Jacques Chabane, depuis que la Bastille était prise, voyait les plus pauvres choses d’un regard qui les transformait. Parfois, un élan mystérieux le traversait. Alors, s’il travaillait, il laissait son marteau et devinait en lui un remuement sombre, comme en peut faire une troupe rythmée qui marche en silence dans la nuit. La terre était belle, il n’y prenait garde ; l’homme aussi avait ses saisons. Il s’élèverait, le mérite devenant la seule échelle. Ce Claude d’Argé proposant un tonneau de vin au peuple de Bonnal altéré de jeune liberté devrait être châtié. Sylvie s’était moqué de cette équipée. Et lui, elle l’avait vu, mortifié, mangeant sa colère.
Ce soir, tandis qu’il empoignait de nouveau son marteau, il s’exaltait. Qui pourrait l’empêcher de monter ? Sa force ne pouvait le tromper.
Des étincelles, qui ne sortaient pas du foyer de la forge, lui sautaient aux yeux. Cette grâce et ces fiertés que la noblesse détenait, il en aurait sa part. Il croyait entendre ces roulements de tambour qui précèdent les assauts dans les batailles historiques.
Il regagnait sa maison élevée sur la terre battue, et il se disait que la pauvreté éprouve les grandes âmes. Il avait fait d’un réduit qui servait autrefois de bûcher, une retraite où il lisait et rêvait à l’aise. Sur l’enduit à la chaux, se détachaient des images d’hommes fameux arrachées à un vieuxPlutarque. Une mauvaise table lui permettait de s’accouder ; elle supportait une écritoire d’étain, quelques livres que lui avait donnés le curé Broussel, un rudiment de latin, lesMémoires d’un homme de qualitéoù se trouvait l’Histoire de Manon Lescaut, et lesÉtudes de la naturedans le tome qui contient lesAmours de Paul et Virginie. Quant aux ouvrages de Jean-Jacques, il les gardait dans sa table de chevet et les méditait aux heures d’insomnie.
Lorsque cédait son désir de jouer un rôle, une douceur le touchait. Sylvie d’Argé était la dame de ses pensées. Depuis qu’il avait faussé compagnie au curé Broussel, il s’était mêlé davantage aux gens du château. Il n’oubliait pas la naissance d’un sentiment audacieux. Parfois il aidait Sylvie à monter en carrosse. Il voyait avec feu se tendre la jambe dans le bas de soie et se courber la taille de cette merveilleuse enfant. Un jour, il trébucha maladroitement comme il ouvrait la portière. Elle avait jeté un cri de compassion en lui tendant ses mains, comme elle aurait offert des roses. Là, peut-être, était le secret de sa jeunesse contractée. Cette folie le poussant, il avait dérobé dans le boudoir une miniature qui représentait Sylvie en corsage bas d’où sortaient les rondes épaules soutenant la précieuse tête, éclairée par les yeux, couleur d’un ciel si pur que toute peine s’y fondait. La disparition de cette peinture mit le château en émoi. Claude interrogea en vain les gens d’Argé. Puis, il crut se souvenir qu’il l’avait perdue en l’emportant à Paris pour en faire peindre une copie que son père désirait. Jacques la cachait dans une poche de sa veste. De son refuge, il découvrait un horizon de bois et de prairies, et la coupe de l’étang de Bonnal. Il appelait la nature à l’aide ; Sylvie était une fée des eaux et des herbages ; il la mêlait aux contes de son pays, que les enfants et les vieilles gens écoutent au coin du feu. Longtemps, il contempla le portrait brillant dans son cadre d’ébène cerclé d’or, sans oser y appuyer ses lèvres. Pour lui, Sylvie n’était pas une mortelle. Peu à peu, il la regarda avec d’autres yeux. Le trouble, la nouvelle des coups de force lui portèrent de l’audace ; et maintenant, quand il lisait des pages deManon Lescautou dePaul et Virginie, il achevait sa lecture en baisant les traits adorés.
Sa tanière, il la peuplait de ses rêves. Sa mère, que le travail et les privations avaient épuisée ; ses deux petits frères, Hubert et Jean, toujours déguenillés ; son père, sorte de colosse fait pour battre le fer, il les transfigurait, voyait en eux l’image de la vertu. S’il apprenait que des gens de la ville voisine avaient pillé les convois de grains ou molesté des hommes riches, il s’en attristait. Voilà qui entachait cette révolution qu’il voulait pure. Le roi allait établir l’égalité des rangs, il ne fallait pas le décourager.
Quelquefois, Jacques Chabane regrettait de vivre en ces temps où il importait de montrer une âme héroïque. La robe de Manon Lescaut bruissait, changeait en parquet précieux la terre battue. Ah ! la maison écartée, le petit bois, le ruisseau d’eau douce au bout du jardin, une bibliothèque composée de livres choisis, quelques amis vertueux et de bon sens, une table frugale et modérée… Ah ! les folles agitations des hommes… Mais ce jardin, il faut le mériter et sa voix où tournent les feux de la passion, quand elle dit : « Mon amour… »