Jean Chabane avait arrangé en façon de chambre le réduit où rêvait jadis son garçon. Sylvie y plaça un lit qu’on lui avait permis d’emporter, une commode, quelques chaises, un tapis dont les couleurs étaient combattues par la froideur des murs blanchis à la chaux. Quelque temps, elle s’attrista d’être ainsi transplantée, mais le sentiment de sa sécurité l’emporta sur le regret d’avoir quitté une demeure fastueuse et d’ailleurs séquestrée. Elle ne craignait plus pour la vie de Marie-Gabriel.
En cet hiver de l’an III, elle se chauffait dans la cheminée paysanne et s’asseyait sur le coffre à sel. La mère Chabane lui montrait de ces délicatesses que, souvent, cachent d’humbles cœurs. Ce nivôse était pluvieux et Sylvie, malgré son deuil, souriait quand elle entendait dire avec gravité par la bonne femme :
— Janvier veut être sec et ne veut voir pisser un rat.
La mère Chabane prenait sur ses genoux Marie-Gabriel et gourmandait Hubert et Jean, ses garçons, quand ils jouaient trop rudement avec le petit. Ils n’étaient pas encore assez âgés pour travailler avec leur père à la forge. Bientôt Sylvie voulut aider la mère Chabane dans les soins du ménage. Elle la remerciait en rougissant :
— Petite dame, c’est pas pour vous, ces choses.
Elle s’émerveillait comme si quelque fée l’eût secourue. La Révolution avait eu beau passer, elle n’avait guère touché le cœur de cette femme. Elle continuait à prier la bonne Vierge pour son garçon qui était soldat.
Tous les matins, elle allait chercher très loin du lait pour Marie-Gabriel.
Quand elle apprenait que le sang des suspects ou des riches coulait à flots, elle hochait la tête un moment et elle disait :
— On ne peut tuer tout ce qui est gras…
Ou bien :
— Si ça continuait, les lièvres poursuivraient les chiens, m’est avis.
Lorsqu’elle s’asseyait en tricotant un bas, elle demandait :
— Racontez-moi ce qui se passait chez vous autres, petite dame.
Sylvie lui découvrait que l’on y riait, travaillait ou pleurait, comme chez les pauvres. Alors, la mère Chabane murmurait :
— Ce qui est dessous le gilet, c’est toujours fait de la même façon. Seulement change ce qui le couvre.
Depuis le terrible coup qui l’avait frappée, Sylvie se taisait des journées entières, se contentant de répondre brièvement quand la mère Chabane l’interrogeait, et il semblait aussi que le malheur précoce avait enlevé à Marie-Gabriel cette pétulance qui est le propre des petits garçons. Mais la bonne femme, voyant que Sylvie n’avait guère le cœur à l’amuser, s’en chargeait bien. Elle lui faisait remarquer que si le chat passe la patte sur son oreille, la pluie va tomber. Elle chantait d’une voix égale des refrains comme celui-ci :
Quand souffle Jean d’Auvergne,Vieux, serrez-vous dans le canton,Et là-bas, sous le grand vergne,Plus de bourrées, plus de chansons.
Quand souffle Jean d’Auvergne,Vieux, serrez-vous dans le canton,Et là-bas, sous le grand vergne,Plus de bourrées, plus de chansons.
Quand souffle Jean d’Auvergne,
Vieux, serrez-vous dans le canton,
Et là-bas, sous le grand vergne,
Plus de bourrées, plus de chansons.
Lorsque son homme était absent du logis, elle osait dire sa pensée. On vivait un méchant temps, on voulait tout avaler ; mais le morceau qui étrangle est toujours trop cher.
— Je me fais deuil, quand je vous vois dans votre robette noire, petite dame.
Sylvie était émue plus qu’elle ne pouvait le dire, par cette bonté naïve.
Un soir, comme le forgeron s’attardait dans la salle commune, où Forclos faisait sa prédication habituelle, la mère Chabane, en taillant le pain de la soupe, dit à Sylvie :
— Il avait bien raison de vous donner amitié, mon garçon. M’est avis qu’il grimpera haut. Voilà du temps qu’on n’a pas de ses nouvelles, depuis qu’il est fait lieutenant. Ah ! petite dame, on n’a jamais pris garde à moi ; une bonne femme, c’est pour apprêter le manger et c’est tout. Mais quand je suis seule, je vois toujours beaucoup de choses dans ma tête ; je le dis pas, le monde en rirait. Me semble que j’aurais porté drap et soie ; le gazouillement des belles paroles me fait tant plaisir. Des fois, la nuit, j’ai rêvé que je montais dans un château tout brillant, et autour, il y avait de mignons messieurs qui sautaient sur des chevaux si doux à voir que du velours. Je n’ai jamais conté ça qu’à vous, petite dame.
Sylvie, en regardant attentivement le visage de cette femme coloré par le rêve, pensait du même coup à Jacques si hardi et gauche à la fois, et qui aimait tant à venir au château d’Argé.
Chaque soir, on veillait jusqu’à une heure avancée de la nuit. Jean Chabane tressait un panier en parlant des événements de la révolution sans cette fougue qu’on lui voyait aux séances communales. Sa rudesse cachait un bon cœur ; et quand il regardait Sylvie qui se chauffait devant le feu claquant de châtaignier, il s’attendrissait et s’étonnait. Il parlait souvent de son fils qui sauvait la patrie ; celui-là, rien ne le ferait reculer. Sylvie l’écoutait alors avec attention et un plaisir secret ; Jacques n’avait-il pas été le seul ami quand le bonheur se dissipait ? Marie-Gabriel agrippait les jupes de la mère Chabane et il demandait des histoires.
Elle commençait d’une voix étouffée, en assurant que l’on aurait des portes de fer si l’on savait ce qui se passe la nuit. Il y avait de méchantes fées qui hachaient avec des couteaux la chair tendre des petits enfants qu’elles pouvaient attraper. Il en était aussi de très bonnes qui bercent les poupons quand ils s’éveillent et que leur maman a sommeil. Mais le drac qui ressemble à une guenon velue sortait, en ce temps d’hiver, sous le clair de lune, pinçait les reins des chevaux, tirait la barbe des voyageurs, faisait cent malices. On le repoussait en mêlant de la cendre à de la balle de blé noir que l’on place sur le bord des fenêtres pour l’empêcher d’y sauter ; ou bien on lui offrait sur le seuil une jatte de lait.
— Il est très sale et il fait sa lessive dans l’étang de Bonnal. Le matin, l’espace d’un moment, on peut voir que les eaux sont rouges, jaunes et vertes, avec des tremblements de feu blanc. Le bon Dieu te garde, petit !
Marie-Gabriel levait vers la bonne femme des yeux agrandis par cette peur et ce mystère qui travaillent le cœur de l’homme jusqu’à son dernier battement.
Le forgeron montrait à ses garçons comment on assouplit le brin. Il avait donné à Sylvie un panier où l’on voyait au fond une fleur tressée. Il n’interrompait pas sa femme, puisqu’elle intéressait l’enfant. Elle reliait maintes histoires comme celle de la fille assassinée, dont on devine dans l’ombre la plaie du cœur, comme une tache rouge qui tourne entre la terre battue et les solives du plafond. Puis le vent qui grondait dehors la faisait penser à la chasse volante, à cette course galérienne qui promène le cri des enfants morts sans baptême.
— On entend pleurer dans l’air, et, des fois, il tombe une pluie de sang. J’ai vu de ces gouttes, au matin, dans le verger.
Le lutin, qui prenait la forme d’une pelote noire qui se déroulait sans fin dans la campagne et s’enroulait de nouveau, un homme avait voulu le mettre dans sa poche pour que sa femme en reprisât ses bas, mais il eût porté plus facilement un millier de livres. Et cette histoire de la princesse qui dansait une bourrée si douce, dans une robe tissée avec des fils qui sortaient du blanc cocon d’une lune d’avril, la connaissait-il, Marie-Gabriel ? S’il était sage, on la lui ferait voir.
Sylvie écoutait avec plaisir la mère Chabane et s’émerveillait de voir briller, sous ce toit rustique, une source vive de rêves ; au fond du puits, dans le verger, tremble ainsi, encerclé d’ombres, un miroir d’eau que la lune touche un moment pour l’éveiller, quand elle arrive au milieu du ciel.