I

BELLE SYLVIE

Le château d’Argé, dans le pays de Bonnal et de Rieux, s’élevait sur une colline. Il dominait une campagne fraîche, toujours verte et vive : le Limousin des étangs et des sources où se baigne un peuple de fées.

La demeure, bâtie en granit, ouvrait ses portes aux arceaux sculptés sur une cour dallée. Au rez-de-chaussée se trouvait la cuisine, à la monumentale cheminée, qui abritait un four à pâtisserie et des coffres à sel. Un escalier de pierre descendait aux caves, où des crochets de fer portaient des quartiers de porc salé, non loin des barriques de vin qui reposaient sur des madriers de chêne.

Au premier étage, la salle à deux cheminées s’éclairait par des fenêtres à croisillons. A la suite, donnant sur une galerie, se succédaient six chambres à coucher. Au deuxième étage, la disposition était la même. Deux tours, hautes de quatre étages, flanquaient le bâtiment central ; elles abritaient des appartements voûtés ; leurs murs avaient la largeur d’un homme de grande taille couché. Deux tourelles d’angle défendaient la porte maîtresse.

La sévérité du manoir était adoucie par les grâces du siècle. En mai de cette année 1788, Sylvie de Flamare avait épousé le vicomte d’Argé, fils du seigneur de Villemonteil, la Rebeyre et autres places, chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, aide-maréchal des logis des camps et armées du roi, qui vieillissait maintenant, loin du harnois, veuf et seul, n’ayant obtenu qu’un enfant d’un mariage tardif.

Sylvie, fille d’un garde du corps du roi Louis XV dans la compagnie d’Harcourt, avait à peine dix-huit années. A cause de la parenté au quatrième degré qui unissait les deux maisons, une dispense fulminée par M. l’official général, signée : Jacquand, avait été demandée et obtenue.

Des représentants de la noblesse du Périgord, de l’Auvergne et du Limousin s’étaient pressés à Villemonteil, pour honorer les fêtes du mariage. Félicité de Flamare, dont le cadet Armand était mort aux Indes pour le service du roi ; le comte des Gontiers, Hubert de Combles, baron de Saint-Ouen, capitaine commandant au régiment de Penthièvre-dragons ; Charles-Albert de Villesauve, lieutenant des maréchaux de France, ancien capitaine commandant au régiment de Royal-cavalerie, chevalier de Saint-Louis ; M. l’abbé Hubert-Anselme de Virollier, seigneur de Morel ; Jacques d’Armaux, chevalier seigneur de Combard, officier de mousquetaires ; le comte de Claroy et de Grandchamps, seigneur de Vormy, Civaux, Puybel, Valbon et autres lieux, mestre de camp de cavalerie, sous-lieutenant en la compagnie écossaise des gardes du corps du roi, chevalier de Saint-Louis. Pour les nommer tous, il eût fallu une vive mémoire.

Sylvie, près de sa mère, avait l’air d’une petite princesse des fables environnée d’enchanteurs. Les gens de Bonnal s’étaient réjouis pendant trois jours. Le vin répandu à flots avait baigné les quartiers de viande ; les danses, bourrées, pelélé, aigue de rose, tisonnèrent le bon plaisir. Cette liesse marqua le printemps de l’an de grâce 1788. La lune d’amour était toujours dans son plein quand l’automne arriva. On le vit briller, çà et là, dans la toison des châtaigneraies. A la faveur du soleil et des pluies mêlées, la colline, la vallée de Gartempe, s’ouvrirent aux forces de la couleur.

Souvent, Claude d’Argé montait à cheval ; Sylvie, assise sur une jument blanche, l’accompagnait. Ils allaient au pas, échangeant peu de paroles, mais recevant les voix de la nature. Par un sentier tournant, ils gagnaient le faîte des collines de Blond. A mesure qu’ils montaient, l’étang de Rouille bleuissait dans l’écharpe de la prairie et des bois. L’horizon se reculait au fond du ciel. Ils arrivaient à ce point rocheux d’où le regard devine les monts de Guéret et d’Ambazac, ceux de Saint-Junien et de Mazerolles, dans une fumée bleuâtre que propage la saison. Une immense grappe d’or en pleurs s’écrasait dans les forêts, sur les plateaux où la bruyère devenait sombre, à travers les herbages, autour des eaux ; et l’éternelle magie s’élançait.

Sylvie s’asseyait sur l’herbe fine qui pousse entre les rochers, dans ces lieux que le paysan a nommés :la ville des pierres, et où habite la vieille mélancolie, assise et voûtée, ne regardant que son cœur noir.

Claude, haut guêtré, sanglé dans son habit de cheval, la bride passée au bras, aimait à tourner son visage rafraîchi au vent de l’horizon découvert où le jour changeait comme la plume des colombes. Il avait le nez long et mince des d’Argé, une bouche grande et le menton peu dessiné, un teint pâle que chauffaient de larges yeux. De sa taille brève et bien prise, il ne perdait pas un pouce. Ce soir-là, il se prit à soupirer :

— Sylvie, se peut-il que des violents pourchassent le cerf et même le sanglier, au milieu de ces arbres et de ces rochers paisibles ! Avons-nous le droit de pousser notre galop avec l’appétit du sang, dans cette nature où le Dieu des mondes nous regarde ? Pour moi, en ces lieux, il me semble que je nage dans un océan d’amour. Les sources sont mes sœurs et ces châtaigniers si nobles, mes frères.

Ce que disait Claude semblait mélodieux à Sylvie. Elle l’écoutait et cueillait quelques fleurs sauvages, qu’elle attachait près de son sein, que les Amours avaient formé ; ou bien elle appuyait sur l’épaule de Claude sa petite figure couleur de la fleur d’églantier. Fossette au menton où l’on eût voulu boire un pleur de l’aurore ; nez court et droit, au-dessus d’une bouche rouge, dont le sourire montait aux yeux, où vivait le plus doux rayon du ciel ; une blonde enfant de soleil et de plaisante saison.

A mi-route du château d’Argé, ils avaient faim et ils mangeaient dans leurs métairies, de la chair de ces animaux que l’on égorge coupablement. Sylvie prenait parfois en selle un agneau blanc, un pigeon gracieux. Dans le parc, elle gardait quelque temps la bête frisée en élevant une houlette où était noué un ruban de soie. Son petit chien, Cabri, que Félicité de Flamare lui avait rapporté de Londres, montrait les dents à l’intrus ; ses abois le repoussaient en arrière, mais il revenait de plus belle à la rescousse.

Elle avait nommé « Ver-Luisant » un agneau brun, en souvenir d’un soir où, dans un buisson, brillait une perle verte, tandis que Claude parlait d’amour.

Un après-midi pluvieux, le comte d’Argé arriva de Villemonteil, sans crier gare. Il sauta de son cheval et parut, tout chamarré, en grand habit, la main sur la garde de son épée. Sylvie, qui se tenait dans la salle, trembla à cette approche, et Claude laissa choir le tome desMémoires d’un homme de qualité, qu’il lisait à haute voix.

Le comte entra, en levant ce nez long qui était une preuve de noblesse, jauni et dur comme une barre de vieil ivoire. Ses yeux gris prirent feu en découvrant le futile passe-temps de son fils. D’une botte éperonnée, il tenta d’écraser Cabri, qui était l’agilité même, et se cacha sous une commode ventrue.

— Monsieur, vous n’arriverez jamais à ces honneurs que dispense le roi. Je vois avec tristesse, et non sans une pointe de courroux, que votre jeunesse se prend au miel des barbouilleurs de papier. Du miel, non ! De la glu où se débattent les sots. Un Prévost, un sieur Rousseau, valent-ils que vous attachiez vos yeux sur leurs ouvrages ? Hélas, les hommes les mieux nés sont tombés dans ces pièges. Portez vos regards vers ces charges qui vous mettront en bon équilibre. L’étoffe ne manque pas ; il y faut tailler sans relâche. C’est le vêtement qui fait l’homme.

— Je ne suis pas si mal habillé que cela, répondit Claude d’une voix douce.

— Vous moquez-vous, monsieur ! s’écria le comte d’Argé. Est-ce de drap et de soie dont il s’agit ! Je n’aurais dû vous laisser ce manoir, mais vous tenir sous ma coupe à Villemonteil. Vous ne craignez pas de remplacer les sièges de bon chêne par des sophas et ces petits fauteuils mièvres. Levez-vous, monsieur !

Claude se leva, brusquement.

— Vous ne comprenez pas, monsieur. Je parle au figuré. Quand je dis : Levez-vous ! tout en restant moi-même assis, c’est à votre âme que je m’adresse. Vous êtes un sot !

Sylvie ne soufflait mot ; mais Mme de Flamare parut au moment où le comte allait dérouler de nouveaux reproches. Il lui baisa les mains, qu’elle tendit comme un rare trésor.

— Vous partez déjà ? dit-elle, d’une voix qui lui donnait congé.

Il savait bien que cette femme le démontait ; et, avec prudence, il battit en retraite.

Dans sa robe à paniers, Mme de Flamare montrait beaucoup de majesté, mais, peut-être, mettait-elle trop de rouge sur son visage fendillé, s’apprêtant ainsi une tête de grosse poupée peinte par un artisan enivré et malhabile. Portant sans grande amertume un veuvage précoce, elle passait les beaux jours au château d’Argé. Elle voulait régenter Claude mais, au fond, elle le méprisait un peu. S’il n’eût été marié à sa fille, elle ne l’eût aucunement distingué. Hors Sylvie, elle n’était charmée que d’une autre passion, celle du linge. Quand elle s’ennuyait, elle faisait étaler sur des tables, par des chambrières, maintes piles de draps, qui s’élevaient peu à peu jusqu’au plafond. Alors, elle grimpait sur des chaises pour mieux contempler ces amas de toiles fleurant la lavande. Toute une semaine ensoleillée, elle assistait à ces déploiements ; elle supputait la blancheur et le grain du tissu. Puis, les armoires refermées, lasse, gémissante, elle s’enfonçait dans une bergère. Les doigts croisés sur son giron, elle parlait sans relâche, éveillait cent digressions, et pouvait expliquer pendant une heure pourquoi le soleil avait succédé à la pluie. Elle lançait un souvenir, le rattrapait et le relançait, d’une langue légère dont on apercevait la petite palette entre les bonnes lèvres, ponctuées d’un bouquet de duvet. Le moindre événement lui permettait de le grossir et de le loger, comme un noyau de cerise, au centre d’un potiron de fables. Si nul ne l’écoutait, elle ne s’en souciait ; seule, elle jetait des interrogations et se faisait à soi-même les réponses. De temps à autre, elle se considérait au miroir, s’écriait : « Je suis faite comme un monstre ! » et ajoutait un nouveau rouge, qu’un franc buveur eût envié, à celui qu’elle étalait chaque matin sur son visage, qui prenait la gaie couleur d’un pot de confitures de groseilles.

— Voilà qui répare l’outrage des ans, disait-elle.

Elle était heureuse près du singe que lui avait rapporté des Iles Félicité de Flamare, et elle s’amusait follement si l’animal lui lançait à la tête les noix qu’elle lui avait données. Elle l’appelait pendant une heure : « Petit polisson, malappris, assassin ! » et elle lui faisait une leçon sur l’étiquette des cours de l’Europe.

— Mes enfants, dit ce soir Mme de Flamare, en suçant un sucre d’orge dont elle avait fait provision, je ne puis concevoir que le comte se détourne de moi. Je lui révélerais des secrets que, seuls, les grands ministres ont détenus. Je lui tracerais la route des premières charges de l’État. Je lui contais, l’autre jour, l’histoire de la pomme reinette. Je la tiens de mon aïeule, qui était une femme de bon sens. Le roi voulait manger de ces fruits, qui rafraîchissent le sang et dispensent une longue jeunesse. M. de Flavareille lui en fit présenter une corbeille immense. Elles étaient grosses comme de petits melons, mais M. de Colbert surprit dans le regard du roi un secret courroux. Le jardinier leur avait ôté la queue, pensant bien faire. M. de Colbert répara cette bévue et une heure après on apporta un panier de pommes reinettes dont les queues avaient été respectées. Le roi en prit une et la fit tourner entre le pouce et l’index par sa tige ; c’était du plus gracieux effet. Il ne toucha pas à la corbeille de ce pauvre M. de Flavareille, qui en fut malade pendant trois jours. La vie est faite de petites choses et de choses petites. M. de Flavareille serait monté bien haut.

Le singe Ko-Ko, qui batifolait dans la cuisine, où il choisissait de sa main leste quelques reliefs, entra et sauta sur une console. Entre ses doigts velus, il fit danser une pelure de cette pomme de terre que Parmentier venait de mettre en faveur.

Claude laissa Mme de Flamare en compagnie du singe Ko-Ko et se réfugia dans une sorte de boudoir orné de tous les brimborions que la mode répandait. Il voulait lire à son inspiratrice trois sonnets qu’il avait intitulés :le Matin,le Midi,le Crépuscule. Il les murmura à l’oreille de Sylvie.


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