X
A côté de ceux qui adorent les livres, les chantent et les bénissent, il y a ceux qui les détestent, les dénigrent et leur crient anathème; et ceux-ci ne sont pas les moins passionnés.
On voit nettement la transition, le passage d'un de ces deux sentiments à l'autre, en même temps que leur foncière identité, dans ces vers de Jean Richepin (Les Blasphèmes):
Peut-être, ô Solitude, est-ce toi qui délivresDe cette ardente soif que l'ivresse des livresNe saurait étancher aux flots de son vin noir.J'en ai bu comme si j'étais un entonnoir,De ce vin fabriqué, de ce vin lamentable;J'en ai bu jusqu'à choir lourdement sous la table,A pleine gueule, à plein amour, à plein cerveau.Mais toujours, au réveil, je sentais de nouveauL'inextinguible soif dans ma gorge plus rêche.
Peut-être, ô Solitude, est-ce toi qui délivresDe cette ardente soif que l'ivresse des livresNe saurait étancher aux flots de son vin noir.J'en ai bu comme si j'étais un entonnoir,De ce vin fabriqué, de ce vin lamentable;J'en ai bu jusqu'à choir lourdement sous la table,A pleine gueule, à plein amour, à plein cerveau.Mais toujours, au réveil, je sentais de nouveauL'inextinguible soif dans ma gorge plus rêche.
Peut-être, ô Solitude, est-ce toi qui délivres
De cette ardente soif que l'ivresse des livres
Ne saurait étancher aux flots de son vin noir.
J'en ai bu comme si j'étais un entonnoir,
De ce vin fabriqué, de ce vin lamentable;
J'en ai bu jusqu'à choir lourdement sous la table,
A pleine gueule, à plein amour, à plein cerveau.
Mais toujours, au réveil, je sentais de nouveau
L'inextinguible soif dans ma gorge plus rêche.
On ne s'étonnera pas, je pense, que sa gorge étant plus rêche, le poète songe à la mieux rafraîchir et achète, pour ce,des livres superbes qui lui mériteront, quand on écrira sa biographie définitive, un chapitre, curieux entre maint autre, intitulé: «Richepin, bibliophile.»
D'une veine plus froide et plus méprisante, mais, après tout, peu dissemblable, sort cette boutade de Baudelaire (Œuvres posthumes):
«L'homme d'esprit, celui qui ne s'accordera jamais avec personne, doit s'appliquer à aimer la conversation des imbéciles et la lecture des mauvais livres. Il en tirera des jouissances amères qui compenseront largement sa fatigue.»
L'auteur du traitéDe la Bibliomanien'y met point tant de finesse. Il déclare tout à trac que «la folle passion des livres entraîne souvent au libertinage et à l'incrédulité».
Encore faudrait-il savoir où commence «la folle passion», car le même écrivain (Bollioud-Mermet) ne peut s'empêcher, un peu plus loin, de reconnaître que «les livres simplement agréables contiennent, ainsi que les plus sérieux, des leçons utiles pour les cœurs droits et pour les bons esprits».
Pétrarque avait déjà exprimé une penséeanalogue dans son élégant latin de la Renaissance: «Les livres mènent certaines personnes à la science, et certaines autres à la folie, lorsque celles-ci en absorbent plus qu'elles ne peuvent digérer.»
Libri quosdam ad scientiam, quosdam ad insaniam deduxere, dum plus hauriunt quam digerunt.
Cela rappelle un joli mot attribué au peintre Doyen sur un homme plus érudit que judicieux: «Sa tête est la boutique d'un libraire qui déménage.»
C'est, en somme, une question de choix. On l'a répété bien souvent depuis Sénèque, et on l'avait sûrement dit plus d'une fois avant lui: «Il n'importe pas d'avoir beaucoup de livres, mais d'en avoir de bons.»
Ce n'est pas là le point de vue auquel se placent les bibliomanes; mais nous ne nous occupons pas d'eux pour l'instant. Quant aux bibliophiles délicats, même ceux que le livre ravit par lui-même bien plus que par ce qu'il contient, ils veulent bien en avoir beaucoup, mais surtout en avoir de beaux, se rapprochantle plus possible de la perfection; et plutôt que d'accueillir sur leurs rayons des exemplaires tarés ou médiocres, eux-aussi prendraient la devise:Pauca sed bona.
«Une des maladies de ce siècle, dit un Anglais (Barnaby Rich), c'est la multitude des livres, qui surchargent tellement le lecteur qu'il ne peut plus digérer l'abondance d'oiseuse matière chaque jour éclose et mise au monde sous des formes aussi diverses que les traits mêmes du visage des auteurs.»
En avoir beaucoup, c'est largesse;En étudier peu, c'est sagesse.
déclare un proverbe cité par Jules Janin.
Michel Montaigne, qui a mis les livres à profit autant qu'homme du monde et qui en a parlé en des termes enthousiastes et reconnaissants cités plus haut, fait cependant des réserves, mais seulement en ce qui touche le développement physique et la santé.
«Les livres, dit-il, ont beaucoup de qualités agréables à ceulx qui les sçavent choisir; mais, aulcun bien sans peine; c'est un plaisir qui n'est pas net et pur,non plus que les autres; il a ses incommodités et bien poisantes; l'âme s'y exerce; mais le corps demeure sans action, s'atterre et s'attriste.»
L'âme même arrive à la lassitude et au dégoût, comme le fait observer le poète anglais Crabbe: «Les livres ne sauraient toujours plaire, quelque bons qu'ils soient; l'esprit n'aspire pas toujours après sa nourriture.»
Un proverbe italien nous ramène, d'un mot vif et original, à la théorie des moralistes sur les bonnes et les mauvaises lectures: «Pas de voleur pire qu'un mauvais livre.»
Quel voleur, en effet, a jamais songé à dérober l'innocence, la pureté, les croyances, les nobles élans? Et les moralistes nous affirment qu'il y a des livres qui dépouillent l'âme de tout cela. «Mieux vaudrait, s'écrie Walter Scott, qu'il ne fût jamais né, celui qui lit pour arriver au doute, celui qui lit pour arriver au mépris du bien.»
Un écrivain anglais contemporain, Mr. Lowell, donne un tour ingénieux à l'expression d'une idée semblable, quand il écrit:
«Le conseil de Caton:Cum bonis ambula, "Marche avec les bons", est tout aussi vrai si on l'étend aux livres, car, eux aussi, donnent, par degrés insensibles, leur propre nature à l'esprit qui converse avec eux. Ou ils nous élèvent, ou ils nous abaissent.»
Les sages, qui pèsent le pour et le contre, et, se tenant dans un juste milieu, reconnaissent aux livres une influence tantôt bonne, tantôt mauvaise, souvent nulle, suivant leur nature et la disposition d'esprit des lecteurs, sont, je crois, les plus nombreux.
L'helléniste Egger met à formuler cette opinion judicieusement pondérée, un ton d'enthousiasme à quoi l'on devine qu'il pardonne au livre tous ses méfaits pour les joies et les secours qu'il sait donner.
«Le plus grand personnage qui, depuis 3,000 ans peut-être, fasse parler de lui dans le monde, tour à tour géant ou pygmée, orgueilleux ou modeste, entreprenant ou timide, sachant prendre toutes les formes et tous les rôles, capable tour à tour d'éclairer ou de pervertir les esprits, d'émouvoir les passions ou de les apaiser, artisan de factions ou conciliateurdes partis, véritable Protée qu'aucune définition ne peut saisir, c'est «le Livre.»
Un moraliste peu connu du XVIIIesiècle, L.-C. d'Arc, auteur d'un livre intitulé:Mes Loisirs, que j'ai cité ailleurs, redoute l'excès de la lecture, ce «travail des paresseux», comme on l'a dit assez justement:
«La lecture est l'aliment de l'esprit et quelquefois le tombeau du génie.»«Celui qui lit beaucoup s'expose à ne penser que d'après les autres.»
«La lecture est l'aliment de l'esprit et quelquefois le tombeau du génie.»
«Celui qui lit beaucoup s'expose à ne penser que d'après les autres.»
Le poète William Cowper, dans son poème didactiqueThe Task, en veut moins au livre qu'à ceux qui ne savent pas en profiter:
Les livres sont souvent des talismans et des charmespar le moyen de quoi l'art magique d'esprits subtilstient la multitude non pensante en servage.Devant la fascination d'un grand nom, les unsabdiquent tout jugement, yeux fermés. D'autres que le styleaffole, à travers les labyrinthes et les régions sauvagesde l'erreur se laissent conduire par lui, hypnotisés d'harmonie.Cependant l'indolence séduit le plus grand nombre, trop faibles pour soutenirla fatigue insupportable de la pensée,et par suite avalant, sans arrêt ni choix,le grain non criblé, dans son entier, balle et tout.
Un des chefs de l'école positiviste, ou plutôt comtiste, anglaise, Mr. Frederic Harrison, a consacré aux choix des livres une longue étude où je note des jugements qui, pour juste que veuille rester celui qui les porte, ne laissent pas d'être parfois bien sévères. Il se rencontre avec William Cowper dans ce passage:
«Loin de moi l'idée de nier l'inestimable valeur des bons livres, ou de décourager personne de lire les meilleurs; mais je pense souvent que nous oublions le revers de la médaille,—le mauvais usage des livres, le débilitant gaspillage du cerveau dans des lectures sans but, sans lien, sans saveur, où même, peut-être, dans les émanations empoisonnées du fatras littéraire et des pires pensées des méchants...»
«Evitons, dit-il ailleurs, la sottise d'attendre trop des livres, l'habitude pédante de vanter les livres jusqu'à lesconfondre avec l'éducation. Les livres ne sont pas plus l'éducation que les lois ne sont la vertu...»
Et encore: «Les livres ne sont pas plus sages que les hommes; les livres sincères ne sont pas plus faciles à trouver que les hommes sincères; les méchants livres ou les livres vulgaires ne sont pas moins gênants ni moins répandus que les hommes méchants ou vulgaires le sont partout; l'art de lire bien est aussi long et aussi difficile à apprendre que l'art de bien vivre...»
Il insiste et précise sa pensée en parodiant gravement un mot de Molière: «De tous les hommes, l'ami des livres est peut-être celui qui a le plus besoin qu'on lui rappelle que l'affaire de l'homme ici-bas est de savoir pour vivre et non pas de vivre pour savoir.»
Enfin, généralisant le jugement humoristique que Charles Lamb, grand amoureux des livres, portait sur certains d'entre eux sans cesser de les aimer tous, lorsqu'il disait: «Il y a des livres qui ne sont pas des livres du tout», Mr. Frederic Harrison en arrive à une conclusion pessimiste qui n'irait à riende moins qu'à justifier toutes les persécutions des inquisiteurs, sorbonnistes et autres ennemis de la libre manifestation de la pensée. Je traduis textuellement:
«Lorsque je regarde en arrière et que je pense aux avalanches de matière imprimée que d'honnêtes compositeurs ont produites sans songer à mal, il faut le croire,—ce qui, du moins, leur donna le pain quotidien,—matière imprimée que moi et nous tous avons, à notre très mince profit, consommée par les yeux sans jamais en tirer une honnête subsistance, mais en affaiblissant beaucoup notre fond, je suis presque tenté de mettre l'imprimerie parmi les fléaux du genre humain».
Ce qui ne l'empêche pas, d'ailleurs, d'ajouter à cette matière imprimée de copieux volumes, dans la pensée, apparemment, que les yeux des «consommateurs» sauront en tirer mieux que ce «très mince profit.»
Il ne serait pas difficile de trouver des esprits très distingués et très expérimentés qui donnent la note contraire. Je me bornerai à deux ou trois citations dont on n'a pas encore abusé. C'est lord Sherbrookedonnant ce conseil: «Prenez l'habitude de lire, quoi que ce soit que vous lisiez; l'habitude de lire les bons livres viendra quand vous aurez pris la coutume de lire les médiocres.»
«On apprend quelque chose chaque fois qu'on ouvre un livre», dit un proverbe chinois qui ne s'inquiète pas de la qualité du livre qu'on ouvre.
Sans aller si loin, la sagesse des nations a inspiré aux Anglais, n'en déplaise à Charles Lamb, cette formule: «Un livre est un livre, quand même il n'y aurait rien dedans.»
Le moraliste Vauvenargues croit que, si l'on se met à un auteur, il faut tout prendre de lui, le bon et le mauvais, quitte à exercer son droit de critique et à distinguer. Il en donne la raison. «Si on ne regarde que certains ouvrages des meilleurs auteurs, on sera tenté de les mépriser. Pour les apprécier avec justice, il faut tout lire.»
C'est l'avis des souris de Florian:
........ Il n'est point de volumeQu'on n'ait mordu, mauvais ou bon.
Qu'importe? dit un sceptique correspondantdu journal anglaisNotes and Queries, Mr. C. A. Ward: «Il n'y a guère de livres qui puissent changer la face du monde. Un ingénieur de chemins de fer y réussit mieux avec ses plans que laPolitiqued'Hooker, ou l'Areopagiticade Milton; l'influence des livres, grands ou petits, est toujours la même, c'est-à-dire à près nulle.»
Il s'ensuit assez logiquement qu'il n'y à point à se gêner, et qu'il est indifférent de lire n'importe quoi, ou même de ne pas lire du tout.
LeChansonnier variépour 1815 fait plus d'honneur aux «Romans du jour.» Ils sont du moins bons à quelque chose. Oyez plutôt:
Les romans de l'heure présenteRessemblent assez aux melons;Il est rare que sur cinquanteOn puisse en rencontrer deux bons;On peut cependant, à les lire,Trouver encor quelque plaisir,Car, ma foi, s'ils ne font pas rire,Ils savent bien faire dormir.
Les romans de l'heure présenteRessemblent assez aux melons;Il est rare que sur cinquanteOn puisse en rencontrer deux bons;On peut cependant, à les lire,Trouver encor quelque plaisir,Car, ma foi, s'ils ne font pas rire,Ils savent bien faire dormir.
Les romans de l'heure présente
Ressemblent assez aux melons;
Il est rare que sur cinquante
On puisse en rencontrer deux bons;
On peut cependant, à les lire,
Trouver encor quelque plaisir,
Car, ma foi, s'ils ne font pas rire,
Ils savent bien faire dormir.