La Révolution touchait à son terme. La terre n’était plus assez profonde pour boire tant de sang et elle le rendait. Forclos, dans la salle commune, s’écria que la justice succédait à la terreur. Et l’on compara aux plus vils pourceaux ceux que, hier encore, on traitait de dieux. Mais le bruit que faisait l’aile des victoires couvrait le râle des bourreaux. Le Limousin Jourdan avait gagné la bataille de Fleurus, comme montait le soleil d’été.
Par un matin de nivôse, la mère Chabane entra précipitamment dans la maison où habitait Sylvie ; il fallait qu’elle fût bien émue.
— Ah ! petite dame, cette fois notre Jacques devient riche tellement que j’en suis apeurée. Il travaille le jour et la nuit pour fournir les armées. Il a connu du beau monde à Paris. Je pensais toujours qu’on lui ferait fête, car il est fièrement tourné et il veut bien ce qu’il veut. Il mourrait plutôt que de quitter le morceau qu’il a mordu. Il nous a envoyé plus d’argent, en un coup, que nous en avons vu pendant dix années. Il parle toujours de vous dans ses mots d’écrit. Ah ! vous avez là un ami !
Ces paroles attristèrent Sylvie, comme si elles l’éloignaient de Jacques Chabane. Il lui apparaissait maintenant dans une atmosphère trop brillante.
Des mois passèrent ; le printemps de l’an IV parut. A Bonnal, on parlait avec envie et fierté de Jacques Chabane, qui était l’ami de hauts personnages. On exagérait le chiffre de sa fortune rapide, comme on fait d’habitude en des pays où chacun se plie au commun destin. La violence faisait place à des mœurs plus douces et un peu fantasques. Forclos lui-même montrait une nonchalance qu’il jugeait fort distinguée.
Sylvie continuait de vivre dans la pauvreté et les soins domestiques l’occupaient. Elle arrivait à l’âge où sa grâce s’alourdissait. Elle montrait cette beauté mûre qui répand plus d’émotion que d’émerveillement.
Par un soir de floréal, elle entendit le pas d’un cheval qui s’arrêtait sur le seuil et le bruit que peut faire un cavalier qui saute à terre. Son cœur se serra quand retendit le heurt du marteau. Elle ouvrit en hâte la porte et reconnut Jacques Chabane ; il lui parut qu’il avait grandi. Il dit en entrant, d’une voix étouffée :
— Je n’ai jamais cessé de penser à vous, Sylvie. J’ai plus tremblé pour votre vie que pour la mienne, bien que souvent j’aie marché au canon. Et vous, m’avez-vous accordé un souvenir ?
Elle leva ses yeux vers lui ; elle vit alors seulement qu’il était vêtu comme un homme de qualité.
— Oui, Jacques, murmura-t-elle, j’ai pensé à vous.
Il entra dans une salle qu’elle avait arrangée en manière de salon et où l’on voyait quelques fauteuils de paille jaune. Il lui baisa les doigts et s’assit près d’elle. Il parla avec un feu voilé.
— J’avais peur de ne plus vous revoir. Et voilà que je vous ai devant mes yeux ! Comme c’est triste, ici ; vous ne pourriez y vivre. Votre jeunesse et votre beauté s’y faneraient…
— Qu’importe, une femme et un petit enfant ne tiennent pas beaucoup de place.
— Ah ! vous avez souffert ! dit-il en s’approchant d’elle comme d’un mystérieux miroir.
La tête dans les mains, il se mit à sangloter. Ce chagrin émut Sylvie et quand il releva son visage, elle admira en secret des traits que la volonté la plus dure avait modelés.
— Sylvie, dit-il, j’étais chef de bataillon, mais j’ai pensé que vous étiez pauvre ; alors, j’ai consenti à descendre au rôle de fournisseur aux armées. Je ne suis à Bonnal que pour un mois bien court. J’ai su que le château d’Argé et la réserve étaient en vente. Je les achèterai cette semaine.
Il s’agenouilla aux pieds de Sylvie :
— Sans vous, Argé est sans âme. Je vous supplie d’y rentrer. Je ne me relèverai que si vous acceptez d’y vivre. Je ne suis toujours que votre très humble serviteur.
Il tendait vers elle son visage que colorait la plus grande passion.
— Jacques, vous m’effrayez. Quel gage d’amitié… Puis-je l’accepter ?
Elle lui demanda de se relever. Alors il montra une joie si sombre qu’elle en fut saisie. Elle parla quelque temps de choses banales qui l’éloignaient du sentiment nouveau qu’elle maîtrisait. Quand il prit congé, elle lui dit sur le seuil :
— Au revoir, noble ami. Pourrai-je reconnaître vos bontés ?
Et lui, il la regardait avec avidité, plein d’un tremblement d’amour et d’orgueil.