede Platon, de l'ouvrage de Théophraste sur les mœurs.

Avec Abou Ali Ysa fils de Zaraah, autre chrétien jacobite, nous atteignons le temps d'Avicenne. Ysa fils de Zaraah mourut en 398. Il traduisit en arabe d'après des versions syriaques antérieures, lesCatégories, leDe sophisticis elenchis, lesHistoires des animauxet leDe partibus animaliumavec le commentaire de Jean Philoponus. Il fut l'auteur de traités originaux sur la philosophie d'Aristote en général et sur l'Isagogede Porphyre.

Ces traducteurs dont nous venons de parler étaient chrétiens pour la plupart; mais les Musulmans s'assimilèrent promptement leur science et joignirent leurs efforts aux leurs. Il semble même que, au jugement des Arabes, leurs coreligionnaires dépassèrent bientôt les Chrétiens dans la connaissance et l'interprétation des philosophes anciens, et qu'au-dessus des traducteurs que nous avons cités, il faille placer les deux illustres Musulmans el-Kindi et el-Farabi. Cependant comme ces deux grands hommes ont dû leur gloire moins encore à leur talent comme interprètes qu'à leur génie comme philosophes, nous en parlerons à ce titre dans le chapitre suivant.

Il nous reste à nous occuper d'une catégorie de savants qui n'appartenaient ni à la religion chrétienne, ni à l'islamisme, ni même aux religions de la Perse ou de l'Inde, mais à une secte spéciale, et qui brillèrent d'un vif éclat après l'époque de Mamoun, les Sabéens.

Il n'existe guère de problème plus intrigant et plus irritant dans l'érudition orientale que celui de l'origine de certaines petites sectes ou religions qui survécurent à côté de l'islam, entraînant avec elles des débris de toutes espèces de doctrines et de croyances anciennes, telles que le Mandéisme, le Sabéisme, la religion des Yézidis ou celle des Nosaïris. Le Sabéisme est remarquable entre toutes ces sectes par le haut mérite des hommes qui l'ont illustré, et à cause de l'attachement que ces hommes montrèrent pour lui. On trouve dans ces petites religions une multitude d'éléments dont quelques-uns sont fort antiques, des restes du paganisme chaldéen, des idées néoplatoniciennes et gnostiques, des légendes juives et quelques pratiques datant des origines du christianisme. Mais on n'est pas encore parvenu à donner les formules définitives de ces singuliers mélanges, ni à restituer avec une précision satisfaisante les différentes phases historiques par où ces sectes ont passé. Je suis porté à croire, au reste, que l'influence de ces petites religions, et du sabéisme en particulier, sur l'islam, a été plus considérable qu'on ne le supposerait au premier abord, et plus profonde en tout cas que les auteurs musulmans ne consentent à l'avouer.

On distingue dans la littérature arabe deux sortes de Sabéens: ceux dont il est question dans le Coran et que Mahomet classe parmi lesgens du Livre, c'est-à-dire parmi les peuples possédant un livre révélé, à côté des Juifs et des Chrétiens; et ceux qui se distinguèrent dans la science après le temps de Mamoun et dont la résidence principale était Ilarrân en Mésopotamie. Chwolson, dans son gros ouvrage sur les Sabéens et le Sabéisme56, est parvenu à identifier les Sabéens du Coran avec les Elkesaïtes, secte qui n'était pas tout à fait, comme il l'a cru, identique aux Mandéens, mais qui avait beaucoup de ressemblance avec eux. Les Elkesaïtes avaient été fondés, au commencement du second siècle de notre ère, au sud de la Mésopotamie, dans la région de Wâsit et de Basrah, par un individu du nom d'Elkesaï venu du nord-ouest de la Perse, qui était imbu principalement d'idées Zoroastriennes et qui recommandait des pratiques parsies. Le baptême et les purifications par l'eau furent les rites essentiels des Elkesaïtes et des Mandéens. On dérive le nom de Sabéen de l'araméensabaa, se laver, et l'on pense que ce nom aurait à peu près le sens d'émerobaptiste. Les Mandéens, qui nous sont plus connus que les Elkesaïtes, eurent des livres saints. Brandt a traduit en allemand une partie de ces textes57dont la rédaction doit être placée, selon Nœldeke58, entre les années 650 et 900 de notre ère, soit précisément à l'époque dont nous nous occupons. La thèse générale de ces écrits est gnostique: une opposition est établie entre le monde de la lumière et le monde des ténèbres; un envoyé du roi de la lumière descend du ciel et s'enfonce dans l'abîme pour détruire la puissance du prince des ténèbres.

Note 56:(retour)Die Ssabier und der Ssabismus, von Dr. D. Chwolson, 2 vol. Saint-Pétersburg, 1856.--M. J. de Gœje a achevé et publié dans lesActes du sixième congrès des Orientalistesun mémoire posthume de Dozy:Nouveaux documents pour l'étude de la religion des Harraniens. Leyde, 1883, t. II, p. 281 et suiv.

Note 57:(retour)W. Brandt,Mandaïsche Schriften, Göttingue, 1893.--W. Brandt,Die Mandäische religion, Leipzig, 1889.

Note 58:(retour)Nœldeke,Mandaïsche Grammatik, p. XXII.

Le roi de la lumière est célébré en ces termes: «Il est le premier, étendu d'une extrémité à l'autre, le créateur de toutes les formes, l'origine de toutes les choses belles, celui qui est gardé dans sa sagesse, caché et non manifesté... Éclat qui ne change pas, lumière qui ne passe pas... vie au-dessus de toute vie, splendeur au-dessus de toute splendeur, lumière au-dessus de toute lumière sans manque ni défaut59.» De ce prince de lumière sortent cinq gros et longs rayons: «le premier est la lumière qui se répand sur les êtres, le second l'haleine embaumée qui souffle sur eux, le troisième la voix douce qui les fait tressaillir d'allégresse, le quatrième le Verbe de sa bouche par lequel il les cultive et les instruit, le cinquième la beauté de sa forme, par laquelle ils croissent comme des fruits au soleil60». Manès naquit dans le Mandéisme. La bataille entre le monde de lumière et le monde des ténèbres, selon le manichéisme, présente de grandes analogies avec ce qu'on lit dans les écrits Mandéens61. Le roi du Paradis de lumière a, selon Manès, armé l'homme originel des cinq éléments lumineux: le souffle doux, le vent, la lumière, l'eau et le feu; et le démon originel est armé des éléments ténébreux: la fumée, la braise, l'obscurité, l'ouragan et la nue. La descente aux enfers de l'envoyé lumineux est décrite dans les livres mandéens en une forme épique et en des tonalités étrangement fantastiques, à travers lesquelles se distinguent encore de vieux symboles assyriens.

Note 59:(retour)Brandt,Mandäische Schriften, p. 8.

Note 60:(retour)Brandt,op. laud., p. 10.

Note 61:(retour)Brandt,op. laud., p. 221.

L'autre secte qui reçut le nom de Sabéens et qui avait son siège principal à Harrân, était une secte païenne adoratrice des astres. On raconte62que le khalife Mamoun étant parti, en l'an 215, en expédition contre l'empire grec, passa par Harrân, et qu'il fut surpris de voir parmi les habitants de cette ville qui vinrent le saluer, des hommes au costume étrange, vêtus de robes étroites et portant les cheveux longs. Le khalife demanda à ces hommes qui ils étaient. Ils répondirent: «Nous sommes Harraniens.--Êtes-vous Chrétiens? insista le khalife,--non;--Juifs?--non;--Mages63?--non.--Avez-vous un livre saint ou un prophète?» demanda-t-il enfin.--Ils firent une réponse évasive.--«Vous êtes donc des impies,» s'écria le khalife; et comme ils demandaient à payer la capitation, il leur déclara qu'il ne pourrait supporter leur existence s'ils ne se faisaient musulmans, ou si au moins ils n'embrassaient l'une des religions que le prophète avait indiquées comme tolérables; autrement il les exterminerait jusqu'au dernier. Le khalife avait donné aux Harraniens pour se décider tout le temps qui s'écoulerait jusqu'à son retour. Il mourut en route. Mais la question pouvant être soulevée à tout moment, les Harraniens n'en durent pas moins prendre un parti. Quelques-uns embrassèrent l'islam ou se firent chrétiens. Un assez grand nombre qui étaient attachés à leur religion, hésitèrent longtemps, et ils furent à la fin tirés d'affaire par un docteur mahométan qui habitait Harrân. Il y a, leur dit ce docteur, une religion fort peu connue, que le prophète a tolérée; c'est celle des Sabéens. On ne sait guère ce que c'est que les Sabéens; prenez leur nom. Personne n'y objectera rien et vous vivrez en paix. C'est ainsi qu'au temps des successeurs de Mamoun, on vit apparaître à Harrân et dans d'autres localités, des communautés sabéennes qui y étaient inconnues auparavant et qui étaient sans rapport avec le mandéisme.

Note 62:(retour)Chwolson,op. laud., I, 140 et II, 15.

Note 63:(retour)Les Arabes donnaient le nom de Mages aux sectateurs de la religion de Zoroastre.

Déjà sous Réchîd les Harraniens avaient couru de grands dangers. On prétend qu'on avait trouvé dans leur temple une tête humaine desséchée, ornée de lèvres d'or, qui leur servait à rendre des oracles, et il avait été question de les détruire. Ils avaient fondé à cette occasion un trésor dit des calamités.

La doctrine des Sabéens de Harrân nous est connue par deux principales sources qui sont indépendantes l'une de l'autre: leFihrist, important recueil arabe sur l'histoire des sciences, composé par en-Nedîm64, et le livre de Chahrastani déjà familier à nos lecteurs. Le fondement de cette doctrine religieuse est l'adoration des esprits des astres, ayant pour corollaire l'astrologie et la magie. C'est, dit M. de Gœje, la continuation du paganisme babylonien65. Il y a lieu de croire cependant que, tout au moins pour les savants, ce paganisme avait été relevé par des idées tirées du néoplatonisme ou de la gnose. Les érudits ne se sont pas mis tout à fait d'accord sur la question de savoir si les Harraniens étaient monothéistes ou réellement païens. Il est fort possible que les moins instruits d'entre eux fussent demeurés polythéistes; quant à la doctrine des Sabéens que nous rapportent les auteurs arabes, elle est clairement ordonnée vers le monothéisme. Les divinités des planètes sont subordonnées à un Dieu suprême, par rapport auquel elles ont à peu près la valeur des Éons des gnostiques. Une prière à la constellation de la Grande Ourse l'invoque au nom de la force qu'a placée en elle le créateur du tout; Jupiter est conjuré «par le maître du haut édifice, des bienfaits et de la grâce, le premier entre tous, le seul éternel». Le Soleil est appelé cause des causes, ce qui ne signifie pas qu'il soit le dieu suprême66. Selon en-Nedîm, les Harraniens avaient adopté sur la matière, les éléments, la forme, le temps, l'espace, le mouvement, beaucoup d'idées péripatéticiennes67. Ils admettaient que les corps sublunaires étaient composés des quatre éléments ordinaires, tandis que le corps du ciel était fait d'un cinquième élément. L'âme était pour eux une substance exempte des accidents du corps. Dieu était une sorte d'inconnaissable ne possédant pas d'attribut et auquel aucun jugement ni aucun raisonnement ne pouvait s'appliquer. D'après Chahrastani, l'âme qui est commune aux hommes et aux anges, par opposition à l'âme animale, est, pour les Harraniens, une substance incorporelle qui achève le corps et le meut librement68. Elle est en acte chez l'ange, en puissance chez l'homme. L'intelligence est une fonction ou forme de cette âme qui perçoit les essences des choses abstraites de la matière. C'en est déjà assez pour prouver que, parmi beaucoup de traditions diverses, les Sabéens avaient recueilli la grande tradition philosophique.

Note 64:(retour)Kitâb al-Fihrist, éd. G. Flügel, 2 vol. Leipzig, 1871-72. En-Nedîm écrivit en 377 de l'hégire.

Note 65:(retour)Mémoire cité plus haut du Congrès des Orientalistes de Leyde, p. 292.

Note 66:(retour)D'après le mémoire de de Gœje, pages 322, 324 et 357.

Note 67:(retour)Chwolson,op. laud., II, 12.

Note 68:(retour)Chwolson,op. laud., II, 438.

Ailleurs, on retrouve dans leur système comme dans celui des Mandéens, l'opposition caractéristique entre la lumière et les ténèbres, selon la tradition manichéenne69: «Les êtres spirituels, disent-ils d'après Chahrastani, sont des formes de lumière belles et de nature supérieure, les êtres corporels sont des formes de ténèbres... Le monde des êtres spirituels est en haut, au plus haut rang de lumière et de beauté; le monde des êtres corporels est dans la profondeur, au dernier degré de grossièreté et de ténèbres. Les deux mondes sont opposés l'un à l'autre. La perfection survient en haut, non dans la profondeur; les caractères s'opposent des deux parts, et l'excellence appartient à la lumière, non aux ténèbres.»

Note 69:(retour)Chwolson,op. laud., II, 428, § 17.

Les Sabéens reconnurent deux prophètes, d'origine égyptienne, Agathodémon et Hermès. Ils furent de grands folkloristes et je pense que cette qualité était innée à leur secte, et qu'ils ne la développèrent pas uniquement pour complaire aux Musulmans en renchérissant sur leurs légendes. Je crois, au contraire, que des légendes qui figurent dans le Coran, venant de la Bible ou d'ailleurs, ont déjà été travaillées selon l'esprit des Sabéens. Ceux-ci contribuèrent certainement à répandre dans les sectes musulmanes l'idée de progression prophétique qui donna l'essor à beaucoup d'hérésies. Cependant l'étude de ces influences aurait encore besoin d'être faite avec plus de rigueur.

Le plus illustre des Sabéens de Harrân dont le nom mérite d'être retenu, à cause des services qu'ils rendirent à la science, est Tâbit fils de Korrah, né probablement en 221 et mort en 288 de l'hégire. Il appartenait à une grande famille. Il vécut d'abord à Harrân où il exerça la profession de changeur, puis à Kafartouta, d'où l'astronome Mohammed fils de Mousa ibn Châkir l'emmena à Bagdad pour le présenter au khalife. Il se lia d'amitié avec le khalife Motadid avant son avènement au trône, et il demeura ensuite en grande faveur auprès de ce prince. Il usa de son crédit pour fonder une communauté sabéenne à Bagdad. Esprit encyclopédique, Tâbit fils de Korrah est avant tout considéré par les Arabes comme philosophe. Nous ne possédons malheureusement plus ses œuvres philosophiques. Ses écrits sur la géométrie, dont nous connaissons quelques-uns, lui ont assuré une place importante dans l'histoire des mathématiques. Il savait l'arabe, le syriaque et le grec. Bar Hebræus, qui peut passer pour bon juge, fait l'éloge de son style en syriaque. L'astronome Abou Machar loue ses qualités de traducteur. Il corrigea admirablement, dit-on, beaucoup de traductions antérieures. Sa fécondité fut extrême. Bar Hebræus lui attribue cent cinquante œuvres en arabe et seize en syriaque. Il avait écrit sur sa religion un ouvrage dont on doit déplorer la perte; mais conformément à l'esprit de sa secte, il avait un peu versé dans l'astrologie et dans la Kabbale.

Tâbit recensa beaucoup d'œuvres de mathématique grecque. En ce qui concerne plus spécialement la philosophie, il traduisit une partie du commentaire de Proclus sur lesVers dorésde Pythagore, le traitéde Optimâ sectâde Galien; il étudia lesCatégoriesd'Aristote, lespremiers Analytiques, lesHerméneia. Il écrivit lui-même un traité de l'argumentation socratique et un autre, qui devait être fort curieux, pour la solution des difficultés du livre dela Républiquede Platon.

Tâbit eut beaucoup d'élèves, parmi lesquels ses deux favoris furent un juif et un chrétien qui laissèrent quelque réputation. Ibn Abî et-Tana est le juif et Ysa fils d'Asîd le chrétien. L'on voit qu'il existait alors entre savants une véritable confraternité n'excluant aucune confession, et il est pittoresque de se représenter le savant sabéen donnant des leçons au disciple de Moïse et à celui de Jésus sous le regard favorable du khalife mahométan. La famille de Tâbit fils de Korrah continua après lui, pendant plusieurs générations, à tenir un haut rang dans la science. Sinân, le fils de Tâbit, écrivit, entre plusieurs ouvrages, une vie de son père. Ce Sinân fut l'ami de l'historien Maçoudi.


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