Une fille de Jeanne Cabiaud, femme d’un garde du château, avait été mandée en toute hâte. Elle s’appelait Marie et montrait cet embonpoint modéré, ce teint clair qui sont un des signes de la bonne nourrice. Ses seins, assurait sa mère, avaient la grosseur voulue et contenaient un lait délicieux ; ils n’étaient point trop pesants ni durs, ce qui peut rendre l’enfant sauvage et camus. A peine eut-elle commencé d’allaiter le petit que sa mère, qui gouvernait la cuisine, veilla à ce qu’elle mangeât du pain fait de pure fleur de blé, bien levé et bien cuit, quelques chairs de veau, d’agneau ou de volaille, en bannissant les épices et les viandes salées. Peu de vin, aucune chose lourde, et penser uniquement au nourrisson en éloignant les songes et les faits amoureux. Les œufs mollets, les bouillies de farine et les pieds de cochon d’Inde devaient garder au lait sa blancheur et sa douce force.
Sylvie aurait voulu nourrir son enfant, mais Claude ne l’avait pas permis, lui trouvant trop de fragilité.
Elle gisait sur une chaise longue, dans un amas de dentelles. Les femmes du pays la visitaient, quittant leurs sabots et entrant nu-pieds ou en chaussettes de laine. Elles donnaient des conseils, cherchaient et retrouvaient le bon chemin des coutumes. Mais Jeanne Cabiaud était maîtresse en ces choses. Déjà l’enfant avait mangé un morceau de pomme cuite le vendredi qui avait suivi sa naissance et il serait fort pour toute sa vie. Il faudrait lui tailler les ongles sous un rosier blanc, pour qu’il ait une voix qui répande un charme.
Sylvie chantait, pour l’endormir, ces berceuses qui se balancent sous le seuil entr’ouvert de la vie, des chansons simples avec des silences ; il n’est pas besoin d’élever la voix, quand le jour d’un petit enfant blanchit le ciel.
Elle et Claude, ils s’en revenaient, tout émerveillés, vers le temps de l’enfance. Ils repoussaient les inquiètes pensées ; de la blancheur les couvrait. Jeanne Cabiaud avait conjuré le mauvais sort en attachant au cou de la nourrice un sachet d’étoffe plein de gros sel.
Le comte annonça son retour par une lettre de Paris. A peine était-il revenu en ses terres de Villemonteil, qu’il fut attaqué par une troupe de paysans armés de faulx et qui avaient juré d’arracher des tourelles et des toits les girouettes dont ils étaient ornés. Il rassembla ses gens, fit déployer le drapeau rouge et lut à haute voix la loi martiale. Puis il donna l’ordre aux agresseurs de se retirer. Comme ils refusaient, il monta à cheval, et les dispersa sans effusion de sang. Le lendemain, au point du jour, ils assaillirent Villemonteil, au nombre d’environ trois cents. Ils incendièrent une aile du château qui, en cette saison chaude, brûla avec une effrayante rapidité. Le comte, surpris sans armes, eut le temps de sauter à cheval et de s’enfuir sur la route de Poitiers. Ces sinistres nouvelles furent cachées avec soin à Sylvie.
Un matin du mois d’août, Jacques Chabane vint au château d’Argé. Il était vêtu pauvrement, mais avec beaucoup de propreté et quelque recherche. Il osait enfin se servir de ces paroles inutiles et polies qui distinguent les hommes de qualité. Il présenta ses respects à Sylvie et son regard était plein de gravité. Claude refrénait son impatience en l’entendant dérouler son discours. Mais il lui prêta une grande attention quand il s’écria :
— Les événements qui viennent de se passer à Villemonteil sont déplorables. Il faut que l’ordre ne soit point troublé. Aussi, en suivant l’exemple que nous donne la ville de Limoges, ai-je assemblé de bons garçons, dans le dessein de former une milice à Bonnal, dont j’ai l’honneur de vous offrir le commandement.
Ayant prononcé ces paroles, il tremblait d’une secrète fierté. Ainsi, il avait le pouvoir d’honorer Claude d’Argé. Le feu caché qui couvait dans les livres de Rousseau était saisi par le souffle du siècle finissant, qui le porterait au nouveau. On ne les avait écrits ni lus en vain.
Claude d’Argé prit familièrement par le bras Jacques Chabane et sortit dans la cour. Il le remercia avec bonté et dit :
— Il faut que nous préservions le pays et, partant, le roi.
Il appuya, à dessein, sur le mot « nous » ; et Jacques en aurait crié de joie. Il poursuivit sur le ton de la conversation, comme s’il eût parlé à un égal :
— Les nouvelles qui sont arrivées de Limoges nous ont appris que les compagnies de garde nationale se sont assemblées sur le cours Tourny, à l’ombre de leurs drapeaux. Que n’y étions-nous ? Une grand’messe, m’a rapporté le curé Broussel, a été chantée par l’abbé Tanchon, chanoine de la collégiale, en l’église de Saint-Martial. Un festin a rassemblé dans la salle des Feuillants officiers et sous-officiers. Ceux de royal-Navarre y étaient conviés. On a bu sans économie au roi, à la nation, à l’Assemblée et à la garde civique.
Puis il parla de l’agression qui avait ruiné Villemonteil.
— Si vos terres étaient menacées, je saurais les défendre, repartit Jacques.
Il maîtrisa ce premier mouvement et ajouta :
— Pourquoi le comte a-t-il quitté Villemonteil ? L’absence est chose terrible.
Claude d’Argé ne répondit pas à cette question âprement posée. Mais il parla de la malice qui allait se former.
— Je sais que l’uniforme blanc est aujourd’hui remplacé par l’uniforme de la garde parisienne : bleu de roi, revers et parements blancs, collet rouge montant, doublure blanche avec passepoil rouge, veste et culotte de drap blanc à boutons dorés, chapeau bordé d’un galon noir et paré de la cocarde tricolore. Je ferai les dépenses qu’il faudra pour que notre troupe soit bien équipée. Adieu, monsieur, vous pouvez compter sur moi.
Il avait hâte de le congédier, car il ne pouvait plus soutenir son regard.