L’automne de 1790 arriva. Quelque temps, Claude avait espéré que l’ordre serait rétabli sans coup férir, mais à présent se resserraient autour du château la suspicion et l’envie. A Bonnal, il ne pouvait servir le roi. Le 8 novembre, tout fut préparé pour son départ. Il allait rallier l’armée des princes. Dans l’écurie, un homme tenait prêts deux chevaux de selle, qui feraient la route jusqu’à Poitiers. Tout avait été prévu. A Paris, des gens de confiance, envoyés par le comte d’Argé et Félicité de Flamare, faciliteraient l’émigration de Claude.
Ce soir, à la nuit tombante, le curé Broussel vint au château. Il était plus hâve que jamais.
— Je me demande, l’abbé, dit Claude, comment le vent qui souffle ne vous a pas emporté.
Le curé ne releva pas cette boutade ; il savait bien que Claude allait partir et il était triste.
— Les desseins de Dieu sont impénétrables, murmura-t-il. Vous quitterez pour un temps votre terre, et moi je dois abandonner l’église où j’ai beaucoup prié. Je ne prêterai pas le serment de liberté et d’égalité. Le trouble est partout, la paix cependant éclaire mon cœur et rien ne saurait l’en arracher, si ce n’est moi-même, en écoutant les conseils d’un siècle effréné.
On servit le repas du soir. Sylvie contenait des sanglots et mangeait avec peine. Le sourire qu’elle voulait garder à ses lèvres éclairait faiblement sa figure pâlie et creusée. L’abbé Broussel, en rompant le pain de celui qui allait partir, priait en silence, et Claude affectait quelque gaieté. Dans trois mois, sans doute, le bon peuple acclamerait le bon roi. Il aiguisait son courage. Jeanne Cabiaud gardait l’enfant et pleurait sans bruit. Sylvie se taisait, de peur que sa douleur ne se répandît à la faveur des paroles. Elle se repliait, ayant appris à souffrir.
L’abbé Broussel se leva et dit les grâces. Claude l’accompagna jusqu’au seuil ; la nuit d’automne froide et ventilée poussait la porte. Il se tourna vers le curé :
— Bénissez-moi, mon père, comme on bénit ceux qui vont au loin.
Il s’agenouilla et sur sa tête s’ouvrit le signe de Celui qui est mort pour le salut du monde. L’abbé s’éloigna dans le vent qui soufflait de l’Ouest.
Il pouvait être huit heures de relevée. Jeanne Cabiaud mordait son tablier pour s’empêcher de crier.
Claude prit dans ses bras Marie-Gabriel et le petit dodelinait sa tête où les cheveux faisaient comme une touffe de plumes. Il le reposa dans son berceau ; et il le caressa sous le menton pour le faire rire. Puis il le balança, pour qu’il s’endormît. Sylvie le considérait avec ardeur ; elle découvrait la fragile élégance de celui que la nature avait formé pour une vie facile. Le corps aurait-il la force de l’âme ?
Il s’habilla à la façon des hommes de négoce. Il sourit de se voir ainsi accoutré.
Dans la cour, deux chevaux sellés attendaient. Il voulut parler, mais il ne put que tenir embrassée Sylvie. Et, en étouffant le bruit de son pas, de peur d’éveiller Marie-Gabriel, il s’en alla.