XIX

Quelques jours se sont passés. Je me suis raisonné. J'ai réfléchi. Je ne dirai rien.

Bien que je ne puisse chasser de mon esprit le souvenir des tableaux terribles que j'ai vus se dérouler devant moi, bien que les paroles affreuses de la paysanne me poursuivent sans relâche, bien que je sente sa dernière insulte imprimée sur mon front comme avec un fer rouge, je suis décidé à garder pour moi la honte, à ne rien révéler des turpitudes qui me font frémir et crier, la nuit, à ne pas trahir le secret des ignominies qui m'écrasent.

L'autre matin, pourtant, en revenant de Moussy, j'ai été près de tout dire. Mais, aux premiers mots, j'ai senti le rouge de la confusion me monter au visage et j'ai compris que je ne pourrais jamais prononcer les paroles qui me brûlaient la langue, qui m'étranglaient pourtant, que j'avais besoin de hurler. Et j'ai raconté seulement la mort de la tante, devant moi; j'ai dit l'épouvante que ce spectacle m'avait causé, et comment je m'étais sauvé, sans trop savoir pourquoi, pris de peur.

Mon père et ma soeur, heureusement, n'ont pas trop insisté. Ils ne m'ont pas semblé s'affecter outre mesure de la mort de la tante Moreau. Et lorsqu'ils sont partis pour Moussy, le jour des funérailles, ils n'avaient pas du tout--même ma soeur--des figures d'enterrement.

Moi, je n'ai pas été à l'enterrement. J'ai fait le malade. Je ne pourrais pas supporter la vue de mon grand-père.

J'ai passé la journée dans ma chambre, à pleurer, à écouter le frottement des rabots sur les planches, le grincement des scies dans les pièces de bois. Car, pendant mon absence, le chantier, qui chômait depuis longtemps, a repris son activité. Cela m'a fort étonné, à mon retour. Comment le travail a-t-il recommencé, tout d'un coup? Pour qui travaille-t-on?

Mon père, à qui j'ai posé ces questions, m'a fait des réponses vagues. On dirait qu'il est embarrassé, qu'il a quelque chose à cacher. Mais, aujourd'hui, je vais savoir à quoi m'en tenir. Mon père et ma soeur sont partis ce matin, de bonne heure. Ils vont à Moussy, pour la levée des scellés, et ne rentreront guère avant une heure, pour déjeuner. Midi va bientôt sonner et les ouvriers enfilent déjà leurs vestes. Je descends au chantier et je m'approche du contremaître.

--Monsieur Benoît, pour qui donc travaille-t-on, maintenant?

--Comment! monsieur Jean, vous ne le savez pas? Mais, pour l'état-major.

--L'état-major allemand?

--Dame!

--Alors, mon père travaille pour les Allemands?

--Pourquoi pas? Tiens! si les Prussiens ont besoin de bois, on serait bien bête de ne pas leur en fournir, pourvu qu'ils paient.....

Le contremaître se rapproche de moi et, tout bas:

--Les Prussiens font de grands travaux dans ce moment-ci. J'ai vu ça l'autre jour, dans le parc de Saint-Cloud, en allant livrer des madriers; ils établissent des batteries, des redoutes, un tas de machines. C'est pour bombarder Paris, vous comprenez.

--Bombarder Paris!

--Ni plus ni moins. Alors, voyez-vous, il y aura de sacrées fournitures de bois à leur faire. Ah! le patron a eu une fière chance de tomber là-dessus..... Moi, je crois que c'est M. Zabulon Hoffner qui lui a fait avoir ça... Vous savez, le vieux vilain, qui a des lunettes?

--Oui, je sais... Ah! vous croyez?

--Oui. Une fois que le patron m'avait fait demander, pour savoir si je pourrais embaucher assez d'ouvriers dans la ville, je l'ai trouvé en conversation à propos des fournitures avec le citoyen en question... Et puis, vous savez, ce particulier-là a bien une tête à s'entendre avec les Prussiens... Ça ne m'étonnerait même pas, qu'il ait demandé une bonne petite commission à votre papa.....

--Jean!

Je me retourne. C'est mon père qui m'appelle par la fenêtre de la salle à manger. Il a l'air en colère.

--Viens ici tout de suite!

--Oui, papa.

Je prends tout doucement le chemin de la maison. Je sais ce qui m'attend: un bon savon pour avoir causé avec les ouvriers. C'est l'affaire d'un quart d'heure. Mon père y met le temps.

--Jean, tu es un petit malheureux!

Quel drôle de début! Mon père éprouve-t-il le besoin de changer la forme de ses prologues?

--Tu m'as menti!

Mon père me crie ça d'une voix furieuse. Il n'est pas question des ouvriers. Qu'y a-t-il?

--Tu m'as menti! Tu as menti à ta soeur! Tu as menti à tout le monde!

--Mais, papa... mais, papa...

--Viens ici, et tâche de dire la vérité, cette fois. Lorsque tu es arrivé chez ta tante, au Pavillon, l'autre jour, que s'est-il passé?

--Mais, rien, papa.

--Sacré nom d'un chien! si tu continues à mentir, tu auras affaire à moi!... Que s'est-il passé? que t'a dit ta tante, pendant le temps que tu es resté seul avec elle, en arrivant? Car tu es resté seul avec elle, j'en suis sûr; la cuisinière nous l'a dit. N'est-ce pas, Louise?

--Oh! certainement. Du reste, regarde donc la figure de Jean. Regarde-le rougir.

Je rougis, parce que je comprends, maintenant, pourquoi mon père m'a appelé. Il peut m'interroger tant qu'il voudra; je ne dirai rien.

--Allons, veux-tu parler? que s'est-il passé?

--Rien.

--Que t'a dit ta tante?

--Elle m'a dit qu'elle était bien malheureuse... et bien malade... C'est tout.

--Et puis?

--Et puis elle s'est évanouie.

--Et alors?

--Justine a envoyé la cuisinière chercher le médecin allemand...

--Et toi, on t'a envoyé chercher ton grand-père?

--Oui, papa.

--Y as-tu été?

--Non, papa.

--Et tu es resté près de deux heures dehors! Qu'as-tu fait pendant ce temps-là?

--Je me suis amusé en route.

--Pendant deux heures! Par le froid qu'il faisait!... Tu ne veux pas dire ce que tu as fait? Tu ne veux pas le dire?... Tu veux continuer à mentir! Petit misérable!

Mon père s'avance vers moi, la main haute. Mais il se contente de m'empoigner par le bras et de m'amener devant lui, à côté de Louise.

--Reste là, gredin! Et, puisque tu ne veux pas parler, je vais parler pour toi, moi! je vais te dire ce que tu as fait. Tu as été chez ton grand-père. Tu es resté chez lui jusqu'à la nuit! Et tu t'es entendu avec lui pour laisser mourir ta tante sans nous prévenir!... Est-ce cela, hein? Est-ce vrai, dis? Crois-tu que je voie clair, malgré tes mensonges?...

Mon père se lève et me secoue de toutes ses forces.

--Et maintenant, tu vas nous dire ce qu'il t'a donné, le père Toussaint, ce qu'il t'a promis, plutôt, pour te faire son complice. Tu vas nous le dire! Et tout de suite! Parle!

--Allons, parle donc! s'écrie ma soeur en grinçant des dents. Maintenant que c'est fait!...

--Je n'ai pas été chez grand-papa!

Mon père m'allonge une gifle terrible.

--Non! je n'y ai pas été!

--Alors, qu'as-tu fait?

--Rien!

Mon père se rassied, blanc de colère. Pendant deux minutes, un grand silence; on n'entend que le bruit que font les pieds de ma soeur en trépignant sur le parquet.

--Allons, Jean, mon petit Jean, reprend mon père, d'une voix qui veut être douce, mais qui est aigre,--les mains tremblent, les yeux brillent, les dents s'entre-choquent.--Mon petit Jean, tu ne veux pas me désoler, nous réduire au désespoir. Tu vas nous dire... tout, n'est-ce pas? Nous ne t'en voudrons pas. N'est-ce pas, Louise?...

--Oh! s'il dit tout, je ne lui en voudrai pas, sûrement.

Et ma soeur me lance un coup d'oeil féroce.

--Tu nous as fait bien du mal, pourtant!... Sais-tu ce que tu as fait? Sais-tu de quel malheur tu es cause?... Je vais te l'apprendre: tu sais que ta tante Moreau devait vous laisser les deux tiers de sa fortune, à toi et à ta soeur; elle avait fait un testament, déposé chez un notaire de Versailles. Tu sais cela, n'est-ce pas?

Je ne réponds pas. Mon père frappe du pied et continue en crispant les doigts sur son pantalon:

--Eh bien, ce matin, chez elle, en brisant les scellés, on a découvert un testament, un nouveau, datant de huit jours, qui institue ton grand-père--le père Toussaint--légataire universel!

Mon père hurle les derniers mots. Il compte sur un effet. Mais je ne bronche pas.

--Légataire universel! Entends-tu? Comprends-tu?... Et le dernier testament annule l'autre... l'autre, qui vous laissait une fortune à chacun! quinze mille francs de rente. Comprends-tu, hein?... Et vous n'avez plus rien! rien! rien!... Et le père Toussaint a tout! tout!... Comprends-tu?... Comprends-tu que vous avez été volés, ta soeur et toi? Indignement, atrocement volés!... Et ta tante avait dû te prévenir de ça! Elle t'en avait prévenu, j'en suis convaincu! Moralement convaincu!... Et tu aurais dû venir nous prévenir, nous avertir immédiatement, sans perdre une minute!... Je serais accouru! J'aurais fait déchirer ce testament! Et vous auriez eu l'argent, tout l'argent!... Et, au lieu de cela, tu t'en vas chez ton grand-père, tu restes deux heures chez lui, tu te laisse entortiller par cette vieille canaille... Allons, Jean, voyons, si tu as un peu de coeur, mon petit Jean, dis-nous tout ce que tu sais; raconte-nous ce que t'a dit ta tante, ce qu'elle t'a dit de ton grand-père, des moyens qu'il a employés... C'est lui, n'est-ce pas, qui la rendait si malheureuse?... Réponds!... Mais réponds donc!...

--Ma tante ne m'a rien dit.

Mon père se lève.

--Ta tante ne t'a rien dit? Tu persistes...

--Non! Elle ne m'a rien dit.

--Prends garde à toi, Jean! Prends garde à toi!... Si tu ne dis pas la vérité, si tu ne dis pas ce que tu as fait chez ton vieux voleur de grand-père...

--Je n'ai pas été chez grand-papa!

Mon père lève le poing; mais je me gare et je reçois, sur le coude, un coup terrible qui m'engourdit le bras et m'envoie rouler jusqu'à la porte.

--Menteur! Hypocrite! Jésuite!

Et ma soeur, toute droite, le visage vert, la bave aux lèvres, s'écrie en me tendant le poing:

--On devrait te mettre dans une maison de correction!

Une maison de correction! Oh! j'aime mieux y aller que de rester ici! Je ne veux plus rester ici! Je ne veux plus! Et je m'écrie en regardant mon père bien en face:

--Mettez-moi dans une maison de correction! J'aime mieux ça!

J'ouvre la porte, furieusement, je traverse le corridor et je me précipite dans la rue.

Je m'en vais, sanglotant, le mouchoir appuyé sur les yeux.

--Eh bien! maître Jean, on pleure? Qu'est-ce qu'il y a donc?

C'est le père Merlin qui rentre chez lui et qui m'a vu venir, de loin, en ce triste équipage. Je m'essuie le visage rapidement et je relève la tête.

--Tu as la figure toute rouge. Est-ce qu'on t'aurait battu?

--Oui... oui, monsieur...

--Et qui? Ce n'est pas ton père, je pense?

--Si, monsieur...

--Qu'est-ce que tu as donc fait?

Je ne réponds pas. Je recommence à pleurer. Le père Merlin me prend par la main.

--Allons, entre chez moi. Tu me raconteras tes chagrins... si tu veux. Et tu te chaufferas, au moins; tu dois geler, dans la rue; il fait un froid de chien, ce matin...

Je suis assis dans la salle à manger, au coin du feu, la tête dans les mains, sanglotant toujours.

--Alors, on n'a pas été sage? On a fait de grosses bêtises? Qu'est-ce qu'on a fait, allons?

--Oh! oh! oh!... monsieur Merlin... si je vous disais...

--Pourquoi pas? C'est donc bien grave?

--Oh!... oui. C'est affreux, allez... Je n'ose pas... non...

Et je secoue la tête en regardant le vieux qui fixe sur moi ses yeux brillants. Ces yeux m'attirent; je vois dans ces prunelles calmes de la loyauté et de la douceur, de la bonté pour les faibles, de la sympathie pour les souffrants. Tout remué encore par la scène atroce à laquelle je viens d'assister, le cerveau plein d'images horribles, le coeur débordant de terreur et de honte, je me sens entraîné vers ce vieil homme à la face honnête et digne. Je sens que derrière ce visage, sur lequel une expression de raillerie douce a fait place à la pitié, il ne peut y avoir qu'une âme droite. Et je comprends que je puis avoir confiance en ce vieillard, qu'il ne me trahira pas, qu'il me donnera peut-être du courage et du coeur, à moi qui n'ai plus de force, qui ne sais ni ce qu'il faut faire, ni ce qu'il faut penser.

J'essuie mes larmes et, bravement:

--Monsieur Merlin, je vais vous raconter tout.

Et je lui raconte tout, en effet, sans omettre un détail, sans passer un mot...

Le vieux s'est levé et se promène de long en large. De temps en temps, il crispe les poings en murmurant:

--Ah! ces bourgeois... Ah! ces bourgeois...

--Et je n'ai rien voulu dire, monsieur Merlin; ce que je vous raconte à vous, je n'ai pas voulu le raconter à mon père, même quand il m'a battu. Mais maintenant qu'ils veulent me mettre dans une maison de correction, je dirai tout, je le crierai dans la rue, dans la ville, partout! Je crierai que grand-papa a fait mourir ma tante et qu'il a fait fusiller le franc-tireur!... Et qu'il a fait envoyer Dubois en Prusse... et que papa travaille pour les Prussiens pour les aider à bombarder Paris...

Je crierai ça tant que je pourrai... avant d'aller dans la maison de correction!...

Le père Merlin s'est assis en face de moi et m'a pris les mains.

--Allons, mon enfant, calme-toi, calme-toi. Et écoute-moi un peu... Tu veux bien m'écouter? Tu as bien confiance en moi, n'est-ce pas?

--Oh! oui, monsieur Merlin; oui, oui... Je suis bien content que vous me parliez... que vous me parliez comme à un ami, parce que, voyez-vous, je... j'ai trop de chagrin...

Je recommence à sangloter.

--Eh bien! ne pleure pas. Je vais te parler comme on parle à un ami, comme on parle à un homme, car il te faut maintenant la force, le courage d'un homme, mon pauvre enfant. D'abord, comme je viens de te le dire, il faut te calmer, laisser s'apaiser ta colère, laisser tes nerfs se détendre. Tu es hors de toi; il faut reprendre possession de toi-même. On juge mal quand on n'est pas de sang-froid... Tu ne veux pas rentrer chez toi pour déjeuner, n'est-ce pas?

Je secoue la tête.

--Non. Eh bien! tu vas déjeuner avec moi. Je vais envoyer ma bonne prévenir tes parents que je t'ai rencontré en route et que je te garderai avec moi pendant l'après-midi. Je te reconduirai moi-même ce soir, quand nous aurons causé.

Nous déjeunons tranquillement et peu à peu, je sens mes angoisses s'apaiser, ma colère décroître et, malgré les frissons qui me secouent encore, je sens le calme descendre en moi.

--Mon enfant, me dit le père Merlin lorsque nous avons fini, tu parlais tout à l'heure d'aller révéler les horribles secrets qui te pèsent, de crier sur les toits les iniquités dont tu as été le témoin, de publier les mauvaises actions dont on s'est rendu coupable devant toi. Il ne faut pas faire cela. Il faut, comme tu l'as fait jusqu'ici, enfouir ces choses au fond de toi. Ne les oublie pas, souviens-t'en, au contraire, repasse-les souvent dans ton coeur. Laisse là ta colère, mais conserve ton indignation. L'indignation est toujours une chose juste. C'est pour cela qu'elle vit. Plus tard, quand tu seras grand, les frémissements qui t'agitent aujourd'hui te secoueront encore et ce sera peut-être au souvenir des ignominies qui t'ont fait horreur que tu devras d'être un homme. C'est une dure leçon qui t'est donnée là, mon enfant, tu le comprendras un jour. Elle peut te profiter à toi, si tu veux. Si tu veux, si tu es assez fort pour ne pas laisser fausser, pendant dix ans au moins, ton âme d'enfant qui est sincère et droite; si tu es assez robuste pour voir les choses, plus tard, avec tes yeux d'aujourd'hui.

Quant à divulguer ce que tu as vu, à quoi bon? A quel résultat arriverais-tu, en agissant ainsi?

--Je me vengerais!... Puisqu'ils veulent me mettre dans une maison de correction!...

Le père Merlin sourit.

--Non, ils ne t'y mettront pas. Ils sont persuadés, maintenant, que tu ne sais pas grand'chose; que tu t'es laissé entortiller bêtement, sans rien voir, que tu es tombé sans t'en douter dans les panneaux que te tendait ton grand-père, pour t'empêcher de revenir à Versailles avant la mort de ta tante. Ils te prennent pour un imbécile, vois-tu, un imbécile qui ne veut pas avouer, par fausse honte, les sottises qu'il a pu commettre. Ils ne te parleront plus de rien, sois-en sûr. Mais toi, de ton côté, garde-toi bien...

--Oh! je ne parle à personne, à la maison! Je ne peux parler à personne. Vous savez comment ils sont. A qui voulez-vous que je parle? A mon père? Il ne m'écoute pas ou ne me répond pas. A ma soeur? Elle se moque de moi.

Le vieux hausse les épaules.

--Eh bien! tu me parleras, à moi. Et si tu manques de courage, je t'en donnerai.

--Oh! vous, oui. Vous ne pensez pas comme eux, au moins. Il y a longtemps que je le sais. Et il y a longtemps, aussi, que j'aurais voulu vous causer, voulu être votre ami...

--Bah! dit le père Merlin, qui cependant semble ému, je ne vaux pas mieux que les autres!

--Oh! si. Et, d'abord, vous ne feriez pas ce que fait mon père, vous ne livreriez pas aux Allemands les choses dont ils ont besoin pour canonner Paris. Voyez-vous, quand j'ai appris ça, ce matin, ça m'a bouleversé. Il me semble que mon père est un brigand, un traître...

--Ton père est un bourgeois, mon ami... un bourgeois... voilà tout...

Et le vieux parcourt la pièce, de long en large, les mains derrière le dos.

--... Un bourgeois, parbleu!...

--Et dire qu'à la maison, on ne parlait que de patriotisme, de défense nationale, de guerre à outrance! On ne parlait que d'élever son coeur!...

--Le patriotisme, murmure le père Merlin qui semble se parler à lui-même, mais dont la voix s'élève peu à peu, le patriotisme! Une trouvaille du siècle! Une création toute nouvelle! Une invention des bourgeois émerveillés par la légende de l'an II, hébétés par les panaches et les chamarrures de l'Empire! C'est drôle, ils en rêvent tous, ces idiots, du plumet et de la ceinture à glands d'or des commissaires de la Convention aux armées!... On n'a qu'à désosser Saint-Just pour avoir Prud'homme... Un peu trop jeunes pour partir en guerre, les sires de Framboisy; mais ça ne les empêche pas de faire les crânes. A Berlin! A Berlin!... Allez leur crier: Vive la Paix, à ces ânes-là, pour voir comment vous serez reçus... J'en sais quelque chose... Le patriotisme, monsieur! Et allez donc, les blouses blanches et les casse-têtes tricolores!... Et puis, la débâcle: encore le patriotisme... Seulement plus de casse-têtes: les souvenirs de 92. Ça vous assomme tout de même... Ah! les souvenirs de 92! Le passé pris à témoin du présent! Les fantômes devant les fantoches! Les objurgations, les évocations, les exhumations... Mânes de Bonaparte, protégez-nous! Après Bonaparte, c'est Kléber et Marceau... Pourquoi pas Sobieski et Palafox?... Voilà: ils avaient moins de panaches... Et puis, le dénigrement préconçu de l'ennemi, les railleries, les moqueries, les annonces mensongères de victoires, les enthousiasmes, les énervements, les défaillances, les chaises qu'on brise à la Bourse, laMarseillaisequ'on fait chanter à Capoul. C'est du patriotisme, tout ça! C'est du patriotisme bourgeois, le patriotisme de l'épicier et celui du journaliste--les journalistes! Quels misérables!--... Mais le patriotisme de première classe, le patriotisme extra, le fin et le râpé, c'est celui de Gambetta. Ah! celui-là, par exemple, j'espère bien lui voir élever une statue avant ma mort... Ni un pouce du sol, ni une pierre de forteresse!... Et une fierté de théâtre, et des phrases creuses, et des déclamations ampoulées, et encore 92--lorsqu'il n'y a plus ni soldats, ni armes, ni rien--lorsqu'on ne peut aboutir qu'à une chute plus irrémédiable, après des tueries inutiles, des boucheries idiotes, des carnages imbéciles. Ah! il a tenu haut le drapeau, celui-là...

Le drapeau!... Voilà Thiers, le vieil assassin, l'homme qui a toujours fait litière de la justice et du droit: il est au pinacle. Il montera encore, le chacal; et il pourra, si ça lui plaît, recommencer Transnonain. Qu'est-ce que ça fait? C'est un patriote...

Ah! ils y tiennent, à leur patriotisme! Ils y tiennent, comme on tient aux sentiments factices, ceux qu'on n'éprouve pas--et qu'on se targue d'éprouver... Seulement, il y a la pierre de touche: l'intérêt. Oh! alors... Alors, les capotes en papier buvard, les souliers en carton, la poudre d'ardoise pilée, la viande pourrie, la farine avariée... Tiens, petit, tu serais à l'armée, toi,--et le vieux me frappe sur l'épaule--tu serais soldat, que ton père, entends-tu, ton père? fournirait, pour de l'argent, aux Prussiens, de quoi établir les batteries qui devraient tirer sur toi!...

C'est dégoûtant, hein? C'est infâme? Oui, je sais bien... mais c'est logique, après tout. Ou plutôt, ce serait logique s'il n'y avait pas le patriotisme... L'intérêt! l'intérêt!... Le paysan, au moins, ne cache pas sa haine de la guerre. Il ne se met pas de masque sur la figure; il vous donnerait tous les drapeaux du monde pour un quarteron de pommes... Mais le bourgeois! ce mouton affublé d'une peau de tigre! cet imbécile qu'un plumet rend enragé et qu'une épaulette fait rêver de batailles... et qui ne comprend même pas, l'abruti, pourquoi les meneurs de nations tiennent à faire, de temps en temps, un charnier de leurs peuples...

La guerre! l'ignoble guerre!... Oh! quand donc les peuples seront-ils las de s'entre-tuer? Quand refuseront-ils l'impôt du sang?... Refuser l'impôt du sang! Ah! bien, oui! Chauvin n'est pas mort... Attends un peu, mon garçon, attends un peu, et tu verras de drôles de choses, plus tard...

Tout le monde soldat... Tu verras ça... Plus de peuples: des armées. Plus d'humanité: du patriotisme. Plus de progrès: des drapeaux. Plus de liberté, d'égalité, de fraternité: des coups de fusil... Ah! saleté humaine! Ah! bêtise! Ah! cochonnerie!.....

Le père Merlin s'arrête devant moi.

--Je m'emporte, mon enfant, je m'emporte. Ces choses-là, vois-tu... La guerre, je la hais.

--Oh! moi aussi, je la hais!

--Toi aussi? demande le vieux en souriant. Tu as déjà des convictions?

Et il ajoute, très sérieux:

--Alors, tu souffriras. Ce sont les convaincus qui souffrent.

Quand je rentre à la maison, reconduit par le père Merlin, des tas d'idées tourbillonnent dans ma tête. J'éprouve des sensations que je n'ai jamais éprouvées. Je rêve de fraternité et de justice. Et tout le reste me semble très bas, très bas.

J'ai passé bien des jours tristes. A la maison, on a l'air de m'éviter, de s'éloigner de moi comme d'une bête galeuse; ma soeur surtout affecte un mépris de moi, un dédain de ma personne qui se traduisent de mille façons. Quant à mon père, il se contente de ne m'adresser la parole que lorsque la chose est tout à fait indispensable. Le temps n'est pas gai, non plus; le froid est terrible et la neige tombe presque sans discontinuer; la ville a un aspect lugubre. La famine menace Versailles; les vivres commencent à manquer; les denrées les plus indispensables font défaut ou sont hors de prix. On parle d'accaparement, de spéculation sur la misère publique. On déblatère contre certains commerçants dont la conduite est des plus louches, contre d'autres qui se font les pourvoyeurs de l'ennemi.

Le préfet prussien s'est ému. Il s'est arrangé avec un groupe de négociants dont fait partie mon père pour créer un immense entrepôt de marchandises de toute nature, qu'on prendrait en Allemagne, pour subvenir aux besoins du département. J'ai entendu mon père parler plusieurs fois avec admiration de cette conception grandiose.

Cependant, depuis quelques jours, il se montre moins expansif. Il paraît que l'opposition du conseil municipal, des événements imprévus, ont fait échouer la combinaison, à la grande colère du préfet. Et ce fonctionnaire, irrité de se voir accuser d'avoir voulu approvisionner l'armée allemande avec l'argent français, a fait mettre le maire en prison et a frappé la ville d'une amende de 50,000 francs.

--C'est une sale affaire, m'a dit le père Merlin, l'autre jour, sans vouloir m'apprendre pourtant quel rôle avait joué mon père.

Un vilain rôle, j'en suis sûr. Ah! je suis bien content de pouvoir passer, chez le bonhomme, la plus grande partie de mes journées. J'avais craint, tout d'abord, qu'on s'effarouchât, à la maison, de la fréquence de mes visites chez le vieux, qu'on me défendît de retourner chez lui. Mais on n'a pas l'air fâché, tout au contraire, de mes longues absences; ma présence gênait mon père et ma soeur; et eux qui faisaient grise mine au père Merlin, depuis pas mal de temps, lui font bon visage, aujourd'hui. D'ailleurs, il économise à mes parents des frais de répétiteur; il me donne des leçons, «pour m'entretenir la main», dit-il. Le fait est que j'apprends beaucoup avec lui--beaucoup plus qu'avec M. Beaudrain.

L'autre jour, j'ai appris, par hasard, une chose que je voulais savoir depuis longtemps. J'ai appris ce que c'est que le concubinage. J'étais seul dans le cabinet du vieux, au premier étage, lorsque, en regardant par la fenêtre, du côté de la maison de Mme Arnal, j'ai été témoin d'un spectacle qui m'a fortement étonné. J'ai appelé le bonhomme.

--Monsieur Merlin! vite, vite, venez voir!

--Quoi donc? m'a-t-il demandé d'en bas.

--Madame Arnal... Elle est contre sa croisée, dans sa chambre... et elle embrasse le Prussien..., son blessé prussien... Tenez! tenez! elle l'embrasse!

--Ce n'est que cela! a crié le vieux en redescendant les trois marches qu'il venait de monter. Eh! parbleu, naturellement, qu'elle l'embrasse... Un concubinage en règle...

Ah! c'est ça, le concubinage... Tiens! tiens! tiens!... Et Mme Arnal qui disait que c'était si vilain?... Ah! ah! ah!... Un concubinage en règle...

Le moment me semble pourtant mal choisi pour embrasser les Prussiens... Le bombardement de Paris a commencé hier et ç'a été, toute la nuit, un roulement de tonnerre ininterrompu. Je n'ai pas pu dormir. Chacun des coups de canon me faisait tressaillir dans mon lit et je me sentais rougir, dans l'ombre, en pensant que mon père avait aidé à mettre en batterie ces pièces qui crachaient la mort sur la grande ville.

Il a dû gagner de l'argent, avec les Prussiens, car il semble bien joyeux depuis quelque temps. Une ombre, cependant, a passé sur son front, ce matin, lorsqu'il a appris, par deux artilleurs allemands que nous hébergeons, que les obus dépassaient la rue Saint-Jacques. Si le chantier de Paris était atteint! Dame! pourquoi pas? Les artilleurs ont désigné, sur un plan de la capitale, comme ayant déjà souffert des projectiles, le Panthéon et le Luxembourg. Ah! sapristi!...

M. Legros se méprend à l'expression soucieuse du visage de mon père.

--Les Prussiens, dit-il, veulent prendre Paris par la famine et ils ne tiennent pas, les brigands, à imiter nos zouaves à l'assaut de Sébastopol. Mais, soyez tranquille, un de ces jours, les nôtres vont faire une sortie en règle et forcer les casques à pointes à sortir de leurs retranchements. Ah! si les Français venaient seulement jusqu'à Versailles! nous sommes ici dix mille hommes...

Oui, dix mille hommes--dix mille hommes qui assistent, le 18 janvier, à la proclamation de l'Empire d'Allemagne. C'est dans la galerie des Glaces, au château, que Guillaume ressaisit la couronne de Frédéric Barberousse. Et, le soir, une fête triomphale a lieu à la préfecture, illuminée à giorno, enguirlandée de lierre et de rubans, pendant que des musiques militaires, des retraites aux flambeaux, parcourent la ville. La foule regarde, applaudit même, comme elle a déjà regardé et applaudi lorsque des réjouissances semblables ont célébré la capitulation de Metz.

--L'Empire d'Allemagne, me dit le père Merlin à qui je vais donner des détails sur la cérémonie, et que je trouve en train de frotter avec rage; l'Empire d'Allemagne! oui... l'union des races, l'homogénéité des peuples!... Ah! la bonne blague! l'assemblage des forces militaires, plutôt! Le parquage de la chair à canon... Chauvin peut battre la caisse des deux côtés du Rhin, maintenant... Ça présage un avenir tout rose à la civilisation... Patriotisme: caporalisme... Tiens, laisse-moi tranquille aujourd'hui. Je frotte...!

Et le vacarme de la brosse heurtant les boiseries recommence, et la cire continue à rayer le parquet... Mais, le lendemain matin, 19 janvier, c'est un autre bruit qu'on entend. Le fracas de la canonnade augmente, semble se rapprocher et, à plusieurs reprises, le crépitement de la fusillade arrive à nos oreilles. Une bataille est engagée non loin de nous, une bataille terrible, sans doute.

--C'est probablement la grande sortie, dit ma soeur.

Toute la journée, nous attendons, anxieux. La lutte continue, sans interruption; on dirait, au bruit des détonations qui devient plus clair d'heure en heure, que les Français gagnent du terrain. On dit déjà qu'ils sont vainqueurs, qu'ils ont enlevé les redoutes de Montretout, qu'ils marchent sur Versailles par Vaucresson, que Guillaume et Bismarck se sont sauvés à Saint-Germain...

Oui, ils sont vainqueurs! Des trompettes à cheval parcourent la ville en sonnant l'alarme; la cavalerie et l'artillerie prussienne défilent au grand trot, les régiments d'infanterie se succèdent sur la route de Saint-Cloud...

Le soir vient, que la bataille dure encore. Les réserves allemandes sont massées, l'arme au pied, dans les avenues. Demain, sans doute, les Français entreront à Versailles. Les Prussiens se sentent perdus. Dans sa rage, la landwehr de la garde a envahi de force les maisons du boulevard de la Reine et les a dévastées...

Mais il fait jour, et nous attendons en vain le pétillement de la mousqueterie; nous n'entendons que la grosse voix des canons allemands qui, régulièrement, lancent leurs obus sur Paris. Et puis, des fanfares éclatent, des musiques qui jouent des marches triomphales; ce sont les Prussiens qui reviennent, chantant à pleins poumons, traînant derrière eux des Français prisonniers.

--Maintenant, Paris doit se rendre, nous dit en rentrant chez nous un officier de dragons bleus que nous logeons depuis quelques jours.

Et nous comprenons que le dragon ne ment pas, que la chute de la capitale n'est plus qu'une affaire d'heures. Coup sur coup, l'ennemi nous apprend qu'une insurrection terrible a éclaté à Paris, le 22, que les Français ont été battus à Saint-Quentin et que l'armée de l'Est est en déroute. Nous sommes résignés à tout. Et, lorsque la nouvelle de la capitulation se répand dans Versailles, le 26, elle nous laisse presque insensibles.

Depuis quatre mois nous vivons complètement isolés, sans communications avec la province et avec Paris, sans nouvelles précises même des opérations qui ont lieu tout à côté de nous. Nous avons d'abord espéré, puis attendu la délivrance; mais, peu à peu, le découragement nous a abattus, la démoralisation nous a gangrenés et affaiblis. Une torpeur insurmontable, un engourdissement invincible nous ont saisis, nous ont rendus incapables du moindre effort, de toute résolution, et nous nous sommes trouvés, un beau jour, beaucoup plus Prussiens que Français. Il fallait un coup de tonnerre, un événement imprévu, comme la sortie du 19 janvier, pour nous tirer de notre léthargie, pour produire chez nous une surexcitation factice. Et lorsque les Allemands revenaient vainqueurs, lorsque notre espoir se trouvait déçu, nous nous assoupissions, de nouveau, avec accablement, en attendant la chute finale.

Moi, je l'ai souhaitée, cette chute, je l'ai désirée ardemment. J'étouffe, je me sens empoisonné peu à peu par l'air vicié que je respire depuis de longs mois. Sous l'influence du milieu dans lequel je vis, je sens ma conscience s'endormir, mon esprit se paralyser; je veux en sortir, en sortir à tout prix, de ce milieu que je hais. Je ne veux pas grandir dans l'étouffante atmosphère familiale, comme les plantes qu'on fait pousser dans les serres chaudes où montent des vapeurs malsaines, et qui s'étiolent lorsqu'on leur fait voir le soleil. Je veux grandir à l'air libre. Je ne veux pas vivoter. Je veux vivre.

Oh! que je voudrais être un homme! Tous les jours...

Ce matin, encore! Les deux Alsaciens, Hermann et Müller, sont arrivés devant la porte du chantier avec des voitures remplies de meubles. Ils ont demandé à mon père s'il ne pourrait pas, pendant quelques jours seulement, mettre à l'abri le contenu de leurs charrettes. Ils ont appris, disent-ils, que les Prussiens ont résolu d'incendier Saint-Cloud et, immédiatement, ils ont entrepris de déménager les choses les plus précieuses--pour les rendre plus tard à leurs propriétaires.

--Nous nous zommes téfoués bour saufer ze que nous afons bu, a sangloté Müller.

Et Hermann a ajouté:

--Bour guelgues chours zeulement, monsieur Parpier?

Mon père a hésité et je l'ai entendu qui disait tout bas à ma soeur:

--Ce sont des filous, tu sais.

Ma soeur a fait un signe de tête affirmatif; et, aussitôt, elle s'est approchée d'une des voitures.

--Mais c'est une commode Louis XV que vous avez là? Et une horloge de Boule? Et une glace de Venise.

--Foui, matemoiselle, a répondu Müller. Tes obchets brézieux. Et si matemoiselle feut nous vaire l'honneur te les agzebder en soufenir te regonnaizzanze, nous zerons fraiment pien honorés.

Ma soeur a rougi--très légèrement--mais elle a accepté. On a rangé les meubles sous un hangar.

Et, ce soir, nous apprenons que les Allemands ont mis le feu à Saint-Cloud et que la ville entière est en flammes...

Oh! que je voudrais être un homme!

Jules est revenu. Il est revenu sans nous prévenir, profitant de l'armistice, au moment où nous l'attendions le moins. Et ma soeur, en l'apercevant, a pâli et poussé un cri comme si elle avait marché sur un crapaud. Il est revenu chargé de vivres--il croyait Versailles dénué de tout.--Il a apporté avec lui un pain de sucre, une dizaine de livres de chocolat, du café, du thé, du vermicelle, un tas de choses qu'il a trimballées tout le long de la route stratégique n° 15--une route horriblement longue que son sauf-conduit l'obligeait à suivre, à pied.--Il ne m'a même pas oublié, l'excellent garçon; il me donne un beau livre, un beau livre doré, que Léon a absolument voulu m'envoyer.

--Et Léon, comment va-t-il? Et mademoiselle Gâteclair, a-t-elle beaucoup souffert, pendant le siège? Vous ne saviez donc rien de Versailles?

Des masses de questions auxquelles Jules répond de son mieux. Il n'a pas beaucoup changé; il a un peu maigri, seulement.

--Ah! nous étions si inquiets! si inquiets! fait Louise en joignant les mains et en prenant sa figure de fausse madone. Nous avons bien souvent pensé à vous, allez!

C'est dégoûtant. Pas une fois--pas une seule fois--je ne lui ai entendu prononcer le nom de son fiancé.

--Et les affaires? demande mon père. Ça ne va pas fort, hein?

--Oh! non, pas fort, répond Jules, pas fort du tout.

Et il nous apprend que la maison Cahier et Cie, comme beaucoup d'autres maisons de la capitale, a reçu une rude atteinte. On sera obligé d'y mettre du sien, de tous les côtés. Ainsi, il a accepté, lui, une diminution de plus de moitié sur ses appointements.

--Je ne pouvais pas faire autrement, vous comprenez. Il m'est impossible d'abandonner une maison à laquelle je suis aussi attaché; ça durera ce que ça durera; pas longtemps, espérons-le. Et puis, je crois qu'il y a là-dedans une question de patriotisme. Si tout le monde jetait le manche après la cognée...

--Oh! évidemment, dit mon père.

Mais il me semble qu'il vient de faire la grimace, et Louise, j'en suis sûr, a esquissé une petite moue que je connais très bien: sa moue de déception. Ah! ma cocotte! ils sont loin, tes dix-huit mille francs! Tu peux courir après.

Rage, rage, rage,Tu mangeras du cirage...

Rage, rage, rage,Tu mangeras du cirage...

Rage, rage, rage,

Tu mangeras du cirage...

Jules a dîné avec nous, naturellement.

--Hein! Ça fait plaisir, de manger du pain blanc! lui dit mon père.

Et la viande fraîche, et les légumes verts, voilà ce qui lui fait plaisir! Ce qui devrait lui fait plaisir, tout au moins. Mais Jules ne connaît pas son bonheur. Il n'a pas l'air très joyeux. Souffre-t-il du peu de sympathie que nous semblons lui témoigner, de notre manque de démonstrations amicales, de laisser-aller? Le plaisir de manger du pain blanc ne lui suffit-il pas? Le fait est que, malgré ses efforts pour paraître gai, il est morose.

--J'aurais dû vous prévenir de mon arrivée, dit-il à la fin du repas. Quand on n'attend pas les gens, on est tellement surpris...

--Oui, oui, dit Louise. L'émotion, le plaisir...

--Mais que voulez-vous? Les communications sont encore si difficiles! Et, à vrai dire, je n'y ai même pas pensé. J'avais si grande envie de vous voir...

Jules est parti le lendemain matin. Son sauf-conduit n'était valable que pour quarante-huit heures, jours d'arrivée et de départ compris. Nous l'avons accompagné jusqu'à la porte de la ville. Louise, en le quittant, s'est contentée de lui tendre la main. Il avait l'air très triste.

--Espérons que nous nous reverrons avant peu, a dit mon père. Tout fait présumer que les hostilités ne seront pas reprises et qu'on va signer la paix.

--C'est plus que probable, a répondu Jules. Aussi, à bientôt.

Il est probable, en effet, que la paix va être signée. En attendant, l'article 2 de la convention conclue entre Jules Favre et Bismarck rend la France à elle-même. Les élections ont lieu sous la direction du maire de Versailles chargé des fonctions du préfet. Le département de Seine-et-Oise a élu Thiers, Jules Favre et Gambetta. Mon père a voté pour Jules Favre.

Il ne sait pas pourquoi.

M. Legros a voté pour Thiers et il sait pourquoi. C'est pour pouvoir faire un calembour. Le marchand de vins du coin a voté pour Gambetta et M. Legros répète toute la journée, en riant:

--Les marchands de vin aiment Gambetta et les marchands de tabac, Thiers.

L'assemblée ainsi élue doit discuter les préliminaires de la paix. Pour baser la demande d'indemnité qu'ils doivent présenter à la France, les Prussiens font le calcul des dépenses auxquelles ils ont été entraînés pour soutenir la guerre. Ils y ajoutent le montant des contributions et réquisitions de toute nature dont l'Allemagne a été victime, de 1792 à 1815.

--Le compte de la Prusse seule, m'a dit le père Merlin, s'élève à six milliards.

--Six milliards!

--Pas un sou de moins. Nous payons les dettes du premier Empire, mon ami, en même temps que celles du second. Et remarque bien que si les Allemands, maintenant, en pleine trêve, frappent les départements occupés par eux d'énormes contributions de guerre, remarque bien que s'ils agissent ainsi contre tout droit, ils s'appuient sur des précédents. Ils peuvent opposer à nos réclamations, comme ils le font, du reste, des actes semblables accomplis en Europe, et particulièrement en Prusse, par Napoléon le Grand... Ah! c'est beau, la guerre...

Oh! oui, c'est beau!

Mon père m'a emmené avec lui, l'autre jour, visiter les environs, les points qui dominent Paris, les endroits où les Prussiens avaient établi leurs batteries, où ont eu lieu des combats.

Nous traversons Garches qui n'est plus qu'un monceau de ruines, le parc de Saint-Cloud, sinistre. Le squelette du château, noirci par les flammes, est effrayant. Les murailles percées à jour sont encore debout: de grandes crevasses les fendent du haut en bas; le toit et les planchers se sont effondrés en emplissant de décombres des salles où tremblotent des lambeaux de tapisserie, où l'on entrevoit des morceaux de bas-reliefs, des débris d'ornements. Les branches d'un lustre émergent d'un tas de plâtras. Une corniche énorme est tombée tout d'une pièce devant une porte dont les gonds en fer sont tordus. Des fenêtres ne sont plus que des ouvertures sans forme, dont la bordure de pierre, mangée par le feu, s'effrite; et d'autres, intactes, ont conservé leurs barres d'appui et leurs persiennes qui claquent au vent. A un mur tendu de bleu, au dernier étage, un tableau est accroché dans son cadre d'or, au-dessus d'une cheminée qui branle.

Il y a des allées du parc qui sont pleines de tombes. Des tombes sans croix qui ont l'air de morceaux de bourrelets posés sur le gazon des tapis verts. De grands arbres coupés au pied se sont abattus avec leurs branches en mutilant des statues. Des retranchements sont élevés partout, des épaulements, des palissades, des chevaux de frise; et, derrière les balustrades des terrasses, des rails de chemin de fer ont été entassés les uns sur les autres. Des allées nouvelles ont été ouvertes avec la hache pour livrer passage aux obus.

Partout la mort, la dévastation. Saint-Cloud est presque complètement brûlé. Les murs des maisons restées debout sont percés de meurtrières et garnis de créneaux, des tranchées sont creusées dans les jardins et des arbres fruitiers ont été coupés par le milieu et aiguisés comme des piques pour hérisser les abords des retranchements. Des barricades ont été élevées avec des meubles, des charrettes, des voitures de ferme, des charrues. Les ponts ont sauté. A Sèvres, dans le quartier qui avoisine la Seine, les maisons sont éventrées par les bombes. Et, comme nous passons, des soldats vendent publiquement aux enchères les meubles des habitations désertes: il y a là des convoyeurs prussiens qui ont arrêté leurs fourgons chargés d'objets volés,--et des brocanteurs français.

Ah! oui, c'est beau; ça fait partie du programme de la guerre, tout ça. Et ce qui en fait partie, aussi, c'est l'entrée de l'armée victorieuse dans la capitale ennemie. Les Allemands ne l'ont pas oublié. Nous avons appris, le 25 février, qu'ils doivent faire prochainement leur entrée triomphale à Paris.

Ils partent pour ce triomphe, en effet, le 2 mars, musique en tête, tout fiers d'effacer ainsi la honte de l'entrée de Napoléon à Berlin, après Iéna.

--Maintenant, dit le père Merlin, la France n'a plus qu'une chose à faire: c'est de chercher un nouveau Napoléon. Et tu verras qu'elle ne mettra pas longtemps pour le trouver... Il n'a pas besoin d'être en vrai. Il peut être en toc. Ça ne fait rien.

Le 5 mars, nous voyons entrer chez nous Mme Arnal appuyée au bras de son mari. M. Arnal a obtenu, lui aussi, un sauf-conduit qui lui permet de passer quarante-huit heures à Versailles.

--Dire qu'on n'a pas encore signé la paix! s'écrie Mme Arnal en frappant du pied. Quand on pense que tu es obligé de retourner à Paris, mon gros chien-chien!

Et sans se gêner, devant nous, ma foi, elle saute au cou de son mari.

--Pauvre mignonne, dit M. Arnal très ému, en se débarrassant de l'étreinte conjugale, comme tu as dû t'ennuyer! surtout dans la compagnie d'un éclopé, en tête à tête avec un malade!...

--Oh! Adolphe! Tu ne t'en fais pas une idée! Les jours, ça passait encore, mais les nuits, les nuits!... Et ces idées qu'on se fait... ces... idées... quand on n'a pas de nouvelles...

--Ah! ma foi, assure M. Arnal, je n'ai pas ri tout le temps, moi non plus. Mais, maintenant... Oh! à propos, j'avais oublié; il faut que je vous montre...

--Quoi donc? demande mon père.

M. Arnal sort de la poche de son gilet un papier plié en huit, le déplie avec soin et nous le tend, triomphant. C'est une caricature représentant un gamin de Paris brûlant du sucre, sur une pelle rouge, derrière le dos des Prussiens qui s'en vont, dans l'avenue des Champs-Elysées.

--Hein? qu'est-ce que vous en dites?... C'est fameux!


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