Le Pain maudit

Or, un soir, il trouva comme d'habitude Victorine l'attendant sur les marches, mais elle lui parut plus vive, plus animée que d'habitude, et il demeura peut-être dix minutes au rendez-vous du corridor.

Quand il entra dans la chambre conjugale, Mme Bombard n'y était pas. Il sentit un grand frisson froid qui lui courait dans le dos et il tomba sur une chaise, torturé d'angoisse.

Elle apparut, un bougeoir à la main.

Il demanda, tremblant:

—Tu étais sortie?

Elle répondit tranquillement:

—Je été dans la cuisine boire un verre d'eau.

Il s'efforça de calmer les soupçons qu'elle pouvait avoir; mais elle semblait tranquille, heureuse, confiante; et il se rassura.

Quand ils pénétrèrent, le lendemain, dans la salle à manger pour déjeuner, Victorine mit sur la table les côtelettes.

Comme elle se relevait, Mme Bombard lui tendit un louis qu'elle tenait délicatement entre deux doigts, et lui dit, avec son accent calme et sérieux:

—Tené, ma fille, voilà vingt francs dont j'avé privé vô, hier au soir. Je vô les rendé.

Et la fille interdite prit la pièce d'or qu'elle regardait d'un air stupide, tandis que Bombard, effaré, ouvrait sur sa femme des yeux énormes.

Le père Taille avait trois filles. Anna, l'aînée, dont on ne parlait guère dans la famille, Rose, la cadette, âgée maintenant de dix-huit ans, et Claire, la dernière, encore gosse, qui venait de prendre son quinzième printemps.

Le père Taille, veuf aujourd'hui, était maître mécanicien dans la fabrique de boutons de M. Lebrument. C'était un brave homme, très considéré, très droit, très sobre, une sorte d'ouvrier modèle. Il habitait rue d'Angoulême, au Havre.

Quand Anna avait pris la clef des champs, comme on dit, le vieux était entré dans une colère épouvantable; il avait menacé de tuer le séducteur, un blanc-bec, un chef de rayon d'un grand magasin de nouveautés de la ville. Puis, on lui avait dit de divers côtés que la petite se rangeait, qu'elle mettait de l'argent sur l'État, qu'elle ne courait pas, liée maintenant avec un homme d'âge, un juge au tribunal de commerce, M. Dubois; et le père s'était calmé.

Il s'inquiétait même de ce qu'elle faisait; demandait des renseignements sur sa maison à ses anciennes camarades qui avaient été la revoir; et quand on lui affirmait qu'elle était dans ses meubles et qu'elle avait un tas de vases de couleur sur ses cheminées, des tableaux peints sur les murs, des pendules dorées et des tapis partout, un petit sourire content lui glissait sur les lèvres. Depuis trente ans il travaillait, lui, pour amasser cinq ou six pauvres mille francs! La fillette n'était pas bête, après tout!

Or, voilà qu'un matin, le fils Touchard, dont le père était tonnelier au bout de la rue, vint lui demander la main de Rose, la seconde. Le coeur du vieux se mit à battre. Les Touchard étaient riches et bien posés; il avait décidément de la chance dans ses filles.

La noce fut décidée; et on résolut qu'on la ferait d'importance. Elle aurait lieu à Sainte-Adresse, au restaurant de la mère Jusa. Cela coûterait bon, par exemple, ma foi tant pis, une fois n'était pas coutume.

Mais un matin, comme le vieux était rentré au logis pour déjeuner, au moment où il se mettait à table avec ses deux filles, la porte s'ouvrit brusquement et Anna parut. Elle avait une toilette brillante, et des bagues, et un chapeau à plume. Elle était gentille comme un coeur avec tout ça. Elle sauta au cou du père, qui n'eut pas le temps de dire «ouf», puis elle tomba en pleurant dans les bras de ses deux soeurs, puis elle s'assit en s'essuyant les yeux et demanda une assiette pour manger la soupe avec la famille. Cette fois, le père Taille fut attendri jusqu'aux larmes à son tour, et il répéta à plusieurs reprises: «C'est bien, ça, petite, c'est bien, c'est bien.» Alors, elle dit tout de suite son affaire.—Elle ne voulait pas qu'on fît la noce de Rose à Sainte-Adresse, elle ne voulait pas, ah! mais non. On la ferait chez elle, donc, cette noce, et ça ne coûterait rien au père. Ses dispositions étaient prises, tout arrangé, tout réglé; elle se chargeait de tout, voilà!

Le vieux répéta: «Ça, c'est bien, petite, c'est bien». Mais un scrupule lui vint. Les Touchard consentiraient-ils? Rose, la fiancée, surprise, demanda: «Pourquoi qu'ils ne voudraient pas, donc? Laisse faire, je m'en charge, je vais en parler à Philippe, moi».

Elle en parla à son prétendu, en effet, le jour même; et Philippe déclara que ça lui allait parfaitement. Le père et la mère Touchard furent aussi ravis de faire un bon dîner qui ne coûterait rien. Et ils disaient: «Ça sera bien, pour sûr, vu que monsieur Dubois roule sur l'or».

Alors ils demandèrent la permission d'inviter une amie, Mlle Florence, la cuisinière des gens du premier. Anna consentit à tout.

Le mariage était fixé au dernier mardi du mois.

Après la formalité de la mairie et la cérémonie religieuse, la noce se dirigea vers la maison d'Anna. Les Taille avaient amené, de leur côté, un cousin d'âge, M. Sauvetanin, homme à réflexions philosophiques, cérémonieux et compassé, dont on attendait l'héritage, et une vieille tante, Mme Lamondois.

M. Sauvetanin avait été désigné pour offrir son bras à Anna. On les avait accouplés, les jugeant les deux personnes les plus importantes et les plus distinguées de la société.

Dès qu'on arriva devant la porte d'Anna, elle quitta immédiatement son cavalier et courut en avant en déclarant: «Je vais vous montrer le chemin.»

Elle monta, en courant, l'escalier, tandis que la procession des invités suivait plus lentement.

Dès que la jeune fille eut ouvert son logis elle se rangea pour laisser passer le monde qui défilait devant elle en roulant de grands yeux et en tournant la tête de tous les côtés pour voir ce luxe mystérieux.

La table était mise dans le salon, la salle à manger ayant été jugée trop petite. Un restaurateur voisin avait loué les couverts, et les carafes pleines de vin luisaient sous un rayon de soleil qui tombait d'une fenêtre.

Les dames pénétrèrent dans la chambre à coucher pour se débarrasser de leurs châles et de leurs coiffures, et le père Touchard, debout sur la porte, clignait de l'oeil vers le lit bas et large, et faisait aux hommes des petits signes farceurs et bienveillants. Le père Taille, très digne, regardait avec un orgueil intime l'ameublement somptueux de son enfant, et il allait de pièce en pièce, tenant toujours à la main son chapeau, inventoriant les objets d'un regard, marchant à la façon d'un sacristain dans une église.

Anna allait, venait, courait, donnait des ordres, hâtait le repas.

Enfin, elle apparut sur le seuil de la salle à manger démeublée, en criant: «Venez tous par ici une minute.» Les douze invités se précipitèrent et aperçurent douze verres de madère en couronne sur un guéridon.

Rose et son mari se tenaient par la taille, s'embrassaient déjà dans les coins. M. Sauvetanin ne quittait pas Anna de l'oeil, poursuivi sans doute par cette ardeur, par cette attente qui remuent les hommes, même vieux et laids, auprès des femmes galantes, comme si elles devaient par métier, par obligation professionnelle, un peu d'elles à tous les mâles.

Puis on se mit à table, et le repas commença. Les parents occupaient un bout, les jeunes gens tout l'autre bout. Mme Touchard la mère présidait à droite, la jeune mariée présidait à gauche. Anna s'occupait de tous et de chacun, veillait à ce que les verres fussent toujours pleins et les assiettes toujours garnies. Une certaine gêne respectueuse, une certaine intimidation devant la richesse du logis et la solennité du service paralysaient les convives. On mangeait bien, on mangeait bon, mais on ne rigolait pas comme on doit rigoler dans les noces. On se sentait dans une atmosphère trop distinguée, cela gênait. Mme Touchard, la mère, qui aimait rire, tâchait d'animer la situation; et, comme on arrivait au dessert, elle cria: «Dis donc, Philippe, chante-nous quelque chose.» Son fils passait dans sa rue pour posséder une des plus jolies voix du Havre.

Le marié aussitôt se leva, sourit, et se tournant vers sa belle-soeur, par politesse et par galanterie, il chercha quelque chose de circonstance, de grave, de comme il faut, qu'il jugeait en harmonie avec le sérieux du dîner.

Anna prit un air content et se renversa sur sa chaise pour écouter. Tous les visages devinrent attentifs et vaguement souriants.

Le chanteur annonça «Le pain maudit», et arrondissant le bras droit, ce qui fit remonter son habit dans son cou, il commença:

Il est un pain béni qu'à la terre économeIl nous faut arracher d'un bras victorieux.C'est le pain du travail, celui que l'honnête homme,Le soir, à ses enfants, apporte tout joyeux.Mais il en est un autre, à mine tentatrice,Pain maudit que l'Enfer pour nous damner sema(bis)Enfants, n'y touchez pas, car c'est le pain du vice!Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là!(bis.)

Toute la table applaudit avec frénésie. Le père Touchard déclara: «Ça, c'est tapé.» La cuisinière invitée tourna dans sa main un croûton qu'elle regardait avec attendrissement. M. Sauvetanin murmura: «Très bien!» Et la tante Lamondois s'essuyait déjà les yeux avec sa serviette.

Le marié annonça: «Deuxième couplet» et le lança avec une énergie croissante:

Respect au malheureux qui, tout brisé par l'âge,Nous implore en passant sur le bord du chemin,Mais flétrissons celui qui, désertant l'ouvrage,Alerte et bien portant, ose tendre la main.Mendier sans besoin, c'est voler la vieillesse.C'est voler l'ouvrier que le travail courba(bis.)Honte à celui qui vit du pain de la paresse,Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là(bis.)

Tous, même les deux servants restés debout contre les murs, hurlèrent en choeur le refrain. Les voix fausses et pointues des femmes faisaient détonner les voix grasses des hommes.

La tante et la mariée pleuraient tout à fait. Le père Taille se mouchait avec un bruit de trombone, et le père Touchard affolé brandissait un pain tout entier jusqu'au milieu de la table. La cuisinière amie laissait tomber des larmes muettes sur son croûton qu'elle tourmentait toujours.

M. Sauvetanin prononça au milieu de l'émotion générale: «Voilà des choses saines, bien différentes des gaudrioles.»

Anna, troublée aussi, envoyait des baisers à sa soeur et lui montrait d'un signe amical son mari, comme pour la féliciter.

Le jeune homme, grisé par le succès, reprit:

Dans ton simple réduit, ouvrière gentille,Tu sembles écouter la voix du tentateur!Pauvre enfant, va, crois-moi, ne quitte pas l'aiguille.Tes parents n'ont que toi, toi seule es leur bonheur.Dans un luxe honteux trouveras-tu des charmesLorsque, te maudissant, ton père expirera?(bis)Le pain du déshonneur se pétrit dans les larmes.Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là,(bis.)

Seuls les deux servants et le père Touchard reprirent le refrain. Anna, toute pâle, avait baissé les yeux. Le marié, interdit, regardait autour de lui sans comprendre la cause de ce froid subit. La cuisinière avait soudain lâché son croûton comme s'il était devenu empoisonné.

M. Sauvetanin déclara gravement, pour sauver la situation: «Le dernier couplet est de trop.» Le père Taille, rouge jusqu'aux oreilles, roulait des regards féroces autour de lui.

Alors Anna, qui avait les yeux pleins de larmes, dit aux valets d'une voix mouillée, d'une voix de femme qui pleure: «Apportez le champagne.»

Aussitôt une joie secoua les invités. Les visages redevinrent radieux. Et comme le père Touchard, qui n'avait rien vu, rien senti, rien compris, brandissait toujours son pain et chantait tout seul, en le montrant aux convives:

Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là,

toute la noce, électrisée en voyant apparaître les bouteilles coiffées d'argent, reprit avec un bruit de tonnerre:

Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là.

Le vieux curé bredouillait les derniers mots de son sermon au-dessus des bonnets blancs des paysannes et des cheveux rudes ou pommadés des paysans. Les grands paniers des fermières venues de loin pour la messe étaient posés à terre à côté d'elles; et la lourde chaleur d'un jour de juillet dégageait de tout le monde une odeur de bétail, un fumet de troupeau. Les voix des coqs entraient par la grande porte ouverte, et aussi les meuglements des vaches couchées dans un champ voisin. Parfois un souffle d'air chargé d'aromes des champs s'engouffrait sous le portail et, en soulevant sur son passage les longs rubans des coiffures, il allait faire vaciller sur l'autel les petites flammes jaunes au bout des cierges «... Comme le désire le bon Dieu. Ainsi soit-il!» prononçait le prêtre. Puis il se tut, ouvrit un livre et se mit, comme chaque semaine, à recommander à ses ouailles les petites affaires intimes de la commune. C'était un vieux homme à cheveux blancs qui administrait la paroisse depuis bientôt quarante ans, et le prône lui servait pour communiquer familièrement avec tout son monde.

Il reprit: «Je recommande à vos prières Désiré Vallin, qu'est bien malade et aussi la Paumelle qui ne se remet pas vite de ses couches.»

Il ne savait plus; il cherchait les bouts de papier posés dans un bréviaire. Il en retrouva deux enfin, et continua: «Il ne faut pas que les garçons et les filles viennent comme ça, le soir, dans le cimetière, ou bien je préviendrai le garde-champêtre.—M. Césaire Omont voudrait bien trouver une jeune fille honnête comme servante.» Il réfléchit encore quelques secondes, puis ajouta: «C'est tout, mes frères, c'est la grâce que je vous souhaite au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.»

Et il descendit de la chaire pour terminer sa messe.

Quand les Malandain furent rentrés dans leur chaumière, la dernière du hameau de la Sablière, sur la route de Fourville, le père, un vieux petit paysan sec et ridé, s'assit devant la table, pendant que sa femme décrochait la marmite et que sa fille Adélaïde prenait dans le buffet les verres et les assiettes, et il dit: «Ça s'rait p't'être bon, c'te place chez maîtr' Omont, vu que le v'là veuf, que sa bru l'aime pas, qu'il est seul et qu'il a d'quoi. J'ferions p't'être ben d'y envoyer Adélaïde.»

La femme posa sur la table la marmite toute noire, enleva le couvercle, et, pendant que montait au plafond une vapeur de soupe pleine d'une odeur de choux, elle réfléchit.

L'homme reprit: «Il a d'quoi, pour sûr. Mais qu'il faudrait être dégourdi et qu'Adélaïde l'est pas un brin.»

La femme alors articula: «J'pourrions voir tout d'même.» Puis, se tournant vers sa fille, une gaillarde à l'air niais, aux cheveux jaunes, aux grosses joues rouges comme la peau des pommes, elle cria: «T'entends, grande bête. T'iras chez maît' Omont t'proposer comme servante, et tu f'ras tout c'qu'il te commandera.»

La fille se mit à rire sottement sans répondre. Puis tous trois commencèrent à manger.

Au bout de dix minutes, le père reprit: «Écoute un mot, la fille, et tâche d'n' point te mettre en défaut sur ce que j'vas te dire....»

Et il lui traça en termes lents et minutieux toute une règle de conduite, prévoyant les moindres détails, la préparant à cette conquête d'un vieux veuf mal avec sa famille.

La mère avait cessé de manger pour écouter et elle demeurait, la fourchette à la main, les yeux sur son homme et sur sa fille tour à tour, suivant cette instruction avec une attention concentrée et muette.

Adélaïde restait inerte, le regard errant et vague, docile et stupide.

Dès que le repas fut terminé la mère lui fit mettre son bonnet, et elles partirent toutes deux pour aller trouver M. Césaire Omont. Il habitait une sorte de petit pavillon de briques adossé aux bâtiments d'exploitation qu'occupaient ses fermiers. Car il s'était retiré du faire-valoir, pour vivre de ses rentes.

Il avait environ cinquante-cinq ans; il était gros, Jovial et bourru comme un homme riche. Il riait et criait à faire tomber les murs, buvait du cidre et de l'eau-de-vie à pleins verres, et passait encore pour chaud, malgré son âge.

Il aimait à se promener dans les champs, les mains derrière le dos, enfonçant ses sabots de bois dans la terre grasse, considérant la levée du blé ou la floraison des colzas d'un oeil d'amateur à son aise, qui aime ça, mais qui ne se la foule plus.

On disait de lui: «C'est un père Bontemps, qui n'est pas bien levé tous les jours.»

Il reçut les deux femmes, le ventre à table, achevant son café. Et, se renversant, il demanda:

—Qu'est-ce que vous désirez?

La mère prit la parole:

—C'est no't fille Adélaïde que j'viens vous proposer pour servante, vu c'qu'a dit çu matin monsieur le curé.

Maître Omont considéra la fille, puis, brusquement:

—Quel âge qu'elle a, c'te grande bique-là?

—Vingt-un ans à la Saint-Michel, monsieur Omont.

—C'est bien; all'aura quinze francs par mois et l'fricot. J'l'attends d'main, pour faire ma soupe du matin.

Et il congédia les deux femmes.

Adélaïde entra en fonctions le lendemain et se mit à travailler dur, sans dire un mot, comme elle faisait chez ses parents.

Vers neuf heures, comme elle nettoyait les carreaux de la cuisine, monsieur Omont la héla.

—Adélaïde!

Elle accourut.

—Me v'là, not' maître.

Dès qu'elle fut en face de lui, les mains rouges et abandonnées, l'oeil troublé, il déclara:

—Écoute un peu, qu'il n'y ait pas d'erreur entre nous. T'es ma servante, mais rien de plus. T'entends. Nous ne mêlerons point nos sabots.

—Oui, not' maître.

—Allons, c'est bien, va à ton ouvrage.

Et elle alla reprendre sa besogne.

A midi elle servit le dîner du maître dans sa petite salle à papier peint, puis, quand la soupe fut sur la table, elle alla prévenir M. Omont.

—C'est servi, not' maître.

Il entra, s'assit, regarda autour de lui, déplia sa serviette, hésita une seconde, puis, d'une voix de tonnerre:

—Adélaïde!

Elle arriva, effarée. Il cria comme s'il allait la massacrer.

—Eh bien, nom de D ... et té, ousqu'est ta place?

—Mais ... not'maître ...

Il hurlait:

«—J'aime pas manger tout seul, nom de D ...; tu vas te mett' là ou bien foutre le camp si tu n'veux pas. Va chercher t'n assiette et ton verre.»

Épouvantée, elle apporta son couvert en balbutiant:

—Me v'là, not' maître.

Et elle s'assit en face de lui.

Alors il devint jovial; il trinquait, tapait sur la table, racontait des histoires qu'elle écoutait les yeux baissés, sans oser prononcer un mot.

De temps en temps elle se levait pour aller chercher du pain, du cidre, des assiettes.

En apportant le café, elle ne déposa qu'une tasse devant lui, alors, repris de colère, il grogna:

—Eh bien, et pour té?

—J'n'en prends point, not' maître.

—Pourquoi que tu n'en prends point?

—Parce que je l'aime point.

Alors il éclata de nouveau:

—J'aime pas prend' mon café tout seul, nom de D ... Si tu n'veux pas t'mett' à en prendre itou, tu vas foutre le camp, nom de D ... Va chercher une tasse et plus vite que ça.

Elle alla chercher une tasse, se rassit, goûta la noire liqueur, fit la grimace, mais, sous l'oeil furieux du maître, avala jusqu'au bout. Puis il fallut boire le premier verre d'eau-de-vie de la rincette, le second du pousse-rincette, et le troisième du coup-de-pied-au-cul.

Et M. Omont la congédia.

—Va laver ta vaisselle maintenant, t'es une bonne fille.

Il en fut de même au dîner. Puis elle dut faire sa partie de dominos, puis il l'envoya se mettre au lit.

—Va te coucher, je monterai tout à l'heure.

Et elle gagna sa chambre, une mansarde sous le toit. Elle fit sa prière, se dévêtit et se glissa dans ses draps. Mais soudain elle bondit, effarée. Un cri furieux faisait trembler la maison:

—Adélaïde?

Elle ouvrit sa porte et répondit de son grenier:

—Me v'là, not' maître.

—Ousque t'es?

—Mais j'suis dans mon lit, donc, not' maître.

Alors il vociféra:

—Veux-tu bien descendre, nom de D ... J'aime pas coucher tout seul, nom de D ..., et si tu n'veux point, tu vas me foutre le camp, nom de D ...

Alors, elle répondit d'en haut, éperdue, cherchant sa chandelle:

—Me v'là, not' maître!

Et il entendit ses petits sabots découverts battre le sapin de l'escalier; et, quand elle fut arrivée aux dernières marches, il la prit par le bras, et dès qu'elle eut laissé devant la porte ses étroites chaussures de bois à côté des grosses galoches du maître, il la poussa dans sa chambre en grognant:

—Plus vite que ça, donc, nom de D ...!

Et elle répétait sans cesse, ne sachant plus ce qu'elle disait:

—Me v'là, me v'là, not' maître.

Six mois après, comme elle allait voir ses parents, un dimanche, son père l'examina curieusement, puis demanda:

—T'es-ti point grosse?

Elle restait stupide, regardant son ventre, répétant:

—Mais non, je n'crois point.

Alors, il l'interrogea, voulant tout savoir:

—Dis-mé si vous n'avez point, quéque soir, mêlé vos sabots?

—Oui, je les ons mêlés l'premier soir et puis l's autres.

—Mais t'es pleine, grande futaille.

Elle se mit à sangloter, balbutiant:

—J'savais ti, mé? J'savais ti, mé?

Le père Malandain la guettait, l'oeil éveillé, la mine satisfaite. Il demanda:

—Quéque tu ne savais point?

Elle prononça, à travers ses pleurs:

—J'savais ti, mé, que ça se faisait comme ça d's'éfants!

Sa mère rentrait. L'homme articula, sans colère:

—La v'là grosse, à c't'heure.

Mais la femme se fâcha, révoltée d'instinct, injuriant à pleine gueule sa fille en larmes, la traitant de «manante» et de «traînée».

Alors le vieux la fit taire. Et comme il prenait sa casquette pour causer de leurs affaires avec maît' Césaire Omont, il déclara:

—All' est tout d'même encore pu sotte que j'aurais cru. All' n'savait point c'qu'all' faisait, c'te niente.

Au prône du dimanche suivant, le vieux curé publiait les bans de M. Onufre-Césaire Omont avec Céleste-Adélaïde Malandain.

Le salon était petit, tout enveloppé de teintures épaisses, et discrètement odorant. Dans une cheminée large, un grand feu flambait; tandis qu'une seule lampe posée sur le coin de la cheminée versait une lumière molle, ombrée par un abat-jour d'ancienne dentelle, sur les deux personnes qui causaient.

Elle, la maîtresse de la maison, une vieille à cheveux blancs, mais une de ces vieilles adorables dont la peau sans rides est lisse comme un fin papier et parfumée, tout imprégnée de parfums, pénétrée jusqu'à la chair vive par les essences fines dont elle se baigne, depuis si longtemps, l'épiderme: une vieille qui sent, quand on lui baise la main, l'odeur légère qui vous saute à l'odorat lorsqu'on ouvre une boîte de poudre d'iris florentine.

Lui était un ami d'autrefois, resté garçon, un ami de toutes les semaines, un compagnon de voyage dans l'existence. Rien de plus d'ailleurs.

Ils avaient cessé de causer depuis une minute environ, et tous deux regardaient le feu, rêvant à n'importe quoi, en l'un de ces silences amis des gens qui n'ont point besoin de parler toujours pour se plaire l'un près de l'autre.

Et soudain une grosse bûche, une souche hérissée de racines enflammées, croula. Elle bondit par-dessus les chenets, et, lancée dans le salon, roula sur le tapis en jetant des éclats de feu tout autour d'elle.

La vieille femme, avec un petit cri, se dressa comme pour fuir, tandis que lui, à coup de botte, rejetait dans la cheminée l'énorme charbon et ratissait de sa semelle toutes les éclaboussures ardentes répandues autour.

Quand le désastre fut réparé, une forte odeur de roussi se répandit; et l'homme se rasseyant en face de son amie, la regarda en souriant: «Et voilà, dit-il en montrant la bûche replacée dans l'âtre, voilà pourquoi je ne me suis jamais marié.»

Elle le considéra, tout étonnée, avec cet oeil curieux des femmes qui veulent savoir, cet oeil des femmes qui ne sont plus toutes jeunes, où la curiosité est réfléchie, compliquée, souvent malicieuse; et elle demanda: «Comment ça?»

Il reprit: «Oh! c'est toute une histoire, une assez triste et vilaine histoire.

Mes anciens camarades se sont souvent étonnés du froid survenu tout à coup entre un de mes meilleurs amis qui s'appelait, de son petit nom, Julien, et moi. Ils ne comprenaient point comment deux intimes, deux inséparables comme nous étions, avaient pu tout à coup devenir presque étrangers l'un à l'autre. Or, voici le secret de notre éloignement.

Lui et moi, nous habitions ensemble, autrefois. Nous ne nous quittions jamais; et l'amitié qui nous liait semblait si forte que rien n'aurait pu la briser.

Un soir, en rentrant, il m'annonça son mariage.

Je reçus un coup dans la poitrine, comme s'il m'avait volé ou trahi. Quand un ami se marie, c'est fini, bien fini. L'affection jalouse d'une femme, cette affection ombrageuse, inquiète et charnelle, ne tolère point l'attachement vigoureux et franc, cet attachement d'esprit, de coeur et de confiance qui existe entre deux hommes.

Voyez-vous, madame, quel que soit l'amour qui les soude l'un à l'autre, l'homme et la femme sont toujours étrangers d'âme, d'intelligence; ils restent deux belligérants; ils sont d'une race différente; il faut qu'il y ait toujours un dompteur et un dompté, un maître et un esclave; tantôt l'un, tantôt l'autre; ils ne sont jamais deux égaux. Ils s'étreignent les mains, leurs mains frissonnantes d'ardeur; ils ne se les serrent jamais d'une large et forte pression loyale, de cette pression qui semble ouvrir les coeurs, les mettre à nu, dans un élan de sincère et forte et virile affection. Les sages, au lieu de se marier et de procréer, comme consolation pour les vieux jours, des enfants qui les abandonneront, devraient chercher un bon et solide ami, et vieillir avec lui dans cette communion de pensées qui ne peut exister qu'entre deux hommes.

Enfin mon ami Julien se maria. Elle était jolie, sa femme, charmante, une petite blonde frisottée, vive, potelée, qui semblait l'adorer.

D'abord, j'allais peu dans la maison, craignant de gêner leur tendresse, me sentant de trop entre eux. Ils semblaient pourtant m'attirer, m'appeler sans cesse, et m'aimer.

Peu à peu je me laissai séduire par le charme doux de cette vie commune; et je dînais souvent chez eux; et souvent, rentré chez moi la nuit, je songeais à faire comme lui, à prendre une femme, trouvant bien triste à présent ma maison vide.

Eux, paraissaient se chérir, ne se quittaient point. Or, un soir, Julien m'écrivit de venir dîner. J'y allai. «Mon bon, dit-il, il va falloir que je m'absente, en sortant de table, pour une affaire. Je ne serai pas de retour avant onze heures; mais à onze heures précises, je rentrerai. J'ai compté sur toi pour tenir compagnie à Berthe.»

La jeune femme sourit: «C'est moi, d'ailleurs, qui ai eu l'idée de vous envoyer chercher», reprit-elle.

Je lui serrai la main: «Vous êtes gentille comme tout.» Et je sentis sur mes doigts une amicale et longue pression. Je n'y pris pas garde. On se mit à table; et, dès huit heures, Julien nous quittait.

Aussitôt qu'il fut parti, une sorte de gêne singulière naquit brusquement entre sa femme et moi. Nous ne nous étions encore jamais trouvés seuls, et, malgré notre intimité grandissant chaque jour, le tête-à-tête nous plaçait dans une situation nouvelle. Je parlai d'abord de choses vagues, de ces choses insignifiantes dont on emplit les silences embarrassants. Elle ne répondit rien et restait en face de moi, de l'autre côté de la cheminée, la tête baissée, le regard indécis, un pied tendu vers la flamme, comme perdue en une difficile méditation. Quand je fus à sec d'idées banales, je me tus. C'est étonnant comme il est difficile quelquefois de trouver des choses à dire. Et puis, je sentais du nouveau dans l'air, je sentais de l'invisible, un je ne sais quoi impossible à exprimer, cet avertissement mystérieux qui vous prévient des intentions secrètes, bonnes ou mauvaises, d'une autre personne à votre égard.

Ce pénible silence dura quelque temps. Puis Berthe me dit: «Mettez donc une bûche au feu, mon ami, vous voyez bien qu'il va s'éteindre.» J'ouvris le coffre à bois, placé juste comme le vôtre, et je pris une bûche, la plus grosse bûche, que je plaçai en pyramide sur les autres morceaux aux trois quarts consumés.

Et le silence recommença.

Au bout de quelques minutes, la bûche flambait de telle façon qu'elle nous grillait la figure. La jeune femme releva sur moi ses yeux, des yeux qui me parurent étranges. «Il fait trop chaud, maintenant, dit-elle; allons donc là-bas, sur le canapé.» Et nous voilà partis sur le canapé. Puis tout à coup, me regardant bien en face: «Qu'est-ce que vous feriez si une femme vous disait qu'elle vous aime?»

Je répondis, fort interloqué: «Ma foi, le cas n'est pas prévu, et puis, ça dépendrait de la femme.»

Alors, elle se mit à rire, d'un rire sec, nerveux, frémissant, un de ces rires faux qui semblent devoir casser les verres fins, et elle ajouta:

«Les hommes ne sont jamais audacieux ni malins.»

Elle se tut, puis reprit:

«Avez-vous quelquefois été amoureux, monsieur Paul?»

Je l'avouai, oui, j'avais été amoureux.

«Racontez-moi ça,» dit-elle.

Je lui racontai une histoire quelconque. Elle m'écoutait attentivement, avec des marques fréquentes d'improbation et de mépris; et soudain: «Non, vous n'y entendez rien. Pour que l'amour fût bon, il faudrait, il me semble, qu'il bouleversât le coeur, tordît les nerfs et ravageât la tête; il faudrait qu'il fût—comment dirai-je?—dangereux, terrible même, presque criminel, presque sacrilège, qu'il fût une sorte de trahison; je veux dire qu'il a besoin de rompre des obstacles sacrés, des lois, des liens fraternels; quand l'amour est tranquille, facile, sans périls, légal, est-ce bien de l'amour?»

Je ne savais plus quoi répondre, et je jetais en moi-même cette exclamation philosophique: O cervelle féminine, te voilà bien!

Elle avait pris, en parlant, un petit air indifférent, sainte-nitouche; et, appuyée sur les coussins, elle s'était allongée, couchée, la tête contre mon épaule, la robe un peu relevée, laissant voir un bas de soie rouge que les éclats du foyer enflammaient par instants.

Au bout d'une minute: «Je vous fais peur», dit-elle. Je protestai. Elle s'appuya tout à fait contre ma poitrine et, sans me regarder: «Si je vous disais, moi, que je vous aime, que feriez-vous?» Et avant que j'eusse pu trouver ma réponse, ses bras avaient pris mon cou, avaient attiré brusquement ma tête, et ses lèvres joignaient les miennes. Ah! ma chère amie, je vous réponds que je ne m'amusais pas! Quoi! tromper Julien? devenir l'amant de cette petite folle perverse et rusée, effroyablement sensuelle sans doute, à qui son mari déjà ne suffisait plus! Trahir sans cesse, tromper toujours, jouer l'amour pour le seul attrait du fruit défendu, du danger bravé, de l'amitié trahie! Non, cela ne m'allait guère. Mais que faire? Imiter Joseph! rôle fort sot et, de plus, fort difficile, car elle était affolante en sa perfidie, cette fille, et enflammée d'audace, et palpitante et acharnée. Oh! que celui qui n'a jamais senti sur sa bouche le baiser profond d'une femme prête à se donner, me jette la première pierre ...

... Enfin, une minute de plus ... vous comprenez, n'est-ce pas? Une minute de plus et ... j'étais ... non, elle était ... pardon, c'est lui qui l'était!... ou plutôt qui l'aurait été, quand voilà qu'un bruit terrible nous fit bondir.

La bûche, oui, la bûche, madame, s'élançait dans le salon, renversant la pelle, le garde-feu, roulant comme un ouragan de flamme, incendiant le tapis et se gîtant sous un fauteuil qu'elle allait infailliblement flamber.

Je me précipitai comme un fou, et pendant que je repoussais dans la cheminée le tison sauveur, la porte brusquement s'ouvrit! Julien, tout joyeux, rentrait. Il s'écria: «Je suis libre, l'affaire est finie deux heures plus tôt!»

Oui, mon amie, sans la bûche, j'étais pincé en flagrant délit. Et vous apercevez d'ici les conséquences!

Or, je fis en sorte de n'être plus repris dans une situation pareille, jamais, jamais. Puis je m'aperçus que Julien me battait froid, comme on dit. Sa femme évidemment sapait notre amitié; et peu à peu il m'éloigna de chez lui; et nous avons cessé de nous voir. Je ne me suis point marié. Cela ne doit plus vous étonner.

C'était à la fin d'un dîner d'hommes, à l'heure des interminables cigares et des incessants petits verres, dans la fumée et l'engourdissement chaud des digestions, dans le léger trouble des têtes après tant de viandes et de liqueurs absorbées et mêlées.

On vint à parler du magnétisme, des tours de Donato et des expériences du docteur Charcot. Soudain ces hommes sceptiques, aimables, indifférents à toute religion, se mirent à raconter des faits étranges, des histoires incroyables mais arrivées, affirmaient-ils, retombant brusquement en des croyances superstitieuses, se cramponnant à ce dernier reste de merveilleux, devenus dévots, à ce mystère du magnétisme, le défendant au nom de la science.

Un seul souriait, un vigoureux garçon, grand coureur de filles et chasseur de femmes, chez qui une incroyance à tout s'était ancrée si fortement qu'il n'admettait même point la discussion.

Il répétait en ricanant: «Des blagues! des blagues! des blagues! Nous ne discuterons pas Donato qui est tout simplement un très malin faiseur de tours. Quant à M. Charcot qu'on dit être un remarquable savant, il me fait l'effet de ces conteurs dans le genre d'Edgar Poe, qui finissent par devenir fous à force de réfléchir à d'étranges cas de folie. Il a constaté des phénomènes nerveux inexpliqués et encore inexplicables, il marche dans cet inconnu qu'on explore chaque jour, et ne pouvant toujours comprendre ce qu'il voit, il se souvient trop peut-être des explications ecclésiastiques des mystères. Et puis je voudrais l'entendre parler, ce serait tout autre chose que ce que vous répétez.»

Il y eut autour de l'incrédule une sorte de mouvement de pitié, comme s'il avait blasphémé dans une assemblée de moines.

Un de ces messieurs s'écria:

—Il y a eu pourtant des miracles autrefois.

Mais l'autre répondit:

—Je le nie. Pourquoi n'y en aurait-il plus?

Alors chacun apporta un fait, des pressentiments fantastiques, des communications d'âmes à travers de longs espaces, des influences secrètes d'un être sur un autre. Et on affirmait, on déclarait les faits indiscutables, tandis que le nieur acharné répétait: «Des blagues! des blagues! des blagues!»

A la fin il se leva, jeta son cigare, et les mains dans les poches: «Eh bien, moi aussi, je vais vous raconter deux histoires, et puis je vous les expliquerai. Les voici:

«Dans le petit village d'Étretat les hommes, tous matelots, vont chaque année au banc de Terre-Neuve pêcher la morue. Or, une nuit, l'enfant d'un de ces marins se réveilla en sursaut en criant que son «pé était mort à la mé». On calma le mioche qui se réveilla de nouveau en hurlant que son «pé était neyé». Un mois après on apprenait en effet la mort du père enlevé du pont par un coup de mer. La veuve se rappela les réveils de l'enfant. On cria au miracle, tout le monde s'émut; on rapprocha les dates; et il se trouva que l'accident et le rêve avaient coïncidé à peu près; d'où l'on conclut qu'ils étaient arrivés la même nuit, à la même heure. Et voilà un mystère du magnétisme.»

Le conteur s'interrompit. Alors un des auditeurs fort ému demanda:—Et vous expliquez ça, vous?

—Parfaitement, Monsieur, j'ai trouvé le secret. Le fait m'avait surpris et même vivement embarrassé; mais moi, voyez-vous, je ne crois pas par principe. De même que d'autres commencent par croire, je commence par douter; et quand je ne comprends nullement, je continue à nier toute communication télépathique des âmes, sûr que ma pénétration seule est suffisante. Eh bien, j'ai cherché, cherché, et j'ai fini, à force d'interroger toutes les femmes des matelots absents, par me convaincre qu'il ne se passait pas huit jours sans que l'une d'elles ou l'un des enfants rêvât et annonçât à son réveil que le «pé était mort à la mé». La crainte horrible et constante de cet accident fait qu'ils en parlent toujours, y pensent sans cesse. Or, si une de ces fréquentes prédictions coïncide, par un hasard très simple, avec une mort, on crie aussitôt au miracle, car on oublie soudain tous les autres songes, tous les autres présages, toutes les autres prophéties de malheur, demeurés sans confirmation. J'en ai pour ma part considéré plus de cinquante dont les auteurs, huit jours plus tard, ne se souvenaient même plus. Mais si l'homme, en effet, était mort, la mémoire se serait immédiatement réveillée, et l'on aurait célébré l'intervention de Dieu selon les uns, du magnétisme selon les autres.

Un des fumeurs déclara:

—C'est assez juste, ce que vous dites là, mais voyons votre seconde histoire?

—Oh! ma seconde histoire est fort délicate à raconter. C'est à moi qu'elle est arrivée, aussi je me défie un rien de ma propre appréciation. On n'est jamais équitablement juge et partie. Enfin la voici:

«J'avais dans mes relations mondaines une jeune femme à laquelle je ne songeais nullement, que je n'avais même jamais regardée attentivement, jamais remarquée, comme on dit.

«Je la classais parmi les insignifiantes, bien qu'elle ne fût pas laide; enfin elle me semblait avoir des yeux, un nez, une bouche, des cheveux quelconques, toute une physionomie terne; c'était un de ces êtres sur qui la pensée ne semble se poser que par hasard, ne se pouvoir arrêter, sur qui le désir ne s'abat point.

«Or, un soir, que j'écrivais des lettres au coin de mon feu avant de me mettre au lit, j'ai senti au milieu de ce dévergondage d'idées, de cette procession d'images qui vous effleurent le cerveau quand on reste quelques minutes rêvassant, la plume en l'air, une sorte de petit souffle qui me passait dans l'esprit, un tout léger frisson du coeur, et immédiatement, sans raison, sans aucun enchaînement de pensées logique, j'ai vu distinctement, vu comme si je la touchais, vu des pieds à la tête, et sans voile, cette jeune femme à qui je n'avais jamais songé plus de trois secondes de suite, le temps que son nom me traversât la tête. Et soudain je lui découvris un tas de qualités que je n'avais point observées, un charme doux, un attrait langoureux; elle éveilla chez moi cette sorte d'inquiétude d'amour qui vous met à la poursuite d'une femme. Mais je n'y pensai pas longtemps. Je me couchai, je m'endormis. Et je rêvai.

«Vous avez tous fait de ces rêves singuliers, n'est-ce pas, qui vous rendent maîtres de l'impossible, qui vous ouvrent des portes infranchissables, des joies inespérées, des bras impénétrables?

«Qui de nous dans ces sommeils troublés, nerveux, haletants, n'a tenu, étreint, pétri, possédé avec une acuité de sensation extraordinaire, celle dont son esprit était occupé? Et avez-vous remarqué quelles surhumaines délices apportent ces bonnes fortunes du rêve! En quelles ivresses folles elles vous jettent, de quels spasmes fougueux elles vous secouent, et quelle tendresse infinie, caressante, pénétrante, elles vous enfoncent au coeur pour celle qu'on tient défaillante et chaude, en cette illusion adorable et brutale, qui semble une réalité.

«Tout cela, je l'ai ressenti avec une inoubliable violence. Cette femme fut à moi, tellement à moi que la tiède douceur de sa peau me restait aux doigts, l'odeur de sa peau me restait au cerveau, le goût de ses baisers me restait aux lèvres, le son de sa voix me restait aux oreilles, le cercle de son étreinte autour des reins, et le charme ardent de sa tendresse en toute ma personne, longtemps après mon réveil exquis et décevant.

«Et trois fois en cette même nuit, le songe se renouvela.

«Le jour venu, elle m'obsédait, me possédait, me hantait la tête et les sens, à un tel point que je ne restais plus une seconde sans penser à elle.

«A la fin, ne sachant que faire, je m'habillai et je l'allai voir. Dans son escalier j'étais ému à trembler, mon coeur battait, un désir véhément m'envahissait des pieds aux cheveux.

«J'entrai. Elle se leva toute droite en entendant prononcer mon nom; et soudain nos yeux se croisèrent avec une surprenante fixité. Je m'assis.

«Je balbutiai quelques banalités qu'elle ne semblait point écouter. Je ne savais que dire ni que faire; alors brusquement je me jetai sur elle, la saisissant à pleins bras; et tout mon rêve s'accomplit si vite, si facilement, si follement, que je doutai soudain d'être éveillé ... Elle fut pendant deux ans ma maîtresse ...»

—Qu'en concluez-vous? dit une voix.

Le conteur semblait hésiter.

—J'en conclus ... je conclus à une coïncidence, parbleu! Et puis, qui sait? C'est peut-être un regard d'elle que je n'avais point remarqué et qui m'est revenu ce soir-là par un de ces mystérieux et inconscients rappels de mémoire qui nous représente souvent des choses négligées par notre conscience, passées inaperçues devant notre intelligence!

—Tout ce que vous voudrez, conclut un convive, mais si vous ne croyez pas au magnétisme après cela, vous êtes un ingrat mon cher monsieur!


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