Les Prussiens se sont installés en maîtres à Versailles. La ville est devenue le quartier général de l'armée qui doit assiéger Paris. Tous les jours, il arrive de nouvelles troupes: des dragons bleus, des dragons verts, des pionniers gris, des hussards de toutes couleurs, des gendarmes, des cuirassiers, des Bavarois coiffés d'immenses casques à chenille. J'aurais bien voulu voir tous ces soldats. Mais il m'est formellement interdit de mettre le pied dans la rue. Après mon escapade de l'autre jour, mon père m'a déclaré que, si je sortais sans sa permission, il m'enfermerait dans ma chambre, au pain et à l'eau, et je suis forcé de m'en rapporter aux récits des divers fournisseurs qui nous apportent des nouvelles en même temps que des provisions.
Il paraît que, jusqu'ici, les Allemands ne se conduisent pas trop mal. Ils respectent les personnes et les propriétés et se bornent à faire des réquisitions. Ils ont d'abord réclamé toutes les armes qui se trouvaient dans la ville et messieurs les gardes-nationaux ont été invités à rapporter leurs fusils à la mairie, ce qu'ils ont fait sans se faire tirer l'oreille. Hier matin, mon père est sorti avec tout son équipement; il a été rejoint au milieu de la rue par M. Legros qui portait sous le bras, aussi tristement qu'un officier de Marlborough, son beau sabre à dragonne d'argent. Ce léger sacrifice n'a pas contenté les Prussiens qui réclament d'heure en heure, sans se lasser, les objets les plus divers: provisions de bouche, fourrages, couvertures, balais, matelas, semelles, amidon, peaux de sangliers, cirage et bandages herniaires. On voit tout de suite que les Allemands, qu'on nous représentait comme d'affreux barbares, sont fort civilisés et très au courant des objets nécessaires à la vie moderne.
--Enfin, dit ma soeur, puisqu'ils ne font que demander et qu'ils ne prennent rien, ça ne va pas trop mal.
--En effet; mais si l'on refusait de leur donner ce qu'ils demandent? ricane mon grand-père.
On s'en garde bien. Et l'on se garde, aussi, de ne pas leur ouvrir sa porte quand ils y frappent, comme ils viennent de le faire chez nous.
C'est moi qui ai été leur ouvrir--après avoir constaté leur identité par la fenêtre du premier--et en tremblant bien fort. Ils sont trois: deux grands et un petit. Le petit porte une casquette plate et a une épée au côté. Ce n'est pas un officier, mais il doit avoir un grade. Quel grade? Il nous l'apprend lui-même en pénétrant dans la salle à manger, où mon père, mon grand-père et ma soeur attendent, debout.
--Bonjour, madame, bonjour, messieurs. Voici un billet de logement pour moi, sous-officier porte-épée au 58e régiment d'infanterie, et deux hommes.
Ma soeur a l'air bien étonnée d'entendre un Prussien parler français; celui-ci n'est pas vilain, après tout, il a une petite moustache très gentille, des yeux bruns très intelligents. Quant aux soldats qui l'accompagnent, on dirait deux brutes; et, lorsque leurs regards, qu'ils promènent avec ahurissement sur le mobilier, se posent sur moi, j'ai peur.
Mais le sous-officier se tourne vers eux et leur parle en allemand. Ils prennent leurs sacs et leurs fusils qu'ils avaient déposés en entrant et ils suivent mon père, qui les guide vers une grande pièce inoccupée où l'on va leur dresser des lits.
--Non. De la paille. De la paille, c'est bon pour le soldat, déclare le sous-officier.
Mon père insiste. Il veut faire bien les choses; il tient à donner des lits. Quant au sous-officier, on le logera dans lachambre d'amis, où il sera très bien.
--Tenez, par ici, tout au fond du couloir.
Dans le corridor, nous rencontrons Catherine qui descend de sa chambre; elle jette au Prussien un regard terrible que celui-ci ne surprend pas, heureusement, mais mon père devient blanc comme un linge.
--Jean, me dit-il tout bas, quand nous aurons installé l'Allemand dans sa chambre, tu vas aller à la cuisine, tu prendras tous les couteaux pointus et tu les donneras à ta soeur pour qu'elle les enferme à clef dans le placard du vestibule... Ah! tu n'oublieras pas le tourne-broche.
Je descends à la cuisine et je commence à ramasser les couteaux. Je ne suis pas assez grand pour attraper le tourne-broche.
--Catherine, voulez-vous me décrocher le tourne-broche?
--Pourquoi faire, monsieur Jean?
--Pour l'emporter.
--L'emporter où?
--Eh! parbleu! l'emporter, l'enfermer.....
--Est-ce que vous êtes fou, monsieur Jean?
--Ah! oui, on est fou, n'est-ce pas? parce qu'on ne veut pas vous laisser de couteaux pointus sous la main? parce qu'on veut vous empêcher de tuer les Prussiens? nous le savons bien, allez! que vous voulez en tuer un. Mais nous vous en empêcherons.
Catherine me regarde avec pitié. Elle lève les épaules et me prend par le bras.
--Vous n'empêcherez rien du tout. Je ferai ce qui me plaira. Est-ce que je risque autre chose que ma peau, par hasard? hein? Qu'est-ce qu'ils me racontaient donc, vos parents, vos M. Legros, vos Mme Arnal, l'autre jour? Hein? La vengeance, le patriotisme! Hein? savez-vous que j'ai du sang dans les veines, hein? est-ce que vous-croyez que je peux me retenir, Hein? quand je vois ces brigands de Prussiens?
Elle me secoue comme un prunier, me poussant devant elle à chaque interrogation. Elle a fini par me coller à la porte vitrée dont je vais casser les carreaux avec mes épaules. Mais tout d'un coup, la porte s'ouvre, je manque de tomber et mon père paraît derrière moi. Il est tout vert de rage.
--Catherine!... j'ai entendu ce que vous venez de dire à cet enfant... C'est moi qui l'avais envoyé chercher les couteaux... pour vous empêcher de commettre un crime, malheureuse!... Avez-vous songé aux conséquences de vos actions? Savez-vous qu'on nous fusillerait tous, tous, jusqu'au dernier?... Ah! vous ne pouvez pas vous retenir?..... Vous ne pouvez pas! Je peux bien, moi!... Eh bien! vous allez monter dans votre chambre, tout de suite!... Je vais vous y enfermer à clef... jusqu'à ce que j'aie pris une détermination...
Catherine monte l'escalier quatre à quatre, furieuse, pleurant, suivie par mon père, et j'entends la clef qui grince dans la serrure.
Nous achevons la journée dans les transes. La belle-soeur du charcutier a consenti à remplacer Catherine pendant quelques jours. C'est elle qui nous a fait à dîner et qui a fabriqué, pour les deux soldats allemands, un énorme plat de ratatouille au lard et aux pommes de terre. Le sous-officier porte-épée dîne avec nous. Il a l'air bien élevé, se montre très galant vis-à-vis de ma soeur et engage avec mon grand-père une longue conversation sur la langue française que, d'ailleurs, il parle assez bien. Il se fait expliquer quelques expressions, certains idiotismes. Le père Toussaint lui donne les renseignements les plus étendus, saupoudrant ses phrases onctueuses de comparaisons et d'épithètes qui doivent flatter le vainqueur. Il dit:
--Votre belle Allemagne... cette campagne si glorieuse pour vos armes... votre gracieux souverain... une guerre aussi vivement menée... Bismarck, ce Richelieu... les effets foudroyants de vos canons Krüpp...
Le Prussien est enchanté. Après dîner il se met au piano et joue deux ou trois valses allemandes. Avant de se retirer dans sa chambre, il nous souhaite très poliment une bonne nuit.
--Un charmant garçon, dit mon père.
--Excellent musicien, dit ma soeur. N'est-ce pas Jean?
--Oh! oui... c'est dommage qu'il soit Prussien.
--Ce n'est pas de sa faute, conclut philosophiquement mon grand-père. Les Allemands ne sont pas si féroces qu'on veut bien le dire, au bout du compte... Mais c'est cette damnée Catherine qui m'inquiète.
Mon père aussi semble très inquiet. Je suis sûr qu'il ne ferme pas l'oeil de la nuit. Et, le lendemain matin, son inquiétude se change en trouble profond lorsqu'il voit le sous-officier se diriger vers le jardin.
--Vous avez de belles fleurs. Cela vous dérangerait-il de m'apprendre les noms que j'ignore?
--Mais non, au contraire... avec plaisir...
Mon grand-père et moi nous suivons mon père qui accompagne l'Allemand.
--Quel est le nom de cette fleur rouge?
--Un géranium.
--Et celle-là?
--Un oeillet d'inde.
--Et celles-là, là-bas? Oh! mais, je ne connais pas le nom de toutes ces fleurs.
Et le Prussien s'avance vers une plate-bande qui longe la maison, au grand désespoir de mon père qui lève les bras au ciel et fait à mon grand-père des signes désespérés. Qu'y a-t-il?
Subitement, je comprends: cette plate-bande se trouve juste au-dessous de la fenêtre de Catherine et là-haut, contre la vitre, on aperçoit l'immobile silhouette de la bonne.
--Pourvu qu'elle ne le voie pas! me souffle le père Toussaint qui frémit. Et ton père qui a oublié d'enlever les pots de fleurs qui se trouvent sur la fenêtre! Quelle imprudence! S'il prenait envie à cette fille d'en faire tomber un! Ah! j'aurais prévu ça, moi! je lui aurais enlevé jusqu'à son pot de chambre et j'aurais cadenassé la croisée. Jean, surveille-la bien, cette croisée.
--Oui, grand-papa.
--Je vais essayer d'engager le Prussien à rentrer.
Mais celui-ci, penché sur la plate-bande, s'abîme dans la contemplation d'une touffe de rosiers.
--Quel est le nom de ces rosiers?
--Des rosiers du Bengale... Mais, monsieur, je crois... l'air du matin est un peu frais...
--Non, non. Très beau, ce matin. Cette fleur se nomme?
--Un glaïeul... mais, permettez. Il me semble avoir oublié de vous offrir la goutte, et si vous...
--Merci beaucoup. J'ai pris du café et cela me suffit.
Le Prussien ne s'en ira pas et, là-haut, la terrible silhouette guette toujours. Mon père se tord les mains...
Un coup de sonnette nous fait tressaillir. Je me dirige vers la porte, mais mon grand-père m'arrête. Il a une inspiration. Il s'approche de l'Allemand, le chapeau à la main.
--Qu'y a-t-il monsieur?
--Monsieur, la personne qui vient de sonner est, je le présume du moins, une dame que nous attendons. Comme elle est excessivement nerveuse, je craindrais, si elle apercevait votre uniforme en pénétrant ici... je craindrais... une crise, peut-être... Les sentiments chevaleresques de votre nation me sont trop connus...
--Oh! je rentre, alors; je rentre immédiatement, fait le Prussien en frisant sa moustache.
Mon père et mon grand-père l'escortent pendant que je vais ouvrir.
Ce n'est pas une dame qui a sonné, c'est une femme. C'est Germaine.
--Monsieur est ici?
--Oui, Germaine.
--Je veux lui parler tout de suite.
--Vous savez qu'il y a des Prussiens ici?
--Qu'est-ce que ça me fait! Je ne vois que ça et des chiens, depuis bientôt huit jours.
Germaine expose à mon grand-père l'objet de sa visite. Il paraît que les Allemands qui se sont installés à Moussy ont déclaré que toute maison inhabitée appartient aux soldats et qu'ils considèrent comme telle toute habitation où ne résident que des domestiques.
--Et ils les arrangent bien, vous savez, les maisons inhabitées. On dirait qu'ils ne rêvent que plaies et bosses, ces animaux-là.
--Ont-ils commis des dégâts à la maison? demande mon grand-père anxieux.
--Non; mais, depuis hier, nous en avons cinq à loger. Et ils mangent, vous savez! L'argent file d'une drôle de façon. Il faudra même que monsieur m'en donne, si monsieur ne revient pas avec moi... Mais monsieur ferait mieux de revenir.
--Et au Pavillon? demande ma soeur.
--Oh! au Pavillon, ils sont toute une tripotée: quinze ou vingt, au moins; c'est là que demeure le commandant.
--Ah! mon Dieu s'écrie Louise. Cette pauvre tante Moreau! Comme elle doit avoir peur!
--Après ça, dit Germaine, ils ne sont pas trop méchants. Il faut dire aussi que le maire Dubois les contient beaucoup. Tout le monde dans la commune trouve qu'il se conduit très bien.
--Une canaille comme ça! murmure mon grand-père. Ah! il a ses raisons, bien sûr, pour faire le bon apôtre! Un Dubois! en voilà un qui est fait pour pêcher en eau trouble comme les chiens pour mordre!
--Enfin, dit Germaine impatientée, je voudrais bien avoir une réponse de monsieur. Faut-il que je m'en retourne toute seule? Moi, je me lave les mains de ce qui arrivera.
Mon grand-père réfléchit, le menton dans ses mains. Sa bonne le fixe de ses yeux noirs. Enfin, il prend une détermination; il se lève.
--Ma foi, tant pis! je retourne chez moi.
Nous essayons de combattre sa résolution; mais le vieux est complètement décidé. Il nous fait ses adieux, très ému.
--Je reviendrai vous voir un de ces jours, le plus tôt possible.
Avant de partir, pourtant, il engage mon père à se débarrasser de Catherine.
--Le plus tôt sera le mieux, voyez-vous. Renvoyez-la dans son pays. Vous obtiendrez bien un sauf-conduit, que diable! avec quelques protections. Si vous gardez cette fille-là ici, il vous arrivera malheur, je vous en réponds...
--Vous avez raison, dit mon père. Je vais m'occuper de cela.
Il s'en occupe, en effet. Il sort pendant l'après-midi et revient vers quatre heures, avec un monsieur que je heurte dans le vestibule et qui me salue en souriant. Je le reconnais: c'est le monsieur qui assistait à l'entrée des troupes, à côté de moi, boulevard du Roi, et qui m'a appris qu'elles formaient le 5e corps prussien.
Il a une vilaine figure, ce monsieur: des petits yeux gris de fer qui se cachent derrière des lunettes d'or, une bouche édentée où sautille un bout de langue violâtre, et un nez énorme, cassé en deux, en forme de potence, et picoté comme un dé à coudre.
Ce nez m'avait déjà stupéfait, chaque fois que j'avais rencontré le monsieur aux lunettes d'or; mais je croyais à un accident; je supposais que le monsieur avait fourré son appendice nasal dans un nid de guêpes. Je me trompais. Ce nez est extraordinaire, mais il est naturel. Il y a de drôles de choses dans la nature.
--C'est un nez d'Israélite, me dit mon père, le soir. M. Zabulon Hoffner est israélite.
--Ah! c'est un Juif!
--Un Israélite! Il ne faut jamais dire: Juif. C'est très impoli.
--Ah!... Il a un nom allemand.
--C'est possible, fait mon père, mais il n'est pas Allemand. Il est Luxembourgeois. Ce n'est pas la même chose. Du reste, il s'est montré fort complaisant. Je le connaissais très peu, et il s'est chargé de me procurer un sauf-conduit pour Catherine. Il a certaines relations dans les bureaux... il sait parler l'allemand.... Enfin, je suis enchanté d'avoir fait sa connaissance... C'est la complaisance et la loyauté mêmes...
Alors, il trompe son monde. Il a l'air franc comme dix-neuf sous.
Catherine est partie. C'est moi qui l'ai aidée à faire sa malle et à y emballer les photographies du pauvre cuirassier qu'elle ne reverra plus. Elle est partie sans colère, en disant même qu'elle comprenait ça, en nous souhaitant toutes sortes de prospérités. Et ce n'est qu'une fois dans la rue qu'elle a laissé échapper ses sanglots qu'elle avait contenus jusque-là. Je l'ai suivie des yeux, de ma fenêtre, aussi longtemps que j'ai pu la voir; elle s'en allait tristement, trébuchant à chaque pas, les yeux voilés par les larmes, à côté de l'homme qui traînait sa malle dans une brouette; des hoquets douloureux faisaient remonter ses épaules et elle était obligée de s'arrêter pour sortir son mouchoir à carreaux bleus de la poche de sa robe noire.
J'ai pleuré comme un veau.
Pauvre fille! J'ai méprisé son ignorance, j'ai fait fi de son affection, je lui ai fait bien des méchancetés. Et, maintenant qu'elle n'est plus là, il me semble qu'un grand vide s'est fait en moi, qu'on m'a arraché quelque chose, que j'ai perdu quelqu'un qui m'aimait bien. Je suis triste comme tout.
J'ai des distractions, heureusement. Il m'est permis, maintenant, de sortir en ville. J'use et j'abuse de la permission. Je suis toujours dehors. Il y a tant de choses à voir!
Je connais tous les uniformes de l'armée allemande, infanterie, artillerie et cavalerie. Ils ne valent pas les uniformes français. Les Bavarois seuls ne représentent pas trop mal, avec leurs grands casques qui ressemblent à ceux des carabiniers; malheureusement, ils sont sales, sales comme des cochons. Ils se mouchent avec le mouchoir du père Adam et essuient leurs doigts sur leurs pantalons et leurs tuniques. Moi aussi, quand j'étais petit, je me fourrais les doigts dans le nez, mais je les suçais après, au moins; et puis, les Bavarois sont grands. Ils devraient être propres.
Les Prussiens sont bien moins dégoûtants, mais leurs casques à pointes les rendent ridicules. Quand ils sont en petite tenue, avec leur calotte sans visière, ils ne sont pas trop vilains. Les shakos de la landwehr sont à peu près pareils à ceux ne nos gardes nationaux, mais ils sont beaucoup plus grands: une poule pondrait dedans pendant six mois sans les remplir. Les pantalons des cavaliers m'étonnent: ils sont basanés très haut, beaucoup plus en cuir qu'en drap. En somme, la tenue est trop sombre, pas élégante pour un sou; pas de dorures, pas d'aiguillettes, d'épaulettes, de clinquant, de panaches.
Les officiers eux-mêmes sont vêtus très simplement; ils sont coiffés d'une casquette plate à visière et portent presque tous au bras droit un brassard d'ambulance. Ils ont une vilaine habitude: c'est de ne jamais accrocher leurs sabres et de les laisser traîner derrière eux sur les pavés, avec un grand bruit de ferblanterie. Les aveugles doivent se figurer qu'on a attaché des casseroles à la queue de tous les chiens de la ville.
J'ai vu les fameux fusils à aiguilles, les canons Krüpp, les singulières voitures à échelles; j'ai été voir l'abattoir qu'on a installé à la gare, les postes de police qu'on a installés un peu partout, les canons pris sur les Français, rangés dans la grande cour du Château, autour de la statue de Louis XIV. J'ai regardé, l'autre jour, de la place d'Armes, un général, qu'on dit être le prince royal, distribuer des médailles aux soldats au pied de cette statue. Le château est converti en ambulance--une ambulance hollandaise--et le drapeau néerlandais flotte sur le toit. Des drapeaux, du reste, il y en a dans presque toutes les rues: aux fenêtres des étrangers qui se mettent sous la protection de leurs pavillons nationaux, aux croisées des gens qui ont obtenu de soigner chez eux des blessés et qui ont arboré le pavillon de la convention de Genève.
Mme Arnal est de ces derniers. On a placé chez elle un capitaine allemand blessé, un grand gaillard à belle barbe blonde. Elle le soigne avec un dévouement sans exemple. Elle espère qu'avant quinze jours le blessé sera sur pied. Elle est très fière des compliments que lui fait tous les jours, assure-t-elle, le chirurgien allemand, et elle déclare que, si elle avait suivi sa vocation, elle se serait faite soeur de charité. Elle en prend l'allure, d'ailleurs, se montre pleine de ménagements, de commisérations, d'attendrissements. Elle a des apitoiements tout faits, des consolations sur mesure, des larmes à prix fixe. Son temps est mesuré, en effet. Elle ne peut guère s'absenter. Son blessé a toujours besoin d'elle. Supposez qu'il lui prenne envie, à ce monsieur, de faire ceci, de faire cela--des choses défendues par le médecin.
--Il faut être là, voyez-vous... Les malades, c'est un peu comme les enfants...
Et elle ajoute, tout bas:
--Je n'ai qu'une peur, mais une peur terrible: c'est de finir par porter trop d'intérêt à mon blessé. A force de voir souffrir les gens, on s'y attache; on ne les considère plus comme des ennemis... Ah! savoir concilier ses obligations d'infirmière avec ses devoirs de Française!... C'est à faire tourner la tête!... l'humanité!... la patrie!... Je me sauve. A tout à l'heure...
M. Zabulon Hoffner, qui vient nous voir assez souvent, maintenant, se contente d'affirmer que la guerre, c'est bien gênant.
--Les routes sont toutes défoncées; on ne peut même pas aller à Buc sans se crotter jusqu'aux genoux.
M. Legros prétend ne pas se faire de bile.
--A quoi ça servirait-il? Ce qui doit arriver, arrive. Moi, je suis fataliste.
Depuis l'arrivée des Prussiens, pourtant, il paraît avoir engraissé. Ma soeur, justement étonnée de cet embonpoint subit, a été malicieusement aux informations et la marchande de tabac, trop confiante, a livré naïvement le secret de la corpulence exagérée de son époux: M. Legros se plastronne--plastron par devant, plastron par derrière.--On assure même qu'il ne tourne pas le coin d'une rue, à partir de cinq heures du soir, sans crier: «Ami! Ami!» à tue-tête.
Qu'y a-t-il de vrai là dedans?
--Tout! dit M. Beaudrain; et M. Legros a raison. Vous ne devriez pas vous moquer de lui. Aucune précaution n'est inutile. Eh! eh! si Achille avait été trempé tout entier dans les ondes du Styx, la flèche troyenne n'eût point causé sa mort...
Et patati, et patata. M. Beaudrain se meurt de frayeur. Il est positivement malade de peur; il a dû renoncer, depuis quelque temps déjà, à me donner des leçons. Il passait le temps des répétitions à se murmurer à lui-même:
--Pourvu que les Prussiens ne fassent pas ci, pourvu qu'ils ne fassent pas ça....
Il inventait des choses inimaginables. Un jour, il était arrivé à se figurer que Versailles allait sauter.
--Les égouts sont minés! disait-il. J'en suis sûr. Notre dernière heure est venue.
Ce jour-là, il a changé de ton--de ton, seulement, car il ne peut plus changer de couleur: il est jaune.--Il parcourt toute la gamme des jaunes: il a été jaune citrouille, jaune coing blet, jaune panade, jaune citron. Présentement, il est d'une nuance mal déterminée, nuance d'omelette--d'omelette baveuse.--Je l'attends au jaune safran.
--Et dire, s'écrie mon père, un matin que presque tous nos amis sont réunis dans le jardin pour prendre l'apéritif, dire qu'il y a des gens qui pactisent avec l'ennemi. Ainsi, pas plus tard qu'hier... Va donc un peu jouer, Jean...
Je m'en vais, mais pas trop loin. J'entends très bien.
--Hier soir, j'avais été faire un tour du côté de la porte de Béthune. Savez-vous qui je vois sortir du poste que les Allemands ont établi là?
--Eh! qui donc? mon Dieu! demande le père Merlin intrigué.
--Une femme! une Française, monsieur!
--Oh! fait ma soeur.
--Si l'on peut appeler ça une Française. Cette gueuse, vous savez bien, cette rouleuse qu'on appelle--je ne sais pas pourquoi--Marie-Cul-de-Bouteille, cette paillasse à soldats qui passait sa vie dans les postes, lorsque nos troupes étaient ici, et que nos troupiers nourrissaient de leurs restes de gamelles.
--En échange de ses bons services, ricane le père Merlin. Vous voyez bien que c'est une Française.
--C'était, monsieur, c'était; elle a abdiqué ce titre. Quoi! faire à ce point litière de ses sentiments, se livrer à l'ennemi de sa patrie! Ah! ça été plus fort que moi; malgré le dégoût que m'inspire cette créature, je me suis approché d'elle et je lui ai dit ce que je pensais de sa conduite. Savez-vous ce qu'elle m'a répondu? Elle m'a répondu que le rata des Prussiens valait bien celui des Français. Alors, ma foi, je n'ai plus pu me contenir et je l'ai traitée comme elle le mérite...
--Ah! monsieur Barbier, s'écrie M. Beaudrain, quelle imprudence! Si les Prussiens vous avaient entendu! Ne recommencez pas, c'est moi qui vous en conjure!
--Ne pas recommencer! dit Mme Arnal indignée. Laisser passer sans protester de pareilles ignominies! Des choses semblables! Des... des monstruosités... Dans quel siècle vivons-nous?...
--C'est infâme! dit ma soeur.
--Il faut croire aussi, dit Mme Arnal, qu'il n'y avait aucun officier dans le poste. Y avait-il un officier, dans le poste?
--Je n'en ai point vu, répond mon père.
--C'est ça. Les officiers sont des gens bien élevés qui ne laisseraient pas s'accomplir ces ignominies; du reste, la discipline doit s'opposer à... l'entrée de ces créatures dans les postes... Mon blessé me le disait hier... La discipline est de fer, à ce sujet-là...
--En effet, dit M. Beaudrain, la discipline de l'armée prussienne est admirable.
--Admirable. C'est le mot, dit le père Merlin.
--La discipline, continue le professeur, est une bien belle chose. C'est elle qui protège l'habitant inoffensif contre les fureurs de la soldatesque.
--Et puis, sans discipline, pas d'armée, dit mon père. C'est à leur discipline que les Prussiens sont redevables de leurs victoires.
--A propos de discipline, dit le père Merlin, j'ai vu tout à l'heure, de ma fenêtre, un spectacle bien intéressant.
--Quoi donc? demandent en même temps ma soeur et Mme Arnal.
--J'étais... Mais on ne doit pas avoir encore baissé le rideau. Si, au lieu de vous raconter la pièce, je vous la faisais voir? Voulez-vous venir chez moi, un instant?
--Mais oui, mais oui. Dépêchons-nous. Jean, viens-tu?
Nous suivons le père Merlin jusque dans son cabinet de travail, au premier étage. La croisée, grande ouverte, donne sur un vaste terrain vague où les Allemands ont amoncelé du bois à brûler et du charbon. Cinq ou six soldats, d'habitude, gardent le dépôt. Que peut-il se passer là?
Nous nous précipitons à la fenêtre.
Un soldat prussien, dans la position du soldat sans armes, le petit doigt sur la couture du pantalon, la tête droite, les talons joints, est campé devant un tas de fagots, la face au bois. Derrière lui, un officier--un lieutenant je crois--se promène de long en large, lisant un journal, fumant un cigare gros comme un manche à balai. Chaque fois qu'il passe derrière le soldat, v'lan! il lui envoie à toute volée un coup de pied dans le bas des reins. On entend très distinctement le bruit de la botte qui, à intervalle réguliers, toutes les minutes à peu près, se colle au postérieur du troupier.
A chaque coup, l'homme tressaute légèrement, très légèrement; mais il ne bronche pas. Ses talons ne quittent pas la place qu'ils ont marquée dans le sol; ses mains ne se crispent pas, ses doigts restent allongés le long du passepoil et il semble toujours regarder, à l'ordonnance, à quinze pas devant lui.
--Quand je suis venu chez vous, Barbier, dit le père Merlin, ça durait déjà depuis un bon quart d'heure. Ça fait donc maintenant cinquante minutes.
--Sapristi! dit mon père, quelle obéissance! quelle soumission! cinquante coups de pieds au derrière!
Le père Merlin veut fermer la fenêtre.
--Oh! attendons la fin, implore ma soeur, émerveillée.
Le père Merlin lui jette un regard étrange. Puis il pousse la croisée et tourne l'espagnolette.
--Vous trouvez donc ce spectacle bien intéressant, mademoiselle?
--Oh! c'est si amusant. Ce qui doit être bien drôle aussi, c'est la figure du soldat. Quel dommage qu'on ne puisse pas la voir.
--Eh! eh! si Frédéric II vivait encore! dit M. Beaudrain. O grand homme! s'écrie-t-il tragiquement, tu peux sortir de ton tombeau, tes enfants sont dignes de toi!
--Qu'est-ce qui vous prend? demande le père Merlin avec intérêt. Êtes-vous malade, monsieur Beaudrain?
--Non; mais cette discipline, cette obéissance passive... c'est extraordinaire, vraiment.
--Le fait est que c'est beau, dit mon père. C'est le manque de discipline qui nous a perdus, nous autres.
--Espérons que ça nous servira de leçon, dit Louise.
--Enfin, dit Mme Arnal, nous pouvons nous tranquilliser un peu. L'armée allemande est trop sévèrement commandée pour se livrer à des désordres graves. Il y a beaucoup à espérer d'une discipline semblable.....
Nous descendons l'escalier.
--Ah! la discipline, s'écrie mon père, c'est beau. On dira ce qu'on voudra, c'est bien beau. Je ne souhaite qu'une chose, c'est que les Français en aient un jour une pareille.
--Ainsi soit-il! dit le père Merlin.
Le père Toussaint vient d'arriver. Il est dans tous ses états. Il entre en tremblant dans la salle à manger, s'assied dans un coin et, après avoir demandé à mon père si les Prussiens ne rôdent pas par là, si personne ne peut l'entendre, il nous raconte une histoire terrible.
--Tel que vous me voyez, je reviens de chez le général en chef...
Et le vieux désigne d'un geste l'habit noir dont il est revêtu, sa cravate blanche et le chapeau haut-de-forme qu'il a posé sur la table. Nous l'écoutons avec anxiété.
--Hier, à Moussy, on a tiré sur une patrouille allemande... Hier soir, vers huit heures...
--Ah! s'écrie ma soeur en joignant les mains. Quel malheur!... Quelle catastrophe!...
--Un affreux malheur! fait mon grand-père en hochant la tête, car les Prussiens, n'ayant pu mettre la main sur ceux qui ont fait le coup, ont pris comme otages six habitants et le maire de la commune.
--Ils vont les fusiller? demande Louise. Oh! mais c'est horrible! On ne fusille pas les prisonniers! C'est du cannibalisme!
--Chut! fait mon père en mettant un doigt sur ses lèvres et en indiquant du regard la porte qui ouvre sur le vestibule.
Et il demande tout bas, terrifié:
--Réellement, ils vont les fusiller?
--Quand je suis parti, ce matin, c'était une chose convenue...
--Comme nous avons bien fait de renvoyer Catherine, dit Louise; qui sait ce qui nous serait arrivé!
--Les Prussiens, continue mon grand-père, avaient enchaîné ces malheureux et les avaient enfermés dans l'église. Ils y ont passé la nuit, gardés par des factionnaires qui menaçaient de faire feu sur quiconque approchait et répondaient par des coups de crosse aux supplications des femmes et des enfants des prisonniers. C'était affreux. Personne n'a dormi cette nuit, dans le village; on n'entendait que des gémissements et des sanglots...
Mon grand-père a des pleurs dans la voix et nous avons de la peine, nous aussi, à retenir nos larmes.
--Mais quel est le misérable qui avait tiré sur les Prussiens? demande mon père.
--Qui?... Est-ce qu'on sait?... Des francs-tireurs; de ces sales voyous parisiens qui ne sont bons qu'à faire arriver du mal aux gens inoffensifs... Ah! les gredins!... Bref, pour finir, ce matin, une dizaine d'habitants sont venus me voir. Ils m'ont dit: «Monsieur Toussaint, il faut sauver les prisonniers. Il faut aller demander leur grâce au général, à Versailles; dire que ceux qui ont tiré sur les Allemands sont étrangers à la commune; que nous sommes incapables de nous livrer à des actes semblables; que même nous les empêcherions, si c'était en notre pouvoir; dire ceci, dire cela... la vérité, quoi!... Vous êtes au courant de bien des choses, vous connaissez les usages...--un tas de compliments--Voulez-vous y aller?» Comment dire: Non. Comment? Je vous le demande.
--Pas possible, dit mon père... Et vous avez été chez le général?
--J'en viens. Et j'ai là...
Le vieux tire du fond de sa poche une large enveloppe enveloppée elle-même dans une feuille de papier bleu.
--J'ai là une lettre de grâce.
--Tous les prisonniers sont graciés?
--Tous. Ils doivent être mis en liberté immédiatement... à l'exception du maire.
--Ah! le maire ne sera pas mis en liberté? Mais on ne le fusillera pas?
--Non, non; on se contentera de le garder à vue... C'est tout ce que j'ai pu obtenir...
--Ce pauvre Dubois! fait ma soeur.
--Ah! c'est bien malheureux, gémit mon grand-père... surtout pour moi. Nous n'étions pas bien ensemble, Dubois et moi, et il se trouvera encore de méchantes langues pour prétendre que je n'ai pas fait tout mon possible... Dieu m'est témoin, pourtant, que je me suis mis en quatre. J'ai pris le général par tous les bouts. Je me suis jeté à ses genoux en pleurant... J'aurais donné tout pour obtenir une grâce entière... Dans des moments pareils, on oublie tout, on ne se souvient plus des offenses; on ne connaît plus d'ennemis... on ne connaît que des Français...
Louise saute au cou du père Toussaint pendant que, très émus, mon père et moi, nous serrons les mains ridées du vieillard.
--Ces bandits de francs-tireurs, dit le vieux en parvenant à se dégager. Ah! les canailles! Ils pourront se vanter d'avoir fait plus de mal que les Prussiens, ceux-là!... Tirer sur une patrouille; je vous demande si ça a le sens commun! Pour ne rien tuer, encore! Et quand même ils auraient tué un ou deux Allemands, la belle poussée!... Mais je m'attarde ici et l'on m'attend...
--Ah! dit ma soeur, quel spectacle, lorsque tu annonceras à ces malheureux que la liberté leur est rendue! Je voudrais tant t'accompagner!
--Quelle idée folle! dit mon père. Ce n'est pas la place d'une femme.
En effet. Mais moi, moi qui suis un garçon si j'allais à Moussy? Pourquoi pas? Je hasarde une proposition en ce sens--proposition repoussée par mon père et acceptée par mon grand-père.--Il y a débat, mais le vieux finit par l'emporter. Ma soeur crève de jalousie.
--Il ne faudra pas garder Jean trop longtemps, dit-elle; depuis quelques jours, il néglige ses leçons..... Il n'apprend rien, et il oublie très vite...
--Je le ramènerai après-demain, dit le père Toussaint en souriant.
Nous approchons de Moussy. Un paysan, qui guette notre arrivée, nous aperçoit et court prévenir les habitants. Ils accourent et pressent mon grand-père de questions.
--Eh bien? Eh bien?
--J'ai réussi. J'ai la grâce, la grâce...
--Oh! ah! oh!
Nous traversons le village à grands pas. Les femmes se penchent par les fenêtres et les soldats allemands, dans les rues nous regardent passer d'un air indifférent. Nous trouvons le commandant sur la place; mon grand-père lui remet la lettre du général.
Il a l'air d'une brute, ce commandant--d'une belle brute. Je le vois, de profil, pendant qu'il lit la lettre. Il ressemble à un taureau.
--Je suis content que vous ayez réussi, monsieur, dit-il à mon grand-père quand il a fini, en excellent français. Content pour vous, non pour moi. Je crois qu'un exemple était nécessaire. Vous pouvez aller porter cette bonne nouvelle aux prisonniers; je vais donner des ordres pour qu'on les relâche immédiatement... à l'exception du nommé Dubois, maire. Vous savez qu'il reste notre prisonnier?
Mon grand-père fait un signe de tête affirmatif.
Nous entrons dans l'église. Les otages, les pieds et les mains liés, sont accroupis sur les dalles; devant eux sont placés une cruche d'eau et des pains de munition. Un officier allemand, assis à l'orgue, joue une valse.
Sur un ordre du commandant, des soldats s'approchent des prisonniers et les délient. Mon grand-père, pendant ce temps, s'avance vers Dubois et lui parle à voix basse. Dubois détourne la tête et ne répond pas.
Nous sortons; et les habitants massés sur la place, les malheureux délivrés, félicitent le père Toussaint, lui serrent la main, le remercient en pleurant. Des femmes l'embrassent. On lui fait une ovation.
Mais les groupes se disloquent, les habitants s'écartent. Le tambour vient de battre et les soldats, rapidement, se rangent sur la place.
Ils vont faire une battue dans le bois, dit un paysan. Gare aux francs-tireurs, s'ils en trouvent.
--Ma foi, ça sera pain bénit, dit un autre, si ces brigands de Parisiens se font arranger comme il faut. Des canailles comme ça! Si les Prussiens avaient besoin de quelqu'un pour les aider, je leur donnerais bien volontiers un coup de main.
Tout le monde l'approuve. Le commandant se met à la tête des Allemands qui partent dans la direction du bois.
Ils ne sont pas encore revenus, à quatre heures du soir, lorsque je vais faire une visite à la tante Moreau. Mais j'ai à peine mis les pieds au Pavillon que des coups de feu éclatent au loin, dans le bois.
--Ah! mon pauvre enfant, me dit ma tante en pleurant, quelle chose affreuse que la guerre!
Elle a l'air bien affaiblie, bien abattue, la tante Moreau. La vue de sa figure amaigrie, de ses mains décharnées, me produit un lugubre effet. Elle s'en aperçoit.
--A mon âge, vois-tu, ça frappe rudement des événements pareils...
Pourtant, assure-t-elle, les Allemands ne sont pas trop méchants. Le commandant lui-même, malgré ses allures brutales, ne manque point de politesse.
Justement, il vient de rentrer, avec ses hommes, et l'on entend ses bottes sonner sur les dalles de l'antichambre. Il entr'ouvre la porte du petit salon où nous nous trouvons et passe sa tête dans l'entre-bâillement.
--Ne vous inquiétez pas, madame, dit-il à la tante Moreau, à cause des coups de feu que vous avez pu entendre. Rien de sérieux absolument. Un bûcheron, dans la cabane duquel nous avons trouvé un vieux fusil, et que nous avons passé par les armes.
Il salue et se retire. Ma tante frissonne. Tout d'un coup, je la vois pâlir, ses yeux se ferment, sa tête se renverse sur le dossier de son fauteuil. Elle se trouve mal.
--Justine! Justine!
La femme de chambre accourt avec la cuisinière et Germaine, qui vient me chercher, arrive presque au même moment. Les trois femmes prodiguent leurs soins à ma tante; elle se trouve tellement faible, en revenant à elle, qu'on se voit forcé de la porter dans sa chambre. Elle est désolée de s'être évanouie.
--Pour une fois que ce cher petit Jean vient me voir... C'est cette histoire de bûcheron, qui m'a bouleversée...
Elle tremble encore comme une feuille lorsque je lui fais mes adieux.
En sortant, Germaine, qui m'accompagne, me prie de l'attendre une seconde; elle a deux mots à dire au commandant, de la part de mon grand-père. L'officier se promène en fumant sa pipe sous les tilleuls; et j'entends sa grosse voix qui répond:
--Dites à votre maître que je ne sortirai pas. Je l'attends ici.
De quoi peut-il être question? Je vais le demander à mon grand-père. Et, aussitôt arrivé, j'ai déjà tourné le bouton de la porte de la salle à manger où le vieux se tient d'habitude, lorsque Germaine me retient par le bras.
--Il ne faut pas déranger monsieur. Il cause avec quelqu'un.
J'ai eu le temps de voir cequelqu'un. C'est un individu qui a l'air d'un paysan, mais qui n'a pas l'air paysan. Son grand chapeau lui va trop bien, sa blouse est trop vieille, sa figure est trop blanche. Si c'était un officier de francs-tireurs? Un espion français? Si mon grand-père s'entendait avec lui? S'il lui donnait les renseignements nécessaires pour surprendre les Prussiens? Si?...
Je questionne Germaine. Elle semble très étonnée de mon insistance.
--Cet homme-là? Mais, c'est un homme qui avait été chez Dubois. Il voulait parler au maire, à ce qu'il disait. Alors, comme le maire est en prison, le garçon d'écurie de Dubois est venu ici avec lui. Je ne sais pas ce qu'il veut. Pas grand'chose sans doute, allez, monsieur Jean.
J'entends un bruit de portes qu'on referme. C'est l'homme qui s'en va. Mon grand-père arrive.
--Eh bien! comment va ta tante?
Je raconte ce qui s'est passé, l'affreuse nouvelle donnée par l'officier, l'évanouissement...
--Ah! sapristi, sapristi... Mais je veux aller la voir, ta tante... Germaine, donnez-moi mon manteau... Un évanouissement...
--Veux-tu que j'aille avec toi, grand-papa?
--Non, non. Ce n'est pas la peine. Je serai revenu dans une demi-heure.
Vingt-cinq minutes après, il est là.
--Tu vois que je tiens parole. J'ai été vite, hein?
--Et ma tante va-t-elle mieux?
--Ta tante... oui... c'est-à-dire... beaucoup mieux.
Nous nous mettons à table.
--Jean, me dit mon grand-père après dîner, je ne devais te ramener chez ton père qu'après-demain; mais j'ai justement à faire à Versailles demain matin. Je profiterai de l'occasion pour t'emmener avec moi. Ça t'ennuie?
--Mais oui, un peu.
--Bah! tu rattraperas ça une autre fois. Je dirai à ton père de te laisser revenir et tu passeras plusieurs jours ici... et tu négligeras tes leçons... Ça fera enrager Louise...
Je ris. Décidément, je m'étais trompé tout à l'heure. L'homme qui était là, assis à ma place, était bien un paysan. Mon grand-père serait moins gai si l'on devait se battre à Moussy ce soir, se tirer des coups de fusil cette nuit. Pourtant, avant de me coucher, j'examine la campagne par la fenêtre et, une fois au lit, je tends l'oreille attentivement. Je ne puis arriver à m'endormir.
Tout d'un coup, je sens une main se poser sur mon épaule. Je me réveille en sursaut, en criant. Germaine, qui se tient devant moi, sourit.
--Qu'avez-vous, monsieur Jean? Vous rêviez?
Je regarde, effaré, autour de moi. Il fait grand jour.
--Dépêchez-vous de vous habiller. Le chocolat est prêt et monsieur vous attend.
Une demi-heure après, nous partons. Nous sommes au bout de la rue qui donne sur le chemin de Versailles, lorsque la tête d'un peloton de Prussiens, baïonnette au fusil, apparaît sur la route. Mon grand-père m'empoigne brutalement par le bras et me colle le long d'un mur, derrière une haie. Je regarde entre les branches. Les Allemands s'avancent à grands pas; au milieu d'eux marche un homme, les mains attachées derrière le dos. J'aperçois un grand chapeau neuf, un visage pâle, une vieille blouse bleue... C'est l'homme d'hier. Je le reconnais...
--Grand-papa, cet homme...
--Et! parbleu! cet homme, c'est un vagabond qu'une patrouille prussienne a ramassé le long d'un fossé. Les Prussiens sont très sévères... pour ça... pour les vagabonds... On l'aura ramassé... Seulement, il vaut mieux ne pas se laisser voir... dans ces affaires-là... ça vaut mieux...
Mon grand-père ment, j'en suis sûr. Pourquoi ment-il? Où mène-t-on cet homme enchaîné? Pourquoi nous sommes-nous cachés?
Nous nous remettons en route et bientôt nous atteignons l'entrée des bois qui s'étendent jusqu'à Versailles. Mais, tout à coup, je saisis à deux mains le bras de mon grand-père.
Là-bas, derrière le village, une décharge terrible vient d'éclater.
--Grand-papa! grand-papa! as-tu entendu?...
Le vieux blêmit affreusement.
--Les Prussiens qui tirent... qui font des exercices de tir... Le matin... c'est leur habitude... le matin......
Ses dents claquent.