XXXVI

Au printemps, Sylvie vint habiter une maison qui dépendait du presbytère. Elle paya à la commune un loyer de cent cinquante livres. Un certificat de civisme lui avait été délivré. Jeanne Cabiaud, qui s’était louée quelque temps dans un domaine de Villemonteil, accourut pour la servir. L’hôtel de Flamare avait été vendu et Sylvie touchait du directoire du district une pension de douze cents livres.

La maison était cachée sous un rideau de tilleuls qui la séparait de la rue ; les murs épais retenaient de l’ombre et du silence. Sylvie passait ses journées à prier Dieu et à enseigner à Marie-Gabriel les lettres de l’alphabet. Quand parut la belle saison, elle se promena dans le jardin que Jeanne Cabiaud planta de légumes et de ces fleurs simples qui ne craignent pas les frimas : soucis, giroflées, tournesols.

Parfois, la mère Chabane lui tenait compagnie. Sylvie l’accueillait avec joie, car elle se sentait bien seule. Un soir de mai, elle se tenait assise sur un banc de bois, à l’ombre légère d’une tonnelle, quand la bonne femme parut à la porte du jardin.

— Petite dame, dit-elle avec mystère, Jacques nous a envoyé une lettre. Le père a mis longtemps à la lire ; il y en avait des feuilles larges comme un journal. Il paraît qu’il s’est battu aussi bravement qu’un vrai lion. Il a pris un grade, je crois que c’est chef de bataillon. Mais il va changer de pas ; il veut devenir riche, le pauvre enfant. Il fournira de tout ce que le soldat en guerre a besoin. Petite dame, il ne vous oublie pas. Il y a une moitié de page pour vous. Il est bien content qu’on vous ait tirée de peine. Quand il reviendra, il sera bien changé, il me semble, comme s’il avait passé par le pays des fées… Moi, j’ai toujours été amie des fées, et ceux qui s’en moquaient c’étaient des sots.

Elle regarda Sylvie pour juger de l’effet de ses paroles, et s’écria :

— Vous êtes contente, petite dame !

Sylvie ne cachait pas son plaisir ; une légère rougeur colora son visage amaigri.

— Jacques a été très bon pour nous, quand chacun nous fuyait. Puis-je l’oublier ?

La mère Chabane remarqua que Sylvie n’était pas assez couverte :

— Prenez bien garde, ma mie, dit-elle en s’en allant. Vous aurez froid à vos petites épaules. Les chevaliers du printemps Tropet, Georget, Tounet, Marquet, Crucet, n’ont pas encore fondu leurs couteaux de glace.

Elle avait accepté les épreuves envoyées par Dieu qui la torturait admirablement, selon la parole biblique. Dans la maison retirée, elle ouvrait son cœur sur son enfant, comme un manteau, se souciant peu d’être soi-même pauvre et nue. Marie-Gabriel allait avoir cinq ans, il annonçait un corps robuste, mais il montrait la fine coupe du visage de Claude d’Argé. Docile, plein de gravité précoce, il avait déjà reçu au fond de lui le reflet du visage de sa mère, tant de fois ému par les larmes et contracté. Il lisait d’habitude dans une Bible illustrée d’images et, comme il hésitait un jour à épeler les mots, il dit avec une profonde crainte :

— Si je sais pas, vous allez point pleurer, maman ?…

Sauf quand il dormait dans son petit lit, il ne voulait jamais la quitter, saisissant à deux mains sa robe, si elle sortait dans la rue pour quelques achats chez le marchand d’épices ou le boulanger.

L’été passa. La frénésie du temps semblait toucher au suprême accès. On avait posé une affiche à la porte de la salle commune. On y pouvait lire : « Dernière publication. Vente de biens nationaux provenant d’émigrés. Désignation des biens. » Suivait la liste des domaines avec l’estimation. Le château d’Argé et le mobilier étaient estimés soixante mille livres. Mais les acquéreurs ne se présentaient pas. Cette richesse spoliée et brusquement offerte à vil prix avait encore figure de sinistre aubaine ; il y fallait la lessive du temps, qui est galant homme.

Quelquefois, Sylvie, après le repas de midi, les journées étant longues, prenait la route d’Argé et Marie-Gabriel trottinait auprès d’elle. Quand il était las, elle le portait quelque temps dans ses bras, mais le reposait vite à terre, car il était lourd. Elle cueillait pour lui une fleur dans les buissons, la lui nommait, riant quand il écorchait le nom en le répétant. Elle pénétrait furtivement dans la cour d’honneur que l’herbe avait verdie. La haute demeure avec ses volets clos lui semblait morte. Elle en baisait le seuil en se souvenant que Claude l’avait franchi une dernière fois, comme il faisait nuit, allant vers l’inconnu et murmurant les dernières paroles d’amour.


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