LEVÉEtoujours la première, Bijou descendait vers sept heures et faisait à l’office et à la laiterie son tour de maîtresse de maison.
Sauf Pierrot, qui circulait quelquefois, les yeux bouffis de sommeil, dans les corridors, elle ne rencontrait jamais personne, et elle fut très étonnée ce matin-là de se heurter à M. de Rueille, qui sortait de la bibliothèque un livre à la main. De tous les habitants de Bracieux, il était le plus paresseux; aussi demanda-t-elle en riant:
—Comment!... Vous avez déjà fini de dormir?...
—C’est-à-dire que je n’ai pas commencé!...
—Ah bah!...
—Non... et comme j’avais lu tous mes bouquins de là-haut, je suis venu en prendre un autre pour achever ma nuit...
Bijou montra le soleil qui entrait à flots par la fenêtre ouverte:
—Votre nuit?...
—Oh!... pour moi, sauf en cas de chasse ou de départ quelconque, il fait nuit jusqu’à dix heures au moins!...
—Et vous allez vous recoucher?...
—A l’instant même...
—Mais c’est fou!...
—C’est au contraire très sage... d’autant plus que, quand on n’est pas de bonne humeur, ce qu’on a de mieux à faire, c’est de se terrer...
—Vous n’êtes pas de bonne humeur?...
—Non!...
—Et pourquoi ça?...
Paul de Rueille hésita un instant et répondit:
—Je n’en sais rien...
—Le fait est—dit en riant Bijou—qu’hier, pendant notre course à Pont-sur-Loire, vous n’avez pas été très aimable...
—C’est votre faute!...
—Ma faute!... à moi?...
—A vous...
—Mais comment ça?...
—Je vous le dirai si ça vous plaît...
—Ça me plaît... mais pas maintenant... parce qu’on m’attend à la laiterie...
Il demanda, l’air inquiet:
—Qui ça?...
Sans remarquer cette inquiétude, Bijou répondit:
—La femme des vaches...
M. de Rueille répliqua, un peu pointu:
—Allez vite, en ce cas!... je ne voudrais pas que la femme des vaches attendît à cause de moi...
Denyse proposa:
—Vous devriez venir voir les fromages?...
—C’est ça qui doit être gai!... Non!... vrai!... vous n’avez pas peur que je m’amuse trop, dites, mon petit Bijou?...
—Vous vous amuserez toujours autant que dans votre lit!... à relire quelque vieux bouquin que vous devez savoir par cœur?... oh!... vous le savez par cœur, j’en suis sûre!... il n’y a dans la bibliothèque que des classiques ou des vieux rossignols... depuis que je suis là, il n’entre plus un livre, ni rue de l’Université, ni à Bracieux, tellement grand’mère a peur que je ne fourre dedans mon nez... et elle a bien tort, grand’mère, d’avoir peur de ça!... jamais je n’ouvrirais un livre qu’on m’aurait défendu d’ouvrir, jamais!...
—Grand’mère craint toujours que vous ne fassiez ce que ferait une autre jeune fille!... vous êtes une si surprenante exception, Bijou!...
—Oui, je suis une exception, un ange, tout ce que vous voudrez... mais venez avec moi, ou laissez-moi m’en aller, voulez-vous?... je n’aime pas à me faire attendre...
M. de Rueille posa son livre sur une console et dit:
—Mon Dieu!... je veux bien aller avec vous!...
Il suivit sans parler Bijou qui trottinait devant lui. Elle était si gentille, allant et venant à travers les grands seaux pleins de lait, son chapeau de paille enroulé de dentelle planté à la diable sur ses cheveux blonds; son petit peignoir de batiste rose relevé très haut, par une grande épingle de nourrice en argent.
Quand elle eut vérifié, ordonné, disposé toutes choses sans plus s’occuper de son cousin que s’il n’existait pas, alors seulement elle se tourna vers lui, souriante:
—Et maintenant... s’il vous plaît que nous allions nous promener, je suis à vos ordres...
Elle tourna dans une des allées qui menaient aux avenues, et ajouta:
—Je vous écoute...
—Vous m’écoutez?... qu’est-ce que vous voulez que je vous dise?...
—Je croyais que vous deviez me raconter pourquoi vous étiez hier de si mauvaise humeur... vous disiez que c’était par ma faute...
Il répondit, embarrassé:
—C’est que... vous aviez eu... enfin, vos façons, votre manière d’être... n’étaient pas du tout ce qu’elles sont habituellement... ni ce qu’elles devaient être!...
—Ah!... qu’est-ce que j’ai donc fait?...
—Mais, d’abord, vous avez mis une insistance... singulière à faire monter avec nous Bernès sur le mail, lorsque nous l’avons rencontré... Pourquoi cette insistance?...
—Dame!... il est assez naturel, quand on rencontre quelqu’un à pied... à un kilomètre de l’endroit où l’on va soi-même en voiture, de lui offrir de l’emmener... c’est le contraire, il me semble, qui serait singulier!...
—Soit!... mais alors, c’était M. de Clagny qui devait offrir une place dans sa voiture...
—Il n’y pensait pas!...
—Ou bien il ne se souciait pas de le faire!... vous lui avez forcé la main...
—Allons donc!... il adore M. de Bernès!...l’autre jour, il a passé une demi-heure à me chanter sur tous les tons ses louanges...
—Ah!... c’est probablement ce qui vous a rendu si aimable pour lui?...
—Ai-je été si aimable?...
—Certes!... d’habitude, vous ne lui accordez pas la plus légère attention, au petit Bernès... et hier, vous n’aviez d’yeux que pour lui...
—Je ne m’en suis pas aperçue...
—En vérité?... alors, vous êtes la seule!... c’était à ce point que je me suis demandé si ce n’était pas tout bonnement avec l’idée de me tourmenter que vous faisiez ça!...
Bijou leva sur M. de Rueille son beau regard lumineux et demanda:
—Pour vous tourmenter?... et en quoi cela peut-il vous tourmenter que je sois aimable pour M. de Bernés?...
—En quoi?...—balbutia M. de Rueille très gêné,—mais je viens de vous le dire... je ne suis pas... nous ne sommes pas habitués à vous voir faire ainsi des frais... pour un jeune homme, surtout!... Non... c’est vrai... j’étais stupéfait... je le suis encore...
Elle dit, gentiment:
—Et moi je suis désolée de vous avoir contrarié... oui... je vous assure... vous comprenez, je n’avais jamais regardé beaucoup M. de Bernès... je voulais voir si toutes les jolies choses que M. de Clagny m’en avait dites étaient exactes... alors, je m’occupais de lui... vous me pardonnez?...
Sans répondre, M. de Rueille reprit:
—Avec Clagny, vous avez aussi une façon d’être choquante!... il est vieux, c’est convenu!... mais enfin, il n’est pas encore assez croulant pour autoriser de telles libertés...
—Qu’est-ce que vous appelez des libertés?...
—Tantôt vous avez l’air de l’admirer, d’être en extase devant lui... tantôt vous le câlinez ridiculement comme hier...
—Hier?... j’ai câliné M. de Clagny?... moi?...
—Vous!...
—Mais à quel propos?...
—Quand vous vouliez à toute force passer en mail dans la rue Rabelais... et du diable si je sais pourquoi, par exemple!... c’est bien la plus sale rue qui soit!... sans compter que vous pouviez nous faire casser le cou... oui... parfaitement!... c’était dangereux comme tout, cette fantaisie!... le petit Bernès lui-même, qui est pourtant un des plus jolis imprudents que je connaisse, a essayé de vous dissuader de passer par là...
Entre les cils de Bijou courut la petite lueur bizarre qui éclairait parfois ses yeux, et elle dit en souriant:
—C’est vrai... il était enragé pour empêcher de passer par la rue Rabelais, M. de Bernès!... on aurait cru qu’il avait peur de quelque chose?...
—Il avait peur de se démolir, parbleu!... comme moi... comme l’abbé... comme Pierrot lui-même... et je ne comprends pas comment le père Clagny a cédé à votre caprice... car il était responsable de lapetite Dubuisson, de Pierrot, et de vous... pour ne pas parler de nous autres!...
—Avez-vous fini de me gronder?...
—Je ne vous gronde pas...
—Ah! par exemple!... faisons la paix, voulez-vous?...
Se dressant sur la pointe des pieds et tendant vers lui son petit bec frais, elle demanda:
—Embrassez-moi?...
Il recula brusquement.
—Oh!—fit Bijou stupéfaite et attristée,—oh!... vous ne voulez pas?...
Il dit, mal à l’aise, cherchant les mots qui ne venaient pas:
—Je ne veux pas... je ne veux pas?... pas ici... c’est ridicule!... je ne comprends pas que vous ne trouviez pas ça ridicule!...
Secouant sa tête ébouriffée, elle fit voler les bouclettes de son front et répondit, très douce:
—Non... je ne trouve pas ça ridicule du tout!...
Puis, au lieu de continuer sa promenade, elle rebroussa chemin et rentra sans plus parler.
En arrivant dans sa chambre, M. de Rueille y trouva sa femme qui l’attendait en lisant une lettre qu’elle lui tendit:
—Voici la lettre que je viens de recevoir du docteur Brice... je trouvais que Marcel n’était pas très bien depuis quelque temps...
—Pas très bien, Marcel?... cet enfant qui mange et boit plus que moi, dort comme un sabot, et poussecomme un champignon?... Ah! elle est forte celle-là!... et quelle maladie lui découvre-t-il, cet excellent Brice?...
—Aucune...
—C’est encore heureux!...
—Mais il lui ordonne la mer...
—La mer?... à ce gosse qui crève de santé, au point d’en être insupportable?...
—Voyez ce qu’il dit...
M. de Rueille murmura:
—Voyons ce qu’il dit?...
Et, résigné, il commença la lecture de la lettre, très longue, dans laquelle le docteur indiquait la mer comme le meilleur remède aux petits troubles nerveux que ressentait l’enfant.
Et il répéta, narquois:
—Alors... il ressent des troubles nerveux, Marcel?... et pour ces troubles, dont personne, sauf vous, ne s’aperçoit, nous quitterions Bracieux, où cet enfant s’épanouit dans un air exquis,—son air natal, en somme,—et nous irions camper sur quelque plage stupide?... Ah! non!... vous avez parfois des idées malheureuses!...
Encore crispé de son explication avec Bijou, ému à la pensée de ne plus la voir, il parlait sec et essayait de rire, d’un rire qui sonnait faux.
Bertrade le regarda:
—Je n’ai pas voulu—fit-elle doucement—vous dire tout de suite la vérité... j’espérais que vous la devineriez... vous ne la devinez pas un peu?...
Il répondit, vaguement inquiet:
—Non... pas du tout!...
—Eh bien... vous aviez raison tout à l’heure... non seulement Marcel, ainsi que ses frères, est mieux à Bracieux que partout ailleurs, mais encore il n’est pas malade...
Comme M. de Rueille taisait un mouvement, elle continua paisiblement,
—C’est son père qui est malade... qui a besoin de changer d’air... et qui en changera...
Il balbutia:
—En vérité, je ne sais ce que vous voulez dire?...
Nettement, elle répondit:
—Je dis qu’il faut que vous quittiez Bracieux pour quelque temps... tenez-vous à ce que je dise aussi pourquoi?...
—J’y tiens!...
—Vous avez tort!... vous savez que jamais je ne me suis occupée de ce que vous faites ou ne faites pas... le jour où il vous a plu de vous distraire, j’ai accepté, sans protester, toutes vos... distractions...
Il dit, convaincu:
—Je sais que vous avez toujours été une femme indulgente et bonne... et je vous en suis très reconnaissant...
—Il n’y a pas de quoi!... je n’ai eu, à être ce que j’ai été, aucun mérite... Ce qu’on appelle «la trahison» d’un mari me semble une très petite chose pour un bien grand mot!... à moins d’être un saint... ou un infirme...—et je n’eusse souhaité épouser ni l’un ni l’autre...—un mari est toujours exposé à ces accidents-là... peut-être vous sont-ilsarrivés plus souvent qu’il n’eût fallu... je n’en sais rien...
—Mais je vous assure...
Il s’arrêta, ne sachant que dire, et Bertrade reprit en souriant:
—Qu’est-ce que vous m’assurez?... je vous assure, moi, que je vous parle sans aigreur et sans rancune de toutes ces choses... et que je ne vous en aurais jamais parlé si je ne vous voyais pas aujourd’hui très imprudent... je sais bien que vous êtes un brave garçon... et que Bijou ne court aucun danger... mais je sais aussi à quel point elle est... affolante... et je vois que, après ce pauvre petit Giraud, vous êtes le plus sérieusement affolé...
—Eh bien! c’est vrai... je suis affolé!... mais, comme vous le dites vous-même, il n’y a aucun danger... et, que je parte ou que je reste, ça ne changera rien...
—Si!... en restant vous deviendrez sûrement ridicule... et probablement malheureux... je vous parle en amie... allons-nous-en, croyez-moi!...
—Mais quand nous reviendrions... dans deux mois... car nous reviendrions, n’est-ce pas, dans deux mois, au plus tard... les choses en seraient exactement au même point...
Elle répondit étourdiment:
—Non... ça sera tout différent!... dans deux mois elle sera mariée... ou presque...
—Mariée!...—fit M. de Rueille abasourdi, mariée!... Jean l’épouse?...
—Mais non... Jean ne l’épouse pas!... encore un, celui-là, qui ferait bien de filer!...
—Alors... si ce n’est pas Jean... je ne vois pas... ce n’est pas Henry, je présume?...
—Non plus... Henry comprend bien qu’il ne peut pas, avec ce qu’il a, épouser Bijou...
—Alors qui est-ce?... qui?...
—Mais ce n’est personne... de précis...
—Vous avez parlé, au contraire, comme si vous affirmiez une chose précise... vous avez dit: «Dans deux mois, elle sera mariée... ou presque...» Qu’entendiez-vous par là?... pourquoi ne voulez-vous pas le dire?... on vous l’a défendu?... c’est une confidence?...
—Non... c’est... une supposition... je vous promets que ce n’est que ça...
—Et cette supposition, vous ne voulez pas me la dire?...
—Non...
Après un silence, elle reprit:
—J’ai montré à grand’mère la lettre du docteur... notre départ lui fait beaucoup de peine... elle adore les enfants!... et puis, elle aime que Bracieux soit très meublé...
—Et elle a coupé dans les troubles nerveux de Marcel, grand’mère?... ça m’étonne d’elle, qui est si fine!...
—Si elle n’y a pas «coupé», comme vous dites, du moins elle me l’a laissé croire... à tout à l’heure... je vais m’habiller pour le déjeuner...
M. de Rueille s’approcha de sa femme et demanda timidement:
—Vous m’en voulez?...
—Moi?... et pourquoi vous en voudrais-je de ce que vous ne pouvez pas empêcher?... vous êtes dans la même situation que Jean... que M. Giraud... qu’Henry... que le professeur d’accompagnement... que Pierrot... et que tous ceux que nous ignorons... sans parler de l’abbé, qui, à présent, apparaît toujours dans le voisinage de Bijou...
—Oh!...
—Parfaitement!... seulement, lui, il est inconscient... il subit, sans savoir ni pourquoi ni comment, le charme que subissent tous ceux qui s’approchent de Bijou... je suis bien sûre que lui aussi va être chagrin du départ... sans parvenir à s’expliquer précisément la cause de son chagrin... Tenez!... on sonne... je ne vais pas être prête!... allez-vous-en!...
—Pierrot!—demanda la marquise après le déjeuner, quand tout le monde fut réuni dans le hall,—tu ne m’as pas donné mon livre, hier?...
Pierrot, qui causait avec Bijou, se retourna effaré:
—Quel livre, ma tante?...
—Le roman de Dumas... pour le curé...
—Ah! bon!... je n’y pensais déjà plus!...
—Tu as oublié la commission?...
—Pas du tout!... seulement Pellerin ne l’avait pas!...
—Oh!... lui qui a toujours tout ce qu’on veut!...
—Ben, pas ça!... et, bien mieux... il n’a pas l’air de connaître ce livre-là!...
—Allons donc!...
—Mais non!... et il est têtu, le mâtin!... il ne voulait absolument pas que ça fût du père... Machin... comment donc déjà?...
—Dumas!...
—Dumas... c’est bien ça!... et il répétait tout le temps: «Je connais mon Dumas, peut-être bien!... et jamais ce livre-là n’a été de lui!...» enfin, il m’a promis de le chercher tout de même et de l’envoyer s’il le trouve...
—Voici,—dit M. de Rueille qui triait le courrier arrivé pendant le déjeuner,—une lettre qui vient de votre libraire, grand’mère... sans doute il n’a rien trouvé...
—Ouvrez-la, Paul, voulez-vous?...
Rueille déplia la lettre et lut:
«Madame la marquise,«Il est impossible de trouver le livre que monsieur votre neveu demande.«Désireux de vous satisfaire, nous avons fait chercher chez nos principaux confrères et même envoyé une dépêche à Paris, mais on nous répond quele Bâton de M. Molardn’existe pas et n’a jamais existé en librairie.»
«Madame la marquise,
«Il est impossible de trouver le livre que monsieur votre neveu demande.
«Désireux de vous satisfaire, nous avons fait chercher chez nos principaux confrères et même envoyé une dépêche à Paris, mais on nous répond quele Bâton de M. Molardn’existe pas et n’a jamais existé en librairie.»
—Le Bâton de M. Molard?—interrogea lamarquise qui ne comprenait pas,—qu’est-ce que c’est que ça?...
Et, tout à coup, elle s’écria, abasourdie:
—Ah!...Le Bâton de M. Molard, c’estle Bâtard de Mauléon... en langage de Pierrot!... j’avais raison de vouloir écrire le titre... il n’a pas voulu!...
M. de Jonzac leva vers le ciel un regard éploré et dit, à moitié riant, à moitié pointu:
—Il est indécrottable, cet animal!...
Très rouge, Pierrot répondit, vexé:
—On est comme on peut!... et d’abord j’étais abruti hier!... nous avions manqué verser en entrant à Pont-sur-Loire...
—Verser?... demanda madame de Bracieux, verser?... et comment ça?...
—Parce que Bijou a eu l’idée saugrenue de passer en mail dans la rue Rabelais... et que M. de Clagny y a passé, le vieux fou!...
—Eh! là!—fit la marquise—veux-tu, s’il te plaît, parler plus respectueusement de mon vieil ami Clagny!...
—Il n’a guère de plomb dans la tête, pour son âge, votre vieil ami!... il pouvait nous tuer!... sans compter que nous en avons fait, du potin, dans la rue Rabelais!... le mail raclait les trottoirs... les gosses couraient sous le ventre des chevaux... la trompette faisait arriver des petites femmes à toutes les fenêtres, qui poussaient des petits cris... c’était pas embêtant, d’ailleurs!... il y en avait des très jolies... s’pas, Paul?...
Comme M. de Rueille, l’air préoccupé, ne répondait pas, il se tourna vers l’abbé:
—S’pas, m’sieu l’abbé?...
L’abbé Courteil répondit, sincère:
—Je ne sais pas... je n’ai pas remarqué...
Pierrot ne se tint pas pour battu:
—Ben! Bijou les a remarquées, elle pour sûr!... car ce qu’elle les dévisageait!... et avec des petits pistolets d’yeux brillants...
—Moi?—fit Bijou dont le fin visage se colora brusquement,—moi?... mais tu rêves!... je n’ai rien vu!... j’avais bien trop peur!...
La marquise demanda:
—Peur de quoi?...
—Mais de verser, grand’mère!... Pierrot a raison... nous avons manqué verser...
—Il a raison aussi quand il dit que tu avais une idée saugrenue d’aller en voiture à quatre chevaux dans cette malheureuse petite rue... comment t’a-t-elle poussé, cette idée-là?...
Bijou regarda Jeanne Dubuisson, qui, très rouge aussi, les yeux fixés à terre, écoutait la discussion sans y prendre part, et répondit:
—Mon Dieu!... je ne sais vraiment plus!... je crois que M. de Clagny racontait que ses chevaux étaient mis au bouton... qu’il les ferait tourner dans une assiette... alors, comme la rue Rabelais est un peu étroite et tortueuse, j’ai dit: «Je parie que vous ne passez pas rue Rabelais...»
Pierrot protesta:
—C’est pas ça du tout!... tu as dit: «Passonsdonc par la rue Rabelais, ça m’amusera de voir ça!...» et comme il hésitait... car faut lui rendre cette justice qu’il a hésité... tu as insisté tant que tu as pu...
—Mais—fit M. de Jonzac, voyant que Denyse paraissait agacée,—quel intérêt veux-tu que ta cousine ait eu à passer là plutôt qu’ailleurs?...
Pierrot répondit, perplexe:
—Je me l’demande!...
Puis, sautant sur une autre idée:
—Par exemple, un qui n’avait pas l’air content de passer là, c’est M. de Bernès!... je ne sais pas pourquoi... mais il faisait une tête!... Seigneur!... quelle tête!...
Henry de Bracieux se mit à rire et dit:
—Je le sais bien, moi, pourquoi il faisait une tête, ce pauvre Bernès!... il avait peur d’être grondé...
—Grondé?...—demanda naïvement Bijou, qui ouvrait tout grands ses yeux clairs, tandis que le joli visage habituellement si tranquille de la petite Dubuisson s’empourprait de nouveau,—grondé?... pourquoi?...
Et, comme le silence se faisait profond et embarrassant, elle proposa:
—Veux-tu venir faire un tour, Jeanne?...
—Je vais avec vous!...—déclara Pierrot.
Mais Bijou l’écarta de la main:
—Non... nous sommes très bien comme ça... tu nous gênerais!...
Et, descendant les marches du perron, elle dit à Jeanne, qui la suivait un peu effarée:
—Je sais bien pourquoi tu as eu l’air déconcerté comme ça!... c’est que tu t’es souvenue de cette histoire d’une actrice... dont j’ai oublié le nom... et que M. de Bernès connaît... moi, je ne me rappelais rien... alors, j’étais bien tranquille!... vois-tu que j’avais raison, quand je te disais que tu avais tort d’écouter les histoires de la mère Rafut?...
Jeanne répondit, pensive:
—Je te l’ai dit déjà... tu as toujours raison!...
Après le départ de Bijou, les hommes avaient peu à peu quitté le salon.
Dès qu’elle fut seule avec madame de Rueille, la marquise demanda:
—Dis-moi, Bertrade?... Paul faisait une drôle de tête, à déjeuner...
Ne voulant ni approuver ni mentir, la jeune femme répondit:
—Trouvez-vous?...
—Je trouve!... et toi aussi!... et, en vous regardant tous les deux, une idée m’est venue...
—Voyons cette idée?...
—C’est que mon petit Marcel n’est pas plus malade que moi... et que la lettre que tu m’as montrée ce matin n’est qu’un prétexte pour emmener d’ici ton mari... est-ce vrai?...
Trop franche pour nier, elle dit:
—C’est vrai!...
—Alors... tu es jalouse?... et jalouse de Bijou?...
—Pas jalouse... oh! pas du tout!... mais inquiète...
—De Bijou?...
Elle secoua sa belle tête sérieuse:
—Non... de Paul.
—Vraiment!... tu ne crains pas pour sa vertu, j’imagine?...
—Vous devez savoir que je ne me suis jamais occupée de ce que vous appelez «sa vertu»...
—Eh bien, alors?...
—Alors, je crains pour son repos... et il ne me plaît pas non plus qu’il devienne complètement ridicule...
—Tu penses bien, ma pauvre Bertrade, que je me suis aperçue depuis pas mal de temps déjà que ton mari est féru de Bijou... comme les autres... car ils le sont tous, les autres!... et j’ai remarqué ces jours-ci que ton abbé lui-même avait perdu un peu de sa belle indifférence... tu ne crois pas?...
—C’est bien possible!...
—N’est-ce pas?... je suis sûre qu’il vit un peu moins béatement dans la paix du Seigneur, l’abbé?...
—Et ça ne vous déplaît pas, grand’mère, avouez-le?...
—Mon Dieu!... à l’état de trouble bénin, ça m’est égal... mais je ne voudrais pas que cela fût aigu, tu comprends la nuance?...
—Non... parce que je plains toujours ceux qui éprouvent ces troubles-là!... même bénins, je les trouve inquiétants et douloureux...
—Tu vois les choses plus en noir que moi!... dans tous les cas, je trouve que c’est un remède bien excessif et bien maladroit d’emmener Paul... il est parfaitement correct... personne ne soupçonne la vérité... excepté toi et moi...
—Et tous les autres!...
—Crois-tu?...
—J’en suis sûre...
—Soit!... c’est sans importance... et, pourvu que Bijou ne se doute de rien...
—. . . . . . . . . . . . . . . .
—Pourquoi ne réponds-tu pas?...
—Parce que je ne suis pas de votre avis, grand’mère... et que vous n’aimez pas beaucoup ça!... surtout quand il s’agit de Bijou...
—Qu’est-ce que tu veux dire?...
—Ce que j’ai dit, pas autre chose...
—Alors, selon toi, Bijou s’est aperçue de...
—Dès le premier jour...
—Et quand cela serait... elle n’y peut rien!... D’ailleurs, quel danger court-elle?...
—Aucun...
—Paul est un honnête garçon...
—Sans doute... et quand même il ne serait pas ce qu’il est, Bijou serait encore protégée par bien d’autres raisons...
—Lesquelles?...
—Mais d’abord, son indifférence!... Paul lui fait, je crois, autant d’impression qu’un meuble.
—Ensuite?...
—Ensuite?... mais... mais c’est tout!...
—Tu as dit: «bien d’autres raisons...» tu m’en donnes une, voyons les autres?...
Madame de Rueille reprit, embarrassée:
—Mais non... c’était une façon de parler...
—Allons donc!... tu mens mal, ma pauvre Bertrade... je parie que je sais ce que tu penses?
—Je ne le crois pas!...
—Tu vas voir!... tu penses qu’une des raisons pour lesquelles Bijou ne fera jamais attention à Paul, c’est...
—Qu’il est marié...
—Oui, bien entendu... mais tu penses aussi, j’en suis sûre, que Bijou est occupée de quelqu’un?...
—. . . . . . . . . . . . . . . .
—Ah!... tu vois!... tu ne réponds rien!... oui... tu crois, comme ton mari, qui me l’a dit il y a deux jours, qu’elle est folle du petit Giraud?...
—Oh! grand’mère!... en voilà une supposition invraisemblable!... d’abord, Bijou n’est et ne sera jamais folle de personne...
—Qu’est-ce que tu veux dire?...
—Qu’elle se mariera raisonnablement, paisiblement, comme elle fait toutes choses...
—Mais quand ça?...
—Quand ça?... dame!... je ne sais pas au juste... bientôt, je pense...
—Alors, tu dis ça en l’air?... tu parles d’un avenir encore vague?...
Madame de Rueille répondit en souriant:
—L’avenir est toujours vague, grand’mère!...
PENDANTune semaine, on ne s’occupa guère que des répétitions de la petite revue qui devait être jouée le lendemain des courses. Les La Balue, les Juzencourt et madame de Nézel vinrent à Bracieux presque chaque jour, et aussi M. de Clagny, qui s’intéressait énormément aux répétitions. Il servait de souffleur quand Giraud, qui avait accepté ce poste, était occupé, et il semblait ravi pourvu qu’il vît jouer Bijou.
«Le père Dubuisson» et M. Spiegel étaient venus dîner plusieurs fois, et Denyse, sous le prétexte de l’amener plus souvent près de sa fiancée, avait décidé le jeune professeur à apprendre un tout petit rôle, dans lequel il était exécrable. Jeanne s’en apercevait-elle?... Elle s’attristait visiblement depuis quelques jours. Son humeur toujours égale semblait varier, et son père, stupéfait de lui voir à chaque instant, sans motif apparent, des larmes plein les yeux, prétendait qu’elle «couvait sûrement une maladie».
Les Rueille n’avaient pas quitté Bracieux. Bertrade—qui sentait tout le monde contre elle—s’était résignée, abandonnant la partie etsuivant docilement le mouvement mondain où on l’entraînait.
Le petit Bernès vint un soir pour inviter la marquise et ses hôtes à suivre un rallye-paper organisé par le régiment. Lui, devait faire la bête. On construisait de superbes obstacles; jamais, dans la forêt, on n’aurait couru un si beau rallye-paper.
Tout de suite, Bijou décida sa grand’mère à la laisser suivre à cheval. M. de Rueille et Jean de Blaye répondaient qu’il ne lui arriverait rien. Elle était, d’ailleurs, comme presque tous ceux qui montent bien à cheval, très prudente, ne s’exposant pas inutilement et sachant éviter les accidents.
Madame de Bracieux avait retenu Hubert de Bernès à dîner. Le soir, elle dit à Bertrade, en lui montrant Denyse qui causait avec lui:
—C’est singulier!... il me semble que Bijou n’est plus du tout la même avec ce petit bonhomme!... autrefois, elle lui accordait à peine un salut distrait; à présent, on croirait presque qu’elle «le gobe», pour parler votre langage élégant?...
Et la marquise répéta, intriguée:
—Elle a tout à fait changé sa façon d’être avec lui!...
Madame de Rueille répondit:
—Lui aussi, il a changé sa façon d’être avec elle!...
—N’est-ce pas?... les premières fois qu’il estvenu à Bracieux, j’ai été frappée de sa froideur pour cet amour d’enfant que tout le monde adore... il était avec elle simplement poli...
—Aujourd’hui il n’est pas encore très emballé, mais il y a un progrès considérable... il se prépare à suivre le sentier battu par les autres...
La marquise demanda, en regardant madame de Rueille:
—Est-ce que, dernièrement, quand tu me parlais du mariage de Bijou... tu avais une idée de derrière la tête?...
Sans répondre, Bertrade répéta la question:
—Une idée de derrière la tête?...
—Oui... est-ce que, par exemple, tu pensais que Bijou aime ce petit Bernès?...
—Je vous ai dit ce jour-là, grand’mère, que je crois que Bijou n’aime, n’a aimé, et n’aimera jamais personne...
—Si tu m’avais dit ça... comme tu me le dis en ce moment... j’aurais certainement protesté... il est impossible, à mon sens, de se tromper d’une façon plus complète que tu ne le fais... n’aimer personne?... Bijou!... alors que nul n’a besoin autant qu’elle de caresses et d’affection...
—Elle a besoin de caresses et d’affection... oui... c’est entendu!... c’est-à-dire qu’elle a besoin qu’on la caresse et qu’on l’aime... mais non pas de caresser et d’aimer...
—Autrement dit, c’est une nature, sèche, égoïste?...—demanda la marquise dont la voix se durcit tout à coup;—en vérité, Bertrade,tu en veux à Bijou de son charme... tu lui en veux de ce que personne ne peut résister à ce charme infini... et, au lieu de t’en prendre à Paul, qui est le vrai coupable, tu accuses cette petite méchamment...
Très douce, madame de Rueille répondit:
—Je n’accuse pas Bijou plus que Paul, grand’mère... je les accuse d’autant moins que je ne crois pas beaucoup au libre arbitre, moi!... oui... je vous indigne en vous avouant ça, je le vois bien... vous trouvez que je blasphème, n’est-ce pas?... et pourtant, Dieu sait si ça rend indulgent, le genre de réflexions auxquelles je me livre parfois!...
M. de Clagny s’approchait, il demanda:
—Qu’est-ce que vous complotez donc toutes les deux dans ce petit coin?...
—Rien!...—fit madame de Bracieux,—nous regardions Bijou qui me paraît en train d’apprivoiser votre petit ami Bernès...
Le comte se retourna, inquiet:
—Apprivoiser?... qu’entendez-vous par là?...
—Dame! ce que tout le monde entend!... il y a huit jours, quand ce garçon a dîné ici avec nous, il avait l’air gelé!... eh bien, je crois que le dégel approche...
—Bah!—s’écria M. de Clagny dont le visage se rasséréna subitement,—j’oubliais qu’il a une liaison... une liaison qui l’enchante... à tel point qu’il veut épouser, ce qui enchante moins son père, comme bien vous pensez?...
Il ajouta, distrait:
—Oh!... de ce côté-là, je suis bien tranquille!...
—Tranquille?...—interrogea madame de Bracieux étonnée;—pourquoi tranquille?... vous ne voudriez pas que Bijou épousât M. de Bernès?... pourquoi?...
Il balbutia, embarrassé:
—Mais parce que... elle est si jeune...
—Comment, si jeune!... mais elle a plus que l’âge de se marier... elle aura vingt-deux ans au mois de novembre, Bijou!...
—Alors, c’est Hubert qui est trop jeune pour elle!... c’est un gamin!...
—J’aimerais certainement mieux lui voir épouser un homme un peu plus sérieux, mais enfin, si celui-là lui plaisait?... il a un beau nom, une belle fortune... pourquoi pas lui autant qu’un autre?...
M. de Clagny demanda, anxieux:
—Est-ce que, vraiment, vous croyez qu’il plaît à Bijou?...
—Je n’en sais rien, dit la marquise en riant, mais qu’est-ce que ça peut bien vous faire, à vous?... je comprends encore que Jean ou Henry s’inquiète, mais vous?...
Comme il ne disait rien, elle reprit:
—C’est l’histoire du chien du jardinier... il ne mange pas la soupe, mais il ne veut pas non plus que les autres la mangent... tel est votre cas, mon pauvre ami... car enfin vous n’avez pas l’idée d’épouser Bijou, je présume?...
Il répondit, en plaisantant, mais son visage devint soucieux:
—Oh! moi, vous savez, j’aurais très bien cette idée-là!... mais c’est elle qui ne l’aurait pas... alors, ça revient au même!...
Bijou arrivait, glissant de son pas souple, suivie du petit Bernès qui affirmait, l’air contrarié:
—Je ne peux pas, mademoiselle... je vous assure que je ne peux pas quitter mes camarades ce jour-là...
—Mais si!... n’est-ce pas, grand’mère,—demanda gaîment Denyse,—il faut que M. de Bernès vienne dîner à Bracieux le jour du rallye-paper?... c’est lui qui fait la bête, et l’hallali sera, paraît-il, aux Cinq-Tranchées... c’est à un kilomètre d’ici, tout au plus...
Madame de Bracieux examina avec une bienveillance attentive le petit officier et répondit:
—Mais certainement, il faut qu’il vienne dîner à Bracieux... il nous fera plaisir à tous...
—Vous êtes mille fois bonne, madame, de vouloir bien de moi... mais j’expliquais à mademoiselle de Courtaix que ce jour-là... après le rallye-paper que le régiment offre aux habitants du pays, j’ai pris l’engagement de dîner avec plusieurs de mes camarades...
Il ajouta, en regardant malgré lui Bijou:
—Et je le regrette... plus que je ne puis le dire!...
Pirouettant sur ses hauts talons, Denyse s’envolaitdéjà à l’autre bout du hall. Elle fut mal reçue par Pierrot, qui lui dit, avec amertume:
—Tu nous as salement lâchés, tu sais!...
Et comme M. de Jonzac, qui, tout en jouant au billard avec l’abbé, écoutait d’une oreille les conversations, voulait protester contre cette façon de formuler un reproche d’ailleurs juste en soi, Pierrot répondit, convaincu:
—C’est vrai!... j’suis pas pour deux sous puriste!... n’empêche que ce que je dis est vrai... et que les autres le disaient aussi, tout à l’heure!... y avait pas que moi!...
—Mademoiselle...—fit Giraud qui regardait dehors par la grande baie,—vous disiez hier que vous aimiez les étoiles filantes?... Eh bien, jamais je n’en ai vu autant que ce soir...
—Vraiment?...—dit Denyse qui alla s’accouder près du répétiteur—il y en a tant que ça?...
Elle se pencha:
—Qu’est-ce donc, là, à gauche?... je vois quelque chose de blanc sur la terrasse...
—C’est mademoiselle Dubuisson qui se promène avec son père et M. Spiegel...
—Ah!... si nous allions les rejoindre... voulez-vous?...
Giraud s’élança, heureux de se promener avec Bijou par cette belle nuit étoilée, et ils sortirent ensemble.
Dès qu’ils furent sur la terrasse, elle demanda:
—Au fait, ne croyez-vous pas que c’est indiscret... et que nous allons les gêner en troublant unentretien de famille?... promenons-nous sous les marronniers... ils nous rejoindront s’ils le veulent...
Elle descendit l’escalier de marbre et entra dans la nuit profonde sous le quinconce de marronniers. Le jeune homme la suivait pas à pas, le cœur bondissant, fou de bonheur, mais inquiet de lui-même. Ils marchèrent quelque temps sans parler. A la fin Bijou dit, levant la tête pour apercevoir entre les arbres un coin de ciel:
—Ce n’est pas d’ici que nous les verrons beaucoup filer, les étoiles!...
Giraud répondit, désireux de ne pas quitter ce coin sombre où il se sentait si près d’elle:
—Mais si... tout de même... on peut les voir... tenez... en voici une... l’avez-vous vue?...
—Mal!... et pas assez longtemps pour souhaiter quelque chose...
—Souhaiter quelque chose?... quoi?...
—Mais n’importe quoi... Comment?... vous ne savez pas que quand on voit filer une étoile, il faut former un vœu?...
—Non... je ne savais pas!... et... il se réalise, ce vœu?...
—On le dit...
—Avez-vous, mademoiselle, un vœu tout prêt, pour ne pas être, cette fois, prise au dépourvu?...
—Oui, certes, j’en ai un!... mais il est irréalisable...
—Ah!... je n’ose pas vous demander...
Elle dit doucement:
—Je voudrais être tout autre que je ne suis!... oui... une jeune fille très jolie... de condition très simple... qui pourrait vivre loin du monde... épouser qui elle voudrait... être, en un mot, heureuse à sa façon, sans souci des préjugés et des conventions sociales...
Il demanda d’une voix qui tremblait:
—Pourquoi voudriez-vous cela?...
—Pour avoir le droit d’aimer qui m’aime... c’est-à-dire d’aimer hautement... sans me cacher...
Elle ajouta très bas:
—Sans me blâmer en moi-même...
Elle marchait près de lui, si près que leurs épaules se frôlaient à chaque pas. Giraud, bouleversé, balbutia:
—Vous dites ça... comme si... comme si vous aimiez quelqu’un?...
Il devina qu’elle tournait vers lui son visage, mais elle ne répondit pas.
A ce moment, une chouette perchée tout près d’eux, dans la profondeur noire des arbres, poussa un cri douloureux et inquiet qui effraya Bijou. Elle se jeta de côté, bousculant Giraud, qui la reçut dans ses bras.
Et quand les doux cheveux parfumés lui effleurèrent les lèvres, il devint fou, oublia tout ce qui le séparait de la jeune fille, et, la serrant éperdument contre lui, il murmura:
—Denyse!...
Elle le laissa faire sans se défendre, mais lorsqu’il dénoua ses bras, elle dit, d’une voix plaintive et tendre:
—Oh!... que c’est mal, ce que vous avez fait!... que c’est mal!...
Elle cacha dans ses mains son visage, et il entendit qu’elle pleurait.
Il essaya de lui parler et voulut s’agenouiller devant elle, mais elle le repoussa:
—Non!... allez-vous-en!... il faut que l’on vous voie là-bas... moi je rentrerai tout à l’heure... quand je serai un peu remise...
Comme il allait rentrer directement par la terrasse, elle le rappela:
—Pas par là!... faites le tour par l’étang... n’ayez pas l’air de revenir d’ici...
—Laissez-moi vous demander encore pardon!... permettez-moi de baiser vos petites mains que j’adore?...
Elle répondit, comme si elle avait peur d’elle-même:
—Allez-vous-en!... allez-vous-en!...
Avant de tourner dans l’allée qui conduisait à l’étang, Giraud s’arrêta, cherchant à apercevoir une dernière fois la tache claire que faisait dans la nuit la robe de Denyse. Et il entendit qu’elle pleurait toujours.
—Est-ce toi, Bijou?...—demanda Jean de Blaye, s’avançant dans l’obscurité profonde.
La jeune fille se redressa:
—Qui est-ce qui est là?...
—Moi... Jean!... comment?... tu ne me fais pas l’honneur de connaître ma voix!... qu’est-ce que tu fais donc là... dans ce noir?...
—Je me promène...
—Toute seule?...
—J’étais sortie pour me promener avec les Dubuisson, mais j’ai pensé qu’il valait mieux ne pas les troubler... et je suis venue ici... toute seule...
—Ça doit te changer un peu, hein?... qu’est-ce que tu peux bien faire quand tu es seule?...
—Je réfléchis...
—Oh!... quel gros mot!...
—Je rêve, si tu veux?...
—Ah bah!... en voilà une chose que je n’aurais pas cru!... ils ne doit pas ressembler à un rêve ordinaire, ton rêve?...
—Parce que?...
—Parce que les rêves sont habituellement incohérents, cahotés, baroques et invraisemblables...
—Eh bien?...
—Eh bien, tes rêves, à toi, doivent être admirablement équilibrés, pondérés... ils doivent te ressembler...
—Je te remercie...
—De quoi?...
—Dame!... des aimables choses que tu me dis...
—Oh!... elles ne sont pas aimables... elles sont vraies... je ne suis pas ici, d’ailleurs, pour te dire d’aimables choses, mais des choses graves...
—Graves?...
—Oui... je suis chargé de remplir près de toi une mission... de parler, de mon mieux, au nom de quelqu’un qui n’a pas osé parler lui-même...
—Qui est ce quelqu’un?...
—Henry... il m’a prié de savoir si tu l’autorises à demander à grand’mère ta main?...
Elle dit, et son accent exprimait la stupeur:
—Ma main?... Henry?...
—Est-ce donc si prodigieux?...
—Dame, oui!... Henry!... c’est comme si c’était mon frère, Henry!...
—Enfin, ça ne l’est pas!... par conséquent ne nous occupons pas de lui comme frère, mais comme prétendant... Qu’est-ce que tu réponds?...
—Je réponds: «Pourquoi Henry s’adresse-t-il à moi d’abord?...» Au lieu de me demander la permission de parler à grand’mère, c’est à grand’mère qu’il devait demander la permission de me parler...
—Hein?... quand je le disais, que tu étais un petit être admirablement pondéré et correct... et tout ce qui s’ensuit!...
—C’est mal d’être comme ça?...
—Eh! non! ce n’est pas mal!... au contraire!... seulement c’est... déconcertant... Dis-moi, maintenant que j’ai commis cette faute de te parler d’abord à toi, vas-tu me répondre?... ou faut-il que je remette les choses en état, en m’adressant à grand’mère, qui s’adressera à toi... etc... etc...
—Non... je te répondrai...
—Alors, laisse-moi terminer mon petit boniment?... Le comte Henry de Bracieux, né le 22 janvier 1870, a, pour toute fortune jusqu’à la mort de grand’mère, six cent mille francs, qui rapportent environ...
—Oh!... pas la peine de me raconter les choses d’argent, va!... d’abord, elles n’existent pas pour moi... ensuite, comme je ne veux pas épouser Henry, il est inutile de me dire tout ça!...
—Ah! tu ne veux pas l’épouser!... pourquoi?...
—Pour plusieurs raisons... la meilleure, c’est que je le connais trop...
—Elle n’est pas très flatteuse, cette raison-là!...
—Je veux dire... ce que je te disais tout à l’heure... c’est que vivant comme j’ai vécu auprès d’Henry depuis plus de quatre ans, je le considère comme mon frère...
Jean de Blaye demanda, d’un ton qu’il s’efforçait de rendre indifférent:
—Alors, moi, tu me considères aussi comme ton frère?...
—Toi!... oh! pas du tout!... tu as trente-cinq ans au moins!...
—Non... trente-trois...
—Ah!... seulement!... ben, c’est égal!... tu ne me fais pas l’effet d’un frère, toi!...
Elle réfléchit un instant et acheva, tandis qu’il attendait avec une sorte de vague espoir:
—Tu me fais plutôt l’effet d’un oncle...
—Ah!...—fit Jean vexé,—c’est délicieux!...
Elle reprit, gentille:
—Ça te contrarie que je te dise ça?...
—Oh!... pas du tout!... ça me fait plaisir, au contraire!... à la bonne heure!... au moins, avec toi, on est tout de suite fixé... et puis... si on a des illusions, elles ne font pas long feu...
—Tu avais des illusions?... quelles illusions?...
—Aucune...
—Si... j’entends ça à ta voix... elle est aigre, coupante, irritée...
Elle se serra contre lui et demanda, câline:
—Dis-moi pourquoi tu es devenu tout à coup méchant?...
Il se recula et répondit:
—Parce que, quand on n’est pas très bon et qu’on a du chagrin, alors on devient méchant, c’est fatal!...
—Et tu as du chagrin?...
—Oui...
—Beaucoup?...
—Mais... assez comme ça, je te remercie!...
—Mon pauvre Jean!... ça ne va donc pas comme tu veux?...
—Quoi?... de quoi parles-tu?...
—De... tu sais bien?... je te l’ai dit, l’autre soir!...
Il répondit, s’énervant peu à peu:
—Encore!... ah ça! tu es folle!...
—Comment?...—fit Bijou,—tu n’aimes pas madame de Nézel?...
Il balbutia, embarrassé:
—Madame de Nézel est une charmante femme...une excellente amie que j’aime beaucoup... beaucoup... mais pas comme tu crois...
—Ah!... tant pis!... elle est veuve, elle est riche... c’était bien ton affaire!... Alors, tu en aimes une autre?...
—Oui...
—Une autre que tu ne peux pas épouser?...
—Précisément!...
—Pourquoi?... elle n’est pas assez riche?...
—Oh!... si! elle n’aurait rien du tout que ça me serait bien égal... c’est moi qui ne suis pas assez riche pour elle... et puis, elle ne voudrait pas de moi!...
—Tu n’en sais rien?... tu devrais lui dire que tu l’aimes...
—Crois-tu?...
—Évidemment... essaie toujours!...
—Eh bien, Bijou, je t’aime comme un imbécile, comme un malheureux qui n’espère rien... et qui n’ose même rien demander...
Elle s’arrêta court, et dit, l’air navré:
—Tu m’aimes!... toi?... toi?...
—Oui... et toi?... tu me détestes, n’est-ce pas?...
—Oh! Jean!... peux-tu dire de pareilles choses?... tu sais bien que je t’aime, au contraire... pas comme tu le voudrais... pas comme je le voudrais moi-même... mais bien tout de même, bien...
Elle s’appuya à son épaule, le forçant à s’arrêter, et, rapidement, lui passa la main sur les yeux.
—Oh!—fit-elle désolée,—tu pleures!... et c’est à cause de moi?... Jean!... Jean!... je ne veux pas que tu pleures, entends-tu?...
Il prit la petite main qui courait sur son visage et y posa un long et chaud baiser.
Puis, repoussant doucement Bijou qui s’attachait à lui, il s’éloigna très vite.
—ALORS, décidément, tu veux t’en aller?... demanda Bijou, chagrine, à Jeanne Dubuisson qui pliait des robes dans le tiroir d’une longue malle d’osier.
La jeune fille, très absorbée, répondit sans lever la tête:
—Oui... il y a très longtemps que je suis ici... ce serait indiscret, tu comprends?...
—Tu sais bien que non!... et il était presque décidé que tu restais jusqu’à lundi... et puis... tout à coup, tu as changé d’avis... qu’est-ce qu’il y a?...
—Mais rien... qu’est-ce que tu veux qu’il y ait?...
—Si je le savais, je ne te le demanderais pas... voyons?... qu’est-ce que ça peut bien être?... tu n’as pas l’air de t’ennuyer?...
—Oh!... Bijou!... comment veux-tu que je m’ennuie?...
—Dame!... ça se pourrait!... et pourtant, tu vois ton fiancé presque autant que si tu étais à Pont-sur-Loire...
—Oh! non!...
—Oh! si!... faisons le compte, veux-tu?... M. Spiegel a passé à Paris samedi, dimanche et lundi... mardi, il est venu avec M. Dubuisson dîner ici... mercredi, il est venu tout seul... jeudi, il a avalé le déjeuner de la Confirmation, le malheureux!... vendredi, il a dîné... et tous ces jours-là nous avons répété la revue avant ou après le dîner, ce qui fait qu’il ne t’a pas quittée...
Jeanne répondit, avec effort:
—C’est vrai!... mais s’il ne m’a pas quittée... il ne s’est guère soucié de moi...
—Comment ça?...
—Comment?... Oh!... c’est bien simple!... il ne s’est occupé que de toi... il n’a parlé qu’à toi...
—A moi?...
—Oui... à toi... tiens! j’aime mieux te l’avouer, mon Bijou... je suis jalouse... jalouse affreusement...
Denyse demanda, l’air effaré:
—Jalouse de qui?... de moi?...
Mademoiselle Dubuisson fit signe que oui. Puis elle acheva, tandis que des larmes lui montaient aux yeux:
—Je te demande pardon de te dire ça... je vois bien que je te fais de la peine... mais il valait mieux, n’est-ce pas, dire la vérité, que te laisser soupçonner des choses fausses... tu ne m’en veux pas?...
—Non... pas du tout!...
Elle ajouta tristement:
—C’est toi qui dois m’en vouloir?... maistu te trompes, je t’assure... M. Spiegel, qui est très poli, s’est occupé de moi parce que je suis la petite-fille de grand’mère qui le reçoit... pas pour autre chose...
—Il s’est occupé de toi pour la raison qui fait que tous s’en occupent... parce que tu es adorable... et tu le sais bien!...
—Mais non, je...
—Il était bien certain qu’il subirait ton charme comme tous les autres le subissent... c’est moi qui ai été une sotte de ne pas prévoir ce qui arriverait... j’ai trop compté sur son affection... j’ai cru qu’il m’aimait comme je l’aime... je me suis trompée, voilà tout!...
—Alors... je ne te verrai plus?... tu vas éviter toutes les occasions de te rapprocher de moi...
—Non... ainsi, nous allons passer la journée d’aujourd’hui ensemble au rallye-paper...
—Comme vous serez en voiture et moi à cheval, je ne vous gênerai pas beaucoup!...
Bijou resta silencieuse un instant, puis elle demanda, inquiète:
—Tu ne crois pas, au moins... que c’est de ma faute, ce qui est arrivé?...
—Non,—dit Jeanne,—je ne crois rien sinon que tu es une jeune fille ravissante et que je suis une jeune fille ordinaire... je t’en prie, mon Bijou, ne te fais pas de chagrin!...
—Je serais si malheureuse de ne plus te voir!...
—Mais tu me verras!... après-demain, je reviensà Bracieux pour la revue... il le faut bien, puisque nous jouons, M. Spiegel et moi!...
—Pourquoi dis-tu «M. Spiegel»?... pourquoi ne dis-tu pas «Franz» comme toujours?... tu lui en veux?...
—Samedi,—continua Jeanne sans répondre à la question de Bijou,—nous nous verrons aux courses... dimanche, aux courses encore et, le soir, au bal chez les Tourville... tu vois que nous n’allons guère nous quitter...
Bijou répondit, l’air attristé:
—C’est égal!... ça ne sera plus comme quand tu demeures ici... et puis... je sens bien que tu pars avec une arrière-pensée...
La femme de chambre entra:
—Madame la marquise demande mademoiselle Denyse au salon...
—Au salon?... à cette heure-ci?—fit Bijou, surprise.
—C’est M. le comte de Clagny qui est là...
—Ah! bien!... dites que j’y vais tout de suite...
Se tournant vers mademoiselle Dubuisson, elle proposa:
—Viens avec moi?...
—Non, je veux finir ma malle qu’on doit envoyer à Pont-sur-Loire après le déjeuner...
Un quart d’heure plus tard, Bijou revenait, sautant de joie:
—Tu ne sais pas!... nous allons encore passer la soirée ensemble aujourd’hui!...
—Où ça?...
—Devine?...
—Je ne sais pas trop... au théâtre?...
—Juste!... comment as-tu deviné ça?...
—Parce que tu as dit et répété sur tous les tons devant M. de Clagny que tu avais envie d’aller à cette représentation des Dames de France... je suppose qu’il t’a apporté une loge?...
—Deux loges!... oui, figure-toi! deux belles grandes avant-scènes de six places chacune!... alors nous avons tout de suite arrangé avec ton père que vous veniez... M. Spiegel aussi, bien entendu... parce que j’oubliais de te dire... ils sont là, ton père et M. Spiegel!... c’est M. de Clagny qui les a amenés...
—Mais,—répondit Jeanne,—à trois nous allons vous gêner...
—Puisque je te dis qu’il y a douze places, voyons!... Grand’mère et moi, ça fait deux... et vous trois, ça fait cinq... il reste sept places... et personne ne veut venir...
—Les Rueille?...
—Paul... mais pas Bertrade... ça fait six!... ni Jean ni Henry ne viennent... l’oncle Alexis non plus... et Pierrot est puni!... il y a M. de Clagny... et je compte offrir une place à M. Giraud... ça fait que nous sommes huit en tout...
Mademoiselle Dubuisson ne disant rien, elle reprit:
—Tu ne te soucies pas de passer cette soirée avec nous... ou plutôt avec moi... alors tu cherches un prétexte?...
—Mais non!... je ne cherche rien... d’ailleurs, puisque c’est convenu avec papa...
—Oui... c’est convenu!... j’avais aussi invité M. de Bernès... mais il prétend qu’il ne peut pas... qu’il va avec des camarades...
—Où l’as-tu donc vu, M. de Bernès?...
—Au salon, à l’instant... Ah! c’est vrai! tu ne sais pas?... il vient d’apporter l’invitation de M. Giraud... Jean lui avait écrit pour la lui demander... parce que M. Giraud avait envie d’aller au rallye-paper... et, comme c’est un goûter offert par les officiers, grand’mère est tellement timorée qu’elle ne voulait pas l’emmener sans invitation...
—Alors, il déjeune aussi, M. de Bernès?...
—Non... il est reparti... c’est lui qui fait la bête... et le rendez-vous est à trois heures au carrefour du Roy... c’est tout près pour nous... mais pour ceux qui vont de Pont-sur-Loire, c’est encore une trotte...
—A quelle heure partons-nous?...
—A deux heures et demie les voitures... à deux heures un quart les cavaliers... Dis donc?... j’ai envie de m’habiller avant le déjeuner, pour ne plus avoir à y penser...
—Tu as encore une demi-heure...
—Toi qui es prête.... viens donc avec moi pendant ce temps-là?...
Jeanne suivit docilement Bijou, qui détalait en chantant à travers les corridors.
—Tu es toujours gaie,—dit-elle,—mais jete trouve ce matin particulièrement joyeuse... qu’est-ce que tu as?...
—Mais rien!... je me réjouis du rallye... du théâtre!... je trouve qu’il fait beau... que le ciel est bleu, les fleurs fraîches, et qu’il est délicieux de vivre, mais c’est tout!...
—C’est déjà quelque chose!...
—Assieds-toi?...—fit Bijou, qui poussa mademoiselle Dubuisson dans une grande bergère Louis XVI.
La jeune fille s’assit, regardant la chambre toute rose, tendue, murs et plafond, en cretonne d’un rose pâle sur lequel couraient de larges pavots blancs. Les meubles Louis XVI étaient en bois laqué rose. Partout des fleurs dans des vases de cristal de formes tourmentées et bizarres. Dans l’air une délicieuse odeur incertaine et pénétrante, une sorte de mélange de chypre, d’iris et de foin coupé.
Jeanne aspira ce parfum qu’elle aimait, et demanda:
—Qu’est-ce que tu mets dans ta chambre qui la fait sentir ainsi?...
Bijou répondit, humant de toutes ses forces l’air autour d’elle:
—Ça sent quelque chose?... je ne sens rien, moi!... et dans tous les cas, je ne mets rien...
—Oh!...—fit Jeanne stupéfaite,—mais c’est incroyable! comment... vraiment, tu ne mets rien?...
—Absolument rien...
Denyse allait et venait dans la chambre, se dévêtant peu à peu. Puis, elle passa une chemise d’homme, à col très haut, glissa ses jolies jambes dans une culotte de drap blanc et, s’asseyant sur son lit, mit ses bottes: de souples bottes de cuir jaune qui moulaient ses pieds exquis.
—Veux-tu que je t’aide à passer ta jupe?... offrit Jeanne.
Puis, surprise, elle demanda:
—Et ton corset?...
—Je n’en mets pas...
—Mais... tu en mets toujours un?...
Une vague rougeur monta aux joues de Denyse, et elle répondit:
—Oui... mais, aujourd’hui, je suis fatiguée.
—Tu ne crains pas de déformer ton habit rouge qui est si joli?... il va si bien!... et les baleines seront toutes gondolées par la pression... rien ne déforme une robe comme de la mettre sans corset...
—J’aime mieux être à mon aise et déformer mon habit rouge, tu comprends?...
Regardant de tous ses yeux Bijou, qui, debout devant une psyché, achevait de mettre son habit, Jeanne murmura:
—Va-t-il assez bien, cet habit?... il plaque!... on jurerait qu’il est peint sur toi!... c’est la perfection même!... Après ça... tu as une taille tellement jolie!...
Denyse était maintenant très occupée à piquer une perle dans le plastron de sa cravate blanche. La pointe de l’épingle se cassa avec un bruit sec.
—Oh!—fit Jeanne, c’est dommage!...
Bijou répondit:
—Bah!... elle était en toc ma perle!... si je gagne une discrétion à M. de Bernès, je lui demanderai une épingle solide...
Elle ajouta en riant:
—Et pas chère!... pour que ça n’ait pas l’air d’un cadeau...
—Tu as parié avec M. de Bernès?...
—Oui...
—Et tu as parié une discrétion?...
—Oui... c’est mal?...
—Mal?... non!... mais c’est bizarre!...
—Tiens!... tu es comme grand’mère!... elle était scandalisée, grand’mère!...
—Dame!... et qu’est-ce que vous avez parié, M. de Bernès et toi?...
—Moi, qu’il y aurait au moinsunaccident au rallye-paper, lui, qu’il n’y en aurait pas un seul.
—Mais... c’est bien possible!...
—Non!... ça n’est pas bien possible!... il y en a toujours!... ce serait le premier rallye sans accident... note bien qu’il n’est question ici que de la chute... de la simple chute bon enfant... on tombe, mais on se ramasse... je ne veux pas prédire que quelqu’un se tuera, tu m’entends?...