The Project Gutenberg eBook ofBaccara

The Project Gutenberg eBook ofBaccaraThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: BaccaraAuthor: Hector MalotRelease date: April 1, 2004 [eBook #12174]Most recently updated: October 28, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the OnlineDistributed Proofreading Team. This file was produced from imagesgenerously made available by the Bibliothèque nationale de France(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK BACCARA ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: BaccaraAuthor: Hector MalotRelease date: April 1, 2004 [eBook #12174]Most recently updated: October 28, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the OnlineDistributed Proofreading Team. This file was produced from imagesgenerously made available by the Bibliothèque nationale de France(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr

Title: Baccara

Author: Hector Malot

Author: Hector Malot

Release date: April 1, 2004 [eBook #12174]Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

Credits: Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the OnlineDistributed Proofreading Team. This file was produced from imagesgenerously made available by the Bibliothèque nationale de France(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr

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Ouvrez les livres de géographie les plus complets, étudiez les cartes, même celle de l'état-major, et vous y chercherez en vain un petit affluent de la Seine, qui cependant a été pour la ville qu'il traverse ce que le Furens a été pour Saint-Etienne et l'eau de Robec pour Rouen.—Cette rivière est le Puchot. Il est vrai que de sa source à son embouchure elle n'a que quelques centaines de mètres, mais si peu long que soit son cours, si peu considérable que soit le débit de ses eaux, ils n'en ont pas moins fait la fortune industrielle d'Elbeuf.

Pendant des centaines d'années, c'est sur ses rives que se sont entassées les diverses industries de la fabrication du drap qui exigent l'emploi de l'eau, le lavage des laines en suint, celui des laines teintes, le dégraissage en pièces, et il a fallu l'invention de la vapeur et des puits artésiens pour que les nouvelles manufactures l'abandonnent; encore n'est-il pas rare d'entendre dire par lesPuchotiersque la petite rivière n'a pas été remplacée, et que si Elbeuf n'est plus ce qu'il a été si longtemps, c'est parce qu'on a renoncé à se servir des eaux froides et limpides du Puchot, douées de toutes sortes de vertus spéciales qui lui appartenaient en propre. Mauvaises, les eaux des puits artésiens et de la Seine, aussi mauvaises que le sont les drogues chimiques qui ont remplacé dans la teinture le noir qu'on obtenait avec le brou des noix d'Orival.

Le Puchot a donc été le berceau d'Elbeuf; c'est aux abords de ses rives basses et tortueuses, au pied du mont Duve d'où il sort, à quelques pas du château des ducs, rue Saint-Etienne, rue Saint-Auct qui descend de la forêt de la Londe, rue Meleuse, rue Royale, que peu à peu se sont groupés les fabricants de drap; et c'est encore dans ce quartier aux maisons sombres, aux cours profondes, aux ruelles étroites où les ruisseaux charrient des eaux rouges, bleues, jaunes quelquefois épaisses comme une bouillie laiteuse quand elles sont chargées de terre à foulon, que se trouvent les vieilles fabriques qui ont vécu jusqu'à nos jours.

Une d'elles que le Bottin désigne ainsi: «Adeline (Constant), O. *, médailles A. 1827 et 1834, O. 1839, 1844, 1849, 1re classe Exposition universelle de 1855, hors concours 1867, médaille de progrès Vienne,nouveautés pour pantalons, jaquettes et paletots», occupe, impasse du Glayeul, une de ces cours étroites et noires; et c'est probablement la plus ancienne d'Elbeuf, car elle remonte authentiquement à la révocation de l'Édit de Nantes, quand les grands fabricants qui avaient alors accaparé l'industrie du drap en introduisant les façons de Hollande et d'Angleterre, forcés comme protestants de quitter la France, laissèrent la place libre à leurs ouvriers. Un de ces ouvriers se nommait Adeline; il était intelligent, laborieux, entreprenant, doué de cet esprit d'initiative et de prudence avisée qui est le propre du caractère normand: mais, lié par l'engagement que ses maîtres lui avaient imposé, comme à tous ses camarades, d'ailleurs, de ne jamais s'établir maître à son tour, il serait resté ouvrier toute sa vie. Libéré par le départ de ses patrons, il avait commencé à fabriquer pour son compte des draps façon de Hollande et d'Angleterre, et il était devenu ainsi le fondateur de la maison actuelle; ses fils lui avaient succédé; un autre Adeline était venu après ceux-là; un quatrième après le troisième, et ainsi jusqu'à Constant Adeline, que le nom estimé de ses pères, au moins autant que le mérite personnel, avaient fait successivement conseiller général, président du tribunal de commerce, chevalier puis officier de la Légion d'honneur, et enfin député.

C'était petitement que le premier Adeline avait commencé, en ouvrier qui n'a rien et qui ne sait pas s'il réussira, et il avait fallu des succès répétés pendant des séries d'années pour que ses successeurs eussent la pensée d'agrandir l'établissement primitif; peu à peu cependant ils avaient pris la place de leurs voisins moins heureux qu'eux, rebâtissant en briques leurs bicoques de bois, montant étages sur étages, mais sans vouloir abandonner l'impasse du Glayeul, si à l'étroit qu'ils y fussent. Il semblait qu'il y eût dans cette obstination une religion de famille, et que le nom d'Adeline formât avec celui du Glayeul une sorte de raison sociale.

Pour l'habitation personnelle, il en avait été comme pour la fabrique: c'était impasse du Glayeul que le premier Adeline avait demeuré, c'était impasse du Glayeul que ses héritiers continuaient de demeurer; l'appartement était bien noir cependant, peu confortable, composé de grandes pièces mal closes, mal éclairées, mais ils n'avaient besoin ni du bien-être ni du luxe que ne comprenaient point leurs idées bourgeoises. A quoi bon? C'était dans l'argent amassé qu'ils mettaient leur satisfaction; surtout dans l'importance, dans la considération commerciale qu'il donne. Vendre, gagner, être estimés, pour eux tout était là, et ils n'épargnaient rien pour obtenir ce résultat, surtout ils ne s'épargnaient pas eux-mêmes: le mari travaillait dans la fabrique, la femme travaillait au bureau, et quand les fils revenaient du collège de Rouen, les filles du couvent des Dames de la Visitation, c'était pour travailler,—ceux-ci avec le père, celles-là avec la mère.

Jusqu'à la Restauration, ils s'étaient contentés de cette petite existence, qui d'ailleurs était celle de leurs concurrents les plus riches, mais à cette époque le dernier des ducs d'Elbeuf ayant mis en vente ce qui lui restait de propriétés, ils avaient acheté le château du Thuit, aux environs de Bourgtheroulde. A la vérité, ce nom de «château» les avait un moment arrêtés et failli empêcher leur acquisition; mais de ce château dépendaient une ferme dont les terres étaient en bon état, des bois qui rejoignaient la forêt de la Londe; l'occasion se présentait avantageuse, et les bois, la ferme et les terres avaient fait passer le château, que d'ailleurs ils s'étaient empressés de débaptiser et d'appeler «notre maison du Thuit», se gardant soigneusement de tout ce qui pouvait donner à croire qu'ils voulaient jouer aux châtelains: petits bourgeois étaient leurs pères, petits bourgeois ils voulaient rester, mettant leur ostentation dans la modestie.

Cependant cette acquisition du Thuit avait nécessairement amené avec elle de nouvelles habitudes. Jusque-là toutes les distractions de la famille consistaient en promenades aux environs le dimanche, aux roches d'Orival, au chêne de la Vierge, en parties dans la forêt qui, quelquefois, en été, se prolongeaient par le château de Robert-le-Diable jusqu'à la Bouille, pour y manger des douillons et des matelotes. Mais on ne pouvait pas tous les samedis, par le mauvais comme par le beau temps, s'en aller au Thuit à pied à la queue leu-leu; il fallait une voiture; on en avait acheté une; une vieille calèche d'occasion encore solide, si elle était ridicule; et, comme les harnais vendus avec elle étaient plaqués en argent, on les avait récurés jusqu'à ce qu'il ne restât que le cuivre, qu'on avait laissé se ternir. Tous les samedis, après la paye des ouvriers, la famille s'était entassée dans le vieux carrosse chargé de provisions, et par la côte de Bourgtheroulde, au trot pacifique de deux gros chevaux, elle s'en était allée à la maison du Thuit, où l'on restait jusqu'au lundi matin; les enfants passant leur temps à se promener à travers les bois, les parents parcourant les terres de la ferme, discutant avec les ouvriers les travaux à exécuter, estimant les arbres à abattre, toisant les tas de cailloux extraits dans la semaine écoulée.

Cependant ces moeurs qui étaient alors celles de la fabrique elbeuvienne s'étaient peu à peu modifiées; le bien-être, le brillant, le luxe, la vie de plaisir, jusque-là à peu près inconnus, avaient gagné petit à petit, et l'on avait vu des fils enrichis abandonner le commerce paternel, ou ne le continuer que mollement, avec indifférence, lassitude ou dégoût. A quoi bon se donner de la peine? Ne valait-il pas mieux jouir de leur fortune dans les terres qu'ils achetaient, ou les châteaux qu'ils se faisaient construire avec le faste de parvenus?

Mais les Adeline n'avaient pas suivi ce mouvement, et chez eux les habitudes, les usages, les procédés de la vieille maison étaient en 1830 ce qu'ils avaient été en 1800, en 1870 ce qu'ils avaient été en 1850. Quand la vapeur avait révolutionné l'industrie, ils ne l'avaient point systématiquement repoussée mais ils ne l'avaient admise que prudemment, au moment juste où ils auraient déchu en ne l'employant pas; encore, au lieu de se lancer dans des installations coûteuses, s'étaient-ils contentés de louer à un voisin la force motrice nécessaire à la marche de leurs métiers mécaniques. Bonnes pour leurs concurrents, les innovations, mauvaises pour eux. Ils étaient les plus hauts représentants de la fabrique en chambre, ils voulaient rester ce qu'ils avaient toujours été. Les manufactures puissantes qui s'étaient élevées autour d'eux ne les avaient point tentés. Ils n'enviaient point ces casernes vitrées en serres et ces hautes cheminées qui, jour et nuit, vomissaient des tourbillons de fumée. C'était le chiffre d'affaires qui seul méritait considération, et le leur était supérieur à ceux de leurs rivaux. Ils pouvaient donc continuer la vieille industrie elbeuvienne, celle où les nombreuses opérations de la fabrication du drap, le dégraissage de la laine en suint, la teinture, le séchage, le cardage, la filature, le bobinage, l'ourdissage, le tissage, le dégraissage en pièces, le foulage, le lainage, le tondage, le décatissage s'exécutent au dehors dans des ateliers spéciaux ou chez l'ouvrier même, et où la fabrique ne sert qu'à visiter les produits de ces diverses opérations et à créer la nouveauté au moyen de l'agencement des fils et du coloris.

Ailleurs qu'à Elbeuf cette prudence et ces façons de gagne-petit eussent peut-être amoindri et déconsidéré les Adeline, mais en Normandie on estime avant tout la prudence et on respecte les gagne-petit. Quand on disait: «Voyez les Adeline», ce n'était pas avec pitié, c'était avec envie quelquefois et le plus souvent avec admiration. Avec eux on écrasait les imprudents qui s'étaient ruinés, aussi bien que les parvenus fils d'épinceteusesou derentrayeusesqui, au lieu de continuer le commerce de leurs pères, jouaient à la grande vie dans leurs hôtels ou leurs châteaux.

Constant Adeline, le chef de la maison actuelle, était le digne héritier de ces sages fabricants; d'aucun de ses pères on n'avait pu dire aussi justement que de lui: «Voyez Adeline»; et on l'avait dit, on l'avait répété à satiété, à propos de tout, dans toutes les circonstances:—dès le collège où il s'était montré intelligent et studieux, bon camarade, estimé de ses professeurs, le Benjamin de l'aumônier, heureux de trouver en lui un garçon élevé chrétiennement et de complexion religieuse, ce qui était rare dans la génération de 1830;—plus tard au tribunal de Commerce, au conseil général et enfin à la Chambre, où il était un excellent député, appliqué au travail, vivant en dehors des intrigues de couloir, ne parlant que sur ce qu'il connaissait à fond et alors se faisant écouter de tous, votant selon sa conscience tantôt pour, tantôt contre le ministère, sans qu'aucune considération de groupe ou d'intérêt particulier pesât sur lui.

A un certain moment cependant, ce modèle avait inspiré des craintes à ses amis. Après avoir travaillé quelques années dans la fabrique paternelle en sortant du collège, il avait fait un voyage d'études en Allemagne, en Autriche, en Russie, et alors on avait dit, à Elbeuf, qu'une femme galante l'accompagnait; un acheteur en laines les avait rencontrés dans des casinos, où Adeline jouait gros jeu.

—Un Adeline! Etait-ce possible? Un garçon si sage! La «femme galante», on la lui pardonnait; il faut bien que jeunesse se passe. Mais les casinos?

Épouvanté, le père avait couru en Allemagne, ne s'en rapportant à personne pour sauver son fils. Celui-ci n'avait fait aucune résistance, et, soumis, repentant, il était revenu à Elbeuf: il s'était laissé entraîner; comment? il ne le comprenait pas, n'aimant pas le jeu; mais humilié d'avoir perdu son argent, il avait voulu le rattraper.

On l'avait alors marié.

Et depuis cette époque, il avait été, comme ses amis le disaient en plaisantant, l'exemple des maris, des fabricants, des juges au tribunal de Commerce, des conseillers généraux, des jurés d'exposition et et des députés.

—Voyez Adeline!

Que lui manquait-il pour être l'homme le plus heureux du monde? N'avait-il pas tout,—l'estime, la considération, les honneurs, la fortune?—et une honnête fortune, loyalement acquise si elle n'était pas considérable.

C'était dans le gros public qu'on parlait de la fortune des Adeline, là où l'on s'en tient aux apparences et où l'on répète consciencieusement les phrases toutes faites sans s'inquiéter de ce qu'elles valent; il y avait cent cinquante ans que cette fortune était monnaie courante de la conversation à Elbeuf, on continuait à s'en servir.

Mais, parmi ceux qui savent et qui vont au fond des choses, cette croyance à une fortune, solide et inébranlable, commençait à être amoindrie.

A sa mort, le père de Constant Adeline avait laissé deux fils: Constant, l'aîné, chef de la maison d'Elbeuf, et Jean, le cadet, qui, au lieu de s'associer avec son frère, avait fondé à Paris une importante maison de laines en gros, si importante qu'elle avait des comptoirs de vente au Havre et à Roubaix, d'achat à Buenos-Ayres, à Moscou, à Odessa, à Saratoff. Celui-là n'avait que le nom des Adeline; en réalité, c'était un ambitieux et un aventureux; la fortune gagnée dans le commerce petit à petit lui paraissait misérable, il lui fallait celle que donne en quelques coups hardis la spéculation. S'il avait vécu, peut-être l'eût-il réalisée. Mais, surpris par la mort, il avait laissé de grosses, de très grosses affaires engagées qui s'étaient liquidées par la ruine complète—la sienne, celle de sa femme, celle de sa mère. A la vérité, elles pouvaient ne pas payer, mais alors c'était la faillite. Elles s'étaient sacrifiées et l'honneur avait été sauf. Pour acquitter ce lourd passif, la femme avait abandonné tout ce qu'elle possédait, et la mère, après avoir vendu ses propriétés et ses valeurs mobilières, s'était encore fait rembourser par son fils aîné la part qui lui revenait dans la maison d'Elbeuf. Constant eût pu résister à la demande de sa mère; en tout cas, il eût pu ne donner que la moitié de cette part; il l'avait donnée entière, autant par respect pour la volonté de sa mère que pour l'honneur de son nom qui ne devait pas figurer au tableau des faillites.

Un commerçant ne retire pas douze cent mille francs de ses affaires sans embarras et sans trouble, cependant Constant Adeline avait pu s'imposer cette saignée sans compromettre, semblait-il, la solidité de sa maison; s'il s'en trouvait un peu gêné, quelques bonnes années combleraient ce trou; il n'avait qu'à travailler.

Mais justement à cette époque avait commencé une crise commerciale qui dure encore, et un changement radical dans la mode qui, à la nouveauté en tissu foulé, fabriqué à Elbeuf depuis trente ou quarante ans avec une supériorité reconnue, a fait préférer le tissu fortement serré en chaîne et en trame, fabriqué en Angleterre et à Roubaix;—au lieu des bonnes années attendues, les mauvaises s'étaient enchaînées; au lieu de travailler pour combler le trou creusé, il avait fallu travailler pour qu'il ne s'agrandit pas démesurément, et encore n'y avait-on pas réussi. Car, pour la nouveauté beaucoup plus que pour les autres industries, les crises sont une cause de ruine: il en est d'elle comme des primeurs, elle ne se garde pas. Une pièce de drap uni, noir, vert, bleu, reste en magasin sans autre inconvénient pour le fabricant que la perte d'intérêt de l'argent avancé et du bénéfice manqué. Une pièce de nouveauté ne peut pas y rester, le mot même le dit. Lorsque tout a été disposé par le fabricant pour faire une étoffe neuve: mélange de la matière, laine de telle espèce avec telle autre laine ou avec la soie; teinture de ces laines et de cette soie; filature selon l'effet cherché; tissage d'après certaines combinaisons déterminées pour le dessin, la force, la façon; apprêt spécial aussi varié dans ses combinaisons que celles de la teinture, de la filature et du tissage—il faut que cette étoffe soit vendue à son heure précise et pour la saison en vue de laquelle elle a été créée, ou la saison suivante elle ne vaut plus rien. Et comment la vendre quand, par suite d'une raison quelconque, crise commerciale ou changement de mode, les acheteurs pour lesquels on a travaillé ne se présentent pas? La mode, le fabricant doit la pressentir, et tant pis pour lui s'il est sa victime. Mais il n'a pas la responsabilité des crises commerciales, il n'est ni ministre ni roi, et ce n'est pas lui qui souffle ou écarte les maladies, les fléaux et les guerres.

Député, Constant Adeline ne pouvait plus s'occuper de sa fabrique comme au temps de sa jeunesse, du matin au soir, mais, pour passer ses journées au palais Bourbon, il ne l'abandonnait pas cependant. Elbeuf n'est qu'à deux heures et demie de Paris; tous les samedis, après la séance, il prenait le train, et à neuf heures et demie il arrivait chez lui, où il trouvait les siens qui l'attendaient. Ce jour-là, le dîner retardé était un souper; et tout le monde, même la vieille madame Adeline, âgée de quatre-vingt-quatre ans, infirme et paralysée des jambes, qu'on appelait «la Maman», même la jeune Léonie Adeline, fille de Jean Adeline, qui depuis la mort de sa mère demeurait chez son oncle, ne se mettait à table qu'après que le chef de la famille s'était assis à sa place, vide pendant toute la semaine; les visages étaient épanouis, et, malgré le retard qui avait dit aiguiser les appétits, on causait plus qu'on ne mangeait.

—Comment vas-tu, la Maman?

—Bien, mon garçon; et toi? Il y a encore eu du tapage à la Chambre cette semaine, tu as dû te brûlerles sangs, c'est vraiment troparkanser.

La Maman, restée vieille Elbeuvienne, avait conservé, sans se donner la peine de les modifier en rien, ses usages d'autrefois aussi bien pour la toilette que pour le langage et le parler: en été ses robes étaient en indienne de Rouen, en hiver en drap d'Elbeuf; ses bonnets de tulle noir garnis de dentelle étaient à la mode de 1840, la dernière à laquelle elle eût fait des concessions; et avec un accent traînant elle lâchait les mots de patois normand et les locutions elbeuviennes avec lesquelles elle avait été élevée, sans s'inquiéter des effarements de ses petites-filles qui, n'osant pas la reprendre en face, insinuaient adroitement que leschaircuitierss'appelaient maintenant des charcutiers, que lescastorolessont devenues des casseroles, et que «ne rien faire de bon» vaut mieux qu'arkanser, qu'on doit traduire pour ceux qui n'entendent pas le normand.

Il fallait qu'Adeline expliquât pourquoi on avaitarkansé, car la Maman, assise du matin au soir dans son fauteuil roulant, lisait l'Officield'un bout à l'autre, et elle ne lui faisait grâce d'aucun détail, plus au courant de ce qui se passait à la Chambre que bien des députés. Quand son fils avait parlé, elle discutait les raisons que ses contradicteurs lui avaient opposées et les pulvérisait, s'indignant que tout le monde n'eût pas voté comme lui. Sur un seul point, elle le blâmait—c'était sur tout ce qui touchait aux choses religieuses; ne mettrait-il donc jamais la religion au-dessus de la politique? Quel chagrin pour elle que dans ces questions il ne votât point comme elle aurait voulu! il était si soumis, si pieux, quand il était petit!

Respectueusement il se défendait, mais le plus souvent il cherchait à changer la conversation en faisant signe à sa femme ou à sa fille de venir à son secours; il en avait assez de la politique, et ce n'était point pour reprendre et continuer les discussions de la semaine qu'il avait hâte d'arriver chez lui. C'était pour se retrouver avec les siens dans cette maison toute pleine de souvenirs, où il avait été enfant, où il avait grandi, où son père était mort, où il s'était marié, où sa fille était née, où il n'y avait pas un meuble, pas un coin qui ne lui parlât au coeur et ne le reposât de la vie parisienne vide et fatigante qu'il menait pendant neuf mois. Comme ces vastes pièces un peu noires d'aspect, comme ces vieux meubles démodés qu'il avait toujours vus, ces fauteuils de style Empire, ces pendules en bronze doré à sujets mythologiques, ces fleurs en papier conservées sous des cylindres depuis la jeunesse de sa mère, lui étaient plus doux aux yeux que le mobilier du petit appartement de garçon qu'il occupait dans une maison meublée de la rue Tronchet. Comme le fumet du pot-au-feu qui lui chatouillait l'appétit dès qu'il poussait sa porte le disposait mieux à se mettre à table que les bouffées chaudes qui le frappaient au visage quand il entrait dans les restaurants parisiens où il mangeait seul! A mesure qu'il revenait dans son milieu d'autrefois, l'homme d'autrefois se retrouvait. Des cases de son cerveau s'ouvraient, d'autres se refermaient. Le Parisien restait à Paris, à Elbeuf il n'y avait plus que l'Elbeuvien, l'odeur fade des cuves d'indigo l'avait rajeuni; le commerçant remplaçait le député; il n'était plus que mari et père de famille.

Aussi se fâchait-il contre la politique qu'il lui déplaisait de retrouver à Elbeuf: c'était de paroles affectueuses, de regards tendres qu'il avait besoin, du laisser-aller de l'intimité, de sorte que bien souvent, pendant que la Maman continuait ses discussions, ses approbations ou ses réprimandes, il oubliait de lui répondre ou ne le faisait qu'en quelques mots distraits: «Oui, maman; non, maman; tu as raison, certainement, sans aucun doute.»

C'était assez indifféremment qu'à son retour d'Allemagne il s'était laissé marier par son père avec une jeune fille née dans une condition inférieure à la sienne, au moins pour la fortune, mais depuis vingt ans il vivait dans une étroite communion de sentiment et de pensée avec sa femme, car il s'était trouvé que celle qu'il avait acceptée pour la grâce de sa jeunesse était une femme douée de qualités réelles que chaque jour révélait: l'intelligence, la fermeté de la raison, la droiture du caractère, la bonté indulgente, et, ce qui pour lui était inappréciable depuis son entrée dans la vie politique—le flair et le génie du commerce qui faisaient d'elle une associée à laquelle il pouvait laisser la direction de la maison aussi bien pour la fabrication que pour la vente. Pendant qu'à Paris il s'occupait des affaires de la France, à Elbeuf elle dirigeait d'une main aussi habile que ferme celles de la fabrique; en vraie femme de commerce, comme il n'était pas rare d'en rencontrer autrefois derrière les rideaux verts d'un comptoir, mais comme on n'en voit plus maintenant, trouvant encore le temps d'accomplir avec un seul commis la besogne du bureau: la correspondance, la comptabilité, la caisse et la paye qu'elle faisait elle-même.

Si bon commerçant que fût Adeline, ce n'était cependant pas d'affaires qu'il avait hâte de s'entretenir en arrivant chez lui—ces affaires, il les connaissait, au moins en gros, par les lettres que sa femme lui écrivait tous les soirs; c'était sa femme même, c'était sa fille qui occupaient son coeur, et tout en mangeant, tout en répondant avec plus ou moins d'à-propos à sa mère, ses yeux allaient de l'une à l'autre. S'il aimait celle-ci tendrement, il adorait celle-là, et il n'était pas rare que tout à coup il s'interrompît pour se pencher vers elle et l'embrasser en la prenant dans ses bras:

—Eh bien, ma petite Berthe, es-tu contente du retour du papa?

Il la regardait, il la contemplait avec un bon sourire, fier de sa beauté qui lui semblait incomparable; où trouver une fille de dix-huit ans plus charmante? Elle avait des cheveux d'un blond soyeux qu'il ne voyait chez aucune autre, une fraîcheur de carnation, une profondeur, une tendresse dans le regard vraiment admirables, et avec cela si bonne de coeur, si facile, si aimable de caractère!

Comme il ne voulait pas faire de jaloux, il avait aussi des mots affectueux pour la petite Léonie, sa nièce, âgée de douze ans, dont il était le tuteur et qui vivait chez lui, travaillant sous la direction de maîtres particuliers, parce qu'elle était trop faible de santé pour être envoyée à Rouen au couvent des Dames de la Visitation où toutes les filles des Adeline avaient été élevées.

Le dîner se prolongeait; quand il était fini, l'heure était avancée; alors il roulait lui-même sa mère jusqu'à la chambre qu'elle occupait au rez-de-chaussée, de plain-pied avec le salon, depuis qu'elle était paralysée; puis, après avoir embrassé Berthe et Léonie, qui montaient à leurs chambres, il passait avec sa femme dans le bureau, et alors commençait entre eux la causerie sérieuse, celle des affaires, qui, plus d'une fois, se prolongeait tard dans la nuit.

Ils avaient là sous la main les livres, la correspondance, les carrés d'échantillons, ils pouvaient discuter sérieusement et se mettre d'accord sur ce qui, pendant la semaine, avait été réservé: elle lui rendait compte de ce qu'elle avait fait et de ce qu'elle voulait faire; à son tour, il racontait ses démarches à Paris dans l'intérêt de leur maison, il disait quels commissionnaires, quels commerçants il avait vus, et, tirant de ses poches les échantillons qu'il avait pu se procurer chez les marchands de drap et chez les tailleurs, ils les comparaient à ceux qui avaient été essayés chez eux.

Pendant quelques années, quand ils avaient arrêté ces divers points, leur tâche était faite pour la soirée: la semaine finie était réglée, celle qui allait commencer était décidée; mais des temps durs avaient commencé où les choses ne s'étaient plus arrangées avec cette facilité: la consommation se ralentissant, il fallait être plus accommodant pour la vente et accepter des acheteurs avec lesquels les petits fabricants seuls, forcés de courir des aventures, avaient consenti à traiter jusqu'à ce jour; de grosses faillites avaient été le résultat de ce nouveau système; elles s'étaient répétées, enchaînées, et il était arrivé un moment où la maison Adeline, autrefois si solide, avait eu de la peine à combiner ses échéances.

Un soir qu'on attendait Adeline, la famille était réunie dans le bureau dont on venait de fermer les volets après le départ des ouvriers et des employés. Dans son fauteuil, la Maman achevait la lecture de l'Officiel, Berthe tournait les pages d'un livre à images, devant un pupitre Léonie achevait ses devoirs, et en face d'elle madame Adeline couvrait de chiffres un cahier formé de lettres de faire part qui, cousues ensemble, servaient de brouillon et économisaient une main de papier écolier. La cour si bruyante dans la journée était silencieuse; au dehors, on n'entendait que les rafales d'un grand vent de novembre, et dans le bureau que le poêle qui ronflait, le gaz qui chantait et la plume de madame Adeline courant sur la papier. De temps en temps elle s'interrompait pour consulter un carnet ou un registre, puis le frôlement de sa main descendant le long des colonnes de ses additions, recommençait. C'était hâtivement qu'elle faisait son travail, et le geste avec lequel elle tirait ses barres trahissait une main agitée.

—Est-ce que vous avez une erreur de caisse, ma bru? demanda la Maman.

—Non.

La Maman, relevant ses lunettes, la regarda longuement

—Qu'est-ce qui ne va pas!

—Mais rien.

Autrefois, la Maman ne se serait pas contentée de cette réponse, car évidemment, puisqu'il n'y avait pas d'erreur de caisse, quelque chose préoccupait sa bru; mais depuis qu'elle s'était fait rembourser sa part de propriété dans la maison de commerce, elle n'avait plus la même liberté de parole. Ce remboursement ne s'était pas fait sans résistance, sinon chez Adeline soumis à la volonté de sa mère, au moins chez madame Adeline. Qu'une mère avec deux enfants donnât la moitié de sa fortune à l'un de ses fils, il n'y avait rien à dire, mais qu'elle voulût la donner entière en dépouillant ainsi l'un pour l'autre, ce n'était pas juste. Et la bru s'était expliquée là-dessus avec la belle-mère nettement. De ce jour, les relations entre elles avaient changé de caractère. Quand la Maman possédait la moitié de la maison de commerce, elle était une associée, et on lui devait les comptes qu'on rend à un associé. Sa part remboursée, les inventaires ne lui avaient plus été communiqués, les comptes ne lui avaient plus été rendus. Qu'eût-elle pu demander? elle n'était plus rien dans cette maison. À la vérité, son fils semblait s'entretenir aussi librement avec elle qu'autrefois, mais le fils et la bru faisaient deux; d'ailleurs, c'était sur certains sujets seulement que cette liberté se montrait; sur la marche des affaires, ils étaient avec elle aussi réservés l'un que l'autre. Quand elle insistait près de Constant, il répondait invariablement que les choses allaient aussi bien qu'elles pouvaient aller; mais l'embarras et même la réticence se laissait voir dans ses réponses. Et alors, avec inquiétude, avec remords, elle se demandait si, en enlevant douze cent mille francs à son fils, elle ne l'avait pas mis dans une situation critique: les affaires allaient si mal, on parlait si souvent de faillites; les acheteurs qu'elle était habituée à voir autrefois venaient maintenant si rarement à Elbeuf. Si encore elle avait pu rejeter sur sa bru la responsabilité de cette situation, c'eût été un soulagement pour elle. Mais, malgré l'envie qu'elle en avait, cela ne semblait pas possible. Jamais, il fallait bien le reconnaître, la fabrique n'avait été dirigée avec plus d'intelligence et plus d'ordre; la surveillance était de tous les instants du haut jusqu'en bas, aussi bien pour les grandes que pour les petites choses; et dans tous les services on trouvait de ces économies ingénieuses que seules les femmes savent appliquer sans rien désorganiser et sans soulever des plaintes.

Elle n'avait pas pu insister, il avait fallu que, se contentant de ce rien, elle reprît la lecture de son journal: cependant, il était certain qu'il se passait quelque chose de grave; jamais elle n'avait vu sa bru aussi nerveuse, et cela était caractéristique chez une femme calme d'ordinaire, qui mieux que personne savait se posséder, et ne dire comme ne laisser paraître que ce qu'elle voulait bien.

Cependant, si absorbée qu'elle voulût être dans sa lecture, elle ne pouvait pas ne pas entendre les coups de plume qui rayaient le papier; à un certain moment, n'y tenant plus, elle risqua encore une question:

—Est-ce que vous craignez quelque nouvelle faillite?

—MM. Bouteillier frères ont suspendu leurs payements.

Madame Adeline reprit ses comptes en femme qui voudrait n'être pas interrompue; mais l'angoisse de la Maman l'emporta.

—Vous êtes engagée avec eux pour une grosse somme?

—Assez grosse.

—Et elle vous manque pour votre échéance?

—Constant doit m'apporter les fonds.

Le soulagement qu'éprouva la Maman l'empêcha de remarquer le ton de cette réponse: quand son fils devait faire une chose, il la faisait, on pouvait être tranquille. La suspension de payement des frères Bouteillier suffisait et au delà pour expliquer l'état nerveux de madame Adeline; ils étaient parmi les meilleurs clients de la maison, les plus anciens, les plus fidèles, et leur disparition se traduirait par une diminution de vente importante. Sans doute cela était fâcheux, mais non irrémédiable; elle avait foi dans la maison de son fils au même point que dans la fortune d'Elbeuf, et n'admettait pas que la crise qu'on traversait ne dût bientôt prendre fin; les beaux jours qu'elle avait vus reviendraient, il n'y avait qu'à attendre. Elle demandait à Dieu de vivre jusque-là; si après avoir sauvé l'honneur des Adeline elle pouvait voir la solidité de leur maison assurée, elle serait contente et mourrait en paix. Depuis soixante-cinq ans elle n'avait pas manqué une seule fois, excepté pendant ses couches, la messe de sept heures à Saint-Étienne, où, par sa piété, elle avait fait l'édification de plusieurs générations de dévotes, mais jamais on ne l'avait vue prier avec autant de ferveur que depuis que les affaires de son fils lui semblaient en danger. Bien qu'elle ne quittât pas son fauteuil roulant et ne pût pas se prosterner â genoux, au mouvement de ses lèvres et à l'exaltation de son regard on sentait l'ardeur de sa prière. Ses yeux ne quittaient pas la verrière où saint Roch, patron des cardeurs, tisse, avec des ouvriers, du drap sur un métier des vieux temps et c'était lui qu'elle implorait particulièrement pour son fils comme pour son pays natal.

La plume de madame Adeline continuait à courir sur son brouillon quand dans la cour on entendit un bruit de pas. Qui pouvait venir? Il semblait qu'il y eût deux personnes. Les pas s'arrêtèrent â la porte du bureau, où discrètement on frappa quelques coups.

—Ma tante, faut-il ouvrir? demanda Léonie, se levant avec l'empressement d'un enfant qui saisit toutes les occasions d'interrompre un travail ennuyeux.

—Mais, sans doute, répondit madame Adeline, bien qu'un peu surprise qu'à cette heure on frappât â cette porte et non à celle de l'appartement.

Les verrous furent promptement tirés et la porte s'ouvrit.

-Ah! c'est M. Eck et M. Michel, dit Léonie.

C'était en effet le chef de la maison Eck et Debs, le père Eck, comme on l'appelait à Elbeuf, accompagné d'un de ses neveux.

—Ponchour, matemoiselle, dit le père Eck avec son plus pur accent alsacien et en entrant dans le bureau, suivi de son neveu.

L'oncle était un homme de soixante ans environ, rond de corps et rond de manières, court de jambes et court de bras, à la physionomie ouverte, gaie et fine, dont les cheveux frisés, le nez busqué et le teint mat trahissaient tout de suite l'origine sémitique; le neveu, au contraire, était un beau jeune homme élancé, avec des yeux de velours, et des dents blanches qui avaient l'éclat de la nacre entre des lèvres sanguines et une barbe noire frisée.

—Ponchour, mestames Ateline, continua M. Eck,Ponchour, matemoiselle Perthe.

Ce dernier bonjour fut accompagné d'une révérence.

-Gomment, continua-t-il, M.Atelinen'estbas-là, jegroyaisqu'iltevait refenir te ponneheure; et, enfoyant tela lumière aupureau, j'aigruque c'était lui quitrafaillait; foilà gommentj'ai frappé à cetteborte; excusez-moi,mestames.

Ce fut une affaire de leur trouver des sièges, car le bureau était meublé avec une simplicité véritablement antique: une table en bois noir, deux pupitres, des rayons en sapin régnant tout autour de la pièce pour les registres et la collection des échantillons de toutes les étoffes fabriquées par la maison depuis près de cent ans, quatre chaises en paille, et c'était tout; pendant deux cents ans, cela avait suffi à plus de trois cent millions d'affaires.

C'était après la guerre que les Eck et Debs, établis jusque-là en Alsace, avaient quitté leur pays pour venir créer à Elbeuf une grande manufacture de «draps lisses, élasticotines, façonnés noirs et couleurs», comme disaient leurs en-têtes, où s'accomplissaient, sans le secours d'aucun intermédiaire, toutes les opérations par lesquelles passe la laine brute pour être transformée en drap prêt à être livré à l'acheteur, et tout de suite ils étaient entrés en relations avec Constant Adeline, que son caractère autant que sa position mettaient au-dessus de l'envie et de la jalousie, et auprès de qui ils avaient trouvé un accueil plus libéral qu'auprès de beaucoup d'autres fabricants. Sans arriver à l'amitié, ces relations s'étaient continuées, s'étendant même aux familles. A la vérité, madame Adeline mère n'avait point vu madame Eck mère, une vieille femme de quatre-vingts ans, aussi fervente dans la religion juive qu'elle pouvait l'être dans la sienne; mais mesdames Eck et Debs faisaient à madame Constant Adeline des visites que celle-ci leur rendait, et les enfants, les deux frères Eck et les trois frères Debs avaient plus d'une fois dansé avec Berthe.

Les politesses échangées, le père Eck prit son air bonhomme, et, regardant le cahier sur lequel madame Adeline faisait ses chiffres:

—Touchours à l'oufrage, matame Ateline, dit-il, jefoutrais bien afoiruneembloyée gomme fouset... au mêmebrix.

Et il partit d'un formidable éclat de rire, car il était toujours le premier à sonner la fanfare pour ses plaisanteries, sans s'inquiéter de savoir s'il n'était pas quelquefois le seul à les trouver drôles.

Mais ses éclats de rire se calmaient comme ils partaient, c'est-à-dire instantanément; il prit une figure grave, presque désolée:

—A brobos, matame Ateline, afez-fous tes noufellesde MM. Bouteillier frères? demanda-t-il.

—J'en ai reçu ce matin.

—Fous safezqu'ilssusbendentleursbayements?

—C'est ce qu'on m'écrit.

—Est-ce quefousétiez engagésafeceux?

—Malheureusement. Et vous?

—Nous? Oh! non. Ils auraientpien foulu, mais nous n'avonsbas foulu, nous.Tebuistrois ans, ils nem'insbiraient blus gonfiance; c'étaittes chensqui menaientdropdedrain: abbardementaux Champs-Élysées, château auxenfironsdeBaris, fillaà Trouville,séchourà Cannes pendant l'hiver, cela nebouvait bas turer.

Il y eut un silence; le père Eck paraissait assez gêné, et madame Adeline l'était aussi jusqu'à un certain point, se demandant ce que pouvait signifier cette visite insolite; elle voulut lui venir en aide:

—Est-ce que vous êtes satisfait de vos nouveaux procédés de teinture? demanda-t-elle en portant la conversation sur un sujet de leur métier, qui pouvait fournir une inépuisable matière et que d'ailleurs elle était bien aise de tirer au clair.

—Oh!drès satisvait.

—Et cela vous revient vraiment moins cher que, chez MM. Blay?

Il ouvrit la bouche pour répondre, puis il la referma, et ce fut seulement après quelques secondes de réflexion qu'il se décida:

—Matame Ateline, matame Adeline, je nebeux bas fous tire, l'infentairen'abasétévait.

Cela fut répondu avec une bonhomie si parfaite qu'on aurait pu croire à sa sincérité, mais il la compromit malheureusement en se hâtant de changer de sujet.

—Quandfous foutrez fenirà la maison,chauraileblaisirdefousmontrer ça; mais ce que jefoutrais pien fousmontrer, c'est nos nouveaux métiers-fixes àfiler; c'estfraimentunepelle infention; seulementtepuisun an que nous les avons installés, tous les fils cassaient, nous allions fairebourcinquante millevrancsdevéraille, quand monbetitMichel adrouvéunbervectionnementaussi simple quebarvait; il faut voir ça; je lui ai faitbrendreunprefet. Il a vraiment lechéniede la mécanique, ce garçon-là.

—Est-ce que M. Michel va directement exploiter son brevet?

—Il lefentra; tous les Eck, tous les Debs restent ensemble,touchoure.

—Ce qu'on appelle à Elbeuf les Cocodès, dit Michel en riant et en répétant une plaisanterie qui était spirituelle à Elbeuf.

Il y eut encore un silence, puis M. Eck se levant, vint auprès de madame Adeline:

—Est-ce que jebourrais fous tireun mot enbarticulier?

Passant la première, madame Adeline le conduisit dans le salon.

—Quelle mauvaise nouvelle lui apportait-on?

Ce fut la question que madame Adeline, troublée, se posa, mais qu'elle eut la force, cependant, de retenir pour elle.

Bien qu'elle n'eût aucune raison de se défier de M. Eck, qu'elle savait droit en affaires, brave homme et bonhomme dans les relations de la vie, elle avait été si souvent, en ces derniers temps, frappée de coups qui s'abattaient sur elle à l'improviste et tombaient précisément d'où on n'aurait pas dû les attendre, qu'elle se tenait toujours et avec tous sur ses gardes, inquiète et craintive.

Dans la ville, on disait que les Eck et Debs tentaient depuis longtemps des essais pour fabriquer la nouveauté mécaniquement et en grand comme ils fabriquaient le drap lisse: était-ce là la cause de cette visite étrange? Dans ces Alsaciens ingénieux qui savaient si bien s'outiller et qui réussissaient quand tant d'autres échouaient, allait-elle rencontrer des concurrents qui rendraient plus difficile encore la marche de ses affaires!

Etait-ce un danger menaçant leur maison ou la situation politique de son mari qu'il venait lui signaler dans un sentiment de bienveillance amicale?

De quelque côté que courût sa pensée, elle ne voyait que le mauvais sans admettre le bon ou l'heureux; et ce qui augmentait son trouble, c'était de voir l'embarras qui se lisait clairement sur cette physionomie ordinairement ouverte et gaie.

Elle s'était assise en face de lui, le regardant, l'examinant, et elle attendait qu'il commençât; ce qu'il avait à dire était donc bien difficile?

Enfin il se décida:

—Quand nous nous sommes expatriéspour fenir à Elpeuf, nous n'afons pas drouvéici tout le monde bientisposéà nous recevoir. Ontisait: «Qu'est-ce qu'ilsfiennentfaire; nous n'afons bas pesoin t'eux? M.Atelinen'abasété parmi ceux-là, augontraire, il n'a obéi qu'à un sentiment patriotique pour les exilés et aussi pour sa ville où nous apportions dutrafail; et cela,matame, nous a été au coeur;tansla position où nous étions, quittant notre pays, recommençant la vie à un âge où beaucoup nebensent blusqu'au repos, nousafonsété heureux detrouferune main loyalementouferte.

Ces paroles n'indiquaient rien de mauvais, l'inquiétude de madame Adeline se détendit.

—Quand l'annéeternière, continua M. Eck, nousafonseu le chagrin de perdre monpeau-frère Debs, nousafonsencore retrouvé M.Ateline. Fous safezce qui s'est passé à ce moment et comment des gens se sont récusés pour ne pas lui faire des funérailles convenables; ontisait: «Quel besoin d'honorer cechuifqui estfenunous faire concurrence?» Toutes sortes de mauvais sentiments s'étaient élevés contre lechuifautant que contre le fabricant, et ceux-là mêmes qui auraient dû se mettre en avant se sont mis en arrière. M.Atelineétait alors àBaris, retenubarles travaux de la Chambre, et ilbouvaittrèspieny rester s'il avaitfoulu. Mais,afertide ce qui se passait ici,—peut-être même est-cebar fous, matame?

—Il est vrai que je lui ai écrit.

M. Eck se leva et avec une émotion grave il salua respectueusement:

—J'aime àsafoir, comme je m'entoutais, que c'estfous. Enfin,aferti, il a quittéBariset sur cette tombe, lui député, il n'a pas craint detirece qu'il pensait d'un honnête homme qui avait apporté ici une industrie faisant vivreblusde mille personnes, dans une ville où il y a tant de misère. Et pour cela il a trouvé des paroles qui retentissent toujours dans notre coeur, le mien et celui de tous les membres de notre famille.

Il fit une pause, ému bien manifestement par ces souvenirs; puis reprenant:

—Nefous temantezpas,matamepourquoi je rappelle cela;fousallez le savoir; c'est pourfousletireque jebousai demandé ce moment d'entretienbartigulier. Après cesexbligations, fous gomprenezquelle estime nous avons pour M.Atelineettansquels termes nousbarlonsde lui: ma mère, ma soeur, ma femme, mes fils, mesnefeuxet moi-même; il n'estbersonneàElpeufpour qui nous avons autant d'estime et, permettez-moi le mot, autant d'amitié. Ce qui vous touche nous intéresse etpiensouvent nous nous sommesréchouisen apprenant uneponneaffaire pourfous, comme nous nous sommes affligés en en apprenant une mauvaise:—ainsi celle de ces Bouteillier.

Peu à peu, madame Adeline s'était rassurée: tout cela était dit avec une bonhomie et une sympathie si évidentes que son inquiétude devait se calmer comme elle s'était en effet calmée; mais à ces derniers mots, qui semblaient une entrée en matière pour une question d'argent, ses craintes la reprirent. Ces protestations de sympathie et d'amitié qui se manifestaient avec si peu d'à-propos n'allaient-elles aboutir à une conclusion cruelle, que M. Eck, qui n'était pas un méchant homme avait voulu adoucir en la préparant: c'était le terrible de sa situation de voir partout le danger.

—Certainement, continua M. Eck, il n'y abas pésoind'être dans des conditionsbartigulièrespour être charmé en voyant mademoisellePerthe: c'est unepien choliepersonne... qui sera la fille de sa mère, et un jeune homme, alors même qu'il ne connaît pas sa famille, ne peut pas ne pas être séduit par elle, mais combienblusfortement doit-il l'être quand il partage les sentiments que jefiensdefousexprimer. C'estchustementle cas de monbetitMichel; jetis betitparce que je l'ai vu toutbetit, mais c'est en réalité un sage garçon plein de sens, un travailleur, qui nous rend lesblusgrands services dans notre fabrique, et qui estpienle caractère leblusaimable, leblusfacile, leblusaffectueux, lebluségal que jegonaisse. Enfinprefil aimematemoiselle Perthe, et je voustemandepour lui la main defotrefille.

Bien des fois et depuis longtemps déjà, madame Adeline avait marié sa fille, choisissant son gendre très haut, alors que leurs affaires étaient en pleine prospérité, descendant un peu quand cette prospérité avait décliné, baissant à mesure qu'elles avaient baissé, jamais elle n'avait eu l'idée de Michel Debs. Un juif!

Sa surprise fut si vive que M. Eck, qui l'observait, en fut frappé.

—Je fois, dit-il, quefouspensez àmatame Atelinemère, qui est une personne si rigoureuse dans sa religion. Nous aussi nousafonsnotre mère qui pour notre religion n'est pas moins rigoureuse que la vôtre. C'est ce que j'aitità monbetitMichel quand il m'abarléde ce mariage. «Et ta grand'mère, et la grand'mère demademoiselle Perthe, hein!»

Justement après être revenue un peu de son étourdissement, c'était à ces grand'mères qu'elle pensait, à celle de Berthe et à celle de Michel.

De celle-ci, que personne ne voyait parce qu'elle vivait cloîtrée comme une femme d'Orient, tout le monde racontait des histoires que le mystère et l'inconnu rendaient effrayantes.

Que n'exigerait-elle pas de sa bru, cette vieille femme soumise aux pratiques les plus étroites de sa religion? De quel oeil regarderait-elle une chrétienne à sa table, elle qui ne mangeait que de la viande pure, c'est-à-dire saignée par un sacrificateur, ouvrier alsacien versé dans les rites, qu'elle avait fait venir exprès?

Bien qu'elle n'eût ni le temps ni le goût d'écouter les bavardages qui couraient la ville, madame Adeline n'avait pas pu ne pas retenir quelques-unes des bizarreries qu'on attribuait à cette vieille juive et ne pas en être frappée.

Avant l'arrivée des Eck et des Debs à Elbeuf, on s'occupait peu des usages des juifs, mais du jour où cette vieille femme s'était installée dans sa maison, son rigorisme l'avait imposée à la curiosité et aussi à la critique. C'était monnaie courante de la conversation de raconter qu'elle se faisait apporter le gibier vivant pour que son sacrificateur le saignât;—qu'elle ne mangeait pas des poissons sans écailles; qu'on faisait traire son lait directement de la vache dans un pot lui appartenant;—qu'elle avait une vaisselle pour le gras, une autre pour le maigre;—que le poisson seul pouvait être arrangé au beurre, à l'huile ou à la graisse;—que, dans les repas où il était servi de la viande, elle ne mangeait ni fromage, ni laitage, ni gâteaux;—qu'on préparait sa nourriture le vendredi pour le samedi, et, comme ce jour-là les Israëlites ne doivent pas toucher au feu, on mettait une plaque de fer sur des braises, et sur cette plaque on plaçait le vase contenant les mets tout cuits, ce vase ne pouvait être pris que par des mains juives;—enfin, que ses cheveux coupés étaient recouverts d'un bandeau de velours, et qu'elle obligeait sa fille et sa belle-fille à ne pas laisser pousser leurs cheveux.

Sans doute il y avait dans tout cela des exagérations, mais le vrai n'indiquait-il pas un rigorisme de pratiques religieuses peu encourageant? Elle le connaissait, ce rigorisme dans la foi, depuis vingt ans qu'elle en avait trop souffert auprès de sa belle-mère pour vouloir y exposer sa fille. Et puis, femme d'un juif! Si bien dégagée qu'elle fût de certains préjugés, elle ne l'était point encore de celui-là. Aucune jeune fille de sa connaissance et dans son monde n'avait épousé un juif: cela ne se faisait pas à Elbeuf.

Mais M. Eck ne lui laissa pas le temps de réfléchir, il continuait:

—Pienentendu, Michel n'a jamais entretenumatemoiselle Perthede son amour, c'est un honnête homme, uncalanthomme, croyez-le,matame Ateline. Je netispas que ses yeux n'aient pasbarlé, mais ses lèvres ne se sont pas ouvertes. Peut-être sait-elle cependant qu'elle est aimée, car les jeunes filles sont bien fines pourtevinerces choses, mais elle ne le sait pas par desbarolesformelles. Michel afouluqu'avant tout les familles fussent d'accord, et c'est là ce qui m'amène chez vous. J'espérais trouver M.Ateline; et Michel, qui ne manque pas les occasions où il peut voirmatemoiselle Perthe, a tenu à m'accompagner,pienque cela ne soit peut-être pas très convenable. Le hasard afouluque M.Atelinefût absent et j'en suis heureux, puisque j'ai pufousadresser ma demande: en ces circonstances une mère vaut mieux qu'un père. Vous la transmettrez àM. Atelineet, sifousle jugezpon, àmatemoiselle Perthe. Pour Michel, jefousprie d'insister sur son amour; c'est sincèrement, c'esttentrementqu'il aime etbourlui ce n'est pas un mariage de convenance, c'est un mariage d'inclination.Bourmoi, je vous prie d'insister sur l'honneur que nous attachons à unir notre famille à la vôtre. Je veux vousbarlerfranchement, à coeur ouvert; je n'ai pasd'ampitionet ne recherche pas une alliance avec M.Atelineparce qu'il est député et sera un jour ou l'autre ministre; je suistécoréet n'ai rien à attendre du gouvernement; quant à la situation de nos affaires, elle estponne; là où d'autresberdentde l'argent, nous en gagnons; les inventaires vous lebrouferont, quand nous pourrons vous les communiquer, vous verrez, vous verrez qu'elle estponne.

Il se frotta les mains:

—Elle estponne, elle estponne; la maison Eck et Debs est organisée pour bien marcher, elle marchera et durera tant qu'il y aura un Eck, tant qu'il y aura un Debs pour la soutenir. Et je ne crois pas que la graine en manque de sitôt. Donc, ce que nous cherchons uniquement dans ce mariage, c'est l'honneur d'être defotrefamille: le père Eck nefiffrapas toujours; les fils, les neveux le remplaceront, et alors, est-ce que ce serait une mauvaise raison sociale:Eck et Debs-Ateline? Lafieillemaison continuerait; lefieilarbre repousserait avec des rameaux nouveaux; les enfants de Michel seraient desAteline.

Sur ce mot, il se leva.

—Vous n'attendez pas mon mari? demanda madame Adeline.

—Non; je remets notre cause entre vos mains, elle sera mieuxblaidéeque je ne lablaideraismoi-même.

Ils rentrèrent dans le bureau, où ils trouvèrent Léonie, la figure épanouie par un éclat de rire.

—Jefoisqu'on s'est amusé, dit le père Eck, on a taillé uneponne pafette.

—C'est M. Michel qui nous fait rire, dit Léonie.

—Il estpienheureux, Michel, de faire rire lescholiesfilles; et qu'est-ce donc qu'il vous contait?

—Il nous apprenait pourquoi les Carthaginois mettaient des gants; le savez-vous, monsieur Eck?

—Ma foi, non,matemoiselle; de mon temps, les sciences historiques n'étaient pas aussi avancées que maintenant, et nous ne savions pas que les Carthaginois secantaient.

—Ils se gantaient parce qu'ils craignaient les Romains.

—Ah! vraiment? dit le père Eck qui n'avait pas compris.

—Pardonnez-moi, madame, dit Michel en s'adressant avec un sourire d'excuse à madame Adeline, mademoiselle Léonie faisait un devoir sur Annibal qui ne l'amusait pas beaucoup; j'ai voulu l'égayer. Je crois que maintenant elle n'oubliera plus Annibal.

—M. Michel sait trouver un mot agréable pour chacun, dit la maman.

Madame Adeline regardait sa fille dans les yeux, et à leur éclat il était évident que, pour Berthe aussi, Michel avait trouvé quelque chose d'agréable,—mais à coup sûr de moins enfantin que pour Léonie. L'aimait-elle donc?

L'oncle et le neveu partis, madame Adeline ne reprit pas son travail; elle n'avait plus la tête aux chiffres; et, d'ailleurs, le temps avait marché.

On quitta le bureau, Berthe roula sa grand'mère dans la salle à manger, et madame Adeline, qui, pour diriger la fabrique, n'en surveillait pas moins la maison, alla voir à la cuisine si tout était prêt pour servir quand le maître arriverait, puis elle revint dans la salle à manger attendre.

—Comment va le cartel? demanda la Maman; est-ce qu'il n'avance pas?

—Non, grand'mère, répondit Berthe, il va comme Saint-Étienne.

—Comment ton père n'est-il pas arrivé? aurait-il manqué le train?

Cela fut dit d'une voix qui tremblait, avec une inquiétude évidente, en regardant sa belle-fille, qui, elle aussi, montrait une impatience extraordinaire.

Tout le monde avait l'oreille aux aguets; on entendit des pas pressés dans la cour, Berthe courut ouvrir la porte du vestibule.

Presque aussitôt Adeline entra dans la salle à manger, tenant dans sa main celle de sa fille; tout de suite il alla à sa mère, qu'il embrassa, puis, après avoir embrassé aussi sa femme et Léonie, il se débarrassa de son pardessus, qu'il donna à Berthe, et de son chapeau, que lui prit Léonie.

Alors il s'approcha de la cheminée où, sur des vieux landiers en fer ouvragé, brûlaient de belles bûches de charme avec une longue flamme blanche.

—Brrr, il ne fait pas chaud, dit-il en passant ses deux mains largement ouvertes devant la flamme.

Sa mère et sa femme le regardaient avec une égale anxiété, tâchant de lire sur son visage ce qu'elles n'osaient pas lui demander franchement; ce visage épanoui, ces yeux souriants ne trahissaient aucun tourment.

Tout à coup, il se redressa vivement; déboutonnant sa jaquette, il fouilla dans sa poche de côté et en tira cinq liasses de billets de banque qu'il tendit à sa femme:

—Serre donc cela, dit-il.

La Maman laissa échapper un soupir de soulagement; madame Adeline ne dit rien, mais à l'empressement avec lequel elle prit les billets et à la façon dont elle les pressa entre ses doigts nerveux, on pouvait deviner son émotion et son sentiment de délivrance.

Aussitôt que madame Adeline revint dans la salle à manger; on se mit à table.

Bien entendu, ce soir-là les affaires personnelles passèrent avant la politique, et la Maman fut la première à mettre la conversation sur les frères Bouteillier:

—Comment une maison aussi vieille, aussi honorable, a-t-elle pu en arriver à cette catastrophe?

—L'ancienneté et l'honorabilité ne sauvent pas une maison, répondit Adeline, c'est même quelquefois le contraire qu'elles produisent.

Cela fut dit avec une amertume qui frappa d'autant plus qu'ordinairement il était d'une extrême bienveillance, prenant les choses, même les mauvaises, avec l'indulgence d'une douce philosophie, en homme qui, ayant toujours été heureux, ne se fâche pas pour un pli de rose, convaincu que celui qui le gêne aujourd'hui sera effacé demain.

Il est vrai qu'il n'insista pas et qu'il se hâta même d'atténuer ce mot qui lui avait échappé: la catastrophe qui frappait les Bouteillier n'était pas ce qu'on avait dit tout d'abord: c'était une suspension de payement, non une banqueroute avec insolvabilité complète; il paraissait même certain que les payements reprendraient bientôt et qu'on perdrait peu de chose avec eux.

Cela ramena la sérénité sur les visages et acheva ce que les cinq liasses de billets de banque avaient commencé; la conversation, d'abord tendue et sur laquelle pesait un poids d'autant plus lourd qu'on ne voulait pas s'expliquer franchement, reprit son cours habituel.

—Quoi de nouveau ici? demanda Adeline.

—Nous venons d'avoir la visite de M. Eck et de Michel Debs, répondit madame Adeline.

—Et qu'est-ce qu'il voulait, le père Eck? dit Adeline d'un ton indifférent en se versant à boire.

Cette question fit relever la tête à la Maman, qui maintenant qu'elle était débarrassée de l'angoisse de la faillite Bouteillier, se demandait ce que signifiaient cette visite et ce tête-à-tête avec sa bru. Pourquoi le père Eck n'avait-il pas parlé devant elle? A son âge, ce juif n'aurait-il pas pu avoir le respect de la vieillesse?

—Je te conterai cela après dîner, dit madame Adeline.

—Si je suis de trop, je puis me retirer dans ma chambre, dit la Maman avec une dignité blessée.

—Oh! Maman! s'écria Adeline.

—Vous savez bien que vous n'êtes jamais de trop, dit madame Adeline sans s'émouvoir. Je demande qu'au lieu de vous retirer dans votre chambre après le dîner, vous assistiez au récit de cette visite.

Il n'était pas rare que la Maman, toujours jalouse de son autorité, fît des algarades de ce genre à sa bru, et alors Adeline, qui ne voulait pas être juge entre sa femme et sa mère, sortait d'embarras par une diversion plus ou moins adroite; il recourut à ce moyen:

—Tu sais, fillette, dit-il à Berthe, que j'ai pensé à toi; comme tu me l'avais recommandé, j'ai été me promener dans l'allée des Acacias mardi et vendredi, mais, quoique j'aie bien regardé toutes les femmes élégantes, je ne peux pas te dire si cette année les redingotes seront longues ou courtes: j'en ai vu qui descendaient jusqu'aux bottines et j'en ai vu qui s'arrêtaient un peu plus bas que les hanches; tu peux donc faire la tienne comme tu voudras.

—Si j'en faisais faire trois, dit Berthe en riant, une longue, une moyenne et une courte?

—C'est une idée. Je dois dire aussi, pour être fidèle à la vérité, que j'ai vu peu de foulé: ce qui est fâcheux pour Elbeuf, mais c'est ainsi.

Après sa fille, ce fut le tour de sa nièce: il s'était acquitté de deux commissions dont elle l'avait chargé: il avait acheté l'Atlasqu'elle désirait et commandé une boîte de pastels telle que la voulait papa Nourry.

—Je pense qu'il en sera content et te mettra tout de suite à dessiner ses oiseaux.

—Oh! merci, mon oncle; comme tu es gentil!

Le dîner tourna un peu plus court qu'à l'ordinaire; le dessert à peine servi, Berthe se leva de table et fit signe à Léonie de se lever aussi. Ce n'était pas la présence de la Maman qui empêchait de parler de la visite du père Eck, c'était la leur; Berthe l'avait compris et ne voulait pas retarder le moment des explications.

—Viens, dit-elle à sa cousine.

Elles montèrent à leur chambre, tandis qu'Adeline poussait le fauteuil de sa mère dans le bureau, dont madame Adeline fermait la porte.

—Eh bien? demanda-t-elle.

—Eh bien... M. Eck est venu me demander la main de Berthe pour son neveu Michel.

—Le père Eck! s'écria Adeline.

—Ce juif! s'écria la Maman en levant au ciel ses mains que l'indignation rendait tremblantes.

Comme madame Adeline ne répondait rien, la Maman reprit:

—Ce juif! il ose nous demander notre fille! Un Allemand!

—Il ne faut rien exagérer, dit Adeline, il est plus Français que nous, puisqu'il l'est par le choix, et qu'il a payé cet honneur d'une partie de sa fortune.

—Crois-tu donc que s'il avait trouvé son intérêt à être Prussien, il ne le serait pas?

—Enfin, il ne l'est pas.

—Mais il est juif; tu ne diras pas qu'il n'est pas juif!

—Assurément non.

—Et tu gardes ce calme en le voyant nous faire cette injure!

—Je suis au moins aussi surpris que vous.

—Surpris! C'est surpris que tu es! Tu crois que c'est la surprise qui me soulève de ce fauteuil où depuis quatre ans je reste inerte.

—Crois-tu donc que M. Eck ait voulu nous faire injure?

—Que m'importe qu'il ait voulu ou qu'il n'ait pas voulu; l'injure n'en existe pas moins.

—Un homme dans la position de M. Eck ne nous fait pas injure en nous demandant la main de notre fille.

—Il ne s'agit pas de sa position, il s'agit de sa religion: il est juif, n'est-ce pas! et son neveu l'est aussi?

—Mon Dieu, Maman, permets-moi de dire que c'est là un préjugé d'un autre âge. Le temps n'est plus où le juif était un paria, il s'en faut de tout; il n'y a qu'à ouvrir les yeux pour voir quelle place il occupe aujourd'hui dans notre monde: la finance, la haut commerce, l'industrie.

Puis, comme il voulait enlever à cet entretien la violence passionnée que sa mère y mettait, il prit un ton enjoué:

—Si les choses marchent du même pas, il est facile de prévoir qu'avant peu ce sera le chrétien qui sera l'esclave du juif: lis le compte rendu des premières représentations: en tête des personnes citées, ce sont des juifs que tu trouveras.

Mais au lieu de calmer sa mère, il l'exaspéra.

—Je suis bien vieille, dit-elle, je suis paralysée, je n'ai plus d'initiative, je n'ai plus d'autorité, je n'ai plus la fortune qui la fait respecter, je ne suis plus rien, mais au moins je suis encore ta mère et jamais je ne te permettrai de plaisanter ma foi. Ah! Constant, la Chambre t'a perdu! A vivre avec ces avocats et ces journalistes habitués à discuter le pour et le contre et à trouver qu'il y a autant de bonnes raisons pour une opinion que pour une autre, tu es devenu ce qu'ils sont eux-mêmes, un incrédule; tu ne sais plus ce qui est bien, tu ne sais plus ce qui est mal; vous appelez cela de la tolérance; il n'y a pas de tolérance pour le mal, il doit être écrasé.

Elle avait toujours à côté d'elle une forte canne avec laquelle elle faisait avancer ou reculer son fauteuil, quand elle ne voulait point appeler pour qu'on le roulât; elle la prit, et, d'une main encore vigoureuse, elle frappa le parquet avec une énergie qui disait celle de sa volonté.

—Il doit être écrasé.

Et de plusieurs coups de canne elle sembla vouloir écraser un être vivant, le père Eck, sans doute, ou son neveu, plutôt qu'une chose idéale—ce mal qui l'enflammait.

Adeline aimait sa vieille mère autant qu'il la respectait; aussi, lorsqu'elle abordait la question religieuse, tâchait-il toujours, lorsqu'il ne pouvait pas céder, de laisser tomber la conversation ou de la détourner. A quoi bon discuter? il savait qu'il ne lui ferait rien abandonner de ses idées; et d'autre part, il ne voulait pas prendre des engagements qu'il ne tiendrait pas. Mais en ce moment ce n'était pas une discussion plus ou moins théorique qui était soulevée, c'était une affaire personnelle, qui pouvait être la plus grave pour sa fille—celle de sa vie même.

—Je t'en prie, Maman, dit-il avec douceur, ne te laisse pas emporter par ton premier mouvement; avant de juger la demande de M. Eck injurieuse, sachons dans quelles conditions elle se présente.

—Toujours les conditions, les circonstances atténuantes.

Sans répondre à sa mère, il s'adressa à sa femme:

—Hortense, dis-nous ce qui s'est passé dans ton entretien avec M. Eck.

Il fit un signe furtif à sa femme pour qu'elle allongeât son récit autant qu'elle le pourrait: pendant ce temps, sa mère se calmerait sans doute.

Madame Adeline comprit ce que son mari voulait et rapporta à peu près textuellement les paroles de M. Eck.

Mais la Maman ne la laissa pas aller sans l'interrompre; aux premiers mots elle lui coupa la parole:

—Tu vois que ces juifs se rendent justice et qu'ils sentirent la répulsion qu'ils inspiraient en venant s'établir ici pour ruiner d'honnêtes gens par la concurrence.

—Je t'en prie, Maman, permets qu'Hortense continue, ou nous ne saurons rien.

Madame Adeline reprit, mais presque tout de suite la Maman interrompit encore:

—Vois-tu ta main ouverte! qu'avais-tu besoin de leur tendre la main! tout le mal vient de toi et de ton discours; ah! si tu m'avais écouté!

Quand madame Adeline appuya sur l'estime que tous les Eck et tous les Debs professaient pour Adeline, la Maman secoua la tête en murmurant:

—L'estime de ces gens-là! voilà une belle affaire vraiment! il n'y pas de quoi se rengorger comme tu le fais.

Madame Adeline continua lentement et la Maman fit des efforts pour se contenir; mais quand sa bru répéta les paroles même qui avaient été la conclusion du père Eck: «Est-ce que ce serait une mauvaise raison sociale: Eck et Debs-Adeline. Le vieil arbre repousserait avec des rameaux nouveaux», elle poussa un cri d'indignation:

—Et vous n'avez pas vu, vous, que ces juifs veulent s'emparer de notre maison! la fille, ils en ont bien souci; c'est le nom qu'ils veulent, c'est la maison qu'il leur faut.

Après cette explosion, il y eut un moment de silence: la Maman tenait les yeux fixés sur le plancher et paraissait suivre sa pensée, agitant ses lèvres sans former des mots distincts. Tout à coup elle prit la main de son fils violemment:

—Constant, la vérité: on me la cache ici, ta femme, toi-même. Maintenant il faut parler. Comment vont tes affaires? Tu es donc bien malade que ces gens pensent pouvoir hériter de toi?

Il hésita un moment en regardant sa femme:

—Ce n'est pas de ta femme qu'il faut prendre conseil, c'est de ton coeur, de ta conscience; je t'interroge, ne répondras-tu pas à ta mère?

Il hésita encore.

—C'est vrai ce que je crains? dit-elle doucement, tendrement.

—Oui.

La Maman, si exaltée quelques minutes auparavant, avait tendu la main à son fils, et comme il était venu s'asseoir près d'elle, elle tenait la main qu'il lui avait donnée entre les siennes.

—Mon pauvre garçon, répétait-elle, mon pauvre garçon!

—Tu as raison de te plaindre, dit-il, après avoir consulté sa femme d'un rapide coup d'oeil, il est vrai que nous t'avons caché la vérité.

—Ah! pourquoi? Pouvais-tu avoir une meilleure confidente que ta mère, un autre soutien?

—Je ne voulais pas t'affliger, t'inquiéter. Tu as besoin de calme, de repos, et tu n'es que trop disposée à te donner la fièvre. A quoi bon te tourmenter pour des embarras qui devaient, semblait-il, être de peu de durée?

—Si vieille que je sois, je ne suis pas en enfance; je n'avais pas mérité que tu me fisses injustement ce chagrin; m'éloigner de toi, nous séparer, je ne comprends pas qu'une pareille pensée ait pu te venir.

Madame Adeline avait pour principe de ne jamais intervenir entre son mari et sa belle-mère, mais c'était à condition que d'une façon directe ou indirecte elle ne fût pas elle-même prise à partie: dans ces derniers mots elle vit une allusion à son influence et ne voulut pas la laisser passer sans répondre.


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