XV

Mon père est depuis quelques jours d'une humeur massacrante. La guerre s'éternise, les Prussiens resserrent de plus en plus le cercle qui entoure Paris et le siège de la capitale, qui semble disposée à se bien défendre, peut traîner en longueur. Ça ne fait pas marcher les affaires, tout ça, au contraire.

Depuis le 15 septembre, le travail est interrompu au chantier et mon père se plaint du matin au soir d'être obligé de rester les bras croisés et de ne pas gagner un sou. Ma soeur essaye parfois de lui remonter le moral en lui parlant des recettes que doit effectuer le chantier de Paris. Il est vrai que nous n'en savons rien, que le gérant qui le dirige ne peut correspondre avec nous, mais il doit faire des affaires, que diable! Dans une ville assiégée, on a besoin de matériaux, de planches pour construire des baraques, d'une foule de choses en bois--toujours en bois.--Mon continue à se désoler.

--Si au moins, dit-il, je pouvais avoir une lettre du gérant! Est-ce bête, la guerre! Comme ça gênerait les belligérants, hein? de laisser passer les lettres? les lettres de commerce?... Et puis, tu as beau dire, si les affaires marchaient si bien à Paris, le gérant aurait trouvé moyen de me le faire savoir...

--Mais, comment, papa?

--N'importe comment... Pas de nouvelles, mauvaises nouvelles.

Mon père se monte. La colère le fait déraisonner. C'est à qui, parmi nos amis et connaissances, entreprendra de le sermonner. Mais M. Beaudrain et les époux Legros échouent complètement dans leurs tentatives et Mme Arnal n'obtient que de très minces résultats. Quant au père Merlin, il prétend qu'un peuple qui a déclaré la guerre à un autre peuple et qui n'a pas le dessus, doit savoir accepter tous les sacrifices.

--Mais, nom d'une pipe! s'écrie mon père, est-ce que c'est moi qui ai déclaré la guerre aux Allemands? Est-ce que je suis le gouvernement, moi?

--Sans aucun doute. Vous êtes une des unités qui constituent le peuple souverain, vous avez droit de suffrage, vous pouvez choisir vos mandataires...

--Et si ces mandataires me trompent?

--Il faut les flanquer dehors.

--C'est commode à dire.

--Et à faire.

--Et s'ils déclarent la guerre sans mon assentiment?

--Alors, il ne faut pas crier: «A Berlin!» Il faut crier: «Vive la paix!»

--Je ne suis pas socialiste, moi.

--Tant pis pour vous.

--Tenez, laissez-moi tranquille, conclut mon père, furieux.

Et il ne dérage pas de toute la soirée--à moins que M. Zabulon Hoffner ne vienne nous faire une visite.--Il prend une influence de plus en plus grande sur l'esprit de mon père, ce Luxembourgeois. Ils ont souvent de longues conversations ensemble, des conversations à voix basse. Quelquefois, j'en saisis des bribes:

--Il n'y a pas qu'avec les Français qu'on puisse gagner de l'argent... Après tout, les hommes sont des hommes... Il y a peut-être quelque chose à faire avec les Prussiens... L'argent, c'est toujours de l'argent, et une pièce de cent sous vaut partout cinq francs...

Parfois, mon père a l'air de pousser vivement M. Hoffner, de lui poser des questions embarrassantes, et l'autre semble se dérober; il lâche des phrases vagues, en faisant de grands gestes, comme pour protester de sa franchise. J'ai remarqué que le nom du préfet prussien, M. de Brauchitsh, revient souvent dans ces conversations.

Car, maintenant, le département de Seine-et-Oise est organisé à la prussienne. Nous avons un préfet prussien, des fonctionnaires prussiens; certains employés français ont conservé leurs fonctions, d'autres ont été remplacés. Il y a une administration prussienne au lieu d'une administration française, mais du moment que l'administration ne nous manque pas, c'est le principal. Des affiches nous ont annoncé «le maintien de toutes les lois françaises,en tant que l'état de guerre n'en réclamait pas la suppression». Des instructions ont paru qui réorganisent l'administration départementale sur la base du canton; le maire du chef-lieu de canton, investi de tous les pouvoirs, est chargé des communications avec l'autorité centrale, du service de la poste, de la perception des contributions, etc. Les relations des Allemands avec les habitants ont été régularisées et les maires ont été invités à verser, tous les mois, à la caisse de la préfecture, un douzième de l'impôt foncier fixé pour l'année 1870.

On voit tout de suite que le préfet prussien connaît son affaire. Pourtant, il ne paye pas de mine. Je l'ai vu plusieurs fois: il ressemble à Don Quichotte--un Don Quichotte qui aurait une barbe en forme de cerf-volant, couleur de jus de réglisse.

J'ai vu aussi le prince royal de Saxe et le prince royal de Prusse--notre Fritz.--On ne dirait jamais un prince royal; il se promène dans les rues, à pied, sans escorte, habillé très simplement; il a l'air d'un excellent homme. J'ai vu Moltke, aussi. C'est un vieillard aux yeux terribles: des yeux d'une énergie froide et sinistre, brillants et durs comme l'acier, qui éclatent dans la pâleur de son masque austère. Bismarck se promène seul, souvent, monté sur un grand cheval, dans les allées du parc; et c'est un spectacle étrange, mais empoignant, que celui de ce colosse à la face hargneuse et tourmentée, chevauchant tranquillement sur les gazons des tapis verts, vêtu d'habits civils, mais coiffé d'une large casquette blanche à lisérés jaunes--la casquette des cuirassiers blancs.

Le 5 octobre, j'ai assisté à l'entrée du roi de Prusse. Au moment où sa calèche allait pénétrer dans la cour de la préfecture, où il doit habiter, il s'est levé tout droit dans la voiture et a salué la foule qui l'acclamait. Les soldats allemands ont poussé des hurrahs et des Versaillais, massés en grand nombre sous les arbres de l'avenue de Paris, ont crié: «Vive le Roi!» Parmi les manifestants, j'ai reconnu M. Zabulon Hoffner.

En rentrant, j'ai raconté la chose à mon père.

--Eh bien? Et puis, après? Tu n'es qu'une petite bête. M. Hoffner sait ce qu'il fait. Crois-tu pas qu'il eût été bien habile d'aller crier: «A bas Guillaume!» C'est déjà très beau de la part d'un étranger comme lui, d'un Luxembourgeois, de servir nos intérêts comme il l'a fait jusqu'ici. Il nous a rendu déjà bien des services et donné bien des renseignements.

Des renseignements, oui, il nous en donne. C'est lui qui vient de nous apprendre que l'ancien maire de Moussy-en-Josas, Dubois, a été interné en Allemagne et que mon grand-père Toussaint a été nommé maire à sa place.

--Ah! vraiment, fait Louise, voilà pourquoi nous n'avons pas vu grand-papa, depuis quelque temps.

--Le fait est, dit M. Hoffner, que les maires sont très occupés. Rien que la collection des impôts et des réquisitions en argent leur prend beaucoup de temps. Il est vrai qu'ils sont indemnisés largement.

--Comment cela? demande mon père.

--Mon Dieu, M. de Brauchitsh a décidé de passer aux maires, pour les dédommager de leurs peines, une remise de 1 p. 100 sur la somme imposée au canton, et de 3 p. 100 sur la cote de la commune.

--Ah! diable! Ah! diable! fait mon père; mais c'est un métier très lucratif, que celui de maire prussien.

M. Zabulon Hoffner sourit. Il sourit comme ça chaque fois qu'il vient de nous donner une nouvelle qui a produit quelque effet. Depuis quelques jours, il nous en donne beaucoup.

Il paraît que les Allemands sont bien loin d'être tranquilles. Des événements graves sont imminents. Il se pourrait bien que, d'un moment à l'autre...

--Où? Quand? Comment? demandent ma soeur et Mme Arnal, intriguées.

M. Hoffner se fait tirer l'oreille, mais, peu à peu, se laisse arracher des détails.

Les Prussiens redoutent un mouvement de l'armée de Metz. Ils savent bien--et nous devons nous en douter aussi, si peu perspicaces que nous soyons--que le maréchal Bazaine n'est pas resté pour rien sous cette place forte. Il attendait le moment d'agir.

--Et ce moment est venu? implore Louise. Oh! dites-nous tout, monsieur Zabulon.

--Chut! dit le Luxembourgeois en mettant un doigt sur ses lèvres. Je ne sais encore rien,--rien de précis, tout au moins.--Mais, un de ces jours...

Ce jour est venu. M. Hoffner, après avoir fait fermer toutes les portes à clef, a tiré de dessous son gilet une feuille de papier de soie couverte de caractères microscopiques. C'est une dépêche apportée de Metz par un ballon.

--Un ballon! s'écrie Mme Arnal. Il est arrivé à Versailles? Il est?...

M. Hoffner, très digne, l'interrompt.

--Madame, je vous en prie, ne m'interrogez pas. J'ai juré de garder le secret. La moindre indiscrétion...

--Oh! alors, taisons-nous, fait ma soeur en roulant les yeux.

Le Luxembourgeois lit la dépêche. Elle est courte, mais expressive:

«Grande sortie de nuit a eu lieu. Maréchal Bazaine avait fait entortiller les pieds des chevaux dans linge et flanelle et rouler paille autour des roues des pièces et caissons. Prussiens complètement surpris dans leur sommeil et mis complètement en déroute. En avons fait un carnage affreux. Pris cent cinquante canons, dix drapeaux. Allemands sont dans situation la plus critique, toutes leurs communications coupées. Le maréchal, laissant seulement à Metz le nombre d'hommes nécessaires à la garde des remparts, va les poursuivre l'épée dans les reins. Avons vivres et munitions, mais manquons linge, bandes et charpie. Vive la France!»

--Enfin! s'écrie ma soeur! enfin!...

--Ils manquent de linge et de charpie, dit Mme Arnal, songeuse. Si l'on pouvait...

--C'est possible, madame, répond M. Hoffner. Très possible. A l'heure qu'il est, cette dépêche est parvenue dans toutes les villes non occupées par les Allemands et je ne doute pas que les dons de toute nature n'affluent bientôt à Metz, car les routes vont être libres, si elles ne le sont pas déjà. Mais, puisque les petits ruisseaux font des grandes rivières, si un comité de Dames se formait ici, je serais--ou plutôt nous serions, car je ne suis pas seul--en mesure de faire parvenir au maréchal les objets destinés à son armée.

--Mais comment?... demande Mme Arnal.

--Madame, je vous en supplie, ne m'interrogez pas.

Le comité est formé. Ma soeur travaille du matin au soir, comme une mercenaire. Une quantité de dames l'imitent. Mme Arnal en néglige son capitaine blessé qui commençait à se lever, pourtant.

--Enfin, que voulez-vous? dit-elle avec un soupir. Le devoir avant tout... Le devoir patriotique, bien entendu... Il y a tant de devoirs...

--Qu'on s'y perd? n'est-ce pas, demande en souriant le père Merlin qui est venu nous voir et qui a paru tout étonné de trouver le salon transformé en atelier de couture. Mais serait-il indiscret de vous demander, mesdames, pour qui toute cette lingerie?

Ma soeur lui fait des réponses vagues. Elle se défie de lui. C'est un mauvais patriote.

Moi, je me défie plutôt de M. Zabulon Hoffner. Il ne me revient pas. Et puis, il a prétendu l'autre jour que je pourrais bien travailler aussi, que ça m'amuserait. Depuis ce temps là, on me fait faire de la charpie et ça m'embête.

Tous les soirs on porte avec mille précautions de gros paquets chez le Luxembourgeois. Et, le lendemain, il arrive, souriant malignement, se frottant les mains, comme s'il était enchanté d'avoir joué un bon tour aux Prussiens.

--C'est parti! dit-il.

--Où?

M. Zabulon Hoffner est venu parler à mon père de deux de ses amis qui habitent Saint-Cloud et qui sont forcés d'abandonner la ville, exposée au feu des forts. La plupart des habitants de Saint-Cloud ont déjà, depuis le 5 octobre, quitté leurs demeures, mais MM. Hermann et Müller--les amis en question--ne se sont décidés à partir qu'à la dernière extrémité. On leur a offert un refuge au grand séminaire de Versailles, mais ils ne savent où mettre leurs meubles qu'ils ont tenu à emporter avec eux. Si M. Barbier était assez complaisant pour vouloir bien leur prêter un des hangars qui ne lui servent pas...

--Mais comment donc! a dit mon père. Certainement!

--D'ailleurs, a affirmé M. Hoffner, vous ne vous repentirez pas de leur avoir rendu service. Ce sont de fort honnêtes gens et, qui plus est, d'excellents patriotes. Je m'en porte garant. Du reste ce sont des Alsaciens: c'est tout dire.

--Alsaciens! a crié Louise. Des Alsaciens! Ah! qu'ils viennent! qu'ils apportent tout ce qu'ils voudront! N'est-ce pas, papa?

--Mais oui, mais oui. Monsieur Hoffner, vous pouvez dire à vos amis que le hangar est à leur disposition. Ils peuvent venir.

Ils viennent: M. Hermann, long et mince comme un pain jocko, sec comme un coup de trique, et M. Müller court et gros--loin du ciel et près de l'obésité.--Ils amènent avec eux quatre grandes voitures chargées de meubles. Après avoir fait force compliments, après avoir remercié mon père pendant un bon quart d'heure, ils ont fait procéder au déchargement. On a empilé le contenu des voitures sous le hangar, qui s'est trouvé à moitié plein.

--Il reste encore de la place, vous voyez, dit mon père, qui assiste à l'opération, avec moi.

--Heureusement, répond M. Müller, car nous en aurons besoin.

--Auriez-vous autre chose à apporter? demande mon père étonné.

--Oui, des meubles. Encore autant, à peu près; peut-être un peu plus.

--Votre établissement était donc bien important?

--Extrêmement important.

--Mais M. Hoffner m'avait dit, je crois, que vous étiez lampistes?

--Oui, lampistes, déclare Müller.

Mais Hermann ajoute bien vite:

--Lampistes-tapissiers. Nous faisions le commerce des meubles.

--C'est ça même, approuve Müller; nous vendions des meubles, comme ça, de temps à autre... Et nous avons même en dépôt quelques mobiliers que des amis nous ont confiés avant leur départ. Nous tenons expressément à ne pas les laisser à Saint-Cloud; ils n'auraient qu'à être volés ou détériorés... Du moment que nos amis ont eu confiance en nous...

--Je comprends ça, dit mon père. Mais vous n'avez pas apporté vos lampes.

--Ah! oui, nos lampes, fait M. Hermann légèrement gêné. Eh bien! nous avons réfléchi; nous les laissons à Saint-Cloud. C'est si fragile! Et que voulez-vous que les Prussiens en fassent? Ah! si c'était des pendules...

Il éclate de rire et nous l'imitons. Nous n'avons justement pas d'Allemands à loger pour le moment et nous invitons les deux associés à dîner.

Ah! qu'ils n'aiment pas les Prussiens, les lampistes-tapissiers! Nous sommes à peine au rôti qu'ils ont déjà chargé Guillaume et Bismarck de plus de crimes que n'en pourrait porter le bouc émissaire. Ils nous ont prouvé, clair comme le jour, que le feu avait été mis au Château de Saint-Cloud par les troupes prussiennes. Ils ont vu, de leurs yeux vu, des soldats activer les flammes et mettre le palais à sac.

--Et encore, monsieur, s'ils se contentaient de piller les monuments impériaux ou nationaux! Mais ils s'attaquent aux propriétés particulières; ils dévalisent les maisons. Il y a huit jours, un colonel a fait expédier huit pianos en Allemagne.

--C'est ignoble, dit ma soeur.

--Infâme! dit mon père.

--La race teutonne a été de toute antiquité une race de voleurs, affirme Müller.

--Et quand on pense, ajoute Hermann, que ces brigands rêvent de s'annexer notre chère Alsace, notre Alsace si loyale, si honnête, si française!

--La province la plus française, dit Müller la larme à l'oeil.

Les Alsaciens ne nous quittent que très tard, en s'excusant des dérangements qu'ils nous causent, en nous remerciant infiniment.

Le lendemain, ils reviennent--en s'excusant et en remerciant.--Cette fois-ci, ils n'ont pas quatre voitures de meubles derrière eux. Ils en ont cinq. Le hangar est plein jusqu'au toit.

--Dieu feuille que nous ne vous emparrassions pas longdemps! soupire Hermann.

Comment bourrons-nous chamais regonnaître fotre gomblaisance?

Et Müller, qui tient à hacher un peu de paille, lui aussi, avant de nous quitter, ajoute avec un gémissement:

--C'est pien tûr t'êdre opliché d'apantonner ses bénades!

--Quels braves gens! s'écrie ma soeur, quand ils sont partis. Une détresse pareille, ça fend le coeur.

Moi, c'est leur accent qui me fend les oreilles. On dirait, lorsqu'ils parlent, qu'ils se gargarisent avec de la ferraille, qu'ils roulent de vieux clous dans leur gosier. Et puis, ils me semblent un peu trop polis.

--La politesse ne gâte jamais rien, dit mon père. Vois donc, lorsque le général français Boyer est venu ici, il y a deux jours, si les Prussiens, qui pourtant sont des brutes, l'ont reçu impoliment!...

Ma foi, non. Les Prussiens ont été très honnêtes. Ils ont promené le général, plusieurs fois, de la préfecture où réside Guillaume jusqu'à la maison de la rue Clagny où demeure Bismarck, avec tous les égards dus à son rang. J'ai été faire le pied de grue, avec mon père, devant cette maison où flotte le drapeau tricolore de la Confédération germanique, pour apercevoir le général français.

Au bout d'une heure, il est sorti en calèche, accompagné de deux généraux prussiens. Des cuirassiers blancs escortaient la voiture. J'ai crié: «Vive la France!»

Les Prussiens ne m'ont rien dit, mais mon père m'a flanqué une gifle.

--As-tu l'intention de nous faire fusiller, galopin?

Qu'est venu faire à Versailles le général Boyer? Voilà la question que chacun se pose et à laquelle personne ne répond. M. Zabulon Hoffner lui-même ne peut nous donner aucune explication. Tout ce qu'il sait, c'est que le général arrive de Metz. Il sait aussi, mais il le dit tout bas, que le maréchal Bazaine a remporté de grandes victoires qui mettent les armées allemandes dans une vilaine situation. Plusieurs armées françaises couvrent la ligne de l'Eure et le général Trochu combine un mouvement tournant de la dernière importance.

--Il se pourrait même, déclare M. Hoffner--mais n'en parlez pas, je vous en prie--que le roi de Prusse soit complètement cerné à l'heure qu'il est et qu'il ne reste à Versailles que parce que le chemin de l'Allemagne lui est fermé. Ah! les Prussiens ne sont pas à la noce!

Ma soeur, qui exerce une surveillance minutieuse sur les allées et venues des soldats qui logent chez nous, qui épie leurs moindres mouvements et les impressions de joie ou de tristesse qui passent sur leurs visages, assure qu'ils sont plongés dans le désespoir le plus profond.

On ne le dirait guère. Ils ont des figures larges comme des derrières de papes, grasses comme des calottes de bedeaux et rouges comme des pommes d'api.

L'autre jour, j'ai assisté avec M. Legros au passage d'un cercueil allemand qu'on portait au cimetière.

--Les Prussiens tombent comme des mouches, m'a dit l'épicier; du reste, on s'aperçoit bien qu'ils sont tous malades.

Encore une maladie comme ça et on ne leur verra plus les yeux.

On ne parle partout, dans la ville, que d'un succès prochain, définitif. Mme Arnal a complètement abandonné son blessé qui se promène mélancoliquement, tout seul, en s'appuyant sur une canne. Je l'ai rencontré: il a l'air de s'amuser comme un curé sans casuel. A la maison, tous les soirs, nous nous livrons aux combinaisons stratégiques les plus extravagantes. Le père Merlin qui nous a surpris, deux ou trois fois, au milieu de nos calculs fantastiques, s'est moqué de nous très ouvertement. Ma soeur est furieuse contre lui. Elle prétend qu'il n'a jamais été Français et qu'il pourrait très bien être vendu aux Prussiens.

--On a vu des choses plus drôles, dit M. Zabulon Hoffner en branlant le menton.

Et Mme Arnal s'écrie:

--C'est un vieux rossignol à glands!

Parfois, lorsque nous n'avons pas d'Allemands à loger, Louise se met au piano et attaque laMarseillaiseen sourdine. M. Hoffner l'accompagne.

Il chante comme une serrure.

Mais, tout à coup, la nouvelle de la reddition de Metz se répand. Les Allemands affirment que Bazaine a capitulé, le 28 octobre, et a mis bas les armes avec cent soixante-dix mille hommes. Ils illuminent la préfecture et, le soir, des retraites aux flambeaux parcourent la ville. Un journal rédigé en français par des Prussiens et auquel, dit-on, collabore le chancelier, donne les détails les plus circonstanciés sur la capitulation. Malgré tout, on refuse de croire au désastre.

Il faudrait être fou, dit M. Legros, pour ajouter foi aux affirmations duMoniteur officiel de Seine-et-Oise. Une ignoble feuille de chou que le roi de Prusse fait placarder sur nos murailles et qui ne contient que d'affreux mensonges. Personne ne devrait lire cet horrible papier.

--Je suis bien de votre avis, fait mon père.

Ce qui ne l'empêche pas de m'envoyer, tous les jours, lire leMoniteur officielcollé sur le mur de l'hospice. Je dois, en rentrant, lui faire un résumé fidèle de ce que contient le journal.

Le plus souvent, il contient de drôles de choses. Il prétend que la lutte est devenue impossible, que nous n'avons plus de soldats; nous manquons aussi de généraux et ceux qui restent sont mis en suspicion par les avocats et les journalistes qui aspirent à les remplacer. La France est divisée en deux camps: une minorité turbulente et malsaine, plus disposée à tourner ses armes contre les prêtres que contre les Prussiens--témoins ces mobiles de Lyon qui prenaient d'assaut des séminaires et des couvents de Carmélites;--et la grande majorité de la nation, effrayée de ces menaces de révolution sociale et demandant la paix à tout prix. Que lui importe l'Alsace et la Lorraine? Les Français n'ont plus depuis longtemps qu'un désir: vendre cher leurs produits et vivre grassement dans les jouissances de la matière.

Un jour, un article sur Gambetta et la guerre à outrance indigne tout le monde. Gambetta n'est qu'un tribun d'occasion, un rhéteur du café de Madrid, qui, sous le prétexte de défense nationale, vise au triomphe d'un parti. La France est gouvernée par des tragédiens, des tragédiens de petits théâtres, sans engagements fixes.

--C'est épouvantable! dit M. Legros.

--Peut-être, répond le père Merlin, mais ça me semble assez juste.

M. Legros a un geste d'indignation, mais il se contient. On ne fait même plus au père Merlin l'honneur de lui répondre.

A quoi bon? Malgré les rodomontades des Allemands, les bonnes nouvelles se succèdent. On remarque que, depuis quelques jours, une animation inaccoutumée règne dans le camp ennemi. Les Prussiens élèvent partout d'énormes retranchements. Ils viennent aussi d'arracher tous les rails des chemins de fer et les emportent dans des voitures. Qu'en font-ils? On parle mystérieusement de locomotives blindées qui devaient, pendant la nuit, transporter les troupes françaises en plein coeur de Versailles; on parle de ceci, de cela...

Pourtant, il faut se rendre à l'évidence: Metz a capitulé; il n'y a plus à en douter. Alors, c'est un concert de malédictions. On injurie Bazaine sur tous les tons possibles.

--C'est un traître! un bandit! un vendu!

Et le grand mot revient, le grand mot qui souligne toutes les catastrophes.

--C'est infâme!

--Le coup est bien douloureux pour Versailles, dit M. Legros. Il atteint dans son honneur la ville qui a donné le jour au général en chef de l'armée de Metz. Mais, ajoute-t-il, il ne faut pas désespérer. Nous avons juré d'élever nos coeurs. Que notre devise soit celle du gouvernement de la Défense nationale: A outrance!

On applaudit le marchand de tabac. Je voudrais bien l'applaudir comme les autres, mais quelque chose m'en empêche.

L'autre jour, une colonne de prisonniers français s'est arrêtée devant chez lui. Ces malheureux mouraient de soif.

--Donnez donc à boire à ces braves gens! a crié l'officier prussien qui commandait l'escorte, en se tournant vers l'épicerie.

Et j'ai vu M. Legros sortir de sa boutique, tout tremblant, portant un bol et un seau d'eau dans lequel les prisonniers ont puisé à tour de rôle.

Il me semble qu'il aurait pu donner du vin--ou au moins de l'eau rougie, de l'abondance. Maintenant, comme il a juré d'élever son coeur, il tient peut-être à garder son vin pour lui. Ça doit élever les coeurs, le vin pur.....

M. Zabulon Hoffner nous apporte les meilleures nouvelles du voyage diplomatique de M. Thiers, que nous suivons avec anxiété depuis quelque temps.

Car, il ne faut pas croire que M. Thiers est toujours la vieille crapule qu'il était lorsqu'il s'est opposé, au mois de juillet, à la déclaration de guerre. On ne parle plus de l'envoyer à Coblentz; on parle de l'envoyer au Panthéon--le plus tard possible, bien entendu.--C'est un grand homme, un citoyen illustre; ce peut être un sauveur.

M. Legros l'affirme.

--Si M. Thiers réussit, s'écrie-t-il, les Prussiens sont fichus! C'est moi qui vous le dis.

Il y a quelque temps déjà que nous n'avons vu M. Beaudrain. Nous savons qu'il est malade. Malade de peur. Le 25 octobre, jour de la sortie de la Jonchère, lorsque le canon français, se rapprochant, semblait toucher aux portes de Versailles, il a été pris d'une crise de nerfs. Il a fallu le remonter à grand'peine de sa cave où il s'était blotti et le transporter mourant dans sa chambre.

Un billet de lui nous apprend qu'il vient de quitter le lit et qu'il a obtenu des autorités prussiennes un sauf-conduit qui lui permettra de se rendre à Caen, où demeure sa famille. Il s'excuse de ne pouvoir venir nous faire ses adieux, mais il craint, s'il se promenait dans la ville, d'être victime de quelque accident. Il sait que les Allemands lui en veulent, etc., etc.

--Si nous allions le voir? demande mon père. C'est bien le moins que tu ailles serrer la main de ton professeur avant son départ, Jean.

Nous partons. M. Legros, qui n'a justement rien à faire, nous accompagne. Quant à Mme Arnal, elle ne peut nous suivre, à son grand regret; elle est obligée d'aller chercher son blessé qui est parti prendre l'air dans le parc et qu'elle a promis de rejoindre avant quatre heures, pour le ramener chez elle.

--Il s'impatienterait, vous comprenez; et les malades, c'est tellement nerveux! Un rien entrave leur guérison. Un rien! la moindre contrariété!...

Mais elle nous remet une lettre à l'adresse de son mari, à Paris, en nous chargeant de prier M. Beaudrain de la faire parvenir, par un moyen quelconque, dans la capitale assiégée.

--Ce pauvre Adolphe! Il sera si content d'avoir de mes nouvelles!...

Le professeur demeure dans une maison contiguë au lycée. L'entrée principale donne sur l'avenue de Saint-Cloud, mais M. Beaudrain a la jouissance d'une entrée particulière sur une cour du lycée; c'est la cour des cuisines. M. Beaudrain est très fier de cette entrée.

Il n'y a pas de quoi. La cour est petite, sale, puante. De tous côtés gisent des instruments culinaires absolument infects, des marmites barbouillées de graisse, des casseroles vert-de-grisées. Des tas de vieux haricots et de lentilles, des os moussus, des rognures de légumes putréfiés entourent des cuves et des tonneaux pleins d'eau sale. Sur cette eau nagent des langues de pain, des rondelles de carottes, des poireaux qui ressemblent à des algues, des feuilles de choux blafardes, et, de temps en temps, apparaît la forme indécise d'un arlequin qui fait la planche. Une odeur repoussante monte de cette cour, passe par l'entrée particulièreet nous poursuit dans l'escalier.

Nous trouvons le professeur en train de faire ses malles. Il nous explique qu'il se hâte, car il a peur que les Allemands se ravisent et lui enlèvent son sauf-conduit. M. Beaudrain me fait pitié; ce n'est plus que l'ombre de lui-même. Il est horriblement troublé et, réellement, il ne sait plus ce qu'il fait. Il renverse son encrier dans un carton à chapeau et remplit de chaussettes sales et de vieux faux-cols un tuyau-de-poêle tout neuf. Il bredouille, tout en continuant ses préparatifs, des phrases inintelligibles. La lettre de Mme Arnal l'embarrasse beaucoup; il ne sait où la fourrer. Si les Prussiens la découvraient! Enfin il déclare que, pour plus de sûreté, il la mettra dans ses bottes.

Nous nous en allons après lui avoir souhaité un bon voyage et le professeur, en nous reconduisant, semble retrouver la moitié de sa langue. Il murmure:

Non patriam fugimus; nos dulcia linquimus arva...

Non patriam fugimus; nos dulcia linquimus arva...

Non patriam fugimus; nos dulcia linquimus arva...

Et, après du Virgile, du Casimir Delavigne:

Adieu, Madeleine chérie...

Adieu, Madeleine chérie...

Adieu, Madeleine chérie...

La maison de M. Beaudrain s'appelleMadeleine? Je l'ignorais...

... Qui te réfléchis dans les eaux...

... Qui te réfléchis dans les eaux...

... Qui te réfléchis dans les eaux...

Les eaux grasses...

Nous traversons la cour infecte et nous allons sortir quand le concierge du lycée nous barre le passage. Un convoi de blessés entre dans l'établissement scolaire, qu'on a converti en ambulance. La vue des voitures, dont les bâches de toile grise portent la croix rouge, et d'où sortent des gémissements, me glace le sang dans les veines.

--Tous des blessés prussiens, murmure le concierge; on ne met pas de Français ici.

--Ah! dit M. Legros, tout bas, si l'on pouvait les achever!

Le concierge nous donne des détails. D'après lui, toutes les nuits, on emporte des cinquantaines de cercueils. Les Prussiens enterrent leurs morts la nuit pour ne pas laisser voir leurs pertes.

--Quand je vous dis qu'ils tombent comme des mouches! murmure le marchand de tabac.

Et il ajoute:

--Si vous voulez, Barbier, nous irons jusqu'au Château. J'ai l'habitude de donner, tous les huit jours, quelque chose pour les blessés français. C'est ma femme qui veut ça. Une idée de femme. Elle voulait que je donne dix francs. Je donne cent sous. C'est assez.

--Mais, demande mon père, on vous laisse donc pénétrer dans l'ambulance du Château?

--Non, non. Seulement, je passe devant, tout près. Je fais signe à un curé--un curé français, l'abbé Chrétien--qui se trouve toujours là l'après-midi, et il vient prendre mon argent qu'il distribue entre les Français. Ah! il n'y a pas de danger qu'il en donne un sou aux Allemands! Tout pour les nôtres! On peut se fier à lui pour ça. Tout le monde le sait. Vous connaissez l'abbé Chrétien?

--Je l'ai vu. Il a une sale tête.

--Vous trouvez? C'est un bien brave homme. Et un patriote! Je ne vous dis que ça...

Nous arrivons au Château. Nous passons devant la galerie des maréchaux où est installée l'ambulance. Nous passons et nous repassons, et M. Legros, qui regarde par toutes les fenêtres, n'aperçoit pas l'abbé Chrétien.

--C'est qu'il n'est pas là... c'est qu'il n'est pas venu... Ah! voilà une soeur de charité.

Il lui fait signe. Deux minutes après, la soeur ouvre la porte et s'approche de nous. Elle a, sous la cornette, une belle figure triste et pâle.

--Ma soeur, dit le marchand de tabac, je voudrais vous remettre un peu d'argent... un peu d'argent pour les blessés... D'habitude, je donne la même somme, tous les huit jours, à l'abbé Chrétien...

Il allonge la pièce de cent sous vers la main qu'a tendue la soeur.

--Mais, ajoute M. Legros, il est bien entendu que c'est pour les nôtres, pas pour les Prussiens... rien que pour les nôtres...

La soeur a retiré la main et, étendant le bras vers la longue galerie où souffrent les mutilés:

--Pour tous, dit-elle.

M. Legros est stupéfait.

--Mais, ma soeur, voyons... je ne peux pas... pour les Prussiens... je ne peux pas...

--Alors, gardez votre argent, mon frère. Je ne peux pas le prendre.

Et la soeur est rentrée, droite et calme, dans l'ambulance dont elle a fermé la porte tout doucement.

M. Legros est furieux; mon père aussi.

--Ah! la béguine! la garce! la sale béguine! Avez-vous vu ça? Pas pour deux sous de patriotisme! Pas un liard de coeur! C'est honteux!...

Et le marchand de tabac frappe sur la pièce de cent sous qu'il a remise dans le gousset de son gilet.

--J'aimerais mieux la jeter dans la pièce d'eau des Suisses que de la donner aux Prussiens!

--Sacré nom d'un chien! vous avez raison, dit mon père. Et on appelle ça des soeurs de charité! Quelque chose de propre!...

En rentrant, nous trouvons à la maison Justine, la femme de chambre de la tante Moreau. Elle vient prier mon père, de la part de la tante, de venir la voir le plus tôt possible à Moussy.

--Diable! dit mon père, ça tombe mal. J'ai justement à faire ce soir avec M. Zabulon Hoffner, au sujet d'une chose... d'une machine... très importante... Et je serai probablement très occupé pendant quelque temps...

Mon père réfléchit.

--Si on envoyait Jean? demande ma soeur. Puisque ma tante se plaint surtout de la solitude dans laquelle elle vit, à ce qu'affirme Justine... Ça lui ferait une société.

Il me semble que Louise dispose de moi bien cavalièrement. Petite péronnelle! Attends un peu! Mais mon père approuve l'idée qu'elle vient d'émettre et je suis prié--pas trop poliment--d'aller m'habiller.

--Tu resteras à Moussy deux jours, trois jours, peut-être une semaine. Ça dépend. Tu ne t'y ennuieras pas plus qu'à Versailles, après tout.

Une heure après, je pars avec Justine.

--Mon enfant, on veut me faire mourir!

Je n'oublierai jamais ce cri que pousse ma tante, lorsque je pénètre dans le salon du Pavillon où l'on a roulé son fauteuil, devant la cheminée.

--On veut me faire mourir! On veut me tuer! Je suis entourée d'assassins! Jean, viens ici, mon petit Jean, tout près de moi, là...

J'approche, très ému. Ma tante me fait peur. Elle a l'air d'un spectre. C'est malgré moi que je lui tends mon visage et je frémis quand, de ses lèvres froides, elle pose un baiser sur ma joue. Elle tient mes deux mains dans les siennes--des mains de glace--et je sens ses ongles m'entrer dans la chair pendant qu'elle creuse mes yeux de ses prunelles froides où brille un point blanc, terrible.

Une idée m'empoigne; ma tante est folle! J'essaye de me dégager. Je ne veux pas rester là. Elle est folle!

--Ne t'en va pas, mon petit Jean. Je t'en prie... Assieds-toi là, tiens, près de moi, tout près...

La voix est lugubre et douce; une voix de mourant.

--Prends une chaise... Mets-toi près du feu... Je suis si heureuse de te voir...

Et, brusquement, d'un ton rauque:

--Ton père est-il venu avec toi?

--Non, ma tante. Il est très occupé pour le moment. Il a dit qu'un de ces jours... sans faute... il viendrait vous voir. Louise aussi.

La vieille femme porte la main à son coeur:

--Ah!... Eh bien! tant mieux... oui, tant mieux... un de ces jours!... pourvu que je n'y sois plus...

Elle éclate en sanglots. Et, tout d'un coup, tendant vers moi ses bras décharnés:

--Jean! pardon, pardon! pardonne-moi! Dis-moi que tu me pardonnes... que tu m'aimeras tout de même... que tu ne me le reprocheras jamais... quand je serai morte... que... Ah! mon Dieu! mon Dieu!...

Je me suis jeté à ses genoux.

--Ne pleurez pas, ma tante, je vous en supplie...

--Si, si! il faut que je pleure... c'est honteux... c'est misérable... Ah! qu'on est lâche quand on est vieux... Laisse-moi pleurer... ma vie ne valait pas la peine...

--Ma tante, je vous en prie...

Je cherche des mots; je n'en trouve pas. Il faut que j'appelle quelqu'un.

--Justine!

Mais ma tante bondit dans son fauteuil et me saisit par le bras.

--N'appelle pas?... Je te défends!... Cette fille ne m'obéit plus... Elle obéit àlui. Il la paye... J'en suis sûr...

Je la regarde, stupéfait. Elle n'a point lâché mon bras; elle m'attire à elle.

--Jean, tu es grand, tu es raisonnable, tu es presque un homme. Eh! bien, écoute. Je vais te parler comme je parlerais à ton père, s'il était ici. Je vais tout te dire. Écoute-moi bien. Et, plus tard, quand je serai morte, quand on dira que je n'étais qu'une vieille gueuse, tu pourras...

Elle recommence à pleurer et, à travers ses sanglots, me raconte des choses affreuses. Depuis près d'un mois, des scènes atroces ont lieu chez elle; les Prussiens ont choisi le Pavillon pour s'y livrer à tous les excès, à toutes les orgies, à tous les outrages.

--C'est inimaginable, ce qu'ils ont fait, mon enfant. Il y a des choses que je ne voudrais dire pour rien au monde; j'ai été près d'en mourir de frayeur et de honte. Eh bien, ce que tu ne croiras pas, c'est qu'ils étaient payés pour le faire...

--Payés! ma tante; et par qui?

Elle me regarde douloureusement.

--Pauvre, pauvre petit!

Puis, rassemblant ses forces, hachant les mots, coupant les phrases de soupirs:

--Celui qui les payait est venu... quand il m'a vue à bout de forces... n'en pouvant plus. Et il m'a proposé de faire cesser ces... ces choses... de faire partir les Prussiens de chez moi... à condition... que je vous... que je vous dépouille, mes pauvres enfants... que je vous déshérite... Et moi, lâche, lâche, pour conserver ma vie... ma misérable vie que je sentais s'en aller... j'ai accepté... j'ai fini par accepter... Et ils sont revenus! Ils sont revenus hier! Ils ont recommencé... Tout le monde est vendu àlui.Ilveut me faire mourir!... mourir!... Mais je ne veux pas mourir! Jean, je te demande pardon, mais défends-moi, défends-moi... Jean!...

Et ses bras qu'elle a croisés autour de mon cou, tout d'un coup se détendent, battent l'air, et la pauvre vieille se laisse tomber, toute blanche, sur le dossier du fauteuil.

Cette fois, j'appelle. J'appelle à grands cris.

Justine accourt.

--Ah! mon Dieu! madame qui se trouve mal! Quel malheur!

Elle s'empresse; mais au bout d'un quart d'heure, ma tante n'est pas revenue à elle. Le pouls est faible, presque imperceptible. Elle respire difficilement.

--Monsieur Jean, je vais envoyer chercher le médecin, me dit la femme de chambre. C'est le major allemand qui nous sert de médecin. L'autre est parti. Mais... comme on ne sait jamais... si vous vouliez aller chercher M. Toussaint.

--Oui, j'y vais.

Je pars en courant. J'ai déjà dépassé la ferme de Dubois, l'ancien maire, lorsque des appels, derrière moi, me font tourner la tête.

--Pst! pst! petit, écoute donc un peu.

Une femme vêtue en paysanne, me fait des signes, de la porte de la ferme. Je la reconnais; c'est la femme de Dubois. J'approche.

--Que me voulez-vous, madame?

--Où vas-tu si vite que ça? Chez ton grand-père, au moins?

--Oui.

Elle se campe devant moi et, clignant de l'oeil:

--Alors, c'est que la vieille est claquée?

--Quelle vieille?

--Eh! ta tante, donc! la dame du Pavillon! Petit malin, va! Comme si on ne connaissait pas vos affaires!

Je reste tout interloqué. Cette femme se moque de moi, c'est clair.

--Madame, vous n'êtes guère polie. Dans tous les cas, si vous vous intéressez à ma famille, apprenez que ma tante Moreau n'est pas morte.

--Si je m'intéresse!... Petit bandit!...

La femme de Dubois a sauté sur moi et, m'attrapant par ma cravate--une belle cravate bleue toute neuve--:

--Eh bien! quand elle sera morte, tu pourras dire à ton grand-père, à ton vieux cochon de grand-père, de te payer une cravate encore plus belle que celle-là. Ça ne le gênera pas, car il aura pu mettre dans son sac l'argent de la vieille qu'il est en train de tuer par-dessus celui qu'il a reçu pour faire envoyer mon mari en Prusse et pour vendre l'officier de francs-tireurs qu'on a fusillé là-bas dans le pré. Entends-tu, morveux? Et, tiens, voilà pour toi!

Elle lâche ma cravate et me flanque une paire de gifles.

--Graine d'assassin! petit-fils d'assassin!

Elle ferme sa porte à la volée. Je reste là, hébété, sans voir, sans oser comprendre. Puis, des larmes s'échappent de mes yeux et je cours me jeter à plat-ventre derrière un buisson où je reste à pleurer, malgré le froid, jusqu'à ce qu'il fasse nuit noire. Alors, j'ai peur; et je rentre au Pavillon en tremblant, me retournant à chaque pas pour regarder derrière moi.

--Vous n'avez donc pas été chercher votre grand-père? me demande Justine.

--Non... Je me suis amusé en route... Et puis, il était trop tard...

--Heureusement qu'il est venu tout à l'heure. Il vient de s'en aller. Je vous conduirai demain matin chez lui pour déjeuner.

Des détonations éclatent dans le salon. On dirait des coups de pistolet.

--Qu'est-ce qu'il y a, Justine?

--Oh! rien, monsieur Jean, rien du tout. Ce sont les Prussiens qui s'amusent. C'est leur habitude, le soir. Ils enlèvent les balles de leurs cartouches et jettent les cartouches dans la cheminée. C'est très drôle; ça fait comme un feu d'artifice; et puis, il n'y a pas de danger, puisque les balles sont enlevées.

De nouvelles détonations crépitent. J'entr'ouvre la porte du salon. Devant la cheminée où pétille un feu de bois, ma tante est assise, la figure terreuse, les yeux fermés, les bras pendants. De chaque côté d'elle, un sous-officier prussien, dodelinant de la tête, ivre sans doute, dépouille des cartouches dont il jette les culots au feu. Il y a un tas de balles par terre. A chaque cartouche qui éclate, la vieille tressaute. C'est tout. Elle n'ouvre même pas les yeux.

--Justine! Justine! Il faut dire aux Prussiens de s'arrêter!

--Ah! bien, oui! Allez donc leur dire un peu, pour voir, monsieur Jean. Vous verrez comment vous serez reçu!

--Alors, il faut emmener ma tante, la porter dans sa chambre...

--Mais ça la distrait, ça, monsieur Jean!

--Il faut l'emmener dans sa chambre! Entendez-vous? Tout de suite!

--C'est bon, monsieur Jean, c'est bon, ne vous fâchez pas. Si vous y tenez...

Justine appelle la cuisinière--une paysanne des environs--et, à nous trois, nous transportons la pauvre vieille dans sa chambre. Elle ouvre les yeux en route, me regarde, mais ne prononce pas une parole.

--Là, dit Justine. Je vais la déshabiller et l'aider à se coucher. Allez donc dîner, monsieur Jean. Votre dîner est servi, en bas, dans la salle à manger. J'attends que vous soyez parti pour déshabiller madame.

Je descends. Je dîne en deux bouchées et je demande à remonter auprès de ma tante.

--Elle dort, déclare la femme de chambre. Le médecin a défendu de la déranger. Vous la verrez demain matin, monsieur Jean. Ah! cette pauvre madame! Elle est bien malade, voyez-vous. Nous faisons ce que nous pouvons, pourtant... Quelquefois, il y a du mieux. Ainsi, depuis deux jours elle se lève. C'est déjà quelque chose, puisque dernièrement elle est restée quatre jours couchée. Cette fois-là nous avons bien cru que c'était fini....

Justine parle longtemps. Je finis par ne plus l'entendre. Je ne comprends plus. Je n'ai plus d'idées. Il me semble qu'on m'a coulé du plomb dans le cerveau.

--Voulez-vous vous coucher, monsieur Jean?

--Oui... Oui...

On me conduit à la chambre qu'on m'a préparée, une chambre du premier étage, tout au bout du Pavillon. D'habitude, je couchais au rez-de-chaussée, dans une chambre contiguë à celle de ma tante.

--C'est moi qui couche là maintenant, me dit Justine. C'est tout à côté de madame. Si elle a besoin de quelque chose, la nuit...

Je suis exténué, j'ai la tête en feu. Je m'endors d'un sommeil lourd. Je fais un rêve étrange, dans lequel je vois passer le paysan que les Prussiens escortaient--celui qu'on a fusillé, dans le pré;--j'assiste à son exécution; et, immédiatement après le bruit déchirant du feu de peloton, il me semble pendant longtemps, oh! longtemps, entendre des cris affreux, des hurlements, un vacarme épouvantable... Puis, le bruit s'apaise... et je me vois, fuyant à Versailles, à travers le bois et poursuivi par mon grand-père qui, pour me saisir étend des mains toutes rouges...

J'entends une clef grincer dans la serrure. Je me réveille en sursaut, terrifié, couvert de sueur. C'est Justine qui entre.

--Monsieur Jean, habillez-vous vite... Il est sept heures... Et votre tante... votre pauvre tante...

Une idée me traverse le cerveau. Je me dresse sur mon séant.

--Morte?

--Non... non... mais...

--Justine! dites-moi la vérité!

--Venez vite, monsieur Jean...

Deux minutes après, je suis en bas. La chambre de ma tante est éclairée par des bougies. Tout au fond, un chirurgien-major allemand, en uniforme, est assis, les jambes croisées, sur une chaise basse. Au pied du lit, près d'une table sur laquelle est posé un crucifix, la cuisinière campagnarde est agenouillée, un mouchoir appuyé sur les yeux. Et, sur les oreillers blancs, des cheveux gris, le haut d'une face couleur de terre apparaissent au-dessus du drap remonté très haut et qu'ont agrippé avec rage des doigts longs et amincis. Les doigts semblent se resserrer de plus en plus, les paupières battent, doucement. Mais les mains semblent s'ouvrir. Les doigts se détendent, par saccades, les paupières se relèvent, l'oeil se retourne et une grosse bille, toute blanche, paraît sortir de l'orbite.

La paysanne fait le signe de la croix et je m'appuie à la cheminée pour ne pas tomber.

Un coup de sonnette retentit.

--Voilà M. Toussaint, dit Justine qui pleure à chaudes larmes. Je vais lui ouvrir.

Je la suis; mais je ne dépasse pas le salon. Aussitôt que la femme de chambre en est sortie, j'ouvre tout doucement une fenêtre, j'enjambe la barre d'appui et je me laisse glisser à terre.

Et je me sauve, à travers champs, à travers bois comme dans mon rêve, dans la direction de Versailles, en courant de toutes mes forces...

Graine d'assassins! Petit-fils d'assassin!

Oh! que j'ai peur! oh! que j'ai honte!... Je ne veux plus voir mon grand-père!...

Jamais!... Jamais!...


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