C'est aujourd'hui que part le dernier régiment caserné dans la ville: un régiment de ligne.
Léon et moi, nous avons été l'attendre sur la place du Marché pour l'accompagner jusqu'à la gare.
C'est épique le départ des troupes. Jamais je n'ai éprouvé ce que j'éprouve. Il y a dans l'air comme un frisson de bataille et le soleil de juillet qui fait briller les armes et étinceler les cuirasses, vous met du feu dans le cerveau. La terre tremble au passage de l'artillerie qui va cracher la mort, et le coeur saute dans la poitrine pendant que rebondissent sur les pavés les lourds caissons aux roues cerclées de fer, pendant que s'allongent au-dessus des affûts les canons de bronze à la gueule noire. Les musiques jouent des hymnes guerriers, on chante laMarseillaise, l'or des épaulettes et les broderies des uniformes éclatent au soleil, les drapeaux clapotent aux hampes où l'aigle ouvre ses ailes, les fers des chevaux luisent comme des croissants d'argent et l'on sent planer au-dessus de cette masse d'hommes parés pour le combat, au-dessus de ces bêtes de chair et de fer qui vont se ruer à la bataille, quelque chose de terrible et de grand, qui vous bouleverse. Le sang gonfle les veines, la fièvre vous brûle, et il faut crier, crier, crier encore, pour ne pas devenir fou.
Ah! j'ai crié: «A Berlin!» depuis quelques jours. Je m'en suis donné à coeur-joie. J'en ai presque attrapé une extinction de voix. Pourvu que je puisse encore acclamer le régiment qui va venir...
--Est-ce qu'il va se décider, à la fin? demande Léon qui s'impatiente. Si nous allions un peu plus loin?
--Mais non, mais non, nous sommes bien ici.
C'est jour de marché, aujourd'hui. La place est pleine de paysans qui ont apporté leurs légumes; leurs étalages sont sous les arbres, et, par-ci par-là envahissent les trottoirs. Nous nous sommes casés entre une marchande de salade et un vieux marchand d'oignons qui guette les clients à quatre pattes. Il est obligé de se tenir à quatre pattes parce que, à chaque instant, un oignon se détache du tas et roule sur le bitume; le vieux n'a qu'à étendre la main pour le ratteindre. C'est un malin, ce vieux-là.
Bon! un oignon qui roule. Le marchand se précipite pour le rattraper; mais un officier qui passe, botté et éperonné, vient de mettre le pied dessus. Il glisse et tombe sur le genou.
Le vieux retire sa casquette.
--Pardon, excuse, mon officier.
L'officier se relève, saisit sa cravache par le petit bout et, à toute volée, envoie un coup de pommeau sur le crâne dénudé du vieux qui tombe à la renverse. Du sang jaillit sur les oignons.
--V'là l'régiment! crie Léon.
La musique éclate au bout de la rue. Nous nous précipitons.
--As-tu vu ce pauvre vieux?
--C'est bien fait. Il n'avait qu'à faire attention à ses oignons. Si l'officier s'était cassé la jambe, hein?
Je ne réponds pas. Je suis trop occupé à regarder les soldats que nous escortons sur le trottoir, marchant au pas, en flanqueurs.
Les soldats, eux, ne marchent pas trop au pas: le trouble et l'enthousiasme, la joie d'aller combattre les Prussiens, l'émotion inséparable d'un départ--un tas de choses.--Il y a un vieux chevronné, à côté de moi, qui titube. Un officier tout jeune, presque sans moustaches, lui remet toutes les deux minutes son fusil sur l'épaule. Ça fait plaisir de voir l'union qui règne entre officiers et soldats. Le colonel, un vieux tout gris, salue de l'épée quand on l'acclame et un clairon, au premier rang, a fourré un gros bouquet de roses dans le pavillon de son instrument qu'il porte comme un saint-ciboire. D'autres bouquets sont enfoncés dans les canons des fusils, des bouteilles montrent leurs goulots sous la pattelette des sacs et deux ou trois chiens, les pattes croisées, sont étendus sur la toile de tente roulée autour des havre-sacs. On applaudit les chiens.
Place du Marché, tous les paysans sont accourus. Ils font une ovation au régiment. Et, devant la boutique du pharmacien qui fait le coin, quatre ou cinq grands gaillards qui viennent d'en sortir agitent leurs casquettes. L'apothicaire aussi remue son mouchoir blanc, pendant que, derrière lui, à travers ses jambes, on aperçoit la blouse bleue du marchand d'oignons, étendu sur le parquet.
Rue Duplessis, à chaque pas, des habitants se jettent dans les rangs, offrant des pains, des saucissons, des bouteilles rouges, des bouteilles jaunes, des bouteilles vertes. Je reconnais M. Legros, l'épicier--marchand de tabac, notre voisin. Il a apporté des cigares qu'il distribue.
--Tenez, tenez. Et ce sont des bons: des deux sous... bien secs...
Il fait l'article comme s'il voulait les vendre. L'habitude! Un soldat s'y trompe.
--Est-ce que t'aurais le toupet de ne pas nous les fournir à l'oeil, tes cigares, eh! sale pékin?
M. Legros proteste. Malgré tout, il a de la peine à s'en tirer.
--A l'oeil, mes cigares, à l'oeil. Et tenez, mon brave, si vous avez besoin d'allumettes, voilà ma boîte.
De-ci de-là, on entraîne les troupiers dans les cabarets. Devant Beaugardot, le marchand de meubles d'occasion, des fauteuils anciens sont alignés sur le trottoir. Des soldats vont s'y asseoir avec armes et bagages et refusent de se lever. C'est un commencement de débandade.
Mais, tout à coup, la musique entame laMarseillaise.
Allons enfants de la patrie,Le jour de gloire est arrivé...
Allons enfants de la patrie,Le jour de gloire est arrivé...
Allons enfants de la patrie,
Le jour de gloire est arrivé...
Ah! que c'est beau. Les soldats ont repris leur rang. Des acclamations enthousiastes les suivent jusqu'à la gare.
A travers les grilles, un troupier me passe son bidon et me prie d'aller le remplir chez le marchand de vin, en face. Il fouille dans sa poche.
--Attendez, je vais vous donner des sous.
Mais je ne veux pas de son argent; j'ai justement un franc dans ma poche. Je lui paierai son litre.
--Tenez, voilà votre bidon.
--Merci bien, jeune homme. C'est peut-être le dernier litre que je boirai que vous m'offrez là.
--Le dernier! s'écrie Léon, se dressant sur la pointe des pieds, rouge comme un coq, tellement il est joyeux de remonter le moral d'un guerrier, le dernier!... Ah! nous vous en offrirons bien d'autres, quand vous reviendrez vainqueur!
Des bourgeois qui nous entourent applaudissent, mais le soldat hoche la tête.
--Merci tout de même...
Il n'a pas l'air d'avoir confiance, réellement.
--Comprends-tu ça? me demande Léon en revenant. Douter de la victoire! Partir avec aussi peu d'enthousiasme!... Moi, je donnerais je ne sais quoi pour pouvoir aller rosser les Prussiens... Tiens, ce soldat n'a pas de coeur!...
Je ne sais pas trop. Il ne considère peut-être pas la guerre comme une partie de plaisir, il s'en fait peut-être une idée plus exacte que nous, au bout du compte. Et des tas de choses auxquelles je n'ai pas encore pensé se présentent à mon esprit...
--Eh bien? Était-ce beau? me demande mon père qui prend le café, sous la tonnelle du jardin, avec M. Beaudrain et M. Pion.
--Oh! oui.
--Beaucoup d'enthousiasme, comme toujours? crie M. Pion. Un entrain endiablé! Moi, voyez-vous, j'ai dû renoncer à assister au départ des troupes. Ça me faisait trop de mal de ne pas partir avec eux... Une guerre pareille! Une guerre qui sera une seconde édition de la campagne de Prusse...
--En 1806, fait M. Beaudrain... Iéna...
--Parfaitement. Vous connaissez le mothistoriquedit avant-hier à Saint-Cloud par un personnage des plus haut placés: «Cette guerre de 1870, comme celle de 1859, sera menéetambour battant.» L'Empereur, qui entendait, a souri... Il a souri, messieurs, répète M. Pion en tordant sa longue moustache.
--Le fait est que les Allemands ne sont guère de taille à se mesurer avec nous, dit mon père. Les services de leur armée sont très défectueux, les vivres manquent, les hommes de la landwehr se refusent à prendre les armes, l'argent devient de plus en plus rare... Toutes les grandes maisons de commerce font faillite les unes après les autres...
--Oh! le choc sera rude, fait M. Beaudrain; mais nous en sortirons vainqueurs. L'instinct me le dit, l'observation professionnelle me le démontre. Dans l'histoire passée on peut lire l'histoire future... Et puis, quel enthousiasme! Quelles manifestations magnifiques!... Un peu de surexcitation factice, me direz-vous? Mais non, mais non! L'effet produit est grand. Je dirai plus: il est utile... Voyez, messieurs, voyez, d'ailleurs--et M. Beaudrain tire un journal de sa serviette--voyez l'avis d'un homme généralement froid, toujours sensé, d'un universitaire--M. Beaudrain incline la tête--M. Francisque Sarcey:
«Il faut crier fort si l'on veut être entendu loin.
«Si ce foyer pétillait d'une flamme moins vive, il ne répandrait pas sa chaleur sur le reste de la France; soncontre-coupne s'en ferait pas sentir aussi vite au fond des campagnes, un peu plus lentes à s'émouvoir.
«Qu'on se rappelle l'immortel élan de 92. C'étaient les mêmes transports qui préludèrent aux mêmes victoires.»
--Etc., etc. Messieurs, veuillez m'excuser, mais l'heure de mon cours va bientôt sonner et vous permettrez... A ce soir, mon cher Jean...
Et le professeur disparaît, sa serviette sous le bras.
--Et nos généraux, s'écrie M. Pion en frappant sur l'épaule de mon père. Croyez-vous qu'ils vaillent les princes de Prusse?
--L'Empereur a agi sagement en se réservant le commandement en chef, dit mon père.
--Et en confiant le poste de major général au maréchal Le Boeuf. Il a préparé la victoire de longue main celui-là. C'est grâce à lui que tout est prêt.
--Et Mac-Mahon, qu'en dites-vous.
--On l'a vu à l'oeuvre.
--C'est comme le général de Cousin-Montauban.
--C'est Bazaine qui m'intéresse tout particulièrement. C'est un compatriote, un enfant de Versailles...
--A qui le dites-vous? Sa maison est à deux pas de la mienne.
--Ah! dites donc, il y a dans leFigarod'aujourd'hui un article sur le général Frossard, le gouverneur du Prince Impérial... un article d'Édouard Lockroy... c'est très intéressant.
«Le général Frossard est un homme âgé, froid, calme. On le dit un stratégiste de premier ordre. Depuis longtemps, il n'a rien commandé. Le général Frossard a expliqué à son auguste élève toutes les guerres de l'Empire. Il promenait des soldats de plomb sur une carte d'Europe et le jeune Prince les renversait avec de petites boulettes de mie de pain lancées par de petits canons en bois.
«Quand le général Frossard voulut raconter la campagne de Waterloo et faire rétrograder l'armée française, le Prince Impérial se fâcha:
«--Non!... Jamais!... s'écria-t-il avec un mouvement de colère. Et, malgré les instances de son précepteur, il disposa ses batteries et écrasa d'un coup l'armée anglaise, l'armée prussienne, Blücher et Wellington.»
--Ah! c'est beau! s'écrie M. Pion... c'est beau!... Et nous douterions de la victoire! Allons donc!
Non, il n'y a pas à en douter. Mille fois non. Et si le soldat de la gare était ici... Par le fait, il avait l'air d'un imbécile; une figure idiote--quelque Bas-Breton--un illettré.
Oui, un illettré; ah! s'il pouvait lire les journaux, comme moi...
Car je lis les journaux, tous les jours, sans me cacher, en propriétaire. Mon père ne m'en empêche pas et ma soeur, heureuse de pouvoir causer avec moi des événements du jour, me les passe elle-même.
J'apprends ainsi que «c'est à peine si l'on s'aperçoit qu'un vide s'est produit dans nos arsenaux», que «la guerre ne peut avoir aucune surprise inquiétante pour nous; notre admirable corps d'éclaireurs, dont le moindre trappeur rendrait des points à Bas-de-Cuir, sondera le terrain devant chaque soldat»; et que «l'administration française a, de son côté, un service d'espions parfaitement organisé».
J'ai lu la réponse de l'Empereur à l'adresse du Corps législatif. J'ai vu comment il a répondu à l'Impératrice qui disait au Prince Impérial, en l'embrassant, au moment du départ:
--Adieu, Louis! et surtout fais ton devoir.
--Madame, nous le ferons tous.
J'ai vu comment il a veillé aux arrangements de sa maison militaire avec une austérité toute spartiate. Son domestique est réduit à un seul valet de chambre. Deux cantines suffiront à transporter tout le bagage impérial. «Pour bien faire la guerre, a répondu Sa Majesté à un général, il faut la faire en sous-lieutenant.»
Il paraît que l'enthousiasme est énorme, en province, au passage des régiments.
«On s'embrasse, dit laLiberté--un journal sérieux,--les mains et les coeurs s'étreignent. Il faut bien le dire, le succès est surtout pour les zouaves et les turcos, qui sont d'un entrain effroyable et d'une verve étourdissante.
«--Ah! disent-ils, les Prussiens ont voulu voir la ménagerie d'Afrique? Eh bien! ils la verront!»
«De fait, ils sont effroyables à voir: à moitié nus, coiffés de rouge, l'oeil allumé par le patriotisme et le vin! Pauvre landwehr!
«Au moment où j'écris, douze cents zouaves entrent en gare, perchés sur les wagons, dansant un cancan échevelé et hurlant à pleins poumons.»
Ah! les turcos! j'aurais tant voulu les voir passer!... Et les zouaves!
J'en ai vu un--sur un journal illustré qu'expose le libraire, au bout de la rue.--Il est couché à plat ventre, en face d'un Prussien qui le regarde, de l'autre côté de la frontière.
--C'est-y joli, Berlin? demande le zouave.
--Et Paris?
--Qué qu'ça t'fait? T'y vas pas.
Il y a aussi une caricature qui représente un militaire faisant ses adieux à sa payse.
--Reviendras-tu bientôt? dit la payse.
--Parbleu! Un tour de Rhin et un tour de Mein, et je reviens.
C'est très drôle.
Ce qui est drôle, aussi, c'est les nouvelles à la main des journaux:
«Connaissez-vous la dernière mode? Appeler son chien Bismarck et lui accrocher un écriteau portant: «Vive la France!» Faire acclamer la France par Bismarck, c'est tout de même raide.»
Ou bien:
«M. de Bismarck nous reproche de faire usage des turcos!... Tout ce que nous pouvons vous promettre, Monsieur de Bismarck, c'est que le turco, devenu Français maintenant, y mettra de la décence, il n'abusera pas trop du... Prussien.»
Les chansons sont plus sérieuses,--mais aussi belles:
Puisque c'est l'heure de la haine,Faisons parler les chassepots...
Puisque c'est l'heure de la haine,Faisons parler les chassepots...
Puisque c'est l'heure de la haine,
Faisons parler les chassepots...
Et puis, celle-ci, dont l'auteur est le prince Pierre Bonaparte:
Berceau du progrès, pays magnanime,Ton bras glorieuxqui frappe et rédime,Reprend sa vigueur et reporte enfinNotre aigle immortel aux rives du Rhin.
Berceau du progrès, pays magnanime,Ton bras glorieuxqui frappe et rédime,Reprend sa vigueur et reporte enfinNotre aigle immortel aux rives du Rhin.
Berceau du progrès, pays magnanime,
Ton bras glorieuxqui frappe et rédime,
Reprend sa vigueur et reporte enfin
Notre aigle immortel aux rives du Rhin.
Et puis, la chanson des marins--car la flotte va entrer en scène et les Prussiens ont été prévenus qu'ils pouvaient, «s'ils tenaient à conserver un spécimen de leur marine, le placer immédiatement dans le musée de Berlin».--Ma soeur la chante, cette chanson-là. Du matin au soir on lui entend répéter le refrain:
Et vous, hache au poing, race antique,Debout, matelots!... La BaltiqueDresse pour vous ses flots vengeurs!
Et vous, hache au poing, race antique,Debout, matelots!... La BaltiqueDresse pour vous ses flots vengeurs!
Et vous, hache au poing, race antique,
Debout, matelots!... La Baltique
Dresse pour vous ses flots vengeurs!
Je ne fais pas que lire les journaux. J'ai des occupations plus sérieuses: je copie les proclamations. J'ai acheté un cahier tout exprès pour ça. Léon aussi. Nous rôdons par la ville, épiant le moment où l'afficheur colle sur les murs des carrés de papier blanc, à l'affût des placards émanant de l'autorité. Nous passons notre travail à M. Beaudrain--qui le recopie sur un beau registre à fermoir.
Entre autres choses importantes, nous avons déjà transcrit la Proclamation de l'Empereur au Peuple et la Proclamation à l'Armée.
Dans la première, il est dit que:
«Le glorieux drapeau que nous déployons encore une fois devant ceux qui nous provoquent est le même qui porta à travers l'Europe les idées civilisatrices de notre grande Révolution.»
Et, dans la seconde:
«De nos succès dépend le sort de la liberté et de la civilisation.»
D'ici peu, nous nous livrerons à d'autres travaux. Jules a fait cadeau à Léon d'une carte du Théâtre de la Guerre, avec de petits drapeaux pour marquer les positions des belligérants. Les petits drapeaux dorment dans leur boîte, fraternellement, drapeaux prussiens et drapeaux français, en attendant que le canon les réveille et qu'on les pique sur les places conquises.
Pour nous distraire, le soir, Léon et moi, nous parcourons la ville avec une troupe de camarades, en chantant laMarseillaiseet lechant du Départ.
Mourir pour la Patrie,C'est le sort le plus beau...
Mourir pour la Patrie,C'est le sort le plus beau...
Mourir pour la Patrie,
C'est le sort le plus beau...
--Sacrée bande de polissons! a crié l'autre soir le père Merlin, par sa fenêtre, comme nous passions devant chez lui en hurlant ça; si vos parents n'étaient pas des ânes, il y a longtemps qu'ils vous auraient flanqués au lit à coups de martinet!
Quelle vieille canaille!
Je viens de planter un petit drapeau tricolore sur Saarbruck.
--Si tu veux, me dit Léon, nous laisserons la carte du Théâtre de la Guerre toute ouverte sur la table du salon. Comme ça, tous ceux qui entreront ici pourront voir où nous en sommes... Si nous piquions quelques drapeaux d'avance sur la route de Berlin?
--Gardez-vous-en bien! s'écrie M. Beaudrain qui recopie sur son registre la dépêche de l'empereur à l'impératrice, que nous venons de lui apporter. Gardez-vous-en bien! La guerre nous réserve tant de surprises! Savez-vous si nous passerons par Francfort ou si nous marcherons sur Rastadt? Connaissez-vous le plan élaboré par notre état-major? Êtes-vous dans le secret des dieux?... Ah! jeunes étourneaux... Mais, dites-moi donc, êtes-vous bien sûrs d'avoir transcrit fidèlement la dépêche?... «Louis vient de recevoir le baptême du feu; il a étéadmirable de sang-froidet n'anullement été impressionné...» Ça fait un pléonasme.
--Monsieur, c'était comme ça.
--Ah!... «Une division du général Frossard a pris les hauteurs qui dominent la rive gauche de Saarbruck.»... Larive..., larived'uneville...
--Vous êtes certains qu'il y avait:la rive?
--Oui, monsieur.
--«Nous étions enpremière ligne, mais les balles et les bouletstombaient à nos pieds.»
--Monsieur, dit Léon, voilà une phrase qui m'a étonné.
--A tort, mon ami, à tort. Cela prouve simplement que les fusils à aiguille ne valent rien... et démontre en même temps la supériorité du Chassepot. «Louis a conservé une balle qui est tombée près de lui. Il y a des soldats qui pleuraient en le voyant si calme.»
M. Beaudrain essuie furtivement une larme avec sa manche.
--«Nous n'avons eu qu'un officier et dix hommes tués.» Les risques de la guerre! soupire M. Beaudrain en refermant son registre; on ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs.
Et il ajoute:
--Cette dépêche du chef de l'État est modeste. Elle l'est même beaucoup trop. Elle ferait croire à une simple escarmouche; et c'est une grande victoire que nous avons remportée, une grande victoire!
Le soir, on a illuminé et on a pavoisé la ville. Je voudrais bien être à demain. Qu'est-ce que vont dire les journaux?
Ils disent que la revanche de 1814 et 1815 a commencé, que la division Frossard a culbuté trois divisions prussiennes, que nos mitrailleuses ont impitoyablement fauché l'ennemi, et que l'empereur est rentré triomphant à Metz.
Il paraît que Sa Majesté semblait rajeunie de vingt ans. Le prince impérial était très crâne. Son oeil bleu lançait des éclairs. Des milliers de soldats l'escortaient en lui jetant des fleurs.
On a bombardé et brûlé Saarbruck, aussi. Tant mieux. Ça apprendra aux Prussiens à démolir le pont de Kehl, les vandales.
Saarbruck ne redeviendra jamais plus allemand. C'est un journal qui l'affirme; et il apprend au public qu'il est déjà «arrivé au ministère de l'intérieur six demandes pour la place de sous-préfet de Saarbruck».
--Et ce n'est qu'un commencement, répète M. Pion en se frottant les mains, un tout petit commencement. L'armée allemande meurt de faim. Avant-hier, six cents Badois affamés ont passé la frontière et sont venus se faire héberger chez nous. Et puis, le roi Guillaume est malade.
--Ainsi, du reste, que le général de Moltke, fait ma soeur. Quant à Frédéric-Charles, il est gravement indisposé...
--Et Bismarck a la colique! s'écrie M. Legros en tamponnant son front avec son mouchoir, car il fait très chaud et il transpire facilement... Ah! à quand la grande raclée?
Oui, à quand? A bientôt s'il faut en croire le petit tailleur de la rue au Pain, près du marché. Il vient de changer d'enseigne. Il a fait clouer sur sa boutique une grande bande de calicot portant ces mots:
AU PRUSSIENSpécialité de vestes.
AU PRUSSIENSpécialité de vestes.
AU PRUSSIEN
Spécialité de vestes.
Des lampions et des drapeaux, des drapeaux et des lampions. Il y en a partout, au-dessus des portes, aux fenêtres, dans les arbres et aux ridelles des charrettes. Le boueux qui enlève les ordures, le matin, a piqué un étendard d'un sou, surmonté d'une plume rouge, sur le collier de son cheval et la préfecture a arboré une grande bannière, toute frangée, dont le gland d'or balaie le trottoir. Versailles est enrubanné comme un conscrit. Il a l'air d'avoir son plumet aussi; on ne reconnaît plus les habitants, tellement la nouvelle de la victoire les surexcite. La ville est sens dessus dessous. Je n'ai jamais vu ça. Il y a du monde dans les rues jusqu'à dix heures. Mon père m'a déjà emmené deux fois au café avec lui, et j'ai profité de la cohue--presque la moitié des chaises est occupée, sur la terrasse!--pour demander des grenadines au kirsh. Mon père avale son grog à petites gorgées en trinquant toutes les deux minutes à la victoire de la France et à la santé de l'empereur et nous ne partons que très tard, après neuf heures et demie. Nous passons par les rues qu'éclairent les lampions et les lanternes vénitiennes aux raies multicolores. Ça sent la vieille graisse, et, quand on passe trop près des murs, du suif fondu rebondit sur vos chapeaux et vous coule dans le cou. C'est très beau.
Mais, tout à coup, un drapeau disparaît, puis dix, puis vingt. On les arrache par centaines, on les arrache tous et on décroche les lampions.
Les Prussiens sont vainqueurs. Wissembourg est pris!
D'abord, ç'a été un engourdissement. On en est resté là. Puis, on s'est révolté, on n'a pas voulu croire; on a parlé de mensonge ignoble, de manoeuvre de Bismarck... Maintenant, on sait à quoi s'en tenir: nous avons été surpris, pris en traître, écrasés sous le nombre.
--Nous sommes manche à manche avec les Prussiens, dit M. Pion, mais à nous labelle.
Eh bien! nous l'avons gagnée, la belle! Et rapidement encore! On vient de coller sur les murs, ce soir, 6 août, une dépêche qui annonce une revanche de Mac-Mahon: le prince de Prusse a été battu à plate couture et fait prisonnier avec 40.000 hommes de son armée.
--40,000 prisonniers! s'écrie ma soeur... Et on a bien dû en tuer autant... Croyez-vous qu'on fusillera les prisonniers, monsieur Pion?
--Non, mademoiselle. Ce serait contre le Droit de la guerre... à condition qu'ils appartiennent tous à l'armée régulière, car, dans le cas contraire--M. Pion met en joue, avec ses longs bras, un partisan imaginaire;--dans le cas contraire, on peut les passer par les armes sans autre forme de procès. Vous savez que, dans les guerres de l'Empire, particulièrement en Espagne, tout habitant pris les armes à la main était fusillé sommairement.
--Naturellement... C'est bien dommage qu'on ne puisse exécuter ces Prussiens... Ah! si nous avions des détails sur la bataille...
--Nous en aurons demain.
Heureusement qu'on n'a pas besoin d'avoir des détails pour illuminer et pavoiser. Tout le monde, en ville, a déjà sorti ses drapeaux et rattaché ses lampions.
Non, pas tout le monde. Un cafetier de la rue de la Paroisse n'a pas jugé à propos de pavoiser son établissement. Pourquoi? C'est ce que se demande la foule, qui s'est massée sur le trottoir, en face de chez lui. Un vieux monsieur à la face placide, toute glabre, que j'ai vu bien souvent assis sur un banc du square Hoche, sa canne à bec de corne entre les jambes s'écrie:
--Ce sont des Prussiens!
--Des Prussiens! Oui, des sales Prussiens! A bas les Prussiens!
Et une chaise de la terrasse, lancée à toute volée, brise la glace de la devanture. Le tumulte augmente. Les vociférations se croisent. On continue à jeter des chaises et des pierres contre les vitres et les becs de gaz.
--A bas, les Prussiens! A mort, les Prussiens!
Je ramasse un caillou et je le lance de toute ma force. Malheureusement, tout est déjà cassé et mon caillou ne cause aucun mal. J'en suis désolé.
--A bas, les Prussiens! A mort, les Prussiens!
Le patron et la patronne du café sortent en faisant des gestes. Mais on les accueille par des huées, par des grossièretés sans nom.
Ça me semble exagéré ces insultes, car enfin si ce n'étaient pas des Prussiens?
La femme rentre, terrifiée, en se bouchant les oreilles, pendant que le mari reste sur le seuil de la porte. Il est tout pâle, mais on voit qu'il n'a pas peur. Ce ne doit pas être un Prussien.
Tout d'un coup, tendant les poings vers la foule, il crie:
--Lâches!... Imbéciles!... Sauvages!...
Il y a un mouvement de recul, et le vieux monsieur, au dernier rang, profite d'un moment d'accalmie pour dire:
--Arborez le drapeau français et l'on vous laissera tranquille.
La patronne, qui a dû entendre, apparaît à une fenêtre du premier avec un drapeau qu'elle déroule. On applaudit... Mais, presque aussitôt, les huées et les injures recommencent: le drapeau est un drapeau anglais, tout rouge, avec un petit carré bleu, rayé d'argent à l'angle.
Un monsieur, employé à la préfecture, cravaté de blanc, et un maçon, se précipitent sur le propriétaire du café; celui-ci, d'un coup de poing en pleine figure, envoie rouler l'employé sur le trottoir, le nez en sang; mais il est saisi à la gorge par la main plâtreuse du maçon. Alors, la foule se rue...
--Arrêtez! arrêtez! au nom de la loi!
C'est la police, le commissaire, ceint de son écharpe, en tête. On se disperse, à la hâte.
J'apprends, en rentrant à la maison, par M. Legros, que le cafetier n'est pas un Prussien. Il le connaît: il lui fournit des cigares. C'est un Anglais naturalisé français, mais sa femme est Anglaise.
--Vous comprenez bien, fait M. Legros qui plaide la cause de son client, vous comprenez bien qu'il est excusable jusqu'à un certain point; c'était son droit, après tout, de ne pas pavoiser.
--Son droit! son droit! rugit M. Pion, parce qu'il n'est qu'à moitié Français? parce que sa femme est Anglaise? Pourquoi vient-il manger notre pain, alors?
--Il ne mange le pain de personne; il mange le pain qu'il gagne... à mon avis, du moins.
--A votre avis? Possible. Pas au mien. Un étranger, c'est un parasite, ni plus ni moins. Je ne connais que ça et le port d'armes. D'abord, on devrait tous les expulser, dans ce moment, les étrangers: ce sont tous des espions.
Il me semble que M. Legros, pour une fois, a raison. On a eu tort de briser les glaces du cafetier et de le maltraiter. Je regrette presque le caillou que j'ai lancé. Et puis, je me souviens de n'avoir pu retenir un mouvement d'admiration lorsqu'on a déployé le drapeau anglais. Il est très beau le pavillon anglais, beaucoup plus que le français. Au point de vue de la couleur, bien entendu, car, aux autres points de vue, le drapeau français est seul et unique en son genre. Je le vois flotter aux fenêtres, ce drapeau qui a fait le tour du monde... Eh bien! oui, plus je le regarde, plus je le trouve agaçant, gueulard et crapuleux. Je n'irai dire ça à personne, pour sûr.
Ce ne serait guère le moment. On vient d'apprendre que la bataille annoncée par la dépêche n'a pas eu lieu et que, par conséquent, nous n'aurons la peine d'héberger ni le prince de Prusse ni ses 40,000 hommes. La déception est énorme. Les drapeaux et les lampions ont disparu des façades comme par enchantement. Il paraît que ce n'était qu'un canard, un coup de Bourse.
--A Paris, nous dit Mme Arnal qui en revient, on a envahi la Bourse et l'on a brisé toutes les chaises; puis, on a été saccager une maison de banque allemande.
Très bien! ça servira de leçon aux Prussiens.
--Et figurez-vous, continue-t-elle, qu'on a rencontré Capoul dans la rue et qu'on lui a fait chanter laMarseillaise. Si vous aviez pu entendre ça! C'est un si bel homme, ce Capoul, et il chante si bien!
--Avec laMarseillaise, dit M. Pion, le Français est invincible.
Voilà: A Wissembourg, on n'avait pas chanté laMarseillaise. Maintenant, on va la chanter partout, et, ça va changer de note. J'ai copié tout à l'heure une dépêche ministérielle qui en dit long sans en avoir l'air:
«L'ennemi paraît vouloir tenter quelque chose sur notre territoire, ce qui nous donnerait de grands avantages stratégiques.»
Et j'ai lu un journal qui affirme que «la prise de Wissembourg est une faute commise par l'armée prussienne.»
«Si les Prussiens ont l'audace de s'avancer en France, ajoute-t-il, ils n'en sortiront pas vivants.»
Alors, ils sont perdus, car ils s'avancent à pas de géants. J'en ai déjà planté pas mal, des drapeaux noirs et blancs, sur la carte du Théâtre de la Guerre, dans les Vosges et sur la Moselle! et il faut que j'en pique encore un sur Woerth, et un autre sur Forbach, où, pourtant, Frossard afailli vaincre.
Oui, nous sommes battus par les Prussiens, mais battus glorieusement, héroïquement, battus comme Roland à Roncevaux, battus comme une poignée de chevaliers succombant sous les coups d'une horde entière de barbares. Beaux vainqueurs, vraiment, que ces vandales qui s'embusquent pour surprendre les corps les plus faibles et les écraser sans danger! Beaux vainqueurs, que ces lâches Teutons qui ne savent combattre que lorsqu'ils sont dix contre un!
M. Pion ne dérage pas. Il traite les Prussiens de cochons, de brutes, de sauvages, depuis le matin jusqu'au soir.
M. Beaudrain cite le vers fameux:
A vaincre sans péril on triomphe sans gloire.
A vaincre sans péril on triomphe sans gloire.
A vaincre sans péril on triomphe sans gloire
Et il ajoute chaque fois:
--Eh! eh! on jurerait que Corneille a prévu les Prussiens.
Cependant, il ne faut pas désespérer. Tout n'est pas perdu. On vient d'afficher une proclamation de l'Impératrice:
«Vous me verrez la première au danger pour défendre le drapeau de la France.»
--Des phrases comme ça vous réconfortent, dit Mme Pion. C'est capable de réchauffer les plus froids.
--Pour sûr, répond M. Legros qui s'éponge avec énergie.
Mon père lit le journal du jour.
«Les Prussiens sont à bout de souffle.
«La Prusse foule notre terre française. Songez-vous bien à cela? Oui, n'est-ce pas?--Et vous avez compris? Et au lieu de craindre quoi que ce soit, vous riez, vous haussez les épaules, et vous vous apprêtezaux voluptés du massacre?
«Oui, n'est-ce pas? vous allez venger les vieux de 1814, la France meurtrie et sanglante, laissée pour morte sous le talon des barbares?
«Ce sera le dernier sang versé! Soit! Mais, du moins,qu'il soit versé par cataractes, avec la divine furie du déluge!
«L'armée prussienne est chez nous!Nous la tenons!La voicienfin, non plus seulement en face de nos braves, mais en face de deux millions de citoyens, qui veulent mourir ou qui veulent tuer.
«La Prusse s'est laissée prendre àcette ruse de la Providence. C'est Dieu qui a été le seul vrai tacticien dans toute cette affaire.»
--Les Prussiens? dit Catherine qui vient annoncer que le dîner est servi et qui a entendu les dernières phrases; c'est le bon Dieu qui les punit.
Le 8 août le département de Seine-et-Oise est déclaré en état de siège.
Le ministère Olivier n'existe plus. C'est le général Cousin-Montauban, comte de Palikao, le vainqueur de la Chine, qui est le chef du nouveau cabinet. C'est un grand bien, car, ainsi que le dit M. Beaudrain, dans la situation actuelle, la plume doit faire place à l'épée.
--Cedat toga armis, répète-t-il depuis deux jours.
Le nouveau ministre de la guerre est un résolu. Il a dit, en prenant possession de son portefeuille:
--«Nous avons 3,760,000 jeunes gens de vingt à trente ans. Il s'agit de mettre cette force immense à même de résister, par le nombre qu'elle représente, à l'invasion prussienne.J'en fais mon affaire.»
--«L'esprit des populations envahies est excellent, a-t-il dit aussi au Corps législatif. Une dépêche que j'ai reçue m'annonce que des dragons prussiens ayant fait une reconnaissance dans un village, des paysans organisés militairement en francs-tireurs sont sortis armés, ont tué dix dragons et ramené des prisonniers.»
La Chambre a applaudi bruyamment.
D'ailleurs, l'Autriche et l'Italie vont nous venir en aide. Après la première bataille, si le sort favorise les armes françaises, ces puissances entreront immédiatement en ligne.
Et pourquoi le sort ne nous serait-il pas favorable? Les Prussiens qui manoeuvrent autour de Metz, maintenant, sont dans une situation déplorable. Ces hordes immondes meurent de faim et sont dans la boue jusqu'au ventre.
«Ce qu'il faut, dit un journal, c'est être prêt pour la retraite des Prussiens, retraite qui, forcément, s'effectuera avant peu, et que les volontaires changeront en déroute en se jetant sur les flancs de l'armée. Surtout, pas de paix qu'on ne les ait chassés de France! Des coups de fusil, rien de plus! Non, dussent-ils ne rien demander en échange de leur victoire, ni un ruisseau, ni un écu,dussent-ils même nous faire des excuses, il ne faut pas subir la paix. L'âme de la France en serait humiliée et avilie pour jamais! Ayons donc bon courage.Dieu ne laissera pas couper la France, qui est sa main droite.»
Tous les soirs, chez nous, il y a de grandes discussions politiques et stratégiques entre mon père, M. Pion et M. Legros. L'épicier-marchand de tabac tranche de l'important maintenant, et veut avoir des idées à lui: il vient d'être nommé lieutenant de la garde nationale. Çà ne fait pas l'affaire de M. Pion qui parvenait toujours, jusqu'ici, à lui faire partager ses opinions, ou au moins à lui imposer silence. Ils vont parfois jusqu'aux mots aigres-doux. Heureusement M. Beaudrain met le holà.
--Il n'est peut-être pas mauvais que nous ayons été vaincus, dit M. Legros. Nous sommes tellement bavards, nous autres, si prompts à cancaner et à dénigrer, que nous avions besoin d'une leçon.
--Alors, qu'elle vous serve, dit M. Pion.
--Je parle des Français en général, monsieur.
--Le Français en général est magnanime, monsieur, chevaleresque, monsieur. Il tue, mais il n'insulte pas. Il combat au grand jour, sans embûches et sans traîtrises..... et quant à ceux qui lui souhaitent des défaites.....
--Vous ne parlez pas pour moi, j'espère?
--Je parle des mauvais Français en général. D'ailleurs, maintenant que vous avez acquis un grade...
--Je n'ai rien acquis du tout! s'écrie M. Legros qui doit son grade à l'élection. On m'a librement élu, librement, vous entendez? Pourquoi ne vous êtes-vous pas présenté à l'élection, vous aussi?
--Moi, répond M. Pion d'un air digne, moi, c'est autre chose. J'ai servi. J'ai occupé un grade élevé dans la hiérarchie militaire et je ne tiens pas, vous comprenez pourquoi, à faire partie d'une milice bourgeoise. Du reste, le gouvernement de l'empereur peut, d'un moment à l'autre, me confier un poste important...
--Ah! oui, dans un magasin!... Car vous étiez capitaine d'habillement, n'est-ce pas?
--A propos d'habillement, demande M. Pion qui rougit, avez-vous déjà fait faire votre uniforme de lieutenant?
--Oui, monsieur.
--Et les galons ne vous gênent pas?
--Vous verrez ça quand nous irons au feu! s'écrie M. Legros furieux.
Monsieur Beaudrain intervient.
--Voyons, messieurs, voyons; vous ne voudriez pas, au moment où l'ennemi a les yeux sur nous, donner l'exemple de la discorde, des dissensions intestines... des... des... voyons, voyons...
M. Pion se calme et M. Legros passe sa rage sur le préfet qu'il accuse de ne pas vouloir distribuer les fusils qu'on lui expédie. C'est honteux: les hommes de sa compagnie sont obligés de faire l'exercice avec des bâtons. Ils ont un fusil à piston pour douze et une baïonnette pour six. Ce n'est vraiment pas le moyen d'encourager une population qui perd déjà confiance. Si l'administration était moins bête...
--Ne calomniez pas le gouvernement impérial, fait M. Pion, sévèrement.
--Mais, fichtre de fichtre! on prend des précautions, au moins; on ne livre pas un département sans défense aux coups de l'ennemi... Avez-vous vu cette invitation ridicule lancée à tous les pompiers de France de venir défendre la capitale?
--Je l'ai copiée hier, dit M. Beaudrain.
--Croyez-vous qu'on ne ferait pas mieux d'envoyer des armes aux paysans?
--Il est peut-être déjà trop tard, fait mon père. Si on leur donnait des armes, ils ne mettraient pas longtemps à les enterrer. Pourvu qu'on ne touche pas à ce qu'ils possèdent, ils se fichent pas mal du reste, allez.
--Vous exagérez, répond M. Legros. Mais il est certain que nos populations sont bien abattues. Et si deux régiments de Prussiens, seulement, se présentaient devant Versailles, nous n'aurions qu'à leur ouvrir les portes.
M. Pion lève les épaules.
--On voit bien, monsieur Legros, que vous n'avez aucune expérience des choses de la guerre: on ne prend pas une ville comme ça.
Eh bien! si, on prend les villes comme ça. Quatre uhlans prussiens, le 12 août, à trois heures, ont pris possession de Nancy.
La nouvelle produit une émotion profonde. Quatre uhlans! Est-ce possible? Nancy! capitale de la Lorraine! Une ville de cinquante mille habitants! Mais il n'y avait donc plus de soldats?
Pas un seul.
Et les citoyens?
Ils n'avaient pas d'armes.
--Alors, hurle M. Pion, le maire de Nancy aurait dû se faire tuer!
--Pourquoi? demanda M. Legros étonné.
--Pour l'exemple, Monsieur!
La population, comme avertie par un de ses pressentiments précurseurs des catastrophes, se décourage tout à fait. De temps en temps elle s'anime; on dirait qu'elle a la fièvre.
Un beau jour, on s'aperçoit que, depuis dix ans, les pâturages du plateau de Satory sont affermés à des Allemands et que des gens suspects occupent les abords de l'École de Saint-Cyr. Là-dessus, on ne voit plus partout qu'espions prussiens: on jette des pierres dans les fenêtres des maisons occupées par les étrangers. Un sergent de ville, voyant un aveugle marcher lentement en tâtant devant lui le terrain avec son bâton, lui donne un croc-en-jambe «pour voir si c'est un vrai aveugle». C'est «un vrai aveugle». Et il tombe de toute sa hauteur sur le rebord du trottoir, si malheureusement qu'il se casse un bras.
Je n'ai pas encore vu arrêter d'espion--mais j'ai vu arrêter un individu qu'on prenait pour un espion.--C'était un vieux bonhomme, portant des lunettes bleues, qui descendait du chemin de fer. Comme il demandait son chemin à un cocher, le cocher, voyant les lunettes bleues et mécontent sans doute de ne pas avoir fait accepter ses services, a crié:
--C'est un espion.
On a saisi le vieillard, on l'a roué de coups, on a lacéré ses habits, on a cassé ses lunettes, et on l'a traîné chez le commissaire. Nous avons attendu plus d'une heure devant le commissariat. A la fin, le vieux bonhomme est sorti, accompagné par un agent qui l'a aidé à se rendre chez un de ses parents qu'il était venu visiter.
Si l'on perd confiance à Versailles, il paraît qu'à Paris on conserve bon espoir. Des amis qui habitent la capitale et qui viennent nous voir un dimanche, M. Arnal entre autres, s'étonnent de nous voir conserver des doutes sur l'issue de la guerre. Eux, ils n'en conservent pas. Ils sont certains du succès. Bazaine va opérer sa jonction avec Mac-Mahon et leurs deux armées n'en formeront plus qu'une seule, énorme, en face d'armées ennemies, décimées et épouvantées. Nous pouvons, d'un moment à l'autre, reprendre l'offensive sur toute la ligne. Ça dépend d'un rien.
--A Paris, disent-ils, on attend le résultat des opérations avec la plus entière confiance...
Le fait est qu'ils ne sentent guère la défaite. Ils sont gais comme des pinsons.
Leur entrain a fini par nous gagner.
Nous avons été visiter le musée, au château, avec eux. Nous nous sommes arrêtés longuement, dans la galerie des Batailles, devant les toiles qui représentent les victoires de la République et de l'Empire.
--Ah! il y avait de rudes lapins, dans ce temps-là! dit M. Arnal en secouant la tête.
--Des Romains, dit M. Beaudrain.
Devant le tableau qui représente la bataille d'Iéna, mon père fait halte en frappant le parquet du pied. Il a l'air mécontent. C'est son habitude, quand il arrive devant cette toile-là. Il trouve que Napoléon n'est pas ressemblant.
--Il n'y est pas! Ah! dame, il n'y est pas... N'est-ce pas, monsieur Beaudrain, il n'y est pas?
--Pas tout à fait, en effet.
--Et pourtant, c'est d'Horace Vernet! D'habitude, il le réussit bien... Ah! ce diable d'Horace Vernet!...
Et, comme on longe une interminable galerie peuplée de statues, mon père raconte l'histoire de l'hirondelle tracée avec un bouchon noirci sur un plafond du Palais-Royal.
--Est-ce que vous croyez réellement, demande M. Arnal en se croisant les bras théâtralement, au bout de la galerie, est-ce que vous croyez que, lorsqu'on a vaincu successivement tous les peuples de l'Europe, on peut se laisser flanquer une volée par ces pouilleux de Prussiens?... Tenez, on devrait faire visiter le musée de Versailles à toutes les troupes qui partent pour la frontière. Ça les électriserait.
Avant de rentrer à la maison, mon père fait voir à ses invités, tout à côté, la propriété qui appartient à Bazaine. Il est tout fier d'avoir pour voisin l'illustre maréchal.
Le soir, à dîner, on trinque et on retrinque aux succès de l'armée française et à la santé de l'Empereur. Au dessert, M. Arnal est un peu parti. Et, malgré les coups de coude de sa femme, il entonne.