Je viens d'entendre dire, dans une papeterie où j'ai été acheter un cahier, qu'on a aperçu les Prussiens à Ablon. Je me dépêche de rentrer pour porter cette nouvelle à la maison. Ça fera plaisir à mon père; il soutenait hier à M. Legros que les Allemands seraient à Versailles avant huit jours et M. Legros prétendait qu'ils ne mettraient probablement pas le pied dans le département. Depuis quelques jours du reste, on fait chez nous, du matin au soir, de véritables cours de stratégie. M. Beaudrain, mon père, le marchand de tabac, exposent tour à tour leurs systèmes; les dames s'en mêlent aussi. On crie sans cesse, on s'emporte souvent, on se dispute quelquefois. Toutes les cinq minutes, mon père s'écrie, en haussant les épaules:
--Laissez-moi donc tranquille!
Et M. Beaudrain lui répond:
--Permettez! permettez! Que chacun s'explique librement et l'on finira par s'entendre.
Mais mon père ne veut rien permettre--ni M. Legros, ni ces dames--et l'on ne s'entend jamais.
Si, on s'entend sur un point, sur un seul. Lorsqu'il est question des revers éprouvés par nos généraux, des batailles perdues, des désastres qui se multiplient, tout le monde s'écrie à la fois:
--C'est infâme!
Et l'on convient, avec une unanimité touchante, que, si nous sommes vaincus, c'est que nous avons été trahis, vendus, livrés. Infâme Le Boeuf! Infâme Palikao! infâme de Failly! infâme Frossard! Infâme l'empereur--Badingue--Invasion III!
--C'est infâme!
Depuis une huitaine de jours, je n'ai que ce mot-là dans l'oreille.
Et je l'entends encore, le diable m'emporte, en entrant dans le salon. Il a un drôle d'aspect, le salon. Les chaises et les fauteuils occupent des places invraisemblables. Le tapis de la table est à demi arraché et traîne à terre. M. Legros a les pieds dessus et le trépigne avec fureur; M. Beaudrain lève les bras au plafond comme s'il cherchait la barre d'un trapèze; ma soeur, tout ébouriffée, se dissimule derrière un fauteuil où le père Merlin, très tranquille, est assis, les jambes croisées.
--Oui, c'est infâme! infâme! C'est moi qui vous le dis!
Et mon père, dans une attitude de faiseur de poids, les jambes écartées, le bras droit tendu, semble menacer M. Pion, appuyé au mur, les mains dans ses poches. C'est à M. Pion qu'on en veut. Pourquoi? Je ne l'ai pas vu à la maison depuis quelque temps. Qu'a-t-il fait? Pourquoi est-il pâle comme ça, si pâle qu'on dirait qu'il a la colique? Je me glisse derrière le canapé.
--Réellement, monsieur Pion, vous me scandalisez! s'écrie M. Beaudrain. Oser prétendre que Badinguet...
--Voulez-vous dire l'Empereur, nom de nom?... rugit M. Pion.
--Badinguet! Badinguet! hurle le marchand de tabac.
--... oser prétendre que l'ex-Empereur, continue le professeur en hochant la tête, ne s'est rendu à Sedan que pour sauver son armée!
--Oui, oui! je le soutiens; et il a bien fait. Vous entendez? il a bien fait!
--C'est infâme! crie mon père.
--C'est votre sale République qui est infâme! Rien n'était perdu si le gouvernement impérial était resté debout. Avec votre République, vous allez voir... Quelque chose de propre, votre Marianne!
--Espèce de Prussien!
--Badingueusard!
--Mauvais patriote!
--Aussi bon que vous, nom d'un chien!... Et puis, d'abord, je m'en fiche, moi!... Plus d'Empereur, je ne donne pas quatre sous de la France!... Je m'en fiche!... Vive l'Empereur!
--A bas Badinguet! hurle M. Legros.
--Criez donc: Vive l'Empereur! comme le mois dernier. Ça vous va mieux, sans-culotte manqué!
Des huées couvrent la voix de M. Pion.
--C'est scandaleux!... C'est infâme!... A bas Badinguet!... A bas la Marianne!...
--On devrait vous fusiller!...
M. Pion s'élance vers M. Legros qui a prononcé la dernière phrase.
--Vos osez dire... me menacer... vous! vous! Parce que vous avez tourné casaque...
M. Beaudrain cherche à s'interposer.
--Permettez! Messieurs, permettez!...
Mais mon père met la main sur l'épaule de M. Pion.
--Monsieur... nous sommes ici des patriotes... monsieur... vous devez comprendre que votre présence... désormais...
M. Pion se retourne, tout d'une pièce.
--Oui, je m'en vais. C'est ce que vous voulez, hein?... Et je ne suis pas près de remettre les pieds chez vous... C'est égal, Barbier, vous n'avez pas été long à changer votre fusil d'épaule... Moi, je joue franc jeu. Vous entendez? Je ne tourne pas casaque, moi!
Et il sort, en faisant claquer la porte.
--Il n'y avait qu'à l'expédier, dit mon père en se frottant les mains. Avez-vous jamais vu un animal pareil! Et il croyait nous faire peur... Il n'a jamais coupé cinq bras à deux Suisses, peut-être... Qu'est-ce que vous dites de ça, monsieur Merlin?
--Je dis que c'est une belle chose qu'une conviction solide.
--Certainement, appuie M. Legros. On est républicain ou on ne l'est pas.
Le père Merlin sourit. Mon père, qui ne m'a pas vu entrer, m'aperçoit.
--Tu étais là? Qu'est-ce que tu fais?
--Papa, j'ai appris tout à l'heure qu'on a aperçu les Prussiens à Ablon. Je venais te le dire.
--A Ablon! s'écrie M. Beaudrain. Diable de diable!
Et il sort une carte du département qu'il porte toujours sur lui.
--Tenez! là!
Toutes les têtes se penchent.
--En face Villeneuve-Saint-Georges, dit M. Legros. Mais ils ont la Seine à traverser. On va leur disputer le passage, j'espère. Ah! si tout le monde fait son devoir...
M. Beaudrain relève la tête. Il a l'air inspiré.
--Faire son devoir! Oui, tout est, là!... Il faut élever nos coeurs... Elevons nos coeurs!Sursum corda!...
--Sursum corda!répètent mon père et le marchand de tabac, qui ne savent pas le latin.
--Sursum corda!Haut les coeurs! Mais, continue le professeur en frappant sur la table, que ce ne soit pas là un vain mot. Prenons dès maintenant l'engagement de défendre, par tous les moyens en notre pouvoir, le sol sacré de la patrie. Faisons serment...
Ça va devenir intéressant. Malheureusement, mon père s'avise de ma présence.
--Jean, ta place n'est pas ici. Remonte dans ta chambre. Tes devoirs t'attendent.
Le soir, j'ai demandé à ma soeur des détails sur ce qui s'était passé après mon départ. Elle a refusé de m'en donner.
--Mais dis-moi au moins, Louise, si on a prêté serment.
--Oui.
--Monsieur Merlin aussi?
--Non. Il est parti aussitôt après toi. Il avait ses fleurs à arroser.
--Ah!... Et l'on a fait serment de...
--Ça ne regarde pas les enfants. Tu es encore trop jeune. Tout ce que je puis te dire, c'est qu'il faut élever ton coeur.Sursum corda!...
J'élève mon coeur. Je grimpe tous les matins sur un arbre de la butte de Picardie pour voir si je n'aperçois pas les Prussiens. Quand j'ai constaté l'absence de tout casque à pointe à l'horizon, je vais passer le reste de ma matinée dans le parc. Ce n'est pas bien drôle, le parc: avec ses allées montantes, ses balustrades, ses escaliers, ses vases, ses boulingrins, ses terrasses, il me fait l'effet d'une grande pièce montée. Mais j'ai l'espoir d'y rencontrer un camarade. Quand j'en déniche un, ça va encore. Quand je n'en trouve pas, par exemple, c'est un désastre. J'en suis réduit à examiner le parc dans ses moindres détails. C'est triste à mon âge, allez! Ce fameux Le Nôtre était décidément au-dessous de tout comme jardinier.
--C'était le modèle des fils! dit M. Beaudrain qui m'a fait apprendre par coeur, dans lesMorceaux choisis, une pièce où il est question de la piété filiale du planteur de buis.
--C'était le modèle des fils: aussi, ce fut un grand homme! Il fut honoré de l'amitié du Roi-Soleil. Voyez-vous, mon ami, pour arriver à quelque chose de bien, il faut avoir à un haut degré le sentiment de la famille.
M. Beaudrain doit me tromper.
Ah! les quinconces maussades, les urnes lugubres, les statues galeuses, les bronzes à écrouelles! Les hideux tapis verts sur lesquels sanglotent les vieux arbres, les murs des terrasses tapissés d'un buis sale qui ressemble à du velours pisseux! Il y en a partout, du buis; on l'a mis à toutes les sauces, coupé à toutes les coupes; on l'a taillé en carrés, en triangles, en pains de sucre, en toupies, en pyramides. C'est triste à faire pleurer. S'il y avait des fleurs, au moins, ce serait un peu plus gai: on pourrait se croire dans un cimetière. Mais on n'a point planté de fleurs. Pas de frivolités! On a préféré l'utile à l'agréable. On a mis de petits treillages au pied des plantations du modèle des fils et des jardiniers. Les chiens levaient la patte dessus.
Il y a, du côté de l'allée où les marmousets prennent leur bain de pieds, quelque chose d'ignoble. C'est un parterre encadré par des rampes de marbre, lépreuses, moussues, pareilles à des croûtes de vieux fromages. Dans ce parterre, entre des bordures de buis--toujours--végètent de misérables arbustes gringalets, tout ronds, tondus à la malcontent, comme des caboches de soldats, et des ifs pitoyables, taillés en pointes--pointus à y empaler des mécréants.--- Je ne comprends pas qu'on puisse arranger de cette façon des végétaux qui ne vous ont rien fait. Il ont l'air d'être au supplice, ces arbres. J'en ai vu qui leur ressemblaient, dans une boîte champêtre, en sapin, qu'on m'avait donnée dans le temps pour mes étrennes: ils avaient un feuillage en copeaux et, au pied, en guise de racines, une petite rondelle de bois; ils n'étaient pas aussi vilains que ceux-là et ils sentaient bon la colle et la peinture, au moins.
Je prends le pas de course lorsque je traverse ce parterre; et je ne me retourne pas, même lorsque je suis arrivé au bout. Je sais que, si je me retournais, j'aurais devant moi le grand squelette du château, avec ses hautes fenêtres à petits carreaux qui font l'effet d'énormes pièces de canevas dépiautées, où manquent la laine de la tapisserie, la vie des couleurs. Je vais, tristement, le long des charmilles qui montrent la trame des treillages. A travers les trous, j'aperçois de l'herbe qu'on n'a pas passée à la tondeuse, des mousses à l'alignement incorrect, des pâquerettes, des violettes, des coucous, des boutons d'or, qui poussent là tranquillement, sans règle, à la bonne franquette, comme si ce n'était pas défendu. Ça doit être défendu, pourtant. Ah! si Le Nôtre vivait encore!...
L'autre jour, en rentrant pour le dîner, j'ai rencontré Mme Pion. Elle m'a demandé si mon père était toujours aussi toqué. Je lui ai répondu, pour ne pas me compromettre, que je n'en savais rien. Là-dessus, nous avons causé et, comme elle revenait du marché, elle m'a offert, avant de me quitter, une belle grappe de raisin.
--Mais, madame, je vous remercie.
--Prends donc, bêta. Vas-tu faire des manières, toi aussi?
--Mais c'est que je n'ai pas encore dîné.
--Eh bien! tu mangeras ton raisin au dessert.
Je rentre à la maison, ma grappe à la main.
--Sapristi! me dit Louise. Tu as là un beau raisin. Où as-tu pris ça?
--On me l'a donné.
--Qui ça?
--Mme Pion.
--Tu dis?...
--Mme Pion.
--Ah!!!
Louise se précipite dans le jardin où mon père fume sa pipe en prenant son vermouth. Une minute après, j'entends la voix paternelle. Je manque de m'étrangler avec un grain très gros que je viens d'avaler.
--Jean, arrive ici tout de suite.
Je m'avance, à pas lents, vers le berceau, baissant le nez, la grappe derrière mon dos.
--Tu as accepté un raisin de Mme Pion?
Je lève la tête. Horreur! mon père n'est pas seul. Il y a là M. et Mme Legros, M. Beaudrain et Mme Arnal...
--Veux-tu me répondre, oui ou non? Est-ce Mme Pion qui t'a donné ce raisin?
--Oui, papa.
--Alors, tu acceptes quelque chose d'un bonapartiste? Tu manges des raisins badingueusards? Tu n'as pas honte?
J'essaye de sauver mon raisin.
--Si, papa, j'ai honte.
--Alors, jette ta grappe.
J'hésite. Quel dommage! De si bon raisin!
--Jette ta grappe!
Je la jette et je m'en vais, furieux. Furieux et honteux. J'ai vu, avant de partir, de quelle façon M. Legros me regardait, j'ai aperçu le sourcil froncé de M. Beaudrain et les lèvres pincées de Mme Arnal. Je comprends toute l'étendue de ma faute. Je comprends que tout le monde sait déjà que je suis un corrompu, un vendu, un traître. Quelle honte! Il ne me reste plus qu'à aller me cacher dans ma chambre.
Mais Catherine m'arrête au passage, sur la première marche de l'escalier. Elle a une lettre à la main.
--Monsieur Jean, voulez-vous me lire cette lettre?
Catherine ne sait pas lire. C'est moi qui suis chargé de dépouiller sa correspondance.
--Ce n'est pas encore de mon frère. C'est de mes parents. Je reconnais l'écriture du maître d'école. Il y a bien le timbre de Chatelbeau, Haute-Vienne, n'est-ce pas?
--Oui.
--J'espérais que ce serait de mon frère. Il y a si longtemps que je n'ai pas reçu de ses nouvelles. Enfin! voyons...
Je lis:
«Ma chère fille,
«Ma chère fille,
«Ma chère fille,
«Nous avons une nouvelle à t'apprendre avec beaucoup de ménagements, car elle est bien triste et nous ne voudrions point te donner un coup comme ta mère en a reçu en l'apprenant sans ménagements. C'est donc un grand malheur que nous ne nous y attendions pas quand nous avons reçu un procès-verbal militaire apprenant le décès de ton pauvre frère Grégoire, ma chère fille. Ta mère est dans les larmes sans décesser la nuit et le jour, car tu comprends qu'il n'y a plus d'espoir et que nous nous désolons tant que l'on ne peut guère la consoler non plus. Il y a trois garçons de la commune qui ont été tués aussi et pas un seul à Sainte-Ragonde qui est bien quatre fois plus grand que Chatelbeau, et c'est un grand malheur, car les récoltes sont belles ici et nous n'avons point à nous plaindre pour quant à nous, nous avons deux cochons gras à vendre. Monsieur le curé te fait dire de prier pour l'âme de ton pauvre frère et je ne connais pas d'autres nouvelles.
«Ton père pour la vie qui t'embrasse...»
«Ton père pour la vie qui t'embrasse...»
«Ton père pour la vie qui t'embrasse...»
Je lis tout d'une haleine, pendant que Catherine, qui s'est laissé tomber sur une chaise, sanglote dans ses deux mains. Tout d'un coup, elle se lève et s'essuie les yeux.
--Monsieur Jean, voulez-vous me donner la lettre? Montrez-moi où il y a lesdeux cochons gras à vendre.
--Là, Catherine.
La bonne prend la plume qui lui sert à marquer, en signes bizarres, ses comptes avec les fournisseurs. Elle biffe et rebiffe la phrase dont je lui ai indiqué la place, prend la lettre, et se dirige vers le jardin. Je la suis.
--Pardon de vous déranger, monsieur, dit-elle à mon père, mais j'ai reçu une lettre... monsieur Jean me l'a lue... Mais je serais bien contente si monsieur... Je ne puis pas croire que c'est vrai, voyez-vous...
Mon père recommence la lecture que je viens de faire.
--Il n'y a pas à en douter, ma pauvre fille, dit-il quand il a fini. Votre frère est mort en défendant la patrie.
--Mort comme un héros, dit M. Beaudrain. Comme un de ces héros obscurs qui...
--Mort comme nous mourrons tous, dit M. Legros que sa femme, à ces mots, saisit par le bras. Oui, Amélie, comme nous mourrons tous plutôt que de laisser les vandales souiller plus longtemps le sol sacré de la France.
--Oui, tous, approuve mon père d'une voix sombre. Consolez-vous, Catherine; songez...
--Ah! monsieur, c'est plus fort que moi: je ne puis arriver à me figurer que c'est arrivé... Un garçon si fort, si beau... Vingt-quatre ans, monsieur... vingt-quatre ans...
Elle fond en larmes.
--Pauvre fille! soupire Mme Arnal en s'essuyant les yeux.
--Et ces pauvres parents, gémit Mme Legros. Cette pauvre vieille mère... Ah! c'est affreux! Ce Bismarck! Ah! si je le tenais...
--Avez-vous remarqué le style de la lettre? demande tout bas M. Beaudrain à mon père. Comme c'est simple, mais comme c'est empoignant! Rien, absolument rien, au point de vue de la syntaxe, naturellement, mais une émotion qui déborde. Et ce passage sur les récoltes! cette antithèse entre les ruines que fait la guerre et les dons généreux de Cérès! C'est d'une simplicité... rustique... Pas une expression triviale, d'ailleurs, pas une expression basse: les récoltes! Ah! le terme est choisi de main de maître, fait le professeur en secouant la tête.
Heureusement qu'il n'a pas vu lescochons gras!
Catherine pleure toujours. Mme Arnal s'est assise auprès d'elle et la console. Mme Legros continue à déblatérer contre Bismarck, Guillaume et Badinguet.
--Ah! les trois monstres! On devrait leur infliger des supplices affreux! Ah! pas les tuer tout d'un coup, par exemple! mais, tenez: les attacher à un poteau et les faire mourir à coups d'épingle... Les faire souffrir des journées entières, quoi!...
--Le mieux, dit M. Legros, ce serait encore de les faire griller, comme saint Laurent. Le feu, il n'y a que ça. Je me suis brûlé il y a quinze jours, moi, en torréfiant du café. Eh bien! j'ai encore la marque de la brûlure. C'est d'un douloureux!
--Et le pal? demande M. Beaudrain. Croyez-vous que ce ne soit rien? C'est épouvantable, tout simplement. On pourrait encore user de l'écartèlement, ou de l'écorchement, ou du crucifiement; mais ce sont des moyens bien rapides... Non, en vérité, je crois que le pal...
--Ce qu'il faudrait, fait mon père, je vais vous le dire: il faudrait attacher les trois bourreaux au milieu des cadavres de leurs victimes et les laisser mourir là!
--Bravo! crie M. Legros.
Catherine lève la tête, étonnée et, de ses yeux rougis tout grands ouverts, semble interroger l'épicier.
--Oui, continue M. Legros, oui, nous vengerons nos morts! Nous vengerons votre frère, Catherine! Les barbares nous rendront compte du sang qu'ils ont versé! La vengeance!...
Catherine s'est levée et semble boire les paroles du marchand de tabac.
--Eh bien! s'écrie-t-elle tout à coup, et comme hors d'elle-même, eh bien! oui, je me vengerai! Je leur ferai payer la mort de mon frère!... Le premier Prussien qui va me tomber sous la main, je le tue comme un chien, aussi vrai que j'ai cinq doigts dans la main! Oui, je le tuerai, je le tuerai...
Elle part, brandissant sa lettre, faisant des gestes extravagants.
--Vraiment, ça fend le coeur! dit Mme Arnal. Cette pauvre fille!...
--Ne la plaignez pas, fait Mme Legros en étendant le bras. C'est une héroïne! Il faut l'admirer, mais non la plaindre. C'est beau, ce qu'elle vient de dire! Ah! c'est beau!
--C'est du Corneille, dit M. Beaudrain en se léchant les lèvres.
--Savez-vous qu'elle est capable de le faire comme elle le dit? demande mon père.
--Je n'en doute nullement, répond le professeur... Eh! eh! ce ne serait point la première fois qu'une femme se serait conduite d'une façon virile... L'histoire nous apprend...
--Judith et Holopherne! s'écrie Mme Legros.
--Je voulais parler, dit M. Beaudrain mécontent de voir sa phrase interrompue, de Jahel, femme d'Haber, qui planta le clou de sa tente dans la tête de Sisara.
--Ah! fait philosophiquement l'épicière... C'est que c'est moins connu, voyez-vous... Eh bien! Catherine sera une Judith!
--Eh! eh! fait M. Beaudrain, savez-vous, madame, que, que... Comment dirai-je?...
--Dites ce que vous voudrez. Ce sera une Judith!
M. Legros essaye de calmer sa femme.
--Tu te montes, ma chère amie... Tu avances là des choses, vraiment... Tu sais pourtant bien qu'avant de tuer Holopherne, Judith a... s'est... enfin...
--Et puis après? demande l'épicière agacée. Quand il s'agit de sauver la patrie? Lorsqu'il est question de venger un parent, un frère. Ah! Legros, manqueriez-vous de coeur, par hasard? Vous aurais-je mal jugé jusqu'ici? Mettre en balance des intérêts supérieurs et un léger sacrifice!
--Oh! vraiment, madame! fait Mme Arnal, toute rouge. Vous exagérez un peu.
--Pas le moins du monde, Judith a bien fait. Et je ferais, comme elle, moi!
--C'est brave, je l'avoue, déclare M. Beaudrain; mais c'est peut-être aller trop loin.
Je vous demande un peu pourquoi. Moi, je trouve ça tout naturel. Judith s'en va dans la tente d'Holopherne et, lorsqu'il est endormi, lui coupe la tête. Voilà. C'est très simple. Et je ne comprends pas pour quelle raison ma soeur, qui vient d'entrer dans le berceau, est devenue rouge comme une pivoine.
--Quand les circonstances l'exigent, je comprends tout! s'écrie l'épicière en regardant Mme Arnal, pendant que son époux lui frappe sur l'épaule et que mon père sourit, ainsi que M. Beaudrain.
--Le fait est, dit le professeur, qu'il n'y a guère de pièce sans prologue, et que, lorsqu'on tient à arriver à l'épilogue...
--Ah! c'est çà! dit Mme Arnal. L'épilogue, à la bonne heure; j'en suis. Mais le prologue...
Quel prologue? quel épilogue?
Mme Arnal minaude.
--Le prologue--ce M. Beaudrain a des mots charmants--le prologue, non, décidément... je ne me sentirais pas le courage... Je... Il me semble que si un étranger, un ennemi... Je ne sais pas, mais rien que cette idée-là... Je ne comprends pas...
--Eh bien! moi, je comprends tout! rugit Mme Legros, malgré les supplications de son mari; ah! mais oui, tout!...
Mme Legros est une vraie patriote.
Elle comprend tout. Ça ne fait pas un pli.
Quelqu'un qui paraît bien étonné en pénétrant chez nous ce matin, c'est M. Legros. Il trouve mon père en train d'enterrer, dans une grande fosse qu'il a creusée tout au fond du jardin, une multitude d'objets: de petites caisses en bois, en fer, un panier en osier, une malle. J'aide mon père dans ce travail et mon grand-père Toussaint, qui a quitté Moussy hier pour venir habiter chez nous, enveloppe dans des chiffons huilés et des lambeaux de toile le revolver et le fusil de chasse paternels. Deux vieux sabres de cavalerie et un fusil à pierre qui ornaient ma chambre gisent à côté de lui.
--Comment! s'écrie l'épicier d'une voix absolument consternée, comment! Barbier, vous enfouissez vos armes dans le sol!
--Ma foi, fait mon père embarrassé, je... c'est-à-dire... c'est à cause des enfants, vous comprenez... un malheur est si vite arrivé...
--Et l'ennemi qui est à nos portes! gémit le marchand de tabac.
--Oh! soyez tranquille! si la ville songe à se défendre...
--Douteriez-vous du patriotisme de la garde nationale? demande M. Legros indigné. Vous en faites partie, pourtant, bien que vous vous dispensiez plus souvent que de raison d'assister aux manoeuvres.
--Et! je le sais parbleu! bien que j'en fais partie, puisque j'ai là, dans le placard du vestibule, mon fusil de munition et mon fourniment complet.
--A la bonne heure! je vois que vous ne suspectez pas l'énergie du corps d'officiers... Moi, aussi, il y a quelque temps, j'ai cru qu'il ne serait guère possible de résister; mais aujourd'hui, pour peu que chacun fasse son devoir...
--Vous savez bien que nous avons juré de le faire... Entortillez bien le revolver, père Toussaint, le mécanisme craint l'humidité... Alors, Legros, vous disiez qu'aujourd'hui?...
--Aujourd'hui, les Prussiens trouveront à qui parler. Du reste, nous ne les attendons guère avant trois ou quatre jours. Toutes nos précautions sont prises; les barrières sont fermées et les postes qui les gardent ont ordre de n'ouvrir qu'à des parlementaires. Nous sommes à Versailles une douzaine de mille hommes au moins...
--Dont trois mille armés, dit le père Toussaint en ricanant. Et encore!
--C'est ce qui prouve, monsieur, que votre gendre a tort d'enterrer son fusil de chasse. Avec ce fusil-là, on pourrait armer un homme, donner un défenseur à la patrie.
--Allons donc! ça ferait un fusil de plus à reporter à la mairie, après l'entrée des Prussiens, et voilà tout. Tenez, Barbier, voilà votre fusil et votre revolver... Voulez-vous que j'enveloppe aussi votre sabre, monsieur Legros? J'ai encore des chiffons... Non? Vous préférez le remettre aux Allemands? Comme vous voudrez.
Mon père arrange les armes dans la fosse.
--C'est dommage, dit-il. J'ai un sacré diable de loir qui vient manger les fruits, la nuit. Je le guette depuis deux jours et j'aurais bien voulu finir par lui envoyer une charge de plomb dans les reins... Mais, à propos, monsieur Legros, vous me prêterez bien votre fusil, vous? Vous me rendrez service.
--Je ne demande pas mieux... mais je... en ce moment-ci... je crois...
L'épicier balbutie, se trouble, rougit. Le père Toussaint le regarde curieusement et, tout à coup, éclate de rire.
--Dites donc que vous l'avez enterré aussi, votre fusil, sacré farceur!... Allons, donnez-moi votre sabre, allez! il y a encore de la place dans le trou...
M. Legros s'en va, rouge de colère.
--Savez-vous, Barbier, demande mon grand-père, que si les Prussiens arrivaient en ce moment-ci, ce gros patapouf de marchand de tabac serait parfaitement capable de se faire tuer pour me prouver que j'ai eu tort de me moquer de lui?
--C'est bien possible, fait mon père qui achève de combler la fosse. Heureusement, les Allemands ne sont pas encore là...
--Au fait, Jean, as-tu porté à la poste les lettres que j'ai écrites ce matin?
--Pas encore, papa.
--Vas-y donc. Il est plus de dix heures et demie et la levée a lieu à onze heures.
Je vais à la poste, je laisse tomber les lettres dans la boîte et je reviens en chantonnant, le nez baissé, comme si je comptais les brins d'herbe qui poussent entre les pavés. Un grand bruit de galopade, en haut de la rue Duplessis, me fait lever la tête.
--Oh!
Je m'aplatis le long d'un mur, plus mort que vif. Des cavaliers, des cavaliers comme je n'en ai jamais vu, passent devant moi au grand galop. C'est terrible! Ils me font l'effet de géants et leurs chevaux, dont les fers luisants frappent la pierre en faisant jaillir des étincelles, me semblent énormes, eux aussi. Oh! que j'ai peur!
Ils sont passés, ils sont déjà loin, que je ne puis bouger de ma place. Je tourne la tête, seulement, et je les aperçois, tout là-bas, galopant toujours. Brusquement, devant la gare, ils s'arrêtent. Comment! ils ne sont que quatre! J'aurais juré qu'ils étaient cent. On dirait des lanciers, mais des lanciers tout noirs. Ils ont un gros pistolet au poing et, attachée au bras droit, une longue lance avec une banderole noire et blanche... Mais je n'ai pas le temps d'en voir plus long; ils reprennent le galop et je ne distingue plus que l'étincellement des sabres et des fers, les couleurs des banderoles qui clapotent au vent et les silhouettes noires des passants qui se sauvent, effarés, devant l'épouvantable chevauchée...
Je rentre à la maison, en courant.
--Papa! grand-papa! Louis! Catherine!... Les Prussiens! Les Prussiens sont ici! Je viens de les voir!... Les Prussiens!... Quatre Prussiens!...
On se précipite, on m'entoure, on me demande des détails. J'en donne--autant que je puis en donner--mais pas assez, cependant, car on m'en redemande encore. On m'écoute en frissonnant.
--Ils sont vilains? me demande ma soeur, qui tremble de tous ses membres.
--Oh! oui! Et grands! grands!
--Brrr!!
--Et tu dis qu'ils avaient un gros pistolet au poing?
--Deux fois plus gros que le revolver de papa!
--Et des lances?
--Et des lances.
--Et des sabres?
--Et des sabres.
--Brrr!!
--Ils ne t'ont rien dit en passant?
--Non, rien... mais ils m'ont regardé d'un air furieux. Un, surtout, qui avait une grande barbe rouge.
En réalité, je ne sais même pas si les Prussiens m'ont vu et j'ignore absolument s'ils avaient de la barbe. Mais je prends ça sous mon bonnet; ça fait bien. Ça me donne l'air homme. Je murmure même en avançant le menton:
--J'ai bien cru, un moment, qu'ils allaient me tuer.
Ma soeur m'embrasse. Ça ne lui arrive pas souvent. Il faut qu'elle soit rudement émue.
--Les brigands! s'écrie Catherine. C'est qu'ils en sont bien capables, ces sauvages, de tuer un pauvre innocent! Pauvre petit! Quand on pense...
Et sa figure, terrible tout à l'heure lorsque j'ai annoncé l'entrée des Prussiens, devient infiniment douce et triste.--J'ai honte d'avoir menti.
--Que faire! que faire? demande ma soeur en se tordant les mains.
--Il faut fermer tous les contrevents des fenêtres qui donnent sur la rue, répond mon père, verrouiller les portes et, ma foi... déjeuner en attendant les événements... Ce sera toujours un déjeuner que les Prussiens n'auront pas.
Nous déjeunons tristement, du bout des dents, échangeant nos craintes, nous faisant part de nos pressentiments. Et nous parlons de la tante Moreau, aussi, qui n'a pas voulu quitter lePavillon, qui a refusé de venir à Versailles.
--Elle aurait pourtant été plus en sûreté ici, dans une ville, qu'en pleine campagne, dit Louise.
--Ah! s'écrie mon grand-père, j'ai pourtant fait tout ce que j'ai pu pour la décider. Je lui ai dit: «Vous voyez bien; moi, je suis un homme et je pars. Si, dans quelques jours, il n'y a pas de danger, je reviendrai. Venez avec moi. Nous reviendrons ensemble, s'il y a lieu. Barbier sera enchanté de vous offrir l'hospitalité...»
--Parbleu! s'écrient mon père et ma soeur.
--Elle s'est obstinée à rester quand même. Savez-vous ce qu'elle m'a répondu: «Que voulez-vous que les Allemands fassent à une vieille bonne femme comme moi? Il faudrait être bien méchant pour me faire du mal.»
--Pauvre tante, fait Louise en s'essuyant les yeux.
--Je souhaite, dit mon père...
Mais un coup de sonnette nous fait tressaillir. Nous regardons à la pendule: midi et demi. Nous n'attendons personne à cette heure-là...
Qui peut sonner? Qui peut avoir sonné? Ouvrira-t-on? N'ouvrira-t-on pas?
Nous nous consultons. Enfin, je suis chargé d'aller regarder, avec précaution, par une fenêtre des mansardes, quelle est la personne qui se présente à notre porte. Je grimpe l'escalier, j'entr'ouvre la lucarne sans faire de bruit, je me penche et j'aperçois M. Legros. Il n'a plus son uniforme; il est en civil. Il m'a même l'air de trembler très fort; il regarde anxieusement dans toutes les directions. Je redescends et je vais lui ouvrir la porte.
--Eh bien! vous connaissez la nouvelle? demande-t-il en entrant, d'une voix chevrotante qui trahit une profonde agitation intérieure. Les Prussiens sont dans la ville... c'est-à-dire une avant-garde... des parlementaires... des parlementaires... Nous les avons laissés entrer, car on a beau être ferme... patriote... il faut être sensé, réfléchir... se rendre compte, en un mot... Trois mille hommes ne peuvent pas lutter contre une armée... On a signé à midi un capitulation honorable... très honorable... je n'en ai pas vu le texte encore, mais elle est très honorable... Tout ce que je sais, c'est que la garde nationale doit être désarmée... oui... et puis, on doit combler les tranchées et enlever les abatis qui barrent les routes... C'est naturel, après tout, puisque les Prussiens arrivent ici à deux heures et qu'on a signé une capitulation... honorable... Est-ce que j'avais pensé à vous dire que les Prussiens arrivent à Versailles à deux heures? Ils arrivent à deux heures... Ah! si la ville avait eu des fortifications!... Ah! diable: une heure! Je m'en vais... Il ne fera peut-être pas bon dans les rues, bientôt... Au revoir.
Le marchand de tabac s'en va. Sa dernière phrase me donne à réfléchir: il ne fera pas bon dans les rues. Sapristi! et moi qui ai tant envie d'aller faire un tour... du côté où vont arriver les Allemands. Si je parle de mon envie à mon père, il ne me laissera pas sortir, c'est clair. Alors, il faudrait m'éclipser à la muette ou me résigner à manquer l'entrée des troupes prussiennes. Manquer un spectacle pareil, ce serait bien embêtant... Je m'éclipserai...
Je m'éclipse. J'ouvre la porte tout doucement, je la referme en faisant encore moins de bruit et je suis dans la rue. Personne ne s'en doute. Je prends ma course vers le boulevard du Roi.
Pas grand monde, boulevard du Roi. Toutes les fenêtres fermées, toutes les portes closes. Je le remonte presque jusqu'à la grille; le poste des gardes nationaux est désert. Deux douaniers seulement montent la faction, les yeux tournés du côté de la campagne. J'attends--en tremblant. Pourvu que personne ne vienne me déranger, ne s'aperçoive de ma présence et ne me force à déguerpir! Je tremble de plus en plus--mais c'est rudement bon de trembler comme ça.
J'ai envie d'aller demander aux douaniers s'ils pensent qu'il y en aura encore pour longtemps, mais je n'ose pas...
Tout d'un coup, j'entends la musique. Ce sont eux! Je m'accroche à un bec de gaz et je me penche en avant pour mieux voir... mais rien, rien que le bruit des tambours et de la musique, qui se rapproche rapidement. Le coeur me bat à craquer, la respiration me manque...
--Les voilà!
Ce sont les douaniers qui ont crié ça, et ils prennent leur course vers la ville. Ils me frôlent en passant et leur terreur me gagne. Je les suis. Mais, en courant, j'aperçois, de l'autre côté du boulevard, cinq ou six curieux qui se sont arrêtés et qui se dissimulent derrière les arbres. Tiens! s'ils restent, pourquoi ne resterais-je pas? Je me cache derrière un arbre, moi aussi, et je regarde en écarquillant les yeux.
Là-bas, sur la route, à cinquante pas de la barrière, une douzaine de cavaliers, pareils à ceux que j'ai vus ce matin. Ils s'avancent au pas et s'arrêtent un instant devant le poste de la douane. Ils entrent dans la ville, sur deux rangs, longeant le bord des trottoirs.
--Les uhlans! dit une voix à côté de moi.
Ah! ce sont des uhlans! Ils approchent, la lance au bras, le pistolet au poing. Ils passent devant moi et je sens que je vais tomber, je sens que mes ongles s'enfoncent dans l'écorce de l'arbre contre lequel je suis collé. Ils sont couverts de sang, ces hommes! il y a du sang aux banderoles de leurs lances, aux jambes de leurs chevaux, aux morceaux de leurs uniformes déchirés et l'un d'eux, au premier rang, a la figure entourée d'un linge blanc que piquent des points rouges. Ils viennent de se battre. Ah! c'est affreux! Je veux m'en aller, je veux m'en aller!
Impossible. Devant moi, il y a des uhlans qui s'avancent toujours au pas, en fouillant de l'oeil les rues transversales et, derrière, une masse noire s'approche. On entend le bruit des pas. On commence à distinguer les pointes des casques, les canons des fusils, les petits tambours, guère plus grands que des tambours de basque, et les fifres. Ils jouaient une marche guerrière, ces tambours et ces fifres, suivis de fantassins à l'uniforme bleu sombre, qui défilent, chaussés de bottes où ils ont fourré leurs pantalons, le fusil à plat sur l'épaule, le manteau roulé en sautoir. Et ces hommes, souillés de boue et de poussière, noirs de poudre, aux tuniques en lambeaux, ces hommes qui se sont battus ce matin, sans doute, qui viennent de faire une marche pénible, conservent l'alignement le plus merveilleux, la tenue la plus correcte. Le pas se cadence d'un bout à l'autre de la colonne, les sous-officiers marchent sur le flanc des troupes et les officiers, l'épée à la main, en costume simple, sans dorures, sans épaulettes, orné seulement d'un peu de velours, s'avancent à la tête de leurs compagnies, raides et droits comme des automates.
Il en passe, il en passe toujours. Je suis à moitié sorti de derrière mon arbre et je regarde franchement. Je n'ai presque plus peur. Subitement, les tambours et les fifres cessent de jouer. Alors, une musique dont j'aperçois les instruments, tout là-bas, devant un groupe d'officiers à cheval, entame un hymne de combat et, sur toute la ligne des troupes, depuis les premiers rangs qui déjà ont atteint le château jusqu'aux derniers qui débouchent du Chesnay, des hurrahs éclatent et couvrent la voix des cuivres. Un dernier cri de triomphe et la musique, de nouveau, déchire l'air de ses notes victorieuses...
Elle jouela Marseillaise!...la Marseillaise, l'hymne que jouaient les musiques de nos régiments partant pour la frontière, l'hymne qui rend le Français invincible, qu'on gueulait dans les rues au moment de la déclaration de guerre et que j'ai chanté, moi aussi, lorsque nous croyions à la victoire, lorsque nous voulions planter d'avance des drapeaux tricolores sur la route de Berlin...
Le drapeau tricolore! ah! nous ne le reverrons pas de longtemps, peut-être; et il nous faudra regarder flotter les étendards noirs et blancs, pareils à celui que porte un officier décoré d'une croix en fer, au milieu du dernier régiment d'infanterie.
C'est l'artillerie qui s'avance, maintenant, avec ses canons noirs couchés sur les affûts peints en bleu, avec ses servants à pied et à cheval coiffés de casques surmontés d'une boule en cuivre. Il y a des fleurs à la gueule des pièces et les caissons et les prolonges sont enguirlandés de lierre et de feuillage...
La cavalerie succède à l'artillerie: des dragons, des cuirassiers, des hussards de la mort, avec des brandebourgs blancs et une tête de mort au bonnet. Puis, viennent des voitures, des caissons, des voitures à échelles...
Tout d'un coup, le coeur me bat: il me semble, entre les roues des derniers caissons, avoir aperçu des pantalons rouges. Oui, ce sont bien des pantalons rouges. Entre deux haies de Prussiens, la baïonnette au canon, marchent des soldats français prisonniers, sans armes, sales, déguenillés, l'air abattu, désespéré. Ils sont deux cents, au moins... et je regarde, tant que je puis les voir, les képis rouges de ces malheureux qui vont aller pourrir dans une forteresse allemande... Les voitures passent toujours, escortées par des uhlans. Il y a des prolonges pleines d'armes, de chassepots et, tout à la fin, des caissons pleins de paille, des voitures de tous modèles, des camions même, portant le drapeau blanc à croix rouge des ambulances, d'où s'échappent des cris à faire frémir, des gémissements lamentables.
Un dernier peloton de uhlans. C'est fini.
--C'est tout un corps d'armée qui vient de passer, me dit un monsieur qui est resté derrière un arbre, pas loin de moi, pendant le défilé des troupes, c'est le 5e corps prussien, général de Kirchbach.
J'ai déjà vu ce monsieur, mais je ne le connais pas. Je crois qu'il demeure dans notre quartier. Il me salue et s'en va tranquillement, la canne à la main.
Une personne qui a l'air beaucoup moins tranquille, c'est un monsieur long et maigre qui sort craintivement d'une allée où il s'était tapi pendant le passage des Prussiens et qui, en traversant le boulevard, jette à droite et à gauche des regards furtifs. Son chapeau est enfoncé sur ses yeux et le collet de sa redingote lui remonte sur les oreilles. Tiens! on dirait qu'il m'a reconnu et qu'il se dirige de mon côté.
--Jean! vous ici! Eh! que faites-vous, jeune imprudent?
C'est M. Beaudrain. Je le reconnais à la voix, beaucoup plus qu'à la figure, une figure qui a pris des tons jaune pâle--une couleur de panade.--Pourtant, la voix tremble, elle tremble beaucoup, M. Beaudrain doit avoir une fière peur.
--Ce que je fais, monsieur? Je rentre à la maison...
--Et vous avez assisté à l'entrée des Prussiens?
--Oui, monsieur.
--Exprès?
--Oui, monsieur.
Monsieur Beaudrain n'en revient pas. Comment! j'ai eu le front, l'audace, le toupet, de venir, tout seul, contempler le défilé triomphal des Allemands? Mais je suis donc un risque-tout, un cerveau à l'envers, une tête brûlée?
--Mais, vous-même, monsieur...
--Moi, c'est différent. Je ne croyais pas, je ne pouvais supposer que l'armée ennemie prendrait aujourd'hui possession de la ville. Sans cela, croyez-le bien, je ne serais pas sorti. J'étais allé faire une visite à côté, rue de Maurepas; et, en revenant, j'ai vu mon chemin intercepté par les hordes prussiennes... Et vous êtes resté là tout le temps.
--Oui, monsieur. Les Prussiens marchent bien, n'est-ce pas? Avez-vous vu les prisonniers?
--Je n'ai rien vu, dit le professeur. J'étais dans cette allée, là, et je n'ai pas mis le nez dehors, soyez-en sûr. Un mauvais coup est vite attrapé et je n'ai qu'une médiocre confiance dans la générosité des Vandales modernes... Mais il pourrait en venir d'autres. Filons, filons...
M. Beaudrain m'entraîne. Nous passons par des rues détournées, des chemins déserts. Au moindre bruit, le professeur tressaille, blêmit. Au coin d'une rue, il me quitte.
--Écoutez, mon cher enfant, je voudrais bien vous reconduire jusque chez vous, mais... je crains... une personne seule attire moins l'attention... Prenez bien garde... Au revoir... De la prudence!...
Et il part, se dissimulant le long des murailles.
Je rentre à la maison tranquillement, sans voir l'ombre d'un Prussien. Mon père m'ouvre la porte.
--D'où viens-tu? Nous t'attendons depuis deux heures...
Je vois venir une réprimande--autre chose peut-être.--Je me tire de ce mauvais pas en donnant des renseignements, beaucoup de renseignements. Je parle pendant une heure au moins. Je raconte tout ce que j'ai vu--même un peu plus.--Lorsque je déclare que j'ai vu des prisonniers français, Catherine pleure à chaudes larmes. Ma soeur s'étonne d'apprendre que les Prussiens ont de la barbe et mon père s'indigne fortement lorsque je lui dis que les musiques allemandes jouaient laMarseillaise.
--C'est infâme! Insulter les vaincus! Les narguer! Ah! l'on reconnaît bien là l'esprit teuton!
Il insulte le roi de Prusse. Il injurie Bismarck. Il se monte. Je profite de sa colère pour grimper dans ma chambre. Je prends un livre, mais il m'est impossible de lire une ligne. J'ai encore devant les yeux le spectacle de tout à l'heure et je ne puis penser à autre chose.
J'entends le pas d'un cheval dans la rue. J'ouvre la fenêtre, tout doucement, j'entr'ouvre la persienne et je regarde. A cinquante mètres, devant le bureau de tabac de M. Legros, un officier prussien à cheval est arrêté. Il parle avec une personne qui se trouve à l'intérieur, mais je n'entends pas ce qu'il dit. M. Legros sort de sa boutique, le chapeau à la main, en faisant de grands gestes pour expliquer, sans aucun doute, qu'il ne possède pas ce qu'on lui demande. Alors, le Prussien fait un signe bref, indiquant la ville; et l'épicier, qui a compris, part en courant. Le cavalier attend son retour, une main sur la hanche, en examinant les maisons du voisinage.
Mais voici M. Legros au bout de la rue, toujours courant, rouge, suant, essoufflé. Il tend au Prussien, en se découvrant, une chose enveloppée dans du papier. C'est un énorme cigare. L'officier l'allume, paye et s'en va, au pas. Il passe devant la maison et je ferme la persienne, bien doucement, pour qu'il n'entende rien.
J'ai envie de descendre pour raconter à mon père ce que je viens de voir; mais il m'a formellement défendu d'ouvrir les contrevents et il me gronderait certainement. Je suis forcé de garder ça pour moi. C'est dommage. Ah! ce fameux M. Legros!
Le soir, le garçon boucher qui est venu apporter la viande nous a appris qu'un régiment prussien faisait boire ses chevaux à l'usine à gaz, dans les bassins. Il paraît aussi que les Prussiens ont allumé des feux de bivouac sur les avenues, qu'ils abattent des boeufs et des moutons et qu'ils se préparent à passer la nuit à la belle étoile.
--Mais pourquoi n'occupent-ils pas les casernes? demande mon grand-père.
--Ils supposent sans doute qu'elles sont minées, fait le garçon boucher.
--Ah! quel malheur qu'on n'ait pas pensé à miner les avenues! s'écrie Louise. On les aurait tous fait sauter pendant la nuit.
--Oh! ils prennent bien leurs précautions, assure le garçon boucher. Il passe des patrouilles partout et ils ont posé des sentinelles à tous les coins de rues; j'ai vu ça il y a une demi-heure, en allant porter de la viande, rue de la Pompe. Et puis, vous savez, c'est dégoûtant, des sauvages comme ça; ils n'achètent même pas de la viande aux commerçants; ils traînent derrière eux des bestiaux qu'ils ont volés à droite et à gauche et ils les ont parqués sur la place d'Armes. Comme c'est propre!
--C'est infâme, dit mon père.
--- Est-ce qu'ils resteront longtemps à Versailles? demande Catherine, songeuse.
--Oh! non. Du moment qu'on a signé une capitulation...
--Une capitulation honorable, fait ma soeur.
--Dans ce cas-là, comme le disait tout à l'heure le patron, ils ont le droit de traverser la ville, mais ils ne peuvent pas l'occuper.
--Çà, dit le père Toussaint, ce n'est pas aussi sûr que du vinaigre.
--Mais, enfin, grand-papa, dit Louise, puisqu'on a signé une capitulation honorable...
Nous apprenons, le lendemain matin, que l'état-major prussien a fait cette réflexion qu'il n'avait pas à traiter avec une ville ouverte. Après quoi il a pris la capitulation et en a fait de petits morceaux.