QUOIQU’ELLEse fût occupée du couvert, des fleurs, du service et des menus, Bijou fut prête la première.
Portant dans ses bras une énorme gerbe de roses, elle entra au salon à l’instant précis où la marquise venait de monter chez elle pour s’habiller.
Très occupée d’arranger ses fleurs sur une console, elle ne vit pas M. de Clagny qui la regardait de tous ses yeux, tandis qu’elle allait et venait, avec de jolis mouvements d’oiseau qui volète avant de se poser.
A la fin, il demanda, et sa voix fit tressaillir Denyse:
—Bien sûr, elle arrive de Paris tout droit, cette jolie toilette?...
—Ah!...—fit Bijou effarée,—vous m’avez fait presque peur!...
Puis, venant au comte, elle dit, en tapotant gentiment sa légère robe, de gaze à peine rosée:
—Cette jolie toilette n’arrive pas de Paris... elle a été fabriquée à Bracieux, près Pont-sur-Loire...
Vraiment étonné, le comte demanda:
—Ah bah!... par qui?...
—Par Denyse ici présente... et par une vieille ouvrière, habilleuse au théâtre,...
Il s’était levé, et, maintenant, tournait autour de la jeune fille avec une admiration presque craintive. Elle était si jolie, émergeant de cette vapeur rosée, qui semblait toucher à peine son petit corps merveilleux, et d’où sortaient ses épaules teintées, elles aussi, de la singulière lueur rose qui faisait unique sa peau si fine, si délicatement veloutée. Et M. de Clagny trouvait que Bijou était, non seulement jolie à ravir, mais étonnamment troublante avec sa bouche très gourmande et ses yeux très candides.
De toute sa personne s’exhalait un parfum de sensualité extrême, mais dans son regard si pur se lisait une déconcertante naïveté.
Et, tandis qu’il l’examinait curieusement, Bijou se disait que «le vieil ami de grand’mère» était beaucoup plus jeune qu’elle ne se le figurait.
Ce grand homme, resté svelte, avait vraiment tout à fait bon air, avec ses cheveux très blancs aux tempes et ses moustaches blondes, grisonnant à peine. Ses yeux bruns regardaient avec douceur, et sa bouche moqueuse, un peu méchante par instants, montrait dans le sourire des dents blanches et pointues, de vraies dents de jeune chien qui éclairaient singulièrement le visage.
Le silence devenait embarrassant. A la fin, Bijou dit:
—Grand’mère n’est pas encore descendue?... je pensais la trouver ici?...
—Elle sortait pour aller s’habiller au moment même où vous êtes entrée...
—Elle ne sera jamais prête!...
M. de Clagny regarda sa montre:
—Mais le dîner est à huit heures... elle a tout le temps!... il n’est pas sept heures et demie...
—Oh!...—fit Denyse avec regret—si j’avais su, je ne me serais pas dépêchée tant!... j’avais une peur d’être en retard!...
—C’est moi qui suis content que vous vous soyez pressée!... je vais pouvoir causer avec vous un petit instant!...
Elle dit en riant:
—Une bonne demi-heure... au moins! car ici personne n’est en avance, jamais... pas plus les invités que les gens de la maison...
—A propos d’invités... racontez-moi donc avec qui je vais dîner?... votre grand’mère m’a dit: «Vous dînerez avec des amis à vous...» Or, des amis, je ne dois plus en avoir beaucoup depuis douze ans que je ne suis venu dans le pays... les habitants se sont probablement renouvelés?...
—Pas tant que ça!... voyons?... vous dînerez avec les Tourville...
—Les Tourville?... ils ne sont pas encore morts!...
—Ceux avec qui vous allez dîner sont vivants... ils avaient des parents qui sont morts...
—Ah!... à la bonne heure!... alors, le petit Tourville est marié?...
—Depuis deux ans!...
—Il était vilain!... est-ce qu’il a fait un beau mariage?...
—Ça dépend!... il a épousé mademoiselle Chaillot, une demoiselle de la Bourse...
—Comment?... une demoiselle de la Bourse?...
—Oui... le père travaille à la Bourse, je crois!... il est très, très riche...
—Est-ce que c’est Chaillot, le banquier?...
—Peut-être bien!... je ne m’en suis jamais informée!... ils ont restauré Tourville... c’est superbe!... et ils reçoivent tout le temps...
—Est-ce que madame de Tourville est jolie?...
—Vous allez la voir... elle est très aimable... et très intelligente, dit-on... moi, je ne m’en suis pas aperçue...
Et, comme M. de Clagny souriait, elle ajouta vivement:
—Parce que je la connais très peu...
Il demanda:
—Et, avec les Tourville, qu’y a-t-il?...
—M. de Bernès...
—Le petit Hubert?... le dragon?...
—Lui-même...
—C’est le fils de bons amis à moi... et gentil comme un cœur... vous ne trouvez pas?...
—Quoi?...
—Que Hubert de Bernès est gentil?...
—Oh!... je le connais si peu!... il m’a semblé... comment dirai-je?... incolore... oui incolore...
—Parce que vous l’intimidez, probablement?... je comprends ça, d’ailleurs!...
Elle dit en riant:
—Je vous intimide, peut-être?...
Très sérieux, il répondit:
—Beaucoup!...
—Oh!—fit-elle stupéfaite,—est-ce possible?...
—C’est très possible... et cela est!... rien d’étonnant, puisque vous intimidez un vieux comme moi, à ce que vous intimidiez le petit Hubert...
—Le petit Hubert?... il a six pieds!...
—Oui... mais il a vingt-six ans... et pour moi il est toujours le petit Hubert... Enfin! convenez au moins qu’il est joli garçon?...
—Je ne sais pas!...
—Allez-vous me dire que vous ne l’avez pas regardé?...
—Je l’ai regardé... mais, en ce qui concerne M. de Bernès, je suis très mauvais juge...
—Pourquoi ça?...
—Parce que je déteste les petits jeunes gens!...
—A vingt-six ans on n’est plus un petit jeune homme?...
—C’est possible!... mais à cet âge-là on n’existe pas pour moi...
—Ah bah!... et à quel âge commence-t-on à exister pour vous?...
Elle se mit à rire.
—Très tard!...
Puis, changeant de ton:
—Je suis contente que vous connaissiez M. de Bernès, parce que, au moins, vous ne vous assommerez pas trop ce soir...
—Ah!... il paraît que je ne dois pas compter sur les autres invités pour m’amuser?
—Oh! non!... les autres, c’est d’abord les La Balue...
—Cristi!... ils sont terrifiants!... et leurs enfants?... ils doivent commencer à grandir?...
—Ils ont même fini!... Louis a vingt-trois ans, et Gisèle vingt-deux...
—Comment sont ils?...
—Lui pose pour l’écœurement général... il n’a plus ni faim, ni soif, ni sommeil... il n’aime rien, tout l’ennuie... et c’est pas vrai, vous savez!... il ne manque pas un bal, et sa sœur raconte qu’il se relève la nuit pour manger en cachette... et puis il fait des vers ridicules... de la peinture comme les vers... et de la musique!... quelle musique!...
—Et la jeune fille?...
—Elle est aussi masculine que son frère est féminin.... chasse beaucoup à tir et à courre... rêve d’avoir un équipage pour pouvoir servir le cerf elle-même... et d’épouser un officier...
—Elle doit s’occuper d’Hubert?...
—Qui ça, Hubert?...
—Le petit Bernès...
—Ah! oui!... non!... je ne crois pas!... dans tous les cas, il ne s’occupe pas du tout d’elle!...
—Parce qu’il s’occupe de vous... comme tous les autres, n’est-ce pas?...
—Pas le moins du monde!...
M. de Clagny haussa les épaules:
—Allons donc!... je vois ça d’ici!...
—Il ne me reste plus à vous présenter que trois convives,—reprit Bijou, cherchant évidemment à changer la conversation:—les Juzencourt, un ménage dans le train qui a acheté les Pins... et une de leurs amies, qui est venue passer un mois chez eux... une petite veuve délicieuse... la vicomtesse de Nézel...
—Tiens!...—dit le comte, qui fit un mouvement brusque,—madame de Nézel?... Jean de Blaye est donc ici?...
Denyse ouvrit largement ses beaux yeux clairs et répondit, surprise:
—Oui... Jean est ici... mais... quel rapport?...
—Aucun... aucun...—affirma vivement M. de Clagny.
Et, après un silence, il demanda:
—Toujours jolie, madame de Nézel?...
—Très jolie...
—Autant que vous?...
Bijou sourit:
—Pourquoi vous moquez-vous de moi?... je sais très bien que je ne suis pas jolie...
—A mon tour, mon cher petit Bijou, je vous demande pourquoi vous vous moquez d’un vieil ami... qui vous admire de toutes ses forces... et qui n’est pas le seul, hélas!...
—Pourquoi, hélas!...
—Mais parce que... quand on admire ou quand on aime... on voudrait être seul à admirer ou à aimer... l’amitié est égoïste et jalouse...
Elle demanda, l’air joyeux:
—Et depuis... voyons?... combien?... trois heures, depuis trois heures que nous nous connaissons... vous avez déjà de l’amitié pour moi?...
M. de Clagny répondit, sérieux, ému presque:
—Beaucoup!...
—Tant mieux!... parce que, voyez-vous, moi aussi je vous aime beaucoup!... oh! mais beaucoup, beaucoup!...
Et, comme si elle se parlait à elle-même, elle ajouta:
—Je m’étais fait de vous une idée très différente... je m’attendais à vous trouver tout autre...
Il dit, tristement:
—Plus jeune?...
—Au contraire!... on vous représentait comme un ami de mon grand-père... grand’mère disait toujours «mon vieil ami Clagny»... alors, vous comprenez... quand je vous ai vu, j’ai été saisie...
—Pourquoi?...
—Parce que vous m’avez fait l’effet d’avoir... je ne sais pas trop... quarante-cinq ans, peut-être?... enfin... quelque chose comme Paul de Rueille... et puis... vous êtes très beau... et moi, j’aime beaucoup qu’on soit beau...
—C’est votre cousin de Blaye qui est beau!...
Elle sembla chercher dans sa mémoire:
—Jean?... est-il si beau que ça?... il ne me fait pas cet effet-là... vous savez... quand on vit ensemble, on finit par ne plus se voir!...
—Je suis bien sûr qu’il vous voit, lui!...
—Que non!... on ne me voit pas tant quevous croyez!... on m’aime bien parce que je me suis trouvée toute seule à dix-sept ans... alors, quand grand’mère m’a prise, comme un pauvre petit chien perdu, pour me rapporter chez elle, tous se sont intéressés à moi et m’ont fait bon accueil... je suis devenue le Bijou qu’on élève et qu’on gâte... auquel on passe tout... et qui ne fait que sa volonté...
—Et ce qu’il a raison, le Bijou!... il n’y a que ça de bon dans la vie... faire sa volonté!... quand on le peut...
Elle dit, parlant sans même paraître s’apercevoir qu’elle parlait:
—On le peut toujours!...
Puis, courant à la baie, elle cria:
—Allons, bon!... les Tourville!... et grand’mère qui n’est pas encore descendue!...
Elle s’élança au-devant d’une dame qui s’avançait, vêtue d’une toilette cossue. Elle était suivie d’un monsieur, de physique vulgaire, de maintien gourmé, à l’air infiniment snob.
Bijou présenta: «Le comte de Clagny... le comte de Tourville...»
Puis, comme la marquise entrait, encore belle dans le nuage de dentelle qui l’enveloppait, elle retourna causer avec M. de Clagny.
—Eh bien,—demanda-t-elle,—comment les trouvez-vous, les Tourville?...
—Je les trouve mal!... mais c’est Henry de Bracieux que j’ai trouvé embelli... il n’est pas encore aussi bien que son cousin, mais ça viendra peut-être...
—Aussi bien que quel cousin?...
—Que Blaye.
—Encore!... Ah çà! vous y tenez, à la beauté de Jean!...
—Mon Dieu, beauté n’est peut-être pas le mot... mais il est charmant... si vous le permettez?...
—Je le permets...
—A propos!... dites-moi donc qui est ce très gentil garçon que j’ai rencontré tantôt au bas de l’avenue?...
—Dame!... je ne sais pas!... à moins que ce ne soit le répétiteur de Pierrot... mais... il n’est pas si gentil que vous dites...
M. de Clagny étendit la main et dit:
—Le voilà!...
—Ah!...—fit Bijou étonnée,—c’est bien ça!...
Elle était stupéfaite, et de l’admiration exprimée par le comte, et de la transformation opérée par l’habit de Jean.
Dans ce vêtement bien coupé, qui lui allait à merveille, le jeune professeur semblait à l’aise, presque élégant.
Et Henry s’approchant de Denyse, demanda, en indiquant Giraud:
—Hein?... ai-je eu une riche idée?... vois-tu la différence?... non... mais, la vois-tu?...
Et comme elle ne répondait pas assez vite à son gré, il ajouta:
—Je parie que non?... les femmes ne savent pas voir ces choses-là... quand il s’agit des hommes!...
Les invités arrivaient tous. D’abord les La Balue, imperturbables, ridicules à crier, chacun dans son genre, mais si heureux, si pleinement admiratifs et satisfaits de leurs personnes, qu’on eût regretté vraiment de les détromper.
Puis Hubert de Bernès, qui vint comme Bijou le prévoyait, en tenue, promenant autour du salon un regard plongeant, inquiet de rencontrer ce qu’il avait coutume d’appeler: «une bobine de grosse légume»...
Les Juzencourt entrèrent les derniers, amenant madame de Nézel, une très jolie femme, délicieusement habillée, toute fine et souple, d’une souplesse de créole, avec un teint de jasmin et des cheveux soyeux et lourds, d’un noir intense.
Bijou, qui la regardait curieusement, comme si elle ne l’eût jamais vue auparavant, dit à M. de Clagny:
—Elle est vraiment bien jolie, madame de Nézel!...
Il répondit, distrait, dévorant des yeux Bijou:
—Elle a surtout de la race... et puis, c’est une vraie femme... qui doit vibrer à souhait...
La jeune fille demanda, clignant de l’œil et contractant un peu ses sourcils, comme si elle faisait un effort pour comprendre:
—Qui doit quoi faire?...
—Rien!...—dit le comte, ennuyé,—je ne sais plus du tout ce que je disais!...
—Bijou!...—appela tout à coup la marquise, madame de Juzencourt demande à voir les enfants...va les chercher!... tu permets, Bertrade?... et vous aussi, monsieur l’abbé?...
M. de Clagny eut un mouvement de contrariété en se voyant séparé de Denyse. Il ne pouvait déjà plus, lui semblait-il, se passer d’elle.
Elle revint très vite, suivie de Marcel et de Robert, et tenant par la main un superbe bébé de quatre ans, qui souriait aimable et confiant. Elle le présenta, toute fière de lui.
—Voilà mon filleul! il est délicieux, n’est-ce pas?... et beau!... et bon!... un amour!...
—Elle est tellement gentille pour cet enfant,—dit madame de Rueille,—elle s’en occupe sans cesse... c’est elle qui lui apprend à lire...
—Déjà!...—fit M. de Clagny, d’un ton de reproche,—on lui apprend déjà à lire?...
—Bijou lui apprend bien d’autres choses!... n’est-ce pas, Bijou?—demanda la marquise,—tu lui apprends aussi l’histoire sainte, à ton élève?... il y a deux jours, il m’a raconté Moïse... il le savait très bien...
—Ah! par exemple!...—fit le comte, narquois, je voudrais voir ça!... malheureux mioche, va!...
Gracieuse et tendre, Bijou s’agenouilla devant le bébé. En entendant parler de raconter «son histoire», le pauvre moutard tourna vers elle un visage suppliant. Elle dit:
—Raconte, Fred!...
Docile, l’air grognon, le petit leva les yeux sur sa marraine.
—Raconte Moïse!... tu le sais très bien!...
—Eh bien—dit Fred d’une voix résolue, on l’a mis dans un petit panier, l’petit Moïse... et on a mis l’panier sur le Nil...
Il s’arrêta, le front mouillé de sueur. Bijou dit:
—Et puis, qu’est-ce qui est arrivé?...
—J’sais pas!—fit brièvement le petit,—j’sais plus!... j’sais plus, j’te dis... dis-le, toi, c’qui est arrivé?...
—Allons!... voyons?... c’est un parti pris de ne pas répondre?...
Il dit, câlin:
—J’t’en prie?... ne m’force pas?...
Mais Denyse s’entêta:
—Si!... il est arrivé quelque chose, quand Moïse descendait le Nil... quoi?... qu’est-ce qui est arrivé?...
Il chercha un instant, la figure contractée, les yeux fermés, et, au moment où l’on n’espérait plus rien, il cria, heureux de sa trouvaille:
—L’Chat botté, qui est venu!... et qui a crié: «Au secours!... c’est monsieur le marquis de Carabas qui se noie!...»
—Voilà,—fit en riant Bertrade,—l’inconvénient de lui apprendre tant de belles choses à la fois!...
Et M. de Rueille ajouta:
—Denyse lui a donné, il y a deux jours, un mirobolantChat bottéque nous avons rapporté de Pont-sur-Loire... et qui a dû faire à Moïse un tort considérable...
Bijou se tourna vers son cousin et demanda, l’air étonné:
—Denyse!... depuis quand m’appelez-vous Denyse!...
—Mais...—répondit Rueille—je ne sais pas... ça m’arrive quelquefois...
—Jamais!... alors je croyais que vous étiez fâché!...
Puis, s’inclinant vers son filleul, elle le prit dans ses bras, et dit en riant:
—Mon pauvre petit Fred!... nous n’avons pas eu de succès, à nous deux!...
Giraud, en ce moment debout derrière elle, la regardait avec admiration. Elle serra davantage contre elle l’enfant qui lui souriait, et murmura d’une voix devenue caressante:
—Fred!... mon Fred chéri!... je t’aime tant, si tu savais!...
En entendant prononcer son nom avec cette tendresse, le jeune professeur avait frissonné et retenu à grand’peine le mouvement qui le jetait vers Denyse. Et il était devenu si pâle, son visage se tirait si singulièrement, que Pierrot, peu observateur pourtant et peu perspicace quand il ne s’agissait pas de Bijou, demanda:
—Qu’est-ce que vous avez donc, monsieur Giraud?... vous êtes tout drôle!... est-ce que vous êtes malade?...
Denyse se retourna brusquement, et questionna, avec intérêt:
—Vous êtes malade, monsieur Giraud?...
—Moi!... mais pas du tout, mademoiselle!... je ne sais pas où Pierrot prend ça!...
—Dame!...—fit le gamin, convaincu—regardez-vous?... vous avez une de ces têtes!... du reste, depuis trois ou quatre jours, ça ne va pas!... vous devez avoir quelque chose que vous ne savez pas?...
—Je vous assure,—balbutia le pauvre garçon au supplice,—je vous assure que je n’ai rien du tout...
M. de Clagny s’était approché. Il regarda avec envie le petit Fred, blotti contre la fraîche épaule de Bijou, et dit:
—Il est superbe, votre filleul!...
—Oui, n’est-ce pas?... et il m’adore!...
On annonçait le dîner. Elle donna à l’Anglaise, qui était entrée, le bébé qui s’endormait déjà. Debout devant elle, l’air maussade, le petit La Balue présentait l’angle aigu de son bras. Elle y passa difficilement sa main et, résignée, s’assit entre lui et M. Giraud, qui, fou de bonheur de se trouver près d’elle, se sentait plus que jamais décontenancé et maladroit.
Sa timidité déjà grande augmentait. Il n’osait littéralement pas dire un mot, et se désespérait de se sentir ridicule. Il n’était plus seulement amoureux de Denyse, de sa beauté, de sa grâce, de son charme si grand, il la vénérait à présent pour sa bonté qu’il jugeait infinie. Maître d’études dans un lycée, il avait un jour murmuré d’évasifs mots d’amour à la fille du proviseur, et il se souvenait,non sans effroi, du méprisant courroux avec lequel la jeune bourgeoise lui avait reproché d’oser lever sur elle ses yeux de simple pion! A cette fille riche, belle, de grande maison, il avait dit franchement, crûment, qu’il l’adorait, et pour lui répondre elle n’avait eu que d’affectueuses et douces paroles, qui décourageaient sans blesser. Et puis, il s’attristait sur lui-même, croyant bien que sa vie traversée par cet amour impossible, était troublée pour toujours.
Comment espérer, après avoir connu et aimé une femme comme mademoiselle de Courtaix, pouvoir aimer jamais la femme qu’il serait à même d’épouser? Et le pauvre garçon qui, trois semaines plus tôt, rêvait parfois d’un petit intérieur propret, tenu par une femme fraîche, insignifiante et modeste, se voyait à présent condamné à perpétuité au garni écœurant dans lequel il crèverait quelque jour entouré des photographies de Bijou, arrachées à grand’peine à Pierrot.
Au début du dîner, Denyse parla peu. Elle regardait d’un air distrait la table, et découvrait ces mille riens si amusants pour qui sait voir. Madame de Bracieux avait à sa droite M. de La Balue, qu’elle négligeait pour son vieil ami Clagny placé à sa gauche, avec qui elle ne cessait guère de causer. M. de Jonzac, assis en face de sa sœur, entre madame de la Balue et madame de Tourville, semblait modérément s’amuser, non plus que madame de Nézel qui, l’air un peu triste, répondait distraitement à ses voisins Henry de Bracieux et M. deRueille, et regardait souvent dans la direction de Jean de Blaye placé à l’autre bout de la table, entre madame de Juzencourt et mademoiselle de La Balue. Lui, paraissait ne pas s’occuper du tout de madame de Nézel, et plusieurs fois les yeux de Bijou rencontrèrent les siens. Comme si cette rencontre l’eût gênée, elle se tourna vers le petit La Balue, et, devenue soudain aimable, se mit à causer avec animation. Alors, le regard un peu inquiet de Jean se posa tout à fait sur elle et ne la quitta plus.
ILfaisait au salon après le dîner une chaleur accablante. Madame de Bracieux dit:
—Vous savez... ceux qui ne craignent pas l’humidité du soir peuvent aller sur la terrasse ou dans le jardin...
Gisèle de La Balue, une grande et grosse fille, bâtie sur le modèle des statues de la place de la Concorde et affectant volontiers des allures libres et garçonnières, s’élança lourdement dehors en criant:
—Qui m’aime me suive!...
Poliment, Hubert de Bernès la suivit.
Rueille, Henry de Bracieux, Pierrot et M. Giraud se tournèrent comme un seul homme vers Denyse, et Pierrot demanda:
—Viens-tu, Bijou?...
Elle vit Jean de Blaye, qui sortait en causant avec madame de Nézel, et répondit:
—Tout à l’heure... je vous rejoindrai... je vais voir si les enfants sont couchés...
—Mademoiselle,—proposa l’abbé,—je puis vous éviter cette peine?...
—Non... merci, monsieur l’abbé... mais vous savez, quand je n’ai pas embrassé Fred, je ne suis pas contente...
Elle sortit par la porte opposée à la terrasse et M. de Clagny dit à la marquise:
—Votre petite-fille est décidément la plus charmante enfant qu’on puisse voir!...
Et il ajouta, l’air chagrin:
—C’est quand on rencontre des femmes comme ça qu’on regrette d’être vieux!...
—J’avoue—fit madame de Bracieux en riant—que, même jeune, vous ne seriez pas le mari que je rêve pour Bijou!...
—Et pourquoi donc ça, s’il vous plaît?...
—Mais parce que vous êtes... vous étiez, du moins, un peu... comment dire?... un peu large de cœur...
—Large de cœur!... Eh, oui, parbleu!... je l’étais!... mais c’est la faute de celles qui ne savaient pas me garder!... je vous assure qu’avec une femme comme Bijou, je n’aurais pas été ce que vous appelez «large de cœur»...
—Bah! fit madame de Bracieux incrédule, est-ce qu’on sait jamais?...
En sortant du salon, Bijou traversa le vestibule, et, au lieu de monter le grand escalier qui conduisait chez les enfants, elle souleva la vieille tapisserie à verdures qui masquait la porte de l’office. Au moment d’ouvrir cette porte, elle revint décrocher dans le vestibule une longue mante sombre, une mante de pêcheuse de Berck, qu’elle avait coutume de mettre quand il pleuvait. Elle s’en enveloppa rapidement et entra dans l’office où il faisait absolument nuit. Des cuisines arrivaient, criardes, lesvoix des domestiques qui dînaient bruyamment. Denyse s’approcha de la fenêtre ouverte, puis, ramassant ses jupes, elle monta sur une chaise, enjamba la fenêtre, et, légère, s’élança dans le jardin. Là, elle hésita un instant. La terrasse se détachait, éclairée par les salons. Sous le quinconce, elle distinguait dans l’ombre la lueur rouge des cigares. Tout à coup, elle releva le capuchon de sa mante et, prenant un parti, s’engagea en courant dans l’allée sombre qui menait à l’avenue.
Pendant ce temps, ses amoureux attendaient sur la terrasse qu’elle vînt les rejoindre comme elle l’avait promis, et la grosse Gisèle s’efforçait en vain d’organiser une partie de cachette. Les hommes manquaient d’entrain; madame de Tourville craignait d’abîmer sa robe; et madame de Juzencourt se promenait avec Jean de Blaye et madame de Nézel. Bientôt elle revint seule; et comme, tenace, mademoiselle de La Balue voulait l’entraîner à jouer, elle refusa avec énergie. Elle n’allait certes pas courir, quand elle avait déjà beaucoup trop chaud en marchant: elle avait dû quitter Thérèse de Nézel et M. de Blaye... elle n’en pouvait plus!...
Restés seuls, Jean et madame de Nézel avaient continué leur promenade. Elle, simple, achevant la conversation commencée; lui, préoccupé et inquiet. A la fin, n’y tenant plus, il demanda:
—Pourquoi ne me faites-vous pas de reproches?... pourquoi ne me dites-vous pas toutes les choses mauvaises que vous pensez de moi?...
Elle répondit, très douce:
—Parce que je n’ai pas de reproches à vous faire... parce que je ne pense pas de vous des choses mauvaises...
—Alors, c’est que vous ne m’aimez plus?...
Elle dit, d’un accent tellement douloureux qu’il en fut bouleversé:
—Je ne vous aime plus?... moi!...
Il se sentait si profondément aimé qu’il recula à l’idée de l’affreuse peine qu’il allait causer s’il était sincère. Et, affectueusement, il s’efforça de mentir:
—Oui,—dit-il, improvisant difficilement une excuse à laquelle il n’avait pas songé, vous avez dû croire que je ne pensais pas à vous?... depuis quinze jours que vous êtes aux Pins, je ne vous ai pas encore fait signe... c’est que... trouver un gîte à Pont-sur-Loire est difficile pour moi qui suis très connu... et j’ai craint que... et puis... pour vous aussi... pour venir en ville...
Comme elle restait silencieuse, il demanda:
—Pourquoi ne me répondez-vous pas?...
—Pourquoi?... parce que vous me dites précisément le contraire de ce que vous m’avez dit en me demandant d’accepter l’invitation des Juzencourt...
Il questionna, embarrassé:
—Qu’est-ce que je vous ai dit?...
—Que nous voir à Pont-sur-Loire était chose facile... que vous aviez une petite maison, tout près de la gare, laissée à votre disposition par un amiabsent... un officier en congé... que, moi, j’irais en ville comme je voudrais, qu’il y avait deux trains montants et deux trains descendants, entre midi et sept heures, des Pins à Pont-sur-Loire... et que je serais très libre, attendu que jamais Juzencourt ni sa femme ne sortaient autrement que pour faire des visites dans les châteaux, ou suivre lesrallye-papers... et j’ai vu dès le lendemain de mon arrivée que vos renseignements étaient exacts...
—Oui... mais c’est mon ami qui est revenu plus tôt...
—Ah! mon pauvre Jean!... au lieu de me faire tous ces mensonges, vous feriez bien mieux de me dire la vérité...
—Et la vérité, selon vous, c’est que je ne vous aime plus?...
—Oui... c’est une partie de la vérité...
Il demanda, inquiet:
—Et... le reste?...
—C’est que vous aimez mademoiselle de Courtaix... ah!... ne dites pas non!... c’est si clair!...
Elle ajouta, après un instant de silence:
—Et si naturel!...
—Est-ce que vous me pardonnez?...
—Je n’ai pas à vous pardonner... je ne vous ai rien demandé, jamais... jamais vous ne m’avez rien promis... quand je vous ai connu, je n’étais pas encore veuve... et vous avez dû avoir de moi l’opinion sévère... qu’a presque toujours un homme de la femme qui se donne à lui...
—Mais je vous jure...
—Ne jurez pas!... vous avez d’autant mieux dû l’avoir, cette opinion, que je n’ai pas jugé devoir vous raconter ce qu’avait été jusque-là ma vie... vous avez pu croire que je trompais, sans le moindre remords, un mari peut-être affectueux et bon...
—Je n’ai rien cru du tout... sinon que je vous adorais...
Anxieux, il bégaya:
—Et... et vous n’allez plus vouloir m’aimer?...
Elle dit, stupéfaite de tant d’égoïsme ingénu:
—Ainsi... vous souhaitez que je continue à vous aimer?...
—Si je le souhaite?... mais qu’est-ce que je deviendrai sans vous!... vous qui êtes toute ma vie!
Et comme elle reculait, effarée:
—Ah çà!... qu’est-ce que vous avez donc supposé?... que j’allais épouser Bijou, peut-être?...
—Mais oui...
Il allait lui expliquer pourquoi il ne pouvait pas épouser sa cousine, mais il pensa que l’impossibilité matérielle rendrait blessant son retour à madame de Nézel qu’il aimait tendrement, et il dit:
—Je n’ai pour Bijou qu’un entraînement passager et violent... que voulez-vous!... il est impossible de vivre auprès d’elle sans être grisé de sa beauté, affolé par sa coquetterie inconsciente et naïve... pendant ces quinze jours j’ai été fou... je le suis encore!... mais en vous revoyant ce soir, j’ai bien senti que c’est vous seule que j’aime, vous seule à qui j’appartiens...
Il attira contre son épaule le visage pâle de madame de Nézel, et, s’inclinant, posa ses lèvres sur la jolie bouche fraîche qui se donnait.
Comme la jeune femme se blottissait éperdument dans ses bras, il lui dit d’une voix caressante et chaude:
—Est-ce que je peux aimer... comme je t’aime... cette enfant que je n’ai jamais touchée du bout des doigts?...
Et, serrant contre lui le corps souple qu’il sentait frémir, il reprit:
—Pardonnez, vous qui êtes bonne!... car si j’ai péché, c’est en pensée seulement...
Elle répondit:
—Je vous aime... rentrons vite!... on va trouver que notre promenade se prolonge beaucoup!...
En les apercevant, madame de Juzencourt, assise sur la terrasse, leur cria:
—Comment!... vous avez marché tout ce temps?...
Au même moment, M. de Rueille disait à Bijou, qui venait d’apparaître dans l’encadrement d’une fenêtre:
—C’est comme ça que vous êtes venue nous rejoindre?... c’est gentil!...
Elle répondit, se décidant à sortir sur le perron:
—Je n’ai pas pu revenir plus tôt!...
Et plus bas, elle ajouta, s’approchant de son cousin:
—J’avais à m’occuper du thé... des glaces... etc... etc... il ne faut pas m’en vouloir...
Pierrot dit, en extase:
—T’en vouloir?... est-ce qu’on peut t’en vouloir, à toi?...
Bijou ne répondit pas. Distraite, elle regardait Hubert de Bernès qui causait avec Bertrade, et elle s’étonnait de le trouver pour elle si froid. Certes, il était poli, aimable même, mais aimable et poli seulement, et elle n’était pas accoutumée à tant de modération.
M. de Clagny se montra à une fenêtre et appela:
—Mademoiselle Bijou!... votre grand’mère vous demande...
Denyse s’envola, dans un froufrou de jupes, sans même répondre au petit La Balue qui lui disait, en lui montrant Henry de Bracieux, dont la silhouette se détachait en pleine lumière:
—Il est bien beau, Henry, n’est-ce pas?...
—Bijou,—dit la marquise,—tu vas chanter quelque chose...
Très ennuyée, elle supplia:
—Oh!... grand’mère, je vous en prie!...
Mais madame de Bracieux insista:
—C’est M. de Clagny qui désire t’entendre...
—Alors, je veux bien!—fit gentiment Bijou, sans prendre garde que cette façon de consentir n’était pas très gracieuse pour les autres invités de sa grand’mère.
Elle alla prendre sur le piano une guitare, passa par-dessus sa tête le ruban rose qui servait à la fixer et dit, en revenant se planter au milieu du demi-cercle formé par les fauteuils:
—Je vais m’accompagner à la guitare... j’aime mieux ça, c’est plus bon enfant...
Puis, se tournant vers M. de Clagny:
—Qu’est ce que vous voulez que je vous chante? aimez-vous les vieilles chansons?...
Et tout de suite elle commença la chanson duPetit Soldat:
Je me suis engagéPour l’amour d’une blonde...
Je me suis engagéPour l’amour d’une blonde...
Elle avait une jolie voix juste, dont elle se servait adroitement. Et elle chanta avec une plaintive douceur le récit touchant du petit soldat qui «veut qu’on mette son cœur dans une serviette blanche...»
Le salon s’était rempli dès que Bijou avait commencé à chanter. Et les physionomies étaient vraiment amusantes à voir. Jean écoutait, nerveux, tirant sa moustache blonde qui criait entre ses doigts. M. de Rueille, énervé par cet air dolent, agacé de voir tous ces gens qui admiraient Denyse, faisait les cent pas à l’autre bout du salon, affectant de ne pas entendre.
Pierrot, la bouche ouverte, regardait de toutes ses forces. Le petit La Balue, accoudé à une console, dans une pose contractée et ridicule, fixait sur la jeune fille ses yeux ternes, qu’il s’efforçait de rendre magnétiques, avec une insistance tellement effrontée que Henry de Bracieux se sentait une étonnante envie de l’aller gifler. Et l’abbé Courteil lui-même, empoigné, ému, écarquillait les yeux et respirait bruyamment. Seul, Hubert de Bernès écoutait avec une attention polie, mais relativement indifférente.
Les femmes, sauf peut-être Gisèle de La Balue, admiraient sincèrement Bijou. Madame de Nézel écoutait, les yeux tristes et le sourire plein de bonté. Quant à M. de Clagny, tout ce qu’il y avait en lui de sensibilité et de tendresse semblait s’élancer vers cet être délicat et joli. Ses yeux, tout chargés de caresses, enveloppaient à la fois le délicieux visage, les petits doigts roses qui couraient sur les cordes, et la taille souple de Bijou. Et lorsque, ayant fini de chanter, elle vint à lui, sans se soucier des compliments qui pleuvaient sur elle, demandant, gentiment câline: «Ça ne vous a pas trop ennuyé?...» il fut un instant sans répondre. Une émotion l’étranglait. A la fin, il dit:
—Je vous la redemanderai souvent, cette chanson!... oui... je viendrai vous voir... et vous me chanterez lePetit Soldat... vous voudrez bien?...
Un désir le prenait d’entendre chanter Bijou pour lui, pour lui tout seul, sans partager sa voix et son charme avec tous ces gens qu’il avait en horreur.
Elle répondit, l’air heureux:
—Vous viendrez tant que vous voudrez, et je vous chanterai tout ce que vous voudrez...
Puis, d’une glissade, elle fila vers Jean de Blaye, isolé à un bout du salon:
—Ça t’ennuie, toi, quand je chante, n’est-ce pas?...
Il dit, surpris de la question, surpris aussi que Bijou s’occupât de lui,
—Mais non!... pourquoi?...
—Parce que je te voyais tout à l’heure... tutirais tes moustaches d’un air furieux... et tu avais l’air de t’ennuyer... ah!... ce que tu en avais l’air!...
—Une idée que tu te fais!...
—Que non!... je ne me fais jamais d’idées, comme tu dis, quand il s’agit de ceux que j’aime!... je suis très clairvoyante, au contraire... Pourquoi fronces-tu les sourcils?...
—Mais je ne fronce pas les sourcils...
—Si!... et on dirait que ça t’ennuie aussi, ce que je viens de te dire?...
—Qu’est-ce que tu viens de me dire?...
—Que je suis clairvoyante?... et ça t’ennuie parce que tu as peur que je ne voie qu’il y a quelque chose?...
Très troublé, il demanda:
—Quelque chose?... quoi?...
—Quoi?... je n’en sais rien!... mais sûrement tu as quelque chose... tu n’es plus du tout le même depuis... tiens, depuis que nous sommes à Bracieux, à peu près...
Il dit, cherchant à plaisanter:
—Vraiment?... je suis si changé?... et le plus curieux, c’est que je ne me doute pas de ce changement...
Bijou haussa ses jolies épaules.
—Ne cherche donc pas à me rouler, mon pauvre Jean!... je te connais trop bien, vois-tu?... oui... tu es changé!... tu es devenu peu à peu brusque, inquiet, préoccupé... Tiens!... veux-tu que je te dise...
Assise, assez loin d’eux, madame de Nézel les regardait de son même air doucement résigné et triste. L’œil violet de Bijou coula de son côté, luisant entre les cils touffus, et elle acheva:
—Tu aimes quelqu’un qui ne t’aime pas!...
Jean de Blaye rougit violemment:
—Tu ne sais ce que tu dis!...
—Alors pourquoi rougis-tu?... Oh!... que tu es orgueilleux!... ça te vexe que j’aie deviné ça!...
Après un silence, elle ajouta:
—Est-ce que tu le lui as dit?...
—Si j’ai dit quoi?... à qui?... mais tu es folle, mon pauvre Bijou!...
—A mad...
Elle s’arrêta, le visage tourné vers madame de Nézel, et reprit:
—A celle que tu aimes... lui as-tu dit que tu l’aimais?...
Il murmura d’une voix assourdie:
—Non!...
—Tu n’oses pas?... pourquoi?... j’entends tout le temps grand’mère, Bertrade et Paul... et l’oncle Alexis... répéter que tu es de ceux qu’on aime... elle aussi t’aimerait... et elle t’épouserait bien, va!...
Elle s’inclina, lui effleurant presque l’oreille de son souffle, sans se soucier de l’effet produit par cette familiarité, et proposa:
—Dis donc?... si tu voulais?... je lui parlerais bien, moi!... et je suis sûre de sa réponse...
Jean se leva d’un mouvement brusque, et, saisissant la main de Bijou:
—Qu’est-ce que tu dis?...
—Je dis qu’elle t’aimera... si elle ne t’aime pas déjà...
Il balbutia, effaré:
—Mais de qui parles-tu?... de qui?...
L’air hésitant et ingénu, elle répondit, si bas qu’il entendit à peine le commencement de la phrase:
—Je parle de...
—Bijou!...—cria Pierrot qui les sépara brusquement,—grand’mère te fait dire qu’on oublie le thé!...
Et, regardant leurs figures animées, il demanda:
—Tiens!... vous êtes rouges comme des guignes! c’est vrai qu’on cuit ici!...
Denyse s’éloignait en courant, il dit encore:
—On croyait, de là-bas, que vous vous disputiez?...
Jean répondit, pour répondre quelque chose:
—Ah!... on croyait ça!...
—Oui... surtout grand’mère qui le croyait!... c’est même pour ça qu’elle m’a envoyé chercher Bijou pour le thé!... tu me promets qu’elle n’a pas de chagrin, Bijou?...
—Et quel chagrin veux-tu qu’elle ait, mon bonhomme?...
Souriant, il ajouta:
—Qui donc crois-tu qui se chargerait de lui en faire, du chagrin?... la situation dans la maison ne serait pas drôle pour celui-là!...
Le petit répondit avec une animation extrême:
—C’est qu’elle est si gentille!... et si bonne!...je l’adore, moi!... et Paul aussi!... et Henry!... et M. Giraud!... et les mômes de Bertrade!... et l’abbé!... et tout le monde!... jusqu’au petit La Balue qui la gobe, lui qui ne gobe personne!... oui... il lui a raconté je ne sais quoi dans un coin après le dîner... et pendant qu’elle chantait, donc!... as-tu vu ces yeux cuits qu’il faisait?... non, mais les as-tu vus?...
—Mais tais-toi donc!...—fit Jean agacé,—tu es fatigant, si tu savais, mon petit Pierrot!...
Bijou rentrait dans le salon, Henry de Bracieux la saisit au passage.
—Dis-moi donc—demanda-t-il avec humeur—ce que La Balue te racontait de si intéressant tantôt?...
—Où ça?...
—Ici... après le dîner?...
—Ici?... répéta Bijou qui sembla chercher, après le dîner?... tiens, justement, il me parlait de toi!...
—De moi?...
—Oui... de toi!... il te trouve beau, beau!... mais il trouve aussi que tu ne sais pas mettre en valeur ta beauté...
—As-tu fini de te moquer de moi?...
—Mais je t’assure que je ne me moque pas le moins du monde... il m’a même recommandé de te dire de mettre, au lieu de tes affreux cols cassés—c’est lui qui parle, tu sais?—des cols... ah! comment donc déjà?... des cols Van Dyck... qui ne cacheront pas ton cou... oui... il paraît que tu asun cou superbe... et des attaches!... et des dents!... je voudrais que tu puisses l’entendre faire les honneurs de ton physique...
—De mon physique... à moi?...
—Oui... tu croyais peut-être que c’était du mien qu’il me parlait?... pas du tout!... il m’a dit, d’ailleurs, qu’il allait te dire tout ça dans des vers!... pas les cols Van Dyck, mais le reste...
—Il est idiot, cet être-là!...
—Oh!.. mon Dieu... il est insignifiant!...
—Tu es tellement bonne, toi!... tu ne bêches jamais personne... attention, le voilà qui emballe, le clan La Balue!...
Et, joyeux, Henry cria à demi-voix:
—Hip!... Hip!... Hurrah!!!
M. de la Balue, qui revenait du vestibule portant un lot de manteaux, le regarda avec étonnement. Et dans le hall, une petite scène de famille eut lieu.
Le bonhomme voulait absolument forcer sa femme et sa fille à s’envelopper la tête dans des tricots sordides pour éviter un refroidissement. A la fin, il céda.
Bijou, en disant au revoir à madame de Nézel, lui tendit sa petite main et lui planta si droit dans les yeux son beau regard ingénument curieux, que la jeune femme se détourna, gênée par la persistance de ce regard singulier. Il lui semblait que cette enfant avait découvert le secret de sa vie, et de cela elle souffrait atrocement. Mais la grâce de Bijou était si grande, sa puissance attractivesi forte, que Madame de Nézel ne sentait au fond de son cœur que de l’affection pour la délicieuse petite créature qui lui volait inconsciemment son bonheur.
—Ouf!...—fit joyeusement Denyse en rentrant dans le salon où il ne restait plus que M. de Clagny et la famille,—il est minuit et demi, vous savez!... ils étaient vissés tous... j’ai cru qu’ils voulaient ne plus nous quitter jamais!...
—La famille de La Balue n’est pas belle!... dit l’abbé.
La jeune fille protesta:
—Mais ils ne sont pas si laids!... il faut s’y habituer... tout est là!...
—Le petit La Balue est horrible!—fit madame de Bracieux,—et puis il a quelque chose de visqueux... quand on lui donne la main, c’est comme si on touchait une anguille...
—Et la jeune fille donc!—dit Pierrot—fi!... elle a des petits yeux de cochon!... et Louis aussi a des petits yeux!...
—Ils sont très gentils tout de même!...—fit Bijou conciliante.
Madame de Bracieux ajouta:
—Et d’excellente maison!... ils descendent de La Balue... du cardinal... du vrai...
—Mon Dieu!—fit doucement Bijou,—il vaudrait peut-être mieux pour Gisèle ne pas descendre de la cage de fer... et avoir les yeux plus grands... mais enfin, puisque c’est comme ça!...
M. de Clagny se mit à rire et dit, cherchant son chapeau, égaré dans un coin:
—Il faut un certain aplomb pour sortir d’un salon comme celui-ci... on sent à quel point on sera épluché!...
—N’ayez pas peur!—affirma Bijou,—on ne vous épluchera pas, vous!... vous pourriez cependant supporter «l’épluchage», mais je vous promets que vous ne serez pas épluché!... me croyez-vous?...
Le comte répondit en serrant affectueusement les petites mains tendues vers lui:
—Je vous crois!...
SEpenchant par la fenêtre, Pierrot cria:
—Tu montes à cheval, Bijou?...
Denyse, qui traversait la cour, indiqua de la main sa jupe d’amazone:
—Tu penses que, par cette chaleur, je ne m’amuserais pas à me promener avec une robe de drap, si je ne montais pas à cheval...
—Où vas-tu?...
—Pourquoi?...
—Pour que nous allions au-devant de toi, nous deux M. Giraud, à onze heures!...
Derrière Pierrot se montrait la tête du professeur. Bijou répondit:
—Je vais aux Borderettes faire une commission à Lavenue.
Puis, apercevant Giraud, elle dit gentiment:
—Bonjour!... à tout à l’heure, alors?...
Patatras attendait à l’ombre. Le vieux cocher qui accompagnait toujours Bijou la mit à cheval, puis monta à son tour, se disposant à suivre. En le voyant, Pierrot cria encore:
—Comment se fait-il que pas un des cousins ne monte avec toi?...
—Je ne leur ai pas dit que je sortais...
—Ah!—fit-il avec regret,—si j’étais libre, moi!... comme j’irais avec toi!...
Elle se retourna sur sa selle, d’un mouvement souple qui indiquait que rien ne la serrait ni ne la gênait, et répondit en riant:
—Je ne te le dirais pas non plus!...
Dès que Bijou eut passé la grille, elle mit au galop Patatras, que les mouches ennuyaient. Elle allait dans l’air chaud, au-devant du soleil qui lui arrivait en face, couvrant de rayons brûlants son joli visage qui ne rougissait pas. Elle ne s’arrêta qu’à l’entrée du sentier qui menait aux Borderettes, descendant presque à pic et semé de pierres roulantes. Au fond de la petite vallée, très verte en dépit de la sécheresse, la ferme se dressait toute blanche, couronnée de briques, avec l’aspect d’un joujou très neuf.
Quand elle fut au bas du raidillon, Bijou tira de sa poche une petite glace, et arrangea son voile et les mèches folles qui voltigeaient autour de ses oreilles et de son cou. Elle cueillit dans la haie une touffe de fleurs de mûrier qu’elle mit à son corsage, chiffonna gentiment le mouchoir garni de valenciennes qui sortait de la petite poche de côté, et reprenant le galop, vint s’arrêter devant l’entrée de la ferme.
Une voix enrouée appela:
—C’est-y qu’vous êtes là, maît’ Lavenue?...
Et un petit valet sortit de la maison en disant:
—Y n’m’entend point que j’crès!... j’vas l’querri...
Un instant après, un grand homme de trente-cinq ans, maigre, blond, un peu voûté, très pur type de paysan normand, apparut soufflant, suant, et si rouge qu’il tournait positivement au violet.
—Oh!...—fit-il, cherchant à reprendre sa respiration,—c’est vous, mad’moiselle Denyse!... c’est donc vous!...
Elle dit en souriant:
—Mais oui, monsieur Lavenue, c’est moi!...
Il demanda, s’avançant la main tendue:
—C’est-y point qu’vous voulez descendre?...
—Non... merci!... je viens seulement vous faire une commission de la part de grand’mère... c’est pour le déjeuner de la Confirmation... c’est lundi prochain... mais vous devez savoir ça, vous qui êtes maire?...
—Oui... j’le sais!...
—Eh bien, grand’mère voudrait avoir ce jour-là de très belles pêches... de très belles poires... enfin, beaucoup de belles choses qui poussent dans le potager des Borderettes...
—On vous portera tout ça, mademoiselle Denyse!... Madame la marquise peut êt’ tranquille... ça sera bié choisi...
Puis, voyant que la jeune fille faisait tourner son cheval, il dit, la regardant avec une admiration en quelque sorte hébétée:
—C’est-y qu’vous r’partez déjà?... vous n’voulez-t’y point vous rafraîchir un brin?... un bol d’lait?... qu’c’est qu’vous aimez tant l’bon lait!...
Il ajouta, persuasif, en prenant la bride de Patatras:
—Ça fera r’poser un brin aussi le ch’va... qu’c’est qu’il a bié chaud...
Le langage de «maît’ Lavenue» amusait toujours Bijou. Ce grand diable de Normand, émigré en Touraine depuis plus de dix ans, n’avait rien perdu de son accent primitif.
C’était madame de Bracieux qui, mécontente des fermiers tourangeaux, avait eu l’idée de cette greffe. Jamais Charlemagne Lavenue n’avait fraternisé avec les gens du pays. Il était craint et admiré de ces hommes simples et maladroits, qui le voyaient s’enrichir à la place même où d’autres s’étaient ruinés. Il avait peu à peu, en faisant «venir du monde de chez lui», transformé les Borderettes en petite Normandie, et telle était sa force qu’il était arrivé, lui, intrus, à se faire élire maire de Bracieux, sautant à pieds joints par-dessus les anciens notables.
Voyant que Denyse ne répondait pas, il la prit par la taille et la posa à terre en disant:
—Vous voulez bié... s’pas?...
Puis, donnant le cheval à tenir au cocher, il indiqua la porte en s’effaçant pour faire passer Bijou. Tout de suite, elle dit, l’air aimable:
—C’est gentil, chez vous, monsieur Lavenue!... est-ce que je connaissais déjà cette pièce-ci?... non?... je ne crois pas?...
—Vous la connaissiez, mad’moiselle... seulement,c’est qu’on a r’blanchi... alors, comprenez, ça change!...
Elle reprit, en souriant:
—Quand vous serez marié, ça sera tout à fait bien...
«Maît’ Lavenue», qui regardait goulûment Bijou, releva sa tête hérissée, la secoua, et dit avec un peu d’hésitation:
—Je n’peux point m’décider à donner un’maîtresse à la ferme... pa’ce que j’en trouve point eun’ qui m’aille...
Et après un instant de silence, il acheva:
—... Dans celles qu’c’est que j’pourrais avoir!...
—Pourquoi donc ça?... toutes les jeunes filles de Bracieux, et de Combes, et de tous les villages autour des Borderettes, vous épouseraient, monsieur Lavenue!... et il y en a de très jolies...
Il répondit, tout rouge, en tortillonnant l’énorme casquette à ponts qu’il ne quittait jamais quelle que fût la saison:
—J’les trouve point comme ça!...
—Vous êtes difficile!... vous ne trouvez pas Catherine Lebour jolie?...
—Non, mad’moiselle Denyse...
—Et Joséphine Lacaille?...
—Non, mad’moiselle Denyse...
—Et Louise Pature?...
—Non, mad’moiselle...
Elle se mit à rire:
—Alors, aucune femme ne vous plaît?...
—Si... tout d’même... y en a eune...
Elle demanda, attachant sur le paysan son beau regard ingénu:
—Laquelle?...
Lavenue devint plus rouge encore, et, se baissant d’un mouvement gauche pour ramasser sa casquette qu’il venait de laisser tomber, il balbutia:
—J’peux point l’dire... c’est point eun’ femme pour moi!...
Bijou n’entendit pas sa réponse. La taille cambrée, la tête renversée, elle buvait lentement un second bol de lait. Et le fermier qui se relevait resta un instant immobile, les yeux élargis, contemplant cette créature fragile avec une admiration craintive et ahurie, tandis qu’à son visage montaient des bouffées chaudes qui l’étouffaient.
Et comme Bijou, qui avait fini de boire, l’examinait en souriant, il dit, essuyant du dos de sa main son front où perlaient d’énormes gouttes de sueur:
—Nom de nom, qu’y fait chaud!...
—Je vous remercie, monsieur Lavenue,—fit Denyse qui se leva,—votre lait était exquis...
Il demanda, l’air malheureux:
—Et comme ça, c’est-y qu’c’est qu’vous partez déjà?...
—Comment «déjà?...» mais il y a au moins un quart d’heure que je suis chez vous!...
Il balbutia:
—Y n’m’a point paru long, c’quart d’heure-là!...
Et, d’une voix très basse:
—J’vous r’mercie bien, mad’moiselle Denyse, d’l’honneur qu’c’est qu’vous m’avez fait... j’l’oublierai point... bié sûr!......
Bijou avait, en se levant, fait tomber le petit bouquet de son corsage. Comme elle regardait vers la porte pour voir si les chevaux étaient là, le paysan, d’un mouvement rampant, allongea vers le sol son grand corps noueux, et s’empara des fleurs qu’il fit rapidement disparaître dans l’ouverture de sa blouse.
Le domestique allait mettre pied à terre pour aider Denyse à remonter à cheval; elle lui fit signe de ne pas bouger:
—Monsieur Lavenue me remettra bien à cheval... il est très fort...
Elle avançait son pied, prête à le poser dans la main du fermier, mais il ne lui en laissa pas le temps. La saisissant des deux mains par la taille, il l’appuya un instant contre lui, et la posa bien au milieu de la selle. Elle dit, stupéfaite:
—Ah bien!... quand je le disais, que vous étiez fort!... comment avez-vous pu me poser comme ça à bout de bras sur mon cheval qui est si grand?...
Puis, comme il restait sans parler, les yeux voilés, respirant avec effort, elle conclut:
—Là!... vous voyez!... c’était trop lourd!... vous êtes tout essoufflé...
Sans lui laisser le temps de répondre, elle partit en disant:
—Au revoir!... et encore merci!...
Au moment de sortir de la cour, elle se retourna pour crier au fermier resté piqué à la même place, immobile, les bras ballants:
—N’oubliez pas les pêches et les poires de grand’mère, monsieur Lavenue!...
Puis elle regarda sa montre. Il était onze heures cinq. Elle avait le temps de rentrer sans se presser. Il fallait laisser à M. Giraud et à Pierrot le temps de venir au-devant d’elle, la récréation ne commençait qu’à onze heures. En traversant un village, elle cueillit à une grosse touffe de clématite qui retombait par-dessus le mur du cimetière, un bouquet pour remplacer celui qu’elle avait perdu. Puis, quand elle se retrouva seule dans la campagne, elle prit de nouveau la petite glace et ébouriffa gentiment ses cheveux qui, à présent, ne frisaient plus assez, aplatis par la chaleur. A onze heures et demie, ne voyant pas arriver ceux qu’elle attendait, un peu d’impatience lui vint et elle mit au galop Patatras qui, très veule, s’arrêtait voulant à toute force brouter les haies. Soudain son joli visage joyeux prit une expression sérieuse, presque triste. A ce moment, elle était dans un petit pré qui longeait le bois. Une voix cria:
—Hé!... Bijou!... c’est comme ça que tu nous brûles!...
Elle s’arrêta court, l’air surpris, et revint sur ses pas. Pierrot et M. Giraud, étendus à l’ombre, se levaient, laissant dans l’herbe foulée la marque de leurs corps.
—Comment... c’est déjà vous!...—dit-elle,—je ne croyais pas vous rencontrer si loin!... à quelle heure êtes-vous donc partis?...
Pierrot répondit:
—Un peu avant l’heure...
Et, malicieux, il ajouta, en louchant sur son professeur.
—M’sieu Giraud a été un amour!... il a lâché un peu plus tôt... sans que je sois obligé de beaucoup le prier... et à présent, si nous voulons être à Bracieux à midi, nous pouvons nous tirer les pattes!...
Ils marchaient à côté de Bijou. Elle demanda, s’adressant à Giraud:
—Êtes-vous remis de votre soirée d’hier?...
—Remis?...—fit le jeune professeur,—pourquoi «remis»?...
—Parce que vous n’avez pas dû vous amuser!... M. de Tourville et M. de Juzencourt vous ont successivement bloqué dans les coins pour vous raconter, l’un que Charles de Tourville s’était embarqué avec Guillaume le Conquérant en 1066, l’autre qu’un Juzencourt avait, en 1477, combattu Charles le Téméraire sous les murs de Nancy... est-ce vrai?...
—Très vrai!... et M. de Juzencourt a ajouté «qu’il n’y avait dans sa famille que du sang bleu»... je n’ai pas bien compris pourquoi il me racontait ça!...
—Pour vous montrer que, tracés nettement depuis 1477 seulement, mais sans la moindremésalliance, les Juzencourt sont plus respectables que les Tourville...
—Ah!...
—Oui... M. de Tourville a épousé «une demoiselle très bien», mais qui s’appelle Chaillot et dont le père est à la Bourse... vous voyez que—côté Tourville—si c’est plus ancien, c’est moins pur!... vous faisiez une si bonne figure, en écoutant tout ça!... j’aurais bien ri si vous n’aviez pas eu l’air si malheureux!...
—Ça n’était pas l’embêtement causé par les racontars Tourville et Juzencourt qui lui donnait cet air là,—fit observer Pierrot:—depuis quelque temps, il est toujours comme ça, même avec moi... et je te promets que pourtant je ne l’accable pas de racontars sur Charles le Téméraire ni sur Guillaume le Conquérant!...
Bijou dit en riant:
—J’en suis convaincue!...
Pierrot protesta:
—Mon Dieu!... c’est pas l’embarras, j’pourrais bien... mais zut!...
—Zut... encore?...—fit d’un ton de reproche le jeune répétiteur ennuyé,—vous savez que M. de Jonzac déteste cette façon de parler... il voudrait vous voir plus châtié... plus correct de langage...
—Bah!... s’il causait avec mes camarades, il en entendrait bien d’autres, papa... et il s’y ferait tout de suite!... c’est toujours comme ça!... affaire d’entraînement!...
—Je ne vois pas très bien,—dit Bijou,—l’oncle Alexis s’entraînant à causer avec tes camarades!...
Tout en parlant elle s’arrêta, indiquant quelque chose sous bois:
—Oh!... le beau sorbier!... est-il rouge!... comme c’est joli, ces grappes!...
—En veux-tu, du sorbier?...—proposa Pierrot.
—Je veux bien!... il est si beau!...
Le gamin entra dans le taillis. On entendit craquer les branches qu’il brisait sur son passage, et, bientôt la tête rouge de l’arbre oscilla, balancée, s’abaissant et se relevant en de brusques secousses.
Bijou, la tête inclinée, le regard perdu, semblait rêver, oublieuse de ce qui se passait autour d’elle. La voix de Pierrot criant: «Faut-il en cueillir beaucoup?...» la fit tressaillir.
Timidement, Giraud, qui caressait avec douceur l’épaule de Patatras, demanda:
—Vous n’avez aucun ennui, mademoiselle?...
—Moi?... mais non!... pourquoi?...
—Parce que vous paraissez un peu différente de vous-même... un peu triste...
Elle dit, avec un sourire forcé:
—Triste?... moi?...
—Oui... tout à l’heure, quand vous avez passé devant nous sans nous voir, vous paraissiez triste, très triste... et maintenant encore...
—Tout à l’heure... c’est possible... oui... je n’étais pas gaie... mais à présent, je n’ai aucune raison de ne pas l’être... au contraire!... je me senssi bien ici... dans cette prairie de velours... sous ce beau soleil que j’aime tant!...
Elle acheva, sans s’occuper du jeune homme, parlant comme dans un rêve:
—Oui, je suis bien!... je voudrais rester ainsi toujours... toujours...
Elle posa contre ses lèvres fraîches le petit bouquet de clématite avec lequel elle jouait depuis une minute, puis elle le remit à son corsage, sans voir la main que Giraud tendait passionnément vers les pauvres petites fleurs fanées déjà.
Pierrot sortait du fourré, portant une énorme botte de sorbier. Bijou, qui avait repris sa mine souriante, le remercia: