XI

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«L'étude des livres engendre les vers de livres, lesbookworms», dit Oscar Browning.—C'est ce que nous appelons, d'un terme bien moins expressif et dépréciateur, les rats de bibliothèque.—

Je suppose que l'auteur de cet aimable aphorisme, qui est un écrivain et un érudit fort distingué, ne se laisse point arrêter dans son étude des livres par la crainte de devenir larve.

Mais, puisqu'il faut risquer ce danger, quels livres est-il le plus prudent et le plus agréable de lire, les nouveaux ou les vieux?

Les avis sont partagés. Je donne ici l'écho des sons divers de cloches battant à différents clochers.

«Les livres nouveaux ont du moins ce grand avantage sur les anciens d'être propres, dit Mr. W.-A. Davenport. Il n'est pas donné à tout le monde de s'emporter en dithyrambes sur des poussières et des vermoulures.»

Comme on voit bien que cet ami dela littérature lit des livres qu'il achète, et n'imagine pas qu'on puisse se souiller les doigts aux couvertures et feuillets des livres de cabinets de lecture et autrescirculating libraries!

Mr. Lowell dit par contre, et en vers:

Lire les livres nouveaux, c'est comme manger du pain frais;on le supporte d'abord, mais par degrés, ladyspepsie mentale vous conduit aux portes de la mort.

Le journal américainThe Bookmartconnaît à ce mal redoutable un remède approprié, et voici son ordonnance: «Chaque fois qu'on publie un livre nouveau, lisez-en un vieux», et l'équilibre sera rétabli. Du reste, ajoute-t-il ailleurs, «tous les livres d'un mérite supérieur sont nécessairementsecond-hand(épuisés et de la librairie d'occasion). Les autres servent aux pâtissiers et aux emballeurs.»

O. W. Holmes, dont la philosophie était si souriante et si humaine, offre à nos méditations cette remarque:

«Les vieux livres sont les livres de la jeunesse du monde, et les livres nouveaux sont les fruits de sa vieillesse.»

Or, comme le constate Littré, «un penchant naturel conduit l'homme à la contemplation du passé. Les vieux monuments, les vieux livres, les vieux souvenirs éveillent en lui un intérêt profond.»

Un des plus savants bibliographes de l'Angleterre contemporaine, dont la mort est encore récente, Mr. Blades, a écrit, dans le même ordre d'idées, cette page d'une éloquence émue:

«Un vieux livre, quel qu'en soit le sujet ou le mérite intrinsèque, est véritablement une partie de l'histoire nationale; on peut l'imiter, on peut l'imprimer en fac-similé, mais jamais on ne pourra le reproduire exactement; et, en tant que document historique, il faut le conserver avec soin. Je n'envie à personne cette absence de sentiment qui rend certaines gens insoucieux des souvenirs laissés par leurs ancêtres, et fait que le sang ne peut s'échauffer qu'en parlant chevaux ou cours du houblon. Pour eux la solitude est synonyme d'ennui, et la compagnie du premier venu leur est plus précieuse que la leur. Quelle immense source de calme jouissanceet de rénovation intellectuelle de telles gens laissent échapper! Le millionnaire lui-même allégera ses peines, allongera sa vie et ajoutera dix pour cent à ses plaisirs quotidiens s'il devient bibliophile; d'un autre côté, pour l'homme d'affaires doué du goût des livres qui, toute la journée, a lutté dans la bataille de la vie, exposé à tous les échecs et à toutes les inquiétudes irritantes, quelle heure bénie de repos et de plaisir s'ouvre à lui, lorsqu'il entre dans un sanctuaire où chaque objet lui souhaite la bienvenue, où chaque livre est un ami personnel!»

Avant Mr. Blades, notre compatriote Hippolyte Rigault disait avec sa finesse de critique et son sentiment de lettré:

«L'amour des vieux livres, humbles, mal reliés, qu'on achète pour peu de chose et qu'on revendrait pour rien, voilà la vraie passion, sincère, sans artifice, où n'entrent ni le calcul, ni l'affectation. C'est un bon sentiment que ce culte de l'esprit et ce respect touchant pour les monuments les plus délabrés de la pensée humaine; c'est un bon sentiment que cette vénération pour ces livres d'autrefoisqui ont connu nos pères, qui ont peut-être été leurs amis, leurs confidents. Voilà les sentiments qu'éveille dans le cœur l'amour des vieux volumes: aimable passion qui est plus qu'un plaisir, qui est presque une vertu... On compte ses prisonniers avec un air vainqueur; on les range un à un sur de modestes rayons; ils seront aimés, choyés, dorlotés, malgré leur indigence, comme s'ils étaient vêtus d'or et de soie.»

La même inspiration a dicté cette «Ballade des vieux livres», que j'ai trouvée dans je ne sais plus quel recueil de poésies américaines et dont l'auteur, Edward Heron Allen, m'est d'ailleurs inconnu:

On chante les lointaines et fantomâles contrées,les prairies et les vallons d'Arcadie,les retraites où jouent le satyre et la nymphe sylvestre,les colonnes et les portes d'ivoire:mais nul de ces lieux de plaisance ne me paraîtun hâvre de joie, car je deviens vieuxet je sollicite de dame fortune la faveur d'êtrelà où s'achètent et se vendent les livres d'occasion.Mon pouls bat fort et mon cœur est allègrequand je trouve une date qui commence par MDXXXsur un aimable vieil in-22, dont les feuilles sont grisesde la patine que l'ancienneté donne aux bouquins;et je m'agenouille devant ce sage, venu d'au delà des merspour que des Vandales le vendent contre de l'or yankee;et volontiers je me sépare de mes bank-notes péniblement gagnéeslà où s'achètent et se vendent les livres d'occasion.

ENVOIAh! Princesse, ces gloires vivront encore lorsque nousserons morts, et que depuis longtemps notre sang sera glacé;car on est immortel, comme vous le pouvez voir,là où s'achètent et se vendent les livres d'occasion.

ENVOI

Ah! Princesse, ces gloires vivront encore lorsque nousserons morts, et que depuis longtemps notre sang sera glacé;car on est immortel, comme vous le pouvez voir,là où s'achètent et se vendent les livres d'occasion.

C'est qu'en effet, «pour le vrai bibliophile, le livre est à la fois un document du passé, l'instrument d'une joie intellectuelle et un objet d'art» (Léon G. Pélissier).


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