Je ne suis plus guère qu'un malheureux prince allemand, vivant dans le passé, fort indifférent au temps présent, et surtout m'inquiétant peu de l'avenir. Je ne tiens plus à rien, pas même aux gothiques préjugés de ma maison. Cependant, tel qu'on pourrait me voir, enfoncé dans mon fauteuil dont les armoiries s'effacent tous les jours, j'ai été, bel et bien, Français et Parisien, aux instants les plus dangereux du dernier siècle. Malgré moi, j'ai vu naître et grandir ce qu'on appelle, en nos écoles, lesdoctrines de la Convention. J'ai été le camarade innocent de tous ces terribles pouvoirs des premiers temps de la révolution française; je les ai connus, je les ai touchés; ils n'ont pas été plus à nu, pour leurs concitoyens, valets de chambre, qu'ils ne l'ont été pour moi-même. Aussi m'aurait-on bien étonné, si l'on m'eût dit ce que ces hommes seraient un jour, à quelle fortune ils étaient destinés, et que devant eux devait crouler la plus vieille et la plus éclatante monarchie de l'univers.
Tout d'abord, je n'ai vu, dans ces hommes, que ce qu'ils étaient en apparence, ou plutôt que ce qu'ils étaient réellement avant que le sort les plaçât si haut: de jeunes et pétulants esprits, pleins d'audace, obéissant au hasard, et se doutant peu qu'ils seraient un jour de grands hommes. C'est ainsi qu'ils me sont apparus. Je les ai quittés au moment où leur destinée d'hommes publics allait s'accomplir; depuis, j'en ai entendu parler de tant de façons différentes, on leur a prodigué tant de gloire, on les a couverts de tant d'infamie, et cela, à si peu de distance, que je sais à peine aujourd'hui ce que j'en dois penser, et que choisir dans ces jugements si opposés. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas, à Dieu ne plaise! une histoire que je veux écrire, c'est le frivole roman de ma jeunesse. En ces pages malhabiles, il ne s'agira que de moi seul, et non pas de trônes renversés et de sceptres brisés, au pied des échafauds sanglants. Songez, je vous prie, en lisant ce futile récit, que vous assistez aux souvenirs d'un vieillard ignorant et fatigué, qui, par oisiveté, se fait jeune encore une fois avant la mort; rappelez-vous que ce sont les écrits d'un homme incertain, même de ses opinions; d'un Allemand et d'un grand seigneur, double raison pour douter de la liberté. Ajoutez ceci: que je suis vieux, que j'ai vu commencer la liberté chez nos voisins, que je l'entends gronder chez nous d'une manière formidable, et que j'ai peur de cette liberté moderne. Elle a brisé tant de grandes choses! Elle a versé tant de sang!
Ainsi je veux être et je serai jeune encore, et tout un jour. Je veux me parer des guirlandes fanées de ma jeunesse. Une révolution, quand on a vingt ans, c'est un spectacle. Il y a de la passion et de la vie en ces grands dérangements des peuples: c'est tout ce qu'il faut au jeune homme. En même temps n'oubliez pas que j'ai appris la vie au milieu du Paris de Louis XVI; que je suis venu assez à temps à Versailles même, pour entendre les derniers soupirs de ces longues voluptés royales, pour assister aux dernières victoires de cette incrédulité moqueuse et toute française, dont l'Allemagne a fait raison. C'est un grand spectacle une royauté qui se meurt. Quand la vieille force et les vieux dieux s'en vont, il se rencontre en cette double agonie un moment d'hésitation qui n'est plus l'ordre, et qui n'est pas le désordre, auquel la curiosité humaine ne saurait résister. À cet instant même j'étais en France, et ce moment terrible, je ne l'ai pas compris, quand il était sous mes yeux; je m'en souviens, à présent, comme si je l'avais parfaitement compris.
À peu d'exceptions près, le même accident attendait tous les hommes de notre époque. Aussi bien leur plus grande et leur plus heureuse occupation, dans ce siècle occupé, a-t-elle été de se souvenir. Marchons donc en arrière, il le faut; revenons à l'aurore de 1789, retournons au Versailles des trois rois... trois fantômes! Rallumons ces flambeaux éteints, relevons ces palais en ruine, rendons à la pierre élégante ses festons, ses guirlandes, ses peintures mythologiques; rendons à ces jardins fameux leur symétrie et leurs ombrages de l'autre monde. Ouvrez-vous, à tous vos battants, larges portes de l'antique château! Montrez-vous dans la muraille entr'ouverte, mystérieux boudoirs! Il en sera de mon livre, comme il en est de ces drames qui pour être compris ont besoin de tout l'art du machiniste. Que de fois, dans ces années supplémentaires, ne me suis-je pas figuré mon propre château, habité soudain par le roi de France et la reine Marie-Antoinette d'Autriche! Une cour étrange où le temps qui fuit, se mêle au nouveau siècle; un pêle-mêle éclatant de vertu et de faiblesse, de pur amour et de méprisables voluptés! Grands noms, célébrités perdues, renommées fameuses, intrigants subalternes, dévouement sublime, le joueur, la courtisane, le guerrier, le héros, le lâche! O ciel! le plus faible et le plus vertueux des monarques, la plus belle et la plus malheureuse des reines!... tout était là.
Au dehors, la hideuse banqueroute, le déshonneur national, l'ardente calomnie! Et chez le roi, dans son Paris, dans son Versailles, des rivalités presque royales, et je ne sais combien de rois populaires qui sortent de la foule, couronnés et brisés de ses mains! Cela fait peur à penser! «Fermez la porte de mon château, monsieur le major! Que mes fossés se remplissent jusqu'aux bords, que mon vieux pont-levis se dresse sur toute sa hauteur. Obéissez aux consignes, ne laissez pas entrer chez moi ces tempêtes et ces orages! Et puisqu'il nous reste à peine un jour, qu'on me laisse au moins mourir en paix.»
C'est cela, ferme ta porte, et dresse en haut ton pont criard! Donnons le mot d'ordre aux sentinelles, et préparons toute chose pour un long siége... Inutiles efforts! Ne vois-tu pas, monseigneur, que tu agis comme un niais?
Eh! qui te parle, ami, de guerre, de bataille, d'assaut, de surprise, de poudre à canon, de contrescarpes et de remparts?
La force n'est plus la même; elle a changé de place, elle n'est plus au château fort, à l'arrêt du parlement, à la couronne du roi; regardez à travers vos créneaux, au pied de la tour, le premier qui passe et qui sait parler en plein vent.
Regardez le premier gentilhomme qui jette son titre à qui le ramasse, et qui de sa pleine autorité se fait peuple... Ici la féodalité va rendre enfin son dernier souffle.Hic jacet!Ce qui te reste à faire, ami, c'est de chanter, conséquemment:De profundis!
Pour juger de mon origine, il eût fallu entendre ma mère, une fois qu'elle abordait ce chapitre-là. Ma mère était, après S. M. l'impératrice, la plus grande dame de la cour de Marie-Thérèse; elle savait à fond tout ce que nous avions été, nous autres, de Jules César à l'empereur Joseph II, et ce que nous étions depuis tant de siècles: princes de Wolfenbuttel, marquis de Ratzbourg, comtes de Werdau, vicomtes d'Erlangen, barons de Reichenbach, burgraves d'Undernach, hauts et puissants seigneurs d'Osterbourg, Gossnitz, Altembourg et autres lieux. À tous ces titres, ma mère avait fait, de l'étiquette, un devoir, que dis-je? une vertu, et j'aurais de la peine à expliquer, moi-même, par quelle suite de révolutions j'ai fini par oublier cette science auguste. Hélas! ce fut un grand malheur pour les princes, quand cette barrière de l'étiquette fut brisée, et qu'on les put approcher à la façon des autres hommes; ce fut une vanité qu'ils payèrent bien cher, quand ils voulurent ressembler à tout le monde. Ici, je reviens à ma mère: elle était une excellente princesse, occupée uniquement de blason, de généalogie, et qui savait par cœur, toute son antique famille. Elle descendait en droite ligne, par les femmes, des princes de Wolfenbuttel, illustre famille dont la branche cadette occupe aujourd'hui le trône d'Angleterre, et qui a donné deux impératrices à l'Allemagne.
Surtout, ce qui fit le bonheur et le juste orgueil de ma mère, c'est qu'elle vit naître et grandir, et s'épanouir au souffle enchanté de son quinzième printemps, cette jeune et brillante fleur, Marie-Antoinette d'Autriche, qui languit et mourut si misérablement, sous le beau ciel de France! En sa qualité de parente, elle avait assisté à l'éducation de cette jeune princesse, dont les premières années furent si complétement triomphantes, qu'il eût été impossible aux plus terribles prophètes de prévoir ces affreux retours de la fortune. Tout entière à sa passion pour la reine future, ma mère avait semblé m'oublier moi-même, un Wolfenbuttel!
On ne sait plus guère aujourd'hui, même en Allemagne, élever des princes à l'ancienne mode, et les plus grands seigneurs vont à l'école des bourgeois; certes celui-là eût été bien malavisé qui eût préparé pareille éducation pour Son Altesse sérénissime, leMoi, que j'étais.
À ces causes, je fus élevé comme une créature à part dans la race humaine; heureusement que je me suis élevé tout seul. Je suis mon propre ouvrage, et je n'ai rien pris de personne. Il est vrai que tout d'abord, je me fis une éducation si hautaine, que ma mère en eût été fière, et si je ne suis pas devenu le plus insupportable des hommes en général, et des Allemands en particulier, je le dois, en fin de compte, à l'admiration extraordinaire qui me saisit pour Frédéric II, le roi de Prusse, et qui renversa tous les plans de ma mère et tous les projets de son fils. Admirer aujourd'hui le grand Frédéric, c'est chose assez simple et naturelle, même en Allemagne. Aux yeux de ses contemporains, tout au rebours, le roi de Prusse était un révolutionnaire, un athée, un traître envers la royauté qui pesait sur sa tête! À peine on convenait que c'était un grand roi, un héros. Ses familières accointances avec M. de Voltaire avaient perdu le roi de Prusse dans l'esprit des sages de sa nation. Les courtisans blâmaient à outrance un roi descendu jusqu'à imprimer des vers, qu'il avait faits lui-même. Il n'y avait, dans toute l'Autriche (on les comptait), que certains esprits forts qui se fussent permis de penser que le conquérant de la Silésie et l'ami de Voltaire était le plus grand roi de son temps. Je me mis, un matin, au nombre des esprits forts; je renonçai à ma vanité de grand seigneur, pour admirer mon héros tout à mon aise. Alors, me voilà pris de passion pour cet esprit libertin qui faisait affronter au roi, mon héros, les dogmes les plus profonds, les préjugés les mieux enracinés, les passions les plus gothiques. À mes yeux, Frédéric II représentait, sur le trône, la philosophie elle-même. Il était le roi philosophe... un révolutionnaire! eût dit ma mère;—un grand homme, répliquait mon esprit révolté. Voilà comment peu à peu je démentis ma brillante origine, et les espérances que tous les miens avaient fondées sur mon orgueil.
En ce moment, si j'avais seulement soixante ans de moins, ou soixante ans que je n'ai plus, je ne me ferais pas faute ici, à propos de ma jeunesse, de quelques mots de poésie, et j'invoqueraisl'idéaltout comme un autre. Oui, mais le mot n'était pas inventé de mon temps, et nous ne connaissions guère cette race plaintive de petits jeunes gens qui commencent la vie en regardant le ciel, les eaux, les fleurs, avec des larmes dans les yeux. Fi de ces soupirs étouffés, de ces élans vers le ciel, de ces tristesses indicibles... mais le fait est que je n'ai jamais rien senti de ces extases. J'étais vraiment jeune, actif, plein de passion, plein de tumultes; je me parais, je dansais, je chantais, j'aimais à me produire au milieu du monde, à parler du grand Frédéric, à passer pour un philosophe. Un philosophe! Il a lu, bonté divine!l'Homme Statueet Condillac! Il a lu Voltaire et Diderot! C'est ainsi qu'à dix-sept ans j'avais déjà rempli de mon nom et de la hardiesse de mes opinions toutes les petites cours d'Allemagne: j'étais redoutable à nos grands-ducs, et l'Allemagne, indécise sur mon sort, se demandait si j'irais voyager au dehors, ou si je resterais dans la principauté de mon père, avec une épouse de mon choix? Grand sujet de délibérations, même à la cour de Vienne, et sur lequel ma mère n'avait garde de s'expliquer, comme il convenait à la majesté d'une descendante des princesses de Wolfenbuttel.
Je ne saurais dire aujourd'hui ce que j'étais alors, non plus que la nation à laquelle j'appartenais. Je n'étais ni rêveur, ni triste, j'étais jeune et très-curieux de tout savoir. À un homme de ma qualité, il n'était pas de proposition si haute à laquelle il ne pût s'attendre, et véritablement j'étais déjà fort étonné que S. M. l'empereur ne m'eût pas encore appelé à ses conseils.
Marie-Thérèse, ce grand roi, venait de mourir à Vienne agrandie par ses soins, elle-même, cette impératrice, qui à peine avait trouvé dans ses vastes États, une ville pour faire ses couches. Elle était le dernier rejeton de la maison de Habsbourg, la dernière héritière du bonheur de cette grande famille. Joseph II, plagiaire bourgeois du roi de Prusse, venait de transporter dans sa nouvelle cour toute la philosophie et tout le sans gêne qu'il put ramasser en ses voyages. Que fis-je alors? J'imaginai de le traiter comme on traite un philosophe, un sage, et cela me parut de bon goût d'aller voir, sans être présenté, un empereur d'Autriche... un cousin. J'entrai donc sans façon, avec la foule des courtisans et des sujets de toutes les classes, dans le palais... disons mieux, dans le logis de Sa Majesté.
La foule était grande; elle observait le plus profond respect. La familiarité des sujets envers le souverain n'était pas encore une habitude, le cérémonial et le silence régnaient aussi despotiquement dans cette foule, que si Joseph II n'eût pas été un roi populaire. Après le premier instant d'étonnement, je trouvai que l'heure était lente, et je me mis à tuer le temps.
Je regardai les visages de mes compagnons, seigneurs et bourgeois, et, dans ma suprême insolence, oubliant que j'étais un philosophe, oubliant les respects que je devais à mon souverain, il me sembla soudain que je n'étais pas à ma place, que l'empereur avait grand tort de me faire attendre, et manquait véritablement à toute espèce de convenances. En ce moment, le Wolfenbuttel l'emportait sur le disciple de Voltaire, et sur le lecteur de l'Encyclopédie! En ce moment l'humble maison qu'habitait mon maître me semblait humiliante, autant pour moi que pour lui-même! Attendre autre part qu'à l'Œil-de-Bœuf un autre souverain que le roi Louis XIV, quelle dégradation pour un seigneur tel que moi!
Tant j'étais, dans le fond de mon âme, un véritable baron féodal!
Cependant chaque homme était appelé à son tour, à l'audience du maître, et je les voyais sortir, l'un après l'autre, du cabinet de l'empereur, celui-ci content, celui-là soucieux; l'un touchait la terre à peine, et l'autre, on eût dit qu'il avait le Brooken sur les épaules! Ils allaient ainsi du ciel à l'abîme, heureux, déconcertés, radieux, triomphants, et s'inquiétant fort peu de la philosophie de l'empereur.
De son côté, ma propre philosophie était en pleine déroute, et, pour me rassurer quelque peu, moi-même contre l'égalité qui m'opprimait, je regrettais sincèrement (vous m'allez prendre en pitié) de n'avoir pas sous les yeux un vieil arbre généalogique des Wolfenbuttel, que j'avais courageusement et philosophiquement dédaigné dans mes jours d'indépendance et de liberté! Que n'aurais-je pas donné à cette heure, pour contempler à mon bel aise, avec les yeux de la foi, cette longue pancarte sur laquelle mille noms divers formaient comme un vrai labyrinthe sans issue! Alors, que d'orgueil à contempler dans leur cours, ce mince filet d'eau, ce torrent, ce fleuve immense et cet océan d'enfants issus de même race, abbés, marquis, princes, comtes et ducs, généraux, cardinaux, évêques, abbesses, duchesses et novices! Pas un marchand pour entacher la noble souche, et tous ces membres d'une race authentique, et qui remonte à Jules César, étiquetés comme autant de vieilles bouteilles!... J'avais pourtant dédaigné tout cela, ce matin même, avant ma triste visite à l'empereur!
Je possédais aussi, comme pendant à ma généalogie, une carte de mes domaines paternels, et j'avais naguère, comme un héros que j'étais, poussé l'héroïsme à ce point que ces villes, ces châteaux, ces prairies, ces étangs, ces parcs, ces pâturages, m'apparaissaient comme un point dans l'espace... on appelait tout cela maprincipauté, et ma principauté me semblait ridicule. O vanité! m'écriai-je, et trois fois vanité de ces possessions, représentées par ces points dans l'espace! Ici, le printemps n'a plus de zéphyr, l'été plus de beau soleil! «ma terre» est stérile! Pas un grain de blé dans ces sillons! Pas une fleur dans ces jardins! Ainsi parlant, je traitais ma noblesse impitoyablement, aussi bien que ma fortune.
... En ces moments superbes, je touchais à l'apothéose, ou tout au moins au piédestal!... Voyez pourtant le changement de mon esprit! Parce que l'empereur ne m'avait pas appelé tout de suite, et parce qu'il faisait entrer chez lui, avant moi, un capitaine, un magistrat, un poëte, eh! que dis-je? un laboureur,... je trouvai qu'il agissait mal avec mes aïeux, mal avec mes domaines, mal avec mon génie, et je me demandai si j'étais fait pour être ainsi traité, moi un prince Wolfenbuttel!
«—Monseigneur, me dit un chambellan, S. M. vous attend. Elle ne savait pas que vous vous étiez présenté chez elle; elle est fâchée que vous ayez attendu...»
À ce mot Monseigneur, à ces excuses royales, je sentis remonter mes bouffées d'orgueil; soudain, le courtisan redevint un philosophe, et, dédaigneux de cette faveur enviée il n'y avait qu'un instant, j'hésitais d'autant plus à entrer chez Sa Majesté, que cette foule émerveillée ne savait pas comment je pouvais hésiter.
Sur l'entrefaite, une pauvre dame à l'air timide, au regard timide, s'était levée, et se tenait debout contre la porte. Elle était suppliante, et, sans nul doute, sa vie entière était en jeu, dans cette minute formidable. Au moins, en ce moment, mon orgueil fit une bonne action.—Faites-moi l'honneur de passer la première, madame, lui dis-je avec respect: je viens de m'avouer à moi-même que je n'ai rien à dire à l'empereur... Et la dame, à ces mots, se hâta si fort, qu'elle oublia de me remercier, comme c'était sans doute son intention.
Telle fut ma première, et mon unique audience à la cour de S. M. impériale. On peut juger si ce fut un scandale énorme à cette cour, obéissant encore aux lois les plus absolues de l'étiquette... mais, chose étrange, incroyable, inouïe!... il arriva que ma conduite obtint un sourire de ma mère; elle approuva, d'un signe de main, à la façon d'un Jupiter Tonnant, cette énormité philosophique.—Oui da! me dit-elle, notre maître a brisé le premier toutes les barrières, et il appartenait peut-être à un Wolfenbuttel d'apprendre au César, qu'on ne doit rendre au César que ce qui revient au César. Vous voulez être honoré, Sire, honorez votre sceptre. Ainsi je vous loue, et je vous dis sincèrement que vous avez bien fait, monsieur mon fils.
Naturellement je reçus de la cour le conseil officieux de voyager longtemps, pour mon instruction, parce que, disait-on, j'avais beaucoup à apprendre encore, et très-volontiers je m'inclinai devant ce conseil, qui répondait à mes vœux de prince oisif et disgracié. D'ailleurs, quel moment plus favorable à un voyage de longue haleine? En ce moment solennel, où tout s'arrête, où rien ne commence encore, l'Europe inquiète, et pressentant ses nouveaux labeurs, prenait haleine pour les bouleversements à venir. La paix de 1783, pesante à tous depuis déjà longtemps, tenait les peuples sous un joug uniforme. Dans cette Europe que je voulais visiter, tous étaient vaincus également: l'Angleterre avait perdu l'Amérique du Nord, la France était ruinée d'argent et endettée comme un cadet de bonne maison; Gibraltar avait épuisé les forces et l'orgueil de la vieille Espagne; la Russie, accablée à la fois par le luxe de l'Asie et la civilisation de l'Europe, ressemblait à un fruit pourri avant d'être mûr; la Prusse et l'Autriche étaient incessamment occupées, l'une à lier ses conquêtes, l'autre à courir, d'un pas lourd et pesant, aux réformes hâtives que rêvait son empereur, et surtout à maintenir les Pays-Bas, qui commençaient à remuer de nouveau, lassés qu'ils étaient des furieuses leçons auxquelles on les avait soumis. Ainsi, par lassitude ou par misère, par prudence ou par nécessité, tous les États de l'Europe étaient en somnolence à l'heure où j'entrepris mon voyage à Paris... Toute l'Europe était en feu, à mon retour.
Voilà comment j'étais devenu la terreur de la vieille Allemagne, à l'heure où j'étais jeune! Ah jeunesse! est-elle assez belle et charmante! Mais qu'elle paraît plus belle encore aux heures sombres des vieilles années. En ce moment, les moindres faits de ces temps fabuleux sont présents à ma mémoire, et je me vois, moi-même, prenant congé de l'Allemagne. C'était sur le perron de mon vieux château, bâti par mes ancêtres les Burgraves; les arbres avaient encore toutes leurs feuilles, la vigne était chargée du vermillon de l'automne, mes vassaux étaient aux champs, mes chiens seuls me dirent adieu par un hurlement plaintif. Une incomparable émotion s'empara de mon âme; on eût dit le pressentiment des terribles choses que j'allais voir, des malheurs dont je serais le témoin!—Je partis en toute hâte, et je m'abandonnai à cette ardeur de courir à travers la ville et le désert, à côtoyer tantôt la foule, et tantôt le troupeau; à rêver, à prévoir, à deviner ce qui se passe au livre des hasards d'ici bas.
Je n'avais pas vingt ans encore; en ce moment, la vie et ses fêtes m'apparaissaient en pleine lumière; il n'y avait rien de si grand qui m'étonnât, pas de si beau rêve qui ne fût une réalité pour mon âme, encore enfant.
Au second jour de mon départ, j'avais déjà fait cinquante lieues, en courant la nuit et le jour; mon esprit en avait fait cent mille, et j'en étais arrivé à ma plus belle rêverie... En ce moment commençait une de ces nuits limpides toutes remplies d'ineffables clartés; j'étais placé dans cet état de calme intime que donne le mouvement: sous vos yeux passe un monde, encore un pas... vous êtes au ciel! Tout à coup l'essieu de ma voiture crie et se brise, et me voilà retombé sur la terre, simple mortel.
Ainsi je me trouvai étendu sur la grande route, après avoir descendu et remonté une ville française, située entre deux montagnes; le choc m'avait jeté à dix pas, sur les bords de la chaussée, et je voyais confusément l'onde couler comme un serpent qui glisse dans le gazon.
—Il paraît, me dis-je à moi-même, que j'allais vraiment trop vite; un grain de sable m'a jeté brusquement dans l'immobilité: profitons-en, reposons-nous. Celui-là est toujours arrivé qui ne sait pas où il va!
—Vous cependant qui passez par ici, bons paysans, relevez un prince allemand dont la voiture a versé dans vos ornières, et qui s'est brisé la jambe droite, en rêvant qu'il escaladait le ciel.
Après une longue attente, on vint enfin à mon aide, et je fus transporté, non loin de là, dans un calme et doux village flamand, et dans la maison la plus hospitalière de cet aimable endroit. Cette humble maison n'avait qu'un rez-de-chaussée; deux lits occupaient cette chambre. L'un de ces lits était pour la vieille Marguerite, et dans l'autre dormait sa jeune nièce, Fanchon.—Quoi! dites-vous, elle avait nom Fanchon?—Vraiment oui, c'était le nom de mon ange gardien, quand on m'apporta sous son toit, semblable au colombier de Wolfenbuttel. De tous les accidents qui peuvent atteindre un jeune homme, un bras fracturé, une jambe brisée, est le moindre accident, sans nul doute.—Il peut prendre encore une pose héroïque et se draper dans son manteau. Votre garde, en parlant de vous, dit très-bien:le blessé!beaucoup mieux qu'elle ne dirait:le malade!Elle vous traite en enfant...; vous auriez une fièvre maligne, elle vous traiterait en vieillard; bientôt même elle s'attache à vous par les soins qu'elle vous prodigue; elle veille, et vous dormez; vous voyez sur vous, posé, tout le jour, ce doux regard attentif qui vous calme et vous conseille: or, dans cette cabane où j'étais si bien, j'avais deux gardes-malades, la grand'mère et la petite-fille, l'hiver à ma droite et le printemps à ma gauche.—Ami, me disait la vieille, ayez confiance et priez Dieu.
—Jeune homme, aie bon espoir, je veille sur toi, disait la jeunesse.—Ah! ma petite Fanchon, votre mère m'a pansé, mais c'est vous qui m'avez sauvé, ma Fanchon! Quand elle vint ainsi, confiante, à mon aide, elle allait sur ses dix-huit ans; elle était une fille vive et joyeuse, au charmant sourire, au regard plein de pitié. Il était bien convenu qu'elle me veillerait, pendant le jour et que sa grand'mère aurait soin de moi pendant la nuit, mais pendant la nuit dormait la grand'mère, et Fanchon veillait, comme si elle eût dormi tout le jour. Moi, cependant, je la laissais faire, et pour la récompenser de tant de veilles, je m'efforçais de me guérir. Pourtant je guéris lentement, Fanchon fut patiente. À la fin, quand je pus me lever, elle m'offrit son bras, elle m'apprit de nouveau comment l'enfant met un pied devant l'autre, et je fis durer les leçons longtemps. Bientôt, ce fut entre elle et moi une conversation suivie. Elle riait, elle pleurait, elle rêvait; elle avait des gaietés sans cause et des larmes sans motif, et moi, je veillais sur elle, à mon tour.
Seule pendant trois mois, elle occupa ma vie, et la remplit d'un charme inconnu. En ce moment, je n'étais plus le sage, et le philosophe allemand... j'étais un amoureux. Je l'aimais sans le savoir; elle-même, elle ne savait pas comment je l'aimais, et qui lui eût dit, là, tout d'un coup: Ma belle enfant, votre femme de chambre est un des plus grands seigneurs de l'Allemagne, il ne l'eût pas intimidée... Elle ne croyait pas qu'il y eût au monde un plus grand seigneur que le bailli, qui demandait sa main tous les trois mois, et qu'elle refusait tous les trois mois.
À tant de séductions ingénues, je résistais vainement. Chaque jour, je me sentais vaincu par ce doux supplice.—Bonsoir, Fanchon, lui disais-je; et chaque soir elle était endormie avant que j'eusse eu le temps de lui dire encore une fois: Bonsoir!
Dieu! si les reines de Vienne ou de Paris m'avaient vu dans ce village enfumé, plein de fileuses, et moi filant le parfait amour! Que de rires! de sourires! que d'ironies! M. de Richelieu finissait mieux que je ne commençais, sans nul doute. M. de Lauzun avait déjà démontré aux marquises qu'il était le digne fils de son père, et déjà, dans toute l'Europe élégante on racontait à son propos de grandes histoires des petits appartements, qui portaient avec elles l'incendie, et que m'avait apprises monsieur mon précepteur. Oui, mais Fanchon était protégée et défendue par son innocence et par ma loyauté. J'étais déjà philosophe en toute chose, et même en amour... Disons tout et ne faisons pas le Scipion: ce qui protégeait Fanchon presque autant que sa propre innocence, à coup sûr, c'était ma timidité naturelle, et que je n'osais pas oser. Voilà comment les hommes décorent leurs faiblesses des noms les plus sonores! Quand j'avais honte, innocent et furieux contre moi-même, d'être un amoureux si craintif, j'aimais mieux croire en effet que j'étais retenu par la vertu.
Et si loin allaitma vertu, que je pensai sérieusement à épouser Fanchon, elle-même. Ainsi le comte d'Olban épousait Nanine; il est vrai que je valais cent fois le comte d'Olban, mais Fanchon, elle valait mille fois Nanine. Et si, bouleversé par tant d'événements extraordinaires dont je me faisais le héros, je finissais par m'endormir, ce court sommeil était assiégé par mille fantômes. Je voyais tous mes ancêtres féodaux s'élever contre moi; j'entendais les clameurs de mes chevaleresques aïeux, armés de pied en cap, les malédictions de mes nobles aïeules l'ironie à la lèvre, et le feu au regard; toute cette noble foule d'inconnus était à mes genoux, me priant, me suppliant les mains jointes, de ne pas déshonorer leur race par une indigne mésalliance. Que vous m'avez coûté cher, ô princes et princesses de Wolfenbuttel!
Un jour (le temps était mauvais, l'hiver commençait à se faire sentir, et les oiseaux de la ferme étaient blottis tristement sous les buissons chargés de neige), je me dis à moi-même:—Allons! courage! et qu'importe, après tout, à l'Allemagne? Il faut en finir, mon bonheur le veut; il faut que Fanchon sache enfin que je l'aime, et que j'en veux faire au moins une margrave! Oui! Fanchon! loin d'ici les vaines grandeurs! Loin de moi, même le sceptre! Et, que l'Europe entière l'apprenne avec frémissement, j'abjure à tes pieds toutes mes grandeurs... J'en étais là de mon héroïsme, et très-étonné que la foudre n'eût pas éclaté dans le ciel offensé de ma résolution sublime...
Survint Fanchon: elle était rêveuse et triste; elle s'approcha de moi, et s'inclinant:—Voulez-vous poser mon chapeau sur ma tête, monsieur Frédéric? me dit-elle.
J'obéis! Je posai le chapeau, un peu de côté, comme elle en avait l'habitude. Je fus remercié par un sourire, et ce sourire m'enhardit: pour la première fois, j'embrassai Fanchon; elle ne retira pas ses lèvres: au contraire, s'approchant de moi avec un regard caressant:
—Si je vous demande, me dit-elle, un rendez-vous, demain, puis-je espérer que vous y viendrez, monseigneur?
—Certes, Fanchon, j'y viendrai: mais où donc allez-vous si vite? «Il pleut, il pleut, bergère...» et c'est bien loin, demain, pour notre rendez-vous!
—Il faut que je parte absolument, me répondit Fanchon. À demain, sur le grand chemin, au banc de pierre, à côté de la fontaine. Elle me tendit la joue, une seconde fois. Je l'embrassai de nouveau, et elle partit, me laissant seul, en proie à mes belles résolutions.
Vint le lendemain! Il faisait encore plus froid que la veille. On peut penser que j'arrivai le premier, au rendez-vous. Dans la nuit, toute une révolution s'était opérée, et le froid, avait fait de la pluie une neige abondante. Hélas! le banc de pierre était couvert de neige; le vieil orme avait perdu ses dernières feuilles; on n'entendait plus le murmure de la source, et les oiseaux ne chantaient plus. Mon rendez-vous était devenu le rendez-vous de la brise et du tourbillon; tout gelait, tout se taisait!... Je sentis une petite main s'appuyer légèrement sur mon épaule: c'était sa main!—Bonjour, Fanchon! et je me sentis plus heureux que je ne l'avais jamais été près d'elle... Embrasse-moi donc, lui dis-je, en la tutoyant pour la première fois.
Alors seulement je m'aperçus que Fanchon n'était pas seule: elle donnait le bras à certain petit valet français nommé Julien, fifre et tambour de son état, qui avait quitté, pour me suivre, un terrible Allemand, le baron de Meindorff, qui le battait comme plâtre, et qui ne lui payait pas ses gages... Que faites-vous ici, Julien? lui dis-je assez mécontent de sa rencontre: allez m'attendre à la maison!
Julien ne partit pas, Fanchon le retint. Avec quel sourire!... un sourire qui lui disait: Julien, tu n'as plus de maître! Ainsi, elle l'affranchit d'un regard, puis, sans autre précaution, et d'un ton qui ne voulait pas de réplique:—«Ayez pitié de ce pauvre garçon, monseigneur! Il est si brave et si modeste! Il va faire un si bon mari pour votre petite Fanchon!» Disant ces mots, elle se retourna vers Julien; elle le regarda, elle lui sourit de nouveau, elle ne fut pas inquiète de ma réponse un seul instant. Quel changement, grand Dieu! L'enfant joueur faisait place à la femme résolue; à présent que je n'étais plus un malade, elle m'abandonnait comme on quitte une tâche accomplie! O mes rêves! ô mon héroïsme! ô mes résolutions!... Ma princesse était servante!... Or, telle fut, bien avant d'avoir habité Paris, ma première leçon d'égalité! C'étaient là mes premières amours: pensez donc si je les ai pleurées, pensez aussi au ridicule qui m'attendait, si quelque beau de la cour de France eût deviné mon idylle!... Ah! je suis vraiment un homme à qui rien n'a manqué, sinon peut-être un brin de vice, un brin de fard, pour faire un grand chemin à travers les grandes corruptions de son temps!
Dans l'histoire de Phédime et d'Agénor, un des petits livres de ma jeunesse, au temps duSophaet desBijoux indiscrets, je me rappelle une phrase qui me revenait bien souvent en mémoire:Il devait,dans la minute,la retrouver sur une fleur où il l'avait laissée... Imprudent! quand tu reviendras, Phédime à jamais sera partie, et les fleurs seront fanées, qui lui servaient de lit nuptial. Ainsi j'étais, cherchant à mes tristes amours, un dénoûment où je ne fusse pas ridicule, lorsque, dans le lointain, bien au loin, j'aperçus une voiture arrivant au galop de six chevaux. C'était d'abord comme un point noir; bientôt je distinguai une berline lourdement chargée, armoriée et fortifiée à l'avenant. Trois laquais à cheval étaient lancés à la suite; un chien dogue était assis sur le siége du carrosse... Au premier coup d'œil, averti par un vague instinct, je reconnus les armes et la livrée de ma mère. Dans la circonstance où j'étais, incertain de ce que j'allais devenir, honteux de moi-même, il me sembla que c'était le Ciel qui venait à mon aide, et que le dénoûment de mon vilain petit drame ne pouvait pas descendre d'une plus formidable machine: aussi bien la voiture seigneuriale s'arrêta lourdement à mes pieds.
Je relevai la tête, et je vis ma mère, elle-même, étonnée... elle qui ne s'étonnait de rien.
—Je ne m'attendais guère, monseigneur, à vous retrouver sur cette route en chevalier errant, aux côtés de cette fillette?... Et que faites-vous ici, s'il vous plaît?
L'aspect de ma mère aussitôt me rendit mon courage, et, cette fois, mon parti fut pris sur-le-champ:—Vous le voyez, madame, répondis-je en m'inclinant, je bénis le mariage de monsieur Julien avec mademoiselle Fanchon!
En même temps, je pris la main de Fanchon, et, m'approchant de Julien, que l'apparition de la princesse avait consterné:—Soyez heureuse, Fanchon, lui dis-je d'une voix émue. Et parlant ainsi, je serrais la main de Fanchon; sa main resta immobile et glacée! Ainsi, cette enfant qui m'avait sauvé, que j'avais tant aimée, elle n'eut pas un regard pour S. A. le prince de Wolfenbuttel, et pour ses vingt ans!
Ma mère, au moment où je montais dans sa voiture, m'arrêta, et de cette voix faite pour commander:
—Quand un homme de votre rang, me dit-elle, s'abaisse à bénir le mariage de ses domestiques, il leur donne une dot!
—Vous avez raison, madame, et qu'il soit fait ainsi que vous l'ordonnez. Puis me tournant vers Fanchon:
—Je vous donne, ô Fanchon! mon épée et mes pistolets, mon cordon vert et mon habit brodé, mon chapeau et mon plumet, mes talons rouges et mon point d'Alençon, monCandideet monHéloïse, et mon discours sur l'Inégalité des conditions.
Ceci dit, la berline, impatiente, obéissait au triple galop de ses six chevaux.
Je ne m'étais jamais vu, de ma vie, aussi près de ma mère, et j'étais fort troublé, je l'avoue, en pensant au compte que je lui rendrais de ma conduite. Aussi bien je me laissai conduire sans m'informer où nous allions. J'étais comme un homme à demi-éveillé qui cherche à se rappeler un songe qu'il aurait fait, dans la nuit.
La voiture passa devant la cabane à Fanchon. Je revis ce toit de chaume hospitalier, et la longue cheminée d'où s'élevait l'épaisse fumée d'un feu allumé, sans doute, en l'honneur de mon retour. Alors je revins à ma situation présente. Quelle différence entre ce jour et celui d'hier! Hier, l'amour et l'espoir! Aujourd'hui, la honte et le regret! Hier, j'étais le maître absolu de ma vie, et maintenant j'avais retrouvé mon maître, une Wolfenbuttel qui était ma mère! Et comme dans ce temps-là l'autorité des parents sur les fils restait intacte, je ne songeai pas même un instant à me dérober à l'autorité maternelle.
En ces temps, si loin de nous, le respect aux volontés paternelles était non-seulement un devoir de fils, mais encore un devoir de gentilhomme et de chrétien.
Je restai plusieurs jours dans cette position équivoque; nous gardions le silence, ma mère et moi, elle irritée et moi revenant par mille détours, à mes folles rêveries.
Quelle que fût cependant ma soumission, le lecteur aura compris que j'étais fort mécontent de moi-même, et que je me plaignais cruellement de ma chaîne. À la fin, lorsqu'à force de courir et de franchir l'espace, il advint que je me sentis plus calme et bientôt tout à fait calmé, alors je commençai à m'inquiéter du spectacle que j'avais sous les yeux. Chaque heure alors nous rapprochait de Paris, et déjà je reconnaissais que nous étions en France, à toutes les misères, à toutes les lamentations du grand chemin. À chaque pas, sur notre route, nous rencontrions des corvées, des receveurs, des marchands de sel, des douaniers, des monastères, des châteaux féodaux, force maréchaussée et force galériens se rendant à leur bagne... évidemment, nous approchions de Paris. Je sentais mon cœur s'agiter à chaque pas que nous faisions vers ces abîmes sans forme et sans nom.
—Voyez-vous, madame, combien ces belles terres sont malheureuses, combien ces paysans sont tristes, et quel silence affreux pèse sur ces contrées! Ce ne sont pas là les joies de notre patrie, ce ne sont point les plaisirs de nos bourgeois, la richesse de nos villes; notre Allemagne est un beau pays!
Ma mère me répondit avec plus de douceur que je n'aurais pensé.
—Oui, l'Allemagne est un beau et riche pays, Frédéric, non pas que je me sois attachée à étudier les mœurs bourgeoises, et à savoir si le paysan est heureux ou malheureux, mais l'Allemagne est un vieux et solide empire, elle compte des princes sans nombre, une noblesse antique et sans mélange. Hélas! mon fils, je ne vous adresserai pas de reproches inutiles; vous avez voulu montrer à l'empereur le danger des familiarités du maître au sujet, c'était bien fait cela, mais partir sans avoir imploré votre pardon! partir sans prendre congé de votre maître! O mon fils! vous le voyez, cependant, votre folle conduite m'a fait quitter cette cour superbe où je vivais en reine d'Allemagne, et quand j'appris que vous étiez parti sans équipage, avec un seul valet, comme un croquant, sans aucun titre et dans la disgrâce de l'empereur, le propre frère de notre cousine la reine de France...; en même temps, quand je me suis rappelé que vous étiez un admirateur de M. de Voltaire, un abonné à l'Encyclopédie, un enthousiaste de ce damné qu'on appelle Diderot, je me suis dit que sans moi vous étiez perdu: alors j'ai quitté ma charge à la cour, j'ai renoncé à mes emplois, à ma grandeur, et maintenant que je vous ai retrouvé, me voilà résolue à demander à S. M. la reine Marie-Antoinette, à notre jeune et bien-aimée archiduchesse, du service à sa cour pour moi... et pour vous!
Ainsi parla ma mère. Dans mes idées de philosophe indépendant, ce motservice! était assez malsonnant. J'avais adopté à ce sujet les opinions nouvelles.—Service?avez-vous dit, madame, eh! qui vous y force? N'êtes-vous pas la souveraine de deux comtés? N'avez-vous pas, à vous, assez de paysans pour faire la fortune de deux puissantes maisons? Mon père ne vous a-t-il pas laissé, en douaire, de vos biens propres, un château sur les bords du Rhin? Ou, si vous aimez mieux habiter sur l'Oder, n'êtes-vous pas encore, de votre chef, reine et maîtresse d'une terre presque royale? Que parlez-vous d'aller prendre duserviceà la cour de France?
J'aurais pu parler longtemps encore, la comtesse ne m'entendait plus. Elle, abandonner la cour! ne plus hanter avec des rois et des reines! elle, en un mot, ne plus servir! C'était l'exil que je lui proposais, c'était la mort! Le plus grand philosophe, et Diderot lui-même, Diderot, le premier, aurait eu pitié de cette douleur muette, et de l'effroi qui se peignait sur la figure de cette majesté désespérée! Elle ne voulait pas pleurer, mais ses yeux étaient gonflés de larmes! À la fin, et parlant tout bas, sur un ton solennel:
—Frédéric, me dit-elle, vous me ferez mourir de chagrin, avec ces opinions et ces discours de l'autre monde. Ayez pitié, monsieur, d'une mère au désespoir, qui vous aime et qui vous honore, en dépit de tant d'affreux paradoxes dont vous m'assassinez. Je ne sais par quelle fatalité les doctrines des philosophes ont gâté votre cœur, mais votre cœur est gâté sans retour. Vous aussi, vous, un prince de la confédération germanique, un Wolfenbuttel, vous rêvez l'égalité sociale, vous méprisez votre couronne, vous êtes prêt à renoncer au nom de vos aïeux, vous n'avez plus de foi à la royauté, vous, le dernier descendant de tant de princes, dont la famille a fourni des reines à deux trônes!
Sa voix, en ce moment, trahissait toutes les angoisses de la noble dame; elle tomba dans un profond accablement; la désolation et la terreur étaient gravées sur ces traits superbes: à l'aspect de ce désespoir, je sentis toute ma faute, et j'attendis que ma mère consentît à m'entendre, pour lui demander grâce et pardon!
—Hélas! hélas! reprenait-elle, mon propre fils m'a tuée sous le déshonneur! Jetez-moi sous les pieds de mes chevaux, faites-moi épouser un homme de finance, de roture ou de robe... Je suis perdue; les rois me méprisent, les reines m'évitent, désormais je n'ai plus qu'à vivre, abandonnée et sans crédit, au fond de mon manoir! Ainsi elle parlait, désolée, et pourtant elle ne pleurait pas, elle serait morte plutôt que de pleurer; mais elle priait tout bas le Dieu des bons conseils et des sages consolations.
Ce noble cœur, dont l'orgueil même était une vertu, représentait tout à fait ces obstinés sublimes qui ne comprendront jamais que le monde a changé. Le monde entier peut s'écrouler, ils restent immobiles sous les débris de l'univers.
Voilà comment, rêvant beaucoup et parlant peu, nous arrivâmes à Paris, ma mère et moi, vers la fin de décembre, par une nuit d'hiver, à l'instant même où toutes les petites maisons des faubourgs profanes s'éclairaient, l'une après l'autre, de feux mystérieux.
Quand je fus bien assuré d'être à Paris, je me sentis mieux. Un somptueux hôtel était retenu pour ma mère, dans le beau quartier de la ville, au faubourg Saint-Germain; c'est là que nous descendîmes. Le lendemain de notre arrivée, la comtesse était déjà tout entière aux longs préparatifs de sa présentation à la cour de Versailles; moi, je sortis à pied, afin de m'orienter dans ce rendez-vous de tous les étonnements.
Paris offrait alors un spectacle incroyable, un Paris tout neuf, et qui pourtant n'a duré qu'un jour. C'étaient trois à quatre villes en une seule; c'étaient plusieurs peuples sous un seul nom. Peuple étrange et divers; en même temps emporté par une extrême jeunesse, et frappé d'une horrible décrépitude; à la fois poussé en avant et retenu dans l'ornière; indécis dans ses volontés, inconstant dans son amour. Ce qu'il y avait de plus nouveau, de plus attrayant, de plus repoussant, de plus louable et de plus joli dans cette cité des merveilles et dans cettecour des miracles, c'étaient, aux deux extrémités de la ville: le Palais-Royal et le faubourg Saint-Antoine. Le nouveau propriétaire du Palais-Royal, qui, tout d'abord, était lePalais-Cardinal, ne voulant plus se contenter des apanages d'un prince, avait fait de son palais une boutique; il avait caché sous ses vieux ombrages, un abominable assemblage de boutiques et de maisons infâmes, consacrées au jeu et à la prostitution. Le faubourg Saint-Antoine, enivré de révoltes, et murmurant sa joie et sa menace aux murailles de la Bastille, avait le pressentiment de sa prochaine délivrance. À la voir de près, la Bastille tombait en ruines, et non-seulement la Bastille, avec ses sept tours et ses canons de fer, mais encore les monuments les plus solides et les plus consacrés dans cette ville souveraine: la Sorbonne et l'Archevêché, Notre-Dame et le Louvre, tout ce qui se tenait debout, depuis des siècles, était croulant, tout ce qui vivait était mort! Ceux qui semblaient vivre encore... autant de fantômes qui ont oublié de s'enfuir le matin, au premier chant du coq. Entre ces vieux monuments qui croulaient, entre ces grands hôtels chargés d'armoiries vermoulues, dans ces rues traversées de tant d'équipages, duchesses se rendant à la cour, petits-maîtres allant se battre à Vincennes, filles d'opéra qui ont dormi chez le ministre, abbés de cour allant à l'Académie, un peuple entier vivait d'une vie active, ardente, impitoyable, et l'on comprenait, à le voir agir, que ce grand peuple était vraiment fait pour toutes les conquêtes de l'avenir.
Le bourgeois de Paris, au temps dont je parle, il n'avait rien conservé de l'ancien bourgeois de la Ligue; il était riche, impassible, et tenant à ses franchises, mais dévoué et fidèle à son roi. Le peuple de Paris, une heure avant 1789, était un beau jeune homme en guenilles, oisif, moqueur, prêt à tout, terrible, habitué à voir toutes les grandeurs, à les voir de très-près, et à les saler au sel des chansons les moins équivoques. À un peuple ainsi fait, on pouvait, sans craindre un refus, tout proposer.—Allons! peuple, et portons à bras la chaise où se tient souriante Mmede Pompadour; allons! bon peuple, et couvrons de boue et d'injures le cercueil de ton maître. Ami-peuple, il s'agit de traîner Beaumarchais à Saint-Lazare... et le lendemain, tu renverseras, tu pilleras, tu briseras Saint-Lazare, et tu ouvriras ces cachots à la douce lumière... O peuple! interrogé par tous les doctes, sollicité par toutes les révoltes, plein de chefs-d'œuvre et plein d'espérances! Il était prêt à toutes les hardiesses, il était préparé à toutes les réformes! Tout ce qu'on lui commandait (pour peu que l'on sût s'y prendre), il l'exécutait sans remords, par plaisir ou par vanité. Il se jouait également du temps présent et du temps passé; il sentait, dans sa misère, que l'avenir appartenait à son génie; il ne s'inquiétait ni d'opprobre, ni de gloire, il attendait. Il sentait confusément que la ruine de ses maîtres était partout; que le trône avait été miné sans retour, et il s'en remettait, sur une douzaine de filles de joie et de malheur, dont il était le père et le conseil, le fauteur et le complice, pour renverser le peu qui restait debout en France: Église, Université, noblesse. Il était, ce peuple, un roi déchu, qui se disait: demain je règne à mon tour!
Pourtant cette force irrésistible était encore une force ignorée! Elle obéissait, somnolente, en attendant l'heure de sa révélation suprême; elle obéissait (l'habitude!), au sceptre, au bâton, à la crosse, à la corde, à la Bastille, au Châtelet, au bon plaisir; et celui-là eût été, certes, un mortel prévoyant, qui eût compris et deviné, sous cette obéissance inerte et de pur instinct, que cette obéissance, en effet, cachait une révolution!
Ces premiers moments de mon étude et de ma curiosité, au milieu de la ville, étaient pleins d'intérêt pour moi. J'aurais dit, à voir tout ce mouvement, que chaque jour était un nouveau jour de fête; il y avait pour chaque heure de la journée une nouvelle joie, un divertissement tout nouveau: la fête commençait, dès le matin, au premier rayon de beau soleil qui dorait les places publiques. On riait, on chantait, on vendait, avec mille cris divers, mille denrées diverses; on ne soupçonnait pas le travail, dans cette capitale aux mille têtes sans cervelle, où le peuple était maître en l'absence du roi. Versailles, en effet, a beaucoup travaillé pour la liberté de Paris, pour la perte du trône de France. En ce Versailles des mystères, la royauté s'était exilée, et elle ne comprit pas qu'elle s'était exilée en même temps de la confiance et des respects de la cité souveraine.—Et vraiment il n'y pas de roi, pas de prince, et pas de poëte et pas d'artiste, et pas même une femme à la mode et jalouse de sa beauté, qui se soient éloignés de Paris sans y laisser un morceau de leur sceptre, un peu de leur génie, un peu de leur gloire ou de leur beauté.
Ce que j'aimais surtout dans cette ville à tout glorifier, à tout briser, c'était cette profusion d'ironie et de bel esprit que le Parisien jette à pleines mains, à droite, à gauche, et sauve qui peut! Dans chaque taverne, au coin de la rue, et partout où ce peuple est oisif, vous rencontriez une assemblée éloquente, intelligente et superbe de beaux esprits, d'artistes en chaussures trouées, sans feu ni lieu, mal nourris, peu vêtus, qui se consolaient de leur misère présente par la parole et par l'espérance. Ils brisaient, ils renversaient toute chose, en leur improvisation furibonde, et maintenant je ne comprends pas que la royauté de France ait résisté si longtemps à ces Platon de tabagie, à ces Montesquieu de café ou de cabaret, à ce pêle-mêle irrésistible de législateurs en haillons, à ce peuple affamé de pauvres diables vivant de leur génie, au jour le jour, sans inquiétude et sans lendemain, barbouillant au hasard une toile ou une feuille de papier pour payer leur hôtesse; hommes d'un sens profond, toutes les fois qu'il s'agissait d'art et de poésie, intrépides railleurs du pouvoir, ne croyant à rien, pas même à leurs doutes les mieux prononcés; ces hommes-là représentaient, énergiques et passionnés, le peuple éclairé, superbe et mécontent, un peuple à part, acceptant un bienfait sans songer au bienfaiteur, à qui tout semblait dû, qui ne devait rien à personne, et qui disait volontiers, dans son orgueil et sa toute-puissance à venir: le sol que je foule est à moi!
On les voyait ces sophistes, ces philosophes, ces déclamateurs que l'éloquence attendait avec la liberté, déjà délivrés de l'épée et de la perruque, de la poudre et des manchettes, et de la broderie à l'habit, de la boucle au soulier, en bas de laine, en chapeau tout uni, sans dentelle et sans jabot, s'asseoir insolemment à la table des grands, occuper les premières places, s'emparer de la conversation, parler de tout, décider de tout, commettre avec leurs mépris, mal déguisés, mille insolences chez leurs imbéciles Mécènes, puis, quand ils étaient bien repus, et que la dame de céans leur avait donné un rendez-vous nocture, ils quittaient ces salons serviles, ces maisons tremblantes de la peur que l'esprit inspirait, sans saluer personne. À peine ils rendaient son salut au duc et pair... En revanche, ils tutoyaient amicalement son maître d'hôtel... Et voilà ce que le riche ou le noble avait gagné à faire, du métier d'artiste et de la profession d'écrivain, un métier de mendiant! On les forçait, ces pauvres diables, à plier le genou pour dîner, mais une fois repus, le rôle changeait, et c'était au tour de l'amphitryon à s'abaisser.
Croyez-moi, seigneurs, mes frères, respectons l'artiste, honorons l'écrivain, et, qui que nous soyons, prenons garde à ces hommes si disposés à prendre une rude et cruelle revanche! Hélas! je l'ai appris, à Paris même, il n'en faut pas douter, le poëte est plus fort que le ministre qui le gouverne, et l'artiste est le maître absolu du riche qui le paye. Il est plus fort, parce qu'il est plus patient. Voyez tout ce siècle, il flétrit, de toute sa force et de tout son dédain, le poëte, l'artiste et le philosophe! Il en fait son jouet, son esclave et son martyr! Ah! siècle idiot! royauté insensée! et grands seigneurs stupides! Ces méprisés, ces déshérités, ces mendiants, ces parasites, quelle revanche ils sauront prendre! O mes frères, les seigneurs féodaux, croyez-moi, n'humilions personne et surtout le talent, car il se venge!
Or, voilà ce que Louis XIV avait mis en pratique, voilà ce que le fameux roi Louis XV n'avait jamais voulu comprendre; il ne l'a jamais compris!
Ainsi mon instinct ne me trompait guère, lorsqu'il me poussait à envisager tout d'abord, comme le plus digne objet de mes études, ce monde à part de littérateurs et d'artistes qui a laissé tant de traces. Aujourd'hui ces apparitions dansent autour de moi, confusément enveloppées d'ombre et de lueurs.
Visions étranges! Que de misères! que d'envie! Eh! que de gloire et que d'injures! Voyez tout ce siècle animé de ces tristesses formidables, obéissant à ce suprême ennui! Le malheur a courbé sa tête légère, la misère a chargé ce front riant de rides précoces; mille tyrannies ridicules l'ont torturé à coups d'épingle, ce XVIIIesiècle doué, à son berceau, des dons les plus heureux de la fée: intelligence, esprit, courage, ardeur à tout comprendre et génie à tout produire! Il est semblable à l'enfant flétri par la férule, à l'esclave écrasé sous le joug, au mendiant couvert d'humiliations par le premier gentilhomme, condamné à la gêne par le parlement, au feu par l'archevêque! Alors, comment vouliez-vous qu'il ne se vengeât pas? Ce beau siècle est occupé à tout souffrir! Souffrance héroïque et pleine de fièvre! O misère et désespoir des grands travailleurs, qui ont été l'honneur de cet illustre moment dans la vie et dans le labeur de cette nation! J'en ferais, au besoin, un de ces tableaux tout chargés de l'histoire et de ses principaux acteurs que l'on expose aux regards du passant.
Ce tableau, le voici, vous le pouvez contempler tout à votre aise et non pas sans d'intimes frissonnements.
Et pour commencer le tableau de ces misérables, savez-vous quel est cet homme anéanti sous les mépris des gens de sa race et de sa caste, qui suit le convoi de sa femme, seul et sans un ami pour l'accompagner au cimetière, où la fosse commune attend cette infortunée!.. Hélas! la pauvre femme était jeune et belle, elle s'est noyée avant-hier, sans donner d'autre raison que l'ennui à son suicide; son époux, qui la suit, n'est pas assez riche pour acheter son deuil, c'est l'auteur deMélanieet deWarwick. Voyez, au sommet de la rue Saint-Jacques, ce petit abbé qui s'échappe en riant de ces murailles où il habitait un grenier qu'il appelaitsa Chartreuse... Allons, place à ce grand poëte... il fuit ces sombres murs, sa mansarde et sa chartreuse bien aimée; il fuit sans retourner la tête, et le voilà dans le grand monde, oracle du jour, maître de la Comédie, applaudi au théâtre, enivré de gloire... Le lendemain, honteux de ses incroyables succès, fatigué de sa gloire, il se retire, en Parthe, de la vie active; il reprend les graves fonctions du pédant, et il se flagelle enfin pour se châtier d'avoir eu tant de grâce et tant d'esprit en vers français. Il avait nom Gresset, cet homme-là, et sa gloire, un instant, inquiéta Voltaire... Et cet autre, au sommet de cette maison, qui soupe à sa fenêtre, à côté d'une ignoble servante!... Encore un peu, le monde est à ses pieds! Chacune de ses paroles est un arrêt; chacune de ses plaintes est une menace... Attendez qu'il soit repu de gloire! Il s'empoisonne, un jour d'été, et sa femme légitime devient la Marton d'un palefrenier! O quelle misère en tout ce monde littéraire, à la fois si triste et si puissant! Diderot apporte en courant dix écus à sa femme, et sa femme renvoie à l'instant ces dix écus au libraire: elle a peur que le libraire ne soit volé. Marmontel invite à dîner un ami très-pauvre, et, pour obtenir de la laitière un crédit supplémentaire, il fait ce qu'il ne ferait pas pour Mmede Pompadour, il adresse à la laitière une belle épître en vers harmonieux. Celui-ci était né poëte, il comprenait et traduisait Virgile, il s'appelait Malfilâtre!... Il meurt dans la misère, et d'un mal honteux, en tendant la main.
Ce grabat qu'on transporte, et que deux sœurs de charité attendent sur le seuil de l'Hôtel-Dieu... ô malheur à ces temps égoïstes, malheur à ces crimes de lèse-poésie! Il était vraiment un poëte, un vrai poëte, et le Juvénal de son temps, ce malheureux que l'on porte à travers la rue, étendu sur cette civière abominable... il s'appelait Gilbert. Voilà mes fantômes... En même temps paraissaient, et sous mes yeux éblouis, que dis-je? épouvantés, dans les phases diverses de leur fortune, tous les satellites subalternes de cette gloire active, intelligente et remuante... à l'infini. Voici Marmontel en sabots, voilà Marmontel dans le carrosse à MlleClairon! Par la barrière d'Enfer entrait Grétry, nouveau venu d'Italie, et portant ses pauvres hardes sur son dos; Rétif de la Bretonne et Mercier se disputaient un coin de la borne où ils écrivaient leurs tableaux de mœurs. M. Dorat, poudré, musqué, porté, pomponné, saluait à droite à gauche, et les gens de qualité ne lui rendaient pas son salut; dans une riche berline attelée de deux excellents chevaux, Beaumarchais traversait la ville et brûlait le pavé; on l'eût pris pour son patron lui-même, Pâris de Montmartel. M. de Buffon croisait M. de Montesquieu; La Chaussée en pleurant toujours, s'enivrait sans cesse avec Piron, qui riait toujours. Écoutez ces pleurs, ces grincements, ces cris de joie, et ces calomnies atroces, athéisme, ovations, clameurs étranges, joies d'ivrogne, anathèmes et cantiques, odes et chansons, pots-pourris, pont-neuf, stances,Tristes Nuits, scandales, chiffons, persiflages de l'Œil-de-Bœuf, financiers, revendeuses à la toilette, harengères, sages-femmes, appareilleuses, duchesses, marquises, et danseuses, et Saint-Lazare et la petite maison, la coulisse et les petites maisons, académiciens, cuisinières, philosophes, racoleurs, coquines et coquins, bateleurs, joueurs, maîtres d'armes, inventeurs, souffleurs, escamoteurs, magnétiseurs, guérisseurs, dégraisseurs, comédiens, comédiennes, rapins, bondrilles, franciscains, capucins, béguines, confesseurs, bouffons et nouvellistes, journaux et bouts-rimés, Encyclopédie... et petits livres, chez la petite Lolotte, à l'enseigne dela Frivolité, c'est tout ce siècle! Il porte à la fois le sceptre et le crochet, la hotte et l'éventail, la pourpre et la hure, il est ivre, il est fou, il est... tout... il est l'abîme, et pire encore, hardi jusqu'à la folie, insouciant jusqu'à la bêtise, avare à faire honte, égoïste et prodigue à faire peur.
Et tout au pied du grand escalier de la grand'chambre, je vis monsieur le bourreau en petit costume, allumant un joli petit bûcher en miniature, où de sa main blanche il brûlait desmissels, desoremus, des thèses de théologie, aux lieux et place des livres que le magistrat avait condamnés à être lacérés et brûlés vifs, le magistrat lui-même ayant grand soin de sauver ces livres du bûcher, et d'en parer les rayons de sa bibliothèque. O mensonge! ô flamme absurde et ridicule! ô pensée impérissable et défiant la flamme et le bûcher!
Pour l'observateur sans passion, c'était pitié de comparer la violence de ces principes qui marchent, et la faiblesse des digues qu'on leur oppose; c'était pitié de songer que ces lettrés, ces hardis philosophes, persécutés à ce point-là qu'ils étaient devenus populaires comme des rois, vont disparaître de la face du monde réel, pour faire place à quelque chose dont la littérature n'avait pas d'idée, à l'éloquence, à une autre force encore inconnue, à la philosophie, à la politique! Or, ces deux forces, sorties tout armées de la littérature, elles ont eu pour dernier résultat, la libre pensée et la libre parole... un monde au delà des mondes créés.
Eh bien, ce monde à part dont on n'a jamais vu le pareil, cet empire absolu des fantaisies, des libertés, des rêves, des utopies, des colères et des satires, si vaste et si grand, devait finir avec le vieux marquis et frère capucin de Ferney, quand il rentra, le sublime vieillard, riant d'un sourire ironique et triomphant dans ce Paris, qui était aussi sa capitale. Il revenait pour mourir dans ce Paris, sa proie et sa conquête, malgré la cour et malgré l'Église, deux forces vaincues. Voltaire fut le dernier roi qui triompha de Paris. Il entra dans sa bonne ville, en dépit du roi qui croyait régner alors; il entra seul et l'arme au bras, content d'avoir gagné la bataille à lui seul, que lui seul il avait livrée! Il arriva donc, vainqueur comme vint Henri IV, mais sans entendre la messe: au contraire, en brisant le prêtre et l'autel. Alors Paris s'est prosterné sous les mains du vieillard, comme se prosterna le fils de Franklin. «Dieu et la liberté!» disait Voltaire, et c'est pourquoi depuis ce temps, Paris ne s'est plus prosterné devant personne, et pas même devant le génie... Il avait adoré Voltaire, et désormais il se crut dispensé de toute autre adoration.
Dans ce Paris, qui, vu de loin, est semblable à la fournaise, aux temps dont je parle, il advint que le maître absolu, même avant le roi, même avant M. de Voltaire, était, qui le croirait? un vieil et fidèle ami du peuple français, le fameux Polichinelle, enfant de l'Italie, et bourgeois de Paris, sur le Pont-Neuf. Si quelqu'un eut jamais plus d'esprit que Voltaire, à coup sûr c'est Polichinelle.
Il riait de toute espèce de pouvoir, à commencer par le préfet de police! Il jetait à pleines mains l'ironie et le mépris; il annonçait confusément à ce peuple, voisin de tant de libertés incroyables, la première de toutes les libertés, la parole! On l'écoutait bouche béante, et chacun, lui voyant renverser le trône et l'autel à coups de pied, se demandait si la Bastille était un rêve, et si la lettre de cachet était encore en honneur dans ce pays du bon plaisir? Quel tumulte en ce Polichinelle, et quelle orgie incroyable de paradoxes, de railleries, de sarcasmes publics, dans les carrefours, encore imprégnés du sel âcre et montant de la comédie ancienne! Où donc était maintenant ce peuple obéissant à ses rois, et qui, les voyant passer, se mettait à genoux comme pour le bon Dieu? En même temps la halle et la place Maubert étaient remplies de toutes sortes de tribuns sans nom, qui s'essayaient à tous les bruits de l'émeute, aux tempêtes les plus terribles des révolutions. Vous auriez dit une ville déchaînée, à la voir, à l'entendre, et que Paris était déjà à cent lieues de Versailles, tant l'abîme était vaste et profond qui séparait le roi du peuple, et la cité de Voltaire du palais de Louis le Grand.
Tout autre à ma place eût été grandement épouvanté de ces fièvres et de ces symptômes, mais, Dieu merci! j'étais un philosophe, un poëte, un rêveur. La rêverie allemande m'a sauvé dans ce Paris du dernier siècle; elle m'a rassuré dans les tristes angoisses dont j'ai été le témoin et la victime. Ainsi grâce à mes rêves, toutes les visions cruelles qui ont assailli mon âme, elles me sont arrivées émoussées et sans force. Ainsi l'idéal m'a protégé longtemps, il est vrai; mais j'ai pensé mourir, quand il m'a rejeté de ses bras. J'ai donc porté ma rêverie en tout lieu, parmi le peuple, au palais du roi, au milieu des enfants qui grandissent, imprévoyants de l'avenir. Vraiment, tel était aussi ce grand-peuple en ses bouleversements; il offrait un grand spectacle... horrible et charmant, aimable et furieux.
Et le soir, après mes rêves du matin, je rêvais encore. J'allais au théâtre en curieux: je m'abandonnais en poëte aux illusions de la scène, et j'écoutais le vieux drame à la façon d'un homme de l'autre siècle. Au fait, j'avais des rires et des larmes véritables, durant ces représentations des vieux chefs-d'œuvre. J'étais le seul qui fût sérieux et attentif, car c'était la mode alors de ne plus partager les émotions qui avaient fait la gloire des grands auteurs du grand siècle. En effet, déjà la passion s'était pervertie, et le drame avait changé de but. La déclamation remplaçait sur la scène l'amour, la terreur, les larmes, tout ce qui faisait la tragédie au temps de Corneille et de Racine. Je suis le dernier homme en France qui se soit plu aux chefs-d'œuvre nationaux. Je les ai regrettés, je les regrette encore, malgré mes deux fameux compatriotes, Gœthe et Schiller.
Quelquefois, las d'être en dehors de la scène, j'arrivais sur le théâtre au moment où le drame était à sa plus éclatante période, et je me mêlais aux comédiens, à l'instant le plus vif de leur passion. Les voilà tous! Silence à ces rois, et respect à ces héros! Approchez-vous, entrez pleinement dans la vieille histoire ou dans l'anecdote d'hier. Pendant trois heures vous avez sous les yeux une reine, une ingénue; elle rentre en vain dans les coulisses, elle vous parle encore en reine, en ingénue. Ah! que de fois cela m'est arrivé, de prendre au sérieux cette passion de commande, et d'écouter ces soupirs, de pleurer sur ces malheurs. Alors on n'eût pas été le bien venu à me dire que tout cela était un jeu; non! non! Cette illusion et cet enivrement ne pouvaient pas être une feinte, quand j'étais près de ces grands talents d'autrefois, quand de cette âme à moitié épanchée, je savourais le reste. Hélas! hélas! la toile baissait aux applaudissements, aux murmures du parterre, et tout était dit pour ce soir-là. Alors ma déesse devenait plus calme, sa robe de reine faisait place à la robe vulgaire, ses bijoux disparaissaient sous un chapeau fané, cette suite de serviteurs à galons dorés la laissait dans le désert, elle renfermait dans sa toilette le coloris de son visage, la blancheur de ses mains, la majesté de sa taille, sa passion, son âme et tout elle-même.
Je la voyais partir avec dédain, et sans regret.
Ce Paris, mon charme et mon épouvante, était semblable à ces contes des Mille et une Nuits, qui bercent notre enfance; on dirait une ville de l'Orient, qui, le soir venu, ouvrirait soudain tous ses harems. Croyez-moi, jeune homme, enivré du mystère de vos vingt ans, attendez le soir, quand l'air est chargé de parfums, quand les chanteurs des carrefours jettent l'harmonie à tous les vents, quand mille lueurs solitaires, comme autant d'étoiles, nous font comprendre que la vie est partout avec l'amour; alors, perdez-vous dans cette foule, au milieu de ces piéges charmants, des rires et des surprises: pour peu que vous ayez vingt ans vous la rencontrerez la déesse errante et vivante, que le roi Louis XV emportait au château de Luciennes, et faisait reine à son tour.
J'ai donc bien choisi mon heure et mon jour, en arrivant dans la ville-maîtresse, au moment le plus dramatique de sa chute, au milieu de cette émeute du passé contre l'avenir, dans cette rencontre ardente de tout ce qui voulait vivre, opposée à tout ce qui devait mourir.
Surtout, parmi ces souvenirs de ruine et de dévastation, je me rappelle un jour (ce fut la première et la dernière fois) où j'eus l'honneur de conduire ma mère au Théâtre-Français. On y devait représenter un drame étrange, une incroyable comédie, et il fallut de vives protections pour nous procurer une loge; nous fûmes rendus au théâtre de bonne heure, c'était la première fois que ma mère attendait. Quand nous entrâmes, la salle était remplie du parterre au sommet, c'était une attente universelle. On eût dit les Israëlites dans le désert, quand la baguette de Moïse demande au rocher le fleuve qui va désaltérer tout un peuple.
Je vois d'ici ma mère, auguste, imposante, et que rien n'étonne. On eût dit une reine, et quand la toile enfin se leva sur ces abîmes, son regard impassible et clair ne témoigna ni surprise ni étonnement,
Que vous dirais-je? Elle et moi nous assistâmes à un drame inouï que nous n'avions pas soupçonné, même dans les songes de la fièvre. Apparut d'abord à nos yeux incrédules un valet doré, fringant, beau parleur, amoureux. Amoureux... un homme en galons! Ce valet parlait de toute chose et se moquait de tout le monde, et de son maître plus que de personne; il fronde, il intrigue, il ne respecte rien, pas même sa maîtresse; effronté faiseur de quolibets de la plus vile espèce, hâbleur, moraliste; libertin jovial, osant tout, prêt à tout, même à l'adultère; orateur et poëte, diplomate et musicien, ancien journaliste et médecin de cavalerie, toujours sautant, riant, gambadant, le héros de la pièce, en un mot; une étoile, un sphinx... Vous le menacez de la justice, il s'en moque, il rit au nez du magistrat qui l'interroge en bégayant: Ah! le traître, et le brigand! qu'il était gai, joli, jovial, ami de la joie, et serviteur de toutes les licences! un philosophe! un enfant trouvé!
Cependant, ma mère attentive, épouvantée, osait à peine entendre et comprendre! On aura changé, se disait-elle en rougissant sous son rouge, la langue française, et les mots aujourd'hui n'ont plus le sens d'autrefois.
Bientôt quand monseigneur le valet avait fait la roue, et papillonné tout à son aise, monsieur son maître arrivait à sa suite. Or, ce nouveau venu dans cette comédie, il n'était rien moins qu'un imbécile! Au contraire, il était un grand seigneur, un Espagnol, noble même pour un Espagnol, un bel esprit, élégant, affable et sachant le prix d'une belle femme, excellent maître d'un excellent château, ayant le droit de justice haute, et n'en abusant pas quand il est sans passion, en un mot un bon seigneur. C'est justement ce maître excellent qui va devenir un jouet, un bouffon sous la main de son valet. Son valet l'attaque, le presse et le pousse, et le réduit à rien; son valet lui dispute jusqu'à une servante dont le pauvre homme a quelque envie, et sous ce bon prétexte que lui, le valet, il est le fiancé de cette fillette. O temps! ô mœurs!—Quoi donc? à entendre l'impertinent, vous n'avez euque la peine de naître, Monseigneur.La peine de naître... Quelle phrase, et quel contre-sens pour une princesse de Wolfenbuttel!
Ma mère était hors d'elle-même... Et la soubrette aussi dédaigne Monseigneur, la soubrette qui redit tout à son époux futur! Vassale indocile, espiègle, insolente; élégante comme une dona, belle parleuse aussi, folle d'amour et ne le cachant guère. Quelles mœurs chez un grand d'Espagne, chez un seigneur de la Toison d'or! Quelle maison, et comment tenue? Hélas! ma mère n'en revenait pas.
Mais son épouvante et sa profonde horreur furent portées à leur comble, lorsqu'au milieu de l'intrigue elle vit arriver un grand homme habillé de noir, en longue soutane, et coiffé d'un chapeau de prêtre, le rabat blanc, l'œil creux, l'air hébété, les cheveux huileux, la tournure ignoble, le sourire méchant, la démarche hypocrite, un petit-fils de ce Tartufe que ma mère appelait le crime unique du grand roi Louis XIV... O ciel! (peu s'en fallait que ma mère, ainsi parlant, ne fît un signe de croix), ils n'ont pas même respecté leur Église, et les voilà qui traînent dans leurs gémonies le dépositaire et le représentant de l'antique foi! Lui-même, ce profane chapelain, ce prédicateur de salon, ce courtisan de toutes les heures, le faiseur de bons mots du Maître, il est le complaisant de Madame, le serviteur des valets de la maison, le flatteur en titre, le compagnon du petit chien, le proxénète universel!... Au même instant, léger et brillant, comme un papillon à son premier vol, se posant à peine, insouciant et volage, un printemps qui chante, une fleur qui s'ouvre, un rêve ignorant et naïf, ah! mon Dieu! voilà un adolescent plus dépravé qu'un chambellan de l'empereur, un enfant qui raconte aux nuages, aux arbres, aux fleurs, à la source limpide, et même à une vieille femme les premiers battements de son cœur.
Un enfant... dites-vous? Prenez garde à cet enfant, Mesdames! Redoutez son premier feu, ses lèvres de flamme, ses caresses incertaines; redoutez son sourire, son regard, sa voix, son geste et sa vague passion. Voyez: la soubrette l'embrasse avec joie et remords. Voyez madame la comtesse; une comtesse, une femme mariée à un grand seigneur... elle le regarde en soupirant. Voyez, comme on le dépouille, en hontoyant, dans le boudoir, comme on admire, avec un grand soupir, sa main blanche et son bras charmant. Voyez, ce bel enfant, on l'adore; il a des envieux, des ennemis, des jaloux, mais on l'adore. Ah! ces femmes qu'il enveloppe, amoureuses, dans ses naissantes amours, elles n'osent pas lui apprendre ce qu'il apprendrait avec tant d'ardeur; mais aussi si tu savais cela, Chérubin,Chérubin d'amour!
Cependant à côté de ce Chérubin il existe un être encore plus ignorant, une petite fille qui ne sait rien, qui se laisse instruire, et qui n'apprendrait rien toute seule. Avec toi, petite Fanchette, avec toi, Chérubin répète hardiment les leçons qu'il dérobe à Suzanne; avec Fanchette il est hardi comme un homme. Il prend à celle-ci tous les baisers que celle-là lui refuse. Esprit, chansons, rêves brûlants, tant de passions qui jasent et se taisent, se montrant, se cachant tour à tour; hardies et craintives, ces passions confondues, mêlées, pressées l'une contre l'autre, arrivent enfin à ce que ma mère appelaitl'abomination de la désolation. C'était vraiment la fin du monde; il n'y avait plus rien, au delà, que l'abîme! Allons! c'en est fait, plus de trône et plus d'autel.
Dans ce drame infernal, animé de la verve et des mépris de Satan lui-même, et tout rempli de sa voix stridente et de son rire affreux, tout l'édifice était ruiné de fond en comble, toutes les vertus publiques et privées étaient vouées au plus affreux ridicule. Ici, le valet est hostile à son maître; ici, le mari trahit l'épouse, et l'épouse est la honte de l'époux. Le déshonneur, le déshonneur complet, sans réplique et sans rémission, est l'hôte assidu, féroce, implacable, de ces demeures mal hantées. Cette mère et ce père ont exposé cet enfant, le triste fruit de leurs banales amours; cependant la mère absolument veut épouser son fils, le fils, de son côté, insulte à la fois son père et sa mère... Eh! dit-il pour s'excuser: «C'est le bon sens, ma mère!» Dans cette débâcle énorme le juge est vénal, le paysan raisonne, la petite fille fait l'amour, le jeune enfant est libertin avant toute science du bien et du mal, l'homme d'église est un entremetteur; dans cette Babel immonde, chacun raisonne à la façon des démons de l'encyclopédie, et chacun parle hautement de ses droits et de ses devoirs. Là, on se tâtonne, on se coudoie, on se tutoie, on se prend au hasard dans la nuit, on ne se choisit pas, on se saisit, on se mêle; il y a des cabinets sombres, des bosquets nocturnes, des pères crédules, des valets fourbes! Tout est mystère et confusion, pêle-mêle, hasard, dilapidations; c'est tout le siècle agonisant! Tout se meurt, tout se perd; tout est mort, tout est perdu! Maintenant la livrée est régnante, et la seigneurie obéit au laquais. Ce sont les valets qui font les passions et qui les font à leur usage; ils forment pêle-mêle toutes sortes d'intrigues pour leur propre compte, avec l'argent du maître et dans son habit... et si parfois quelqu'un de ces bandits qui ont plus d'esprit que Voltaire, prend encore la livrée, à coup sûr, c'est par orgueil!