VII
C'est qu'ils sont précieux, non pas tant par leur valeur intrinsèque,—bien que certains d'entre eux représentent plus que leur poids d'or,—que parce qu'on les aime, d'amour complexe peut-être, mais à coup sûr d'amour vrai.
«Accordez-moi, seigneur, disait un ancien (c'est Jules Janin qui rapporte ces paroles), une maison pleine de livres, un jardin plein de fleurs!—Voulez-vous, disait-il encore, un abrégé de toutes les misères humaines, regardez un malheureux qui vend ses livres:Bibliothecam vendat.»
Si le malheureux vend ses livres parce qu'il y est contraint, non pas par un caprice, une toquade de spéculation, une saute de goût, passant de la bibliophilie à l'iconophilie ou à la faïençomanie ou à tout autre dada frais éclos dans sa cervelle, ou encore sous le coup d'une passionnette irrésistible dont quelques mois aurontbientôt usé l'éternité, comme il advint à Asselineau qui se défit de sa bibliothèque pour suivre une femme et qui peu après se défit de la femme pour se refaire une bibliothèque, si c'est, dis-je, par misère pure, il faut qu'il soit bien marqué par le destin et qu'il ait de triples galons dans l'armée des Pas-de-Chance, car les livres aiment ceux qui les aiment et, le plus souvent leur portent bonheur. Témoin, pour n'en citer qu'un, Grotius, qui s'échappa de prison en se mettant dans un coffre à livres, lequel faisait la navette entre sa maison et sa geôle, apportant et remportant les volumes qu'il avait obtenu de faire venir de la fameuse bibliothèque formée à grands frais et avec tant de soins, pour lui «et ses amis».
Richard de Bury, évêque de Durham et chancelier d'Angleterre, qui vivait au XIVesiècle, rapporte, dans sonPhilobiblon, des vers latins de John Salisbury, dont voici le sens:
Nul main que le fer a touchée n'est propre à manier les livres,ni celui dont le cœur regarde l'or avec trop de joie;les mêmes hommes n'aiment pas à la fois les livres et l'argent,et ton troupeau, ô Epicure, a pour les livres du dégoût;les avares et les amis des livre ne vont guère de compagnie,et ne demeurent point, tu peux m'en croire, en paix sous le même toit.
Nul main que le fer a touchée n'est propre à manier les livres,ni celui dont le cœur regarde l'or avec trop de joie;les mêmes hommes n'aiment pas à la fois les livres et l'argent,et ton troupeau, ô Epicure, a pour les livres du dégoût;les avares et les amis des livre ne vont guère de compagnie,et ne demeurent point, tu peux m'en croire, en paix sous le même toit.
Nul main que le fer a touchée n'est propre à manier les livres,
ni celui dont le cœur regarde l'or avec trop de joie;
les mêmes hommes n'aiment pas à la fois les livres et l'argent,
et ton troupeau, ô Epicure, a pour les livres du dégoût;
les avares et les amis des livre ne vont guère de compagnie,
et ne demeurent point, tu peux m'en croire, en paix sous le même toit.
«Personne donc, en conclut un peu vite le bon Richard de Bury, ne peut servir en même temps les livres et Mammon».
Il reprend ailleurs: «Ceux qui sont férus de l'amour des livres font bon marché du monde et des richesses».
Les temps sont quelque peu changés; il est en notre vingtième siècle des amateurs dont on ne saurait dire s'ils estiment des livres précieux pour en faire un jour une vente profitable, ou s'ils dépensent de l'argent à accroître leur bibliothèque pour la seule satisfaction de leurs goûts de collectionneur et de lettré.
Toujours est-il que lePhilobiblonn'est qu'un long dithyrambe en prose, naïf et convaincu, sur les livres et les joies qu'ils procurent. J'y prends au hasard quelques phrases caractéristiques,qui, enfouies dans ce vieux livre peu connu en France, n'ont pas encore eu le temps de devenir banales parmi nous.
«Les livres nous charment lorsque la prospérité nous sourit; ils nous réconfortent comme des amis inséparables lorsque la fortune orageuse fronce le sourcil sur nous.»
Voilà une pensée qui a été exprimée bien des fois et que nous retrouverons encore; mais n'a-t-elle pas un tour original qui lui donne je ne sais quel air imprévu de nouveauté?
Le chapitre XV de l'ouvrage traite des «avantages de l'amour des livres.» On y lit ceci:
«Il passe le pouvoir de l'intelligence humaine, quelque largement qu'elle ait pu boire à la fontaine de Pégase, de développer pleinement le titre du présent chapitre. Quand on parlerait avec la langue des hommes et des anges, quand on serait devenu un Mercure, un Tullius ou un Cicéron, quand on aurait acquis la douceur de l'éloquence lactée de Tite-Live, on aurait encore à s'excuser de bégayer comme Moïse, ou à confesser avec Jérémie qu'on n'est qu'unenfant et qu'on ne sait point parler.»
Après ce début, qui s'étonnera que Richard de Bury fasse un devoir à tous les honnêtes gens d'acheter des livres et de les aimer. «Il n'est point de prix élevé qui doive empêcher quelqu'un d'acheter des livres s'il a l'argent qu'on en demande, à moins que ce ne soit pour résister aux artifices du vendeur ou pour attendre une plus favorable occasion d'achat... Qu'on doive acheter les livres avec joie et les vendre à regret, c'est à quoi Salomon, le soleil de l'humanité, nous exhorte dans les Proverbes: «Achète la vérité, dit-il, et ne vends pas la sagesse.»
On ne s'attendait guère, j'imagine, à voir Salomon dans cette affaire. Et pourtant quoi de plus naturel que d'en appeler à l'auteur de la Sagesse en une question qui intéresse tous les sages?
«Une bibliothèque prudemment composée est plus précieuse que toutes les richesses, et nulle des choses qui sont désirables ne sauraient lui être comparée. Quiconque donc se pique d'être zélé pour la vérité, le bonheur, la sagesse ou la science, et même pour lafoi, doit nécessairement devenir un ami des livres.»
En effet, ajoute-t-il, en un élan croissant d'enthousiasme, «les livres sont des maîtres qui nous instruisent sans verges ni férules, sans paroles irritées, sans qu'il faille leur donner ni habits, ni argent. Si vous venez à eux, ils ne dorment point; si vous questionnez et vous enquérez auprès d'eux, ils ne se récusent point; ils ne grondent point si vous faites des fautes; ils ne se moquent point de vous si vous êtes ignorant. O livres, seuls êtres libéraux et libres, qui donnez à tous ceux qui vous demandent, et affranchissez tous ceux qui vous servent fidèlement!»
C'est pourquoi «les Princes, les prélats, les juges, les docteurs, et tous les autres dirigeants de l'Etat, d'autant qu'ils ont plus que les autres besoin de sagesse, doivent plus que les autres montrer du zèle pour ces vases où la sagesse est contenue.»
Tel était l'avis du grand homme d'Etat Gladstone, qui acheta plus de trente cinq mille volumes au cours de sa longue vie. «Un collectionneur de livres, disait-il,dans une lettre adressée au fameux libraire londonien Quaritch (9 septembre 1896), doit, suivant l'idée que je m'en fais, posséder les six qualités suivantes: appétit, loisir, fortune, science, discernement et persévérance.» Et plus loin: «Collectionner des livres peut avoir ses ridicules et ses excentricités. Mais, en somme, c'est un élément revivifiant dans une société criblée de tant de sources de corruption.»