VIII

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Cependant les livres, jusque dans la maison du bibliophile, ont un implacable ennemi: c'est la femme. Je les entends se plaindre du traitement que la maîtresse du logis, dès qu'elle en a l'occasion, leur fait subir:

«La femme, toujours jalouse de l'amour qu'on nous porte, est impossible à jamais apaiser. Si elle nous aperçoit dans quelque coin, sans autre protection que la toile d'une araignée morte, elle nous insulte et nous ravale, le sourcilfroncé, la parole amère, affirmant que, de tout le mobilier de la maison, nous seuls ne sommes pas nécessaires; elle se plaint que nous ne soyons utiles à rien dans le ménage, et elle conseille de nous convertir promptement en riches coiffures, en soie, en pourpre deux fois teinte, en robes et en fourrures, en laine et en toile. A dire vrai sa haine ne serait pas sans motifs si elle pouvait voir le fond de nos cœurs, si elle avait écouté nos secrets conseils, si elle avait lu le livre de Théophraste ou celui de Valerius, si seulement elle avait écouté le XXVechapitre de l'Ecclésiaste avec des oreilles intelligentes.» (Richard de Bury.)

M. Octave Uzanne rappelle, dans lesZigs-Zags d'un Curieux, un mot du bibliophile Jacob, frappé en manière de proverbe et qui est bien en situation ici:

Amours de femme et de bouquin,Ne se chantent pas au même lutrin.

Et il ajoute fort à propos: «La passion bouquinière n'admet pas de partage; c'est un peu, il faut le dire, une passion de retraite, un refuge extrême à cette heure de la vie où l'homme, déséquilibrépar les cahots de l'existence mondaine, s'écrie, à l'exemple de Thomas Moore: Je n'avais jusqu'ici pour lire que les regards des femmes, et c'est la folie qu'ils m'ont enseignée!»

Cette incapacité des femmes, sauf de rares exceptions, à goûter les joies du bibliophile, a été souvent remarquée. Une d'elles—et c'est ce qui rend la citation piquante—MmeEmile de Girardin, écrivait dans la chronique qu'elle signait à laPressedu pseudonyme de Vicomte de Launay:

«Voyez ce beau salon d'étude, ce boudoir charmant; admirez-le dans ses détails, vous y trouverez tout ce qui peut séduire, tout ce que vous pouvez désirer, excepté deux choses pourtant: un beau livre et un joli tableau. Il n'y a peut-être pas dix femmes à Paris chez lesquelles ces deux raretés puissent être admirées.»

C'est dans le même ordre d'idées que l'américain Hawthorne, le fils de l'auteur duFaune de Marbreet de tant d'autres ouvrages où une sereine philosophie se pare des agréments de la fiction, a écrit ces lignes curieuses:

«Cœlebs, grand amateur de bouquins, se rase devant son miroir, et monologue sur la femme qui, d'après son expérience, jeune ou vieille, laide ou belle, est toujours le diable.» Et Cœlebs finit en se donnant à lui-même ces conseils judicieux: «Donc, épouse tes livres! Il ne recherche point d'autre maîtresse, l'homme sage qui regarde, non la surface, mais le fond des choses. Les livres neflirtentni ne feignent; ne boudent ni ne taquinent; ils ne se plaignent pas, ils disent les choses, mais ils s'abstiennent de vous les demander.

»Que les livres soient ton harem, et toi leur Grand Turc. De rayon en rayon, ils attendent tes faveurs, silencieux et soumis! Jamais la jalousie ne les agite. Je n'ai nulle part rencontré Vénus, et j'accorde qu'elle est belle; toujours est-il qu'elle n'est pas de beaucoup si accommodante qu'eux.»


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