La marquise continua:
—Tu ne vois pas les têtes qu’ils font?...
—Je vois les têtes, mais je ne sais pas pourquoi ils les font... si c’est à cause de la revue, laissons-la!... je ne voudrais pas, sous prétexte que cette revue m’amuse, m’amuse énormément... ennuyer tout le monde...
M. de Rueille cria:
—Travaille-t-on, oui ou non?... j’en ai assez, moi, d’être là à attendre comme un imbécile!...
—Où en est-on?...—demanda Jean, d’un air qui signifiait: «Puisqu’il le faut, allons-y!...»
Rueille répondit:
—On te l’a déjà dit, où on en est!... on te l’a déjà dit deux fois!...
Bijou expliqua gentiment:
—C’est le poète symboliste qui doit répondre à Vénus...
—Ah!... parfaitement!... j’y suis!... elle l’accuse d’un tas de choses... et tu veux qu’il se défende...
—Dans un couplet...
—J’entends bien!... où vas-tu?...
—Je vais...—dit Bijou qui traversa le salon—m’asseoir à côté de M. Giraud... il ne me taquinera pas, lui!...
Le répétiteur rougit et se fit tout petit sur le divan où il était assis. Denyse se glissa près de lui, et déclara:
—Nous écoutons!...
Jean tortillait un crayon et un petit papier, il demanda:
—Quelle est la réplique de Vénus?...
Comme M. de Rueille, distrait, regardait un papillon de nuit qui volait autour de la lampe posée devant lui, plusieurs voix répétèrent à tue-tête:
—Quelle est la réplique de Vénus?...
Il lut, ahuri, en se bouchant les oreilles:
«—Tu sais que je n’en crois pas un mot!...»
—Efface!... dit Jean, et mets: «Je n’en crois rien de rien, tu sais!...» Et maintenant, le Symboliste répond:
L’âme d’un symboliste,Madame, est un coffret mélancolique d’améthysteA serrure de diamant.Il suffit de savoir l’ouvrir et la comprendre,Et le trésor éclos illumine la chambre,Et sourit la tristesse aux lèvres des amants!
L’âme d’un symboliste,Madame, est un coffret mélancolique d’améthysteA serrure de diamant.Il suffit de savoir l’ouvrir et la comprendre,Et le trésor éclos illumine la chambre,Et sourit la tristesse aux lèvres des amants!
M. de Rueille demanda:
—C’est drôle, ça?...
—Mon Dieu!...—dit Jean énervé,—je ne dis pas que ce soit un pur chef-d’œuvre!... Bijou demande un couplet... je lui fais son couplet comme je peux... je ne t’empêche pas d’en faire un autre qui soit mieux!...
—Sur quel air...—dit Bijou,—va-t-on chanter ça?...
—Ah! oui... c’est vrai, il faut un air!... quel air?...
Rueille conseilla:
—Mettez: «Air:J’en guette un petit de mon âge.»
—Ça va?...
—Quoi, ça va?...
—Cet air-là?...
—J’en sais rien!... je ne le connais pas!...
—Alors pourquoi dis-tu de le prendre?...
—Parce que c’est un air que je vois souvent indiqué... «J’en guette un petit de mon âge!»... j’ai ça dans l’œil... il y a un tas de couplets dessus...
—Mais...—fit observer Bijou,—les vers du symboliste sont plus longs que ça... le second surtout!... on ne pourra jamais les chanter sur cet air-là!... ni sur aucun autre...
—Tiens oui!... je n’y pensais pas!...
—Heureusement!...—dit Pierrot tout fier. Bijou pense à tout!...
Jean reprit:
—On cherchera l’air tout à l’heure!... continuons, continuons... autrement, nous n’en finirons jamais!... Qui est-ce qui est en scène pour l’instant?...
Comme M. de Rueille mâchonnait son porte-plume en regardant Bijou, et ne semblait pas entendre, il cria:
—Paul... es-tu là, ou es-tu sorti?...
—Je suis là!...
—Ah!... bon!... alors, veux-tu me faire la grâce de me dire quels sont les personnages en scène?...
—Attends!... je cherche!...
—Comment?...—dit Bijou,—vous êtes obligé de chercher pour le savoir?...
—Vous ne pensez pas, je présume, que je sais par cœur toutes les petites insanités qu’il plaît à chacun de me dicter...
—Je les sais bien, moi!...
Et se tournant vers Jean de Blaye, elle expliqua:
—Il y a en scène: Vénus, le Symboliste, Thomas Vireloque et l’Opportuniste... nous avions dit hier qu’après la présentation du Symboliste à Vénus, nous ferions entrer madame de Staël...
—Eh bien, faisons-la entrer tout de suite...
Rueille demanda:
—Avez-vous trouvé quelqu’un pour madame de Staël?... jusqu’à présent, personne ne voulait la jouer...
—Non...—dit Bijou,—tantôt, j’ai encore demandé à madame de Juzencourt... elle refuse avec énergie... et, si Bertrade refuse aussi...
La jeune femme répondit, très douce:
—Bertrade refuse absolument...
—C’est pas gentil!...
L’oncle Jonzac demanda:
—Est-ce qu’elle est indispensable, madame de Staël?...
—Tout à fait indispensable!...—fit Bijou avec conviction—il faut absolument trouver un moyen de...
Et tout à coup, illuminée, elle s’écria, joyeuse:
—Mais Henry peut très bien la jouer, madame de Staël!... il n’a presque pas de moustaches...
—Moi?...—fit Bracieux saisi,—moi, jouer madame de Staël?...
—Elle était plutôt hommasse!... ça ira très bien!...
—Mais!... bon sang!... je ne veux pas me montrer aux gens que je connais avec une robe décolletée, un turban, et un gros ventre!... ce serait hideux!...
—Pas du tout!... Ah! voyons!... tu ne vas pas te faire prier, je pense?...
—Et faire tout rater par ta mauvaise volonté!...—ajouta Pierrot d’un air digne.
Henry se retourna vers lui:
—Ma mauvaise volonté?... on voit bien que tu n’es pas à ma place!... mais, au fait... tu pourrais bien y être, à ma place?...
Comme Pierrot faisait un petit geste d’effroi, il continua:
—Pourquoi donc n’y serais-tu pas?... tu as encore moins de moustaches que moi!...
—Oui... mais je suis trop gringalet,—déclara sournoisement Pierrot.—Madame de Staël, c’était une femme plutôt puissante...
—Gringalet?... toi, l’athlète?...
Jean de Blaye frappa le parquet avec une queue de billard, pour réclamer le silence:
—Nous chercherons qui jouera madame de Staël quand nous aurons d’abord trouvé ce qu’elle a à dire... Donc elle entre... tu n’écris pas, Paul?...
—Qu’est-ce que tu veux que j’écrive?...
—Eh bien, écris: «Madame de Staël. Elle entre par...» ah! au fait, par où entre-t-elle?...
—J’ai mis «par le fond»... quand on ne me dit rien, je mets toujours «par le fond»...
—Bon!... alors laissons «par le fond»...
MADAME DE STAËL,à Thomas Vireloque.
«—Je suis madame de Staël...
THOMAS VIRELOQUE.
«—S’y ’ous plaît?...
MADAME DE STAËL.
«—Je suis madame de Staël!...
VÉNUS.
«—Ta parole?...
L’OPPORTUNISTE.
«—C’est très curieux!... je vous prenais pour un Turc...
LE SYMBOLISTE.
«—Moi, je...»
—Attends un instant...—fit M. de Rueille, je me suis trompé...
—Comment ça?...
—Comment ça?... comme on se trompe parbleu!... j’étais distrait!...
—C’est vrai!...—dit Bijou,—je ne sais pas ce que vous avez,—mais vous êtes joliment distrait, ce soir!...
Sans répondre, Rueille écrasa sur le papier sa plume qui cria plaintivement. Jean demanda:
—Qu’est-ce que tu fais donc?...
—J’efface!...
—Quoi?...
—J’ai répété quatre fois les mêmes répliques...
Bijou et Blaye se levèrent et vinrent regarder le «travail» de M. de Rueille.
La jeune fille lut:
MADAME DE STAËL.
«—Je suis madame de Staël.
THOMAS VIRELOQUE.
«—S’y ’ous plaît?...
MADAME DE STAËL.
«—Je suis madame de Staël...
THOMAS VIRELOQUE.
«—S’y ’ous plaît?...
MADAME DE STAËL.
«—Je suis madame de Staël...»
—Oui,—dit-elle,—il faut effacer ça!...
Mais Jean protesta en riant:
—Laissez donc, au contraire!... on croira que Maeterlinck a collaboré... ça sera très chic!...
—Si on allait se reposer,—proposa M. de Jonzac;—Paul dort à moitié... c’est pour ça qu’il écrit trois fois de suite la même chose sans s’en apercevoir... M. l’abbé dort tout à fait... et quant à moi... je grille d’en faire autant...
—Oh!...—dit Bijou,—il est à peine une heure!...
—Eh bien, mais il me semble que, à la campagne... qu’en dites-vous, monsieur Giraud?...
Le jeune professeur répondit, sans quitter des yeux Bijou:
—Oh! moi, monsieur, je passerais ici toute la nuit sans avoir sommeil!...
La marquise se leva.
—Mes petits enfants, votre oncle a raison... il faut aller se coucher!... Bijou!... tu veilleras à ce que les livres que vous avez pris dans la bibliothèque y soient remis...
—Oui, grand’mère... je vais les remettre moi-même...
Tous sortaient du hall, sauf Bijou. M. de Rueille demanda:
—Voulez-vous que je reste avec vous?... ça ira plus vite?...
—Non!... vous ne connaissez rien à la bibliothèque... vous embrouilleriez tout... il faut quelqu’un qui sache où logent les livres...
Et, s’adressant au répétiteur, qui sortait le dernier, elle lui dit, très gentille, cherchant, semblait-il, à se faire pardonner une indiscrétion grande:
—Monsieur Giraud?... est-ce que vous voudriez bien ranger les livres avec moi?...
Le jeune homme s’arrêta, heureux au point de ne pouvoir parler. Comme il restait planté à la même place, elle lui indiqua la porte ouverte:
—Fermez la porte, voulez-vous?... et maintenant, prenez Molière... moi je prends Aristophane... parfait!... nous reviendrons chercher le reste...
Tout en portant les livres elle babillait, semblant ne pas s’adresser à son compagnon, mais seulement penser tout haut.
—Pourquoi est-ce que Jean cherche dans Aristophane... alors qu’il s’agit de faire parler Thomas Vireloque et madame de Staël?...
Puis, brusquement, elle demanda:
—Croyez-vous qu’elle sera amusante, notre revue?...
—Mais oui, mademoiselle...
—Pourquoi ne dites-vous jamais rien?... vous devriez y travailler aussi!...
—Mon Dieu, mademoiselle... je ne suis pas très au courant... la politique et les racontars mondains sont pour moi lettres closes... et je ne vois pas trop...
—Et puis, vous aimez probablement mieux être un simple spectateur?...
—J’aurai, hélas! le regret de n’être même pas cela...
Elle demanda, stupéfaite:
—Comment?... vous ne verrez pas notre revue?...
—Non, mademoiselle...
—Mais pourquoi?...
Il répondit, avec un embarras affreux:
—Oh!... pour un motif très ridicule...
—Lequel?...
—Mademoiselle... je...
—Je vous en prie... dites pourquoi?...
Elle se penchait vers lui, gracieuse et souple, et le parfum envolé de ses cheveux montait au visage du jeune homme, le plongeant dans une sorte d’énervante torpeur.
A la fin, elle dit, presque tristement:
—Pourquoi ne voulez-vous pas me parler?... est-ce que je ne suis pas un peu votre amie?...
Il balbutia:
—Oh!... mademoiselle!... je... je ne peux pas assister à cette soirée... parce que... vous allez voir que c’est très prosaïque... parce que je n’ai pas d’habit...
—Mais vous avez bien le temps de le faire venir, votre habit!... d’ailleurs, il vous le faut déjà pour jeudi... il y a un dîner, jeudi...
Giraud rougit violemment:
—Mais, mademoiselle, je ne peux faire venir d’habit ni pour jeudi ni pour plus tard... puisque je n’en ai pas...
—Pas du tout?...
—Pas du tout!...
—Voyons!... c’est une farce?...
—Hélas, non, mademoiselle!... je n’ai pas d’habit...
Il ajouta avec un sourire infiniment triste:
—Et il y a beaucoup de pauvres diables comme moi qui sont dans le même cas!...
—Oh!...—dit Bijou, qui saisit d’un mouvement brusque la main du professeur,—que je vous demande pardon!... comme je suis mauvaise et étourdie, n’est-ce pas?... vous allez me détester?...
Elle lui serrait la main d’une lente pression qui le pénétrait tout entier. Affolé, il balbutia:
—Vous détester?... mais je vous adore!... je vous adore!...
Bijou le regarda, l’air effaré, avec une tendre expression au fond de ses yeux voilés d’un brouillard de larmes, puis elle dit, la voix changée:
—Allez-vous-en!... et ne dites plus ça!... ne le dites plus jamais, jamais!...
Au seuil de la porte, il se retourna et vit que Bijou, assise sur le divan, sanglotait le visage enfoui dans les coussins. Il voulut revenir vers elle, mais il n’osa pas; et, sans plus rien dire, il sortit.
BIJOU, qui d’habitude trottait le matin dans le parc et dans la maison, ne parut qu’après le premier coup de cloche annonçant le déjeuner. Pierrot, inquiet, s’élança au-devant d’elle pour la questionner avant même qu’elle eût dit bonjour à la marquise et à l’oncle Alexis. Il voulait savoir pourquoi il ne l’avait pas vue comme à l’ordinaire à la vacherie, où, chaque jour, elle s’occupait des fromages. Pourquoi, puisqu’elle n’était pas montée à cheval, n’était-elle pas venue?...
—Comment sais-tu,—demanda Bijou, que je ne suis pas montée à cheval?...
—Parce que Patatras était à l’écurie... j’y suis allé voir...
Elle dit en riant:
—Alors, tu me surveilles?...
Pierrot rougit.
—Ça n’est pas surveiller... et puis, il n’y a pas que moi!... nous étions nous deux M. Giraud...
—Quel français! Seigneur!... quel français!—fit M. de Jonzac, l’air navré.
—Bah!... s’il y avait du monde... je ferais attention à parler plus chiquement... mais comme il n’y a que nous!...
Il se tourna vers Bijou:
—C’est vrai, va!... il était aussi étonné que moi, M. Giraud!... il répétait tout le temps: «Chaque jour on voit mademoiselle Denyse courir partout... il faut qu’elle soit malade!...» Alors moi, je disais: «Oh! pour ça non!... ça ne doit pas être ça!... le Bijou n’est jamais malade!...» Voyez-vous, monsieur Giraud, que j’avais raison?...
—Non... tu avais tort!... j’étais... non pas tout à fait malade... mais fatiguée... mal en train... je viens de me lever...
Elle marcha vers le professeur, qui s’appuyait au chambranle d’une fenêtre, si fort qu’il semblait s’y vouloir creuser une niche avec son dos, et, lui tendant la main, elle continua:
—Et je remercie monsieur Giraud d’avoir si gentiment pensé à moi...
Tout pâle, visiblement troublé, le jeune homme osa toucher à peine la petite main douce qui se posait dans la sienne avec confiance et abandon; mais il parut heureux d’un bon accueil qu’il n’espérait certainement plus retrouver jamais.
—Mademoiselle...—balbutia-t-il, pris d’une vague envie de s’enfuir ou de pleurer,—mademoiselle... je ne me suis pas permis, croyez-le, de... faire ces remarques.
—Eh bien, vous avez eu tort!... il faut tout se permettre avec «le Bijou»... comme dit Pierrot...
Et, tout de suite elle demanda, subitement préoccupée, l’air absorbé:
—Est-ce qu’on a travaillé à la revue, ce matin?
—Travaillé?...—fit Pierrot convaincu,—travailler sans toi?... ah! fichtre non!... c’est assez de piocher quand tu es là, sans encore le faire en ton absence!... Ah! non!... elle serait mauvaise, celle-là!... nous en avons soupé, de la revue!... moi surtout!... qui suis obligé de travailler encore au reste...
Bijou se mit à rire:
—Tu ne crains pas de te fatiguer en travaillant tant que ça?...
—S’il continue, au train dont il va,—dit M. de Jonzac,—il ne passera pas son baccalauréat... n’est-ce pas, monsieur Giraud?...
—Je le crains, monsieur, je le crains!—répondit doucement le professeur—Pierrot est très intelligent... mais si étourdi, si distrait... depuis notre arrivée ici, surtout!...
Pierrot se récria:
—Pas plus que vous toujours, que je suis distrait, monsieur Giraud!... c’est vrai!... je ne sais pas ce que vous avez... vous êtes en voyage tout le temps!... vous ne bouquinez pas comme avant... et même avec lesmath, on dirait que ça ne biche plus!... vous ne faites plus rien... que vous occuper de moi... et des vers dans les coins...
—Vous faites des vers, monsieur Giraud?... demanda madame de Rueille qui entrait, suivie de Jean et d’Henry.
—Mon Dieu... madame...—bredouilla le pauvre garçon, qui ne savait où se fourrer ni que dire—j’en fais... sans en faire...
—Vous en faites de charmants!...—dit Jean.
Et comme le jeune homme étonné le regardait, il reprit:
—Oui... vous faites de très jolis vers... que vous perdez... c’est le petit Marcel qui a trouvé ceux-ci... et me les a donnés...
Il offrait à Giraud, en souriant, un papier plié, où l’écriture était invisible.
—Voyons?...—fit Bijou en allongeant la main.
—Mademoiselle!—cria le répétiteur, qui s’élança, effaré,—mademoiselle!... je vous en prie!...
Puis il ajouta, voulant expliquer la violence de son intervention:
—Ce sont de très mauvais vers!... souffrez que je les cache... je vous en montrerai d’autres... qui seront plus dignes d’être montrés...
Bijou restait la main tendue, la pose attentive, l’air ingénu. Elle supplia:
—Je t’en prie, montre ceux-là tout de même?... ça n’empêchera pas M. Giraud d’en refaire d’autres que nous verrons aussi...
Mais Jean répondit, en remettant le papier au répétiteur éperdu:
—Je ne peux pas te montrer une lettre,—car c’est en quelque sorte une lettre—qui appartient à son auteur...
—Je vous remercie...—balbutia Giraud tout décontenancé—je vous remercie, monsieur...
Et il fit disparaître dans sa poche l’inquiétant petit papier.
—Pierrot!...—appela la marquise—donne-moi La Bruyère... tu sais où il est?...
—Qui ça?...—demanda le gamin en clignant de l’œil.
—La Bruyère?...
—Vous allez voir...—dit M. de Jonzac en regardant son fils d’un air désolé—qu’il ne sait pas ce que c’est que La Bruyère!...
Pierrot protesta avec énergie:
—Si, je sais ce que c’est!... la preuve... c’est un dos bleu!...
La vieille marquise demanda:
—Un quoi?...
—Un dos bleu, ma tante...
M. Giraud intervint:
—Expliquez à madame votre tante que vous avez la fâcheuse manie de désigner les livres par la couleur de leur reliure plutôt que par leur titre...
—Parbleu!...—fit M. de Jonzac indigné,—il n’en ouvre jamais un seul!... il est d’une ignorance!... quand je pense qu’il va avoir dix-sept ans!...
—Ce pauvre Pierrot!...—dit Bijou compatissante,—il n’est pas si ignorant que ça!...
Et, comme son oncle ne répondait rien, elle ajouta:
—Et puis, il est si gentil!... et il se porte si bien!...
M. de Jonzac répondit:
—Oh! quant à ça!... il craque de santé... et ça le rend encore plus insupportable... mais pas plus intelligent... on s’est plaint du surmenage intellectuel, on a dit qu’il abrutissait les enfants... et onlui a substitué le surmenage physique qui les abrutit bien davantage encore!...
—Voilà—dit Bertrade—mon oncle parti en guerre... je suis d’ailleurs de son avis... et ça ne me réjouit pas du tout de penser que mes enfants augmenteront peut-être, à un moment donné, le nombre des jeunes brutes que nous voyons autour de nous...
—Mais...—dit Henry de Bracieux,—il y a, parmi les jeunes, et les très jeunes, beaucoup d’intellectuels... j’en connais...
Jean de Blaye répondit:
—Moi aussi, j’en connais... mais ce ne sont pas, à mon sens, des intellectuels... ce sont...
Une cloche sonna longuement, et la marquise se leva en disant:
—Allons déjeuner, mes enfants!... Jean finira à table sa petite définition...
Jean répondit en riant:
—Je n’y tiens pas, ma tante!...
—J’y tiens, moi!... je ne suis plus dans le train, comme vous dites... et il ne me déplaît pas d’être renseignée sur certaines choses que j’ignore totalement...
S’asseyant à table, elle continua:
—Alors, ceux qui ne sont pas des intellectuels, sont...
—Oh!...—fit Jean—les explications, ce n’est pas mon affaire!...
—C’est égal!... va toujours!...
—Ceux qui ne sont pas des intellectuels pourtout de bon, sont des maladifs... des faux maladifs pour commencer, qui finissent par devenir des vrais... ils sont insupportablement poseurs, et féminins, et détraqués... et tout ce qu’on peut être!... ils ont une originalité voulue et impersonnelle...
—Enfin, comment appelles-tu ça?...
—Je ne sais pas trop!... des compliqués... tenez, le petit La Balue est un type très pur de compliqué... vous pouvez l’étudier...
—C’est une idée qui ne m’est jamais venue!... mais il y a, dans la petite génération, autre chose que les compliqués?...
—Oui... il y a les jeunes athlètes...
—Spécimen, Pierrot!...—dit Henry de Bracieux.
La marquise se tourna vers son petit-fils:
—Pas de personnalités!... Continue ton petit discours, Jean...
—J’aimerais mieux manger tranquillement mon œuf, ma tante!...
—Nous en étions aux jeunes athlètes?...
—Eh bien, si les compliqués sont un peu écœurants, les athlètes sont embêtants à crier!... La boxe, et lefootball, et la bicyclette, et les matchs, et les records... tout ça prend dans leurs conversations, et, ce qui est plus fâcheux, dans leur vie, une importance gigantesque et unique... à leurs yeux, un homme de valeur est celui qui donne le plus fort coup de poing, ou fournit la plus grande somme de résistance ou de vigueur... ils n’ont d’admirationque pour un seul être au monde: «le Champion»!... avec un grand C...
—Et, entre les athlètes et les compliqués?...
—Rien... ou des exceptions si rares, qu’elles sont là uniquement pour confirmer la règle... il n’est, bien entendu, question ici que de la petite génération, de la dernière... de celle de Pierrot...
—Laisse-le donc tranquille, ce pauvre Pierrot!...—dit Bijou—vous êtes là tous à le prendre à partie...
—Parce qu’il est encore temps de redresser son petit individu, qui, si on le laisse faire, tournera prochainement au plus déplorable gâtisme...
M. de Jonzac affirma:
—Jean a raison!... il peut se permettre de donner des conseils à Pierrot... et même aux autres, car il est à la fois un intellectuel et un sportif...
Madame de Bracieux regarda son neveu avec bienveillance et conclut:
—Ton oncle a raison, mon garçon, tu es le plus réussi de la famille...
Elle vit que Bijou semblait examiner curieusement son cousin, et reprit:
—Je ne parle ici que des hommes, naturellement!...
Pierrot se pencha vers Denyse, assise à côté de lui, et lui dit tout bas, avec une reconnaissance passionnée:
—Tu es bonne de me défendre toujours... aussi, je t’aime, va, toi!... plus qu’eux tous...
Elle répondit, souriante, maternelle presque:
—C’est très mal!... tu dois aimer mon oncle... et aussi grand’mère beaucoup plus que moi...
—Ça, d’abord, c’est pas prouvé!... et puis c’est pas ça que je voulais dire... je voulais dire que je t’aime, moi, plus qu’ils ne t’aiment eux tous... et pourtant, il y en a qui t’aiment bien, va!... ainsi, Paul, tiens!... Paul de Rueille... ben, je suis sûr qu’il t’aime plus que Bertrade... plus que ses mômes... plus que le bon Dieu, plus que tout!...
—Mais tais-toi donc!...—fit Bijou effarée, regardant si personne n’avait entendu.
—T’inquiète pas!... ils sont occupés à bêcher... ils ne s’occupent pas de nous... C’est vrai, ce que je te dis, tu sais!... et Jean, donc!... et Henry!... et m’sieu Giraud!... il n’y a guère que l’abbé Courteil qui ne te suit pas dans les coins... et encore...
—Mais tu divagues!... comment peux-tu te figurer...
—Je ne me figure pas... je vois!... et je vois, parce que ça m’embête!...
La voix de M. de Jonzac s’éleva:
—Mais non!... je suis convaincu qu’il ne se doute même pas que Renan existe... il ne sait rien... rien de rien...
Toujours doux et conciliant, le professeur répondait:
—Mais si... pour Renan, précisément, je sais qu’il doit le connaître... il y a trois ou quatre jours, j’ai eu l’occasion de le lui citer comme l’auteur del’Origine du langage...
—Eh bien, je parierais qu’il ne se souvient même pas de son nom...
Et M. de Jonzac appela:
—Pierrot!...
Le petit, absorbé par sa conversation avec Bijou, ne se doutait pas qu’il fût question de lui. En s’entendant appeler, il tourna la tête, vaguement inquiet.
—Pierrot...—demanda M. de Jonzac,—qu’est-ce que c’est que Renan?...
—Allons! bon!—dit Pierrot à Bijou—v’là les interrogatoires qui recommencent!... Renan?... qu’est-ce que ça peut bien être que celui-là?...
Et, comme son père répétait: «Tu ne sais pas ce que c’est que Renan?...» il répondit:
—Non, papa!...
—Comment?...—demanda Giraud surpris,—mais ces jours-ci encore, nous avons parlé de lui...
—De lui?...—fit Pierrot abasourdi;—moi, j’ai parlé de cet homme-là?...
—Mais oui... voyons?... rappelez vos souvenirs... je vous ai cité un de ses ouvrages?...
Bijou, qui, tout à l’heure n’écoutait que d’une oreille ce que lui racontait Pierrot, et suivait de l’autre la conversation, se souvint et, le nez dans son assiette, absorbée en apparence par les fraises qu’elle roulait dans du sucre, elle lui souffla, bas, très bas:
—«L’Origine du langage»...
—Voyons, cherchez bien?...—répétait le professeur,—je vous ai cité un livre de M. Renan... lequel?...
Pierrot répondit résolument:
—«Le Langage des fleurs»...
—A la bonne heure!—dit Bertrade ravie, avec Pierrot, on peut toujours s’attendre à quelque chose de joyeux!...
M. de Jonzac, malgré son envie de rire, déclara, l’air pincé:
—Moi, je ne trouve pas ça drôle!...
Très rouge, Pierrot se tourna vers Bijou:
—Toi, au moins, tu ne ris pas!... tu es bonne, toi!...
On sortait de table; il l’entraîna sur le perron et lui dit, suppliant:
—Laisse-moi aller avec toi donner le vert à Patatras?...
—Mais il faut avant ça que je serve le café...
—Pour une fois, Bertrade le servira bien, voyons? et moi, je ne veux pas rentrer au salon... on me demanderait encore le nom de quelque chose...
Denyse prit dans une remise la corbeille où était préparée la botte de trèfle qu’elle portait chaque jour à son cheval, et se dirigea vers l’écurie, suivie de Pierrot qui répétait faisant presque douce sa grosse voix:
—Tu es si gentille, Bijou!... et jolie, si tu savais!...
En traversant l’allée qui menait aux écuries, il montra M. de Rueille et Jean de Blaye qui s’avançaient en causant, et dit:
—Tiens!... comme tu n’y étais pas, ils n’ont pas fait long feu au salon, les cousins!...
Denyse allait au-devant d’eux; il la retint brusquement:
—Non!... je t’en prie!... ils ne décolleront plus!... et je ne t’aurai pas à moi tout seul! c’est une telle veine que j’ai d’être avec toi un instant sans monsieur Giraud!... il est toujours à me marcher sur les talons... quand je vais de ton côté, surtout!...
Bijou regardait attentivement les deux hommes qui venaient à elle sans la voir, très absorbés. Et, entre ses paupières un peu lourdes, glissait cette petite lueur qui donnait parfois une si singulière acuité à son regard habituellement voilé. Elle répondit, en entrant dans l’écurie:
—Soit!... allons sans eux porter à Patatras son herbe...
M. de Rueille marchait les yeux fixés sur le sable de l’allée. Il leva la tête en entendant la porte qui s’ouvrait. Jean de Blaye indiqua l’écurie et dit:
—Tiens!... il est là, le motif de la gêne que je sens à présent dans tes moindres paroles, de l’espèce de petite animosité que tu as contre moi?...
Affectant de plaisanter, Rueille répondit:
—Vraiment?... et c’est?...
—Bijou, parbleu!... Ah!... ne me dis pas non!... crois-tu que je n’ai pas suivi heure par heure ce qui se passait en toi?...
—Ça devait être bien intéressant?...
—Ne blague donc pas!... tu n’en as guère envie!...j’ai vu le moment où tu as commencé à admirer inconsciemment Bijou... plus qu’on n’admire une bonne petite cousine qu’on aime bien... c’était le soir du Grand Prix... chez l’oncle Alexis... quand elle a chanté... Tu ne dis rien?...
—Je t’écoute... va toujours!...
—Quand nous nous sommes trouvés tous ensemble à Bracieux, ne nous quittant pas... quand tu as vécu toutes les minutes des longues journées à côté de Bijou, ton... disons ton admiration... a augmenté, naturellement... depuis hier, depuis votre voyage à Pont-sur-Loire, elle est à l’état aigu... est-ce vrai?...
—Eh bien, c’est vrai!...
—Ça ne m’étonne pas!... mais explique-moi une chose?... une chose qui m’étonne, celle-là!...
—Quelle est cette chose?...
—Pourquoi est-ce à moi que tu sembles en vouloir particulièrement?... pourquoi à moi plutôt qu’à ton beau-frère, ou au petit La Balue, ou au répétiteur de Pierrot, ou à Pierrot lui-même?...
—Dame! Henry est presque de l’âge de Bijou... il a été élevé avec elle, et elle le considère comme un frère, exactement... le petit La Balue est un grotesque... le répétiteur, un pauvre diable qui ne compte pas... et Pierrot, un gosse... tandis que toi...
—Tandis que moi?...
—Toi, tu es de ceux qu’on aime... et tu le sais bien... et je vois... je sens, je devine que c’est toi que Bijou aimera...
—Moi?... allons donc!... elle ne daigne pasfaire la plus légère attention à moi!... je ne suis à ses yeux que le monsieur qui lui dresse un cheval, la promène en bateau, ou fait des couplets pour sa revue....
—Enfin, tu existes plus que les autres, toujours!...
—Et pourquoi donc ça?... il te plaît de trouver le petit La Balue un grotesque, mais tout le monde n’est pas de ton avis!... quant à Giraud, il est charmant!...
—Oui, mais il est Giraud!...
—Et puis après?... qu’est-ce que ça fait, ça?...
—Beaucoup!... c’est-à-dire, rien du tout pour certaines femmes... tout pour d’autres... et Bijou est des autres...
—Eh!... qu’est-ce que tu en sais?...
—Je l’étudie depuis longtemps déjà, sans avoir l’air...
—Tu l’étudies... mais tu ne la connais pas!...
—Peut-être?...
—Je sais bien qui, si j’étais à sa place, je choisirais parmi tant d’amoureux...
—Ça se chante!... dans lesNoces de Jeannette...
—Tu ne m’empêcheras pas de suivre ma petite idée, va!... parmi tant d’amoureux, s’il me fallait choisir, c’est certainement Giraud que je prendrais...
—Une femme choisirait Giraud... parce qu’il est joli garçon... mais une jeune fille?... une jeune fille,—qui ne connaît en fait de noce, que la vraie, celle qu’on fait à l’église,—ne le choisira pas... jamais!...
—Alors tu n’en veux pas à Giraud, parce que,selon toi, il n’est pas épousable... partant, pas à redouter?...
—Précisément!...
—Eh bien?... et moi, mon pauv’vieux?... crois-tu donc que je sois épousable, moi?... me vois-tu, avec mes malheureux quatre cent mille francs, m’essayant à faire le bonheur de Bijou?... non, mais vois-tu ça?... l’appartement de trois mille, les lampes à pétrole, et le feu au charbon?... ce serait délicieux!....
—Pourtant tu l’aimes?...
—Permets... je ne t’ai pas dit que j’aimais Bijou!... je n’en sais rien!... tout ce que je sais, c’est que je la désire passionnément... et que, ne pouvant pas l’épouser, je suis très malheureux...
—Et tu crois qu’elle ne t’aime pas?...
—Pas le moins de monde!... elle n’a d’ailleurs jamais cherché à me donner le change... «Bonjour Bonsoir!... il fait beau!...» tel est le palpitant dialogue qui se renouvelle chaque jour entre nous... Alors, tu vois, tu as tort de m’en vouloir?...
—Je te demande pardon, mon pauvre Jean, mais je croyais tellement que tu étais grand favori!...
M. de Rueille s’interrompit, tendant l’oreille:
—Tiens!...—fit-il,—la voilà!...
Bijou sortait de l’écurie, toujours suivie de Pierrot. Elle vint gentiment aux deux hommes, les examinant de son même air calme et souriant, et demanda:
—Qu’est-ce que vous avez donc tous les deux?... vous avez l’air tout chose!...
BIJOUarrangeait dans la salle à manger les surtouts de fleurs du dîner, tandis que, dans l’office, les domestiques frottaient les grands plats d’argent qui reluisaient violemment. Le maître d’hôtel dit à un valet de pied:
—Enfile ton habit!... v’là une voiture qui monte l’avenue au pas... Oh! t’as le temps!... elle est loin!...
Regardant à la fenêtre, le valet de pied demanda:
—Qui est-ce, cette voiture-là? on ne connaît pas ça... c’est rudement attelé, toujours!...
—Ça pourrait bien être le monsieur de la Norinière... monsieur le comte de Clagny?...
—Mâtin!... c’est chiquement tenu!...
—Oh!... il a de quoi!...
—Il a des rentes?...
—Que c’en est une horreur!... dans les quatre cent mille...
—Tu le connais donc?...
—Ma femme a été fille de cuisine chez lui, avant qu’elle soit ma femme... un bon maître... toujours aimable et pas pour deux sous regardant... C’est égal... tu feras bien de te mettre en route... si tu veux arriver au perron avant lui!...
Depuis un instant Bijou, qui manquait de fleurs, était sortie en courant et, traversant d’un bond l’allée, avait sauté au milieu d’une grande corbeille de roses, où elle coupait impitoyablement. Elle était si absorbée qu’elle n’entendit pas une voiture entrer dans l’allée qui contournait la pelouse, ni même s’arrêter devant le perron.
Lorsque enfin elle releva la tête, elle vit debout à deux pas d’elle, un grand monsieur qui la regardait extasié. C’est que Bijou, avec sa robe de toile à larges rayures roses et son petit tablier à bavette, garni de valenciennes, était vraiment jolie à voir, fourrageant à pleins bras dans les fleurs.
Quand elle se vit ainsi regardée, sa peau de rose-thé se teinta d’une nuance plus vive, tandis qu’elle restait interdite et troublée, en face du monsieur qui continuait à la contempler sans rien dire.
C’était un homme de cinquante-cinq à soixante ans, grand, mince, distingué, élégant, et de tournure très jeune. Sa figure, intelligente et fine, était jeune aussi d’expression, bien qu’un peu triste. Comme Bijou, toujours immobile, semblait hésitante et inquiète, il s’approcha, et, saluant, dit d’une voix très douce:
—Mademoiselle!... pardon!... n’êtes-vous pas Denyse de Courtaix?...
Bijou planta bien droit son candide regard dans les yeux curieusement fixés sur elle, et répondit, toute souriante:
—Oui!... et vous?... vous êtes monsieur de Clagny, n’est-ce pas?
—Comment le savez-vous?...
Denyse venait de sauter de la corbeille dans l’allée. Elle dit, heureuse et abandonnée, sans répondre directement à la question:
—Oh!... que grand’mère va être contente de vous voir, monsieur!... et l’oncle Alexis, donc!... depuis qu’on sait que vous revenez habiter le pays, on ne parle que de vous!... Allons bien vite voir grand’mère!...
Elle fila devant lui, souple, onduleuse, traversant les larges pièces de cette allure glissante qui était un de ses grands charmes. La marquise n’était pas dans le salon où elle se tenait habituellement. Bijou sonna et donna l’ordre de l’avertir. Puis elle vint se camper en face de M. de Clagny, et, l’examinant avec attention:
—Paul de Rueille avait tout de même raison, quand il disait que je vous avais vu dans le temps! je vous reconnais!...
Elle enfonça plus avant son regard clair dans les yeux du comte, et répéta, pensive:
—Je vous reconnais très bien!...
Il dit:
—Moi, j’avoue en toute sincérité que si je vous avais rencontrée ailleurs qu’à Bracieux, je ne vous aurais pas reconnue... vous êtes tellement grandie, et surtout tellement embellie que, sauf les beaux yeux de pervenche qui n’ont pas changé, il ne reste rien du bébé d’autrefois...
—Il reste le nom que vous lui avez donné...
Il demanda, surpris:
—Le nom?... quel nom?...
—Bijou!... vous ne vous souvenez plus?... il paraît que c’est vous qui m’appeliez comme ça!...
—C’est vrai!... vous étiez pour moi une petite chose fragile, adorable et rare... un bijou enfin!... un bijou exquis... Alors, on a continué à vous appeler ainsi?... ça vous va, d’ailleurs, à merveille!...
—Je ne trouve pas!... j’ai peur que ça ne soit un peu ridicule d’être encore «Bijou» à vingt et un ans... car j’ai vingt et un ans, monsieur...
—Est-ce possible?...
—Très possible!... dans quatre ans, je coifferai sainte Catherine!...
Le comte regarda Bijou avec une admiration qu’il ne cherchait pas à dissimuler, et répondit, convaincu:
—Vous?... ah! jamais de la vie, par exemple!...
Madame de Bracieux entrait, les mains tendues, l’air ravi:
—Que je suis contente de vous voir!...
Comme Denyse faisait un mouvement pour sortir, elle la retint, demandant à Clagny toujours émerveillé:
—Je vois que Bijou s’est présentée toute seule!... Comment la trouvez-vous, dites, ma petite-fille?...
Et, sans lui laisser le temps de répondre, elle reprit vivement:
—C’est bien le bijou que vous aviez admiréautrefois, allez!... le vrai bijou!... pas celui en «toc»... comme disent mes petits-fils...
—Mademoiselle Denyse est ravissante...
—Denyse—que vous me ferez le plaisir de ne pas appeler «mademoiselle»—est une bonne petite fille, obéissante et dévouée, qui éclaire de sa gaieté ma vieille maison, triste avant sa venue...
—Comment se fait-il que je n’aie jamais vu mademoiselle Denyse?...
—Mademoiselle?... encore!...
—Que je n’aie jamais vu «Bijou» à Paris?... je vais si régulièrement à votre jour...
—Oui, mais vous venez de bonne heure, à l’heure où elle n’y est pas... et comme vous n’avez jamais, depuis seize ans, voulu dîner avec nous...
—Je ne dîne nulle part, vous le savez bien!... mais vous ne m’avez jamais parlé de Bijou... jamais donné de ses nouvelles...
—Parce que vous ne m’en avez jamais demandé.
—Je l’avais oublié, moi, ce petit être à peine entrevu... et pourtant, tout à l’heure, en voyant émerger d’un parterre de roses une délicieuse jeune fille, je n’ai pas eu la moindre hésitation... n’est-ce pas, mademoiselle?...
Se reprenant, il dit en riant:
—N’est-ce pas, Bijou?...
—C’est vrai!... M. de Clagny m’a demandé tout de suite si je n’étais pas Denyse de Courtaix... moi... j’avais su tout de suite aussi qui il était...j’ai tant entendu parler de lui que je le connaissais en rêve... et... c’est très drôle...
Elle s’arrêta, regardant longuement le comte, et ajouta:
—Je le connaissais en rêve tel qu’il est en réalité...
Clagny dit avec une sorte de tristesse enjouée:
—Un très vieux monsieur...
Bijou répondit, sincère:
—Non!... un monsieur très joli!...
Puis, brusquement:
—Et l’oncle Alexis, qui n’est pas encore là!... on a beau sonner à tour de bras la cloche, il n’arrive pas!... je vais le chercher!...
Elle sortait en courant, la marquise la rappela:
—Attends un instant!... tu feras mettre un couvert de plus... vous dînez avec nous, Clagny?
—Oui, si vous n’avez personne...
—Si... j’ai précisément du monde... des amis à vous...
—Je suis un vieil ours qui ne dîne pas même avec ses amis... et puis, dans ce costume...
—Il est très bien, votre costume!... d’ailleurs, on a le temps d’aller à la Norinière chercher votre habit, si vous y tenez?...
—J’y tiens... si je reste?...
Bijou s’approcha, câline:
—Vous restez... et savez-vous ce qui serait très, très gentil? ce serait de rester comme ça... sans habit...
—Pourquoi, si ça l’ennuie de dîner sans s’habiller,insistes-tu, Bijou?...—demanda la marquise.
—Parce que, grand’mère, si M. de Clagny dîne sans s’habiller, M. Giraud pourra dîner aussi... tandis que, autrement, il dînera tout seul dans sa chambre....
—Qu’est-ce que tu nous chantes?...
—C’est bien simple... M. Giraud n’a pas d’habit... pas du tout!... je l’ai su... par hasard... il a dit tout à l’heure à Baptiste qu’il était souffrant et qu’il ne quitterait pas sa chambre ce soir... alors... si M. de Clagny voulait rester comme il est... vous comprenez... il pourrait, lui aussi...
—Tu es un bon Bijou, va!...—dit madame de Bracieux émue,—tu penses à tout le monde... tu n’es occupée qu’à faire plaisir à chacun...
Denyse ne l’écoutait pas. Elle attendait le consentement du comte. A la fin, il demanda:
—Ça vous ferait bien, bien plaisir, qu’il dîne à table, monsieur Giraud?...
—Oui...
—Eh bien, il sera fait comme vous le voulez... A présent, dites-moi?... qu’est-ce que c’est que ce monsieur que je ne connais pas, et pour l’amour de qui j’accepte de paraître un homme mal élevé?...
—C’est le répétiteur de Pierrot!...
—Ah! et qu’est-ce que c’est que Pierrot?...
—Le fils d’Alexis...—dit en riant madame de Bracieux.
—Alors, le dieu auquel on me sacrifie est M.Giraud, répétiteur de Pierrot de Jonzac... et honoré de la protection de mademoiselle Bijou?... je vous remercie, j’aime à être fixé!...
—Mais...—fit Denyse qui était devenue très rouge—je ne protège pas du tout M. Giraud... je...
—Ne vous défendez pas!... je sais quel peut être le rôle joué par un pauvre répétiteur... qui n’a pas d’habit... dans la vie d’une belle petite demoiselle telle que vous... c’est un rôle sacrifié... il représente assez exactement ce qu’on appelle «un seigneur sans importance»...
—Vous ne savez pas—dit la marquise, dès que Denyse fut sortie—à quel point cette enfant est délicieusement bonne!... ce garçon auquel elle s’intéresse... et qui est d’ailleurs charmant... est traité par elle exactement sur le même pied que les hommes les plus élégants, les plus «cotés», c’est une perle, Bijou!... vous verrez ça!...
—Je le verrai peut-être trop!...
—Comment, trop?...
—Eh oui!... je suis un emballé, moi, vous savez?... j’ai un vieux imbécile de cœur qui bat aux champs à la moindre alerte... et que je ne peux plus faire taire ensuite...
—Mais Bijou est ma petite-fille, mon pauvre ami!...
—Eh bien, qu’est-ce que ça fait?...
—Ça fait qu’elle pourrait être la vôtre!...
—Je le sais parbleu bien!... mais tout ça, c’est du raisonnement... et les cœurs jeunes raisonnent peu ou mal...
—Et alors?...
—Alors,—dit M. de Clagny s’efforçant de rire,—je plaisantais, naturellement!...
Bijou avait traversé la cour d’honneur. La chaleur était très grande. Les paons, posés sur un tronc d’arbre abattu, semblaient stupides et ridicules; les chiens étendus sur le flanc, les pattes allongées, haletaient sous les rayons ardents sans pour cela chercher l’ombre. Personne n’était dehors à cette heure torride, sauf Pierrot qui, en costume de coutil blanc, et coiffé d’un grand chapeau de paille se promenait dans le quinconce de marronniers.
Denyse monta en courant l’escalier et entra en coup de vent dans la salle d’études; mais sur le seuil elle s’arrêta court, l’air troublé. M. Giraud, assis à une table, s’était levé brusquement en la voyant paraître. Elle balbutia:
—Oh!... pardon!... je voulais parler à Pierrot!... je croyais qu’il était ici... et que vous faisiez votre promenade...
Très décontenancé, le jeune professeur répondit, cherchant les mots qui ne venaient pas:
—Non, mademoiselle... non!... moi je suis là!... c’est au contraire Pierrot qui est sorti... mais... si vous vouliez... si je pouvais lui dire ce que... car... vous aviez probablement quelque chose à lui dire?...
Il perdait complètement la tête en la voyant si jolie, avec son teint si doucement rosé malgrél’horrible chaleur, et ses grands yeux changeants posés sur lui très doucement. Elle dit, avec un peu d’embarras:
—Oui... certainement, j’avais à parler à Pierrot... mais à lui-même... bien que j’aie à lui parler d’une chose qui vous concerne.... il vaut mieux...
Giraud interrompit, l’air inquiet:
—Qui me concerne?... moi?... mais je ne sais en vérité... je me demande ce...
L’idée lui venait que peut-être elle allait lui dire qu’après ce qui s’était passé l’avant-veille, il ne pouvait pas demeurer à Bracieux plus longtemps. Et il s’affolait en pensant que non seulement il lui faudrait quitter Bijou, mais encore être sans place pendant ces deux mois où il croyait sa vie assurée et facile.
La jeune fille le regardait, souriante et bonne. A la fin, elle répondit:
—C’est que c’est assez difficile à dire... à l’intéressé...
—Mais alors... Pierrot...
—Oh!... Pierrot, qui n’est pas, je le reconnais, un habile diplomate, aurait su tout de même s’y prendre mieux que moi pour vous annoncer...
—Pour m’annoncer?
—Que vous dînez avec nous ce soir!... la migraine, voyez-vous, c’est une excuse bonne pour les femmes... tout au plus!...
—Mais, mademoiselle... sans penser même à l’ennui... très grand pourtant... que j’aurais den’être pas ce soir dans la même tenue que les autres... il ne serait pas convenable... pour vos invités...
—Oui... vous avez peut-être raison... ce ne serait pas convenable si vous étiez le seul pas habillé... mais il y aura M. de Clagny, dans le costume où il est venu faire une visite... alors, vous comprenez...
—Mademoiselle... M. de Clagny, que j’ai aperçu tout à l’heure à son arrivée, est un vieillard... comme tel, il peut se permettre bien des choses que moi... dans ma situation surtout... je ne...
—Vous?... vous allez obéir à grand’mère, comme un petit enfant bien sage... car c’est grand’mère qui m’envoie, vous savez?...
—Ah!...—murmura le jeune homme désappointé—c’est madame votre grand’mère!... j’espérais que c’était vous qui... mais vous devez m’en vouloir, c’est vrai!...
Elle demanda, surprise:
—Vous en vouloir?... pourquoi?...
—Mais... parce que... vous savez bien... l’autre soir, quand, malgré moi, je...
Le gai visage de Bijou s’assombrit, et elle dit, devenue grave:
—Je croyais qu’il ne serait plus question de ça jamais?... je veux que vous oubliiez ce que vous m’avez dit...
Elle resta une seconde immobile, pensive, et ajouta d’une voie assourdie:
—Je veux surtout l’oublier, moi!...
Ses paupières s’étaient abaissées, ses cils battaient très vite, mettant sur les joues roses, toutes pétries de lumière, une ombre bizarre.
Giraud alla vers elle, ému, anxieux, et, dans un balbutiement, il demanda:
—Est-ce que c’est vrai, ce que vous venez de dire?... est-ce que vous vous souvenez encore de cet instant où j’ai été fou?... est-ce que vous y pensez... sans colère?...
Elle répondit, en appuyant sur lui son beau regard bleu.
—J’y pense sans colère...
Et, si bas qu’il l’entendit à peine, elle murmura:
—Mais j’y pense toujours!...
Puis, changeant brusquement de visage:
—C’est vous qui allez oublier, maintenant?... oublier tout de suite ce que je n’aurais jamais dû vous dire?... je vous en prie?... faites ça pour moi?...
—Oublier?... comment voulez-vous que moi, j’oublie?... vous savez bien que c’est impossible!...
Elle affirma:
—Il le faut, pourtant!... oui... vous vous direz que vous avez... que nous avons fait un rêve... un rêve très lumineux et très doux... de ceux dont on s’éveille heureux, troublé... avec, en quelque sorte, une vision de choses jolies et disparues, impossibles à définir... est-ce que vous n’en avez jamais fait de ces rêves-là?... on ne peut, quel que soitl’effort de la pensée, se les rappeler... mais on les aime...
Sa voix faite de caresses bouleversait le jeune homme. Il s’était machinalement rassis à la place qu’il venait de quitter, et, sans répondre, le visage levé vers Bijou, il pleurait.
Elle s’approcha et dit, suppliante:
—Vous pleurez?... si vous saviez quel chagrin j’ai de vous voir pleurer!...
Presque brusque, elle conclut:
—Et, si ça peut vous consoler, dites-vous que j’en ai aussi, du chagrin...
Il demanda, ébloui de bonheur:
—Est-ce possible?...
Denyse ne répondit pas. Elle venait d’apercevoir sur la table, une lettre que Giraud achevait au moment où elle entrait.
Il dit, suivant son regard:
—J’écrivais à mon frère... et, au lieu de lui raconter mon élève, mes occupations, et tout ce à quoi doit se borner ma vie... je ne lui parlais que de vous!...
Elle répondit, posant son doigt rosé sur la signature:
—Je regardais votre nom... Fred!... c’est un nom que j’aime!... je l’ai donné à mon filleul... le dernier des enfants de Bertrade...
Elle sembla regarder au loin par la fenêtre ouverte, et répéta doucement:
—Fred!...
Puis, elle passa sur son front sa main fine, et dit, marchant vers la porte:
—Et le dîner!... mes corbeilles!... les menus qui ne sont pas écrits!... et il est cinq heures!...
Comme le pauvre garçon restait stupide, sans bouger, elle demanda:
—C’est convenu pour ce soir, n’est-ce pas?... je fais mettre votre couvert...
Il répondit, vaguement rappelé à lui-même:
—Au milieu de tous les habits... je ferai un effet déplorable...
—Mais non... mais non!... d’ailleurs... il n’y aura pas que des habits!... il y a d’abord M. de Clagny en redingote... et puis, M. de Bernès, qui a peur de rencontrer le général de Barfleur, est toujours en uniforme... M. l’abbé a sa soutane...
Elle conclut en riant:
—Ça en fait déjà trois qui ne seront pas en habit!...
Comme elle sortait de la salle d’études, elle se jeta contre Henry de Bracieux qui venait à elle dans le corridor. Il demanda, surpris:
—Tiens!... qu’est-ce que tu fais là?...
—Et toi?...
—Moi, je rentre dans ma chambre...
—Moi, je sors de chez Pierrot...
—Il est dans le jardin, Pierrot!...
—Je ne le savais pas... et j’avais quelque chose à lui dire...
Il demanda, soupçonneux, agressif presque:
—A lui... ou à M. Giraud?...
Sans paraître remarquer l’attitude singulière de son cousin, elle répondit, docile:
—A lui... pour le redire à M. Giraud... et comme il n’était pas là...
—C’est à Giraud que tu as...
—Fait la commission de grand’mère... oui...
L’air candide, elle ajouta:
—Pourquoi donc ça t’intéresse-t-il tant que j’aie fait cette commission à l’un plutôt qu’à l’autre?...
Il répondit, plaisantant avec un peu d’embarras:
—Parce que je suis curieux, probablement?... et la preuve que je suis curieux, c’est que j’ai envie de savoir quelle était cette commission?...
—Grand’mère m’avait chargée de dire à M. Giraud... qui n’a pas d’habit...
—Pas d’habit, Giraud?...
—Non!...
—Pas d’habit du tout?...
—Tiens!... tu dis absolument comme moi!... non... pas d’habit du tout!... il avait prévenu qu’il ne dînerait pas... alors, comme M. de Clagny reste à dîner, et qu’il est en redingote, j’allais en avertir Pierrot, afin qu’il le dise à M. Giraud... as-tu compris?...
—Oui...—fit Henry,—très bien!... mais Jean, qui est un homme chic, ne voyage jamais sans un jeu d’habits... il en a au moins trois ici... il lui en prêtera bien un... ils sont exactement de la même taille...
—Ça serait gentil!...
—Oh!... il ne demandera pas mieux!... Giraud est un charmant garçon... que nous aimerions tous, si...
Il s’arrêta court et Bijou demanda:
—Si quoi?...
—Rien!... je vais arranger cette affaire-là... à l’âge du père Clagny, il est indifférent d’être bien ou mal... à l’âge de Giraud, c’est autre chose, je suis sûr qu’il souffrirait beaucoup de se croire ridicule... surtout...
—Surtout?...
—Surtout devant toi!...
Bijou haussa les épaules, et s’éloigna en courant dans le long corridor.