As-tu vu Bismarck?...
As-tu vu Bismarck?...
As-tu vu Bismarck?...
Ah! ils sont sûrs de la victoire, les Parisiens!
Ils ont raison. Les bonnes nouvelles se succèdent. Dans la Baltique, une partie de la flotte française bloque Koenigsberg et une autre partie, Dantzig. L'Empereur a quitté Metz, le 14, «pour aller combattre l'invasion», et le 16, le 17 et le 18, des batailles sanglantes ont été livrées aux Prussiens, dans lesquelles nous avons eu l'avantage. Dans la journée du 18, particulièrement, les Prussiens ont subi un échec considérable. Trois divisions allemandes ont été culbutées dans les carrières de Jaumont. J'ai vu, dans les journaux illustrés, des dessins d'envoyés spéciaux représentant la chute des régiments tombant les uns sur les autres, dans une horrible confusion. C'est un affreux entremêlement d'armes, d'hommes et de chevaux. Ça vous donne froid dans le dos.
On assure que, de la splendide armée du prince Frédéric-Charles, il ne reste que des débris. Et le ministre de la guerre a annoncé au Corps législatif que le corps entier des cuirassiers blancs de M. de Bismarck a été anéanti. Il n'en subsiste pas un.
Les étrangers, maintenant que nous sommes vainqueurs, ne cachent plus leurs sympathies pour la France. LeFigaroreçoit de Louvain une lettre d'un huissier qui exprime des sentiments communs à tous les Belges.
«Je ne suis qu'un huissier, dit l'auteur de cette lettre.--Je ne suis donc pas riche.
«Tant que durera la guerre contre cesbrigands de Prussiens, je vous enverrai chaque mois 20 francs, pour secourir les blessés français. Fils d'un révolutionnaire de 1830, je donne pourmon père qui n'est plus...
«Courage, Français!--Si vous n'avez plus de chassepots, vous avez encore des couteaux et si cette dernière arme vous manque, alors...alors, il vous reste de l'arsenic!
«Faites qu'ils crèventtousen France, tous les Prussiens qui ont eu l'audace de sortir de leurs bauges pour souiller le sol sacré de la patrie! O France de 89! les cosaques déposent leur fumier dans vos champs, qui ne devraient être abreuvésque de leur sang!
«Je suis marié et j'ai une petite fille... Eh bien! je prie Dieu chaque soir qu'il inspire aux Prussiens une invasion dans notre pays:j'aurais l'occasion d'en tuer.
«Au revoir, monsieur, mais chut!--pas une syllabe à personne ni de mon nom, ni de l'acte que j'accomplis.»
Ça vous met de la joie au coeur, des lettres comme ça. On voit qu'on n'est pas abandonné, au moins. Ces manifestations sympathiques doivent remonter rudement le moral de nos troupes. Pourtant, le 24, on apprend que Bazaine est coupé. Il est vrai qu'on annonce, aussitôt, «que le maintien des communications du maréchal avec Verdun et Châlons n'entrait pas dans les plans du commandant en chef».
«La situation du maréchal Bazaine, dit un journal, est le résultat d'une tactique heureuse. Les Prussiens sont furieux de voir qu'il s'obstine à rester sous Metz.»
Il faut voir comme on se moque, maintenant, du roi de Prusse, de son fils--notre Fritz--et de ses généraux! Quant aux simples Prussiens, ce sont des misérables qui meurent de faim; mais la France est toujours charitable: lorsque nous les aurons vaincus--et le jour de la victoire est proche--nous ouvrirons une souscription pour les nourrir.
--Et pourtant, dit mon père, ces gens-là ont recours, pour escamoter la victoire, à des procédés bien odieux.
--Je crois bien! s'écrie ma soeur, ils empoisonnent les fontaines, ils brûlent les villages, ils envoient des espions partout et il paraît même que vingt navires formidablement armés viennent de partir d'Amérique, emportant une quantité considérable de flibustiers, tous allemands; ces pirates se proposent de débarquer dans les ports ouverts de France, et de les mettre au pillage!
--Oui! mais à bon chat, bon rat! ricane M. Pion qui vient d'entrer, un journal à la main. Son excellence le comte de Palikao a lu aujourd'hui à la Chambre une dépêche ainsi conçue:
«Corps franc composé de quelques Français a pénétré sur territoire badois; trains badois manquent aujourd'hui.»
Il y a un instant de stupéfaction. Ma soeur revient la première à elle.
--Ah!... trains badois manquent aujourd'hui!... Ah! quel bonheur!
Et, tous ensemble, de toute la force de nos poumons, nous crions:
--Vive la France! Vive l'Empereur!
--A vrai dire, reprend M. Pion, j'avais eu déjà cette idée-là; mais je n'avais osé en faire part à personne. Les gens sont si drôles! Ah! ç'aurait été un coup à tenter, pourtant: pendant que les Prussiens sont occupés en France, jeter cent mille hommes sur leur territoire!
--Oh! oui, fait ma soeur, émerveillée.
--Ah! j'ai eu bien d'autres idées, continue M. Pion en s'asseyant, pendant que nous l'écoutons de toutes nos oreilles. Ainsi, vous savez que, depuis le commencement de la guerre, beaucoup de soldats sont morts de fatigue: les chaussures mal faites, trop grandes, trop petites... Eh bien! j'avais pensé à une chose...
--Faire vérifier les chaussures avant leur entrée en magasin? insinue mon père.
--Non pas, non pas: elles n'en vaudraient pas mieux. J'avais pensé tout simplement à habituer le soldat à marcher pieds nus. Oh! pas une longue trotte, bien entendu; une petite promenade: deux ou trois kilomètres. D'abord sans sac, ensuite avec sac. Les troupiers s'y habitueraient facilement, voyez-vous; ça leur serait très utile. En cas de besoin, ils pourraient se déchausser et continuer l'étape pieds nus. Ce n'est qu'une habitude à prendre: voyez les Arabes, les sauvages...
--évidemment, évidemment, fait ma soeur. Mais je pense encore à votre première idée. Il serait peut-être encore temps de la mettre à exécution.
--Peut-être bien, répond M. Pion en tirant sa moustache.
Moi, je ne crois pas. La guerre bat son plein. C'est, depuis quelques jours, une véritable avalanche de nouvelles: des bonnes nouvelles, pour la plupart. Le roi Guillaume est devenu subitement fou. Il vient d'être reconduit à Berlin par deux officiers généraux. Sa folie a un caractère furieux: c'est le désastre de Jaumont qui en a provoqué la manifestation. Et puis, nous avons encore vaincu les Prussiens en différentes rencontres. LeFigaroannonce que nous avons remporté une grande victoire--chèrement achetée, il est vrai--à Grandpré.
Mais, justement, des personnes qui ont des parents à l'armée viennent de recevoir des lettres--qui sont arrivées en bloc.
Elles ne chantent pas victoire, ces lettres. Oh! non. Elles parlent de l'indiscipline générale de l'armée française et de l'organisation pitoyable de l'intendance militaire. Les régiments sont disloqués, bivouaquent au hasard, marchent sans ordre. Le nombreux personnel et les bagages de l'Empereur obstruent les routes et retardent de vingt-quatre heures, quelquefois de quarante-huit, la marche de l'armée.
On se les passe de main en main, ces lettres. J'en ai lu une dizaine, pour ma part; et j'ai lu huit fois, au moins, la même phrase: «Nous avons bien des tentes, mais nous n'avons pas l'oncle.» Est-ce qu'ils se seraient donné le mot?
Pour le calembour peut-être, mais pour le reste?
Un journal, ce matin, publie une navrante histoire: «Hier soir, de six heures et quart à neuf heures et demie, la gare des marchandises de Reims a été mise au pillage par trois ou quatre cents traînards du corps de Failly. Ces soldats, appartenant à différentes armes, s'étaient entendus à l'avance avec une cinquantaine de revendeurs. Ils ont brisé ou ouvert près de cent cinquante wagons, ont jeté sur les voies, au risque d'amener d'horribles accidents, les tonneaux de vin et de poudre, les caisses de biscuits et de cartouches, les boulets, les obus, les barils de salaisons, les effets d'habillement et d'équipement, et aussi une grande partie des bagages de l'Empereur.
«Les revendeurs attendaient de l'autre côté de la clôture brisée. Ils payaient 20 centimes pièce les draps de l'Empereur, 50 centimes les pains de sucre. Les bagages des officiers d'un régiment d'infanterie de marine ont été pris dans la bagarre...»
Que croire?
Mon grand-père maternel, le père Toussaint, croit que ça finira mal.
Il est venu nous voir dimanche--en passant, parce qu'il se trouvait dans le quartier, parce qu'il avait des nouvelles de la tante Moreau à nous donner.--Il a exposé des tas de raisons.
Il avait l'air de chercher à faire excuser sa visite: il est très mal avec mon père. Il a parlé du temps, qui est très beau, des récoltes qui ne seront pas mauvaises, de sa santé à lui, qui va cahin-caha, de la santé de la tante Moreau, qui ne va pas bien du tout.
--Ah! pour ça, non; pas bien du tout.
Et, comme mon père lui demandait quand il l'avait vue pour la dernière fois, le vieux a fait une réponse vague. Puis, il a parlé d'une maladie terrible qui frappait les dindons: il en avait déjà perdu une bonne douzaine. Heureusement, on venait de lui indiquer un bon remède: le marc de café. Ah! s'il avait su ça huit jours plus tôt...
--C'est au moins votre voisin, M. Dubois, qui vous a donné ce remède-là? a demandé mon père en souriant malignement.
--Dubois? Cette canaille? Ah! bien oui! Il aurait bien mieux aimé les voir crever tous les uns après les autres, mes dindons!... Ah! le brigand! Et dire qu'on l'a nommé maire de la commune! C'est la ruine du pays! La ruine!... Depuis qu'il est maire, les vagabonds vont se baigner tout nus dans la mare et l'on ne rencontre que des chiens enragés dans les rues... C'est une calamité!
Mon père a laissé le vieux déblatérer à son aise contre Dubois--sa bête noire--puis se doutant bien qu'il y avait anguille sous roche, il a cherché à savoir ce qui avait pu le pousser à nous faire une visite. Le père Toussaint, contre son habitude, a été très franc. Il était venu nous proposer un traité d'alliance, tout simplement. Convaincu que la guerre tournait mal et que les Prussiens ne mettraient pas six mois pour arriver à Paris, il était d'avis qu'on pouvait avoir besoin les uns des autres avant peu et qu'il valait mieux, par conséquent, oublier les discussions passées que de continuer à vivre comme chiens et chats.
--Voilà mon avis, a-t-il dit en terminant, d'une voix larmoyante. C'est l'avis d'un pauvre vieux bonhomme qui voit les choses de loin..., et qui ne voudrait pas mourir--car qui sait ce que l'avenir nous réserve--sans embrasser ses petits-enfants.
Ma soeur, les larmes aux yeux, a mis la main de mon père dans celle de mon grand-père et j'ai été embrasser le bonhomme sur la joue. Je me suis piqué les lèvres, car il n'avait pas fait sa barbe.
--Ainsi, c'est entendu? a demandé le vieux en partant. Comme c'est le 3 septembre la fête à Moussy, vous viendrez le matin? Vous repartirez le lendemain soir ou le surlendemain, comme vous voudrez.
--C'est entendu, a dit mon père qui a refermé la porte en murmurant:
--Quelle comédie! Il a tout simplement peur de rester tout seul à Moussy, si les Prussiens viennent dans le département, et il veut s'assurer un logement chez nous, pour faire des économies...
Malgré tout, mon père a tenu parole. Et aujourd'hui, 3 septembre, après avoir traversé les bois qui relient Versailles à Moussy-en-Josas, nous arrivons chez mon grand-père. Il nous guette, depuis quelque temps déjà, assure-t-il, de la porte du jardinet qui précède la maison, et il nous fait entrer dans la salle à manger où Germaine, sa bonne, vient de servir le déjeuner.
C'est une créature bien curieuse, cette Germaine: une petite femme, toute petite--six pouces de jambes et le derrière tout de suite,--sèche comme les sept vaches maigres et noire comme un corbeau. Noire de peau, noire de prunelles, noire de cheveux--des cheveux qu'on trouve souvent dans le potage, car elle est toujours décoiffée.--Avec ça, pas vilaine du tout. Ma soeur dit quelquefois qu'elle voudrait bien avoir ses yeux et Mme Arnal, qui l'a vue deux ou trois fois, prétend qu'elle aurait fait un beau petit garçon.
Mon grand-père n'a qu'une opinion sur elle:
--Elle vaut son pesant d'or.
Germaine, au contraire, a deux opinions sur son maître. Tantôt, c'est «la crème des hommes» et tantôt, c'est «un vieux grigou». Expliquez-moi ça.
--Je vous l'expliquerai quand vous serez plus grand, m'a-t-elle répondu un jour que je lui demandais la raison de ces appréciations complètement opposées. Et d'abord, si votre grand-père avait le sens commun, il ne mettrait jamais les pieds à Paris, vous m'entendez? Et vous pouvez dire ça à votre papa de ma part.
Elle le lui a dit elle-même à plusieurs reprises; elle venait à Versailles exprès pour se plaindre de la conduite du père Toussaint qui passait des trois et quatre jours à Paris.
--Des trois et quatre jours, monsieur, et il était parti pour une après-midi! Ah! il me revient chaque fois dans un bel état, je vous en réponds!
--Que voulez-vous que j'y fasse? demandait mon père, visiblement ennuyé. Ça ne me regarde pas.
--Ça ne vous fait guère honneur, en tout cas, disait Germaine en s'en allant.
Ce qui nous fait honneur, c'est la façon dont nous accueillons les différents plats qu'elle a préparés. Germaine est un vrai cordon-bleu et mon père lui fait des éloges.
--Ah! monsieur, ne me faites pas de compliments... les compliments, voyez-vous, ça me fait tourner la tête, et je serais capable de manquer mes pets-de-nonne.
--C'est vrai, ça! s'écrie mon grand-père, elle n'aime pas les compliments... Je ne lui en fais jamais et pourtant, bien souvent, elle ne les aurait pas volés.
Ma soeur, qui doit être au courant de bien des choses, rougit jusqu'aux oreilles. Le bonhomme s'en aperçoit; immédiatement, il change de sujet de conversation:
--Figurez-vous, Barbier, que ce scélérat de Dubois...
Le voilà parti, et pour de bon. Il enfourche son dada et ne le lâche pas. Dubois, par-ci, Dubois, par-là; Dubois est un misérable; Dubois ne vaut pas la corde pour le pendre...
Dubois est le maire de Moussy-en-Josas. Il a été nommé il y a six mois environ, au désespoir de mon grand-père qui avait fait des pieds et des mains pour arriver à décrocher l'écharpe tricolore. Dubois possède la plus belle ferme du pays; c'est un gros garçon réjoui, pas trop bête, assez honnête homme. Comme il aime à rire, il a blagué le père Toussaint à propos d'une foule de choses--je ne sais pas au juste à propos de quoi.--Il s'est moqué de Germaine aussi--c'est elle-même qui me l'a dit.--Il prétend qu'elle ressemble à un hérisson. De plus, Dubois passe pour êtrelibéralet mon grand-père prétend que «c'est un rouge».
--Oui, un rouge! Il ne va jamais à la messe, d'abord.
Mon grand-père non plus; mais il envoie, tous les dimanches, Germaine à la messe et aux vêpres. Elle va à la messe pour son propre compte et aux vêpres pour celui de son maître.
--Je vous dis que c'est un partageux! Est-ce que, sans ça, il laisserait les va-nu-pieds envahir la commune? On ne peut pas mettre le pied dehors, le soir, sans marcher sur un vagabond. Il y en a tout un chapelet, le long du chemin. Et puis, il a voté:Non, au plébiscite. J'en suis sûr! Ah! si j'avais voulu dire ce que je sais, il ne serait peut-être pas maire, à cette heure! Il a eu de la chance d'avoir affaire à des gens discrets... Moi, voyez-vous, j'aimerais mieux me faire couper en petits morceaux que de faire du tort à mon prochain... N'empêche que la commune n'est guère en sûreté entre les mains d'un gueux pareil.
Dubois est un gueux, évidemment. Et la preuve, c'est qu'il a réussi à empêcher mon grand-père de s'adjuger un grand morceau de pré qui fait suite à son verger et que le bonhomme convoite depuis longtemps. Il prétend audacieusement que ce pré fait partie de sa propriété et il a essayé plus de dix fois de mettre la main dessus; il était même arrivé, du temps de l'ancien maire, à en faire couper le foin régulièrement et à le serrer dans son grenier. Mais, depuis que Dubois est au pouvoir, il lui est formellement interdit d'y faucher le moindre brin d'herbe; Dubois vient même de prouver, dernièrement, que le pré appartient bel et bien à la commune, et il a fourni des pièces qui établissent le fait.
--Ce sont des faux! hurle mon grand-père; des faux abominables!
Et, comme nous passons, après déjeuner, pour nous rendre chez la tante Moreau, devant la ferme de son ennemi, il ne peut s'empêcher de crier:
--S'il y avait une justice, il y aurait longtemps que ce gredin-là traînerait le boulet!
La tante Moreau que nous allons voir, est ma grand'tante. C'est la soeur du père Toussaint, la tante de ma mère. Elle a aujourd'hui soixante-huit ans. Elle est veuve de M. Moreau, marchand de vins en gros, à Bercy! A la mort de son mari,--il y a dix ans au moins--comme elle n'avait pas d'enfant, elle avait résolu de venir se fixer à Versailles, à côté de nous. Mais le grand-père Toussaint est intervenu. Il a déclaré que sa soeur avait grand tort de vouloir habiter Versailles, qu'une ville, c'était toujours très bruyant, plus ou moins malsain; que l'air de la campagne était bien préférable, surtout pour une personne qui avait longtemps habité Paris. Là, depuis, il s'est mis à vanter les charmes de la vie champêtre, a assuré qu'il vivait au milieu des champs comme un coq en pâte et qu'il engraissait de dix livres par an, ni plus, ni moins. Et, lorsqu'il a eu à moitié convaincu sa soeur, il a annoncé qu'il y avait justement, à Moussy-en-Josas, à côté de chez lui, une belle propriété à vendre, le Pavillon: un ancien rendez-vous de chasse de Louis XIII,arrangé à la moderne.
Mme Moreau a acheté la propriété, séduite par l'espoir de se voir châtelaine. Le fait est que le Pavillon est presque un château; il a grand air, avec son corps de logis principal, en pierres blanches et briques rouges, précédé d'une vaste cour d'honneur que bordent de vieux tilleuls. Par derrière, il y a un grand jardin, une sorte de parc, avec vases, balustrade en pierre et pièce d'eau.
Mon grand-père avait son plan, lorsqu'il engageait sa soeur à venir habiter Moussy. Il voulait se trouver constamment chez elle, arriver à se rendre indispensable et mettre tout doucement la main sur sa succession, qu'il savait considérable. D'abord, sa tactique lui réussit bien; mais, tout d'un coup, Mme Moreau tomba malade, fut frappée de paralysie; la maladie la rendit défiante et, à la suite de quelques tentatives peu délicates, elle rompit presque complètement avec mon grand-père.
J'ai appris tout cela peu à peu, à la maison, par des indiscrétions de Catherine ou par des conversations entre mon père et ma soeur. J'ai appris aussi que, par testament déposé chez un notaire, ma tante Moreau a divisé ce qu'elle possède en trois parts: la première doit revenir à Louise, la seconde à moi et la troisième est réservée aux hôpitaux.
Je ne sais pas pourquoi, mais j'y pense, à ce testament, en entrant dans la grande pièce où la vieille tante est assise dans le fauteuil qu'elle ne quitte pas depuis longtemps. Elle a l'air si décrépite, si usée, la pauvre femme! A notre entrée, pourtant, un éclair de joie a illuminé sa physionomie surannée, mais maintenant elle a repris son aspect morne; ses mains se sont aplaties davantage encore; ses tempes saillantes, ses joues creuses, sa mâchoire étroite et proéminente, ses yeux qui ont l'air de trous, tout dans son visage évoque l'idée d'un crâne sur lequel on aurait collé de la peau tannée et jaunie comme celle d'un tambour de basque.
Ça sent la mort autour d'elle. Et pourtant elle est si douce, si bonne que, peu à peu, l'impression de frayeur glacée, qui m'avait saisi en entrant, s'efface. Elle demande des nouvelles de notre santé, elle s'informe de nos études.
--Et vous êtes-vous bien amusés, ce matin, chez votre grand-père?
--Mais, nous sommes arrivés pour déjeuner, ma tante.
--Vous a-t-il menés à la fête, au moins? Car c'est la fête du pays, aujourd'hui et demain.
--Pas encore, ma tante; mais il va nous y mener tout à l'heure.
--Alors, il est venu avec vous? Pourquoi n'est-il pas entré? Justine, allez donc demander à monsieur Toussaint pourquoi il ne vient pas me voir.
La femme de chambre, une grande fille assez jolie, vêtue de noir, un bonnet blanc sur ses cheveux blonds, sort pour appeler le grand-père qui se promène dans le jardin. Il n'a pas voulu entrer; il dit que la vue des malades l'impressionne trop; il est tellement sensible!...
Mais le voilà qui paraît. Il s'avance, courbé, son chapeau appuyé sur le ventre, tout souriant.
--Hé! ma chère Clotilde, comme vous paraissez bien portante, aujourd'hui! Vous avez une mine... resplendissante, ma foi!... Et je crois, le diable m'emporte, que vous avez des couleurs?... Mais oui, mais oui! des couleurs!... Allons, allons, vous allez vous trouver sur pied tout d'un coup, un de ces jours...
--Vous voyez les choses un peu en rose, Pierre, répond ma tante en tendant la main à son frère; mais il me semble, depuis que ces enfants sont entrés, que je vais un peu mieux.
Elle nous invite à dîner. Mon grand-père, pendant le repas, trouve moyen de faire preuve d'un amabilité surprenante. Sa figure de vieux renard s'adoucit prodigieusement, ses lèvres pincées s'épaississent, l'éclat cruel de ses yeux se voile de bonté. On lui donnerait le bon Dieu sans confession. Il m'étonne beaucoup.
La vieille tante, avant de nous laisser partir, fait cadeau à Louise d'une belle paire de boucles d'oreilles enfermée dans un écrin bleu. A moi, elle donne deux louis, deux beaux louis d'or.
--Si j'avais des livres, mon cher enfant, je t'en aurais donné, mais je n'en ai pas: je m'attendais si peu à votre visite. Tu t'en achèteras avec.
Oui. Mais, en attendant, je vais faire un tour sur les chevaux de bois qui tournent, sur la place du village, au son d'un orgue de Barbarie qui joue leChant du Départ. Ils vont très bien, ces chevaux de bois et, avec la baguette en fer, j'enlève au moins une douzaine d'anneaux. Louise n'en a attrapé que deux. C'est si maladroit, les femmes!
Je reviendrai à la fête. J'y reviendrai demain matin--car nous passons la nuit chez le grand-père et nous ne retournons à Versailles que demain soir.
J'y reviens. J'y passe la journée. Elle n'est pas mal du tout, cette fête, pour une fête de village. Il y a au moins une cinquantaine de baraques, des tourniquets où l'on gagne des Guillaume et des Bismarck en pain d'épice; des massacres où l'on abat des Prussiens à tour de bras. On peut s'en payer: deux balles pour un sou.
Du reste, tout est à la prussienne, cette année, tout, jusqu'aux tirs enfantins, à l'arbalète. On a remplacé les animaux par des Allemands--le marchand dit que c'est la même chose--et, lorsqu'on plante la flèche au milieu du noir, une porte s'ouvre et l'on voit le roi de Prusse sur son trône--celui où il va à pied, bien entendu.
En rentrant chez mon grand-père, je le trouve, dans le verger, causant avec mon père sous un pommier. Une discussion d'intérêt, sans doute. J'écoute sans en avoir l'air; mais leur conversation touche à sa fin; je ne puis arriver à savoir de quoi il est question.
J'examine la physionomie du bonhomme. Quelle drôle de tête! Oh! il n'est pas franc du collier, pour sûr. Deux petits yeux de cochon, en vrille, pétillant sous des sourcils en forme d'accent circonflexe; une bouche toute petite, rentrés aux coins, sans lèvres: une fente à peine perceptible dans la face glabre, couleur de brique; une mâchoire forte, carrée, qui avance et qui a l'air de vouloir se démantibuler quand il mange; un nez pointu, fouineur, aux ailes mobiles, qui fait presque carnaval avec le menton; une ride toute droite, couleur de sang, en travers du front, et, au cou, deux gros plis, pareils à des plis de soufflet de forge.
Il a le ton aigre, dur, cassant, en parlant à mon père qu'il ne désire pas froisser cependant, car en même temps il a des gestes qui veulent être bienveillants. Et, entre deux phrases cruelles que j'entends au passage: «Les affaires sont les affaires; je ne me mets jamais à la place des autres.--Dame, la sensibilité, c'est beau, mais ça mène loin;»--le vieux adoucit sa voix pour appeler son chien:
--Toutou, tou, tou...
Ça fait un drôle d'effet. On pense à du miel dans du vinaigre...
Germaine apporte un journal.
--Monsieur, le journal vient d'arriver. On dit qu'il y a des nouvelles.
Ma soeur s'empare de la feuille de papier.
--Lis à haute voix, dit mon père.
--«D'après les renseignements qui nous sont parvenus d'une source particulière, mais en laquelle nous avons une entière confiance, de graves événements se seraient accomplis, le 1er septembre, que notre correspondant désigne comme le troisième jour de combat.
«Le maréchal Mac-Mahon, après avoir été renforcé par le corps du général Vinoy, a livré un combat dans lequel nos armes auraient remporté un éclatant succès. Les Prussiens seraient vaincus, culbutés, et trente canons leur auraient été enlevés.
«Enfin, si le document que nous recevons est exact, le mot «massacre» appliqué à l'armée allemande ne serait pas une expression exagérée.»
«Une autre communication, de source officieuse, mais digne du plus grand crédit, surgit à l'instant même. Ce matin, à dix heures, un ami de la famille d'Orléans, à Paris, a reçu une lettre du prince de Joinville, datée de Bruxelles, le 1er septembre, cinq heures du soir. Cette lettre a quatre pages, qui contiennent de nombreux détails sur les journées des 30 et 31, le refoulement de Mac-Mahon sur la Meuse et les pertes de notre armée.
«Mais elle se complète par unpost-scriptumqui est un bulletin de triomphe et un véritable cri de joie. Nous tenons le texte de cepost-scriptumde la bouche même de la personne qui l'a lu dans la lettre originale elle-même.
Le voici intégralement:
«La bataille continue en ce moment. Nous aurions pris trente canons. Bazaine marcherait vers Mac. Vive la France!»
--Tout ça, fait mon grand-père quand ma soeur a fini sa lecture, tout ça, ça ne me dit rien de bon. Ça sent le roussi, mes amis, ça sent le roussi.
--Qu'est-ce que tu penses de ces nouvelles, papa? demande ma soeur à mon père lorsque le grand-père nous a quittés, le soir, à la dernière maison du village.
--Ma foi, mon enfant, je n'en sais rien; mais je serais tenté de croire, moi aussi, que ça ne va pas bien.
Nous revenons à pied à Versailles. La nuit tombe comme nous entrons dans le bois et ce soir, je ne sais pourquoi, j'ai peur. Les feuilles mortes que le vent agite ont des frissons singuliers; il me semble voir remuer des choses dans les taillis; tout à l'heure, dans un sentier que nous traversions, une branche m'a cinglé le visage et j'ai sauté en arrière en poussant un cri. Et, maintenant, dans la grande allée qui mène à la route, ma frayeur s'accroît devant les formes imprévues des branches noires que fait siffler le vent, devant l'aspect insolite des gros troncs qui ressemblent à des hommes, devant le fouillis mystérieux des buissons où je crois percevoir des bruits de voix, où je découvre avec terreur les canons de fusil d'une embuscade.
Enfin, au détour du chemin, le rideau sombre de la forêt se déchire. Encore quelques pas, et nous serons sur la grand'route.
Nous y sommes. Il me semble qu'on me décharge les épaules d'un poids énorme, mais je ne respire librement que lorsque nous atteignons les maisons qui précèdent la ville...
A la porte de la rue des Chantiers, il y a un remue-ménage impossible. Les gardes nationaux d'un poste qu'on a dû installer dans la journée, discutent à grands cris avec une douzaine de voituriers dont les charrettes restent en panne, le long du trottoir.
--Alors, il n'y a plus moyen de passer?
--Vous passerez quand le chef de poste aura examiné vos papiers.
Un charretier s'esclaffe.
--Le chef de poste! Je l'ai au cul, le chef de poste! Attendez un peu, pour voir, que les Prussiens arrivent. Ils vous en donneront du papier pour vous torcher les fesses, eh! soldats du pape.
Là-dessus, c'est un tollé général Le factionnaire lui-même pose son fusil contre la grille et se mêle à la discussion.
Nous sommes déjà loin que nous entendons encore les cris:
--On devrait vous fusiller, espèce de Prussien!
--Prussien vous-même!
--Vous allez voir ça quand nous aurons la République!
--Qu'est-ce qu'il y a donc? demande mon père à chaque pas; mais qu'est-ce qu'il y a donc?
Il y a quelque chose, en effet. Plus nous avançons, plus la rue est encombrée. Au coin de l'avenue de Paris, devant la mairie, il y a un rassemblement considérable. Des hommes, à la lueur des becs de gaz, lisent tout haut des journaux qui viennent d'arriver de Paris. D'autres pérorent bruyamment, gesticulent comme des pantins, et leurs ombres qui s'allongent sur la chaussée jaunie par l'éclairage de la préfecture, en face, prennent des formes inattendues et grotesques. Dans le tohu-bohu, on ne comprend pas très bien; ce sont les mêmes mots, pourtant, qui reviennent le plus souvent: patriotisme, République, défense nationale...
--Mon père attrape par le bras un de ces orateurs improvisés: c'est M. Legros, notre voisin. Je n'en reviens pas. Comment se trouve-t-il là, cet homme placide? Mon père l'interroge:
--Eh bien! ça va donc mal!
--Comment! Vous ne savez pas! Sedan?...
--Oui, Sedan. Et puis!... Avons-nous été battus, oui ou non?
M. Legros croise les bras, et regardant mon père bien en face:
--La France vient d'essuyer une horrible défaite. L'Empereur a été fait prisonnier avec 80,000 hommes.
Ma soeur pousse un cri, pendant que mon père reste bouche bée. Des gens nous entourent qui ont l'air de se demander comment nous pouvons être assez bêtes pour ignorer des choses pareilles. Mon père sent qu'il est nécessaire de donner une explication.
--Nous arrivons de la campagne, vous comprenez...
On dirait qu'il avoue qu'il revient de Pontoise.
--Oui, vous n'êtes pas au courant; ça se voit, fait M. Legros avec compassion. Eh bien! je ne vous ai pas tout dit: l'Empire est fini; on a décrété sa déchéance et la République vient d'être proclamée à Paris.
--Ah! bah! Quand ça?
--Aujourd'hui. Aussitôt la dépêche officielle arrivée, on va la proclamer ici. Restez donc; vous allez voir ça. Tenez! vous apercevez bien Vilain qui se promène dans la cour de la mairie, les mains derrière le dos. Eh bien! il attend la dépêche pour grimper sur une chaise et proclamer la République. Vilain, vous connaissez bien? Vilain l'adjoint, Vilain l'avocat qui a plaidé contre le séminaire et qui a flanqué une volée à sa femme pour l'empêcher d'aller à la messe. C'est un pur, celui-là! Un vrai! C'est l'homme des principes! L'oubli des principes! L'oubli des principes, mon cher ami, voilà ce qui nous a perdus; on le disait tout à l'heure à côté de moi, et c'est bien vrai... Les principes! Les principes d'abord!...
Moi, j'ai peur, je ne le cache pas, j'ai peur.
J'ai vu justement ce matin, chez mon grand-père, une vieille gravure qui représente Charlotte Corday conduite à l'échafaud par une bande de sans-culottes.
Je me tourne vers ma soeur.
--Dis donc, Louise, ce sont bien des républicains, ceux qui escortent la charrette de Charlotte Corday?
--Oui. Des républicains rouges.
Ah! très bien. Il y a peut-être des républicains qui ne sont pas des républicains rouges.
Un gendarme sort de la préfecture, arrive au grand trot. Il tient un papier à la main. Tout le monde se précipite en hurlant.
On ouvre la grille de la mairie et on apporte une table en bois blanc. Vilain monte dessus. Deux citoyens lui tiennent chacun une chandelle à hauteur du visage.
Il lit la proclamation: on ne l'entend pas au milieu du bruit. Il s'arrête: des applaudissements éclatent.
Il fouille dans la poche de sa redingote.
Je me cache entre les jambes de mon père. Ce qu'il cherche, ce doit être le couteau de la guillotine...
Pas du tout. C'est un rouleau de papier qu'il se met à lire.
Ce ne doit pas être un républicain rouge. Allons! tant mieux.
Il arrive à la péroraison. Un grand geste à la Mirabeau. Il flanque les deux chandelles par terre.
--Vive Vilain!!!
--Vive la République!
--C'est ça, ronchonne le père Merlin qui se trouve à côté de nous et que je n'ai pas vu tout d'abord; c'est bien ça: les principes d'abord--mais les hommes avant.
Nous sommes en république, et ça se voit: on a enlevé l'aigle du drapeau de la mairie et on l'a remplacé par un fer de lance; on a effacé le motImpérialdu fronton des édifices et on appelle l'Empereur «Badinguet».
--C'est un beau spectacle, répète mon père dix fois par jour, que celui de cette révolution pacifique.
--En effet, approuve M. Beaudrain; on pouvait redouter tant de violences, de désordres...
--Et contre qui, diable, aurait-on pu exercer des violences? demande en riant le père Merlin qui est venu nous voir, en passant. Pas contre la basse-cour impériale, je crois. Elle a pris sa volée assez vite pour mettre ses plumes à l'abri. Et, quant à la simple canaille bonapartiste, à moins d'aller la canarder par les soupiraux des caves où elle s'est cachée...
--Le fait est, dit généreusement M. Beaudrain, qu'on ne voit plus monsieur Pion, depuis quelques jours.
Le père Merlin sourit.
--Il aura trouvé, dit mon père, que l'écho manque ici lorsqu'il pousse ses cris de: «Vive l'Empereur!»
--Ah! bah! fait le père Merlin, très étonné. Il me semble pourtant que vous ne vous entendiez pas mal, ces jours derniers. Je traversais la rue, l'autre jour, juste comme vous poussiez en choeur un hurrah en l'honneur de son ex-majesté; je crois même avoir reconnu la jolie voix de mademoiselle--ainsi, d'ailleurs, que celle de messire Jean.
Je baisse la tête, tout confus; c'est vrai, j'ai crié: «Vive l'Empereur»! C'est honteux. Louise, par bonheur, trouve une excuse.
--Nous avons eu confiance en lui jusqu'à Sedan.
--Oui, jusqu'à Sedan, appuie mon père. Sedan nous a ouvert les yeux. Mais vous savez bien, monsieur Merlin, que je n'ai jamais été ce qu'on appelle un césarien.
--Moi non plus, affirme M. Beaudrain.
--L'Empire étant établi, j'ai bien été forcé de l'accepter.
--De le tolérer. Le mot est plus juste.
--Le commerce a ses exigences.
--Le professorat aussi.
--Au fond je n'ai jamais été partisan de la tyrannie napoléonienne.
--Moi non plus.
--Je suis, croyez-le bien, un démocrate convaincu.
--Moi aussi.
--Enfin, déclare mon père qu'embarrasse le regard narquois de son interlocuteur, enfin, nous avons la République. C'est déjà une grande chose.
--C'est une enseigne neuve sur une vieille boutique, dit le père Merlin en se levant pour se retirer.
--Ce monsieur Merland est étonnant, fait M. Beaudrain quand le vieux a disparu. Il n'est jamais content.
Quelqu'un qui n'est pas content, non plus, c'est Jules. Moi, à sa place, je serais enchanté. Son mariage avec ma soeur, qui devait être célébré à la fin de septembre, n'aura pas lieu avant l'achèvement de la guerre. Voilà-t-il pas un grand malheur! Et comme je souhaiterais, à sa place, que la guerre ne se terminât jamais. J'aime beaucoup Jules et, si j'osais, je lui découvrirais le fond de ma pensée. J'ai guetté l'occasion, depuis plusieurs jours, de le mettre au courant des nombreux défauts que j'ai découverts chez Louise, et l'occasion s'est offerte. Je l'ai manquée. Décidément, je n'ose pas. Il a l'air si triste, ce pauvre Jules, si triste, qu'il me fait pitié. Je n'aurais jamais l'audace d'augmenter son chagrin par des révélations utiles sans doute, mais affligeantes.
--D'ailleurs, m'a dit Léon, tu perdrais ton temps. Il en est toqué, de ta soeur. Est-ce que tu crois qu'elle l'aime, toi?
Oh! non, je ne le crois pas. Je suis même certain qu'elle ne l'aime pas. Elle n'aime qu'elle, d'abord. Chaque fois qu'on prononce le nom de Jules, à la maison, on le fait suivre immédiatement de l'énoncé de ses capacités, du chiffre de sa fortune et du montant des appointements que lui alloue la maison de banque Cahier et Cie, de Paris, dont il est un des principaux employés. C'est tout. Une seule fois, un jour que Mme Arnal questionnait sournoisement Louise sur le degré d'affection qu'elle portait à son fiancé, j'ai entendu ma soeur répondre:
--Il aime tant sa tante et son frère. Comment voulez-vous qu'on n'éprouve pas de la sympathie pour lui?
Le ton était faux. Je ne m'y suis pas trompé. Mme Arnal non plus, car elle a ajouté en souriant à demi:
--C'est surtout un excellent parti. Dix-huit mille francs par an, mazette!
Ce sont ces dix-huit mille francs, surtout, que Louise est fière d'avoir décroché avec ses beaux yeux--qui ne sont pas si beaux que ça,--mais elle n'aime pas Jules. Après tout, si Jules est toqué d'elle au point de ne s'apercevoir de rien, tant pis pour lui. Je serais bien bon de continuer à m'occuper de ces affaires là. Et puis, si le mariage ne se faisait pas, j'y perdrais beaucoup: on m'a promis, pour la cérémonie, un beau costume genre homme et une paire de bottines vernies, pareilles à celles qu'expose le cordonnier de la rue de la Pompe, celui qui a pour enseigne une rose entourée de ces mots:A l'image des dames.
Que Jules soit heureux ou non, je m'en moque. Je ne veux plus m'occuper de lui: j'ai bien d'autres chats à fouetter. Des événements plus sérieux réclament mon attention, comme dirait M. Beaudrain. Il paraît que les Prussiens s'avancent vers Paris à marches forcées. J'ai déjà copié un bulletin qui engage les cultivateurs du département à porter leurs récoltes à Paris.
--On ferait bien mieux de les laisser où elles sont et de les défendre, dit M. Legros, qui ne sort plus qu'en uniforme de lieutenant de la garde nationale, et le sabre au coté.
J'ai été le voir commander la manoeuvre à ses hommes, dans la cour de l'usine à gaz, et je m'en suis tenu les côtes toute la journée. Je n'ai encore rien vu d'aussi ridicule.
Ça n'empêche pas le marchand de tabac de se prendre au sérieux. Il prétend qu'il faut enflammer les courages et déblatère du matin au soir contre le gouvernement qui s'obstine à ne pas envoyer d'armes.
--Il manque encore plus de trente mille fusils! Et dire qu'on ne devrait pas livrer à l'ennemi, sans combat, un pouce de notre territoire!
--Mais songez donc, supplie M. Beaudrain, comme si M. Legros était le dieu de la Guerre en personne, songez donc aux malheurs irréparables qui peuvent résulter d'une résistance inutile.
--Je ne songe à rien, quand j'ai le sol sacré de la patrie à défendre.
--Pensez aux ruines de toutes sortes, aux veuves et aux orphelins...
--Je pense à la patrie!
--Mais par pitié...
--Pas de pitié...
On dirait que les autorités ont pris les avis de M. Legros, car elles font afficher des décisions impitoyables. Ordre est donné par la préfecture de mettre le feu aux granges, de détruire par la flamme toutes les meules du département et d'incendier en même temps avec du pétrole les bois qui entourent Versailles. Des francs-tireurs se répandent dans les campagnes pour mettre ces ordres à exécution.
Il paraît que ce n'est pas la crème des honnêtes gens, ces francs-tireurs. Les paysans ne veulent voir en eux que des maraudeurs et se déclarent prêts à les repousser par la force. La préfecture est obligée de rapporter ses ordonnances et de faire afficher une proclamation dans laquelle les citoyens sont instamment priés de «s'abstenir des actes d'hostilité isolée qui n'auraient d'autre résultat que d'attirer des représailles terribles sur des populations sans défense». Le document se termine par le cri de: «Vive la patrie.»
--Des populations sans défense! s'écrie amèrement M. Legros. Je crois bien! On nous enlève jusqu'à notre garde mobile!
Ils sont partis pour Paris le 12, en effet, les moblots. Mal chaussés, vêtus pour la plupart d'une méchante blouse de toile grise, armés de pitoyables fusils à tabatière, ils sont partis en chantant. Ils n'ont pas dû chanter longtemps, par exemple. Quand les têtes se sont un peu refroidies, quand les fumées de l'alcool et du vin se sont dissipées, ils ont pu causer, le long de la route avec les malheureux soldats échappés de Sedan. Fantassins aux souliers éculés, aux pieds sanglants, cavaliers harassés montés sur des fantômes de chevaux, artilleurs sans pièces et sans caissons, ils fuient devant l'armée allemande; et ces longues files misérables, ces bandes lamentables, ces éclopés, ces exténués, ces découragés, ces fourbus, traversent la ville, tous les jours, en criant à la trahison. Ils ont tous le même éclair de haine dans les yeux, lorsqu'on leur parle de ceux qui les ont menés à la défaite, et le même geste de menace, aussi, à l'adresse de leur chefs qu'ils accusent, tout haut, de les avoir vendus.
--Oui, vendus! vendus comme des cochons! s'écriait l'autre jour un petit voltigeur qui s'était assis au bord du trottoir, en face la gare, et qui entortillait, en pleine rue, ses pieds saignants avec des chiffons sales. Ah! bon Dieu! si nous avions du sang dans les veines, nous commencerions par descendre pas mal de Français avant de canarder les Prussiens!
Et, à ce pitoyable défilé des débris de notre armée, s'ajoute la débâche des habitants des campagnes. Affolés par les récits terribles colportés de bouche en bouche, par les détails épouvantables donnés par les journaux, ils se sauvent devant l'invasion. Hommes, femmes, enfants, chassant devant eux leurs bestiaux, poussant aux roues de leurs voitures chargées de leurs tristes mobiliers, ils encombrent les routes de leurs longs convois terrifiés.
Ils se hâtent, car derrière eux on ouvre des tranchées profondes sur les chemins, on scie au pied les grands arbres qui tombent sur les chaussées, avec leur branches.
--Bravo! voilà ce qu'il fallait! s'écrie M. Legros qui revient enchanté d'une visite qu'il a été faire aux abatis, sur la route de Velizy. Voilà ce qui s'appelle donner du fil à retordre à messieurs les Allemands! S'ils ont jamais envie de venir à Versailles, ils n'y entreront pas facilement.
--A moins, dit mon père, qu'ils ne fassent ce que vous avez fait pour revenir de votre promenade: qu'ils n'enjambent les arbres et qu'ils ne sautent les tranchées.
--Ou à moins, plutôt, dit le père Merlin, qu'ils ne vous prient de combler très proprement vos petits fossés et qu'ils ne vous engagent à ranger convenablement le long des talus, en attendant qu'ils s'en servent pour se chauffer, les arbres que vous avez si gentiment abattus.
--Ah! nom d'un petit bonhomme! je voudrais bien voir ça!... D'abord, vous, monsieur Merlin, vous n'êtes pas un patriote.
--Vous croyez?
--Oui.
--Et pourquoi ça?
--Parce que vous avez déclaré que le gouvernement agissait en sauvage en décrétant la destruction par le feu des bâtiments qui gênent la défense et des approvisionnements qui pourraient tomber entre les mains de l'ennemi.
--J'ai dit ça, c'est vrai. Et j'ai même ajouté que les Prussiens, qui ont leurs derrières assurés, trouveraient où ils voudraient les ressources qui leur sont nécessaires. Ces destructions étaient donc parfaitement inutiles.
--Elles ont eu lieu, cependant, dit M. Legros triomphant. On a tout brûlé.
--Excepté, pourtant, les réserves des fourrages de l'intendance militaire, à Rambouillet et à Versailles.
--On les a oubliées.
--Heureusement qu'on n'a pasoubliéde les vendre à des particuliers qui n'ont pasoublié, eux non plus, de les acheter à un prix dérisoire.
Le 15, Jules, qui fait partie d'un des régiments de Paris, vient nous faire ses adieux. Il emmène avec lui Léon et Mlle Gâteclair. A-t-il de la chance, ce Léon! C'est moi qui voudrais bien aller à Paris.
--Tu me raconteras en revenant tout ce que tu auras vu?
--Oui, n'aie pas peur.
--Oh! dit Jules, nous ne verrons peut-être pas grand'chose. C'est une affaire d'un mois, six semaines tout au plus. Les Prussiens ne pourront pas, naturellement, investir complètement la capitale et, ma foi, lorsqu'ils verront qu'ils ne peuvent prendre Paris de vive force, ils seront bien obligés de faire la paix.
--C'est mon avis, dit mon père.
--Le mien aussi, dit M. Legros. Prendre Paris! Et comment voulez-vous qu'ils fassent une brèche dans les remparts? Avez-vous remarqué l'épaisseur des remparts, monsieur Gâteclair?
--Mais oui.
--Et vous, monsieur Barbier?
--Mais oui.
--C'est formidable! Quelque chose de formidable. Une épaisseur!... Un mur en pierres, d'abord; en moellon et pierres de taille--là.--Et, derrière, une masse énorme de terre. Supposez qu'un boulet traverse le mur en pierre: eh bien! qu'arrive-t-il? Il arrive qu'il se perd dans la terre. Voilà... Ah! quelle épaisseur!...
Nous accompagnons Jules à la gare. Elle est assiégée par les émigrants; les salles d'attente sont remplies de bagages... Mais le train va partir. J'embrasse Léon et Mlle Gâteclair à laquelle Mme Arnal, qui est venue avec nous, remet une lettre pour son mari, garde national à Paris.
--Dites-lui bien qu'il porte toujours de la flanelle et qu'il mette du coton dans ses oreilles, le soir.
Je serre la main de Jules, qui serre la main de mon père et celle de M. Legros. Il s'approche de ma soeur.
--Allons, embrassez-vous, fait mon père.
Louise avance son front et Jules y dépose un baiser...
La locomotive siffle et les voyageurs, après un dernier adieu, se précipitent vers les wagons.
Nous revenons. Louise a les larmes aux yeux--des larmes de crocodile.--Mme Arnal lui remonte le moral.
--Il faut se faire une raison, ma chère petite. Ainsi moi, regardez donc, j'ai mon mari à Paris. Eh bien! est-ce que j'en parais plus triste? Vous me direz qu'au fond... oui au fond... mais...
Elle n'a pas l'air convaincue, Mme Arnal. M. Legros, lui, y va de son voyage:
--Moi, voyez-vous, Barbier, je n'aime pas assister aux séparations. Ça me fend le coeur. Cette pauvre petite!
Il dit ça tout bas, la main sur la troisième côte. Puis, tout haut:
--Allons! encore un soldat de plus pour la défense de la Ville-Lumière! Nos volontaires prennent leurs fusils avec un enthousiasme!... Je suis certain, quant à moi, que les Prussiens vont trouver leurs maîtres sous Paris. L'armée a repris confiance en ses chefs--ce sont les journaux qui l'assurent--: elle est animée du patriotisme le plus pur... Tiens! qu'est-ce que je vois là-bas?
--Un rassemblement, je crois...
Oui, un rassemblement qui s'est formé autour d'un turco assis sur le trottoir, le dos appuyé à un mur. Son sac tout chargé est jeté à côté de lui et il a envoyé, d'un coup de pied, son fusil dans le ruisseau. Ce turco me semble terrible avec son uniforme bleu de ciel, son fez rouge, ses grands yeux brillant du feu de la fièvre et ses dents blanches, serrées par la souffrance et la colère, qui éclatent dans le noir du visage dont la peau est collée aux os. Il refuse de se lever, paraît-il; il a fait comprendre qu'il meurt de faim et de fatigue, qu'il a demandé du pain et qu'on l'a maltraité. Il veut mourir là. La foule regarde.
M. Legros s'approche.
--Allons, mon ami, vous ne pouvez pas rester là. Allez à la mairie...
Le turco secoue la tête. Il ne veut pas se lever. Alors, M. Legros montre son sabre et les galons de sa manche.
--Je suis officier, vous voyez. Je vous ordonne de vous lever, de ne plus causer de scandale et d'aller à la mairie.
Le turco secoue encore la tête.
--Moi, plus connaître officiers... officiers trahi...
M. Legros n'y tient plus.
--Comment! malheureux, vous avez l'honneur de porter l'uniforme français...
Mais il n'achève pas; le turco se dresse à demi et s'écrie d'une voix terrible:
--Francis macach bono... moi, plus Francis!.., moi Prussien!... Oui, Prussien!...
Et il retombe.
--Il meurt de faim, dit Mme Arnal. Je vais aller chercher quelque chose en face.
Et elle désigne un café, de l'autre côté de la rue, dont le propriétaire, en bras de chemise, regarde la scène tranquillement, du pas de sa porte.
--Jamais de la vie! s'écrie M. Legros. Un mauvais soldat qui renie son drapeau! Rien! rien! qu'il crève comme un chien!...
Il nous entraîne à sa suite...
Je n'ai pas pu dormir de la nuit. Tout le temps, j'ai pensé à ce turco--et j'ai pensé aussi au petit soldat qui m'avait donné son bidon à remplir, à la gare, le jour du départ des régiments, et qui avait l'air si triste... A-t-il été tué?...