LE ROMANCERO

— … Barnavaux, lui dis-je : mettez votre casque !

— Un casque, répondit Barnavaux, pour quoi faire ? Où est-il, le soleil ? Est-ce qu’il y a un soleil ? Montrez-le ! Il n’y a pas de soleil, dans ce chien de pays, il n’y a pas de terre, il n’y a pas d’eau. Il y a… il y a la mélasse de tout ça ensemble !

Il était allongé sur la passerelle du petit bateau à vapeur, moitié vedette, moitié ferry-boat, dont la machine poussive nous faisait remonter le cours de l’Alima, en plein Congo équatorial. La sueur qui perlait de son corps tout entier, traversant le vêtement de toile brune qu’il portait à même la peau, y faisait de larges taches humides. Il avait l’air d’une bête forcée ; et tous, étendus sur cette chose têtue et lente, qui continuait péniblement sa marche en brûlant du bois mouillé qui faisait craquer, tousser, cracher ses poumons d’acier, tous immobiles pourtant depuis des jours, nous avions l’air de bêtes forcées comme lui. Les chairs ne séchaient pas, sous cette vapeur brûlante que fabriquait l’invisible et infernal soleil. La terre… est-ce qu’il y avait une terre ? Les arbres poussaient dans l’eau, des arbres noirs de tronc, presque noirs de feuilles, avec des racines tordues comme des serpents perfides. L’eau ? Une encre épaisse, et lourde, et grasse, faite de la pourriture des arbres, des herbes, des bêtes mortes depuis des siècles et des siècles. Il y a des pays qui agonisent, des déserts que l’aridité envahit, des saharas, des squelettes de terres qui ont été : on les voit, au moins, ces squelettes, ils ont des traits nets, clairs, tranchants ; on comprend où on est. Mais les pays qui n’existent pas encore, qui n’ont pas de figure, où la vie énorme et confuse est toute mouillée, brouillée, souillée des corruptions de morts perpétuelles, ils sont comme Adam, lorsque Adam n’était qu’un tas de boue sans forme qui s’agitait sans savoir sous le souffle de Dieu. Une mélasse de tout, disait Barnavaux. C’était ça : et ça faisait peur !

Je voulus expliquer à Barnavaux qu’il fallait distinguer entre les rayons chimiques et les rayons lumineux du soleil, que les rayons lumineux ne lui arrivaient pas, mais que les rayons chimiques… je m’embrouillai. Je savais ce que j’avais à dire, mais les mots ne venaient plus. Il me semblait que mon cerveau s’était décomposé en une douzaine de petits cerveaux séparés, dont aucun ne pouvait commander aux autres. Et puis, après tout, chacun pour soi : si Barnavaux recevait un coup de soleil, tant pis pour lui.

A ce moment, au ras du pont supérieur, sur lequel nous étions à moitié pâmés, j’aperçus, s’élevant au-dessus du dernier barreau de l’échelle qui faisait communiquer le pont avec la machine, un front couvert de suie, des cheveux roux foncés par la transpiration, et deux yeux vert de mer, deux yeux devenus fous, deux yeux dont les pupilles dilatées avaient presque mangé le blanc. La tête continua de monter, puis ce fut un torse nu, bossué de muscles, toisonné de poils, sali de charbon ; et Zimmermann, le mécanicien, nu comme un ver, si ruisselant de sueur qu’elle traçait de larges rigoles blanches sur sa peau noircie, fut debout devant moi, formidable de taille, terrifiant d’aspect, la bouche toute tordue et les mains agitées comme s’il avait eu la danse de Saint-Guy. Il avait voulu arranger quelque chose à sa machine, un tiroir qui n’allait pas. Autant aller travailler en enfer. Il demanda d’une voix enrouée, qui ne ressemblait pas du tout à sa voix habituelle :

— Quel jour sommes-nous, aujourd’hui ?

— Samedi 15 mars, répondit Barnavaux.

Et il ajouta entre ses dents :

— Bonne idée, de la part du gouvernement, de nous envoyer ici en mars, au moment où il fait le plus chaud !

Mais Zimmermann continua, toujours avec une voix qui semblait venir d’ailleurs :

— Samedi 15 mars : c’est aujourd’hui qu’on va sauter, sauter !

Puis il redescendit l’échelle sans en dire plus long.

Nous n’avions fait qu’un bond jusqu’à l’arrière, et nous le vîmes en contre-bas, debout devant sa machine, tournant les manettes de commandement. Chaque fois qu’il les tournait, un des deux chauffeurs sénégalais, sans qu’un trait de sa figure bougeât, les tournait en sens contraire ; et ils tâchaient d’écarter Zimmermann, mais avec respect, parce que c’était un blanc, et leur chef.

— Quelque chose de cassé dans la machine ? demandai-je.

— Machine, y a bon, dit le chauffeur Oumar, de sa voix d’enfant, toute simple et claire.

— Alors, quoi ?

— Machine, y a bon, continua Oumar en se touchant la tête. Mais chef micanicien Zimamann, y a pas bon. Chef micanicien y en a gagné fou !

Zimmermann tourna encore une manette et Oumar renversa le mouvement pour la dixième fois. Le géant alsacien l’empoigna par les deux bras et d’un seul effort envoya le grand nègre rouler presque sous la grille rougie à blanc. Le noir se releva sans jeter une plainte, et Samba, le second chauffeur, prit sa place sans hésiter, parce qu’il savait que ça devait se faire comme ça.

Mais Zimmermann grinçait des dents. En même temps, il nous regardait d’un air dont je n’oublierai jamais l’expression d’appel, de désespoir, d’angoisse, et cependant de fureur. Il paraît que les chiens, quand ils deviennent enragés, jettent de pareils regards sur leurs maîtres avant de leur sauter à la gorge. C’est la lutte entre tous les vieux instincts de dévouement, de fidélité, d’amour, et le mal féroce, la possession démoniaque, qui veut qu’ils mordent et qu’ils tuent. Alors je pensai qu’il fallait que je fisse ce qu’on fait dans ce cas-là — ce qu’on fait quand les bêtes deviennent enragées — et je frémis. Barnavaux frémit comme moi et me mit la main sur l’épaule :

— Non, dit-il d’une voix suppliante, il n’est pas fou. Ce n’est pas même une insolation. Je l’ai déjà vu comme ça. Laissez-le. Seulement, il faut changer son idée. Vous allez voir !

Il ajouta sévèrement :

— Zimmermann, est-ce que tu ne vois pas que tu es tout nu ?

Le mécanicien se ramassa, semblable à un cheval dont on prend les rênes, ramena ses deux mains sur sa poitrine, d’un geste bizarre et inattendu, nullement militaire, comme s’il battait sa coulpe, et prit sur le plat-bord son pantalon de toile et son bourgeron.

— Je savais bien, dit Barnavaux, je savais bien ! Il n’oubliera jamais qu’il a été frère convers chez les Lazaristes, celui-là ! Il fallait lui rappelerd’abordque sa tenue était indécente. Ah ! ils les dressent, les missionnaires, ils les dressent !

Zimmermann, ayant jeté un seau le long du bord, le retira plein d’une eau sombre chargée de pourriture d’herbes, et se mit à boire à même. Je lui retirai le seau et lui fis prendre deux grands verres d’eau filtrée coupée de tafia. Il tremblait de tous ses membres et nous considérait d’un œil égaré.

— Qu’est-ce qu’il y a ? dit-il, qu’est-ce que j’ai fait ?

Deux grosses larmes roulèrent sur ses joues, non qu’il éprouvât nulle peine qu’il pût définir, mais c’était la fin de la crise, la réaction inévitable, horriblement douloureuse à voir dans ce corps de géant.

— Maintenant, il n’y a plus qu’à veiller à ce qu’il ne se jette pas dans la rivière, me dit Barnavaux. Ça peut arriver : le sang qui brûle. On se noierait pour se rafraîchir. Il faut l’occuper.

Il poursuivit, toujours assuré :

— S’il y a du bon sens à se mettre dans un état pareil ! Toi, Zimmermann, un ancien frère lazariste, presque un ancien curé, passé garde-magasin, puis mécanicien du gouvernement, et honoré d’une mention auJournal officielde la colonie. Pourquoi as-tu été honoré d’une mention ? Raconte, pour voir.

Zimmermann se passa la main sur le front. Un éclair d’orgueil brilla dans ses yeux, et à cela je sus qu’il revenait à lui : l’orgueil est le sentiment qui distingue le mieux l’homme de la brute. Il dit :

— C’est à cause de l’insurrection de Carnotville, dans la Haute-Sangha, tu sais bien ?

— Comment veux-tu que je sache, répondit Barnavaux, qui avait entendu l’histoire vingt fois.

— Si, tu sais, dit Zimmermann. Avant, j’étais frère à la mission des lazaristes. Et j’étais heureux chez les lazaristes, oui, j’étais heureux ! Tout ce qu’un homme peut faire, je sais le faire, moi ! J’ai construit la chapelle. Les briques, c’est moi qui les ai cuites. La maçonnerie, la charpente, j’ai tout monté. A leur station de Bangui, j’étais mécanicien du vapeur, un beau vapeur, pas un sabot comme ceux du gouvernement. Et quand je ne faisais ni le maçon, ni l’architecte, ni le charpentier, ni l’ingénieur, j’apprenais le français aux petits nègres ; j’étais aussi professeur, quoi ! J’avais une robe, je ressemblais à un vrai prêtre, et c’est la gloire ! Mais voilà qu’un jour le gouvernement dit : « Les congrégations ? Je n’en veux plus, des congrégations ! Vous, les curés, demi-tour ! » Les lazaristes sont partis. Je disais au père Mottu : « Qu’est-ce que je vais devenir ? Je ne peux pas retourner en France, je ne connais plus personne. C’est ici mon pays, maintenant ! En France, il n’y a que des blancs. Comment peut-on vivre dans un pays où il n’y a que des blancs ? C’est contre nature. » Mais il m’a répondu : « Faites comme vous voudrez. Nous ne pouvons pas vous garder. » Alors, j’ai pris du service dans l’administration, et on m’a nommé garde-magasin à Carnotville. Voilà.

» J’étais là presque tout seul, avec un petit administrateur de l’École coloniale, un jeune homme bien gentil, doux comme une fille, et qui savait de son métier, tout ce qui ne peut servir à rien. C’est encore une idée du gouvernement, d’envoyer de Paris, droit chez les sauvages, des enfants qu’on vient de sevrer, pour qu’ils y deviennent tout de suite généraux, juges, quasi-rois d’un pays grand comme la moitié de la France. Heureusement, la Haute-Sangha était tranquille. Les indigènes de Carnot — des Yanghérés — défrichaient des coins de forêts pour y faire pousser des bananes. Ils élevaient des chevreaux et des chiens — ils mangent les chiens — allaient chercher du caoutchouc pour l’impôt, et faisaient tout ce qu’on voulait. Et, tout près du poste, il y avait un autre village, habité par des Haoussas, des hommes d’une autre race, bien plus riches et bien plus malins. C’est à peine s’ils avaient des champs de mil et des bananiers : du commerce, ils ne faisaient que du commerce. On aurait dit des juifs… ou des Auvergnats.

» Voilà qu’un jour un de ces Haoussas arrive dans le village yanghéré, et achète une poule à une femme. Pour cent perles blanches, il l’achète. Samara, le mari de la femme, revient, et dit : « Où est la poule ? » Et il se met en colère parce que cent perles, ça n’était pas le prix.

Barnavaux se mit à siffler.

— Il manquait aux convenances, dit-il. Les poules, en pays yanghéré, elles ne sont pas aux hommes, mais aux femmes. Donc cette femme avait le droit de vendre sa volaille comme elle voulait.

— C’est vrai, répondit Zimmermann. Mais ce mari-là avait un mauvais caractère. La preuve c’est qu’il rattrapa le Haoussa sur la route et le tua sans hésiter. Le soir même le poste recevait une volée de coups de fusil : tous les Haoussas s’étaient mobilisés pour venger le mort. Et c’était la guerre. Non pas contre nous, mais une grande guerre entre les Haoussas et les Yanghérés.

— … Sous les yeux scandalisés du représentant de la République française, et à l’ombre des trois couleurs, symbole de paix et de civilisation, poursuivit Barnavaux. Je connais ça.

— C’était aussi ce que disait le petit administrateur de l’École Coloniale, dit Zimmermann. Mais il n’était pas comme toi, il prenait ça au sérieux, à cause de sa vertu, et des choses qu’il avait lues dans des livres. Et disait : « Je ne peux pas permettre ! On a outragé le drapeau. On a tiré sur le poste. Il faut aller infliger une sévère leçon aux Haoussas. »

» Il disait « une sévère leçon » parce que c’est ainsi qu’on s’exprime dans les journaux quand une compagnie de Sénégalais a « cassé », dans la brousse, un village de quatre pelés et trois tondus, au nom de la civilisation.

» Casser ce village de Haoussas, c’était bien facile, mais alors, qui est-ce qui aurait payé l’impôt ? Je disais à l’Enfant : « Ça va s’arranger, monsieur l’administrateur, ça va s’arranger. » Il se calmait pour un temps. Mais le lendemain, il avait changé d’idée. Il disait : « Je ne suis pas seulement chargé de faire respecter le gouvernement, mais la justice. Et même les plus récentes circulaires insistent beaucoup plus sur la justice. Or, les Haoussas ont raison : ce Mamy Coumba a tué un homme. Il faut que je le fasse incarcérer préventivement, et que j’instruise son affaire, conformément aux règles du Code pénal ! » Il aurait eu raison si on avait été à Villejuif ou à Pantin. Mais s’il avait appliqué le Code pénal à Carnotville, nous aurions eu tous les Yanghérés sur le dos pendant des années, pour leur avoir donné tort vis-à-vis des Haoussas. Et alors, qu’est-ce qu’ils auraient dit, en France, où ils veulent bien avoir des colonies, mais pas d’histoires ?

— … « Une révolte dans la Haute-Sangha, » récita Barnavaux comme s’il avait lu le journal… « Crimes sadiques d’un administrateur ! »

— Je ne voulais pas qu’on lui fît des misères, à l’Enfant, continua Zimmermann. Je l’aimais bien : presque autant que j’avais aimé ce pauvre père Mottu. Voilà pourquoi, quand il était dans ces idées-là je lui disais : « Ça va s’arranger ! » Et comme ça, je gagnais encore un jour. Mais à la fin, l’Enfant finit par pleurer de rage et d’humiliation. Il criait : « Ça ne s’arrange pas, ça ne s’arrange pas, nous sommes déshonorés ! » Moi, j’étais rassuré, parce que c’était la saison des pluies, et que la pluie calme même les nègres. Quand l’eau fut tombée vingt jours et vingt nuits comme un déluge, il n’y eut plus, pour venir crier le soir devant le poste, que le père d’Ali, le Haoussa qu’on avait tué. Mais il criait de toute sa force. Il disait la marque du couteau dans le ventre de son fils assassiné. Il disait où était enterré le cadavre. Il disait que l’ombre de mort flottait au-dessus de la tombe. La vingt et unième nuit, j’allai le trouver, les mains dans les poches, pour bien montrer que je n’avais pas de mauvais sentiments, et voilà comment je parlai :

»  — Samara, est-ce que Mamy Coumba, celui qui a tué ton fils, n’a pas une fille ?

» Il fit : « Euh ! » du creux de sa poitrine, juste comme ils font quand on leur dit une chose sensée qu’ils comprennent.

» Je n’ajoutai rien, mais j’allai trouver Mamy Coumba. Et je lui dis :

»  — Est-ce que tu n’as pas une fille, une fille vierge, à donner à Samara, en échange de son fils que tu as tué ?

» Il répondit : « Non ! »

»  — Mamy Coumba, répétai-je, tu as une fille ! Je le sais, voyons !

» Il secoua la tête, et sa femme répondit :

»  — Ça n’est pas juste, ça n’est pas juste, de cette manière-là. Nous ne leur avons tué qu’un homme, aux Haoussas, et ma fille peut faire plusieurs enfants !

»  — Mais, dis-je, si on te la rend, quand elle aura donné un mâle, un seul mâle, au père d’Ali ?

»  — Comme ça, c’est bien ! fit Mamy Coumba, en réfléchissant. Si Samara veut, je veux.

» Je retournai chez Samara pour lui expliquer l’affaire. Et Samara dit :

»  — Ça n’est pas assez. Que je renvoie la femme quand j’en aurai eu un fils, ça, c’est juste. Mais il faut aussi que Samara rende la poule !

» C’est comme ça que j’ai arrangé la grande querelle entre les Yanghérés et les Haoussas. L’Enfant avait des scrupules. Il trouvait que ce n’était pas administratif. Mais quand le gouverneur est venu, et qu’il a entendu le rapport, il a dit que pour un ancien curé j’étais très malin, et que j’aurais mon nom dans leJournal officiel, avec des éloges et une gratification de cinquante francs.

— Ah ! dis-je, je connais cette histoire, Zimmermann. Vous ne l’avez pas inventée, l’aventure est bien vieille. Elle advint quand l’Espagnol Ruy Diaz de Bivar, qu’on appelle aussi le Cid Campeador, mit à mort d’un coup d’épée sur la tête le père d’une fille qui s’appelait Chimène. Car il épousa ensuite cette fille, lui donnant pour raison : « Je t’ai tué un homme, je te rends un homme ! »

— Je vous assure que ce n’est pas ma faute si ça ressemble, répondit Zimmermann en rougissant. Je n’ai rien copié. Ce que je vous ai dit, c’est arrivé dans la Haute-Sangha, non pas en Espagne.

— D’abord, demanda Barnavaux, est-ce qu’il y a une poule, dans l’histoire du Cid ?


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