XII

Le soir de la grande alerte, Jacques Chabane mangea de bon appétit la potée habituelle de légumes que sa mère apprêtait. Il répondit à peine aux réflexions naïves de son père. Il avait hâte d’être seul et de retracer les événements singuliers de la journée. Ayant allumé une chandelle, il veilla dans le silence nocturne. Il avait tenu un rôle d’importance et bénie était la peur qui lui avait permis de montrer au soleil son courage. Claude d’Argé le considérait avec attention. Il était assez fort pour transpercer vingt brigands. Que n’avaient-ils paru ! Comme il souhaitait de les voir ! Mais ce Claude dirait-il à Sylvie qu’il avait lu dans ses yeux de grands sentiments ? Non, sans doute.

Il plongea ses regards dans la profondeur du ciel ; il y découvrit les signes de la Liberté que ponctuaient les étoiles.

Brusquement, il se souvint d’avoir erré sous les croisées du château d’Argé, poussé par un sentiment trouble. Les chants qui arrivaient jusqu’à lui l’avaient insulté. Pourquoi, ayant découvert ce pigeon mort, tombé dans le piège de quelque paysan affamé, l’avait-il lancé dans la salle illuminée, comme s’il eût voulu tuer ce qu’il admirait et qui le fascinait ?

— J’étais un gredin et un lâche, gronda-t-il. Je dois paraître au soleil.

Il lui sembla que ce geste allait s’étendre sur sa vie, il aurait voulu l’effacer.

— La tyrannie appelle la bassesse, murmura-t-il, pour tâcher de s’apaiser.

Il ouvrit le livre duContrat social, qu’il avait acheté à un colporteur, un volume édité à Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, édition sans carton, à laquelle on a ajouté une lettre de l’auteur au seul ami qui lui reste en ce monde. Il l’éleva dans ses paumes, comme il eût fait d’une lampe qu’aucun orage ne peut souffler. Et, l’approchant de la chandelle, il lut, réchauffé par un feu sourd : « On dira que le despote assure à ses sujets la tranquillité civile. Soit, mais qu’y gagnent-ils, si les guerres que son ambition leur attire, si son insatiable avidité, si les vexations de son ministère le désolent plus que ne le feraient leurs dissensions ? Qu’y gagnent-ils si cette tranquillité est une de leurs misères ?… Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme. »

Il lut d’un trait le chapitre IV :De l’esclavage; et, quand il eut achevé cette prose qui le brûlait, il répéta à voix basse :

— Être un homme et non pas un mouton dans le troupeau…

Au dehors, des grenouilles radotaient sur les étangs invisibles.


Back to IndexNext