The Project Gutenberg eBook ofBarnaveThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: BarnaveAuthor: Jules Gabriel JaninRelease date: September 15, 2010 [eBook #33734]Language: FrenchCredits: Produced by Pierre Lacaze and the Online DistributedProofreading Team at http://www.pgdp.net (This book wasproduced from scanned images of public domain materialfrom the Google Print project.)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK BARNAVE ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: BarnaveAuthor: Jules Gabriel JaninRelease date: September 15, 2010 [eBook #33734]Language: FrenchCredits: Produced by Pierre Lacaze and the Online DistributedProofreading Team at http://www.pgdp.net (This book wasproduced from scanned images of public domain materialfrom the Google Print project.)
Title: Barnave
Author: Jules Gabriel Janin
Author: Jules Gabriel Janin
Release date: September 15, 2010 [eBook #33734]
Language: French
Credits: Produced by Pierre Lacaze and the Online DistributedProofreading Team at http://www.pgdp.net (This book wasproduced from scanned images of public domain materialfrom the Google Print project.)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK BARNAVE ***
Ce livre est un des péchés de ma jeunesse: il futécrit, disons mieux, il fut improvisé le lendemain des trois journées, un temps si loin de nous, hélas! Tout tremblait, tout espérait, tout se débattait avec courage, avec espoir, et pendant que S. M. le roi Charles X était reconduit, en grand honneur, par messieurs ses gardes du corps jusqu'au vaisseau de Cherbourg, sur cet Océan éternellement étonné de se voir traverser,dans des appareils si divers, et pour des causes si différentes, quelques vieillards qui pleuraientle Roi, quelques jeunes gens qui avaient été, de bonne heure, accoutumés à l'entourer de leurs respects, profitant des libertés que leur accordaient tant de grands esprits, réunis autour du nouveau trône, se montraient impatients d'accompagner ce bon prince, l'honneur même, uni à tout ce que la majesté royale a de clémence et de bonté, d'une suite d'élégies, de respects, de sympathies et de consolations que S. M. le roi Charles X entendit, en effet, sur son passage. Il disait si bien, ce bon roi, lorsque, naguères, il accomplissait son dernier voyage à travers la France, aux courtisans qui l'entouraient et qui lui témoignaient un peu d'inquiétude:—«Allons! retirez-vous de mon soleil; faites qu'on me voie, et rassurez-vous, vous ne savez pas encore l'autorité d'un roi de France!» Et véritablement, dans les derniers moments de sa fortune royale, il lui avait suffi de se montrer, pour voir accourir tout son peuple, autour de son visage radieux.
C'était un roi affable, généreux, bienveillant, loyal, d'une clémence inépuisable, et qui se voyait respecté même par l'émeute. (En ce temps-là, elle n'allait jamais plus loin que la porte Saint-Denis, l'émeute, et l'ombre auguste du château des Tuileries lui faisait peur). Certes, ce bon roi ne pouvait pas se douter qu'un jour viendrait, si cruellement et si vite, avec tant d'ardeur, qui briserait ce trône excellent, qui renverserait cette admirable monarchie! Il ne s'en doutait guère, et, quand vint la tempête, il se trouva sans défense et sans peur. Son départ fut semblable au voyage d'un roi! Les peuples, sur les routes, accouraient et lui disaient adieu! Les vieillards le montraient à leurs petits enfants, comme un triste objet de leurs regrets, plus tard! Pas un cri qui ne fût une sympathie, et pas un salut qui ne fût un adieu respectueux! M. Théodore Anne, un digne garde du corps du roi Charles X, a raconté, dans un récit plein de cœur, de vérité, de dévouement, plein d'honneur, ce voyage de Cherbourg, qu'il accomplissait avec les gardes du corps, ses dignes camarades, et comment, en les quittant, le roi les avait décorés de son ordre et de son souvenir. Rien n'est plus sympathique et plus touchant que cette page éloquente, et l'on y retrouve, à souhait, l'intime et glorieux contentement qui surgit de ces pages fidèles et loyales, où ce n'est pas le vaincu et le détrôné qu'il faut plaindre, où le vainqueur seul est le digne objet d'une intelligente pitié. Ainsi, rien ne vous a manqué, ô Majesté touchante! ô protecteur de notre enfance et des premières années de notre jeunesse! O grâce et bonté souveraines! Sacre éternel que Lamartine a chanté!
Viens donc, élu du ciel que sa force accompagne,Viens!—Par la Majesté du divin Charlemagne,La valeur de Martel ou du soldat d'Ivri!Par la vertu du roi qu'a couronné l'Église!Par la noble franchiseDu quatrième Henri!Par les brillants surnoms de cette race auguste!Le Sage, le Vainqueur, le Bon, le Saint, le Juste...La grâce de Philippe ou de François premier!Par l'éclat de ce roi dont l'ascendant suprêmeImposa son nom mêmeAu siècle tout entier!Régne! juge! combats! venge! punis! pardonne...!Par ce martyr des rois, qui mourut pour nos crimes,Par le sang consacré de cent mille victimes!Par ce pacte éternel qui rajeunit tes droits!Par le nom de Celui dont tout sceptre relève!Par l'amour qui t'élèveSur ce nouveau pavois!...Conduis! règle! soutiens! commande! impose! ordonne!Par la vertu d'en haut sois couronné, sois roi!Ta main, dès cet instant, peut frapper, peut absoudre;Ton regard est la foudreTa parole est la loi!Que la terre et les cieux et la mer te bénissent!Qu'au chœur des Chérubins les Séraphins s'unissentPour célébrer le Dieu, le Dieu qui nous sauva!Saint! saint! saint est son nom! Que la foudre le gronde!Que le vent le murmure, et l'abîme réponde:Jéhovah! Jéhovah!Qu'il gouverne à jamais son antique héritage!Sur les fils de nos fils qu'il règne d'âge en âge;Nos cris l'ont invoqué, sa foudre a répondu!De toute majesté c'est la source et le père!Le peuple qui l'attend, le siècle qui l'espère,N'est jamais confondu!Qu'il est rare, ô mon Dieu! que ta main nous accordeCes temps, ces temps de grâce et de miséricorde,Où l'homme peut jeter ce long cri de bonheur,Sans qu'un soupir, faussant le cantique d'ivresse,Vienne en secret mêler aux concerts d'allégresseL'accent d'une douleur...
Viens donc, élu du ciel que sa force accompagne,Viens!—Par la Majesté du divin Charlemagne,La valeur de Martel ou du soldat d'Ivri!Par la vertu du roi qu'a couronné l'Église!Par la noble franchiseDu quatrième Henri!Par les brillants surnoms de cette race auguste!Le Sage, le Vainqueur, le Bon, le Saint, le Juste...
La grâce de Philippe ou de François premier!Par l'éclat de ce roi dont l'ascendant suprêmeImposa son nom mêmeAu siècle tout entier!Régne! juge! combats! venge! punis! pardonne...!Par ce martyr des rois, qui mourut pour nos crimes,Par le sang consacré de cent mille victimes!Par ce pacte éternel qui rajeunit tes droits!Par le nom de Celui dont tout sceptre relève!Par l'amour qui t'élèveSur ce nouveau pavois!...Conduis! règle! soutiens! commande! impose! ordonne!Par la vertu d'en haut sois couronné, sois roi!Ta main, dès cet instant, peut frapper, peut absoudre;Ton regard est la foudreTa parole est la loi!Que la terre et les cieux et la mer te bénissent!Qu'au chœur des Chérubins les Séraphins s'unissentPour célébrer le Dieu, le Dieu qui nous sauva!Saint! saint! saint est son nom! Que la foudre le gronde!Que le vent le murmure, et l'abîme réponde:Jéhovah! Jéhovah!Qu'il gouverne à jamais son antique héritage!Sur les fils de nos fils qu'il règne d'âge en âge;Nos cris l'ont invoqué, sa foudre a répondu!De toute majesté c'est la source et le père!Le peuple qui l'attend, le siècle qui l'espère,N'est jamais confondu!Qu'il est rare, ô mon Dieu! que ta main nous accordeCes temps, ces temps de grâce et de miséricorde,Où l'homme peut jeter ce long cri de bonheur,Sans qu'un soupir, faussant le cantique d'ivresse,Vienne en secret mêler aux concerts d'allégresseL'accent d'une douleur...
Voilà pourtant comme on en parlait, et voilà comme on lui parlait, à ce roi calme et bienfaisant qui était au niveau de toutes les louanges: or cette louange était l'admiration sincère d'un grand poëte; elle eut un rapide écho dans toute la France; elle trouva l'Europe attentive; elle était le présage heureux d'une grande conquête et d'une victoire illustre entre toutes, une victoire dont M. le duc d'Orléans, M. le duc d'Aumale, M. le duc de Nemours, le général Lamoricière et le général Cavaignac devaient sortir.
Ce beau règne! il était annoncé dans l'Écriture: «Orietur in diebus ejus justitia et abundantia pacis.» Un autre poëte, aussi grand que le premier, la plus superbe et la plus vive inspiration de notre âge, un grand homme, un héros, lorsqu'il évoque à son tour la royauté d'autrefois, rien n'est plus splendide et plus touchant que ses paroles à propos du roi martyr et de l'enfant-roi, tué à coups de pied dans la prison du temple:
C'était un bel enfant qui fuyait de la terre.Son œil bleu du malheur portait le signe austère.Ses blonds cheveux flottaient sur ses traits pâlissants,Et les vierges du ciel, avec des chants de fête,Aux palmes du martyre unissaient sur sa têteLa couronne des innocents.—Où donc ai-je régné? demandait la jeune ombre.
C'était un bel enfant qui fuyait de la terre.Son œil bleu du malheur portait le signe austère.Ses blonds cheveux flottaient sur ses traits pâlissants,Et les vierges du ciel, avec des chants de fête,Aux palmes du martyre unissaient sur sa têteLa couronne des innocents.—Où donc ai-je régné? demandait la jeune ombre.
La France entière pleurait à ces charmants souvenirs! La France entière a répété ces cantiques en l'honneur de tant de misères passées, et de tant d'espérances présentes:
O Français! louez Dieu, vous voyez un roi juste!
O Français! louez Dieu, vous voyez un roi juste!
s'écriait l'auteur desContemplations, le jour glorieux où reparut le roi Henri IV sur son piédestal:
O juge! O triomphe! O mystère!Il est né, l'enfant glorieux...
O juge! O triomphe! O mystère!Il est né, l'enfant glorieux...
s'écriait le poëte, à la naissance de Mgr. le duc de Bordeaux.
Et toi, que le Martyr aux combats eût guidée,Sors de ta douleur, ô Vendée!Un roi naît pour la France, un soldat naît pour toi!
Et toi, que le Martyr aux combats eût guidée,Sors de ta douleur, ô Vendée!Un roi naît pour la France, un soldat naît pour toi!
Voilà pourtant les premiers vers que nous avons entendus retentir à nos oreilles charmées! Enfants que nous étions encore, voilà nos émotions, voilà nos exemples, voilà nos rêves! Lui-même, quand il passait par sa ville en deuil, le roi Louis XVIII, ce dernier roi qui ait eu l'honneur d'entrer mort en son église royale de Saint-Denis, il fut salué par un vrai poëte; Victor Hugo, jeune homme, ajoutait sa douleur impérissable auDe profundisde la ville...où jamais la couronne ne tombe, disait l'ode inspirée au tombeau des rois; Victor Hugo, lui aussi, écrivit une ode éclatante, au sacre du roi Charles X, et voici la prière que ses cantiques adressaient au Tout-Puissant, agenouillés à ses autels:
O Dieu! garde à jamais ce roi qu'un peuple adore!Romps de ses ennemis les flèches et les dards;Qu'ils viennent du couchant, qu'ils viennent de l'aurore,Sur des coursiers ou sur des chars!Charles, comme au Sina, t'a pu voir face à face!Du moins qu'un long bonheur effaceSes bien longues adversités!Qu'ici-bas des élus il ait l'habit de fête;Prête à son front royal deux rayons de ta tête;Mets deux anges à ses côtés.
O Dieu! garde à jamais ce roi qu'un peuple adore!Romps de ses ennemis les flèches et les dards;Qu'ils viennent du couchant, qu'ils viennent de l'aurore,Sur des coursiers ou sur des chars!Charles, comme au Sina, t'a pu voir face à face!Du moins qu'un long bonheur effaceSes bien longues adversités!Qu'ici-bas des élus il ait l'habit de fête;Prête à son front royal deux rayons de ta tête;Mets deux anges à ses côtés.
Rappelez-vous aussi, le jour même où 1830 accomplissait sa révolution soudaine, ce vieillard couronné de sa gloire et de ses cheveux blancs, le poëte duChristianismeet le chantre inspirédes Martyrs, entraîné dans la foule victorieuse, et proclamé par elle, au dernier moment des trois jours, à la même heure où le nouveau roi va chercher à l'Hôtel-de-Ville les pouvoirs que l'Hôtel-de-Ville a brisés. Qu'elle était éloquente, et qu'elle était écoutée avec respect, la voix de M. de Chateaubriand! Quelle majesté dans ces adieux suprêmes, du haut de la tribune, où les pairs de France écoutaient, pleins d'attendrissement, de respect..., de remords peut-être, ces plaintes libérales, ces accents prophétiques! Et comment donc, à la même heure, quand les plus grands poëtes de l'âge ancien et des temps présents se mettent à pleurer la royauté qui s'en va, un écrivain de vingt-cinq ans, docile à toutes ces impressions surnaturelles, eût-il négligé de mêler sa douleur et son deuil à cette louange unanime, à ce deuil reconnaissant?
Pouvait-il oublier, lui, enfant de la presse libre et de la libre parole, un prince qui s'était écrié, le jour de son avénement au trône de ses ancêtres:Plus de censure!et qui avait renvoyé dans leurs cavernes les honteux mutilateurs de la presse honnête et libérale? Et de même que le roi Charles X avait dit:Plus de censure!en montant sur le trône, il avait répondu aux vieux poëtes de l'empire qui, dans une pétition célèbre, le sollicitaient, ô honte incroyable! contre les poëtes naissants: «Je n'ai que ma place au parterre!» Il avait fait, il avait dit aussi bien, le jour où il fit appeler l'auteur deMarion Delorme, en le priant de laisser en repos l'ombre de son aïeul, le roi Louis XIII. La date est certaine; elle est consacrée à tout jamais, aux royales Tuileries, dans ce beau livre intitulé:les Rayons et les Ombres, le digne pendant desFeuilles d'Automneet desContemplations:
Seuls dans un lieu royal, côte à côte marchant,Deux hommes, par endroits du coude se touchant,Causaient. Grand souvenir qui dans mon cœur se grave!Le premier avait l'air fatigué, triste et grave,Comme un front trop petit qui porte un lourd projet;Une double épaulette à couronne chargeaitSon uniforme vert à ganse purpurine,Et l'Ordre et la Toison faisaient sur sa poitrine,Près du large cordon moiré de bleu changeant,Deux foyers lumineux, l'un d'or, l'autre d'argent.C'était un roi, vieillard à la tête blanchie,Penché du poids des ans et de la monarchie.L'autre était un jeune homme, étranger chez les rois,Un poëte, un passant, une inutile voix.Ils se parlaient tous deux, sans témoins, sans mystère,Dans un grand cabinet, simple, nu, solitaire...Or, entre le poëte et le vieux roi courbé,De quoi s'agissait-il?...Le poëte voulait faire, un soir, apparaîtreLouis Treize, ce roi sur qui régnait un prêtre;—Tout un siècle, marquis, bourreaux, fous, bateleurs,—Et que la foule vînt, et qu'à travers des pleurs,Par moments, dans un drame étincelant et sombre,Du pâle cardinal on crût voir passer l'ombre...Le vieillard hésitait:—Que sert de mettre à nuLouis Treize, ce roi chétif et mal venu?À quoi bon remuer un mort dans une tombe?Que veut-on? Où court-on? Sait-on bien où l'on tombe?Tout n'est-il pas déjà croulant de tout côté?Tout ne s'en va-t-il pas sous trop de liberté?...Puis il niait l'histoire, et, quoi qu'il en puisse être,À ce jeune rêveur disputait son ancêtre,L'accueillant bien, d'ailleurs, bon, royal, gracieux,Et le questionnant sur ses propres aïeux!
Seuls dans un lieu royal, côte à côte marchant,Deux hommes, par endroits du coude se touchant,Causaient. Grand souvenir qui dans mon cœur se grave!Le premier avait l'air fatigué, triste et grave,Comme un front trop petit qui porte un lourd projet;Une double épaulette à couronne chargeaitSon uniforme vert à ganse purpurine,Et l'Ordre et la Toison faisaient sur sa poitrine,Près du large cordon moiré de bleu changeant,Deux foyers lumineux, l'un d'or, l'autre d'argent.C'était un roi, vieillard à la tête blanchie,Penché du poids des ans et de la monarchie.L'autre était un jeune homme, étranger chez les rois,Un poëte, un passant, une inutile voix.Ils se parlaient tous deux, sans témoins, sans mystère,Dans un grand cabinet, simple, nu, solitaire...Or, entre le poëte et le vieux roi courbé,De quoi s'agissait-il?...Le poëte voulait faire, un soir, apparaîtreLouis Treize, ce roi sur qui régnait un prêtre;—Tout un siècle, marquis, bourreaux, fous, bateleurs,—Et que la foule vînt, et qu'à travers des pleurs,Par moments, dans un drame étincelant et sombre,Du pâle cardinal on crût voir passer l'ombre...Le vieillard hésitait:—Que sert de mettre à nuLouis Treize, ce roi chétif et mal venu?À quoi bon remuer un mort dans une tombe?Que veut-on? Où court-on? Sait-on bien où l'on tombe?Tout n'est-il pas déjà croulant de tout côté?Tout ne s'en va-t-il pas sous trop de liberté?...Puis il niait l'histoire, et, quoi qu'il en puisse être,À ce jeune rêveur disputait son ancêtre,L'accueillant bien, d'ailleurs, bon, royal, gracieux,Et le questionnant sur ses propres aïeux!
Tel il nous est apparu, et dans sa vie et dans son règne, le roi Charles X, ce roi excellent que nous perdions! Tel nous le montrait la poésie, en attendant que l'histoire eût adopté cette image vraiment royale! Il avait laissé parmi nous, les uns et les autres, tant de traces bienveillantes! Il avait été au-devant même de ses insulteurs, le cœur tout rempli de pitié, les mains toutes pleines de pardon! Je suis peu de chose, et je n'ai jamais été rien en toute ma vie... Une seule fois, il me semble aujourd'hui que je fus un homme important. Je me souviens, en effet, que j'eus l'honneur, au nom du roi, de porter des paroles de pitié et de pardon à M. Fontan, enfermé à Poissy pour avoir insulté à la majesté royale! Le roi demandait à peine une excuse, et tout de suite il pardonnait... M. Fontan ne voulut pas s'incliner devant ce pardon qui tombait de si haut! Tout au fond de l'abîme, il défiait encore. Ah! je suis sûr que M. Fontan eut un vif regret de son obstination malséante... et courageuse, lorsque un mois après notre ambassade à Poissy (Frédéric Soulié en était):
Holyrood! le vieux roi, demandait à ton ombreCette hospitalité mélancolique et sombreQu'on reçoit, et qu'on rend de Bourbons à Stuarts...
Holyrood! le vieux roi, demandait à ton ombreCette hospitalité mélancolique et sombreQu'on reçoit, et qu'on rend de Bourbons à Stuarts...
Donc ce livre, aujourd'hui réimprimé, parce qu'enfin je ne pouvais pas le laisser disparaître, et reparaître un jour, sans le commentaire et sans l'explication qui désormais lui serviront d'excuse, était tout à fait, dans mon ambition juvénile, et qui de rien ne doute, un suprême adieu à la monarchie expirée, une élégie au roi que nous perdions. Dieu soit loué, qui m'a mis au rang des honnêtes gens qui se plaisent à célébrer les causes vaincues! Ils n'attendent rien de la fortune; ils n'ont rien à espérer du pouvoir; ils se tiennent à l'ombre, à l'écart, cédant la place à qui veut passer avant eux! Passez! La place est libre!... Arrivez, ambitieux! Emparez-vous des rumeurs populaires! Tenez-vous du côté des puissants de ce matin! Soyez forts avec les forts, puissants avec les tout-puissants; oubliez la veille, et contemplez le lendemain! Hâtez-vous! qui vous gêne? Hâtez-vous! qui vous arrête? Hâtez-vous! foulez à vos pieds victorieux ce que vous adoriez avec crainte, et le foulez avec joie! Il est si beau de crier, dans la foule, avec la foule!
Il est si bon, si charmant de suivre, au pas de course, un triomphateur! Ceux qui, de loin, vous voient passer s'imaginent que vous êtes une part du triomphe, un fragment de la conquête, un capitaine, un général!... Hâtez-vous bien fort, et prêtez aux nouveaux venus de ce soir les serments que vous avez prêtés aux vainqueurs de la veille... Hâtez-vous!... pendant que dans l'ombre, et d'une voix calme, il y a de bonnes gens qui s'obstinent à crier au roi qui part: «Adieu, Sire! Adieu Majesté! Rappelez-vous ceux qui vous pleurent! Bénissez-les! Bénissez-nous!» Et puis, si l'on savait combien c'est facile, et quel honneur inespéré on en retire, aussitôt que l'on rencontre un de ces pauvres idiots obstinés à la fidélité, qui se souviennent du serment, et qui n'ont pas voulu des sentiers nouvellement frayés!
Ceci dit, reprenons la préface même de l'an de grâce 1830; cette préface deBarnave, aujourd'hui, après tant d'années et tant d'oublis, nous la réimprimons telle qu'elle fut écrite, au moment où la France entière interrogeait l'avenir des successeurs du roi Charles X. La voilà! Je ne changerai pas un mot à cette préface, un instant fameuse... Elle disait tout à fait, en ce temps-là, ce que je voulais dire; elle était toute ma pensée; elle appartenait à mes regrets, à ma sympathie, à mes respects pour le roi de Chateaubriand, de M. Bertin l'aîné, de Victor Hugo, de Lamartine!
Et bientôt, lorsqu'il apparut que le roi Louis-Philippe était un grand prince, un esprit ferme et libéral, un vrai roi, père heureux d'une famille de grands capitaines, d'honnêtes femmes et d'un véritable artiste, la princesse Marie, à l'heure éclatante et libre, entre toutes, où la France entrait à pleines voiles dans des prospérités inconnues, comme un homme d'État, un ministre du roi Louis-Philippe me disait:—Monsieur, nous voilà bien loin, convenez-en, de la préface de Barnave?
—À coup sûr, lui dis-je, et j'en conviens d'autant mieux, que nous voilà bien loin, très-loin du prince de Polignac, bien près du roi Charles X... et du ministère de M. de Châteaubriand.
«Si vous me demandez quel est ce livre; à quel genre de littérature il appartient, et quelles conséquences en va tirer le lecteur, je vous répondrai ingénument que je suis fort empêché de vous répondre. La chose est ainsi cependant.
«En ce siècle ingénu des classifications, où, jusqu'à la littérature, tout est numéroté par ordre et divisé par familles, ce n'est pas, je l'avoue, un médiocre inconvénient que de publier un ouvrage indécis, qui ne puisse absolument se placer dans un rayon certain de la bibliothèque, sans en troubler la savante harmonie, et sans faire mentir la commune étiquette de tant de beaux livres obéissant à la loi des bibliothécaires de profession. Tels sont cependant ces nombreux chapitres à propos de Marie-Antoinette, de Mirabeau, de Barnave, du duc d'Orléans, en un mot, de tout ce qui a illustré, bouleversé, ennobli, souillé la dernière période du dernier siècle. L'idéal, le faux, l'impossible, et surtout l'impossible, se rencontrent trop souvent dans mes récits pour qu'ils aillent grossir la case des historiens; en même temps, les faits y sont quelquefois si vrais, si réels, incontestables à ce point que, parmi les œuvres de pure imagination, ils sembleraient une disparate.
«Pourquoi cependant? Il est si peu d'ouvrages de pure invention où la vérité ne se mêle au mensonge, il est si peu d'histoires où le mensonge ne s'allie à la vérité! Aujourd'hui surtout où l'histoire est embarrassée de tant de systèmes, de contradictions, de passions opposées! Oui, je conçois l'histoire, mais comme la faisaient Xénophon, Thucydide et Tite-Live. Alors la tradition était une; le fait arrivait de bouche en bouche à l'historien, qui l'enregistrait sans l'examiner; et quand il était paré des grâces d'un style élégant, ce fait même aussitôt devenait irrécusable. Le pauvre annaliste n'était pas occupé à mettre d'accord des mémoires qui se démentaient l'un l'autre. L'écuyer de Cyrus, le secrétaire de Périclès, la femme de chambre de Cornélie, ne s'étaient pas mis aux gages du libraire Ladvocat; ils n'avaient pas laissé de gros volumes, remplis de mesquins détails. Tout se bornait à l'événement principal que l'écrivain racontait avec sa bonne foi et sa passion, que le lecteur croyait avec simplicité! Cette franchise et ce bon sens valaient mieux cent fois, que l'examen sans cesse et sans fin; cette bonhomie et cette façon de croire à l'historien qui raconte, étaient cent fois préférables à cette critique dont nous sommes si fiers.
«Mais l'histoire contemporaine! Il n'y a plus moyen de l'écrire, depuis qu'elle appartient à tout le monde! Dans ce labyrinthe où tant de fils viennent se croiser, comment reconnaître le fil qui peut vous guider et vous conduire à la lumière? En qui donc aurez-vous foi, je vous prie? À Dumouriez, à M. de Bezenval! à Prudhomme ou à MmeCampan! Les uns et les autres, ils ont vu, «ce qui s'appelle vu!» les mêmes événements, et tous, d'une manière différente, ils les ont arrangés, séparés, défigurés, au gré de leurs haines, de leurs opinions, de leurs intérêts. Lisez, par exemple (et je vous plains!), tout ce que les amis et les ennemis de M. de Lafayette ont écrit à sa honte, à sa louange, dans les premières années de la révolution, et, s'il se peut, formez-vous de cet homme une idée complète et bien arrêtée. Ce que je dis ici d'un homme, on le pourrait dire de tous les autres.
«Je l'avouerai, mon humble esprit ne savait où se prendre au milieu de tant d'incertitudes. Plus j'allais à la vérité, plus elle prenait soin de me fuir. Enfin, désespérant de l'atteindre, j'ai vu qu'il me serait impossible de reconstruire l'histoire, et comme il m'en fallait une, j'en ai fait une à mon usage. Deux grands faits, seulement, m'ont paru assez clairs et positifs: la plus vieille monarchie de l'Europe s'écroulant en quelques jours, une tête de roi tombant sur la place publique. En même temps l'infortune, le talent, l'erreur, le crime, mêlés à cette étonnante catastrophe... et voilà ce que j'ai voulu représenter en quelques personnages, résumer en quelques noms propres.
«L'infortune, en mon livre, elle porte un nom qui fait courber les têtes les plus hautes, elle a nom Marie-Antoinette. O l'héroïque et très-haute image de cette monarchie encore belle et forte, mais étourdie à la façon d'une jeune fille ignorante du monde et de ses exigences; bienveillante à tous, et par tous abandonnée! À force de bienfaits elle n'a créé autour d'elle que d'inutiles amitiés et d'implacables haines. Que disons-nous? rien n'égale ses malheurs, sinon le courage à les supporter.
«Mirabeau, c'est le talent, c'est le génie emporté dans tous les excès, par tous les vents de l'orage et des révolutions. Il fut l'inexplicable exemple de ce que peut un homme enivré de vice et d'intelligence, quand chez lui l'orgueil et l'ambition conspirent avec l'éloquence, pour tout détruire; roi par la parole, à qui ne manque aucun genre de mépris, pas même le sien; il fait trembler tous les trônes de l'Europe, il finit par reculer devant sa propre conscience. Il meurt enfin quand sa mission de renverser est achevée; homme incapable, ou, qui pis est, parfaitement indigne de faire le bien, et de se repentir utilement.
«La vertu dans ces époques troublées, la vertu virile, eh bien! j'avais choisi pour la représenter dans mon drame, mon héros même, Barnave, homme de mœurs élégantes et de langage fleuri; désintéressé au milieu de tant de corruptions; humain et charitable au milieu de tant de férocité. Une fois seulement la sainte pitié le trouvera insensible, et, la vapeur du sang montant jusqu'à son faible cerveau, il calomniera la victime, au profit du meurtre impitoyable. Oui, Barnave, en vain du haut de cette tribune abominable où le paradoxe est maître, as-tu demandé, avec surprise, si le sang des meurtriers valait la peine d'être déploré? Le sang qui coule est toujours pur, quand il n'est pas versé par la loi pour venger la société, et les remords du reste de ta vie expieront à peine ces cruelles paroles.
«À mon sens, Barnave représente assez bien, par ses emportements subits, par ses colères sans frein, par son muet repentir, par sa mort atroce, et par la réhabilitation posthume qui fut faite autour de son nom, cette belle part de la jeunesse condamnée à l'obscurité par sa naissance, et qui consent de tout son cœur à l'obscurité, à condition que personne, autour d'elle, ne s'élèvera au-dessus d'elle. À des esprits ainsi faits, une révolution portera toujours préjudice; cette révolution est, pour cette jeunesse, un grand malheur: elle la rend ambitieuse; elle l'arrache à son repos; elle l'entoure à l'improviste de grandeurs inouïes et volées; elle la dégage en même temps de son premier serment, ce premier serment solennel, le seul qui compte au tribunal de Dieu, au jugement du genre humain, le serment qu'on ne fait qu'une seule fois. Il n'y a qu'un serment, comme il n'y a qu'un baptême! Ajoutez à ces erreurs de la jeunesse, aux temps cruels des révolutions, que la révolution est féconde en parvenus du dernier étage, ce qui fait que nos jeunes gens se regardent, et qu'ils se disent (chose étrange! ils se disent cela tout haut): Nous valons pourtant mieux que cela! Alors, dans ces malaises, l'usurpation devient une contagion morale, chacun voulant usurper quelque chose en ce gaspillage politique. Barnave aussi. Comme il vit que Mirabeau, roi dans le peuple, était l'usurpateur de la couronne de Louis XVI, il a voulu être, à son tour, l'usurpateur de Mirabeau. Quoi d'étonnant? Quand il n'y a plus de frein pour quelqu'un, il faut qu'il n'y ait plus de frein pour personne! Aussitôt que Mirabeau fut le maître, il n'y eut pas de raison pour que Robespierre n'eût pas son tour. Seulement, dans cette lutte haletante et misérable de pouvoirs éphémères qui s'élèvent et qui tombent, dans ce nombre incroyable d'ambitions niaises ou sanglantes, plaignons les ambitions honnêtes, plaignons Barnave; il eut l'ambition d'un honnête homme dont on a dérangé la voie. On s'égare, on s'étonne, on se perd, on est perdu.
«Pour figurer le crime (en cette histoire que je me faisais à moi-même, et que j'arrangeais au gré de mon conte d'enfant mal instruit, qui veut tout savoir en vingt-quatre heures, qui n'écoute les conseils et les leçons de personne), il ne s'offrait à moi que trop de modèles. J'ai pris le mien dans un palais, comme un effrayant contraste, j'ai choisi, par une préférence qui lui était due, et qui ne pouvait étonner personne, un prince affreux, tout semblable à ce portrait que fait Tacite en parlant de ces neveux de Tibère «qui commencent à se montrer les héritiers du maître, à force de débauches secrètes et de forfaits ignorés!» Je l'avais sous la main, et je m'en suis servi, comme on se sert d'un croquemitaine à épouvanter les enfants. Ce brigand ténébreux, cet idiot, qui, pouvant d'un mot racheter tous ses crimes, épouvanta les bourreaux eux-mêmes de sa cynique imprécation contre cet infortuné, son parent et son roi, dont la tête était en jeu dans cette réunion de régicides, le voilà donc tel quel, et, s'il vous plaît, pouvais-je trouver quelque part un exemple plus frappant de folie et de méchanceté?»
Tel était mon exorde... et tels étaient, en effet, les divers personnages de ce livre écrit sans patience, arrangé sans art, conduit sans talent, plein de hasards et si mal disposé, qu'en le relisant, à cette heure, et revenant sur ces pages oubliées, il me semble en effet que j'assiste au rêve d'un malade. Où donc avais-je, en effet, rencontré cet Allemand que j'affublais d'un très-grand nom de l'Allemagne? Où donc avais-je imaginé cette fable où l'absurde et le niais le disputent à l'impossible? En vain, même aujourd'hui, j'y voudrais remettre un peu d'ordre, en vain je voudrais arranger, réparer, réunir par un certain lien ces fictions malséantes, ce serait entreprendre une œuvre inextricable, et moi-même je me demande, en ce moment, par quelle indulgence incroyable, et par quelle fascination que je ne saurais expliquer, le public contemporain deNotre-Dame de Paris, duVase étrusque, des premiers contes de Balzac, deVolupté, d'Indiana, et de tant de belles œuvres justement honorées, et populaires à bon droit, a pu tolérer la lecture de cette œuvre informe? Il faut donc que la jeunesse ait un grand charme? Il faut que les innocents délires portent en eux-mêmes une inexplicable excuse, pour que ceBarnave, à savoir, ce monstrueux ensemble d'opinions contradictoires, de colères mauvaises, d'admirations stupides, cet enchevêtrement fabuleux des plus vulgaires accidents d'une si grande et si terrible révolution, ait trouvé grâce un instant aux yeux de ces lecteurs dont les pères avaient été les témoins, et quelques-uns les acteurs de cette histoire que je défigurais à plaisir. Voilà ce qui m'étonne, et, disons mieux, voilà ce qui m'épouvante, en ce moment de zèle et de vérité avec moi-même, à l'heure où la fiction se dépouille de ses oripeaux et de ses mensonges; à l'heure où la vérité, toute nue, apparaît manifeste, irrésistible, et montrant, à qui l'a outragée, un visage sévère et voisin du mépris. Voilà, sincèrement, ce que je pense, à cette heure où je suis juste avec moi-même, de ce fameuxBarnaveet de sa fameuse préface, et s'il était possible d'anéantir un livre qui a vécu même une minute, une seule, à coup sûr je jetterais volontiers ce livre aux flammes vengeresses, et de ses cendres inertes je ferais, sans peine, un ridicule hommage aux quatre vents du ciel. Mais (voilà la peine et le châtiment) j'ai beau me repentir; en vain je connais les fautes et les crimes de ce livre imprudent, je ne saurais l'effacer; il suffit qu'il ait vécu... dix minutes, pour qu'il soit acquis à l'accusation qui m'a frappé du côté des gens de goût, des bons esprits, des sages esprits, des prévoyants, des amis de la chose honorable, honorée et faite avec art.
Il y a, dans Plutarque, un livre intitulé:Des choses qui se portent bien... Heureux trois fois, et davantage, les livres sains, vivants, vigoureux et bien portants! Honneur et gloire auxlivres qui se portent bien! Un livre en belle et bonne santé respire à chaque page une suave odeur de contentement, de force et de calme! Une passion bien portante est fière et forte; un vice même,bien portant, n'est pas digne absolument de nos mépris. Voyez Harpagon, voyez don Juan! Tu te portes bien, c'est-à-dire, ami, te voilà au niveau de la renommée et de la gloire, au niveau de toutes les fortunes! Tu te portes bien, c'est cela! Maître absolu de ton âme, tu vas marcher dans les bons sentiers, tu vas exprimer les nobles sentiments, tu vas parler la belle langue à l'accent grave, intelligente, éloquente, au niveau des plus secrets penchants de l'âme humaine.... Hélas! jamais histoire ou roman ne fut plus malade que ce tristeBarnave, enfant mal venu d'un si jeune homme! Il n'y a rien de plus triste à voir, et de plus triste à suivre que ce fantôme de Barnave! Il a la fièvre, il a le délire; il passe, et coup sur coup, de l'exaltation sans cause au découragement sans motif; c'est un accès de tétanos, un véritabledelirium tremens! Roman du vide et du néant! Marionnettes et polichinelles de l'histoire! Un théâtre où rien ne se passe, ou pas un ne parle à la façon bienséante, honorable et superbe de la force et de la santé. Fausse éloquence et fausse admiration! Hormis le pieux respect dont la reine Marie-Antoinette est entourée, hormis quelques pages véhémentes à propos de Mirabeau, et peut-être aussi leRetour de Varennes, tout est faux, absurde et trivial dans ce roman sans forme; ici, le moindre bruit est le bruit d'une trompette; ici, le silence est un râle! On n'a pas affaire à des hommes, tout au plus à des fantômes. Je vis, un jour, dans l'ancienne salle des Doges, à Gênes, un simulacre de statues recouvertes d'une toile blanche... on les eût prises, de loin, pour des marbres... ce n'étaient que des mannequins, remplaçant misérablement des statues mutilées.
Que vous dirais-je? On peut comparer ce vieux livre, oublié dans les limbes, à cette lanterne, où tantôt la flamme envahit le verre enfumé, où tantôt la flamme éteinte emplit de nuages et de nuit ces verres magiques, sur lesquels devraient briller et resplendir: Madame la Lune et Monsieur le Soleil... Voilà mon œuvre! Hélas! il n'y a rien de plus absurde et de plus mal fait. «Un fagot mal lié!» me disait un jour M. Sainte-Beuve.... et je le trouve indulgent, comme s'il n'y avait pas:fagots et fagots!
Je ferme ici ma parenthèse, et même il me semble que voilà bien longtemps déjà qu'elle est ouverte. Ainsi nous reprendrons, s'il vous plaît, la première préface à l'endroit même où nous l'avons laissée il n'y a qu'un instant, mais cet instant de flagellation m'a paru diablement long.
«Arrivons maintenant à la question difficile, une question de personnes et de noms propres, et d'autant plus dangereuse à traiter, que j'ai été averti avec tout l'intérêt d'un père (M. Bertin l'aîné), par un homme à qui j'ai voué le respect d'un fils, et qui doit m'aimer un peu, je le sens aux respectueux dévouement que j'ai pour lui.
«Mais comme à des conseils ainsi donnés, si paternellement et de si haut, il n'y a que deux manières de répondre, l'obéissance ou le sincère aveu d'une passion bien sentie, je ne répondrai pas, publiquement, à ces conseils donnés dans l'intimité, et dont l'oubli ne peut tomber que sur moi seul.
«Je n'ai à répondre ici qu'à ces questionneurs en titre, aux trembleurs par métier, aux gens de sang-froid par tempérament, et dont la fausse pitié ne manquera pas d'accourir au premier mot qui leur semblera trop vif. Le monde est plein de ces esprits timides qui voient un danger dans tout, qu'une vérité historique effraie autant qu'une aventure impossible, et qui, pour sauver le présent, vous font bon marché du passé. Je vois déjà un de ces peureux arriver chez moi, tout alarmé, tout en désordre:—Ah! mon ami, qu'avez vous fait? que vous êtes jeune! Y pensiez-vous quand vous barbouilliez de honte un premier prince du sang?
«Ce prince, monsieur l'homme aux ménagements, ce prince, qui n'a droit qu'à l'impartialité, et que j'ai représenté tel qu'il m'a paru: avare et prodigue à la fois, débauché sans vergogne et sans plaisir, qui ne laissa pas même au crime sa seule dignité, l'énergie; un malheureux qui n'osa jamais regarder un homme en face, et pas même le roi Louis XVI; ce prince est à moi, il m'appartient par tous les droits de l'histoire. Ses lâchetés, ses vices, ses orgies, ses fanfaronnades, sont de mon domaine, et je ne m'en puis dessaisir, par un misérable calcul d'intérêt ou de peur. Je sais bien quelles raisons vous allez me donner, entre autres raisons: que la mémoire de ce prince est aujourd'hui à l'abri d'une couronne: mais vos raisons ne sont pas les mêmes que les miennes. Ce prince dont je m'empare, c'est ma révolution de 1830; c'est l'épave qui m'est venue du grand naufrage. J'ai saisi corps à corps, dès que je l'ai pu, en tout danger, cet étrange héros, si bien fait pour l'auteur dramatique. Ce qui eût été lâcheté, il y a un an, est devenu courage aujourd'hui; à chacun sa part du butin qu'on se partage; au duc d'Orléans la couronne de France, à nous Philippe-Égalité! Vous me demandez grâce pour lui: mais lui, a-t-il fait grâce? A-t-il eu pitié de la plus belle des femmes, de la plus malheureuse des reines, de la plus contristée des mères? J'attache son nom au poteau infamant... N'a-t-il pas dressé l'échafaud où Marie-Antoinette est montée, traînée à ces hauteurs sanglantes par la haine et par la calomnie? Non, pour cet homme je ne mentirai pas à la vérité.
«On ne me verra pas, historien paradoxal, réhabiliter sa mémoire et faire pour lui ce qu'a fait Walpole pour Richard III; dans ma galerie de tableaux il paraîtra en pied, je ne jetterai pas sur sa laide figure le voile noir de Faliero: Faliero avait gagné des batailles avant de trahir son pays.
«Et puis voyez, monsieur, jusqu'où nous conduirait ce système de transactions avec l'histoire! Soit, j'y consens: je vais brûler mon livre, car j'aime mieux l'anéantir que d'en arracher une page. Allons, je ferai un autre livre, je peindrai une époque plus reculée: la vieillesse de Louis XV avec ses prodigalités, ses scandales, ses faiblesses; je montrerai la monarchie expirante de luxe et d'impuissance dans les bras de la Dubarry. Cependant il me faut d'autres personnages que Louis XV et MmeDubarry. On ne fait pas un roman à deux personnages, à moins de rencontrer Paul et Virginie, ou Manon Lescaut et le chevalier Desgrieux. Donc je prendrai nécessairement ceux qui approchaient le trône de plus près; dans ce nombre, le plus élevé par sa naissance, ne saurait être oublié. Aussi bien quelle figure à dessiner! quelle dépravation au milieu de tant de dépravations! Ce prince, le fils de Henri IV, est gros, épais, commun; le temps pèse à ses jours désœuvrés; la chasse seule occupe les facultés de son âme; sa force intellectuelle se résume entre un contre-pied du cerf et un défaut de sa meute; s'il pleut, si le soir il digère mal, ses courtisans et sa maîtresse jouent la comédie pour le distraire: mais quelle comédie! Il faut être un prince ou bien Mmede Montesson, sa maîtresse, ou tout au moins quelqu'un des leurs, pour entendre pareille comédie sans rougir. Déjà les polissonneries de Collé semblent trop voilées et trop chastes à cette cour d'un goût délicat. Vadé seul, Vadé, son langage des halles, ses jurons, ses ordures, ont le talent d'égayer les tréteaux de Bagneux et de Sainte-Assise, d'arracher un sourire à ce prince subalterne et à sa Maintenon du second ordre.—Ah! monsieur, m'allez-vous dire, un peu d'indulgence, un peu de ménagement pour celui-là, car, après tout, c'est notre aïeul.
«C'est notre aïeul! je me rends à cet argument. Remontons un peu plus haut, j'espère que nous serons plus heureux.
«Louis XV est jeune encore, charmant, aimé, victorieux; Ses mœurs faciles le poussent à l'amour, mais ses amours sont nobles et élégantes. À ce brillant tableau vient s'opposer un contraste singulier. Il n'est pas de romancier ou de poëte comique qui consentît à se priver d'un si grotesque personnage. Louis d'Orléans, libertin dans sa jeunesse, est devenu dévot, ou plutôt superstitieux, dans son âge mûr. Entouré de livres ascétiques, lui-même il compose des ouvrages de théologie, pour le malheur de ses bons génovéfains, qu'il ennuie toute la journée de sa prose sérénissime et de ses subtilités monacales. À cette folie religieuse il joint une folie d'un autre genre. Il ne veut pas croire que l'on puisse mourir, il nie la mort pour lui échapper, comme un médecin nous conseillait de nier le choléra-morbus pour l'éviter. Un jour, que son intendant lui soumettait les comptes du trimestre, il remarqua quelques diminutions dans la dépense; il en demanda la cause.—Monseigneur, plusieurs rentes viagères que vous payiez se sont éteintes.—Comment?—Monseigneur, les rentiers sont morts.—Ce n'est pas vrai, ce n'est pas possible. Vous êtes bien osé de me tenir un pareil langage! Apprenez, monsieur, qu'on ne meurt plus aujourd'hui. Arrangez-vous pour payer ces rentes, ou je vous chasse.»
«Un tel personnage paraîtrait peut-être assez original dans mon roman, mon livre, mon histoire, comme vous voudrez l'appeler. Mais je vous vois venir.—Ah! monsieur, laissez ce pauvre fou, qui n'a fait de mal à personne! Chacun a ses travers; celui-là, vous en conviendrez, est le plus innocent de tous. Il vaut mieux payer des créanciers morts que ne pas les payer vivants. Et puis enfin, monsieur, c'est notre trisaïeul.
«—C'est notre trisaïeul! Je n'ai plus rien à dire. Paix à notre trisaïeul! Remontons encore.
«Mais, hélas! je me trouve plus empêché que jamais. Nous voici arrivés à la Régence. Au dehors, l'avilissement de notre dignité nationale; au dedans, la banqueroute: partout la honte.
«De la Régence, le savez-vous, monsieur? datent tous nos malheurs. Le caractère public de la nation s'efface ou plutôt disparaît: l'antique bonne foi périt dans les calculs avides et insensés de Law; les croyances religieuses tombent devant l'audace des sceptiques. Les mœurs de la famille se corrompent pour imiter la corruption de la cour. Dans cette cour, il n'est point de vice qui ne soit représenté par quelque grand nom. Les plus illustres exemples ne manquent pas aux désordres les plus criminels. L'inceste les préside, une couronne en tête, un sceptre à la main.
«Ajoutez que la liberté civile ne gagne même pas à cette licence des mœurs. Tandis que l'on affiche un insolent mépris de la religion, au nom d'une abominable bulle les cachots se remplissent des citoyens les plus innocents et les plus vertueux. Voltaire est enfermé à la Bastille pour des vers qu'il n'a pas faits. Il est puni comme s'il était l'auteur d'une Philippique, comme s'il s'était écrié, avec Lagrange Chancel:
Nocher des rives infernales,Apprête-toi sans t'effrayerÀ passer les ombres royalesQue Philippe va t'envoyer.
Nocher des rives infernales,Apprête-toi sans t'effrayerÀ passer les ombres royalesQue Philippe va t'envoyer.
«Vous me demandez si je crois à toutes ces accusations? J'aime à douter du crime. Mais, s'il me prenait fantaisie d'écrire l'histoire des Atrides, il me faudrait à toute force parler de meurtres et d'adultères: de même, si j'écrivais l'histoire de la Régence, l'inceste et le poison devraient trouver place dans mes récits.
«Sans doute ce n'est pas là votre compte, et vous m'allez dire encore:—Ne troublons pas la mémoire de ce bon Régent! Je conviens qu'il a eu quelques torts de famille, mais on exagère toujours; puis il était brave, spirituel; à force d'indifférence il s'est montré quelquefois clément; et, entre nous, c'est encore ce que nous avons de mieux dans notre généalogie.
«Je cède à cet argument domestique. Volontiers, j'abandonne le Régent et ses maîtresses. Je vais aller encore un peu plus haut, car, je vous l'ai dit, il me faut un roman dont les personnages soient pris dans les temps modernes. Assez de grands talents se sont occupés du moyen âge et nous ont promenés dans les siècles lointains.
«Voici Louis XIV entouré de toutes les pompes de son règne: à sa voix, Versailles s'élève, le commerce renaît, les arts fleurissent: à tout ce qu'il touche le Roi imprime un caractère de grandeur, ses faiblesses mêmes sont ennoblies par je ne sais quel éclat de bon goût.
«Dans cette cour où le grand Condé, Turenne, Corneille, Racine, Molière, donnent au trône plus de force et en reçoivent plus de dignité, dans cette cour brillante de tous les genres de splendeur, un homme seul se rencontre comme pour la déparer; seul il reste insensible à tant de merveilles. Immobile au milieu de cette glorieuse activité, il s'habille en femme, Sardanapale aux genoux d'une chambrière laide et intrigante; encore s'il ne s'abaissait pas à d'autres amours, mais il en est que la nature réprouve autant que la morale: ceux-là sont faits pour lui. Cet homme, ce prince, c'est Monsieur, frère de Louis XIV et duc d'Orléans. Or, je vous le demande, puis-je l'oublier, ou comment faut-il que j'en parle, si j'en parle?
«Vous voyez donc qu'avec la meilleure volonté du monde, c'est là un passé à ne pas défendre. L'histoire est une trop grande dame pour se plier à toutes les fantaisies de courtisans nés d'hier. Laissons à l'histoire sa libre allure, comme on laisse sa libre allure à la flatterie. N'avez-vous pas vu, au dernier salon, un duc d'Orléans qui se casse, en dansant, le tendon d'Achille? La flatterie, faute de mieux, a fait de cet accident grotesque un grave portrait d'histoire. Le peintre nous a représenté le duc au moment où il tombe sur le plancher dans l'attitude d'un frotteur maladroit qui cire un parquet. Le tableau existe; il deviendra peut-être de l'histoire. S'il lui fallait un pendant, laissez faire la flatterie, elle saura le trouver, ce pendant historique: elle fera un tableau dans lequel nous verrons le cardinal Dubois, par exemple, le pied levé, lui aussi, et déguisant son noble maître jusqu'à l'excès.
«Il y aura toujours assez de gens pour draper majestueusement même un coup de pied au derrière. Laissez-nous donc être vrais, nous autres, quand nous l'osons.
«Si j'ai un conseil à donner aux courtisans du nouveau régime, c'est de prendre leur parti sur nos livres, comme nous avons pris notre parti sur leurs tableaux d'histoire.
«À les entendre, et pour complaire à des vanités de famille, il faudrait confisquer l'histoire d'un siècle et demi, et désormais la plus adroite flatterie de ce qui est serait l'oubli de ce qui fut. Mais ces accommodements peuvent-ils entrer dans un esprit droit et libre? Est-ce ma faute, à moi, si vous êtes contraints de renier vos aïeux, comme un parvenu de la veille désavoue son père le maltôtier? Je ne sais ce que je gagnerais à cette complicité de mensonges, mais je sais qu'elle ne servirait de rien à ceux que j'adulerais si bassement. Qu'importe, en effet, quels furent leurs ancêtres? Quels ils sont, voilà ce qu'on demande. Il se peut même que, loin de perdre à ces souvenirs historiques, ils grandissent, au contraire, par la comparaison: la vertu ainsi que la royauté commence avec eux dans leur race. Leur héritage n'est grevé d'aucun de ces legs de gloire qu'il est quelquefois difficile d'acquitter. Enfin, on les louera davantage encore de n'avoir aucun des vices de leurs pères, s'ils possèdent toutes les vertus qui leur ont manqué.»
Telle était cette fameuse préface; en voilà tout le côté venimeux! De ces pages misérables, est venu à mon triste roman son petit succès d'un instant. Et maintenant que je les relis de sang-froid, et que je me rends compte des injustices et des cruautés que contenaient ces lignes fatales, la rougeur m'en monte à la joue, et je me demande en effet si c'est bien moi qui ai signé ces violences misérables? Remarquez aussi la forfanterie, et comme elle était bienséante, en effet.
C'était le meilleur, le plus libéral et le plus clément de tous les rois, que j'attaquais sans peur... et sans danger dans cette préface misérable; et la belle œuvre, après tout, de l'injurier dans ses ancêtres, et la belle ambition de ressembler à ces misérables petits tribuns qui menacent, du poing, le soleil! Que c'était joli et bien trouvé de me mettre à trembler, sous une loi qui nous laissait toute liberté d'écrire, et que je faisais là de l'héroïsme à bon marché!
Et quand je disais que les avertissements ne m'avaient pas manqué, je ne disais que la moitié de la leçon qui m'avait été faite par le plus juste et le plus loyal des conseillers, M. Bertin l'aîné, mon second père. Il venait de m'adopter, comme un des siens; il venait de m'ouvrir, paternellement, leJournal des Débatsoù, depuis trente années, j'ai trouvé le travail et le pain de chaque jour; il m'aimait déjà, comme un vieillard aime un jeune homme honnête et laborieux, qui n'a pas d'autre ambition que l'ambition de l'heure présente, et qui, déjà, se sent tout pénétré des exigences de la terrible et décevante profession du journaliste. Moi, de mon côté, le voyant affable et bon, de cette inépuisable bonté que je n'ai jamais retrouvée en personne, avec tant de grâce et de douceur, je lui disais toute chose; il était si bon, qu'il voulut relire les épreuves de ceBarnave, une faveur qu'il avait faite à M. de Chateaubriand pour les épreuves de l'Itinéraireet desMartyrs.
Donc, obéissant à ses moindres désirs, qui étaient des ordres pour moi, je portai triomphalement à M. Bertin, dans cette belle maison des Roches (O jardins, ô douce vallée, où Victor Hugo conduisait sa muse, sa femme et les quatre enfants dont les voix fraîches remplissaient cet espace enchanté!), mon pauvre manuscrit deBarnave. À me voir passer, la tête haute et le regard superbe, les gens qui ne me connaissaient pas, auraient pensé que je portais avec moiHernani,Marion Delormeoula Recherche de l'absolu; je devais avoir en ce moment quelque aspect du tribun, du ténor, du capitaine, ou disons mieux, du matamore! «Tu portes César et sa fortune!» Heureusement que j'avais affaire avec l'indulgence en personne, et que M. Bertin me reçut et m'écouta le plus simplement du monde. Il avait commencé par sourire; il devint sérieux; à la fin de ma lecture impitoyable il était visiblement attristé, son bon sens et sa prudence avaient subi une cruelle épreuve à la lecture de ce pathos sentimental; il avait trouvé bien triste et bien épais, ce nuage où brillaient quelques éclairs. Notez que j'avais commencé par le livre, et que j'avais gardé la préface pour la fin, comme un morceau d'une éloquence irrésistible. Ah! le brave homme!... Et songer à quel point cette lecture a dû l'attrister!
Disons tout: mon enthousiasme et mon admiration pour cette belle œuvre, à peine étais-je arrivé à la fin de la première partie, avaient déjà perdu à mes propres yeux beaucoup de sa force et de son génie. À mesure que je lisais ce misérable roman, à ce grand juge, et que je cherchais à deviner mes futurs destins sur ce noble et sympathique visage, il me semblait que je descendais de mes hauteurs. Parfois je m'arrêtais:—Continuez, me disait-il. Parfois je hâtais mon récit qui m'impatientait moi-même:—Or çà n'allons pas si vite, et modérez-vous, au moins, dans le débit, reprenait M. Bertin. Puis il m'interrompait, tantôt en me disant:—Allons déjeuner! Tantôt, sans mot dire, il se levait, et fermait mon livre, avec un sourire assez voisin de l'ironie, et je le suivais dans les belles allées de ce beau parc qu'il avait planté, sur les bords de ces ruisseaux dociles à sa voix, sur les rives de ce lac qu'il avait appelé au milieu des vertes pelouses. Et comme s'il eût voulu me faire honte (il n'y pensait guère), chemin faisant, nous rencontrions, oublié sur un banc de verdure, un volume de Voltaire, un traité de Platon, un de ces chefs-d'œuvre éternels dont il faisait, tour à tour, la compagnie et l'enchantement de ses jardins.
Et lorsque enfin, après toutes ces haltes dans l'ennui, il eut subi tout mon livre, il me prit à l'écart de trois ou quatre jeunes gens qui devaient être, avec tant de courage et de talent l'honneur et la popularité duJournal des Débats, et qui causaient en riant, dans ces belles allées, de toutes les promesses de l'avenir:—Je vous ai bien écouté, me dit-il; à votre tour, écoutez-moi, je verrai après, si vous êtes sage, et si vous méritez un bon conseil.
Alors, de cette voix qui eût été toute-puissante à quelque tribune libérale (il n'a jamais accepté un seul de ces honneurs trop brûlants pour lui!), ce brave homme, et ce digne homme, entreprit de convaincre un obstiné qui ne voulait rien entendre. Il représenta à l'auteur deBarnavequ'il était trop jeune, et trop inhabile à toutes les choses sérieuses, pour se mêler sans ordre à ces grands événements qui tenaient l'Europe inquiète et le monde attentif; que le nouveau roi de cette France en proie aux disputes, lorsqu'il acceptait cette couronne exposée à de si cruels périls, faisait une action courageuse et d'un grand citoyen; donc celui-là sera un homme injuste, un homme ingrat, qui s'attaquera si vite (avec si peu de dangers pour soi-même) à ce courage, à cette prévoyance, à cette patience, à ce grand talent d'attendre et de prévoir. Quoi donc! voilà un prince éprouvé par toutes les vicissitudes les plus cruelles et les plus inattendues de la fortune insolente, un père de famille à peine remis des confiscations et des exils, qui s'occupe à réparer les ruines de sa maison, à retrouver ce qu'il a perdu dans l'orage, à élever royalement une famille bourgeoise, un homme ami de la paix, indulgent à tous, sévère à lui-même, intelligent du temps présent, plein de respect pour l'avenir, qui, nous trouvant tout d'un coup tombés dans l'abîme, arrive au premier cri de ce peuple au désespoir: «Seigneur! Seigneur! sauvez-nous! Nous périssons, Seigneur!»
Il arrive, et dans cette balance où pèse,... implacable, une révolution surnaturelle, il jette à l'instant ses biens, son nom, ses enfants, ses chers enfants, sa femme elle-même, un ange, une sainte, une mère, et la plus tendre aussi de toutes les mères:—«Tout cela (dit-il) est à vous, à la France, à mon règne. Allons, suivez-moi.»
Voilà ce qu'il dit à la France. Il appelle en même temps à l'aide, au secours du nouveau trône et des libertés nouvelles les historiens, les philosophes, avec les poëtes nouveaux, donnant sa part à chacun d'eux dans cet établissement qui devait durer dix-huit années, tout autant que les deux rois de la restauration, tout autant que l'empereur, autant que le règne du cardinal de Richelieu lui-même! Il a donc voulu régner avec les plus beaux esprits et les plus libres penseurs de son temps; bien plus, il accepte, imprudent sublime, une royauté difficile, inquiète, incomplète, agitée au dedans, humble au dehors, pleine d'émeutes, de résistances, de réclamations, et, pour lui-même, pleine d'escopettes et de poignards!
Donc (c'est toujours M. Bertin qui parle à l'auteur deBarnave) s'attaquer, de prime abord, à ce roi plein de justice, entouré d'embûches et désarmé des remparts de la majesté royale, était chose assez malséante. À quoi bon? De quel droit? Moi-même, l'auteur de ceBarnavedéclamateur, n'avais-je pas salué, naguère, dans son Palais-Royal, entouré de sa jeune et bienveillante famille, ce roi Louis-Philippe, notre dernier espoir, notre dernier défenseur? Laissons, croyez-moi, disait M. Bertin, les insulteurs de profession tourmenter ce brave homme; au contraire, honorons sa bonté, son travail, son zèle et sa royauté naissante!... Tel fut le conseil que me donnait M. Bertin; à ces conseils, il ajouta celui-ci: «Respecter le roi qui nous venait en aide, rassurer ces enfants qui seront bientôt les princes légitimes de la jeunesse libérale, et, si je voulais dire un adieu suprême au roi Charles X, le dire hautement, sans colère et sans injure, à celui qui vient, proclamé par la reine du monde et des révolutions... la Nécessité.»
Ceci dit, avec la plus sincère et la plus loyale conviction, mon cher maître me suppliait de ne pas me fermer toute carrière, à mes premiers pas dans la vie; il me disait que, nécessairement, dans les sentiers que nous devions parcourir, les uns et les autres, d'un pas ferme et sûr, je me rencontrerais avec quantité de bons et beaux esprits, bien décidés à maintenir l'établissement d'hier, à conserver ce qui n'avait pas péri dans le commun naufrage, et, disons tout, si quelques-uns parmi les combattants d'hier regrettaient d'avoir trop cruellement traité le roi qui partait, c'était à ceux-là mêmes un motif excellent pour ménager le nouveau roi, pour l'entourer de déférences, pour le défendre et pour l'honorer.
Quant au livre en lui-même, ici mon admirable conseiller disait que c'était une composition pleine de hâte et de malaise, indécise et mal nouée; il n'y avait là ni commencement, ni milieu, ni dénoûment. Pour quelques chapitres dans lesquels on reconnaît quelque talent d'écrire, et quelques passages qui sentaient l'inspiration, que de fautes contre la logique et le sens commun! En même temps, quels affreux détails! Quels épisodes qui touchaient au délire! Où donc étaient le calme et le sang-froid? Où donc allais-je, au hasard, cheminant sans but et sans frein?—Bref, ceBarnaveétait un livre idiot dont on pourrait tout au plus sauver quelques bonnes pages.... et je ferai bien d'y renoncer.
Telle fut la conclusion de ce discours. Ceci fut dit avec une énergie, une grâce, un accent irrésistibles. Qui que vous soyez, vous connaissez M. Bertin l'aîné,... vous l'avez vu (quel chef-d'œuvre!) sur cette toile impérissable où M. Ingres, dans tout l'éclat et toute la vérité de son génie, a représenté ce regard, cette attitude et cette intelligence éloquente... Tel il était, lorsqu'il parlait à cœur ouvert! Et le moyen de résister à cet ordre ainsi donné?—Non! non! me disais-je à moi-même, il ne faut pas pousser plus loin cette injustice, et malheur à moi, si je ne suis pas convaincu que je viens d'écrire un mauvais livre! Ainsi, je reviens à Paris, bien décidé à tout brûler.
Mais quoi! l'orgueil, la vanité, la fausse honte et les gens qui vous disaient: «C'est superbe! Y pensez-vous, brûler un pareil livre?» Ou bien, il y en a d'autres qui vous disaient: «Votre livre est annoncé! On sait déjà ce qu'il renferme. Il est attendu par des gens qui seront bien mécontents de votre manque de parole...» Et voilà comme après une si bonne et si sage résolution, quand mon penchant même était de jeter au feu ces gerbes sans épis, ces fleurs mal liées, ces fagots d'un fagotier ignorant, il advint que le fameuxBarnavefut publié, sans que j'eusse ôté même les fautes les plus grossières, même les folies les plus inutiles!... M. Bertin en eut certes un chagrin bien sincère... il ne m'a jamais dit un mot de ceBarnave! Il ne l'a pas relu, j'en suis sûr, et, par un châtiment sévère, il n'en fut pas dit un mot dans leJournal des Débats.
Cela fit le bruitd'une châtaigne qui pette au feu d'un fermier... eût dit Shakespeare. O justice! O bon sens! Après deux éditions de ceBarnave, il n'en fut plus question dans ce monde lettré où j'ai passé ma vie! À coup sûr, il en eût été fait plus de bruit, si je l'avais brûlé d'une main délibérée. On eût dit: c'est dommage; et le souvenir de ce livre anéanti par moi m'eût placé au rang des écrivains qui se sont fait justice. Ils sont rares; on les compte. Eh! que j'ai perdu là une admirable occasion de rivaliser avec eux, M. Bertin attestant de ma modestie et de ma docilité.
Heureusement que s'il a été fâché contre mon œuvre, il eut bien vite oublié mon crime; et comme il me vit désormais uniquement voué à ma tâche, attentif et plein de zèle à tout ce qui touche à mes devoirs, devenu prudent par ma chute, et rendu juste aussi par le spectacle assidu des grands services que nous rendaient, chaque jour, ce bon roi, cette reine admirable et ces princes, leurs nobles enfants, il oublia tout à fait ce malheureuxBarnave. Ainsi, plus nous suivions ce grand sage en son sillon lumineux, plus nous écoutions sa parole, et plus nous nous sentions voisins de ce roi juste, honorable et loyal. Jusqu'à la fin, nous l'avons écouté et suivi; nous étions à son lit de mort où il attendait son heure suprême avec le calme et la sérénité des âmes fortes.—«Ne me pleurez pas, nous disait-il: j'ai vécu heureux; je meurs heureux, c'est vous que je pleure, et c'est sur vous que je pleure!» Ah! M. Bertin l'aîné! Il avait tant de prévoyance! Il savait si bien l'avenir!
Et maintenant, si le lecteur voulait savoir pourquoi cette nouvelle édition d'un si méchant livre, et pourquoi je rends aujourd'hui cette vie éphémère à ces pages mortes depuis si longtemps?
J'ai voulu, dirais-je au lecteur, sauver de l'immense oubli la partie honnête et vaillante de ce livre où j'avais jeté la première inspiration de ma jeunesse. En même temps, je voulais témoigner de mon châtiment, de mon repentir! Je voulais dire aussi que le jeune homme imprudent qui publiait ceBarnaveil y a trente six ans, (c'est un siècle!) a racheté sa faute à force de dévouement et de respect, lorsqu'aux jours de 1848, quand la France eut perdu son dernier roi, quand même son image était insultée, aux heures sombres où le nom seul du roi était une récrimination violente, l'auteur deBarnaveeut l'honneur de crier aux insulteurs de son roi: «Vous êtes des lâches!» Puis, quand le roi mourut, en exil, l'auteur deBarnaveeut l'honneur d'écrire au milieu de Paris l'oraison funèbre de ce bon prince, et ces pages funèbres furent soudain comme une consolation dans tout ce royaume en deuil! Ajoutons ceci que l'auteur deBarnaveavait conservé le droit de défendre cette royauté vaincue, à force de modestie et d'abnégation.
Cette royauté dans l'abîme, elle ne savait pas même le nom de son défenseur, et, quand elle l'apprit par hasard, elle en eut une certaine joie, en songeant qu'elle trouvait au moins justice et reconnaissance dans un écrivain pour qui elle n'avait rien fait... et qui ne lui avait rien demandé!
Qui que vous soyez, félicitez-vous d'un dévouement sans récompense! Heureux les rois que vous aimez et que vous pleurez, uniquement pour la part qu'ils vous ont faite dans la liberté commune et dans le bonheur de tous! Ils peuvent se fier à des hommages qui les vont chercher dans l'exil, et qui n'ont jamais eu rien de servile; leurs enfants doivent, au fond de leur cœur, honorer un dévouement qui les console au delà des océans.
Peut-être aussi les braves gens, voyant ma peine, et témoins de mon travail de chaque jour, accepteront ce livre oublié comme un des plus humbles témoignages de ce grand règne de dix-huit années, qui supportait de si méchantes rapsodies, et qui contenait de si belles œuvres! O règne intelligent, clément, pacifique! Il a vu naîtreHernaniet lesParoles d'un Croyant; il contenait Armand Carrel et M. de Balzac; il vit mourir Chateaubriand et venir au monde Alfred de Musset! Il a vu, réunis à son ombre indulgente tant de grands ouvrages et tant d'écrits éloquents, de M. de Lamartine à M. Thiers, de M. Cousin à M. Villemain, de Béranger à M. Guizot! Ce règne est un monde où tout passe, où tout brille, où tout meurt! Il a produit dans les artsRobert le Diableet lesHuguenots, laStratonice, de M. Ingres; laJane Grey, de Paul Delaroche, laMarguerite, d'Ary Scheffer, et laJeanne d'Arcde la princesse Marie; il a rempli la double tribune et le monde entier des voix les plus éloquentes; il a fait du roman un poëme, et du journal qui passe, un livre immortel! Il a ouvert même les tombeaux... ce tombeau de Louis XIV, appelé le château de Versailles, étonné de retrouver même une heure..., un instant, ses anciennes et royales splendeurs.