The Project Gutenberg eBook ofBijou

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This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: BijouAuthor: GypRelease date: May 14, 2012 [eBook #39694]Most recently updated: January 25, 2021Language: FrenchCredits: Produced by Fritz Ohrenschall and the Online DistributedProofreading Team at http://www.pgdp.net

Title: Bijou

Author: Gyp

Author: Gyp

Release date: May 14, 2012 [eBook #39694]Most recently updated: January 25, 2021

Language: French

Credits: Produced by Fritz Ohrenschall and the Online DistributedProofreading Team at http://www.pgdp.net

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK BIJOU ***

B i j o u

AMONSIEUR ALBERT AUBLET

I,II,III,IV,V,VI,VII,VIII,IX,X,XI,XII,XIII,XIV,XV,XVI,XVII

LA marquise de Bracieux travaillait pour ses pauvres; elle piqua dans la pelote de laine bourrue son gros crochet d’écaille blonde et, posant la pelote sur ses genoux, leva la tête vers son petit-neveu Jean de Blaye:

—Jean?... qu’est-ce que tu regardes donc de si intéressant?... tu es là à t’écraser le nez contre la vitre, absolument comme quand tu étais petit... et insupportable...

Jean de Blaye redressa brusquement le front, qu’il appuyait aux carreaux de la baie, et répondit avec un peu d’hésitation:

—Moi?... mais rien, ma tante!... rien du tout!...

—Rien du tout?... Eh bien, tu regardes rien du tout avec beaucoup d’attention!...

—Ne le croyez pas, grand’mère!...—dit madame de Rueille de sa belle voix grave—il espère toujours voir paraître un fiacre au tournant de l’avenue...

La marquise demanda:

—Est-ce qu’il attend quelqu’un?...

M. de Rueille expliqua en riant:

—Non!... mais un fiacre... même un fiacre de Pont-sur-Loire, lui rappellerait Paris!... c’est une taquinerie de Bertrade...

Jean murmura, sans bouger:

—Oh!... je ne tiens pas tant que ça à me rappeler Paris!...

Madame de Rueille le considéra avec étonnement, et, se tournant vers sa grand’mère:

—On dirait presque qu’il est sincère?...

—Sincère, mais absorbé!...—fit la marquise.

Et, s’adressant à un jeune abbé qui jouait au loto avec les petits de Rueille, elle demanda:

—Monsieur l’abbé, dites-nous donc s’il se passe sur la terrasse quelque chose d’intéressant?...

L’abbé, assis le dos à la grande baie, regarda derrière lui par-dessus son épaule, et répondit aussitôt:

—Je ne vois pas la moindre chose intéressante, madame la marquise...

—Pas la moindre...—affirma Jean.

Et, quittant la fenêtre, il vint s’asseoir sur un divan. Un des petits de Rueille, négligeant ses cartons de loto, et laissant l’abbé répéter les numéros avec une inaltérable patience, s’était juché sur une chaise, et, grimaçant, semblait faire par la fenêtre, des signaux à quelqu’un.

La grand’mère intriguée demanda:

—A qui donc, petit Marcel, fais-tu ces horribles grimaces?...

—A Bijou,—dit l’enfant;—elle est là... qui cueille des fleurs...

—Est-ce qu’il y a longtemps qu’elle est là?...

Ce fut l’abbé qui répondit:

—Il y a dix minutes ou un quart d’heure, madame la marquise...

—Et vous trouvez que Bijou n’est pas une chose intéressante à regarder?...—s’écria la vieille femme en riant—vous êtes difficile, monsieur l’abbé!...

L’abbé Courteil, très nouveau venu dans la maison, et incroyablement timide, rougit de son rabat à la racine de ses cheveux d’un blond pâle, et balbutia, effaré:

—Mon Dieu, madame la marquise... je croyais qu’en demandant s’il se passait sur la terrasse quelque chose d’intéressant... vous vouliez dire quelque chose de... d’extraordinaire... et je ne pensais pas que la présence de mademoiselle Bij... de mademoiselle Denyse, veux-je dire... qui tous les jours, à cette heure, cueille à cette place des fleurs pour ses corbeilles... pût être considérée comme...

La phrase se termina de façon inintelligible, tandis que l’abbé, l’air éperdu, continuait à remuer les numéros dans un sac.

—Ce pauvre abbé!...—dit très bas Bertrade de Rueille,—vous l’ahurissez, grand’mère!...

—Mais non!... mais non!... je ne l’ahuris pas!... tu exagères, ma petite!...

Et après une minute de réflexion, madame de Bracieux reprit:

—Il est donc aveugle, ce garçon!...

—Quel garçon?...

—Ton abbé, parbleu!... il fait des réponses stupides!...

—Mais, grand’mère...

—Jamais, vois-tu, je ne croirai qu’un homme peut regarder Bijou trifouiller dans les fleurs, et ne pas trouver ça «une chose intéressante»!... jamais!...

—Un homme... oui... mais l’abbé n’est pas précisément un homme...

—Ah! qu’est-ce donc, s’il te plaît?...

—Dame... un prêtre n’est pas...

—C’est pas un homme pour faire des bêtises!... non!... du moins, j’aime à le croire!... mais ça a des yeux, un prêtre, quand le diable y serait!... tu m’accorderas bien que si ça n’a pas des yeux d’homme, ça a au moins des yeux de femme?... lui permets-tu, à ton abbé, d’avoir des yeux de femme?...

—Mais, grand’mère, je lui permets d’avoir les yeux qu’il voudra...

—C’est heureux!... Eh bien, une femme qui regarde Bijou s’aperçoit qu’elle est délicieuse à regarder... pourquoi un abbé ne s’en apercevrait-il pas?...

—Vous ne l’aimez pas, ce pauvre abbé!...

—Oh! moi, tu sais... je trouve que les prêtres, c’est fait pour les églises et pas pour les maisons!... cette réserve faite, j’aime ton abbé autant que les autres abbés!... je l’aime... négativement... je le respecte...

Bertrade se mit à rire, et dit de sa voix caressante:

—Il n’y paraît guère!... vous le bousculez tout le temps!...

—Je le bouscule... comme je vous bouscule tous...

—Oui... mais nous... nous y sommes habitués... tandis que lui...

—Bon! je ne le bousculerai plus!... je me surveillerai!... mais tu ne t’imagines pas à quel point ça me gênera!... moi qui aime tant avoir mon franc parler!... une drôle d’idée que tu as eue là, de prendre un abbé pour tes enfants!...

—C’est Paul... il tenait beaucoup à ce que l’éducation des enfants fût faite par un prêtre... au moins au début... il est très religieux...

—Mais moi aussi, je suis très religieuse!... et c’est pour ça que je n’aurais jamais un prêtre comme précepteur... Oui!... si c’est un homme intelligent, vous détournez au profit de un, ou de deux, ou de plusieurs enfants—mais enfin d’un petit nombre—une intelligence dont l’emploi indiqué et la destination véritable étaient de diriger un troupeau... de pardonner, d’instruire, de soulager des créatures, qui, pour la plupart, sont plus intéressantes que nous!... si c’est un imbécile, il se livre à une consciencieuse déformation du petit être qui lui est confié... et, dans l’un ou l’autre cas, vous êtes responsables du mal que vous faites, ou du bien que vous empêchez de faire... Tiens!... laisse-moi regarder Bijou!... ça m’amusera plus que de parler de ton abbé!...

Et la marquise désigna sa petite-fille qui entrait, semblable à une vivante corbeille de fleurs.

Denyse de Courtaix, surnommée Bijou, était une merveilleuse petite créature, svelte et fine, et pourtant capitonnée de fossettes, avec de grands yeux violets profonds et limpides; un nez droit, à peine relevé du bout; une bouche toute petite, très rouge, aux coins gaiement retroussés, laissant paraître les dents courtes, d’un blanc laiteux. Les cheveux, souples et soyeux, étaient de ce blond cendré, aujourd’hui presque perdu. Les oreilles, toutes petites, avaient des reflets de nacre rose. Ces mêmes reflets se retrouvaient non seulement sur les joues, mais sur le front, sur le cou, sur les mains. Ils éclairaient d’une grande lueur rose la peau tout entière. Les sourcils barraient d’une très fine ligne, presque noire et à peine interrompue, le front intelligent et pur. Seuls, ils indiquaient que ce frêle et joli petit être pouvait bien avoir une volonté. Bijou, qui paraissait avoir quinze ou seize ans, était depuis huit jours majeure; mais de toute sa personne, parfaite et menue, s’envolait un parfum d’enfance et de candeur. Sa grâce, cependant, très pénétrante, très subtile, était bien celle d’une femme, et ce contraste rendait Bijou troublante et rare. Telle quelle, elle affolait les hommes, plaisait aux femmes, et se faisait adorer de tous.

Dès qu’elle entra dans le hall, toute rose dans le nuage de mousseline rosée de sa robe, avec, suspendu à son cou par des rubans roses aussi, une sorte d’éventaire débordant de roses, tous l’entourèrent,heureux de la gaieté qui entrait avec elle dans la grande pièce, un peu vide avant sa venue.

Paul de Rueille, qui jouait au billard avec son beau-frère Henry de Bracieux, vint demander une rose de la corbeille, tandis qu’Henry, le suivant, en prenait une sans la demander. Les petits de Rueille, abandonnant l’abbé qui continuait à annoncer d’un ton monotone les numéros du loto, s’élancèrent d’une glissade vers la jeune fille, à laquelle ils s’accrochèrent tous deux. Leur mère les rappela:

—Mais laissez donc Bijou tranquille, mes enfants!... vous l’assommez!...

—Robert!... Marcel!... venez donc ici,—dit l’abbé qui se leva.

Bijou protesta:

—Mais non... laissez-les donc!... ils me font plaisir!...

Elle ôta de son cou la corbeille, et allait la poser sur le billard, lorsqu’elle s’arrêta soudain.

—Ah!... non!... il faut respecter les carambolages!...

Henry de Bracieux murmura, presque attendri:

—Est-elle gentille!... elle pense à tout!...

—Viens m’embrasser, Bijou!...—demanda la marquise.

Denyse venait de placer sa corbeille sur un divan. Elle y choisit une rose largement épanouie, et courut vers sa grand’mère, qu’elle embrassa plusieurs fois de suite, avec des câlineries d’enfant. Puis, offrant sa rose:

—C’est la plus belle!...

Elle parlait un peu haut, un peu «dans la tête», peut-être, mais la voix était jeune et claire, et l’articulation d’une admirable netteté.

—Tu n’as pas vu Pierrot?...—demanda la marquise.

—Pierrot?...—fit Bijou qui sembla chercher dans son souvenir,—mais si, je l’ai vu!... il est même venu un instant m’aider à cueillir mes fleurs... et puis, il est allé rejoindre son père, qui est à tirer des lapins dans le petit bois...

—J’aurais dû m’en douter... il ne fait rien de rien, cet enfant-là!...

—Mais, grand’mère, il est en vacances!...

—En vacances, tant que tu voudras!... il n’en est pas moins vrai que si on lui a donné un répétiteur, c’est apparemment pour qu’il travaille...

—Mais il faut bien qu’il se repose de temps en temps, ce pauvre Pierrot!... et son répétiteur aussi!...

—Ils ne font que ça!... Enfin!... si mon frère le sait... et que ça lui convienne!...

—Ça lui convient aujourd’hui, toujours!... car c’est lui qui leur a dit d’aller le retrouver au bois...

—Qui «leur» a dit?...

Et la vieille femme demanda, narquoisement:

—Ah!... il cueillait aussi des roses, le répétiteur?...

—Oui...—fit Denyse, avec son beau sourire candide, sans remarquer l’intonation moqueuse de sa grand’mère,—il cueillait aussi des roses...

La marquise répliqua, en désignant un grand jeune homme qui entrait:

—Ça l’amusait probablement plus que de tirer des lapins... car s’il est allé rejoindre ton oncle au bois, il n’est pas resté longtemps avec lui!...

—Tiens!... non!...—fit Bijou étonnée.

Quittant sa grand’mère, elle alla au-devant du jeune homme:

—Est-ce que vous n’avez pas retrouvé mon oncle, monsieur Giraud?...

Il devint très rouge.

—Si, mademoiselle... si!... nous avons très bien retrouvé M. de Jonzac... seulement, moi... j’ai dû rentrer... pour corriger les devoirs de Pierre...

Voulant expliquer, sans doute, son entrée dans le hall, il continua, avec un peu d’embarras:

—Et... je venais voir si je n’avais pas oublié ici mes livres... je croyais... mais je ne les vois pas...

Comme il sortait, sans cesser de regarder Bijou, la marquise, l’air indulgent et amusé, le rappela:

—Vous ne restez pas à fumer ici, monsieur Giraud?... la correction de ces devoirs est-elle donc si pressée?...

—Non, madame!...—dit vivement le répétiteur, qui revint sur ses pas;—elle n’est pas pressée du tout!...

La vieille femme se pencha vers madame de Rueille, qui, silencieuse, travaillait à une admirable tapisserie, et lui dit en souriant,

—Il n’est pas comme l’abbé, celui-là!...

Bertrade releva sa jolie tête et répondit, sérieuse:

—Non!...

—Tu as l’air de le plaindre?...

—Tant que je peux!...

—Et pourquoi?...

—Parce que ce gentil garçon, arrivé gai comme un pinson il y a quinze jours, et qui s’est fait aimer de nous tous, partira d’ici triste et malheureux... avec du chagrin ou de la rancune plein le cœur...

—Oh!... tu pousses toujours les choses au noir!... il trouve Bijou un amour... il l’admire... il se plaît auprès d’elle... et puis voilà!...

—Vous savez bien, grand’mère, que Bijou est adorable... et si attirante que tous s’y prennent...

La marquise montra son petit-neveu de Blaye, qui, depuis qu’il avait quitté la fenêtre, semblait étranger à tout ce qui se passait autour de lui, et dit, presque rageuse:

—Tous?... non pas tous!... regarde Jean!... il est aussi aveugle que l’abbé!...

La figure impassible, immobile dans son grand fauteuil, Jean de Blaye semblait rêver, les yeux au loin. La jeune femme le regarda et répondit:

—J’ai peur que, lui, ne soit un faux aveugle!...

—Ah bah!—fit madame de Bracieux, ravie—tu crois que Bijou pourrait intéresser Jean?... assez pour l’enlever, au moins pour un temps, àses cocottes, à ses chevaux, à ses théâtres, à sa vie stupide?... tu le crois?...

—Je le crois!...

—Depuis quand?...

—Depuis tout à l’heure!... quand il nous a dit avec une telle conviction qu’il ne «tenait pas tant que ça à se rappeler Paris»! j’ai senti qu’il disait vrai... alors, je me suis demandé ce qui avait pu le lui faire oublier, j’ai cherché... et j’ai trouvé...

—Bijou?...

—Justement!...

—Tant mieux si cela est!... mais à moi, ça ne m’en a pas l’air!... il ne s’occupe pas d’elle!...

—Quand on le voit, non!...

—Il paraît triste... préoccupé...

—On le serait à moins!... il ne fait pas à moitié les choses. Jean!... si il aime—j’entends pour tout de bon—il aimera violemment... et s’il aime violemment Bijou, ou s’il s’aperçoit qu’il va l’aimer, il n’y a là rien qui doive le réjouir... il ne peut pas—quelque envie qu’il en ait—épouser Bijou, n’est-ce pas?... non seulement il est son cousin, mais encore il n’a pas la fortune qu’il faudrait...

—Il a cinq cent mille francs environ... Bijou en a deux cents, auxquels j’en ajoute cent... ça fait trois cents... total, à eux deux, huit cent mille francs...

—Eh bien, voyez-vous Bijou avec vingt-quatre mille francs de rente?...

—Non!... je sais bien que, elle, trouveraitça très suffisant... elle fait—on dit toujours ça, mais, cette fois, c’est vrai—ses robes elle-même... elle est industrieuse et adroite... elle s’entend à merveille à tenir une maison, c’est elle qui, depuis quatre ans, dirige tout ici et à Paris... mais c’est moi qui ne pourrais pas me faire à l’idée de lui voir une existence médiocre... et elle l’aurait en plein!... Pourvu, mon Dieu! qu’elle n’aille pas se mettre à aimer Jean!...

—Oh!... je ne pense pas!...

—C’est qu’il est charmant, l’animal!... et, paraît-il, très aimé?...

—Très!... mais Bijou est si adulée, si entourée, si adorée, qu’elle n’a pas beaucoup le loisir d’aimer elle-même!...

—Et puis, elle est si enfant!...

Et la marquise regarda sa petite-fille avec une infinie tendresse.

Debout près du billard, Bijou observait la partie, et taquinait en riant les joueurs. A quelques pas d’elle, le jeune professeur immobile la contemplait l’œil extasié. Tout à coup, Jean de Blaye se leva brusquement, l’air agacé, et se dirigea vers la porte qui conduisait au perron.

—Attends!...—cria Denyse,—attends que je te donne une rose!...

Elle s’approcha de la corbeille, et y prit une rose jaune, à peine entr’ouverte, qu’elle vint passer à la boutonnière de son cousin.

—Là!...—fit-elle en reculant, l’air heureux,—tu es très beau comme ça!...

Puis, allant au répétiteur, elle dit, délicieusement chatte et souple:

—Monsieur Giraud, voulez-vous aussi un bouton de rose?...

Et comme, interdit, tremblant presque, le jeune homme cherchait, sans y parvenir, à placer la fleur, elle la lui enleva d’un mouvement très doux:

—Vous ne savez pas!... laissez-moi arranger ça, voulez-vous?...

Il était si grand qu’elle fut forcée, pour atteindre sa boutonnière, de se dresser sur la pointe des pieds. Elle glissa alors la fleur lentement, avec un soin extrême; et quand ce fut fait, elle affirma, aimable et souriante, en tapotant le revers luisant de la pauvre jaquette qui n’avait plus ni forme ni couleur:

—A la bonne heure!... comme ça, c’est tout plein joli!...

Les yeux brillants de tendresse, la marquise la contemplait. Elle dit à Bertrade, qui elle aussi, semblait admirer Bijou:

—Hein?... est-elle assez gentille?...

Madame de Rueille regarda le jeune répétiteur, qui restait planté, tout pâle, au milieu du hall, et répondit avec tristesse:

—Pauvre garçon!...

—Encore!... Ah ça! décidément, il t’intéresse beaucoup, monsieur Giraud!...

—Beaucoup!... j’aime les délicats et les tristes... moi qui suis une gaie!...

—Oh!... une gaie!... si on veut!... tu disais tout à l’heure que Jean était un faux aveugle... eh bien, toi, tu es une fausse gaie... une gaie quand il y a quelqu’un qui te regarde...

Sans répondre, la jeune femme montra Bijou.

—C’est une vraie gaie, celle-là!... n’est-ce pas, grand’mère?...

Bijou, après avoir distribué des fleurs aux enfants, disait à l’abbé Courteil:

—Vous aussi, monsieur l’abbé, je veux vous fleurir!... tenez!... dites un peu qu’elle n’est pas belle, cette rose?... ah!... pour une belle rose, c’est une belle rose!...

Et elle lui tendait une rose énorme, étalée et épaisse, qui ressemblait à un chou.

L’abbé s’était levé sans lâcher le sac qui contenait les numéros du loto, et il reculait effaré, balbutiant:

—Mademoiselle... cette fleur est superbe... seulement... je ne saurais où la mettre... les boutonnières de ma soutane sont toutes petites... jamais la queue n’y entrera... je vous suis reconnaissant, mademoiselle... je suis très touché... je... mais il n’y a pas de place... il...

Elle répondit en riant:

—Il y en a dans votre ceinture de la place, monsieur l’abbé!... là!... tenez!... on dirait qu’elle est faite pour ça!...

De très loin, elle planta la longue queue de la fleur entre la ceinture et la soutane de l’abbé, qui remercia, saluant gauchement:

—Je vous remercie, mademoiselle, de votre bonté... je suis touché... très touché...

La rose, à chaque mouvement, basculait dans la ceinture trop lâche. Elle remuait drôlement, avec des petits ressauts ridicules, se détachant sur la soutane qui s’enroulait en vis au corps maigre de l’abbé.

Quand elle eut fleuri tout le monde, Bijou déclara:

—A présent, je vais arranger mes corbeilles!...

—Où ça?...—demanda M. de Rueille.

—Mais à la salle à manger, au salon, dans le vestibule, ici, partout...

Plusieurs voix dirent:

—Nous allons vous aider!...

-Ah! mais non!... au lieu de m’aider vous me dérangeriez beaucoup!...

Elle reprit sa corbeille et sortit, gaie et rose, dans l’envolement de ses jupes roses comme elle. Et quand elle eut disparu, un voile de tristesse s’étendit sur la grande pièce. Personne ne parlait plus. On n’entendait que le choc des billes et le bruissement des numéros que l’abbé agitait toujours régulièrement, apportant en cela comme en tout, de la méthode. A la fin, Henry de Bracieux dit:

—Grand’mère, vous ne devriez jamais permettre à Bijou de nous lâcher comme ça!... à Bracieux surtout, parce que, à Paris ça va encore!... mais ici, quand, elle nous lâche, nous sommes perdus!... c’est le rayon qui éclaire toute la maison!...

La marquise haussa les épaules.

—Tu dis des bêtises!... tu oublies que prochainement Bijou nous «lâchera»—comme tu le dis si élégamment—d’une façon définitive...

—Comment!... elle va se marier?...

—Dame... je l’espère!...

—Vous avez quelqu’un en vue?...—demanda M. de Rueille, mécontent.

—Non, pas du tout!... mais enfin, ce quelqu’un peut se présenter d’un jour à l’autre... non pas ici, bien entendu... il n’y a, dans le pays, rien qui puisse convenir à Bijou... mais il est probable qu’à Paris, cet hiver...

Henry de Bracieux, un beau garçon de vingt-cinq ans qui ressemblait beaucoup à sa sœur Bertrade, écoutait, les sourcils rapprochés, le visage sérieux. Il manqua un carambolage facile, et, comme son beau-frère s’en étonnait:

—Ah zut!... il fait trop chaud pour jouer au billard!... je vais dormir dans le hamac!...

Sa sœur le regarda sortir et murmura à l’oreille de la marquise:

—Lui aussi!...

La vieille femme répliqua, avec un peu d’humeur:

—Bijou ne peut pourtant pas épouser toute la famille!... Et puis, taisons-nous... la voilà!...

Et effet, la silhouette fine de la jeune fille apparaissait dans la porte qui ouvrait sur le perron. Sans entrer, elle demanda:

—Combien de personnes à dîner jeudi, grand’mère?...

—Dame!... je n’ai pas fait le compte... il y a les La Balue...

—Ça fait quatre...

—Les Juzencourt...

—Six...

—Le petit Bernès...

—Sept...

—Madame de Nézel...

—Huit...

—C’est tout!...

—Et dix que nous sommes de fondation, ça fait dix-huit... on peut être vingt... voulez-vous inviter les Dubuisson, grand’mère?... ça me fera bien plaisir d’avoir Jeanne...

—Je ne demande pas mieux... je vais leur écrire...

—C’est pas la peine... il faut que j’aille à Pont-sur-Loire pour les commissions, je les inviterai...

—Comment, mon pauvre petit!... tu vas aller en ville par cette chaleur?...

—Il faut bien s’occuper du dîner!... c’est aujourd’hui mardi... et puis, j’ai à parler à la mère Rafut pour lui demander des journées... je n’ai pas de robes... il va y avoir les courses... des bals...

—Oh!...—fit la marquise avec ennui—tu vas encore avoir ici cette affreuse vieille!...

—C’est une si brave femme!... et elle travaille si bien!...

—Possible!... mais elle marque terriblement mal!...

—Oh! grand’mère... c’est vrai... qu’elle n’est pas jolie... elle est vieille et pauvre, la mère Rafut... et ça n’embellit pas, la vieillesse et la pauvreté!... mais elle m’est si commode!... et elle est si heureuse, elle que ses actrices paient très mal ou pas du tout, d’être ici bien payée, bien nourrie, et bien traitée...

Elle était debout derrière le fauteuil de madame de Bracieux. Elle ajouta, câline, en lui entourant le cou de ses jolis bras roses:

—C’est une charité, grand’mère!... et une charité que vous faites, non seulement à la mère Rafut, mais à moi...

La marquise répondit:

—Prends-la, ton affreuse bonne femme!... prends-la tant que tu voudras!...

—Alors, au revoir... à tantôt!...

—Comment vas-tu là-bas? avec la victoria?

—Non... avec la charrette... j’irai plus vite avec la charrette, je vais en vingt-cinq minutes.

—Et tu vas conduire?...

—Mais oui, grand’mère...

—Par ce soleil?... tu auras une insolation!...

M. de Rueille proposa:

—Voulez-vous que je vous conduise, moi, Bijou?... j’ai du tabac à acheter... et de la poudre... et deux cannes à pêche, pour remplacer celles que Pierrot a cassées... je serai bien aise d’aller en ville...

—Et moi enchantée que vous m’y conduisiez...

—Quand partons-nous?...

—Tout de suite, s’il vous plaît?...

Comme ils sortaient, la marquise leur cria:

—Prenez garde aux accidents!... n’allez pas trop vite dans les côtes!...

Et Bijou répondit en riant:

—Soyez tranquille, grand’mère, je ne m’emballe jamais!...

LEsoir, comme ils traversaient en voiture Pont-sur-Loire pour rentrer à Bracieux, M. de Rueille dit à Denyse:

—Eh bien, vous savez, mon petit Bijou... avec vous, on ne passe pas inaperçu!... ah! non!...

Elle regarda les passants, qui se retournaient vers elle avec une curiosité intense, et répondit:

—C’est ma robe rose qui...

—Non... ce n’est pas votre robe, c’est vous-même!...

Elle demanda, ses grands yeux violets encore élargis:

—Moi?... pourquoi, moi?...

—Oh!... petit Bijou!... ça n’est pas gentil de finasser avec le vieux cousin!...

L’air stupéfait de plus en plus, elle questionna:

—Je finasse?...

—Dame!... ça m’en a l’air!... il n’est pas possible que vous ne sachiez pas à quel point vous êtes jolie?... d’abord, vous avez des yeux... ensuite, on vous le dit assez pour que...

—On me le dit?... qui ça?...

—Mais tout le monde!... même moi, qui suispresque votre oncle... et presque un homme respectable...

—«Presque mon oncle», non!... attendu que Bertrade est ma cousine germaine... et quant à «presque respectable...»

Elle s’arrêta un instant, et conclut en riant:

—Vous vous flattez!...

—Hélas non!... je vais avoir quarante-deux ans...

Elle le regarda, l’air surpris:

—Ah bah!... vous n’en avez pas l’air!...

—Merci!... Tenez!... voyez-vous tous ces indigènes qui vous dévisagent?... je vous affirme, Bijou, que quand je viens faire les commissions tout seul, ils ne me regardent pas avec cette avidité...

—Moi, je vous dis que c’est ce rose qui les étonne!...

—Pourquoi les étonnerait-il?... ils y sont habitués, puisque vous venez souvent à Pont-sur-Loire, et que vous êtes toujours en rose...

Depuis qu’elle avait quitté le deuil de ses parents, morts quatre ans auparavant, Denyse avait adopté le rose comme unique couleur de robe. C’était, disait-elle, parce que sa grand’mère l’aimait mieux ainsi habillée. Dans tous les cas, le rose, un rose très doux, très mourant, sorte de feuille de rose effeuillée et pâlie, qu’elle portait toujours et qui était presque exactement du ton délicat de sa peau, lui allait à ravir. Quand le temps était froid ou mauvais, elle mettait de longs manteaux foncésqui la cachaient toute, et lorsqu’elle sortait, rose et fraîche comme une fleur, de cette enveloppe sombre, elle éclairait tout à l’entour d’elle. Ses robes étaient en batiste, en mousseline, en laine, en étoffes relativement peu chères. Tout au plus si elle se permettait un petit taffetas ou un foulard. Et quelle simplicité de forme!... toujours les mêmes petites blouses froncées, les mêmes jupes plates; jamais le moindre ornement; à peine l’hiver, un tout petit passepoil de fourrure.

Elle dit, semblant réfléchir:

—C’est vrai!... je suis toujours en rose!... vous trouvez ça mal?...

—Mal?... moi!... Eh! grand Dieu!... je trouve ça ravissant!... je vous répète, Bijou, que si je n’étais pas un vieux monsieur... je vous ferais tout le temps la cour!...

—Vous n’êtes pas un vieux monsieur!...

—Remerci!... Si vous ne trouvez pas que je sois un tout à fait vieux monsieur... ce qui est, en effet, discutable... du moins, je suis un monsieur marié...

—C’est vrai!... et c’est tant mieux pour vous!... car rien n’est bête et ennuyeux comme les gens qui font la cour...

—Alors, vous devez trouver terriblement de gens bêtes et ennuyeux!...

—Pourquoi?...

—Parce que tout le monde vous la fait plus ou moins, la cour?...

—Mais non!... Songez donc!... j’ai été isoléecomme une sauvage, moi!... quand papa et maman vivaient, toujours malades, j’étais enfermée comme eux... sans voir personne... et il y a à peine quatre ans que j’habite chez grand’mère où je vois du monde...

—Ah! oui!... et à gogo!... c’est le cas de le dire!...

—On croirait que ça vous déplaît?...

Elle regarda Rueille de côté, les yeux luisants entre les paupières à demi closes, tandis qu’il répondait, devenant malgré lui un peu nerveux:

—Me déplaire?... et pourquoi?... est-ce que quelque chose me regarde dans votre vie?... ai-je donc voix au chapitre en ce qui vous concerne?...

—Ce qui veut dire que si vous aviez voix au chapitre?...

—Eh!... il est, certes, bien des changements, bien des réformes que je ferais... que je conseillerais, veux-je dire...

—Par exemple?...

—Par exemple, je ne vous permettrais pas, si j’étais à la place de grand’mère, d’être aussi gentille, aussi accueillante pour tous... je voudrais vous garder pour moi un peu plus... vous empêcher de donner à des étrangers une aussi grande part de vous-même...

Elle dit, l’air pensif, triste presque:

—Oui... vous avez peut-être raison!...

—D’autant plus raison que nous vous avons à nous pour si peu de temps!...

Les grands yeux naïfs et bons se posèrent sur Paul de Rueille, qui reprit:

—Vous vous marierez bientôt?... vous nous quitterez?...

Bijou se mit à rire:

—Comme vous y allez!... il n’est pas question de mariage pour moi, que je sache?...

—En fait, non!... du moins, je ne le crois pas!... mais en principe, il n’est question que de ça!... et grand’mère ne pense pas à autre chose...

—Ah! bien!... je ne suis pas comme elle!... car je n’y pense guère, moi!...

Elle ajouta, devenue sérieuse tout à coup:

—Il est d’ailleurs problématique, mon mariage!...

—Problématique?...

—Mon Dieu, oui!... d’abord, je veux que celui qui m’épousera m’aime...

—Ben, soyez tranquille!... vous n’aurez pas de peine à trouver ça!...

Elle acheva, et sa voix claire se fit presque grave:

—Je veux aussi l’aimer...

—Vous l’aimerez... on aime toujours son mari... pour commencer!—fit étourdiment Rueille, qui s’arrêta court, trouvant que «pour commencer» était inutile.

Mais Bijou n’avait pas compris, ni même entendu, car elle demanda:

—Qu’est-ce que vous dites?...

—Je dis... qu’il sera heureux!...

—Qui?...

—Celui que vous aimerez!...

—Je l’espère!... je ferai tout ce qu’il faudra pour ça!...

M. de Rueille semblait agacé, irritable, grognon. Il dit, comme s’il eût voulu décourager Denyse de son rêve:

—Oui... mais si vous ne le rencontrez pas, celui-là?...

—Eh bien, je coifferai sainte Catherine, voilà tout!... mais je ne vois pas pourquoi je ne le rencontrerais pas!... je ne désire pas l’impossible, après tout!...

Blagueur, un peu agressif, il répliqua:

—Est-il indiscret de vous demander ce que vous désirez?...

—Oh! pas indiscret le moins du monde!... car je ne puis vous répondre que ce que je vous ai répondu déjà: Je veux «l’aimer!» tout bonnement!... je ne tiens pas à l’argent... je ne comprends pas, je n’admire pas l’argent!...

Elle se tourna vers son cousin, et conclut, le regardant bien en face:

—Ainsi, tenez!... je ferais très bien un mariage comme Bertrade!...

Il balbutia:

—Avec un autre mari?...

Gentille, simple, sans le moindre embarras, elle dit, toute rieuse:

—Mais non!... mais non!... je trouve le mari très bien!...

M. de Rueille ne répondit pas. Il se sentait ému malgré lui à cette pensée que Bijou aurait pul’aimer. Il trouvait l’air du soir délicieux, et jamais le soleil couchant, qui flambait s’enfonçant lentement dans la Loire, ne lui avait semblé plus lumineux. La petite charrette était si étroite, qu’à chaque oscillation de la voiture il frôlait de son coude le bras de la jeune fille, tandis que les fins cheveux blonds envolés du grand chapeau de paille balayaient sa joue qu’il sentait devenir brûlante.

Bijou s’aperçut de sa préoccupation. Elle dit en riant.

—Il me semble que vous n’écoutez pas beaucoup la description de mon «idéal»?...

—Mais si!...

—Mais non!... à propos!... avons-nous bien fait toutes les commissions?...

Elle prit dans sa poche une longue liste qu’elle se mit à relire:

M. de Rueille, qui regardait la liste, demanda:

—Comment?... Henry vous a chargée de rapporter des cartouches... au lieu de m’en charger, moi?...

—Oui!... l’avant-dernière fois, vous les avez oubliées!... la dernière, vous lui avez rapporté des cartouches de 12, et il a un 16!... alors, il a mieux aimé...

—Je comprends ça!... mais on abuse de vous!... et les enfants aussi ont abusé... «Ballon de Marcel... Crayons de Robert...» il n’y a que Fred qui ne vous ait pas donné de commissions... mais il ne faut pas désespérer... il n’a que trois ans!... ce sera pour l’année prochaine!...

—Il ne m’a pas donné de commissions, mais je lui ai rapporté des images... «le Chat botté»... il adore les chats, ça l’amusera!...

—Que vous êtes délicieuse!...

—Délicieuse?... est-ce assez dire?... vous ne pourriez pas trouver quelque chose d’un peu plus élogieux?... voyons, en cherchant bien?...

Elle continuait à parcourir des yeux sa liste.

Paul de Rueille indiqua du manche de son fouet une ligne écrite au crayon et demanda:

—Qu’est-ce que c’est que ça?... «Dire à grand’mère pour la Norinière»?...

—C’est les Juzencourt que j’ai rencontrés... et qui m’ont bien recommandé de dire à grand’mère que la Norinière va être habitée...

—Ah!... Clagny a vendu?...

—Non... c’est lui qui revient... il paraît qu’il viendra tous les étés!...

—Ah! tant mieux!... ça va faire bien plaisir à grand’mère!...

—Oui... elle l’aime beaucoup!... je ne le connais pas, M. de Clagny, mais j’ai entendu bien souvent parler de lui...

—Vous ne vous rappelez pas l’avoir vu autrefois?...

—Mais non!...

—C’est lui pourtant qui a été votre parrain!...

—Vous rêvez!... c’est l’oncle Alexis, mon parrain!...

—L’oncle Jonzac est le parrain de Denyse, mais c’est M. de Clagny qui est le parrain de «Bijou»... oui!... c’est lui qui, quand vous étiez petite, disait en parlant de vous: «le Bijou»... le nom vous allait si bien qu’il vous est resté...

—Vous ne trouvez pas que c’est un peu ridicule de m’appeler Bijou, à présent que je suis vieille?...

—Vous avez l’air d’avoir quatorze ans!... et vous aurez toujours cet air-là... je vous le promets!...

—Vous vous aventurez peut-être un peu?...

Elle le regarda en riant. Lui aussi la regardait, sans pouvoir se détacher du joli visage frais tourné vers lui. Et, comme il ne faisait aucune attention au chemin de traverse qui était très mauvais, la roue droite se prit dans une ornière et la petite charrette pencha brusquement, jetant sur lui Denyse, qui se raccrocha de toutes ses forces à son bras. Ils restèrent un instant balancés, puisla roue sortit tant bien que mal du trou profond où elle était serrée, et le cheval reprit son train rapide.

—Ouf!...—dit Bijou, qui riait de tout son cœur—j’ai bien cru que nous versions!...

Il répondit, sérieux:

—Il ne s’en est guère fallu!...

Elle desserra ses petits doigts, qui s’incrustaient dans l’épaule de son cousin, et demanda:

—Est-ce bien fini?... vous n’allez pas recommencer, au moins?...

M. de Rueille la contemplait sans répondre, distrait, l’air troublé. Elle reprit:

—Mais au lieu de me regarder, regardez donc devant vous!... nous allons retomber encore dans une ornière... vous allez voir ça!...

Il murmura:

—Mais non!... mais non!...

Il parlait comme dans un rêve. Bijou dit:

—Je parie que nous allons être en retard pour le dîner... et vous savez que grand’mère n’aime pas bien ça!...

Rueille caressa de son fouet l’épaule du poney, qui bondit, secouant violemment la petite voiture, et partit à une allure folle.

Cette fois, Bijou parut stupéfaite:

—Ah çà?...—questionna-t-elle—qu’est-ce que vous avez donc aujourd’hui?... tout à l’heure, vous manquez nous verser!... à présent vous touchez Colonel avec votre fouet, alors qu’il ne faudrait pas même lui laisser deviner que vous en avez un, et vous nous faites emballer?...

Elle ajouta, voyant que le cheval se calmait:

—... Ou à peu près!... vous n’êtes pas dans votre assiette...

Il répondit machinalement:

—Non!... je ne suis pas dans mon assiette!...

Au premier bond du poney, Denyse avait repris le bras de M. de Rueille. Non qu’elle eût peur le moins du monde, mais parce que, assise sur la banquette trop haute pour elle, elle n’avait aucun aplomb et essayait de s’accrocher à quelque chose de solide. Sans quitter le bras où elle s’était suspendue, elle demanda avec intérêt, se penchant vers son cousin:

—Pas dans votre assiette?... qu’est-ce que vous avez?... vous êtes malade?...

—Malade... non!... c’est-à-dire... pas précisément!...

—Comment, «pas précisément»?... Ah! il ne faut pas l’être, malade!... nous avons à travailler à la revue, ce soir!... si vous ne vous y mettez pas tous, et tout de bon... elle ne sera jamais finie pour le bal des courses!...

—Je m’en fiche un peu, de la revue... et... je... à votre place...

Il s’arrêta, embarrassé. Bijou demanda:

—Quoi?... qu’est-ce?... vous alliez dire quelque chose?...

Il balbutia, cherchant ses mots:

—Oui... en effet!... je voulais vous dire que le dessin qu’a fait Jean pour votre... pour le costume d’Hébé...

—Eh bien?...

—Eh bien!... il est infiniment trop déshabillé, ce costume!...

—Mais il n’est pas déshabillé du tout!...

—Allons donc!... est-ce qu’une femme comme vous, une jeune fille, doit se montrer ainsi presque nue?... mais c’est honteux!...

Bijou regarda d’un air ahuri Paul de Rueille, et, lui riant au nez:

—Oh!... que vous êtes drôle!... vous avez absolument l’air d’un mari jaloux!...

Il balbutia, vexé et mal à l’aise:

—Jaloux?... je n’ai pas à être jaloux... je...

—Sans doute!... mais sans être jaloux, vous ne voulez pas, vous, les hommes, qu’une femme semble jolie, ou gracieuse, ou amusante, à un autre que vous-même?...

—Mais... en admettant que ce soit... c’est assez naturel!...

—Vous trouvez ça?... Eh bien, une femme, au contraire, est heureuse du succès des hommes qu’elle aime bien!... il lui plaît de les voir plaire...

—Turlututu!... vous ne savez pas ce que vous dites, petit Bijou!... vous avez de ces choses une inexpérience... délicieuse... heureusement!....

Elle demanda, en ouvrant très grands ses doux yeux candides:

—Pourquoi «heureusement»?...

—Parce que...

Il s’arrêta court. Bijou reprit, en lui pinçant le bras:

—Mais dites?... dites donc?...

Il répondit, visiblement gêné, essayant de secouer l’étreinte de la solide petite main:

—Ce serait trop compliqué!...

Bijou rougit:

—Trop compliqué?... voilà encore une de ces défaites que je déteste!... pourquoi ne pas vouloir expliquer votre pensée?...

Il dit, avec une sorte d’effroi:

—Expliquer ma pensée?... oh! non!...

—Non?... c’est pas gentil!...

Ils restèrent un instant sans parler. Elle, souriante et tranquille; lui, sérieux et troublé. Au moment où la voiture entrait dans l’avenue, Bijou se tourna vers M. de Rueille, et le touchant, très doucement cette fois, de sa main fine, elle lui dit d’une voix pénétrante, qui acheva de le remplir d’émoi:

—Puisque ça vous déplaît si fort, je ne mettrai pas ce costume!... nous en ferons dessiner un autre à Jean...

Il saisit la main qui s’appuyait à son bras et la serra contre ses lèvres avec une tendresse presque brutale.

Bijou ne parut pas remarquer cet emportement. Elle dit seulement, en retirant sa main, tandis qu’à travers ses cils glissait une étrange lueur:

—Prenez garde à la grille!... vous savez que le tournant est raide... vous n’êtes pas en veine aujourd’hui!...

Puis elle se mit à rassembler avec calme tous sespetits paquets, et, jusqu’au château, demeura silencieuse et affairée.

Le premier coup du dîner sonnait. Bijou monta en courant chez elle, et, dix minutes après, elle entrait au salon toute pomponnée, dans une fraîche robe de chiffon feuille de rose, avec, à l’épaule, un gros paquet de roses pompon.

—Comment!... te voilà déjà!...—fit madame de Rueille avec admiration—je parie que ce lambin de Paul n’est pas prêt?...

La marquise demanda:

—Tu as fait toutes tes commissions?...

—Oui, grand’mère... et j’en ai une pour vous, de commission!... les Juzencourt m’ont chargée de vous dire que M. de Clagny revient habiter la Norinière... et qu’il y reviendra tous les ans...

—Oh!...—fit madame de Bracieux, l’air vraiment heureux;—oh!... ça me fait une grande joie... je n’espérais pas le voir revenir jamais ici!...

Bijou demanda:

—Pourquoi?...

—Parce que... il a eu dans ce pays un très gros chagrin... à un âge où les impressions pénibles ne s’effacent plus....

—Quel âge, ma tante?...—dit Jean de Blaye, un peu narquois.

—Quarante-huit ans!... tu seras, à cet âge, moins blagueur qu’aujourd’hui, mon garçon!... et tu y arriveras plus vite que tu ne penses...

Il répondit en souriant:

—Tant mieux!... ça doit être l’âge idéal!... l’âge où le cœur s’endort...

La marquise dit, maligne, en regardant son neveu:

—Il s’endort quelquefois plus tôt!...

Jean haussa les épaules:

—Oui... mais il se réveille!... ou il peut se réveiller... on n’est pas tranquille!... tandis qu’à quarante-huit ans...

—Tu crois ça?... il y a douze ans que mon vieil ami Clagny avait quarante-huit ans... il en a donc aujourd’hui soixante... eh bien, je parie que son cœur ne s’est jamais endormi!... jamais, tu m’entends?...

Et elle ajouta, plus bas, pour n’être pas entendue de Bijou qui causait avec Bertrade:

—Le cœur ni le reste!...

Jean se mit à rire.

—Bigre!... mais c’est un phénomène, votre ami!... il gagnerait, à se montrer, beaucoup d’argent!...

—Il n’a pas besoin de ça!...

—Il est riche?...

—Dégoûtamment!...

—Mais encore?...

—Quatre cent mille livres de rente... tu ne trouves pas ça gentil?...

Il dit, sans enthousiasme:

—Si... évidemment, c’est gentil!... pour quelqu’un qui n’a rien volé...

Puis il demanda:

—Qu’est-ce que ce gros chagrin qu’il a eu?...

—Je te dirai ça quand Bijou ne sera pas là...

Bijou, pourtant, ne devait rien entendre. Elle jouait avec Pierrot qui venait d’entrer. Elle lui refaisait sa raie. Pierrot, un grand gamin de dix-sept ans, vigoureux, mais grandi trop vite, avec de longs pieds et de longues mains, et un front tourmenté d’invraisemblables bosses, se faisait tout petit, pour que la jeune fille pût atteindre ses cheveux embroussaillés et ternes. Il avait le cou tendu, le regard vague, l’air heureux sous l’effleurement des petites pattes adroites.

Madame de Bracieux vit que Bijou était à cent lieues, et, à demi-voix, elle raconta à son neveu la banale aventure d’amour qui avait, en quelque sorte, interrompu la vie de son vieil ami.

Tout à coup, Denyse revint vers la marquise:

—Grand-mère!... j’oubliais!... les Dubuisson ne peuvent pas venir dîner jeudi, mais M. Dubuisson amènera Jeanne vendredi et nous la laissera huit jours...

—Alors nous ne sommes plus que dix-huit à dîner?...

—Nous sommes toujours vingt!... parce que j’ai vu les Tourville, et je les ai invités de votre part... j’ai pensé que...

—Tu as très bien fait!...

—Oh!—dit Bertrade—les Tourville en même temps que les Juzencourt!... c’est pour le coup que nous les entendrons, les histoires de Guillaume le Conquérant et de Charles le Téméraire!...

Bijou s’écria en riant:

—Ça vaut mieux!... comme ça, nous les entendrons en une seule fois, au moins!...

Au moment où on annonçait le dîner, M. de Rueille entra, l’air préoccupé, les yeux brillants. Silencieux il s’assit à table, et y demeura sans parler.

DANSle hall, Bijou, aidée de Pierrot, servait le café. Tout à coup, elle s’élança à la poursuite de Paul de Rueille, qui venait de sortir du salon et descendait l’escalier de la terrasse.

—Eh bien?... Eh bien?... où allez-vous donc?...

Il répondit sans s’arrêter:

—Mais... me promener un peu... et respirer, si c’est possible par cette chaleur...

Déjà Bijou l’avait rejoint:

—Ah! mais non!... et la revue?... il faut venir travailler!...

—J’ai mal à la tête...

—Ça vous guérira!... il faut venir absolument... nous n’avons plus que trois jours!...

—Mais...—fit Rueille agacé—je ne vous suis pas indispensable...

—Ah bah!... c’est vous qui écrivez!...

—Sous la dictée!... il n’est pas nécessaire d’être un malin pour faire ça...

—Si!... nous sommes habitués à vous!...

Elle était sur une marche au-dessus de lui. Elle s’inclina, et, lui passant ses bras autour du cou, elle supplia, câline:

—Mon petit Paul!... venez, pour me faire plaisir!... vous seriez si gentil... si gentil!...

M. de Rueille dénoua d’un mouvement sec les doux bras frais qui l’enveloppaient, frôlant son visage, et répondit, d’une voix qui s’enrouait:

—C’est bon!... c’est bon!... j’y vais!...

La jeune fille recula, et il vit dans la nuit claire briller ses grands yeux surpris. Timidement, elle dit:

—Comme vous êtes bourru!... qu’est-ce que vous avez?...

Il ne répondit pas; elle insista:

—Vous ne voulez pas me le dire?...

—Ah! non!...—fit-il sèchement.

Et, remontant, il entra dans le salon, où Bijou entra derrière lui, en disant à Bertrade:

—Je ne sais pas ce qu’il a, ton mari!... il est comme un crin!

Madame de Rueille regarda Paul. Le visage un peu tiré, l’air nerveux, il affectait de causer et de rire bruyamment avec le répétiteur qui, lui, restait fermé et silencieux. Et après avoir regardé elle répondit, inquiète un peu de trouver son mari bizarre:

—Il a sûrement quelque chose, mais je ne sais pas quoi!

Déjà Bijou, reprise de son idée, expliquait:

—Figurez-vous!... Paul voulait aller se promener, au lieu de travailler!... Ah! ça n’a pas été tout seul pour le ramener!...

Résigné, M. de Rueille venait de s’asseoir devantune table Empire à dessus de marbre. Il prit le manuscrit, l’ouvrit à la page commencée et dit, en trempant dans l’encre une longue plume d’oie:

—Quand vous voudrez?...

M. de Jonzac demanda:

—Mais d’abord, où en êtes-vous?...

—A la scène III du second acte...

—Encore?...—fit Bijou, étonnée.

—Toujours, hélas!...

La marquise conclut:

—Mes petits enfants, vous n’aurez jamais fini!...

—Mais si, mais si, grand’mère!...—dit gaiement Bijou—vous allez voir comme nous allons faire du beau travail!... Voyons?... nous disons la troisième scène du deuxième acte... c’est quand le poète symboliste se défend des accusations... plutôt malveillantes... portées contre lui par Vénus...

Personne ne disant rien, M. de Rueille demanda:

—Et alors?

Bijou expliqua:

—Alors, à mon idée, il faudrait là un petit couplet... qu’est-ce que tu en dis, Jean?...

L’air absorbé, la tête renversée contre le dossier d’une grande bergère, Jean de Blaye, qui rêvassait, n’entendit pas la question.

Bijou cria:

—Est-ce que tu dors?...

Il se tourna vers elle, demandant:

—C’est à moi que tu parles?...

—Mon Dieu, oui! j’ai cet honneur!... je te demande si un couplet ne ferait pas bien là?... un couplet sur un air connu?...

Il répondit, distrait:

—Si... très bien!...

—Ben, fais-le!...

Jean bondit:

—Que je le fasse, moi!... pourquoi moi?...

—Parce que c’est toujours toi qui les fais...

Jean protesta:

—En voilà, une raison!... c’est justement pour ça que c’est le tour des autres!... tu n’as qu’à faire travailler Henry, ou l’oncle Alexis... ou M. Giraud... ou même Pierrot!...

—Pourquoi «même»?...—demanda Pierrot vexé, je les ferais peut-être aussi bien que toi, tu sais, les couplets!...

—Fais-les donc!... moi, j’en ai assez!...

—Jean?...—dit Bijou suppliante,—ne nous laisse pas en plan... je t’en prie?...

Elle marchait vers lui, tendant son museau rose, les lèvres avancées dans une petite moue implorante et drôlette. M. de Rueille avait vu le mouvement. Il se leva brusquement, et, l’arrêtant au passage:

—Mais il les fera, vos couplets!... il ne demande que ça... allez donc vous asseoir!...

Denyse restait plantée au milieu du hall, surprise de cette sortie singulière. A la fin elle répliqua:

—Mais c’est à vous d’aller vous asseoir!... pourquoi quittez-vous votre table?...

—Ah!... je n’ai pas le droit de la quitter sans permission?...

—Jean?...—recommença Bijou,—voyons, Jean?...

De nouveau, M. de Rueille s’interposa. Il dit, d’un ton coupant:

—Pourquoi ne pas vous mettre à genoux devant lui?...

—Oh!... mon Dieu!... je ne demande pas mieux, si ça peut le décider!...

Elle s’élançait vers son cousin, mais Rueille la saisit par le bras, disant rageusement:

—Allons donc!... c’est ridicule!...

Elle balbutia, le regardant d’un air stupéfait:

—C’est vous qui êtes ridicule!...

Il répondit, la voix dure:

—Oui... c’est convenu!... c’est moi qui dois aller m’asseoir!... c’est moi qui suis ridicule!... c’est moi qui suis tout ce que je ne devrais pas être et qui fais tout ce que je ne devrais pas faire...

Madame de Bracieux demanda:

—Qu’est-ce qu’il y a donc, mes enfants?...

M. de Jonzac expliqua, en débourrant sa pipe qu’il tapota soigneusement contre un meuble pour en faire tomber la cendre:

—C’est, Dieu me pardonne! Paul qui se dispute avec Bijou!...

—Avec Bijou?...—fit la vieille femme, au comble de l’étonnement.

Et madame de Rueille répéta, en abandonnant le journal qu’elle lisait:

—Paul qui se dispute avec Bijou!... pas possible!...

L’abbé Courteil affirma, scandalisé:

—Mais si!... M. le comte a grondé mademoiselle Denyse!...

—Arrive ici, Bijou!...—dit la marquise.

La jeune fille vint en courant se pelotonner sur un coussin aux pieds de sa grand’mère, tandis que M. de Rueille s’approchait de Jean, et lui disait à demi-voix:

—Tu devrais empêcher Bijou d’avoir avec toi ces façons!...

—Quelles façons?... ah çà! tu rêves?...

—Je ne rêve pas le moins du monde... Denyse a vingt ans, après tout!...

Le jeune homme rectifia:

—Vingt et un...

—C’est encore mieux!... elle devrait avoir plus de tenue...

—La pauvre petite!... elle a une tenue parfaite!...

Il ajouta en regardant son cousin:

—Je ne sais vraiment pas sur quelle herbe tu as marché?...

M. de Rueille murmura, un peu embarrassé:

—J’ai tort... naturellement, j’ai tort!...

—Absolument!...—dit sèchement Blaye, qui se leva.

En le voyant, Bijou quitta la marquise, et, s’élançant vers lui:

—Ah! mais!... tu ne vas pas t’en aller!...grand’mère!... défendez-lui de nous abandonner!...

—Voyons, Jean?...—fit la marquise à moitié aimable, à moitié grondeuse,—ne sois donc pas taquin comme ça!...

Le jeune homme se rassit et prit un air navré, en disant:

—La voilà, la campagne!... le repos!... les vacances!... on travaille comme des nègres!... on fait des revues!... des revues avec des couplets!... on se couche régulièrement à deux heures du matin... c’est ce qu’on appelle se mettre au vert!...

Pierrot semblait écouter avec recueillement. Il dit, narquois:

—Continue, vieillard, tu m’intéresses!...

Et comme Bijou riait, Jean, l’air vexé, se tourna vers Pierrot:

—Tu as bien de l’esprit, mon petit!...

La voix de madame de Bracieux s’éleva:

—Mes enfants, vous êtes insupportables!...

Elle les regardait, surprise, se demandant quel vent de bataille avait soufflé soudain, ne comprenant rien à ces grincheries, à ces attitudes hostiles qu’elle remarquait pour la première fois. Et, de nouveau, elle appela Bijou, qui semblait questionner tout le monde de ses doux yeux tout pleins d’étonnement:

—Sais-tu ce qu’ils ont, toi?...

Elle répondit, naïve et curieuse:

—Je ne m’en doute pas, grand’mère!


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