XI

Le 29 juillet, vers les 10 heures du matin, Sylvie se promenait dans le parc, qui brillait sous la rosée. Une odeur de feuilles et de fleurs la charmait ; à l’ombre d’un vieil ormeau d’où pleuvait une paix fraîche, elle lisait un de ces livres galants qui étaient imprimés à Londres. Pourquoi le tourment des hommes ? Elle arrivait à ce point du cœur où l’on donnerait un royaume pour un plaisir cueilli avec humilité, comme on prend une fleur secrète dans l’herbe.

Elle achevait un chapitre charmant : une princesse défaisait son collier de diamants et l’abandonnait au fil d’un ruisseau ; puis elle entrait dans une chaumière où l’attendait un berger bien fait. Elle prononçait des paroles plus légères que l’air de la belle saison, et elle mangeait du pain bis dégouttant d’un lait embaumé.

Sylvie, refermant le petit livre, se demandait : « Que va faire la princesse ? Comment couleront désormais ses jours ? Voilà que tout est simple pour elle. »

Tout à coup vint jusqu’au parc et sur la tête de Sylvie le murmure des cloches de Bonnal. Ce n’était pas l’heure de l’Angélus aux trois notes pures. Une sorte de vent, qui soufflait sans qu’une feuille ne bougeât, chassa Sylvie.

Les gens du château se précipitaient au dehors, armés de broches, de couteaux à couper les viandes, de hallebardes rouillées, de masses de bois. Les plus heureux couraient sur la route, en élevant dans chaque main une paire de pistolets. Seuls demeuraient les femmes et les enfants qui gémissaient. Un grand cri se perdait au loin :

— Aux armes ! Les voilà, les voilà !

Les cloches sonnaient toujours ; Sylvie appela Claude, mais Jeanne Cabiaud, sa nourrice, l’avertit qu’il était monté à cheval et la supplia de ne point sortir, car elle serait égorgée sans pouvoir se défendre. Des brigands mettaient à feu et à sang le pays. Du Dorat, il ne restait que des pierres noircies ; Confolens était un monceau de cendres ; Bellac en péril, et bientôt ils cerneraient l’étang de Rouilles, pour y noyer les captifs, qu’ils avaient ravis en si grand nombre que leur marche en était ralentie. Les cheveux, à cette pensée, se dressaient tout droits.

Sylvie cria :

— Ils le tueront ! Ils le tuent !

Elle voulut se précipiter au dehors, mais ses jambes se dérobèrent et Jeanne Cabiaud la tenait fortement embrassée, pour qu’elle ne pût sortir.

Claude d’Argé avait gagné, à cheval et tout armé, la place de l’église de Bonnal ; Jacques Chabane et son père, plus de trois cents paysans se serraient autour de lui. Du clocher sortait une clameur continue que lançaient des sonneurs affolés, comme s’ils pouvaient ainsi repousser l’armée mystérieuse.

Le curé Broussel éleva un crucifix de cuivre et dit les prières qui préparent aux affres de la mort violente.

Des envoyés, l’œil écarquillé comme par les hallucinations de la faim, survenaient de moments en moments. On apprit que Champagne-Mouton et Allou brûlaient ainsi que bottes de paille. Des femmes qui portaient un petit enfant, imploraient secours. De vieux hommes poussaient devant eux des vaches maigres, rassurés par l’épée nue que gardait au défaut de l’épaule Claude d’Argé.

Enfin, il ébranla son cheval et s’avança, suivi de sa troupe en armes, sur la route de Bellac. Tous se taisaient et, sous le soleil de juillet, marchaient avec prudence. A une lieue de Blond parut sur la route un homme nu et qui dansait une sorte de bourrée, en chantant des paroles inintelligibles. On voulut lui porter secours, mais il s’enfuit à travers champs avec une agilité surprenante. Chacun pensait que la seule vue des brigands l’avait rendu fou. Du clocher de Blond sortait le tocsin. Claude d’Argé arrêta son cheval.

— Mes amis, revenons à Bonnal. Le courage grandit près du foyer en péril.

— Est-ce que vous auriez peur ? répondit le père Chabane, qui fit tourner entre ses mains une énorme barre de fer, comme il eût fait d’une canne de jonc.

Claude d’Argé ne répondit pas, mais il entraîna vers Bonnal la compagnie rustique. Jacques Chabane l’admirait, comprenant bien que la sérénité est le propre des bons capitaines.

Le soleil déclinait, et le tocsin sonnait toujours. Sur le parvis de l’église, le curé Broussel priait encore. Enfin, les sonneurs lâchèrent les cordes, car leurs mains saignaient.

Claude d’Argé mit pied à terre. L’espérance renaissait ; on se demandait si la horde n’avait pas été décimée. A ce moment, on vit venir, par une ruelle grimpante, un bourgeois de Blond, qui montait une mule pacifique. Il était fort gras et, dans son visage bien nourri, ses yeux brillaient. Il poussa sa monture vers Claude.

— Ah ! monseigneur, soyez vigilant ! Les brigands s’avancent. Un bruit comme peut en répandre le feu de l’enfer étant venu jusqu’à mes oreilles, j’ai eu l’audace de m’approcher de la ville de Bellac. Hélas, j’ai vu s’obscurcir le jour d’une prodigieuse fumée qui montait sans doute d’un amoncellement de cendres.

Claude d’Argé, après huit heures de cette comédie, interrogeait en vain l’horizon.

— Je crois bien qu’il s’agit d’une armée fantôme.

— Monsieur, repartit l’arrivant, en abandonnant les rênes de sa mule pour élever ses bras vers le ciel, ne parlez pas ainsi, je vous en conjure. J’ai lié un commerce agréable et sévère avec les esprits du feu et des eaux. Ils reconnaissent ma sagesse que l’âge a scellée ; et ils m’avertissent par grâce et bonté de tout ce qui peut réjouir ou navrer la boule terrestre. Les anciens lisaient le futur dans le vol des oiseaux ou dans leurs entrailles répandues. Je peux dire sans orgueil que j’ai le pouvoir de découvrir l’avenir dans la graisse bouillante d’un cochon de lait. Ce qui arrive ne m’a point surpris. Veillez, messieurs ! Je reviens vers ma cité de Blond qui est préservée, car elle cache, en ma personne, un enchanteur. Je vais célébrer le mariage du roi avec la Liberté qui est bonne fille. Bonjour, messieurs.

Il tourna bride, peu soucieux d’ouïr des paroles inconsidérées. Le vent, qui annonçait la nuit, dissipa les dernières fumées de la peur. Chacun regagna son gîte.

Claude d’Argé, avant de remonter à cheval, demanda à Jacques Chabane de l’avertir en hâte s’il arrivait du nouveau :

— Ah ! monsieur ! Quoi qu’il advienne, cette leçon portera ses fruits. Il faut prévenir ces paniques en restant prêts à affronter le danger.

Claude l’approuva et se hâta vers le château. Il fut étonné de voir venir vers lui Jeanne Cabiaud :

— Arrivez vite, notre gentille Sylvie a mis au monde un garçon beau comme le jour. Ça l’a prise d’un coup, il y a une heure. J’ai fait tout ce qu’il fallait. Il est lourd et gros.

Elle pleurait de joie. Claude se précipita dans la chambre où Sylvie gisait sur un lit, entourée de chambrières et de bonnes femmes qui mêlaient leurs propos. Dans un berceau de chêne sculpté, on devinait l’enfant plus qu’on ne le voyait. Jeanne Cabiaud, qui avait couru sur les pas de Claude, chanta :

Ha, le petit, ha, le petiot !Ti, ti, ti, to, to, to,Sur un beau petit chevau,Hue, hue, hue, ho, ho, ho,Ha, le petit, ha, le petiot !

Ha, le petit, ha, le petiot !Ti, ti, ti, to, to, to,Sur un beau petit chevau,Hue, hue, hue, ho, ho, ho,Ha, le petit, ha, le petiot !

Ha, le petit, ha, le petiot !

Ti, ti, ti, to, to, to,

Sur un beau petit chevau,

Hue, hue, hue, ho, ho, ho,

Ha, le petit, ha, le petiot !

Dans le château passait le souffle qui porte la fleur de vie. Claude, à genoux au chevet du lit, murmura, tandis que les suivantes et les commères sortaient à pas étouffés :

— Amour, vous avez souffert et je n’étais pas là…

Elle répondit, tournant vers lui sa mignonne figure pâlie :

— Le ciel m’a aidé, mon bien-aimé ; en ce temps furieux, la vie survient sans crier gare.

Alors, il embrassa Jeanne Cabiaud, humble femme desséchée par quarante années de dévouement ; et, penché sur son enfant, il pria Dieu de le garder. Et il s’émerveillait dans le nouveau tremblement de son cœur.

Quelques jours après la naissance de l’enfant, le curé Broussel le baptisa dans l’église de Bonnal. Le comte d’Argé écrivit de Paris qu’il ne pouvait, à cause des troubles, traverser la province pour embrasser son petit-fils, qu’il bénissait malgré l’éloignement.

Jeanne Cabiaud porta l’enfant et s’arrêta un moment sur le seuil de l’église, selon les rites. Peu de parents l’entouraient. Le parrain était le comte Anselme de Montval, ancien colonel au régiment de chasseurs à cheval de Franche-Comté, chevalier de Saint-Louis ; la marraine, tante de Sylvie à la mode de Bretagne, marquise de Charvigny. L’enfant allait s’appeler Paul-Marie-Gabriel. L’église était ornée de guirlandes de fleurs et magnifiquement illuminée. Le curé Broussel, revêtu de l’étole violette, reçut le nouveau-né, mais arrivé aux fonts, il prit l’étole blanche en signe de joie, et il prononça les paroles d’introduction :

— Éloigne-toi, esprit immonde, de cette image de Dieu et cède la place au Dieu vivant et véritable.

Ayant délivré Marie-Gabriel, par le baptême, il présenta le cierge allumé et, s’approchant de l’autel, il posa sur la tête de l’enfant son étole blanche en récitant l’évangile de saint Jean :In principio… La cérémonie achevée, il rappela que, s’il mourait, il verrait Dieu.


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