IX

—Tu es gentil, mon Pierrot!... d’autant plus que tu vas avoir la peine de porter ça pendant encore un kilomètre...

—Bah!... pour te faire plaisir, je ferais des choses bien plus embêtantes!...

—Tu es un bon Pierrot!...

—C’est pas que je suis bon...

Il s’approcha plus encore, frôlant le cheval, et acheva très bas:

—C’est que je t’aime!...

Bijou ne répondit pas.

Au bout d’un instant, Pierrot reprit:

—Ce que tu as bien chanté, hier soir!... s’pas m’sieu Giraud?...

—Merveilleusement!—dit le professeur—et quelle jolie voix!... si pure!... si fraîche!... Ah!je comprends maintenant ce que je ne comprenais pas hier!...

—Quoi donc?...

—La puissance infinie de la voix!... oui, avant de vous avoir entendue, j’ignorais... ce que je connais bien à présent!... vous chanterez encore, n’est-ce pas, mademoiselle?... quand je pense que, depuis trois semaines que je suis au château je n’avais pas encore eu le bonheur de...

—Je vous donnerai ce «bonheur-là» tant que vous voudrez!...

Elle plaisantait maintenant. La petite créature de rêve de tout à l’heure était redevenue Bijou.

En approchant du château, elle mit sa main au-dessus de ses yeux et dit:

—Qu’est-ce qu’il y a donc?... le perron a l’air noir de monde...

Pierrot répondit avec humeur:

—Parbleu!... c’est eux tous qui te guettent!... voilà Paul... voilà Henry... et m’sieu l’Abbé!... et l’oncle Alexis!... et Bertrade!... Tiens!... qu’est-ce que c’est que ça?... tu as raison... il y a d’autres gens... Ah!... c’est le père Dubuisson... et Jeanne... et puis il y a encore un monsieur que je ne connais pas!... un monsieur tout en noir... ben! faut qu’il soit frileux pour venir à la campagne en noir par une chaleur pareille!...

Bijou dit:

—C’est peut-être M. Spiegel... le fiancé de Jeanne?... on devait nous l’amener...

—Oui... ça doit être ça!... dis donc?... il n’apas l’aspect folichon, le fiancé de ta Jeanne!... elle non plus, d’ailleurs!...

Bijou s’était retournée pour voir ce que devenait Giraud qui ne disait plus rien. Il suivait la jeune fille l’adorant comme une idole. A ce moment, tandis que Pierrot très occupé regardait dans la direction du château, le petit bouquet de clématites se détacha du corsage, et vint rouler aux pieds du professeur. Vivement il le ramassa et le glissa dans son portefeuille, après l’avoir baisé avec une sorte de dévotion passionnée.

Derrière lui silencieux et correct, le vieux cocher se mit à rire.

M. DUBUISSON, que les étudiants appelaient «le père Dubuisson», était le recteur de l’académie. Il avait amené sa fille à Bracieux, où elle devait passer une semaine avec Bijou. Le fiancé de Jeanne, un jeune professeur nouvellement nommé à la faculté de Pont-sur-Loire, les avait accompagnés.

—Comme tu dois avoir chaud, mon Bijou! cria la marquise apparaissant à une fenêtre.

Denyse répondit, en s’appuyant sur la main de M. de Rueille pour descendre de cheval:

—Mais non grand’mère!... c’est M. Giraud et Pierrot qui ont chaud!... moi, je suis très bien...

Elle embrassa Jeanne de tout son cœur, dit bonjour à M. Dubuisson, et, l’air indécis, se tourna vers le professeur, qui la contemplait bouche bée.

—Bijou!... c’est monsieur Spiegel!...—fit mademoiselle Dubuisson.

D’un joli geste, très gracieux, très prenant, Bijou tendit au jeune homme sa patte fine en disant:

—Nous sommes déjà de vieux amis!...

Puis, elle murmura à l’oreille de Jeanne:

—Il est charmant, tu sais, tout à fait charmant!...

M. Spiegel entendit-il cette appréciation aimable, ou est-ce par hasard qu’il devint, au même instant d’une rougeur intense?

—Va vite te changer, Bijou!—commanda la marquise.

—Mais, grand’mère, je n’ai pas chaud!... vrai de vrai!...

—Viens ici!... que je voie ça?...

Docile, Bijou vint se camper devant madame de Bracieux, et, se baissant, elle tendit son dos, très habituée à ces vérifications hygiéniques.

—Eh bien, grand’mère?...—demanda-t-elle quand la marquise retira sa main, qu’elle avait introduite entre le col de la chemise et la peau,—eh bien!... quand je vous le disais?...

—C’est, ma foi, vrai!—grommela madame de Bracieux,—elle n’a pas chaud!... c’est incompréhensible!... alors, reste comme ça, si tu veux!...

Elle fit pirouetter devant elle sa petite-fille et affirma, satisfaite:

—Tu es, d’ailleurs, très bien!... ça va joliment, ces petits habits de piqué blanc!...

—Ça va à Bijou!...—dit Bertrade,—parce que, avec sa peau, tout va... mais à la plupart des femmes, ces petits habits anglais vont au contraire bien mal...

L’abbé Courteil regarda la jupe noire, la veste blanche, et Bijou elle-même, et conclut:

—Dans tous les cas, c’est ravissant, ce blanc et ce noir!... mademoiselle Denyse a l’air d’une grande hirondelle...

—Eh! eh!...—fit la marquise, en toisant l’abbé avec bienveillance,—c’est gentil, cette comparaison!...

Pendant que tout le monde s’occupait d’elle, Bijou, très aimable, causait, sans plus entendre ce qu’on disait avec M. Spiegel, un peu isolé au milieu de tous.

C’était un jeune homme à l’air grave et doux, gourmé presque, si la gaîté de ses yeux n’eût corrigé la sévérité de la bouche et l’austérité du maintien. Assez grand et très svelte, il s’habillait de vêtements sombres, bien coupés. D’ensemble, M. Spiegel donnait un peu l’impression d’un jeune clergyman élégant. Fasciné, ébloui par la beauté et la grâce de Bijou, il fixait sur elle des yeux pleins d’une extase étonnée, tandis qu’elle l’examinait à la dérobée, surprise de voir que le fiancé de Jeanne était aussi «réussi».

Le déjeuner parut long. Tous les hôtes de la marquise s’observaient mutuellement, les uns préoccupés et silencieux, les autres plus loquaces, mais singulièrement préoccupés aussi.

Madame de Bracieux assistait, sans y rien comprendre, à ce changement d’attitudes, à cette sorte de transformation qui s’accomplissait depuis quelques jours. Elle ne reconnaissait plus le petit monde qu’auparavant elle dirigeait si facilement à son gré.

Seuls, M. Spiegel et Bijou, placés l’un près de l’autre, causaient avec l’animation de ceux qui parlent non pas seulement pour dire quelquechose, mais parce qu’ils ont quelque chose à dire.

Plusieurs fois Jeanne Dubuisson, assise à la droite de M. Spiegel, se tourna vers lui avec une petite flamme dans son regard bleu si bon. Elle songeait, chagrine, que bien certainement son fiancé prenait à regarder Bijou plus de plaisir qu’à la regarder elle-même. Et une tristesse lui vint à l’idée que jamais il n’avait posé sur elle des yeux aussi expressifs que ceux qu’il attachait en ce moment sur Bijou.

Jeanne, qui avait dix-neuf ans, paraissait beaucoup plus âgée que Denyse, bien qu’elle fût un peu du même modèle. Les cheveux, blonds comme ceux de Bijou, étaient moins cendrés, moins brillants, mais plus épais; les yeux d’un bleu moins rare; les dents aussi blanches, mais moins bien rangées; la peau moins éclatante; les attaches moins fines. Bijou, toute petite, mettait pour se grandir des talons trop hauts. Jeanne, assez grande, ne portait que des talons anglais très bas. Tandis que l’une était en quelque sorte un éblouissement, l’autre passait presque inaperçue, jolie surtout du très grand charme qui venait de son exquise bonté.

Après le déjeuner, Bijou emmena tout de suite Jeanne dans le parc. Elle l’avait à peine revue depuis que son mariage était décidé.

—Pourquoi—demanda-t-elle—m’avais-tu dit d’un air tranquille que M. Spiegel était «bien»?...

—Mais—fit mademoiselle Dubuisson—parce que je le trouve tel... est-ce que toi, tu ne...

—Ne fais donc pas la bête!... tu sais parfaitement qu’il est mieux que «bien»...

—Mais...

—Oui... d’après la description que tu m’avais faite de lui, je m’attendais à trouver un bon petit jeune homme, l’air bien sage, même un peu pion... et au lieu de ça, tu nous amènes un monsieur charmant!... on prévient... on ne fait pas de ces surprises-là!...

Et, sans laisser à Jeanne le temps de répondre:

—Où l’as-tu connu?...

—Ce printemps... à Pâques... quand nous sommes allés à Bordeaux chez ma tante...

—Et ça s’est décidé tout de suite!...

—Non... mais je l’ai aimé tout de suite...

—Oui... tu es une tendre, toi!...

—Et j’ai bien vu que lui aimait beaucoup, beaucoup, à se trouver avec moi...

—Et puis?...

—Et puis... nous sommes partis... moi, le cœur très gros, naturellement!... je croyais que je m’étais trompée... qu’il ne pensait pas du tout à moi....

—Tu ne m’as rien dit de tout ça!...

—Non... d’abord je me figurais que c’était fini... ensuite, à personne, pas même à toi, je n’aurais voulu parler de ces choses... il me semble que, quand on aime tant, il ne faut parler de son amour qu’à soi-même... c’est la seule chance que l’on ait d’être vraiment compris...

—Alors,—demanda Bijou en riant,—tu supposes que je n’entends rien à l’amour?...

—A l’amour tel que je le comprends?... non!... tu es trop jolie, toi, vois-tu, trop fêtée, trop adorée, pour pouvoir, comme moi, isoler ton cœur dans une affection immense... et unique...

Bijou soupira et dit avec tristesse:

—Ça doit être si bon, pourtant, d’aimer comme ça!...

—Dame!... ça te serait facile!... ton cousin de Blaye t’adore!... oh!... ne proteste pas!... ça saute aux yeux!... je l’ai vu à l’instant...

—Tu rêves!...—fit Bijou, l’air abasourdi.

—Que non!... il t’aime, il t’aime à la folie... et il me semble très digne d’être aimé, celui-là!...

—Au lieu de dire des bêtises, achève-moi plutôt l’histoire de ton mariage... Nous disions que quand tu avais quitté Bordeaux, tu croyais que c’était fini?... après?...

—Après, il y a quinze jours, la chaire de philosophie s’est trouvée vacante... et papa a appris avec étonnement que M. Spiegel y était nommé... il m’a dit: «C’est une disgrâce... Pont-sur-Loire ne vaut pas Bordeaux!...» et puis, pas du tout... ce n’était pas une disgrâce...

—C’est lui-même qui avait sollicité son changement?...

—Juste!... et lundi dernier, il arrivait à la maison avec sa mère, qui me demandait à papa.

—Comment est-elle, sa mère?...

—Très bien... encore belle... mais l’air très sévère... un peu dur...

—Ne fais pas attention... toutes les protestantes ont cet air-là!...

—Comment sais-tu qu’elle est protestante?...

—Parce que je suppose qu’elle a la même religion que son fils...

—Qui est-ce qui t’a dit que M. Spiegel est protestant?...

—Personne... je m’en suis bien aperçue toute seule... ça n’a pas été long, va!...

—Mais comment peux-tu savoir...

—Je ne sais rien... mais je sais tout de même!... c’est très heureux d’épouser un protestant!... ils sont plus sérieux, plus réfléchis, plus fidèles...

—Oui... peut-être... mais sa mère paraît, je te l’ai dit, très sévère, très... et elle habitera avec nous!...

—Eh bien, tant mieux!... n’est-ce pas une sécurité d’avoir avec soi une mère un peu austère? c’est, d’abord, un porte-respect...

—Je crois que je n’ai besoin de personne pour me faire respecter... et, dans tous les cas, il me semble que, comme porte-respect, le mari est...

—Rien du tout!... rien! rien!... les parents c’est tout autre chose... et moi, j’ai été élevée dans le culte des parents... dans cette croyance que leur présence porte non seulement respect, mais bonheur au foyer...

—Eh! je crois ça aussi... pour papa!... mais madame Spiegel est une étrangère, pour moi, en somme... et je lui en veux un peu de venir troubler l’intimité dont j’aurais été si heureuse...

—Tu te diras qu’elle est la mère de ton mari, qu’il l’aime, et que tu dois l’aimer pour l’amour de lui...

—Tu as raison!... Que je voudrais te ressembler, mon Bijou!... tu es tellement meilleure que moi!...

—Je suis un ange, c’est convenu!...

—Tu plaisantes... mais, c’est joliment vrai, va!...

—Dis-moi?... ça ne va pas t’attrister de quitter ton fiancé pendant cette semaine que tu veux bien me donner?...

—Non... d’ailleurs, il viendra me voir avec papa... si ta grand’mère le permet... et puis, il va passer quelques jours à Paris...

—Et moi qui te promène comme une étourdie que je suis... sans penser que ce malheureux garçon se désole certainement de ton absence!... Rentrons, veux-tu?...

—Je veux bien!...

Bijou laissa couler entre ses cils frisés un regard luisant, et demanda, l’air indifférent:

—Explique-moi donc quel... incident peut t’avoir donné cette idée bizarre que Jean de Blaye m’aime?...

—La façon dont il te regardait pendant le déjeuner... et aussi son agacement quand, ce matin, nous t’attendions sur le perron, et qu’il t’a vue arriver avec le petit Jonzac et son répétiteur...

—Tu as trop d’imagination!...

—Non... je suis sûre qu’il t’aime... et beaucoup!... et toi?...

—Moi?...

—Oui... tu ne l’aimes pas, toi?...

—Non... pas comme tu l’entends, du moins!... c’est mon cousin... je l’aime comme on aime un cousin très gentil... mais qu’on connaît trop pour l’aimer autrement...

—C’est dommage!...

—Pourquoi?...

—Parce qu’il me semble que tu serais heureuse avec lui...

Bijou secoua la tête:

—Je ne crois pas!... il me faut un mari plus sérieux que Jean...

—Plus sérieux?... mais il a trente-quatre ou trente-cinq ans, M. de Blaye!...

—Qu’est-ce que ça fait?... il n’est pas sérieux, tu sais?... pas du tout!...

—Ah!... je ne savais pas!...

—Moi, je veux un mari qui n’aime que moi!...

—Jolie et séduisante comme tu l’es, tu peux être bien tranquille!...

Bijou s’arrêta au milieu de l’allée, et, indiquant l’avenue:

—Est-ce que ce n’est pas une voiture, là-bas?...

—Oui, parfaitement...

—Une voiture comment?... moi je ne vois rien... je suis tellement myope!...

—Un phaéton à deux chevaux... et un monsieur que je ne connais pas qui conduit...

—C’est bien ça!...

Et, comme Jeanne faisait un mouvement:

—C’est de M. de Clagny... un ami de grand’mère... le propriétaire de la Norinière.

—Ah!... ce monsieur si riche!...

—Si riche?... crois-tu qu’il soit si riche?... je n’ai pas entendu dire un mot de ça!...

—Mais si!... une fortune énorme... toute en terres...

Bijou n’écoutait plus. Elle avait cueilli une pâquerette qui s’épanouissait dans l’herbe, courbant au-dessus de l’allée sa petite tête craintive, et, distraite, elle l’effeuillait.

—Eh bien?... demanda Jeanne en souriant, combien t’aime-t-il?...

Bijou releva sa jolie tête et dit, surprise.

—Qui ça?...

—Celui pour qui tu interrogeais cette marguerite?...

—Je ne sais pas!... je ne l’interrogeais pour personne...

—Et qu’est-ce qu’elle t’a répondu?...

—Passionnément...

—Eh bien, elle a répondu pour tout le monde...

En montant derrière sa petite amie les marches du perron, Jeanne ajouta:

—C’est vrai!... tout le monde t’aime!... et tu le mérites bien, va!...

Quand les deux jeunes filles entrèrent dans le hall, les visages un peu endormis se réveillèrent subitement. Henry de Bracieux murmura un: «Enfin!... c’est pas malheureux!...» qui le fit regarder de travers par sa grand’mère, tandis queM. de Clagny venait, en courant presque, au-devant de Bijou.

Elle dit, gentille:

—A la bonne heure!... c’est aimable d’être revenu comme ça tout de suite nous voir!...

—Trop aimable!... vous allez en avoir de moi par-dessus la tête?...

Elle répondit, toute souriante:

—Jamais!...

Puis, prenant Jeanne par la main, elle la présenta:

—Jeanne Dubuisson... ma meilleure amie... que je vais perdre, car elle se marie!...

—Mais...—fit la jeune fille toute chagrine—pourquoi dis-tu ça, Bijou?... tu sais très bien que, mariée ou pas, je serai toujours ton amie...

—Oui... on dit ça... mais ça n’est plus la même chose!... quand on est mariée, on n’est ni aux parents, ni aux amis... on est à son mari... à lui tout seul...

M. de Clagny dit, à demi-voix:

—Que c’est beau, les illusions!...

Brusquement, Bijou se tourna vers lui, demandant:

—Qu’est-ce que vous dites?...

—Une bêtise!...

—Non... j’ai compris que vous vous moquiez de moi... parfaitement!... vous avez beau secouer la tête, je le sais bien tout de même que vous vous moquez de moi... et c’est parce que j’ai dit que, quand on est mariée, on n’est plus qu’au mari!...Eh bien, ça peut être très ridicule, mais c’est mon avis... et je parie bien que c’est aussi celui de M. Spiegel?...

Le jeune homme s’inclina en souriant sans répondre.

Bijou dit, s’adressant toujours au comte:

—Vous l’a-t-on présenté, monsieur Spiegel?... non?... alors, je répare cet oubli... monsieur Spiegel, le fiancé de Jeanne... qui n’ose pas soutenir que j’ai raison parce qu’il n’est pas en force... c’est vrai!... il n’y a ici que lui de marié... ou presque...

—Eh bien, et Paul?...—fit la marquise en riant.

—Paul!... Ah! oui!... c’est vrai!... je ne pensais plus à lui!... Enfin, les gens pas mariés dominent... Henry, Pierrot, M. l’abbé, M. Giraud, Jean... Tiens!... qu’est-ce qu’il a donc, Jean?... il a une drôle de figure!...

Jean de Blaye, assis dans un fauteuil de bambou, les yeux à demi fermés, la tête appuyée sur sa main, paraissait sommeiller. Il répondit:

—J’ai mal à la tête!...

Et comme elle insistait, le questionnant pour savoir comment cela était venu, il s’écria, bourru:

—Eh bien! quoi? c’est la migraine!... est-ce qu’on sait comment ça vient?... ça vient comme ça peut, mais ça vient!...

Bijou était passée derrière le fauteuil où se reposait son cousin. Elle reprit, sans se laisser décourager par sa brusquerie, en regardant sonvisage pâli, ses traits tirés, ses yeux largement cernés:

—Il faut que tu aies très, très mal pour avoir une mine pareille!... et pour avouer surtout que tu as quelque chose, toi qui poses toujours pour l’homme fort... Mon pauvre Jean!... je voudrais tant te savoir mieux!...

Elle s’inclina, et posant doucement ses lèvres sur les paupières meurtries du jeune homme, les y tint appuyées assez longtemps.

Jean de Blaye devint très pâle, puis très rouge, et, se levant d’un mouvement violent:

—Tu m’as fait peur!...—dit-il l’air gêné, le regard incertain,—c’est stupide!... mais je ne te voyais pas... et alors... ça m’a surpris...

M. de Clagny s’était levé, lui aussi, avec une sorte de colère, en voyant Bijou embrasser son cousin. Comprenant à quel point était ridicule son émotion jalouse, il se rassit et dit, goguenard:

—Si ce remède-là n’agit pas... c’est que la maladie de Blaye est incurable!...

M. de Rueille regarda avec envie Jean qui sortait du salon, et, s’adressant à Bijou d’une voix qui s’enrouait:

—Quand j’ai la migraine... et ça m’arrive souvent, hélas!... vous êtes moins compatissante...

M. Giraud restait pétrifié sur la petite chaise basse où il était assis. Les yeux fixés à terre, les lèvres serrées, il semblait n’avoir rien vu.

Pierrot, lui, s’écria franchement:

—En a-t-il une veine, cet animal de Jean!...

—Sans doute... sans doute...—répondit l’abbé Courteil avec conviction,—mais il a tout de même bien mal à la tête, le pauvre monsieur!... je connais ça, moi, la migraine!...

La marquise se pencha à l’oreille de Bertrade, et lui dit en examinant Bijou de côté:

—Est-elle assez délicieuse, cette petite!... et bonne, et enfant surtout!... a-t-elle assez simplement embrassé ce nigaud de Jean... à qui ça a fait peur!...

—Oh! peur!... il était troublé, le pauvre garçon!... et il a voulu expliquer son trouble, voilà tout!...

—Crois-tu?... avec lui on ne sait jamais!...

—Vous n’avez pas vu qu’il est parti tout de suite... sans même dire adieu à M. Dubuisson et à M. Spiegel qui s’en vont?...

La marquise se tourna vers les deux hommes, qui s’approchaient pour la saluer:

—Puisque nous gardons votre Jeanne, j’espère que vous viendrez la voir souvent?...

Bijou demanda, s’adressant à son amie:

—Bien vrai, ça ne t’ennuie pas de rester à Bracieux?... je ne t’en voudrais pas de préférer à moi ton fiancé, tu sais?...

—Spiegel est obligé d’aller passer quelques jours à Paris,—dit M. Dubuisson,—à son retour, je viendrai avec lui chercher Jeanne...

En quittant le salon quelques instants plustôt, Jean de Blaye éprouvait un douloureux malaise. L’innocent baiser de Bijou, ce baiser donné si franchement devant tout le monde, l’avait bouleversé, réveillant brusquement l’amour qu’il voulait endormir sous les tendres caresses de madame de Nézel.

La veille, il disait à la jeune femme qui se serrait toute frémissante contre lui: «Est-ce que je peux aimer... comme je t’aime, cette enfant que je n’ai jamais touchée du bout des doigts?...» A ce moment-là, il se sentait repris peu à peu par les sensations passionnées et profondes que son amour pour Bijou ne pouvait pas lui donner. Et voilà que, tout à coup, au lendemain même du jour où il espérait l’oubli, où il s’expliquait—à peu près calme—la cause de cet oubli, cette cause disparaissait, faisant place à un trouble très grand, qui le laissait sans force pour la lutte. Ses désirs, en se transformant, s’augmentaient, tandis que la tendre et pâle image de la maîtresse tant aimée s’éloignait, pour ne plus revenir, croyait-il. Il comprenait qu’il ne devait pas essayer plus longtemps de conserver l’amour de madame de Nézel, alors qu’il ne pouvait plus lui donner le sien. Et en pensant à cette affection si forte, où venait aux jours mauvais s’abriter son cœur, il pleura. Depuis quatre ans la jeune femme lui abandonnait toute sa vie, toute son âme, tout ce qu’il y avait en elle de délicat et de charmant. Et pendant que la tante de Bracieux, l’oncle Alexis, et les Rueille, et toute sa famille, le croyaient occupé à faire la noce, ilvivait d’une vie très ignorée et très douce, organisée dans l’ombre, à côté de la vie extérieure que chacun connaissait et critiquait. C’était à ce bonheur paisible et chaud qu’il fallait renoncer! Et pourquoi?... Allait-il se décider à dire à Bijou son amour?... et, même en admettant qu’elle ne repoussât pas cet amour, était-il en situation d’épouser ce merveilleux bibelot créé pour un cadre luxueux? Bien des fois déjà il y avait songé, et toujours il s’était dit que ce serait une absurde folie. Et puis, jamais Bijou ne l’aimerait assez pour accepter cette médiocrité tranquille.

Comme il avait promis à madame de Nézel d’aller le lendemain à Pont-sur-Loire, il lui écrivit un mot pour s’excuser. En cachetant sa lettre, il pensa: «Elle ne croira pas au prétexte que je lui donne... mais elle comprendra... et c’est fini!...»

Et, soudain, il se sentit seul, très seul. Il eut la perception singulièrement nette de la vie qui allait dès lors être la sienne, et il frissonna douloureusement.

Pendant qu’il ressassait dans sa pauvre tête brisée toutes ces tristesses, Bijou, en installant Jeanne Dubuisson, affirmait:

—Tu rêves, je te dis... tu rêves!... il m’aime bien... comme on aime sa cousine... ou même sa sœur...

—Non!... il n’y avait qu’à regarder sa tête quand il est sorti du salon!... il était bouleversé!... je suis sûre qu’il l’est encore...

—Veux-tu pas que j’aille le lui demander?...mais au fait, il est sept heures?... nous n’avons que le temps de nous habiller... je reviendrai te prendre après le premier coup du dîner!...

Quand Bijou, très simple toujours, mais mise à ravir, sortit de sa chambre, le grand corridor du premier était obscur et silencieux. Chacun chez soi s’habillait pour le soir. Les domestiques avaient fermé les persiennes et n’avaient pas encore allumé les lampes.

Jean, qui sortait de chez lui, distingua à quelques pas dans l’ombre une silhouette blanche qu’il se hâta de rejoindre.

Bijou demanda:

—C’est toi, Jean?...

—Oui... c’est moi!... et j’aurais un mot à te dire...

—Quelque chose de pas trop long?... le premier coup est sonné!...

—Quelque chose de très court... mais que je préfère n’être entendu que de toi...

—Veux-tu que nous entrions chez toi ou chez moi?...

—Chez toi, puisque nous sommes à ta porte...

Bijou ouvrit et, quand Blaye fut entré, elle dit,

—Attends... ne remue pas... pour pas que tu te cognes... j’allume...

Il l’arrêta par le bras:

—Pas la peine d’avoir de la lumière... je sais parler sans y voir!... d’ailleurs ça ne sera pas long... je veux te dire, mon Bijou... que ce que tu as fait... tu sais bien, tantôt?...

Elle parut chercher:

—Tantôt?... qu’est-ce que j’ai donc fait?...

—Tu m’as gentiment, oh! bien gentiment embrassé... mais tu es trop grande pour faire ça... quand il y a du monde...

Elle demanda en riant:

—Et quand il n’y a personne... est-ce que je peux, dis?...

Avant qu’il eût le temps de répondre, elle le saisit par les épaules et tendit vers lui ses lèvres. Il abaissait au même instant sa tête, et le baiser lui effleura la bouche. Bijou fit entendre une sorte de plainte caressante et craintive qui l’émut profondément. Décidé à parler, cette fois, il voulut attirer à lui la jeune fille, mais elle repoussa les mains qui cherchaient à la retenir, s’élança hors de la chambre, et, au frôlement rapide de sa robe contre la muraille, il comprit qu’elle s’enfuyait.

LElendemain, la mère Rafut arriva. Bijou comptait la conserver une semaine. Elle fut très désappointée quand la vieille ouvrière lui annonça qu’elle ne pouvait donner que cinq journées. Le 1erseptembre, le théâtre rouvrait, et elle devait reprendre ses fonctions d’habilleuse. Alors Jeanne proposa de travailler un peu aux robes, et Bijou accepta.

—C’est une excellente idée!... à deux, nous ne nous ennuierons pas!... nous causerons sans nous occuper de la mère Rafut...

Et, le jour même, pendant que la marquise et madame de Rueille étaient à faire ce que Jean de Blaye appelait «une tournée de visites», elles s’installèrent dans l’atelier de Bijou transformé en salle de couture, et se mirent à tailler et à coudre en bavardant à côté de la vieille ouvrière. A un moment, Bijou demanda:

—Iras-tu au bal des courses?...

—Oui,—dit Jeanne:—il paraît que, comme je suis fiancée, ça n’est pas très correct... mais j’irai tout de même parce que Franz désire me voir en toilette du soir... et aussi valser avec moi... il valse très bien, tu sais?...

—Lui qui a l’air si austère!... Alors, décidément, ça ne te fait rien d’épouser un protestant?...

—Rien du tout!... je suis, sans être dévote, une catholique très convaincue... il est, sans être dévot, un fervent protestant... chacun de nous tient à sa religion et n’en voudrait pas changer, mais l’un n’a nullement l’idée de convertir l’autre...

Comme Bijou ne répondait rien, elle ajouta:

—Il ne me déplaît pas d’avoir un mari protestant... je t’avoue même que... à certains points de vue... ça me tranquillise... oui!... c’est vrai, ce que tu me disais hier... les protestants ont sur la famille... et aussi sur la fidélité, des idées... des principes plus arrêtés que les catholiques...

—Oui!... Dis-moi?... quelle robe mettras-tu au bal des courses?...

—Je ne sais encore!... je n’en ai pas!...

—Comment?... et la blanche à petits bouquets?...

—Papa ne la trouve pas assez bien!... c’est chez les Tourville, le bal des courses, cette année!... ce sera très élégant!...

—Oh! ça, oui!...

—Nous ne les connaissons pas du tout... c’est la première fois que nous allons à Tourville... si j’étais fagotée, ça ne serait pas aimable pour ta grand’mère qui nous a fait inviter... alors, papa m’a dit de faire faire une robe... et il m’a donné cinquante francs...

—Qu’est-ce que tu vas faire faire?

—Je n’en sais rien... conseille-moi, veux-tu?...

Depuis un instant, Bijou semblait profondément réfléchir. Elle dit:

—Si tu voulais, nous pourrions être pareilles toutes les deux?... ça serait tout plein gentil!...

—Comment est ta robe?...

—Elle n’est pas encore, elle sera!... rose, bien entendu... en crêpe... toute simple, des jupes droites... coupées comme les jupes des danseuses... pour ne pas alourdir par un ourlet... trois jupes superposées, de la même longueur, bien entendu... trois, ça fait suffisamment vaporeux... plus, ça engonce!... et faisant de gros godets ronds... un petit corsage froncé, tout simple... des petits ballons avec des flots de rubans et une ceinture de ruban nouée derrière avec des longues coques et de longs pans... du ruban large comme la main, pas plus...

—Ça sera joli...

—Et ça t’ira à merveille...

—Mais...—demanda Jeanne un peu craintivement—ça ne t’ennuiera pas que je sois pareille à toi?...

—Ça me fera plaisir, au contraire!... veux-tu que nous fassions ta robe ici?... je te l’essaierai... comme ça, nous serons sûres qu’elle ira...

—Que tu es gentille!... tant d’autres, à ta place, ne se soucieraient que d’elles-mêmes!...

—Dis donc?... si tu écrivais pour qu’on envoie demain du crêpe?...

Elle ajouta en riant:

—M. de Bernès, qui me demandait hier soirsi je n’avais pas de commissions pour Pont-sur-Loire... j’aurais dû lui donner celle-là!...

—Il aurait été un peu empêtré!...

—Pourquoi?... ça n’est pas difficile d’acheter du crêpe rose avec un échantillon...

La mère Rafut, qui jusque-là avait cousu activement, sans dire un mot, tirant sans relâche son aiguille d’un petit mouvement court et précipité, releva son visage plissoté comme une vieille pomme, et dit:

—Et même sans!...

—Sans quoi?...—demanda Bijou.

—Sans échantillon... Ah! que non, qu’y n’serait pas empêtré!... c’est toujours lui qui choisit les robes à mademoiselle Lisette Renaud...

—Lisette Renaud, la chanteuse?...—questionna Jeanne avec vivacité, tandis que Denyse, très absorbée par son travail, ne parut pas avoir entendu.

La mère Rafut répondit:

—Non, mademoiselle, la dugazon...

—C’est bien ce que je voulais dire!... Ah!... M. de Bernès la connaît?...

La vieille ouvrière sourit:

—J’vous crois, qu’y la connaît!... y a plus de dix-huit mois qu’ça dure!... et on peut dire qu’y a pas un plus gentil p’tit ménage qu’eux deux!...

—Ah!...—fit Jeanne intéressée—elle est si jolie, Lisette Renaud!... je l’ai vue dansMignon... et aussi dans lesDragons de Villars...

La mère Rafut appuya:

—Oh! que oui!... qu’elle est jolie!... et sage donc!... faut voir!...

—Sage?...—dit mademoiselle Dubuisson, mais...

—Ah! oui!... pour sûr que c’est pas une demoiselle comme vous!... mais elle était sage, sage tout à fait quand elle a connu M. de Bernès... et depuis, elle n’a jamais seulement regardé quelqu’un!... lui non plus, d’ailleurs!... qu’il est d’une fidélité qu’c’en est touchant!... Pourtant, gentil comme il est, c’est pas les agaceries qui lui manquent, vous pensez bien!... même les dames de la première société qui lui courent après... et les dames d’officiers!... et la préfète donc, qui n’demanderait pas mieux!... Ah ouiche!... y leur fiche pas un coup d’œil... y n’regarde qu’sa p’tite Lisette... mais faut voir comment qu’c’est qu’y la r’garde!... bien sûr que s’il était seulement officier supérieur, y l’épouserait tout d’suite... et qu’il aurait bien raison!...

—Jeanne!...—appela Bijou—voilà le premier coup du déjeuner!...

Et, quand elles furent sorties, elle dit, d’un ton très doux où se devinait à peine le reproche:

—Pourquoi laisses-tu la mère Rafut te raconter des histoires que tu ne dois pas entendre?...

La jeune fille rougit, et répondit, troublée:

—Mon Dieu!... elle n’était pas bien méchante, son histoire!... et puis... même en admettant qu’elle le soit... comment veux-tu que je l’empêche de la raconter?...

—Oh!... c’est bien simple!... il n’y a qu’à ne pas répondre ni écouter... tu verras si elle ne se taira pas?...

—Oui... tu as raison!...

Et, passant son bras autour des épaules de Bijou, Jeanne l’embrassa en disant:

—Tu as toujours raison!... moi, vois-tu, avec mon air sérieux, je suis bien plus étourdie que toi!... et plus faible aussi!... je ne sais pas résister à ce qui m’amuse...

—Et ça t’amusait?...

—Beaucoup!...

—Grand Dieu!... qu’est-ce qui peut t’amuser là-dedans?...

—Dame!... je ne sais pas trop!... je suis curieuse, d’abord!... et observatrice aussi... alors, cette histoire m’expliquait précisément des remarques que j’avais faites...

—Quand ça?...

—Mais... depuis quatre ou cinq mois... depuis que je sors un peu...

—Quelles remarques as-tu faites?...

—J’ai remarqué que M. de Bernès ne faisait la cour à aucune femme... qu’il n’en regardait aucune... qu’il était à peine aimable... même avec les plus jolies... et la preuve, c’est que, même avec toi, il n’a pas essayé de flirter, je parie?...

Bijou répondit en riant:

—Oh!... pas du tout!... mais, de ce qu’il n’a pas essayé de flirter avec moi, il n’en faut pas conclure que, avec d’autres...

—Non!... la mère Rafut doit avoir raison!... et, au fond, ça ne m’étonne pas, cette histoire!... tu n’as pas idée à quel point elle est délicieuse, Lisette Renaud!... quelque chose dans ton genre... elle est cependant beaucoup plus grande que toi... et moins blonde... mais elle a des yeux merveilleux!... et une charmante taille souple... presque aussi souple que la tienne!... enfin, je comprends que, quand on l’aime on doit l’aimer beaucoup... avec ça, du talent et une jolie voix... un contralto... je suis sûre qu’elle te plairait!...

—Je ne crois pas!...

—Pourquoi?...

—Je n’aime pas les femmes qui jouent la comédie... qui la jouent bien, du moins... ça indique une sorte de duplicité!...

—Je ne crois pas!... ça indique une facilité d’assimilation... une sensibilité grande... mais pas de la duplicité...

—Que veux-tu?... je ne vois pas ça de la même façon!... ce qui n’empêche que, exceptionnellement, mademoiselle... comment s’appelle-t-elle?...

—Lisette Renaud...

—Mademoiselle Lisette Renaud est peut-être une charmante personne... quant à moi, je ne demande qu’à le croire... pour M. de Bernès...

—Tu ne l’aimes pas beaucoup, n’est-ce pas, M. de Bernès?...

—Pourquoi?... il m’est indifférent... et il me paraît quelconque...

—Oh! non!... je le vois assez souvent àPont-sur-Loire... il est très intelligent, très gentil... et puis, très bien physiquement... tu ne trouves pas?...

—Je te dirai que je n’ai jamais fait grande attention au physique de M. de Bernès...

Et Bijou ajouta en riant:

—La première fois que je le verrai, je le regarderai de tous mes yeux... et je tâcherai de découvrir toutes ses perfections... pour faire plaisir à M. de Clagny...

—Tu l’aimes bien, celui-là!...

—Oh! ça! oui, par exemple!...

—Je m’en suis aperçue tout de suite... depuis que je suis arrivée, tu ne m’as parlé que de lui... et hier, quand il est venu, tu étais ravie...

—Oui!... il est si bon!... si aimable pour moi!...

—Mais tout le monde est aimable pour toi... tout le monde t’adore...

—Tout le monde est beaucoup trop bon et trop bienveillant pour moi... je le sais bien!... mais M. de Clagny est encore meilleur que les autres... je ne le connais que depuis trois jours et je ne peux plus me passer de lui!... quand je le vois, je suis gaie, heureuse... et je voudrais qu’il fût toujours là!... tiens!... je voudrais avoir un père ou un oncle comme lui!... Est-ce que tu ne trouves pas qu’il produit cette impression-là?...

—Oh!... moi, il me serait impossible de me supposer un autre père que papa!... tel qu’il est, je l’adore!... il paraît peut-être très ordinaire aux autres gens, papa, mais c’est papa!... je trouvetout de même M. de Clagny très bien... et il a dû être charmant!...

—Moi, je trouve qu’il l’est encore!...

Les deux jeunes filles arrivaient dans le vestibule. Jeanne s’approcha du perron.

—Quelle chaleur!...—dit-elle.

Puis, mettant sa main au-dessus de ses yeux, elle regarda dans l’avenue, et reprit:

—Tiens!... un mail!... qui est-ce qui peut venir en mail?...

—M. de Clagny, naturellement!...—cria joyeusement Bijou qui s’élança dehors;—il avait dit à grand’mère que, s’il pouvait, il viendrait lui demander à déjeuner...

—Et il a pu!...—fit aigrement M. de Rueille, qui sortait du hall;—on le voit beaucoup depuis trois jours, M. de Clagny!...

Et, plus aigrement encore, il ajouta:

—Il faut croire que nous lui plaisons!...

La vue des chevaux qui s’arrêtaient devant le perron le désarma, et il dit, avec admiration:

—Mâtin!... quels chevaux!... et joliment menés!... il n’y a pas à dire, il a la ligne, le bonhomme!...

Après le déjeuner, Pierrot déclara qu’il avait mal au pied. C’est au bout des doigts que ça lui faisait mal... il ne savait pas ce que c’était...

—Je le sais bien, moi,—dit Jean de Blaye:—c’est qu’il a des chaussures trop courtes...

—Trop courtes?...—fit M. de Jonzac,—mais c’est impossible!...

Après un instant de réflexion, il ajouta avec effroi:

—A moins que ses pieds n’aient encore grandi!...

Jean se mit à rire.

—C’est probablement ce qu’ils ont fait!... dans tous les cas, ses doigts sont retroussés du bout et regrimpés les uns sur les autres, j’en suis sûr!... il n’y a qu’à regarder ses pieds pour s’en rendre compte... il y a partout des bosses... ça ressemble à des sacs de noix!...

M. de Jonzac répondit:

—Je vais lui faire acheter aujourd’hui des chaussures...

—Je crois, mon oncle, qu’il vaudrait mieux l’envoyer prendre mesure à Pont-sur-Loire... il doit y avoir un cordonnier possible...

Madame de Bracieux dit:

—M. l’abbé y va justement tantôt pour porter une lettre à l’évêché, et savoir la réponse... il pourrait l’emmener?

—Alors...—fit Bijou,—on prendrait l’omnibus et Jeanne et moi nous irions aussi... nous avons des courses à faire...

—Lesquelles?...—demanda la marquise.

—Mais du crêpe, d’abord!... du crêpe pour Jeanne... et puis, des crayons et des couleurs qui me manquent... enfin, un tas de choses!...

M. de Clagny proposa:

—Voulez-vous que je vous emmène tous?...j’ai affaire à trois heures à Pont-sur-Loire chez un notaire... vous ferez vos courses et je vous ramènerai... c’est mon chemin pour rentrer à la Norinière...

—Oh! quel bonheur!...—fit Bijou ravie;—moi qui n’ai jamais été en mail!... vous voulez bien, grand’mère?...

Madame de Bracieux semblait hésiter, elle dit:

—C’est que, à Pont-sur-Loire, mon Bijou, vous allez faire là-dessus un effet fabuleux... et, pour des jeunes filles... enfin, j’ai peur qu’on ne trouve pas ça correct...

Bijou se récria:

—Oh! grand’mère!... pas correct!... avec M. de Clagny?...

—Oui, avec moi!...—appuya le comte, dont le visage s’était brusquement attristé,—il n’y a pas de danger... je ne suis pas compromettant, moi!...

Madame de Bracieux répondit, sincère:

—Évidemment, non!... mais on est si méchant à Pont-sur-Loire...

—Oh! grand’mère!—supplia Bijou,—ne nous privez pas d’un plaisir auquel vous ne voyez, vous, aucun mal, à cause des gens de Pont-sur-Loire dont vous vous souciez si peu!...

—Tu as raison!... allez donc, mes enfants, puisque ça vous amuse, et qu’il n’y a, comme tu le dis très bien, aucun mal à se distraire ainsi.

—Est-ce qu’il y a une toute petite place pour moi?...—demanda Rueille.

—Pour vous, et pour d’autres encore—réponditM. de Clagny:—nous ne sommes que six, jusqu’à présent...

La marquise se tourna vers Bertrade:

—Dis donc, si tu y allais, toi... pour surveiller les petites?...

Madame de Rueille dit, en regardant son mari, qui baissa les yeux et sembla contempler attentivement le parquet:

—Paul les surveillera très bien!...

Bijou s’avança:

—Je demande qu’on ne parte pas avant trois heures... parce que voici M. Sylvestre qui vient me donner ma leçon d’accompagnement... il monte l’avenue...

La marquise regarda par la fenêtre et dit:

—Le malheureux!... il arrive à pied, par cette horrible chaleur?...

—Il arrive toujours à pied, grand’mère!...

—Cinq kilomètres, ce n’est pas énorme!... fit Henry de Bracieux.

Bijou se tourna vers lui:

—Pour toi, qui les fais en voiture, non!...

—Bah!... à la chasse, on en fait bien d’autres!...

—Mais on s’amuse, à la chasse!... c’est tout différent! je sais bien que moi, si j’osais, je le ferais chaque fois reconduire en voiture, M. Sylvestre...

—Si vous le voulez, nous le reconduirons aujourd’hui?...—dit M. de Clagny.

—Je crois bien que je le veux!... vous êtes très bon de m’offrir ça!... parce que, vous savez, il n’estpas joli, joli, mon professeur d’accompagnement!... et il n’ornera pas votre mail!...

—Croyez-vous que je me soucie de ça?... je ne suis pas snob, Bijou!... pas snob du tout!...

—Mais...—dit Jean de Blaye,—il n’est pas si mal, ce garçon!... il a des yeux délicieux!... des yeux d’une limpidité et d’une douceur extraordinaires...

Bijou répondit en riant:

—Je n’ai pas remarqué ça... mais quand même ce serait, ça ne se voit pas beaucoup sur le haut d’un mail, des yeux!... et il est drôlement habillé... avec des vêtements trop étroits et qui plaquent... et des grands cheveux qui plaquent aussi... il a un faux air de noyé!...

Un domestique annonça:

—Monsieur Sylvestre est là...

Madame de Bracieux demanda:

—A-t-on prévenu Joséphine?...

—Oui, madame la marquise... Joséphine est chez mademoiselle...

Jeanne Dubuisson se levait, mais Bijou dit:

—Non... ne viens pas! quand je sens quelqu’un là, quelqu’un d’autre que Joséphine, je ne fais rien de bon!...

Au moment de sortir, elle ajouta:

—A trois heures, j’arrive avec mon chapeau... et M. Sylvestre...

Quand Bijou entra dans sa chambre, Joséphine, la vieille gouvernante qui avait élevé deux générations de Bracieux, travaillait près de la fenêtre,tandis que, dans le petit salon voisin, le musicien installait le pupitre et tirait le violon de sa boîte.

A la vue de la jeune fille, ses yeux très bleus s’éclairèrent encore, devenant infiniment pâles dans son visage coloré. C’était un garçon de vingt-huit ans, très maigre, très gauche et assez misérablement vêtu, mais dont la physionomie intéressait par on ne savait quoi de tourmenté et de sympathique.

—Comme vous avez chaud, monsieur Sylvestre!—dit Bijou qui lui tendit la main—et on ne vous a pas encore apporté à boire!...

Allant vers la porte de sa chambre, elle appela:

—Joséphine!... veux-tu dire qu’on apporte... quoi, au fait?... qu’est-ce que vous prendrez, monsieur Sylvestre?... de la bière, de la limonade, du vin, quoi?... je ne me souviens jamais!...

—Si vous le voulez bien, de la limonade... mais vous êtes trop bonne, mademoiselle, de vous occuper ainsi de...

Denyse l’interrompit:

—J’ai oublié de rapporter de Pont-sur-Loire la musique que vous m’aviez dit de prendre!... vous allez me gronder...

Il répondit, d’un ton effaré:

—Oh!... mademoiselle, vous gronder!... moi!...

—Oui... vous!... si vous ne me grondez pas, vous avez tort!... voyons?... qu’est-ce que nous jouons?... Ah!... j’oubliais!... je vais vous demander de vous mettre d’abord au piano... et dem’accompagner une bête de romance que j’apprends...

—Quelle romance?...

—Ay Chiquita!...c’est grotesque, n’est-ce pas?... mais nous avons un vieil ami qui adore ça... et qui m’a demandé de le lui chanter...

—Mon Dieu!...Ay Chiquita...ça n’est pas autrement grotesque... ça est devenu rengaine, voilà tout!...

Il ajouta, en regardant la musique:

—Ah!... vous le chantez dans un ton élevé... je me disais aussi...

—Oui!... je le chante en haut... c’est encore plus vilain!... Dieu!... que je voudrais avoir une voix grave!... c’est si beau, les voix graves!... seulement il n’y en a pas!...

—Elles sont rares, mais il y en a...

Bijou secoua la tête...

—Je n’en ai jamais entendu...

—Eh bien, vous pourriez en entendre une...

—Où donc?...

—Au théâtre de Pont-sur-Loire, tout simplement... oui... mademoiselle Lisette Renaud... une jeune chanteuse de beaucoup de talent... et très jolie, ce qui ne gâte rien...

—Elle a une belle voix?...

—Très belle!... je l’entends, en moyenne, trois fois par semaine, sans compter les répétitions avec orchestre... eh bien! je ne m’en lasse jamais...

—Ah!... est-ce qu’elle chanterait dans une soirée, savez-vous?...

—Mais certainement... elle chante quelquefois à Pont-sur-Loire...

—Je demanderai à grand’mère de la faire venir... où demeure-t-elle?...

—Rue Rabelais... je ne sais plus le numéro... mais elle est connue...

Après un silence, le musicien demanda:

—Pourquoi ne viendriez-vous pas l’entendre au théâtre?... cela vous intéresserait bien plus...

—Grand’mère ne voudrait jamais!...

—Je sais bien qu’à Pont-sur-Loire la société ne va pas au théâtre... c’est mal vu... mais il y a pourtant des circonstances... ainsi tenez... dans quinze jours, il y a une représentation pour les blessés... organisée par les Dames de France... tout le monde ira...

—Et on jouera des choses convenables?...

—Oh!... un opéra-comique quelconque... et des morceaux quelconques aussi... seulement je suis sûr que Lisette Renaud sera au programme... et souvent!... c’est ce que nous avons de mieux au théâtre...

—Vous ne buvez pas, monsieur Sylvestre?...

Bijou s’approcha du plateau qu’on venait d’apporter, et, servant le jeune homme, lui tendit gentiment un verre qui s’embuait au contact de la boisson glacée, en disant:

—Vous n’avez plus trop chaud pour boire, au moins?... c’est si froid, cette limonade!...

Il prit le verre d’une main qui tremblait un peu et resta le bras allongé, la bouche entr’ouverte, regardant Denyse avec une admiration passionnée.

Alors elle dit en souriant:

—Monsieur Sylvestre, voilà que vous êtes encore sorti!...

Le teint déjà rouge du jeune homme se colora plus violemment encore; il avala son verre d’un trait et, se précipitant au piano:

—Commençons, mademoiselle!... commençons!...

Et il joua la ritournelle très courte de la romance en hésitant un peu, comme si ses doigts refusaient d’agir. C’était si visible que Denyse lui demanda:

—Qu’est-ce que vous avez?... vous n’êtes pas en forme, aujourd’hui?...

—Mon Dieu, mademoiselle, je... il fait si chaud!...

Un peu myope et ne se servant jamais de lorgnon, elle se penchait au-dessus de lui pour lire, et parfois effleurait de son buste la joue et les cheveux du musicien dont le trouble augmentait. Ses yeux se voilaient, ses doigts mous glissaient à côté des touches, et Bijou répéta, surprise:

—Positivement, vous n’êtes pas en forme!...

—Je vous demande infiniment pardon, mademoiselle... je... je ne sais pas ce que j’ai...

Elle dit en riant:

—Moi non plus, je ne le sais pas!...

Et, comme il quittait le piano, elle le fit se rasseoir.

—Non!... si vous le voulez bien, j’étudierai encore deux ou trois vieilles chansons?...

Et elle recommença à déchiffrer, s’inclinant pour mieux voir, tandis que, pâle à présent, les mainsmoites et les oreilles bourdonnantes, le pauvre garçon la suivait tant bien que mal.

Quand l’heure fut passée, Bijou alla prendre son chapeau dans sa chambre, et revint le mettre devant la glace du petit salon.

Et comme, au lieu de rentrer son violon dans sa boîte, M. Sylvestre la regardait lever les bras et cambrer sa taille onduleuse en un gracieux mouvement, elle lui dit:

—Dépêchez-vous!... nous vous emmenons à Pont-sur-Loire... ou plutôt M. de Clagny, un de nos amis, vous emmène sur son mail...

Voyant qu’il ne comprenait pas, elle reprit:

—Une grande voiture... où l’on peut tenir beaucoup de monde...

Il demanda, éperdu:

—Et vous y serez?...

—Et j’y serai... oui, monsieur Sylvestre...

De sa boîte, il avait tiré un bouquet de myosotis et de roses de haie qui inclinaient leurs petites têtes déjà fanées. Il le tendit timidement à Bijou...

—En venant, mademoiselle... je... je me suis permis de cueillir ces fleurs pour vous...

Elle les prit, et après les avoir respirées longuement, les passa dans sa ceinture en disant:

—Je vous remercie d’avoir pensé à moi!...

Il descendit, suivant pas à pas Bijou, heureux, oubliant sa misère. Et lorsqu’il apparut sautillant derrière elle, sa boîte à violon à la main, M. de Clagny dit à Jean de Blaye:

—C’est vrai qu’il a une bonne tête, le musicien!...

Le mail venait d’arriver au perron; la marquise appela:

—Bijou!... j’ai une commission à te donner!... tu iras chez Pellerin, le libraire et tu lui demanderas... tiens, non, au fait!... envoie-moi Pierrot...

—Pierrot!—dit Denyse, qui revint dans le vestibule,—grand’mère te demande...

Le petit fit la grimace:

—Je parie que c’est pour une commission?... et les commissions, c’est pas mon fort!...

Et tandis que Bijou et les autres grimpaient sur le mail, il alla trouver madame de Bracieux:

—Vous m’appelez, ma tante?...

—Oui... tu iras chez Pellerin... sais-tu ce que c’est que Pellerin?...

—Le libraire?...

—Oui... tu lui demanderas de ma part un roman de Dumas qui s’appellele Bâtard de Mauléon... Pourquoi me regardes-tu avec cet air ahuri?...

—Parce que je ne vous ai jamais vu lire de romans... et que...

—Tu ne me verras pas non plus lire celui-là!... c’est pour le curé auquel je l’ai promis... il adore Dumas et il ne connaît pasle Bâtard de Mauléon... tu retiendras bien le titre?

—Oui, ma tante...

—Tu es sûr?... tu ne veux pas que je te l’écrive?

—Pas la peine...

—Tu l’oublieras?...

—Pas de danger!.....

Il s’élança tête baissée sur le mail, écrasa plusieurs pieds, manqua de défoncer la boîte à violon de M. Sylvestre, et s’excusa en disant:

—Ah! mon Dieu!... j’ai chahuté le petit cercueil!...


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