Qu'au service de l'AutricheLe militaire n'est pas riche.
Qu'au service de l'AutricheLe militaire n'est pas riche.
Qu'au service de l'Autriche
Le militaire n'est pas riche.
Elle rit aux éclats quand elle les vit jouer à la drogue et se pincer le nez avec des chevilles de bois. Enfin elle scandalisa complétement sa mère et l'Anglais aux favoris roux. Pendant l'entr'acte, la mère prit la parole.
«Ma chère Alice, y pensez-vous? Vous riez comme une petite Française évaporée. Cela est tout à fait choquant.
—Choquant et inconvenable, ajouta l'Anglais.
—Monsieur, dit Alice d'un air assez sérieux, je fais grand cas de votre prudence, et je sais que vous ne seriez pas déplacé à la chambre des communes. Mon père le dit, et mon père s'y connaît, assurément. Mais, de grâce, n'usez pas cette précieuse éloquence pour une petite évaporée. La nation anglaise y perdrait trop, et je craindrais de n'y pas gagner assez. Laissez-moi rire et chanter à mon aise, au moins jusqu'à ce que je sois votre femme. Plus tard, nous verrons.
—Alice! dit la mère d'un ton sévère.
—Chère mère, dit la jeune fille en lui prenant la main, pourquoi M. Harrison me fait-il la leçon à tout propos? Croit-il que j'ignore les convenances, et qu'il est parfaitement «improper» de témoigner par ses gestes ou par ses paroles une émotion quelconque? Cela est fort bon dans Oxford-Street, mais nous sommes à Paris et non plus à Londres; nous sommes au spectacle et non pas au temple, et je n'ai que faire des sermons de M. Harrison.»
Ce discours, qui ne fut pas long, acheva la conquête de Quaterquem. Il est des jours où les savants aiment comme des ignorants. Ce jour-là, c'était le tour de notre ami. Justement son coeur était vide, car la science est une maîtresse jalouse qui ne laisse pas de place à d'autres amours, et depuis deux ans, Quaterquem, tout occupé de ses recherches sur les aérostats, avait mené la vie d'un anachorète au désert. En quelques instants, ce feu longtemps éteint se ralluma et brûla le coeur du pauvre mécanicien.
«Quelle folie, pensait-il, d'aimer cette petite fille, déjà fiancée à un autre! Je vais me consumer à poursuivre ce rêve et livrer au hasard une découverte qui peut-être doit changer la face du monde!»
La réflexion était aussi inutile que sage. Quaterquem, emporté par son ardeur, ne songea plus qu'à se rapprocher de la jeune Anglaise; mais comment franchir la barrière et violer toutes les convenances britanniques? Cependant l'entr'acte allait finir; déjà la salle se remplissait de spectateurs; il fit un effort de génie et trouva cette question:
«Pardon, mademoiselle, n'avez-vous pas nommé M. Harrison?»
La jeune Anglaise le regarda d'un air étonné.
«Oui, monsieur,» dit-elle.
L'Anglais rougit jusqu'aux oreilles; mais Quaterquem était décidé à ne pas s'en apercevoir.
«Monsieur, dit-il en s'adressant directement à lui, permettez-moi de vous demander si vous n'êtes pas mon cousin James Harrison, du Devonshire.
—Je n'ai pas de cousin en France, et je ne suis pas du Devonshire, mais du Lancashire, répliqua l'Anglais d'un air rogue.
—Lancashire ou Devonshire, c'est tout un. Au reste, je vous félicite, car le cousin dont je vous parle est, dit-on, un gentleman assez mal élevé.»
La jeune Anglaise éclata de rire et M. Harrison fronça le sourcil.
«Bon! pensa Quaterquem, la glace est rompue et la présentation est faite. Au reste, monsieur, continua-t-il, la famille Harrison à laquelle je suis allié est une fort bonne famille à laquelle tout homme d'honneur pourrait être fier d'appartenir. Ma tante, mistress Margaret Harrison, était l'une des plus belles personnes d'Angleterre. J'ai vu son portrait, peint par Lawrence; c'est un véritable chef-d'oeuvre. Ce qui m'étonne le plus, c'est sa ressemblance parfaite avec miss Alice: on dirait sa mère ou sa soeur.»
Tout cela fut débité d'une haleine avec une simplicité parfaite. Miss Alice sourit avec grâce et fut flattée du compliment. Sa mère écoutait le Français sans dire un mot, ni remuer seulement la paupière: on eût dit la statue de la Pruderie. Le seul Harrison, hérissé comme un dogue, étouffait de colère de ne pouvoir chercher querelle à un homme si poli.
«Monsieur, dit Alice, qui prenait plaisir à se moquer de Harrison, êtes-vous d'origine anglaise?
—Pas tout à fait, répondit Quaterquem. Mon père était bas Breton et ma mère basse Brette, mais une cousine de mon père, au quinzième degré, épousa vers 1803, un Anglais qui s'appelait Harrison, et c'est de là que vient notre parenté avec tous les Harrison du Lancashire. En Bretagne, les cousins, des cousins sont tous cousins entre eux.
—Vous n'avez jamais vu M. James Harrison, votre cousin? demanda miss Alice.
—Non; mais j'irai le voir dès que ma grande entreprise sera terminée.
—Excusez ma curiosité, monsieur, dit Alice, quelle est donc cette grande entreprise qui vous empêche de faire visite à M. James?
—Alice, dit la mère en regardant avec ses yeux rigides, la curiosité est une chose «improper».
—Oh! madame, il n'y a nulle curiosité, se hâta de répondre Quaterquem. Dans un mois le monde entier saura de quoi il s'agit. Je veux donner à la France l'empire du monde.
—Oh! s'écria la vieille Anglaise, vous en laisserez bien une part à l'Angleterre.
—Moi! répondit Quaterquem enchanté de son succès, je ne lui laisserai pas un continent, pas une île, pas un comté.
—Monsieur, dit Alice en riant, vous venez d'indigner ma mère au point de lui faire parler français, ce qu'elle avait juré de ne jamais faire, par patriotisme.»
Quaterquem s'excusa poliment. La toile se leva, et leDomino noirinterrompit la conversation.
«Tout va bien, pensa notre héros, Alice est étonnée, sa mère est indignée, Harrison grince des dents et voudrait mordre.»
Il attendit avec confiance la fin du premier acte et parut uniquement occupé du spectacle. Il ne se trompait pas dans ses calculs. À peine la toile était-elle baissée que la vieille Anglaise se tourna vers lui et commença l'attaque en ces termes:
«Monsieur, vous avez entendu parler de lord Nelson!
—Celui que mon père a tué!
—Comment! c'est votre père qui a tué ce héros!
—Ma foi, dit Quaterquem, ce n'est pas sa faute. Nelson faisait tirer sur lui, il a tiré sur Nelson. Mon père était un brave matelot qui faisait son métier à bord duRedoutable, à Trafalgar. Quand leVictoryque montait Nelson aborda leRedoutable, mon père qui était dans les hunes, aperçut l'amiral, le visa et, comme il était bon tireur, il le tua d'un coup de fusil.»
La vieille Anglaise poussa un soupir et se couvrit les yeux de son mouchoir. Les yeux d'Alice brillaient d'impatience. On y lisait clairement: «Mon cher monsieur, vous venez de dire une sottise.» Quaterquem s'en aperçut et perdit contenance. Heureusement, la jeune fille vint à son secours.
«Consolez-vous, chère mère, dit-elle, nous sommes tous mortels, et ce héros invincible, s'il avait échappé aux balles françaises, n'aurait pu, néanmoins, vivre éternellement. Sa mort fut bien vengée!
—Hélas! ma chère Alice, tu sais aussi bien que moi combien toute notre famille a perdu dans cette mort funeste.
—Pardonnez-moi, dit Quaterquem, si je vous rappelle sans le savoir un souvenir douloureux.
—Monsieur, dit Alice, vous ne pouvez pas comprendre le chagrin de ma mère. C'est un secret de famille.
—Mon pauvre père avait bien besoin, pensa Quaterquem, de tirer un coup de fusil à ce chien d'Anglais pour que ce malheureux coup de fusil me brouillât dès les premiers mots avec une «vieille folle!»
Il y eut un silence de quelques minutes. Quaterquem, fort embarrassé de sa personne, feignait de lorgner toutes les loges. Tout à coup, la vieille dame reprit l'entretien.
«Monsieur, dit-elle, vous m'accorderez, je crois, que la patrie de Nelson et de Wellington sera toujours le premier pays du monde.»
L'obstination de l'Anglaise fit sourire Quaterquem et lui rendit quelque espérance.
«Prenez garde, monsieur, dit Alice en riant, ma mère va vous arracher votre secret pour en faire présent à l'Angleterre. Soyez discret, ou vous êtes perdu, et l'empire du monde passe aux enfants d'Albion.
—Alice, dit la mère, n'interrompez pas notre discussion. Répondez à ma question, monsieur, s'il vous plaît.
—Ne dites rien, monsieur, reprit la jeune fille en riant encore plus fort, si vous ne voulez pas voir votre secret publié dans leTimesavant quarante-huit heures.
—J'espère, dit la vieille Anglaise, que ce n'est pas une machine infernale pour faire sauter Londres et notre reine bien-aimée?
—Non, madame, répondit Quaterquem tout à fait rassuré, c'est une invention des plus simples, qui fera de Paris le centre de la terre et qui rendra inutiles tous les arsenaux de Portsmouth et toutes les flottes de Spithead.
—Je suis curieux de voir ce merveilleux secret, dit la vieille Anglaise.
—Rien n'est plus facile, répliqua Quaterquem. J'ai inventé le ballon-omnibus. Désormais, on ira de France en Angleterre par le chemin des oiseaux, où l'on ne rencontre ni marins, ni soldats, ni douaniers. Je planterai le drapeau tricolore sur le clocher de Saint-Paul, et avec ce drapeau j'apporterai la justice, l'égalité, la fraternité, que vous ne connaissez que de nom, et je vous emprunterai quelques petites choses que nous ne connaissons plus. Au moyen de ces emprunts réciproques, tous les peuples seront amis, et il n'y aura plus de héros, ce qui coûte fort cher et ne rapporte pas grand'chose.
—Vous savez diriger les ballons? dit l'Anglaise.
—Je le sais.
—Depuis longtemps?
—Depuis trois heures de l'après-midi.
—Vous allez faire sans doute une grande fortune?
—Je ne sais pas, dit Quaterquem, je n'y ai jamais pensé.»
Elle le regarda avec admiration.
«En Angleterre, reprit-elle, on ferait de vous un lord et un millionnaire.
—Franchement, dit le Breton, mon invention vaut mieux que cela.
—Vous voulez être ministre?
—Non.
—Roi ou empereur?
—Dieu m'en garde! Je crois qu'un peu de gloire serait bien mieux mon fait. Nous sommes vaniteux, nous autres Français, et nous aimons par-dessus tout qu'on nous admire.
—Je regrette bien, dit Alice, que mon père soit resté ce soir à l'hôtel.»
Quaterquem n'eut pas le temps d'en demander la raison. Le second acte duDomino noircommençait. Pendant l'entr'acte suivant on causa de tout, et Quaterquem sut plier son langage aux opinions de la vieille Anglaise. En peu d'instants ils devinrent les meilleurs amis du monde. Le Français, toujours complaisant et poli, sut flatter délicatement ses goûts et ses préjugés. Il déploya dans toute son étendue cet art, inconnu ailleurs qu'en France, de caresser sans bassesse l'esprit le plus rétif et le plus opiniâtre. Il se donna moins de peine pour séduire Harrison, qui regardait la salle sans parler, les mains sur les genoux, les yeux fixes, bien résolu à ne pas répondre à ses avances.
Cependant le spectacle finit sans que l'amoureux Quaterquem eût trouvé un moyen de revoir sa maîtresse. Les dames se levèrent et sortirent de la loge accompagnées de Harrison. Il les regarda monter dans une voiture de place, espérant qu'il apprendrait au moins leur adresse; mais la fortune, acharnée à le persécuter, ne le permit pas. Harrison, qui se doutait de son dessein, donna l'adresse à voix basse au cocher. Cependant la voiture s'ébranlait, et Quaterquem se disposait à la suivre à pied, lorsque des cris de joie éclatèrent autour de lui.
«Le voilà!» s'écrièrent à la fois dix-sept voix.
Le malheureux se trouva pris entre ses dix-sept amis qui l'entouraient, le retenaient de force, et lui demandaient compte de sa conduite.
«Où est le punch, homme sans foi, sans consistance ni substance? dit le choeur des amis.
—Au nom du ciel, lâchez-moi! s'écria Quaterquem. Je suis pressé.
—Où est le plat à barbe de Napoléon?
—Lâchez-moi!
—Où est le ballon-omnibus?
—Lâchez-moi!»
Pendant ce débat, la voiture d'Alice avait disparu au coin du boulevard.
«Eh bien, dit Quaterquem désespéré, venez avec moi puisqu'il le faut; noyons dans les flots du punch mes infortunes et mon amour.»
Tout le monde le suivit jusqu'au café le plus proche. Déjà l'on éteignait le gaz, et les garçons fatigués faisaient leurs préparatifs de départ. Il fit apporter le punch, prit en main la cuiller, et, au milieu de l'attente générale, prononça le discours suivant:
«Manants et gentilshommes de ma bonne ville de Paris, vous voyez en moi le plus heureux des hommes et le plus infortuné....
—Bravo! très-bien! dit le choeur des amis.
—Mon bonheur est sans limites, comme l'Océan, et mon infortune est sans fin, comme l'éternité....
—Tu l'as déjà dit! cria le choeur.
—Eh bien! je le répète, ne m'interrompez pas, ou je ne dirai rien.... J'aime la plus belle des femmes....
—Écoutez! écoutez! cria le choeur.
—Elle est blonde, avec des yeux d'émeraude, des lèvres de corail, et des dents qui sont blanches comme les perles fines qu'on pêche aux îles Bahrein....
—Eh bien! épouse-la, dit le choeur.
—Elle ignore que je l'aime....
—Dis-le lui.
—Je ne puis pas lui parler....
—Écris.
—Je ne sais pas où elle demeure....
—Cherche-la.
—Je ne sais pas son nom....
—Es-tu fou? dit le choeur. Tu nous contes des histoires à dormir debout, et le punch refroidit.»
Quaterquem versa le punch en soupirant.
«Hélas! dit-il, je ne la reverrai jamais. Elle va retourner à Londres....»
À ces mots le choeur, qui déjà portait son verre à sa bouche, le remit sur la table.
«C'est une Anglaise! s'écria-t-il tout d'une voix.
—Je l'avoue...
—Pauvre garçon! dit le choeur.
—Elle est à Paris, reprit Quaterquem.
—Qu'en sais-tu?
—Elle était à l'Opéra-Comique ce soir, et sans vous je l'aurais suivie; sans vous, barbares, je connaîtrais sa demeure et son nom. C'est vous qui m'avez retenu....
—Eh bien! dit le choeur, je vais réparer ma faute. Buvons, et dispersons-nous pour chercher son adresse. À quel signe reconnaît-on ta bien-aimée?
—À sa beauté sans rivale....
—Ce signalement est un peu vague. Est-elle seule?
—Elle donne le bras à sa mère et à un bouledogue aux favoris roux qu'on appelle Hercules Harrison, et qui est son futur mari....
—Très-bien! cria le choeur. Trois grognements pour Hercules et trois hourras pour Quaterquem!»
Miss Alice était la fille unique de M. Cornelius Hornsby, principal associé de la maison Hornsby, Harrison et Cie, dont les toiles peintes couvrent les marchés de l'Allemagne et des États-Unis. Hercules Harrison, le futur mari d'Alice, était le fils de son associé, et les deux négociants, pour ne pas séparer leurs intérêts, avaient depuis longtemps arrêté ce mariage.
Cet arrangement déplaisait fort à miss Hornsby. Le pauvre Hercules, quoiqu'il ne fût ni laid, ni méchant, ni sans intelligence, n'était pas un héros de roman. C'était un bon gentleman roide, orgueilleux, silencieux, presque brutal, comme l'Angleterre en fabrique chaque année des centaines de mille, et pour qui la principale affaire de la vie était de gagner de l'argent, et, quand il en avait beaucoup gagné, d'en gagner encore davantage. Au reste, solidement bâti, boxeur distingué, perpendiculaire au moral comme au physique, il était de ceux qui plaisent à la plupart des filles. Cependant, tel qu'il était, et faute de mieux, Alice ne refusait pas de l'épouser, et se contentait de retarder le mariage sous divers prétextes. Elle attendait cet amant imaginaire et parfait, ce gentilhomme accompli, au regard byronien, que toute jeune fille a droit de rêver et qu'elle rêve en effet au fond du coeur.
Ce jour-là, au retour de l'Opéra-Comique, elle fredonnait le fameux Rule Britannia.... Comme, entre toutes ses perfections, elle chantait assez mal, on l'entendait rarement, et cette envie subite de chanter étonna mistress Hornsby.
«Tu es bien gaie ce soir, dit-elle à sa fille. Qu'est-il donc arrivé?
—Je pense, dit Alice, à la présomption de ce Français qui veut, avec ses ballons, ôter l'empire du monde à l'Angleterre. Comme vous avez rappelé à propos, pour le confondre, Nelson et Wellington! J'ai bien ri de ses aérostats!»
Il est vrai qu'Alice pensait à Quaterquem, mais elle déguisait un peu la vérité en disant qu'elle se moquait de lui. Toute vérité n'est pas bonne à dire, et la vérité vraie, c'est qu'elle en était fort occupée. Quaterquem, avec sa figure riante, sa gaieté, sa bonhomie et ses manières aisées, était aussi peu semblable que possible au triste Hercules; et celui-ci ne gagnait rien à la comparaison. De plus, elle voyait Hercules tous les jours depuis quinze ans, et une si longue familiarité n'était pas propre à faire naître l'amour.
Mistress Hornsby prit le parti de Quaterquem.
«Tu as tort de rire, dit-elle à sa fille. C'est peut-être un homme de génie, bien qu'il ne soit pas né en Angleterre.
—Ô ma mère, que dites-vous là? Un homme de génie qui n'a même pas de gants, qui noue sa cravate comme une corde, et qui ne boutonne qu'à demi son gilet?
—Il faut que vous l'ayez regardé bien attentivement, Alice,» dit Hercules avec sa gaucherie accoutumée.
Elle se mordit les lèvres.
«Qu'entendez-vous par là, Harrison? demanda-t-elle vivement. Ai-je dit encore quelque chose d'improper? Cherchez-vous le texte d'un nouveau sermon?»
Harrison, profondément blessé, garda le silence, et tous trois descendirent bientôt après devant l'hôtel Meurice.
M. Cornelius Hornsby les attendait. C'était un grand et gros gentleman dont la démarche imposante annonçait à tous les passants le propriétaire de plusieurs millions. Lui-même et son argent exceptés, il n'aimait rien au monde autant que sa fille, et après sa fille, ce qu'il préférait à toutes choses, c'était son musée.
Car il avait un musée. En Angleterre, c'est à ce signe qu'on reconnaît le vrai gentleman et le vrai millionnaire. Aux épées des ancêtres (quand on a des ancêtres) on joint les crocodiles empaillés du Nil, les vieux tableaux noircis des peintres italiens, les vieilles poteries étrusques, les vieux bahuts sculptés, les vieux émaux, les vitraux coloriés, les missels et tout ce pieux bric-à-brac que vingt-cinq ou trente peuples disparus ont laissé dans les ruines de Babylone, de Ninive, d'Athènes et de Rome.
M. Cornelius Hornsby était venu en France pour augmenter sa collection et promener Alice. Ce jour-là, justement, le désir d'acheter une vieille inscription persane gravée sur un pan de muraille du grand temple de Persépolis, l'avait empêché de conduire lui-même sa femme et sa fille au théâtre. Par malheur, un amateur plus heureux avait enlevé l'inscription et allait l'enfouir dans son propre musée; de sorte que M. Cornelius Hornsby était le fabricant de toiles peintes le plus malheureux qu'il y eût ce soir-là en Europe.
Il se promenait gravement, de long en large, sous les arcades de la rue Rivoli quand il vit mistress Hornsby descendre de voiture avec sa fille et le triste Harrison.
«Vous arrivez bien tard,» dit-il.
Pour toute réponse, sa fille lui sauta au cou.
«Cher père, dit-elle, j'espère que tu as acheté ton inscription et qu'elle est encore plus cunéiforme que toutes celles de Korsabad. Je lis dans tes yeux que le colonel Rawlinson en mourra de jalousie..... Hercules, je vous remercie. Bonsoir.»
Harrison prit tristement la main qu'elle lui tendait et s'en alla, désespérant de rien comprendre aux caprices de sa maîtresse. Dès qu'il fut parti:
«Tu l'as bien maltraité ce soir, dit Mme Hornsby.
—En revanche, dit Alice, il m'a fort ennuyée: nous sommes quittes.
—Alice! dit M. Hornsby.
—Mon Dieu! cher père, ne faites pas le sévère et ne froncez pas le sourcil. Je ne suis pas maîtresse de mes impressions. Il m'ennuie. C'est un très-honnête homme, un très-bon citoyen, une homme très-riche et qui le sera encore davantage par la suite; je vous accorde tout cela. Accordez-moi qu'il est ennuyeux. Dès qu'il parle, il dit une chose déplaisante, et les jours de pluie, le seul son de sa voix m'agace les nerfs.
—Veux-tu l'épouser, oui ou non? demanda Cornelius Hornsby.
—Assurément, je le veux, puisque cela est inévitable, mais ne me pressez pas. Qui sait, si, à force de temps et de patience, je ne parviendrai pas à aimer Hercules? Il ne faut jurer de rien. Le grand Turc peut se faire chrétien et devenir pape. Je puis aussi aimer ailleurs.
—Y penses-tu? dit le père. Veux-tu que je manque de parole à mon associé, et que, pour la première fois de sa vie, Cornelius Hornsby, de la maison Harrison, Hornsby et Cie, ne fasse pas, honneur à sa signature!
—Eh! mon cher père, Hercules est honnête homme et vous rendrait votre parole.
—Ne pensons pas à cela, dit le vieux gentleman. Prends un délai, si tu veux, et décide-toi. Il est temps que Harrison retourne en Angleterre; nos affaires vont mal en son absence.
—Eh bien, laissez-le partir et restons en France. Paris me plaît; j'y perds l'habitude de bâiller, et vous-même, vous êtes tout rajeuni par l'air des boulevards. J'aime les Parisiens, moi; on ne voit pas chez eux ces longues figures puritaines qui abondent dans les rues de Londres.
—Alice, dit Mme Hornsby, tu te gâtes sur le continent; tu prends le langage et les manières de cette nation évaporée. Vois avec quelle légèreté tu as lié connaissance, ce soir, avec ce jeune homme qui était au spectacle dans la même loge que nous.
—Mais, dit Alice, fallait-il prendre sa place et ne pas le remercier? Vous-même, maman, vous l'avez trouvé très-aimable et très-poli.
—Qui est ce jeune homme dont vous parlez? demanda M. Hornsby.
—C'est un physicien qui a trouvé le moyen de diriger les aérostats, dit la jeune fille, et qui veut donner l'empire du monde au peuple français. Concevez-vous cette folie? Maman lui a bien dit son fait!
—C'est un extravagant, dit le père.
—Le pire, ajouta Mme Hornsby, c'est que son père, qui assistait à la bataille de Trafalgar, est le propre matelot qui a tué Nelson d'un coup de fusil.
—Et il a osé s'en vanter?
—Il ne savait pas à quel point cette mort a été funeste à notre famille.
—Parbleu! dit Cornelius, il ne m'a pas demandé ma fille en mariage, mais j'aurais plaisir à la lui refuser. Le fils du meurtrier de Nelson!
—Et si je l'aimais? dit Alice.
—Si tu l'aimais? Est-ce qu'on peut aimer le fils de?...
—Mais enfin, si je l'aimais?
—Allons donc, c'est absurde! Tu ne l'aimes pas.
—Non; mais si je l'aimais!
—Eh bien, tu te souviendrais que tu es ma fille, et tu épouserais Harrison.»
Alice tomba dans une profonde rêverie.
—«Il est temps de dormir,» dit la mère, et Cornelius se retira dans une chambre voisine.
Dès qu'elle fut couchée, Alice rêva de Quaterquem, tout éveillée.
Les dix-sept amis de Quaterquem passèrent la journée du lendemain à chercher la demeure de la jeune Anglaise. Le soir, à huit heures, ils se réunirent chez le physicien, et dirent:
«Elle s'appelle Alice Hornsby.
—Alice! ô le doux nom! s'écria Quaterquem.
—Son père est le noble Cornelius qui donne au monde, en échange de beaucoup d'argent, plusieurs millions de mètres de cotonnades pour obéir au catéchisme, accomplir l'une des sept oeuvres de pénitence, et «vêtir ceux qui sont nus.»
—Va pour Cornelius.
—Sa mère est la digne Kate, et son futur, le seigneur Hercules, un brave homme, très-entêté, très-amoureux, et très-fort au pistolet.
—Je tire assez bien, dit Quaterquem, et la partie est égale.
—Toute la famille part demain.
—Ô ciel! dit Quaterquem en pâlissant.
—Ils vont à Tours, ville très-renommée.
—C'est bien. Je pars. Que vont-ils faire à Tours?
—Le vieux Cornelius, qui est antiquaire, va chercher le champ de bataille où se livra la bataille entre les Sarrasins et Charles Martel. Un mauvais plaisant lui a montré à Londres le casque d'Abdérame; il veut trouver son cimeterre.
—Qui vous l'a dit?
—La femme de chambre, qui écoute aux portes tout le long du jour.
—Malheureux! Vous l'avez séduite!
—Oh! si peu, dit le choeur. Je l'ai à peine embrassée.
—Encore un mot. Où loge la belle Alice?
—À l'hôtel Meurice.
—Merci, ô mes amis, soyez bénis, s'écria Quaterquem, et venez tous sur mon coeur.... (On va vous vous apporter du jambon...) Jamais mon coeur n'oubliera....»
On l'interrompit tout d'une voix.
«Et du vin?
—Bacchus et Cérès ne seront pas oubliés. À table! Je bois à mon prochain mariage avec Alice.»
Le lendemain de grand matin, Quaterquem en tenue de voyage se promenait dans la rue de Rivoli. Le choeur des dix-sept amis le suivait à quelque distance. L'un d'eux, détaché en éclaireur, apporta la nouvelle que les Anglais montaient en voiture et allaient partir.
«Le moment est venu, dit Quaterquem, de vous rendre à jamais immortels par votre dévouement à l'amitié. Gardez qu'Harrison ne parte.
—Sois tranquille, dit le choeur, Hercules est à nous.»
On arriva au chemin de fer. Quaterquem, venu sans bagages pour être plus agile, se hâta de s'asseoir dans la salle d'attente. Derrière lui, mais sans le voir, s'avançaient M. Mme et Mlle Hornsby. Hercules, chargé de faire peser les bagages, était resté en arrière.
Tout à coup la cloche sonna le dernier appel, Hercules, troublé, se précipite pour aller dans la salle d'attente. Par malheur, il heurte brusquement un jeune homme, et veut continuer sa route.
«Faites donc attention, monsieur, s'il vous plait,» dit l'autre avec hauteur.
Hercules suivit son chemin sans répondre; mais le passant qu'il avait heurté, fit un détour et se plaça en avant de la porte de la salle d'attente.
«En France, ajouta-t-il, quand on a fait une sottise, on s'excuse.»
L'Anglais rougit et voulut écarter de la main son adversaire; mais un voisin de celui-ci lui retint le bras. En une minute il se forma un groupe autour d'eux.
«Qu'est-ce qu'il y a? dit le choeur.
—C'est un Anglais qui m'a cherché querelle, répondit l'adversaire d'Hercules, qui m'a heurté, et qui ne veut pas me faire d'excuses.
—Qu'il fasse des excuses, dit une voix.
—Non, qu'il se batte, reprit une autre voix».
Harrison serrait les poings avec fureur.
«Messieurs, dit-il, je n'ai cherché querelle à personne. Lâchez-moi. La cloche sonne et le train partira sans moi.»
Mais il ne pouvait sortir du cercle où on le tenait enfermé. Dans sa fureur, il saisit son adversaire au collet pour l'étrangler; celui-ci se dégagea, et d'un coup dans la poitrine lui fit lâcher prise.
«Bon! voilà que l'Anglais boxe maintenant, dit un des assistants.
—Non, il rue, dit un autre.
—Il faut aller chercher le sergent de ville, suggéra un troisième.»
Comme il parlait, cet utile et modeste fonctionnaire parut et demanda des explications. L'Anglais ouvrit la bouche, mais dix-sept voix s'élevèrent à la fois pour couvrir la sienne. Ce tapage dura quelques minutes, et le sergent de ville eut grand'peine à comprendre de quoi il s'agissait. Dès qu'il eut compris, il mit la main sur le pauvre Harrison, qui se débattait comme un diable.
«Vous vous expliquerez devant le commissaire de police, dit le sergent.»
Le choeur des amis riait et chantait:
Jamais en France,Jamais l'Anglais ne régnera.
Jamais en France,Jamais l'Anglais ne régnera.
Jamais en France,
Jamais l'Anglais ne régnera.
Chez le commissaire de police l'explication ne fut ni longue ni orageuse. Le principal adversaire de l'Anglais avait disparu. Tous les autres déclarèrent qu'ils n'avaient rien vu ni entendu, et le pauvre Hercules fut mis en liberté; mais le train était parti, et le perfide Quaterquem ourdissait tranquillement sa trame.
Le physicien vit entrer dans le salle d'attente Cornelius Hornsby avec sa femme et sa fille, et résista au désir violent qu'il avait de saluer Alice; mais la prudence l'emporta. Il se tourna du côté du mur, et lut avec intérêt le catalogue de la Bibliothèque des chemins de fer. Cependant il regardait la jeune Anglaise du coin de l'oeil, et il eut le plaisir de voir qu'il en était fort regardé.
Dès qu'on ouvrit la double porte de la salle d'attente, Cornelius s'avança le premier vers un wagon vide, et tout d'abord s'installa confortablement dans un coin. En face de lui était sa femme, et à côté de lui, sa fille. Une quatrième place restait vide, réservée à Hercules.
Quaterquem avança d'un air insouciant la tête dans l'intérieur du wagon.
«Entrez vite, monsieur, dit un employé en le poussant. Le convoi va partir.
—La place est gardée pour un ami, s'écria Cornelius Hornsby.
—Votre ami entrera dans un autre wagon, dit l'employé qui crut que l'Anglais usait de ruse pour ménager de la place à son manteau. Et vous, monsieur, dépêchons.»
Quaterquem se hâta d'entrer, et l'employé ferma la portière.
«Excusez-moi, dit gracieusement notre ami en prenant la place d'Hercules, si je vous cause quelque gêne. Tous les autres wagons sont remplis. L'administration du chemin de fer est d'une négligence impardonnable.»
Cornelius Hornsby grommela quelques mots que Quaterquem feignit de prendre pour un assentiment poli. Pendant ce temps, Mme Hornsby le regardait avec attention, et Alice, les yeux baissés, lisait avec recueillement un livre ouvert sur ses genoux. Tout à coup notre ami parut les reconnaître.
«Par quelle heureuse rencontre est-ce que je vous trouve ici, madame? dit-il à Mme Hornsby. Je ne m'attendais guère au plaisir de vous revoir sitôt.»
À ces mots Alice leva les yeux et sourit. Quaterquem vit qu'on l'avait deviné et que sa hardiesse ne déplaisait pas. Il en conçut un heureux augure.
«Nous allons entre Tours et Poitiers chercher le cimeterre d'Abdérame», dit mistress Kate Hornsby, qui, n'ayant pas grand crédit dans la maison, n'était pas fâchée de s'amuser aux dépens de son seigneur et maître Cornelius.
Le Breton remarqua cette nuance, mais il ne voulut pas fournir des armes à l'un des deux époux contre l'autre. C'était un jeu trop dangereux.
«L'archéologie, dit-il d'un ton sérieux, est une science admirable, et j'ai regret de dire qu'elle doit ses plus grands progrès au génie de votre nation.»
Le front de Cornelius se dérida.
«Bon, je le tiens, pensa Quaterquem. À qui devons-nous, continua-t-il avec enthousiasme, les statues de Rome, les bas-reliefs du Parthénon d'Athènes et tous ces débris des plus beaux monuments de l'antiquité? À qui, si ce n'est à des mains anglaises, remplies d'argent anglais et dirigées par le génie anglais?»
Le plus gracieux des sourires errait sur les lèvres de Cornelius.
«Eh bien, monsieur, dit-il en interrompant Quaterquem, on nous dispute cette gloire. Je connais un Normand qui se vante d'avoir moulé toutes les inscriptions de Korsabad, et il y en a trente mille, monsieur, trente mille, c'est-à-dire de quoi couvrir tout le British Museum de la tête aux pieds. Vous ne sauriez croire jusqu'où va la présomption de ces gens là.
—Avez-vous visité Ninive? dit Quaterquem. On dit que M. Place, le consul de France, n'a laissé rien à faire à ses successeurs.
—Rien à faire! dit Cornelius indigné. Monsieur, tout est à faire. Oui, j'ai vu Ninive, ses palais et ses temples en briques qui couvrent de leurs débris trois ou quatre lieues carrées de terrain. J'ai fait mieux, monsieur, j'ai vu Ecbatane, la ville du fameux Déjokh, la ville aux sept enceintes, derrière lesquelles se trouvait le palais du roi.
—Ecbatane! dit Quaterquem frappé d'admiration. Est-ce possible?
—Tout est possible à un Anglais, dit Cornelius en se rengorgeant avec fierté. En 1857, j'étais à Khiva et je dînais chez le khan des Tartares avec le prince Barowsky, gouverneur d'Arkhangel. Tout à coup, j'aperçois parmi les esclaves qui nous servaient un grand diable au visage basané que je crois reconnaître. Je lui fais signe de s'approcher, et je lui dis: «Bourdaké Pharana, c'est-à-dire: N'es-tu pas un ancien serviteur anglais?» Il me répond: «Krack, c'est-à-dire: Je suis Franck.» Vous pensez bien que nous parlions le turcoman le plus pur. «Burnes perodhé barnaiâ, continua-t-il, c'est-à-dire: J'ai servi le colonel Burnes, qui fut massacré dans ce chien de pays par le Tartare chez qui vous dînez aujourd'hui, et je suis esclave de ce féroce gredin.» Il faut vous dire que le turcoman est la langue la plus énergique et la plus concise de l'univers.
—Je le vois bien, répliqua Quaterquem. Continuez ce récit, je vous en prie, je suis curieux d'en connaître la suite.
—La confidence de ce pauvre diable, car il m'avait parlé tout bas, me coupa l'appétit. Je replaçai sur mon assiette un morceau de cheval rôti, qui était la meilleure partie du festin, et je rêvai aux moyens de lui rendre la liberté.
«Justement, le khan qui était en face de moi remarqua que je ne mangeais plus. Or, chez ces braves gens c'est un outrage impardonnable de laisser le maître de la maison boire et s'enivrer seul. Vous ne buvez pas, dit-il; est-ce que vous n'aimez pas le lait de jument?» Je m'en défendis fort et vidai à la santé du khan et des sultanes quatre ou cinq cornes de taureau. Après dîner, le khan, déjà tout attendri par le lait de jument et par l'eau-de-vie que Barowsky avait apportée en présent, donna la liberté à mon protégé, et je partis sur-le-champ pour ne pas lui laisser le temps de se repentir de sa générosité.
—Comment s'appelait l'esclave? demanda Quaterquem.
—Mahmoud. C'était un lascar, né d'une Indienne et d'un Anglais. Il avait, sous la direction de Burnes, visité toute l'Asie centrale, le Khoraçân, le Mazanderan et les bords de la mer Caspienne. Il me fit voir Ecbatane. Moi seul en Europe, monsieur, ai vu les ruines de cette superbe ville, en comparaison de qui Londres même n'est qu'une vaste fourmilière. J'ai retrouvé le titre préliminaire du code du fameux roi Djemschid, cet abrégé de toute sagesse.
—Et vous n'avez rien publié?
—À quoi bon? Aurais-je dépensé deux cent mille francs, exposé ma vie, passé les mers, traversé les plus hautes montagnes du globe, erré dans le désert de Gobi et dans cette vaste solitude de l'ancienne Arie; aurais-je bravé le sable des Tartares, la soif, la faim, la fatigue et le soleil brûlant pour donner à des millions d'oisifs le plaisir d'être, moyennant trois francs et la lecture de mon livre, aussi savants que moi? Non, non. S'ils veulent connaître Ecbatane, qu'ils partent, qu'ils dépensent leur argent et leur santé; alors ils recevront le prix de leurs fatigues.
—Parbleu! dit Quaterquem, je vous admire.
—Vous êtes bien bon. Je me soucie, non pas d'être admiré, mais d'agir à ma fantaisie, et ma fantaisie est de retrouver les monuments de l'antique histoire. Feu Napoléon nous appelait des boutiquiers: pour moi, ce nom est un titre de gloire. Je veux prouver qu'avec mon argent je puis avoir de tout, même du goût pour les arts, si cela me plaît. Le boutiquier dans sa boutique est roi, et tous les jours il reçoit à son comptoir les hommages des artistes et des faiseurs de livres. Il remue l'or dans ses tiroirs, et à ce bruit tous s'inclinent. S'il le voulait, il serait dieu.»
La conversation continua quelque temps sur ce ton. Quaterquem eut grand soin de ne contredire que faiblement Cornelius, de manière à lui laisser le plaisir de pérorer et de vaincre. Il eut le plaisir de voir que la belle Alice comprenait cette tactique et lui en savait gré. La digne Kate, ennuyée d'Ecbatane et d'une discussion trop détaillée sur les divers genres de cruches de l'antiquité, s'endormit du sommeil des justes.
Sur ces entrefaites, on arrivait à Étampes, et le train s'arrêta pendant quelques minutes. La jeune Anglaise voulut descendre de wagon et marcher. Cornelius et sa femme restèrent assis, et Quaterquem suivit Alice. Son coeur battait violemment. C'était l'heure décisive.
«Miss Hornsby,... dit-il.
—Vous savez mon nom? s'écria-t-elle étonnée.
—Oh! je sais beaucoup d'autres choses. Je sais que vous êtes fiancée à M. Hercules Harrison, le gentleman aux favoris roux qui vous donnait le bras avant-hier; c'est de lui qu'il faut que je vous parle.
—Lui serait-il arrivé quelque accident?
—Oh! peu de chose. Il a manqué le convoi; mais vous le reverrez demain. Il s'est pris de querelle avec dix-sept de mes meilleurs amis, et on l'a conduit au poste.
—Avec dix-sept de vos meilleurs amis?
—La cloche va sonner, dit Quaterquem, et je n'ai pas le temps de vous expliquer ce mystère. Sachez seulement que c'est par mes ordres qu'on l'a retenu à Paris.
—Mais, monsieur, quelle est cette folie? Que vous a fait Hercules?
—Il vous aime.»
La jeune Anglaise rougit, abaissa son voile sur sa figure, et remonta en wagon sans dire un mot.
Quaterquem la suivit, un peu inquiet du succès de son audace. Sans être tout à fait inexpérimenté en amour, ce n'était pas non plus un don Juan, et il était déjà trop amoureux pour ne pas craindre. Heureusement le premier regard qu'il jeta sur sa compagne de voyage lui fit voir qu'elle ne gardait aucun ressentiment d'une déclaration si hardie et si brusque.
«As-tu vu Hercules dans le convoi? demanda Cornelius à sa fille.
—Non mon père.»
Et elle sourit en regardant Quaterquem.
«Bon! pensa celui-ci, elle n'aime pas le sieur Harrison. Tout va bien, j'ai gagné la moitié de mon procès.»
Pendant ce temps, le vieil Hornsby, charmé de trouver un auditeur si complaisant, avait formé le projet, rare et extraordinaire pour un Anglais, de faire plus ample connaissance avec Quaterquem, et il prit un détour adroit.
«Monsieur, dit-il, je vois bien à vos discours que vous êtes un archéologue très-distingué; avez-vous voyagé en Orient?
—Non, dit le Breton, mais je suis allé plusieurs fois de Saint-Malo à Paris et de Paris à Saint-Malo. Cela suffit à mon bonheur.
—Vous devez être tout au moins un des membres de l'Institut, ou l'un des correspondants?
—Je n'en suis pas même le portier, dit Quaterquem. Je suis un pur X., et j'ai dans mon portefeuille un millier de francs qui forme le plus clair de mon bien.»
Tout en parlant, il examinait la physionomie de la jeune Anglaise pour savoir si cette nouvelle ne l'abaisserait pas dans son esprit; mais Alice, bien qu'étonnée d'une confidence si inattendue, ne parut pas s'en émouvoir beaucoup. M. Hornsby ne fut pas aussi satisfait, et son visage témoigna clairement qu'il avait cru parler à un gentleman plus respectable, c'est-à-dire plus riche. Alice devina au fier regard de Quaterquem qu'il méprisait Cornelius; elle se hâta d'intervenir.
«Monsieur, dit-elle, qu'est-ce qu'un X, s'il vous plaît?
—Ouvre ton dictionnaire de poche,» répliqua Cornelius.
Quaterquem sourit.
«Miss Hornsby, dit-il, ne trouvera pas ce renseignement dans son livre. On ne trouve dans les dictionnaires que ce qu'on n'a pas besoin d'y chercher. Un X, mademoiselle, est un homme ennuyeux comme tous les hommes utiles, et qui fait toutes les besognes difficiles de la création. Un géomètre est un X; un physicien est un X; un chimiste est un X; un naturaliste, un algébriste, voilà des X. C'est un X qui inventa les bateaux à vapeur; c'est un autre X qui inventa les chemins de fer; c'est un troisième X qui inventa l'imprimerie. Partout où il s'est fait quelque chose de grand et d'utile, vous trouvez un X. Hiram, le fameux architecte qui bâtit le temple de Salomon était un X, comme Albert le Grand, qui trouva le secret de transmuer en or un rayon de soleil enfermé dans un tombeau.
—Avez-vous longtemps vécu à Saint-Malo? demanda miss Hornsby.
—Jusqu'à l'âge de quinze ans, et depuis dix ans je suis à Paris. Le nom de Quaterquem est bien connu à Saint-Malo.
—Quaterquem! s'écria Cornelius étonné. Quel singulier nom!
—C'est un des plus nobles de France, répliqua le Breton, bien que mon père, qui ne savait pas lire, ait été matelot toute sa vie. Notre noblesse date du feu roi saint Louis. Pendant la croisade d'Égypte, mon grand-père, qui était un brave paysan breton, assomma dans une seule bataille trente ou quarante douzaines de Sarrasins. Quatre fois les mamelucks le criblèrent de coups de sabre et le foulèrent sous les pieds des chevaux, quatre fois il se releva et se remit à les assommer de plus belle sous les yeux du roi émerveillé. Saint Louis, qui était savant comme un clerc, se tourna vers son chapelain et lui dit en bon latin: «Iste Quaterquem vidimus occisum fortior renascitur». Le chapelain répéta les paroles du roi, et toute l'armée appela mon grand-père Quaterquem. Le roi le créa baron et lui fit présent d'une belle baronnie, qui se fondit, il y a plus d'un siècle, entre les mains des usuriers. Depuis ce temps là mon grand-père et mon père ont pêché la morue à Terre-Neuve, ce qui n'est pas déroger, et passé leur vie sur l'Océan; et moi, pour ne pas être indigne d'eux, je cherche un moyen de naviguer dans l'air.
—Comment! s'écria M. Hornsby, c'est de vous que ma fille m'a parlé toute la journée d'hier?
—«Oh! quelque peu moins, mon père,» dit Alice rougissant.
Quaterquem était le plus heureux des hommes. Elle avait parlé de lui toute la journée; donc elle avait pensé à lui; donc elle l'aimait ou l'aimerait un jour; donc..... son imagination présomptueuse ne s'arrêtait plus dans la série de ces donc.
«Oui, dit-il, j'ai trouvé le moyen de diriger les ballons.
—Un moyen sûr?
—Parfaitement sûr. J'en ai fait l'expérience avant-hier.
—Monsieur, dit l'Anglais, si votre secret est éprouvé, s'il est infaillible, je vous l'achète un million.
—Pour l'exploiter?
—Oui, et pour y mettre mon nom. Je ne veux pas qu'il soit dit qu'une pareille découverte n'a pas été faite par un Anglais.»
Quaterquem se mit à rire.
«Un milliard ne payerait pas ce secret, répliqua-t-il. En dix ans le genre humain fera la besogne de vingt siècles. L'Angleterre, dont toute la force est dans ses vaisseaux, ses mines de fer et ses mines de houille, ne sera plus qu'un petit coin de la terre habitable. Ses ports seront déserts; ses chantiers déserts; ses ateliers déserts. Les corbeaux viendront croasser dans la chambre des lords, et les pies babiller dans la chambre des communes.»
Un regard de miss Hornsby l'arrêta à temps. Il sentit qu'il se fourvoyait. Cornelius était indigné de son audace; mais il désirait le confondre, et il continua la conversation. Quaterquem sut regagner ses bonnes grâces et parla d'archéologie tant que l'Anglais le voulut.
Cependant on approchait d'Orléans. Kate ouvrit les yeux et la bouche.
«À quel hôtel descendons-nous?» dit-elle.
M. Hornsby ouvrit le guide Bradshaw.
«À l'hôtel du Loiret, dit-il. C'est celui que préfère Sa Grâce, le duc de Bedford, et Hercules sait que nous devons nous y arrêter.
—Parbleu! dit Quaterquem, la rencontre est heureuse. J'avais justement dessein de faire halte à Orléans; Je vous montrerai, si vous voulez, les antiquités du voisinage.
—J'en suis ravi,» répliqua Cornélius qui faisait grand cas du Breton depuis qu'il le voyait propriétaire d'un secret si précieux.
Miss Hornsby ne dit mot; mais Quaterquem vit bien qu'il faisait du chemin dans le coeur de la jeune Anglaise. La digne Kate, muette comme un poisson, n'était occupée que de l'espérance de bien dîner.
Cette espérance ne fut pas trompée, et deux bouteilles d'excellent vin portèrent au comble la joie de M. Hornsby.
«Ma foi, dit-il en mettant les coudes sur la table, vous êtes un bon compagnon, cher monsieur Quaterquem, et je suis enchanté de vous voir. J'avais pour vous, sans vous connaître, une antipathie extrême, et je suis bien aise de voir que je m'étais trompé.
—Vraiment, vous me haïssiez? dit Quaterquem. Et pour quelle raison, s'il vous plaît?
—Parce que, sans votre père, je serais à la chambre des lords.
—Eh! dans quel pays l'avez-vous connu, s'il vous plaît?
—Je ne l'ai jamais vu, même en peinture; mais écoutez mon histoire. En 1806, mon père, Lucius Hornsby, était l'ami intime et le bras droit de Nelson. Il commandait sous lui l'un des vaisseaux de l'escadre, et avait promesse de Nelson qu'il serait fait vice-amiral à la première vacance, par malheur, votre père a tué Nelson et déchiré le brevet promis à Lucius. Les lords de l'amirauté le mirent à la retraite au lieu de lui donner le commandement d'une escadre. Mon père, furieux, se maria au Northumberland, et ne voulut plus entendre parler de pairie; et moi, qui devrais être lord et secrétaire d'État, je suis à peine cinq ou six fois millionnaire.
—Il est vrai, dit Quaterquem, que c'est un sort déplorable et que vous avez raison d'accuser le destin, pour moi, je n'essayerai pas de justifier mon père. Il est inexcusable d'avoir tué Nelson et gêné l'avancement de M. Lucius Hornsby. Cependant, réfléchissez que nous sommes tous mortels et que Nelson, s'il eût échappé à mon père, aurait sans doute péri d'une autre main.
—Je le sais bien, s'écria M. Hornsby; et c'est ce qui m'indigne contre toute votre nation. Aussi j'ai juré que ma fille, quoi qu'il pût arriver, n'épouserait jamais un Français.
—C'est fort sagement pensé, dit Quaterquem, et je vous approuve, surtout si vous avez un bon gendre anglais tout préparé.
—J'ai mon ami Hercules, qui serait la perle des gendres s'il ne bâillait pas si fort quand je parle d'archéologie.
—Parlez-vous de M. Harrison?
—Oui; est-ce que vous le connaissez?
—Je le crois. N'est-ce pas un grand jeune homme roux qui se débattait de toutes ses forces sous le vestibule quand le convoi est parti? Entre nous, et sauf l'honneur qu'il a d'être le fiancé de miss Hornsby, je crois qu'il était entre deux vins.
—Entre deux vins! C'est impossible, monsieur, Hercules ne boit que du Porto. Vous vous trompez, à coup sûr.
—Admettons, si vous voulez, qu'il ne boive que du Porto. À coup sûr il a le Porto très dangereux. Je l'ai vu chercher querelle à quinze ou vingt personnes qui s'efforçaient vainement de le calmer.
—En effet, dit Cornelius, son absence est fort singulière, il faut qu'il lui soit arrivé quelque accident. Au reste, je suis tranquille; il nous aura bientôt rejoints.
—Qu'allons-nous faire ici en l'attendant? demanda Alice.
—Si nous commencions une partie de whist,» dit la paisible Kate.
Quaterquem frémit. Parmi plusieurs belles qualités, ce pauvre garçon avait le terrible défaut de ne pas savoir s'ennuyer. Or, le whist est, comme on sait, la plus brillante incarnation de l'ennui. Je n'en dis rien de plus pour ne pas contrarier plusieurs de mes amis qui n'ont pas su s'en garantir; mais je tiens tout joueur de whist pour un mauvais coeur et un égoïste féroce.
Heureusement, Cornelius Hornsby, aussi effrayé que son nouvel ami de la pensée du whist, se hâta de prendre son chapeau.
«Il fait beau temps, dit-il, allons voir les environs. Venez-vous avec nous, monsieur?»
Quaterquem ne se le fit pas répéter et offrit son bras à la belle Alice.
On prit le chemin d'Olivet. À peine était-on arrivé au pont d'Orléans, lorsque le garçon de l'hôtel courut sur les pas de M. Hornsby et lui remit une dépêche télégraphique. L'Anglais rompit le cachet et lut ce qui suit:
«Paris, 17 avril 1859, onze heures du matin.
«Paris, 17 avril 1859, onze heures du matin.
«Mon cher Hornsby, une sotte querelle que je viens d'avoir avec je ne sais qui, m'a fait retenir sous les verrous pendant une heure, et m'a fait manquer le convoi. Maintenant je suis libre, et je vais intenter un procès au sergent de ville pour arrestation illégale. Je veux apprendre à ces Français qu'on ne met pas impunément la main sur un citoyen anglais. Tout à vous et à ma chère Alice.